‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois (volume 2)Chapitre 18 sur 64 · PARTIE MORALE ET ASCÉTIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE MORALE ET ASCÉTIQUE

La tendance de toute la partie pratique et morale du système cathare a dû être naturellement de détacher l'homme par tous les moyens possibles du monde matériel et de rompre tous les liens qui l'attachent a la terre, toutes les chaînes qui le retiennent captif sous l'empire du démon. La matière étant l'œuvre du mauvais principe, tout contact volontaire avec elle doit être évité comme impur ; telle est la loi suprême de la morale cathare , telle est la source d'où elle fait découler toutes ses défenses et tous ses préceptes de conduite pour la vie; son but, c'est de délivrer l'âme du péché ou du mal.

Une première question qui se présente ici est celle de savoir en quoi consiste, selon les Cathares, la nature du péché; la réponse, à la vérité, paraît fort simple : le péché, c'est la soumission a la matière et au démon ; cependant comme les dualistes absolus nient le libre arbitre, tandis que les dualistes mitigés l'admettent , il n'est pas sans importance d'examiner comment les deux partis ont dû se représenter, chacun conformément à ses principes, la nature du péché ou du mal moral. Hâtons -nous de le dire, on cherche en vain dans les sources qui nous sont accessibles, des indications quelque peu positives sur cette matière , et on est réduit à recourir a des inductions.

Les deux partis admettent un péché primitif, originel: pour les dualistes absolus, ce péché, c'est la désobéissance des âmes célestes, séduites par le mauvais Dieu , et il a été commis par toutes les âmes à la fois; pour les dualistes mitigés, c'est la chute des deux anges Adam et Eve, après que le démon les eut enfermés dans des corps et qu'il eut excité leurs désirs charnels. Le péché primitif revient donc au fond, pour les deux branches , à la même chose , en tant que les âmes se sont laissées aller a la séduction de l'ennemi de tout bien. Ci-dessus déjà nous avons insisté sur les difficultés logiques que présente sous ce rapport le système des dualistes absolus, niant dans les âmes célestes le libre arbitre et la possibilité de se décider pour le mal ; le dualisme mitigé, ainsi que le système de Jean de Lugio tendent a éviter cès difficultés, en admettant cette possibilité, ceux-là par suite de la liberté originelle, celui-ci par l'effet d'une malice implantée aux âmes par le mauvais Dieu. Quelle est, d'après ces principes, la nature de ce qu'on nomme le péché actuel? C'est là -dessus que les données manquent. Évidemment ce péché ne peut pas, selon eux. être différent de nature du péché originel : il doit être également une soumission au démon, un plaisir quelconque pris a la matière et aux créatures qui composent le monde mauvais. Mais â quoi attribuer la cause première , l'origine de cette soumission ou de ce plaisir? Le dualisme mitigé peut écarter la difficulté en répondant : à un acte de la volonté libre qui, ayant une fois consenti à se laisser séduire, n'a pas cessé depuis de suivre cette pente fatale 5 cette perversion se propage de génération en génération, en vertu du principe que les âmes naissent avec les corps, et dérivent toutes des deux âmes primitives; celles-ci ayant été corrompues, il est impossible que leurs descendants n'héritent pas de leur corruption. Mais que répondra le dualisme absolu, qui ne reconnaît ni le libre arbitre ni la multiplication des âmes? ÏI nous paraît que la aussi

on ne peut admettre qu'une perversion de la nature bonne des âmes célestes par suite de leur première chute, perversion qui se manifeste par l'amour des choses matérielles et terrestres. Il est inutile toutefois de s'arrêter davantage a ce point; car, quoi qu'il en soit, le péché, dans le sens cathare, se manifeste toujours par la préférence qu'on accorde au monde du démon et a ses intérêts faux et passagers, sur le monde supérieur qui seul est le vrai.

Une conséquence naturelle du système cathare, c'est qu'il ne doit reconnaître que des péchés mortels1, tout en admettant cependant qu'ils peuvent être pardonnés à condition qu'on se laisse recevoir dans la secte. En effet, si telle est la seule condition du salut, il n'y a point de degrés de culpabilité dans ce que l'on fait avant d'avoir rempli cette condition; tout doit conduire également à la mort éternelle; seulement on se souvient comment ce principe est restreint par les dualistes absolus, qui assurent que toutes les âmes reviendront nécessairement un jour au ciel. Les Cathares n'appelaient péchés mortels pas seulement les transgressions graves que l'Église comprenait en cette catégorie, tels que l'adultère, l'homicide, etc.'2; mais, conformément a leurs principes sur la nature de la matière, ils donnaient ce nom a tout contact quelconque avec une créature matérielle , a tout acte conçu et accompli dans un intérêt relatif au corps ou au monde. Cependant pour que le péché fût effectivement mortel, il fallait qu'il se fût réellement manifesté par un acte; la seule intention mauvaise n'entraînait pas encore la mort de l'âme; elle pouvait être pardonnée à moins de frais, elle n'était qu'un simple péché véniel3. Cette distinction purement extérieure des péchés n'était pas faite, il est vrai , par les dualistes mitigés3; mais ce n'est qu'en théorie qu'ils met-

1 Disputatio, 1733. — 2 Ermengaudus , 236. — 3 Reinerius, 4764. — Disputatio, 1733.

taient tous les péchés sur une même ligne ; dans la pratique ils considéraient aussi l'intention comme moins coupable que l'acte. Ce même caractère extérieur est empreint aux préceptes moraux de toute la secte ; ces préceptes sont essentiellement négatifs , ils ne consistent qu'en défenses , et portent pour la plupart le cachet d'un rigorisme excessif: l'ensemble en constitue un ascétisme plus sévère encore que celui dont l'Église elle-même faisait une loi aux personnes qui voulaient arriver à une plus haute perfection religieuse. Voici ce qu'outre l'homicide, etc. , les Cathares considéraient comme péché mortel , et ce qui , par conséquent , était rigoureusement interdit à tous ceux qui aspiraient a la pureté parfaite d une vie spirituelle :

1. L'amour, ou plutôt la possession quelconque de biens terrestres 5 ces biens, disaient -ils, sont aune rouille de l'àme1,» et détournent ses regards de sa destination supérieure; de là suivait naturellement la loi d'une pauvreté absolue, imposée aux membres parfaits de la secte; ils la justifiaient par l'exemple du Fils de Dieu et de ses apôtres, et aimaient à se nommer les pauvres de Christ2.

2. La communication avec les hommes attachés au monde, dans toute autre intention que de les convertir à la secte3; de la le précepte de rompre toutes les liaisons, de renoncer à ses amis et à sa famille, de quitter son père et sa mère, pour ne plus vivre qu'a Jésus-Christ, qui a lui-même donné cette loi (S. Matth. X, 37)4.

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