‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois (volume 2)Chapitre 17 sur 64 · NATURE DU MAL VAIS PRINCIPE · texte numérisé non relu

NATURE DU MAL VAIS PRINCIPE

lié, lui permit de taire, pendant sept jours, c'cst-a-dirc pendant sept siècles, tout ce qu'il jugerait bon. La-dessus il établit son siège au firmament , et commanda aux anges qui l'avaient suivi, de former la terre ; il prit la couronne d'un de ces anges , et d'une moitié il lit le soleil et de l'autre la lune; les pierres précieuses qui s'en détachèrent devinrent les étoiles; les créatures terrestres, animaux, végétaux, minéraux, tout fut formé du limon de la terre1. Dieu abandonna au démon le gouvernement de ce monde ou de toute la nature matérielle et visible ; mais, nous le répétons, le démon n'a pas créé le monde, il Ta simplement formé ou fait2. Pour prouver ce dualisme, on s'appuyait des mêmes passages du Nouveau Testament dont se servaient les dualistes absolus , avec la seule différence qu'au lieu de les interpréter dans le sens de deux dieux, on y retrouvait la doctrine d'un Dieu créateur, et d'un démon facteur du monde, d'un démiurge3. Ce démon est aussi dans le système mitigé considéré comme étant le Dieu dont il est parlé dans l'Ancien Testament; les arguments cités à l'appui , sont les mêmes que ceux invoqués par le dualisme absolu ; le résultat est également le même : le rejet de l'Ancien Testament. Seulement les dualistes mitigés, plus conséquents que le reste de la secte, le condamnent en entier; ils croient que les prophètes ont été les messagers du démon, envoyés pour tromper les hommes ; toutefois ils admettent que Dieu lui-même s'est servi quelquefois des prophètes , et les a forcés à rendre des oracles se rapportant à la venue du Christ; ces passages messianiques , ainsi que les paroles citées ça et la par Jésus-Christ et les apôtres, sont les seules parties de l'Ancien Testament auxquelles ils attribuent une origine et une autorité divines *.

1 Evangel. Joh., chez Benoisi, I, 286 et suiv.; Monela, 109; Reinerius, 1773; Disputatio, 1719; Peregr. Priscianus, 94.

2 Rail. Coggeshale, 92; Moneta, 109. — 3 Monela, 10. k Bonacursus, 20S; Moneta, 6, 112; Reinerius. 1775.

CRÉATION DE I.'hOMME. PECHE. MULTIPLICATION DES AMES.

En ce qui concerne la création de l'homme , la doctrine des dualistes mitigés est essentiellement différente de celle des dualistes absolus. Le fond de cette doctrine est la création par le démon d'un premier homme , auquel Dieu communiqua une âme douée de libre arbitre1, et qui ne fit usage de cette liberté que pour pécher. Ces éléments que, malgré la réprobation de l'Ancien Testament, ce parti essayait de rattacher aux récits de la Genèse , se retrouvent dans les différents mythes qui paraissent avoir eu cours chez ces Cathares , et qui devaient symboliser les faits primitifs. Les uns disaient qu'Adam avait été un ange, envoyé par Dieu pour voir comment Lucifer formait et distinguait les êtres ; le démon , plein de colère , se saisit de lui et l'enferma dans un corps fait de limon, en lui disant: rends ce que tu dois, c'est-a-dire soumets-toi à la matière. Adam se jeta à ses pieds, le supplia d'avoir pitié de lui et de le délivrer de sa prison ignoble ; il lui promit même de se mettre entièrement a son service. Mais le démon refusa sa prière, et le força de lui payer toute sa dette, c'est-à-dire d'accomplir avec Eve l'œuvre de la chair. Cela doit être une interprétation d'une partie de la parabole du débiteur, racontée chez S. Matth. XVITI , 28 et suiv. 2 On interprétait dans un sens analogue la parabole du Samaritain (S. Luc X, 30 et suiv.) ; l'homme qui descend de Jérusalem pour se rendre à Jéricho est l'ange Adam descendu de la Jérusalem céleste; les brigands entre les mains desquels il tombe, sont les serviteurs du démon ; les blessures qu'ils lui font sont les péchés

1 Ponunt liberum arbitrium. Moneta, 6.

2 Ibid., 110, 112.

auxquels ils l'entraînent; le prêtre et le lévite qui passent auprès de lui sans miséricorde, sont Melchisédec et Aaron , incapables de le sauver; le bon Samaritain enfin est le Christ1. /"

Selon d'autres, le démon, après avoir fait débrouiller le chaos par ses anges, forma de limon deux corps d'hommes-, mais il essaya en vain pendant de longues années de leur donner la vie; finalement il se décida à reparaître devant le trône de Dieu , et à lui demander deux anges pour animer ces corps. L'ange du troisième ciel et celui du deuxième, depuis longtemps tourmentés du désir secret de partager la puissance de Lucifer, prièrent Dieu de les laisser partir, promettant un prompt retour. Dieu , pour les punir sans doute, ne s'opposa pas à leur départ , mais leur donna le conseil de ne pas s'endormir, alin de ne pas oublier le chemin pour revenir au ciel; s'ils s'endormaient, ajouta-t-il, il ne viendrait les rappeler qu'après un temps de sept mille ans. Les deux anges se hâtèrent de partir; bientôt le démon les fit tomber dans un profond sommeil , pendant lequel il les enferma dans des corps; l'ange du troisième ciel devint Adam, celui du deuxième devint Ève. En se réveillant, les deux anges pleurèrent de se voir bannis des cieux et enfermés dans des formes mortelles. C'est alors que, pour leur faire oublier leur patrie céleste , le démon fit le paradis et y introduisit ses deux captifs , qu'il résolut de s'asservir a jamais par de nouvelles ruses2

Parmi le peuple enfin, l'on rencontre quelques fables d'une couleur beaucoup moins poétique. Même dans les contrées où dominait le dualisme absolu, l'imagination populaire se

1 Moneta, 110 ; Bonacursus, 208; Reinerius, 1775. Ils se servaient aussi de la parabole de l'enfant prodigue ; le fils aîné était le démon , le fils cadet l'ange Adam. Moneta, 115.

2 Evang. Joh., chez Benoist, I, 287, 288; Moneta, 111, 114; Disputatio, 1719.

nourrissait au hasard de mythes analogues à ceux que nous venons de rapporter; seulement elle se les représentait avec des traits plus grossiers , et auxquels chacun se croyait en droit d'ajouter ses propres fantaisies. C'est ainsi que parmi les croyants de France il y en avait qui racontaient que le diable, ayant fait le corps de l'homme d'argile, et ayant demandé que Dieu lui donnât une âme, Dieu répondit : Si tu le fais d'argile , il sera plus fort que moi et que toi , fais-le donc du limon de la mer-, le diable suivit ce conseil; alors Dieu lui donna une âme en disant : C'est bien comme cela , car il ne sera ni trop fort, ni trop faible1. D'autres s'imaginaient la chose de la manière suivante : Lucifer ayant formé le corps, Dieu, pour lui faire sentir sa faiblesse, lui dit : Voyons si tu pourras le faire parler ; le diable l'essaya en vain, et se vit forcé de demander à Dieu une âme; alors Dieu souffla dans la bouche de l'homme, qui immédiatement fit un saut et cria au diable ■ Maintenant je ne suis plus a toi'2. Un poinl commun en tous ces mythes, c'est que l'âme n'est pas une créature du démon , mais de Dieu ; l'opinion la plus accréditée était que les âmes des premiers hommes ont été des anges. Le démon les enferma dans des corps matériels, pour les empêcher de s'en retourner au ciel ; mais il fallut aussi un moyen de les enchaîner à perpétuité au monde mauvais; ce moyen, le démon crut le trouver dans la propagation du genre humain par l'union des sexes. Par Ève il se proposa de séduire Adam ; il voulut les faire pécher tous les deux , afin de les rendre ainsi à jamais ses esclaves , et de les ravir au monde céleste. Les ayant donc introduits dans son faux paradis, et leur ayant défendu, pour mieux les exciter, de manger de l'arbre de la science , il entra lui-même dans un serpent , et commença par séduire la femme ; de la l'éveil

1 Actes de l'Inquisit. de Carcassonne , 1243; Vaisselle, III, preuves, n° 2G3, p. 435.

-Actes de l'Inquisit. de Toulouse, 1273 ; Doat, XXV, f°s 39, 59.

de la mauvaise volonté, de la concupiscence charnelle et ses suites. Suivant le dualisme mitigé, la pomme défendue n'a pas été autre chose que le commerce de l'homme avec la femme1. Quoique cette défense eût été faite par une ruse du démon", la secte la croyait cependant conforme à la volonté de Dieu, lequel ne pouvait pas désirer la propagation d'êtres soumis a son adversaire. Le démon savait cela; il savait que Dieu aurait défendu au premier couple de goûter du fruit fatal; il eut donc l'air de le leur défendre lui-même, afin d'être plus sûr de son triomphe, quand à leur péché charnel, Adam et Ève ajouteraient celui de la désobéissance. Le péché de la chair, la « fornicatio carnalis» est le vrai péché originel2; c'est le plus grand de tous, car non-seulement il a été commis par un effet du libre arbitre3, et constitue ainsi une révolte volontaire de l'âme contre Dieu ; mais il est aussi le moyen de perpétuer unerjfce mauvaise , et d'agrandir ainsi le règne du démon.

A la fin du douzième siècle quelques partisans du dualisme mitigé en Italie croyaient qu'après avoir formé Ève, le démon eut lui-même commerce avec elle , et que Caïn fut leur fils4; du sang de celui-ci naquirent les chiens, dont le fidèle attachement aux hommes doit prouver qu'ils sont d'origine humaine5. On a voulu trouver en cela «une réminiscence de traditions égyptiennes sur ces cynocéphales qui jouaient un rôle dans la mythologie et dans l'astronomie des bords du Nil,» et on a ajouté que ces idées n'ont pu être transmises aux Cathares que par des Gnostiques6. Nous n'y voyons qu'une fable grossière, inventée par quelque imagination ca-

1 Eckbertus, 904; Bonacursus, 208; Moneta, 111; Disputatio, 1710; Actes de l'Inquisit. de Carcassonne, 1247 ; Doat, XXII, 94.

2 Moneta, 111. — 3 jbid., 110.

4 On a vu une opinion analogue chez les Bogomiles.

5 Bonacursus, 208.

6 Matter, Histoire critique du gnoslicisme, III, 268.

thare, et se rattachant d'autant moins au gnosticisme et à l'Égypte, qu'elle n'a pas régné généralement dans la secte; il n'y a qu'un seul auteur qui en parle , et comme elle ne joue aucun rôle quelconque dans le système, il nous paraît fort probable qu'elle n'a été qu'une opinion locale et passagère. En revanche , l'opinion que les filles d'Eve eurent commerce avec les démons , et donnèrent naissance aux géants1, paraît avoir été plus répandue 5 on la fondait sur un passage de la Genèse2, les Bogomiles l'enseignaient comme les Cathares occidentaux 5 Jean de Lugio lui-même lui donna une place dans son système , tout en la modifiant 3 ; c'était en général un mythe qui convenait parfaitement a ces imaginations du moyen âge , qui faisaient jouer aux géants un rôle si considérable dans toutes les traditions et dans toutes les épopées.

Il n'est pas nécessaire , après tout ce qui vient d'être dit sur l'origine de l'espèce humaine , de rendre attentif d'une manière spéciale à la différence qui existe, quant a cette doctrine, entre le dualisme absolu et le dualisme mitigé. Cette différence est aussi claire qu'elle est essentielle. Selon le dualisme absolu , toutes les âmes sont descendues simultanément sur la terre et leur nombre n'augmente pas ; selon le dualisme mitigé, il y a eu deux âmes premières, dont dérive tout le genre humain. Cette différence en a pour conséquence une autre non moins importante ; le dualisme absolu a dû enseigner la transmigration des âmes à travers une série de corps, tandis que le dualisme mitigé, tout en admettant que les deux âmes primitives ont également passé par une série

1 Bonacursus, 208.

2 Genèse, IV, 4 Ces géants cognoverunt per dœmones patres suos diabolum omnia créasse. Unde diabolus dolens eos ista scire, dixit : Pœnitet me fecisse hominem. Gen. VI, G. Bonacursus, l. c.

3 Selon Jean de Lugio ce furent les ûls du Dieu bon qui curent commerce avec les filles du démon. Reinerius, 1769.

de corps avant de revenir au ciel 1 , a dû chercher un moyen d'expliquer la multiplication de ces âmes. L'opinion qui avait prévalu dans la théologie scolastique du moyen âge , savoir que Dieu crée pour chaque nouveau corps une âme nouvelle, cette opinion ne pouvait concorder avec un système qui excluait Dieu de la conservation et du gouvernement du monde. Si Dieu consentait a créer une âme pour chaque corps que le démon fait naître, ne serait-ce pas une approbation .donnée à l'ouvrage de son adversaire? Si Dieu crée de nouvelles âmes, demandaient encore les Cathares, pourquoi crée-t-il tant d'âmes destinées a la perdition? S'il les crée pures, pourquoi lesloge-t-il dans des corps impurs, où elles seront soumises au péché et livrées au châtiment? Pourquoi ne retient-il pas auprès de lui les âmes innocentes , plutôt que de les abandonner au pouvoir du démon? Par ces considérations, les dualistes mitigés rejetaient le créatianisme comme contraire à la bonté et a la dignité de Dieu2-, ils admettaient le traducianisme qu'avaient enseigné jadis Tertullien et la plus grande partie des docteurs occidentaux3, et que malgré l'autorité de ces souvenirs , on ne cessait de leur reprocher comme une hérésie. De même que la chair, disaient-ils, naît de la chair, l'âme naît de l'âme-, de même que pour le corps, il y a depuis le premier couple jusqu'à la fin du monde une

1 Disputatio, 1719.

2 Cette manière d'expliquer l'origine des âmes, enseignée déjà par Hilaire de Poitiers [Tractatus in Psalmum XCI, §3; in opp., 236), par Théodoret (Fabulœ hœretic, lib. V, cap. 9; in opp., IV, 274), et par Léon le Grand {Epist. XIV ad Turrib.; in opp., I, 702), avait fini par prédomi ner sur le traducianisme, et était soutenue par saint Anselme [De concept. Virginis, cap. 7; in opp , 99), par Pierre Lombard {Sentent., lib. II, dist. 17, C; p. 194), etc.

3 Selon Tertullien l'âme du premier homme avait été de substance divine, et c'est d'elle que dérivent toutes les autres; elles sont engendrées avec les corps. De anima, cap. 20; in opp., 278. Suivant saint Jérôme (Epist. 78 ad Marcellinum, in opp., IV, 642), c'était là l'opinion de la maxima pars Occidentalium. C'était aussi celle de Grégoire de Nysse.

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génération non interrompue d'âmes , qui toutes, par conséquent, proviennent des deux anges enfermés par le démon dans les corps d'Adam et d'Eve , et se rattachent ainsi a une origine céleste1. C'est pour les dualistes mitigés une doctrine établie par Jésus-Christ lui-même , lorsqu'il dit que ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'esprit est esprit (S. Jean III, 6)2; elle est d'ailleurs la seule qui, suivant eux, explique la transmission delà peccabilité; ils pensent que cette transmission ne se conçoit guère, si Ton n'admet pas que le principe dans lequel réside la volonté pour le péché , c'est-a-dire l'âme, se transmet lui-même de père en fils3. Suivant Reinerius4, il y avait un parti parmi les dualistes mitigés qui, au lieu d'adopter le traducianisme , avait conservé à cet endroit une opinion semblable a l'ancienne doctrine du dualisme absolu -, il est clair cependant que cette dernière doctrine est peu conforme â ce que le dualisme mitigé enseigne sur l'origine de l'humanité.

KÉDEMrTrON. N A TURE DE JESUS-CHRIST.

Lorsque la période que Dieu avait assignée a l'exil des deux anges Adam et Eve fut écoulée, il prit des mesures pour les ramener a lui ; il eut pitié en même temps des âmes des descendants du premier couple, car quoique procréées contre sa volonté, ces âmes ne sont pas entièrement mauvaises, elles participent de la nature originairement bonne de leurs parents primitifs. Dieu, qui jusque-là était demeuré une unité absolue, résolut dès lors de se manifester aux hommes ; il

1 Evangel. Joh.. chez Benoist, I, 289; Monela, 110, 129; Reinerius,

2 Monela, 154 ; d'autres passages dont ils se servent, >oy. ibid., 129 et suiv.

3 Ibid ,152 — * Reinerius, 1774.

RÉDEMPTION. NATURE DE JÉSUS-CHRIST, lo

fit sortir de lui son Verbe ou son Fils, qui descendit sur la terre et prit une forme humaine; il produisit en outre son Saint-Esprit, qui toutefois paraît avoir été envisagé plutôt comme une vertu , que comme une hypostase divine proprement dite. Le Fils ainsi que le Saint-Esprit sont d'après cela inférieurs au Père, cependant ils sont «Dieu par nature1.)) Le but que ce système assigne à la mission de Jésus-Christ, n'est nulle part clairement expliqué 5 on doit conclure toutefois qu'il a été a peu près le même que dans le système des dualistes absolus. En effet , dans ce dernier, Jésus-Christ n'a eu autre chose a faire qu'à montrer aux âmes qui doivent toutes nécessairement être sauvées, le chemin le plus court pour revenir au ciel -, il est vrai que dans le système mitigé , qui croit au libre arbitre et qui envisage le péché comme un effet de cette liberté, il ne peut pas y avoir de salut nécessaire, et que l'entrée du monde céleste doit être attachée a de certaines conditions ; mais ces conditions se réduisent également à une pénitence accomplie en se faisant recevoir dans la secte 5 de sorte que le Christ n'a dû avoir pour mission que de faire connaître aux hommes la condition de leur salut et le moyen de la remplir. Quant à sa passion et a sa mort, elles n'ont pas plus d'effet pour l'humanité que dans l'autre système; on aurait pu s'attendre à ce que les dualistes mitigés attachassent à cette mort un but expiatoire, car cela n'eût pas été contraire a leur opinion sur la nature du péché; mais l'idée qu'ils se faisaient du corps de Christ, doit nécessairement exclure cette supposition. Quelques-uns parmi eux, notamment en Bulgarie, croyaient, il est vrai, que Jésus-Christ avait eu un corps de chair réelle2; mais comme il leur paraissait impossible d'admettre qu'un être de nature divine eût pu entrer dans un corps fait par le démon3,

1 Bonacursus, 209; Moneta, G. — 2 Monela, 6, 248; Reinerius, 1773. 1 Moneta, 247.

ils s'imaginaient que la matière du corps de Jésus-Christ , ni même la matière de celui de la Vierge, n'ont été pris «de la masse commune de la chair d'Adam1.» Ce corps a eu tous les besoins et a pu éprouver toutes les douleurs d'un corps ordinaire ; Jésus-Christ a fait avec lui des miracles matériels 2 , il est ressuscité avec lui , mais il n'est pas remonté avec lui au ciel; au moment de l'ascension, il le déposa comme un vêtement désormais inutile, et le laissa dans les régions supérieures de l'atmosphère, où il ne viendra le reprendre momentanément qu'au jour du jugement universel3.

Cependant à côté de cette opinion il en régnait une autre qui était plus conforme a l'ensemble du système ; il fallait une certaine subtilité pour admettre pour Jésus-Christ une chair réelle , mais différente de celle du reste du genre humain , avec laquelle les gens du peuple devaient a chaque instant la confondre 5 il était beaucoup plus simple de s'arrêter au dokétisme et de se figurer un corps non matériel . semblable au corps céleste, dont le dualisme absolu revêtait Jésus-Christ ; aussi cette opinion d'un corps apparent a-telle été la plus généralement répandue parmi les dualistes mitigés. Jésus-Christ n'a pas pris de la Vierge la nature humaine réelle, il n'en eut qu'une apparence; il avait l'air de manger, de boire , d'agir, de souffrir, de mourir même ; il ne présenta aux hommes que l'ombre , le fantôme d'un corps ; autrement il n'aurait pas pu marcher sur l'eau , ni resplendir sur le Thabor comme le soleil; saint Paul n'aurait pas dit : «Il était trouvé en figure comme un homme» (Phil. II, 8), ni : «Dieu l'a envoyé en forme de chair de péché» (Rom. VIII, 3)4.

Quant à Jean-Baptiste , les dualistes mitigés croyaient gé-

1 Moneta, 223. — 2 ibid ,6.-3 jbid., 248; Reinerius, 1773. 4 Eckbcrtus, 899; Bonacursus, 209; Ermengaudus, 226; Alanus, 37, 38; Moneta, 247, 248; Reinerius, 1768.

néralement qu'il avait été un envoyé de Dieu : plusieurs ajoutaient que pour être digne de remplir sa mission , il a dû être né d'Elisabeth seule, par l'action du Saint-Esprit1. Sur la nature de la Vierge ils avaient, tout comme les dualistes absolus, des opinions assez divergentes-, suivant le plus grand nombre elle était une femme réelle ; d'autres croyaient qu'elle n'avait qu'une apparence de corps, et que son âme était un ange venu du ciel avec Jésus-Christ2.

Les dualistes mitigés nient la résurrection de la chair, par les mêmes raisons et a l'aide des mêmes arguments que les dualistes absolus3. Mais ils diffèrent de ces derniers dans la doctrine sur le sort qui attend définitivement les âmes humaines; cette différence est fondée dans les opinions que professent les deux partis sur la nature même de ces âmes. Le système qui nous occupe en ce moment enseigne un jugement dernier, qu'il décrit littéralement d'après les paroles prononcées par Jésus-Christ, lorsque, dans une de ses dernières réunions avec ses disciples sur la montagne des Oliviers, il leur retraça le terrible tableau du dernier jour4. C'est alors que les anges Adam et Ève , après avoir traversé les corps d'Enoch , d'Abraham , de Noë et des prophètes , sans trouver le salut, et après n'avoir obtenu leur pardon que dans les corps de Simon et d'Anne5, seront admis de nouveau dans la gloire de Dieu ; c'est alors seulement qu'y seront admis aussi la

1 Moneta, 231 ; Reinerius, 1773.

2 Moneta, 223; Reinerius, l. c.

3 Moneta, 355.

4 S. Matth. XXIV. 51 et suiv, Evang. Joh., chez Beuoist, I, 293 elsuiv.

5 C'est ce qui, selon eux, fit dire à Simon : « Seigneur, tu laisses maintenant aller ton serviteur en paix , selon ta parole ; car mes yeux ont vu ton salut. » S. Luc II, 29, 50. Dîsputatio, 1719.

vierge Marie et les apôtres, qui ont dû attendre dans les régions éthérées le retour du Christ pour le jugement1. C'est alors surtout que les bons obtiendront pour récompense des joies sans fin , et que sera prononcée sur les méchants une sentence de damnation éternelle. Quanta cette rémunération finale, les docteurs catholiques reprochaient a ces Cathares d'enseigner, non-seulement qu'il n'y a point de purgatoire, mais aussi qu'il n'y aura pas de degrés ni dans les récompenses décernées aux bons , ni dans les peines infligées aux méchants. Tous les péchés, quel qu'en soit l'objet, disaient les hérétiques, sont des actes d'adhésion au mauvais principe et de révolte contre Dieu ; il est donc contraire à la nature du péché de croire que l'un puisse être moins coupable que l'autre; or si la culpabilité est la même, le châtiment doit l'être aussi ; le traître Judas ne sera pas puni avec plus de rigueur qu'un enfant qui désobéit a son père. Il en est de même du bien-, un homme ne peut pas mériter plus de félicité qu'un autre; pourquoi l'un n'en pourrait-il pas mériter autant que l'autre? est-ce parce qu'outre le bien il aurait aussi fait du mal? Mais alors il doit être puni pour ce mal , et celui qui mérite la punition , ne peut pas en même temps être digne de récompense. On fondait en outre cette doctrine principalement sur les paroles de Jésus-Christ, expliquant à ses disciples la parabole de l'ivraie et de la bonne semence , et disant que ceux qui commettent l'iniquité seront jetés dans la fournaise de feu , tandis que les justes reluiront comme le soleil (S. Matth. XIII, 41-43); et sur celles de saint Jacques : «Quiconque aura gardé toute la loi , s'il vient a pécher en un seul point, il est coupable de tous» (II, 10)2.

1 Reinerius, 4775.

2 Ils citent aussi, pour prouver qu'il n'y aura point de différence, Col. III, 10, et la parabole des ouvriers dans la vigne, S. Malin. XX , I et suiv. Bonacursus, addit. in MiscelL Baluzii, 588 ; Monela, 120, 355, 583 et suiv.; Reinerius, 1763.

Il suit de ce principe que , pour avoir part à la gloire céleste, il faut être juste et parfait en tout point ; mais quel est rhomme dont on puisse rendre un aussi magnifique témoignage? Tous ont péché et portent en outre le poids du péché des premiers parents , dont ils sont issus tant par le corps que par l'âme -, nul ne saurait donc avoir droit à la récompense, s'il n'y avait pas pour lui un moyen d'expiation et de grâce; ce moyen, institué par Jésus-Christ, est l'initiation dans l'Église cathare ; ce n'est qu'à ce prix que Dieu pardonne le péché , et ce n'est qu'a ceux qui auront obtenu ce pardon , c'est-à-dire aux membres de la secte, que le Christ dira un jour : «Venez, les bénis de mon Père , possédez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde » (S. Matth. XXV, 34)^ tous les autres s'en iront aux peines éternelles. Alors le monde entier sera de nouveau dissous et réduit en ses éléments1 ; il y aura le même chaos comme au premier jour, avant que le démon eût donné aux êtres leurs formes distinctives ; c'est dans les ténèbres de ce chaos que seront relégués le démon et ses anges , ainsi que les âmes que Dieu aura été obligé de condamner2. Tout rentrera dans l'harmonie et dans Tordre primitifs; les personnes divines, subordonnées jusque-là l'une à l'autre, ne formeront plus qu'un seul être; la triple manifestation de Dieu ne sera plus nécessaire , la Trinité redeviendra l'unité absolue3. Le mal sera vaincu , son auteur sera à jamais enchaîné dans l'abîme ; Dieu seul sera tout en tout. C'est ici qu'éclate la principale différence entre ce système et celui des dualistes absolus. Dans ce dernier l'opposition entre les deux principes est éternelle , la lutte est sans fin , et quand même il arriverait un jour que tontes les âmes célestes fussent retournées au ciel, le monde du Dieu mauvais n'en continuerait pas moins

1 D'après 2e ép de S. Pierre III, 11, 1% Moneta, 382.

2 Moneta, Le. — 3 Disputatio, 1705.

à subsister, et la seule victoire remportée par le Dieu bon serait d'avoir délivré ses créatures du joug de sou antagoniste. Dans le dualisme mitigé , au contraire, la victoire est plus complète; il croit a une fin de la lutte, a un triomphe définitif du bien sur le mal, au rétablissement de la paix dans le sein de Dieu. On peut concevoir que ce système a pu offrir une certaine satisfaction à la conscience, qui a un besoin naturel d'unité et d'harmonie, et il semble par conséquent qu'il eût dû compter plus de partisans que le dualisme absolu , qui ne concilie rien , et qui laisse subsister l'antithèse dans toute son âpre dureté. C'est ce dernier pourtant qui a été le plus généralement répandu; il a régné depuis l'origine de la secte jusqu'à l'époque où elle disparaît de la scène du monde. Ce qui paraît avoir empêché la plus grande propagation du dualisme mitigé, ce n'est pas seulement la circonstance que lorsqu'il entreprit de modifier le catharisme primitif, celui-ci avait déjà jeté de fortes racines dans l'esprit des peuples , c'est surtout la complète identité des principes de morale, de culte et d'organisation ecclésiastique dans les deux systèmes ; pour beaucoup de gens qui se contentaient d'attribuer l'origine de la matière et du mal à un mauvais principe quelconque , cette identité devait être une raison suffisante pour ne pas porter leur attention sur les différences entre la doctrine des dualistes absolus et celle des dualistes mitigés.

LE PÉCHÏ

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