PARTIE MÉTAPHYSIQUE ET THÉOLOGIQUE
la base de toute religion spiritualiste, c'est que Dieu doit être la bonté absolue. Il est l'être souverainement bon , il réunit en lui toutes les perfections, l'immutabilité, la durée de la puissance, la sainteté et la justice; rien de mauvais ni de passager ne peut subsister en lui , ni provenir de lui. Faisant un pas plus loin , ils ajoutent que les œuvres de ce Dieu bon ne peuvent être que parfaites et bonnes comme luimême; elles participent nécessairement de sa nature, elles doivent être pures comme la source d'où elles émanent , et demeurer avec leur principe dans une union que rien ne saurait troubler ni dissoudre. Cependant, en jetant les yeux sur le monde visible, on ne peut s'empêcher, disent les Cathares, de remarquer son imperfection et sa variabilité-, la matière est passagère, elle est l'occasion ou la cause de maux et de douleurs sans nombre, elle porte en elle un principe de mort ou plutôt de néant , auquel aucune créature ne peut résister. Frappés de ce contraste entre la matière imparfaite et le Dieu parfait , entre un monde plein de mal et un Dieu qui est la bonté même, entre des êtres qui ne naissent que pour mourir et un Dieu qui est la vie infinie , ils s'arrêtent à la conclusion qu'il y a incompatibilité absolue entre ce qui est parfait et ce qui ne l'est pas ; ce qui est imparfait ne peut pas provenir d'une cause parfaite; il y a entre ces deux termes différence d'essence et de nature, le Dieu qui est bon et immuable ne peut pas être l'auteur des choses qui sont mauvaises et transitoires , en un mot , il ne peut pas avoir créé le monde f. Cette conclusion résulte pour eux d'un raisonnement qui leur paraît trop logique pour ne pas leur paraître vrai : la philosophie, disent-ils, pose le principe qu'il doit y avoir analogie entre la cause et ses effets ; de la nature de la cause on doit pouvoir conclure à celle des effets, et de la nature des effets à celle de la cause ; si la cause
Monéta, 80. Disputatio inter Catholicum et Paterinum, 1706.
est invariable , il faut que les effets le soient aussi ; or, toutes les créatures visibles sont passagères et vaines, donc elles ne sauraient avoir pour auteur un être d'une nature contraire1. Si ces créatures proviennent d'un Dieu bon, on ne comprendrait pas pourquoi il ne les aurait pas créées parfaites comme lui ; car, ou bien il a pu les créer parfaites , ou
11 ne l'a pas pu; s'il ne l'a pas pu, il n'est pas tout- puissant, par conséquent il n'est pas parfait lui-même; s'il l'a pu et qu'il ne l'a pas voulu, il a agi par envie, de peur que des créatures parfaites ne devinssent aussi puissantes que lui ; or on ne saurait concilier un sentiment pareil avec la bonté suprême; il est donc impossible que le Dieu bon ait créé le monde2. D'ailleurs, ajoutent-ils, il arrive ici-bas tant de choses qu'on ne saurait faire remonter à des causes providentielles; à toute heure il se passe des événements qui ne paraissent être que l'effet du hasard ; comment pourraiton croire qu'un Dieu bon préside à tant de désordre et de confusion? Comment croire surtout que tant de créatures qui ne semblent exister que pour le tourment des hommes, depuis le serpent dont la piqûre donne la mort, jusqu'à la mouche dont le bourdonnement nous incommode, proviennent d'un auteur plein d'amour pour nous3? Comment attribuer a un Dieu pareil l'origine des eaux qui dévastent les champs , et dans lesquelles périssent tant d'hommes , ou du feu qui consume la demeure du pauvre , et dont se servent les ennemis de la vérité pour exterminer ses disciples4? Comment enfin un Dieu parfait aurait-il pu donner à l'homme un corps caduc qui l'entraîne au péché, et qui est destiné à mourir après avoir enduré des souffrances de toute espèce?
Mais si les éléments et toutes les choses de ce monde ne tirent pas leur origine d'un Dieu bon, d'où viennent-ils? Sont-ils les produits d'un hasard aveugle, ou existent-ils de
1 Monéta, 83; Alanus, 8.-2 Alanus, 8.-3 Ibid., 9. - * Monéta, 124.