FÊTES ; TEMPS SACRÉS
En principe les Cathares se prononçaient contre l'usage de consacrer des jours particuliers au culte de Dieu ; ils adressaient à l'Église le reproche de saint Paul aux Galates : «Vous observez les jours, les mois, les temps et les années» (IV, 10), et invoquaient en leur propre faveur les paroles du même apôtre : « Que personne ne vous condamne pour la distinction d'un jour de fête ou de sabbat» (Col. II, 16)1. Il est vrai aussi que leurs réunions religieuses ne se tenaient pas nécessairement un dimanche; elles avaient lieu dès qu'un parfait se présentait dans une maison ou dans une commune; dans les endroits où la secte était libre, il y avait des services de bénédiction tous les jours , le matin et le soir. Cependant ils avaient conservé plusieurs des grandes fêtes chrétiennes, notamment Noël, Pâques et la Pentecôte; ils les célébraient par des prédications plus solennelles, et le croyant qui ne pouvait y assister , se rappelait l'importance
3 Moneta, 476.
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du jour en mangeant du pain bénit. Seulement la secte a dû attacher à ces fêtes un autre sens que les chrétiens ; Noël a dû être consacré au souvenir de la descente de Jésus-Christ dans le monde mauvais , Pâques au souvenir de son triomphe sur le prince de ce monde ; la Pentecôte solennisait la fondation de l'Église cathare, la nouvelle union de l'Esprit saint et consolateur avec les âmes des parfaits. Ceux-ci avaient en outre trois temps sacrés dans l'année, chacun d'environ quarante jours, et destinés a des jeûnes plus rigoureux; l'un depuis la fête de Saint-Brice (23 novembre) jusqu'à Noël, le second depuis le premier dimanche du carême jusqu'à Pâques, et le troisième depuis la Pentecôte jusqu'à la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul (29 juin); la dernière semaine de chacune de ces périodes était appelée la semaine sainte ou stricte, parce que le jeûne était plus absolu, la seule nourriture permise étant du pain et de l'eau1.
Il nous reste à dire un mot d'une fête qui, suivant le témoignage d'un seul auteur, aurait été en usage dans l'Église cathare. Le moine Eckbert assure avoir appris d'un hérétique converti de Bonn , que la secte célébrait en automne une fête nommée Malilosa; il ajoute que cette fête avait pour objet la mémoire du martyre de Manès, et qu'elle n'était pas différente du Béma des Manichéens2. Cette dernière assertion du moine de Schonau ne saurait être exacte-, le Bèma des Manichéens se célébrait au mois de mars3, et l'époque de la fête cathare est placée en automne-, du reste nous essaierons de démontrer ailleurs, que le catharisme ne doit pas être rattaché au système de Manès, avec lequel il n'a que des analogies générales, résultant de l'identité du point de départ4.
1 Arch. de l'Jnquisit. de Çarcassonne, 1505; Doat, XXXIV, fo 101b ; Eymericus, 440.
2 Eckbertus, 899.
3 Beausobre, Histoire de Manichée, II, 715. + Voy. la note 1" à la fln de l'ouvrage.
Eckbert est le seul auteur qui attribue aux Cathares la fête manichéenne du Berna; elle n'est mentionnée nulle part ailleurs ; c'est probablement une des erreurs auxquelles cet écrivain s'est laissé entraîner, par l'opinion qu'il s'était faite que les Cathares sont en tout point les mêmes que les anciens Manichéens. Quant au Malilosa lui-même, nous ne savons qu'en dire ; nous ignorons le sens de ce mot 1 5 nous ne l'avons trouvé que chez Eckbert , il ne reparaît dans aucun document ni antérieur ni postérieur ; il n'y a aucune autre trace d une fête cathare en automne, de sorte qu'il nous est impossible de vérifier un fait, qui pourtant ne manquerait pas d'importance pour la connaissance complète du culte cathare.
On a vu plus haut que l'Église cathare est formée de la communion des parfaits; c'est l'Église idéale, invisible, réalisée sur la terre; les croyants n'en font pas encore partie, ils sont pour ainsi dire a la porte, attendant qu'elle s'ouvre pour leur donner l'entrée; mais comme ils sont sortis du catholicisme , et comme ils sont liés aux parfaits par des liens étroits, on peut dire qu'ils forment avec eux une
1 Chez Ducange, art. Berna, on trouve la variante Malisola. Dans noire incertitude, nous nous sommes adressé à différentes personnes versées dans la connaissance des langues du moyen âge; aucune jusqu'à présent n'a pu nous donner une étymologie de ce mot. Nous recevrions avec beaucoup de reconnaissance toutes les indications, qui pourraient nous mettre sur la voie pour en déterminer le sens.
Église particulière, visible , a côté de celle de Rome. Cette Église extérieure a aussi sa forme, son organisation , son ministère.
La première condition pour l'exercice du ministère cathare est la perfection morale, la pureté absolue. La mission du ministre est de conduire les croyants au salut, en les préparant à la réception du Saint-Esprit-, or pour pouvoir communiquer le Saint-Esprit aux autres, il faut le posséder soimême, et on ne le possède qu'autant qu'on est sans péché. Il faut , disent-ils, avoir les mains pures pour pouvoir laver les souillures de ses frères1} et ils en tirent la conséquence que le ministère de ceux qui en sont indignes par leur conduite morale, doit demeurer sans fruit2. Comme l'Église catholique ne réclamait pas de ses ministres une pureté parfaite, au-dessus des forces d'un homme 5 comme d'ailleurs le clergé du moyen âge présentait bien souvent le spectacle d'une corruption , qui arrachait des plaintes amères aux docteurs les plus orthodoxes , et que ceux-ci , désespérant de la moralité des clercs, allaient jusqu'à soutenir qu'il vaut mieux avoir de mauvais prêtres que de n'en avoir pas du tout3 : les Cathares refusaient au clergé catholique tout caractère sacerdotal4^ ils l'accusaient d'avarice, de simonie, d'intempérance, de dureté, d'hypocrisie5; ils lui appliquaient tous les reproches que Jésus-Christ a adressés aux scribes et aux pharisiens de son temps5 ; la foi des prêtres , disait le peuple qui adhérait aux Cathares, est fausse et morte, la vérité n'est pas dans leur bouche , leur vie trahit les mauvaises
1 Disputatio, 1753.
2 Eckbertus, 918.
3 P. ex. Gerson, Dialoyus sopliiœ et riùturœ super cœlibatu Ecclesiasticorum; in opp., ed. Dupin, t. II. p. II, 654.
4 Eckbertus, 918; Moueta, 513.
5 Evervinus, 454; Eckbertus, 918, 919; Disputatio, 1755.
6 Moneta, 591 et suiv.; 434 et suiv, — Les Bogomiles : Eulhymius,
Narr. de Bogom., 55.
dispositions de leur cœur1. Par conséquent ils sont indignes du ministère chrétien, ils n'ont plus les qualités exigées par l'apôtre saint Paul de celui qui «désire d'être évêque2; » les sacrements administrés par eux restent sans effet-, coupables eux-mêmes de mille péchés, ils ne sauraient nous absoudre des nôtres; dignes de malédiction, ils ne sauraient nous donner une bénédiction efficace3 5 tel était le langage delà secte, qui en concluait que le vrai sacerdoce n'existait plus dans rÉglise romaine; il n'était que la où l'on exigeait des ministres la plus grande pureté morale, c'est-à-dire dans l'Église cathare4. La en effet les ministres ne sont choisis que parmi la classe des parfaits ; c'est là aussi que s'est conservée, disait-on , la vraie succession apostolique , et la possession du Saint-Esprit transmis par l'imposition des mains depuis les apôtres; Jésus-Christ est venu pour établir une ordination nouvelle, il a donné à ses disciples le pouvoir de remettre les péchés et de sauver les âmes , et les apôtres ont transmis ce même pouvoir à leurs successeurs, de génération en génération, dans une série continue; ces successeurs, ce sont les ministres cathares5. Dans sa prétention de se rattacher à l'Église primitive et
1 Arch. de l'Inquis. de Toulouse, 1275 ; Doat, XXV, f° 59a.
2 Ire ép. à Timothée. JMonela, 315; Disputatio, 1755.
3 S. Bernardi Sermo, 66; I, 1500; Eckbertus, 902; Moneta, 455; Disputatio, 1755; Steph. de Bellavillà, 90; Liber sentent, inquisit. Tolos., 92.
* Eckberlus, 899, 917.
5 ...Qudd Ecclesia hœreticorum erat vera Ecclesia;... quàd hœretici habebant episcopum et diaconum ; l'interlo uteur catholique demandant d'où ils les ont, le Cathare répond : qudd a principio habuerunt unus ab alio. Arch. de V Inquisit. de Toulouse, 1275; Doat, XXV, ï» 5a. Jésus-Christ est venu ad faciendum novam ordinationem et novum testamentum ad salvandas animas;... ipseFilius Dei dédit Apostolis potestatem remittendi peccata et salvandi animas, etdicli Apostoli dederunt similem potestatem aliis successoribus suis, et deinde alii aliis usque ad finem mundi, et ipsi hœretici erant deillis qui habebant illam potestatem. Arch. de V inquisit. de Carcassonne, 1305 ; Doat, XXXIV, f° 102».
de continuer ses usages, la secte rejetait tous les ordres de la hiérarchie -, a l'exception de l'épiscopat et du diaconat1. Les évêques tenaient le premier rang dans toutes les cérémonies; c'est a eux que revenait, avant les autres ministres, le droit de prêcher, d'imposer les mains , de rompre le pain, de donner les bénédictions , de commencer les prières ; ils consacraient les ministres inférieurs , donnaient l'absolution pour les péchés mortels, présidaient et dirigeaient les délibérations des parfaits ou de leurs amis et protecteurs, et exerçaient sur ceux-ci une haute et remarquable influence2. A chaque évêque étaient attachés deux ministres, tenant le second rang après lui ; on les appelait le Fils majeur et le Fils mineur, et leurs fonctions consistaient principalement à visiter les parfaits et les croyants de la circonscription de leur évêque , a remplacer celui-ci dans les prédications ainsi que dans toutes les autres parties de son ministère. Il y avait enfin des diacres et ça et la des sous-diacres , préposés aux localités où résidaient des croyants en assez grand nombre pour exiger la présence permanente d'un ministre ; ils tenaient en ces endroits les réunions religieuses ordinaires , entendaient la confession des péchés véniels, et comme ils étaient également des parfaits, ils pouvaient , en cas d'absence de l'évêque et de ses fds, remplir toutes les fonctions de ces prélats supérieurs3.
La nomination d'un évêque se faisait de la manière suivante : Un prélat étant mort, le fds mineur du défunt ordonnait évêque le fils majeur; celui-ci élevait ensuite le fds mineur au rang de fils majeur, et toute l'assemblée des parfaits du diocèse choisissait un nouveau fils mineur, auquel le nouvel évêque conférait les ordres. L'ordination était un
1 Moneta, 313; Arch. de l'Inquis. de Toulouse, l. c.; ...Habet {secta) sacerdotes, habet et cœteros prœlatos sicut et nos. L'Église de Liège à Lucius II, 1144; chez Marténe et Durand., Ampliss. collectio. I, 776.
2 Moneta, 278 ; Reinerius, 1766. — 3 Ibidem.
acte très-simple-, elle consistait a poser le Nouveau Testament sur la lête du ministre et les mains sur le volume sacré ; ce n'était pour ainsi dire qu'une nouvelle confirmation du Consolamentum. Selon Reinerius1 elle formait un de leurs sacrements:, cependant nous n'avons rien trouvé sur une vertu particulière et surnaturelle qu'ils lui eussent attribuée et qui fût différente de celle du Consolamentum; ils rejetaient l'ordination catholique , précisément parce que l'Eglise y attachait une signification mystérieuse, dont ils ne croyaient rien trouver dans la Bible2.
Au treizième siècle le mode de consacrer l'évêque fut changé par les Cathares d'Italie et de France ; comme il leur paraissait peu rationnel que l'inférieur instituât le supérieur, il décidèrent qu'avant sa mort l'évêque désignât encore luimême son successeur, en ordonnant évêque son fils majeur; de sorte que dès lors les églises cathares avaient d'ordinaire deux évêques, l'un en activité, l'autre en expectative3. La secte avait en outre un usage que toutefois elle ne paraît avoir pratiqué que dans des cas très-rares-, on raconte qu'elle destinait quelquefois un enfant nouveau-né à l'épiscopat, et qu'a cet effet elle l'adoptait avant qu'il eût goûté le lait maternel , pour le faire élever a part; on ne le nourrissait que de lait animal ou de préférence de lait d'amandes; plus tard on ne lui faisait manger que du poisson ou des aliments végétaux, en ayant soin qu'il ne touchât jamais à des viandes; arrivé a l'âge de la discrétion , on lui imposait les mains , et comme il avait été préservé dès sa naissance de tout contact impur, on le croyait au plus haut degré digne des fonctions épiscopales4. Quelquefois on attendait, avant de l'adopter, que l'enfant eût montré d'heureuses dispositions; on ne le des-
1 Ibid., 1762.
2 Moneta, 313.
3 Reinerius, 1766.
4 Addit. à Reinerius, chez Gretser, 39.
iii LIVRE IV.
tinait a remplir un jour le ministère , qu'a l'âge de douze ou de quatorze ans; après l'avoir initié alors, on l'envoyait a quelque université pour y faire des études littéraires et philosophiques, et s'il répondait aux attentes de la secte , elle lui confiait la dignité d'évêque, qui n'était pas moins recherchée dans l'Église cathare que dans l'Église orthodoxe1.
Les ministres cathares formaient ensemble un ordre particulier, un clergé analogue au clergé catholique, quant aux liens qui en reliaient entre eux les membres2. L'Église était divisée en évêchés , correspondant d'ordinaire aux diocèses catholiques \ les villes, les bourgs , les châteaux compris dans la circonscription du diocèse formaient des diaconats; cette organisation était faite avec beaucoup de soin; des documents authentiques fixaient la délimitation des diocèses; si entre deux évêques limitrophes l'un de l'autre, il s'élevait des conflits au sujet de la juridiction respective , la question était jugée par des synodes composés des ministres et des parfaits; ces mêmes assemblées délibéraient en outre sur toutes les questions qui avaient un intérêt général pour la secte.
Depuis la fin du treizième siècle, lorsqu'en France et en Italie l'inquisition eut réussi a disperser la plupart des communautés cathares , la secte continuait encore , avec une persévérance remarquable , à nommer des évêques pour ses anciens diocèses , comme aux jours de sa plus grande liberté. Il n'y a que les diaconats qui peu â peu disparurent ; on ne rencontre plus que rarement des parfaits remplissant les fonctions de diacres3 ; mais a leur place paraissent des chefs
1 P. ex. Arch. de VInq. de Carcassonneyi'HÔ; Doat, XXII, fo 58 et suiv.
2 Ermengaudus, 256, place les Ordinati au-dessus des parfaits. Dans les actes de l'inquisition il est fréquemment question de réception ad ordinem suum.
3 Nous n'avons trouvé qu'une seule fois un dyaconus major dans les actes de l'inquisition publiés par Limborch. Liber sentent, inquis, Tolos., 14, année 1309.
appelés anciens, anciani; c'étaient sans doute des parfaits auxquels leur âge, joint a leur expérience et a leur fidélité au milieu des persécutions, donnait une autorité que leurs frères n'hésitaient pas a reconnaître; sans avoir reçu peutêtre une ordination spéciale, et semblables aux anciens dans les Églises chrétiennes primitives, ils exerçaient toutes les fonctions du ministère, s'efforçant par tous les moyens de sauver de la ruine les derniers restes de l'Église cathare1.
Une question beaucoup plus difficile a résoudre, est celle de savoir si cette Église a eu un chef suprême, un pape. C'est la peut-être le point le plus obscur dans toute cette histoire. Les témoignages ne sont ni assez précis , ni assez unanimes , pour qu'on ne soit pas obligé d'y suppléer par des conjectures. Les deux passages qui paraissent être les plus explicites, sont l'un du moine allemand Eckbert, au douzième siècle , l'autre de l'inquisiteur français Étienne de Belleville, qui vécut cent ans plus tard. Le premier, après avoir dit que Manès se choisit, a l'exemple de Jésus-Christ, douze disciples, ajoute que les Manichéens du douzième siècle, c'està-dire selon lui les Cathares, observent la même coutume, qu'ils ont un chef suprême et un conseil de douze maîtres, que ceux-ci ordonnent soixante- douze évêques, lesquels à leur tour ordonnent les prêtres et les diacres, et que tous ces ministres sont appelés les élus de la secte. Étienne de Belleville dit en substance la même chose en des termes semblables. Une raison qui permet de douter de la vérité de ces assertions, c'est que les passages d'Eckbert etd'Étienne sont copiés presque mot a mot de saint Augustin2. Aussi
1 Ibid., 37, 68, 82, etc. En Italie le nom <T Anciani désignait ça et là les magistrats des villes; voy. Ducange, I, 246 et 301.
2 Eckbertus, 899; Steph. de Bellavillà , 20. Saint Augustin, De hœres., cap. 46; t. IX, 13. Eckbert dit: ...quem numerum... et hodierna die observant; Étienne : quod adhuc tenent Manichœi; mais ces assertions elles-mêmes ne sont qu'une répétition des mots de saint Augustin qui dit :