‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois (volume 2)Chapitre 31 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

longtemps qu'aucun fait historique ne vient les appuyer, nous croyons pouvoir admettre que ces deux auteurs confondant les Cathares avec les anciens Manichéens, à cause de l'identité de leur dualisme , se sont crus autorisés a attribuer aux hérétiques de leur époque tout ce qu'ils ont trouvé chez saint Augustin sur la secte de Manès1.

Si nous étions donc réduits a ces deux seuls témoignages, la question du pape cathare nous paraîtrait présenter moins de difficulté; mais il y a des autorités en apparence plus importantes2. Au douzième siècle deux auteurs, un allemand et un italien,- Évervin, prévôt de Steinfeld, et l'abbé Joachim de Flore, affirment que les Cathares ont eu un pape3. Dans le document dressé par la secte elle-même sur les actes du synode qu'elle tint, en 1167, a St.-Félix-de-Caraman, ainsi que dans un fragment conservé par un historien du seizième siècle, il est parlé d'un chef cathare venu de Constantinople en Italie et en France, auquel est également donné le titre de pape4. Au treizième siècle enfin, un légat du Saint-Siège

hodieque custodiunt. Cela confirme ce que nous disons sur le peu d'importance qu'il faut attacher en ce point à Eckbert et à Étienne.

1 Comp. Gieseler, Lehrbuch der Eirchengeschichte, t. II, p. II, 53G.

2 L'aveu suivant des Cathares de Monteforte, de l'année 1030, ne peut pas être allégué en faveur de l'existence d'un pape cathare : Pontificem habemus, non illum Romanum, sed alium, qui quotidie per orbem terrarum fratres nostros visitât dispersos, et quando Deus illum nobis ministrat, tune peccatorum nostrorum venia summà cum devotione donatur... Prœter nostrum Pontificem non esse alium Pontificem, quamvis sine tonsuràcapitis sit. Chez Landulphus senior, Hist. Mediol., 89. Quoi qu'on en ait dit (Schmid, de Jéna, Der Mysticismus des Mittelallers, 444), il ne s'agit pas ici d'un homme, mais le pontife en question est le Saint-Esprit, dont la communication a pour effet la rémission des péchés. Comp. Gieseler, t. II, p. I, 413.

3 5e dicunt apostolos, et suum papam habent. Evervinus, 437. EtApostolicum cui omnes obediunt se fatentur habere. Joachim, In Apocalypsim, fo 133a.

4 Papa Niquinta. Concilium San Felicianum ; Bouquet , XIV, 448. Quidam papa Nicetas nomme. Nie. Vignier, 268.

en France signale, dans une circulaire aux prélats, l'existence d'un pape hérétique , résidant en Bulgarie et ayant un vicaire dans les provinces françaises du Midi1. Nous n'insisterons pas sur les assertions de quelques auteurs, qui ne donnent le nom de pape ou d'apostolique évidemment qu'à de simples évêques plus influents dans la secte et plus redoutables pour l'Église que les autres2. Ce qui pourrait nous embarrasser, ce sont les témoignages plus formels que nous venons de rapporter-, sans doute il faudrait s'empresser d'y souscrire, si chez les auteurs qui ont le mieux connu la secte, tels que Reinerius et Moneta , on trouvait une mention du pape cathare ; si parmi les mesures prises et renouvelées tant de fois par l'Église contre ces hérétiques, il y en avait une seule contre un chef suprême qu'ils auraient eu ; si dans les protocoles de l'inquisition de la France et de l'Italie on rencontrait la moindre trace de questions adressées à ce sujet aux témoins et aux accusés 5 si enfin dans les nombreux documents qui se rapportent aux Cathares des pays slaves, on voyait paraître une seule fois ce prétendu pape. Car si ce pape eût existé, son existence n'eût-elle pas été aux yeux de Rome une des plus coupables, une des plus dangereuses de toutes les hérésies? Le pape catholique ne devait-il pas voir dans le pape cathare son plus redoutable adversaire, et diriger contre lui ses foudres les plus écrasantes? L'Église n'aurait-elle pas dû s'attendre a un triomphe plus facile et plus

1 Conradi legatiepistola, a. 1223 ; dans Gervasii Praemonstratensisli'putolœ, ep. 120, p. 116.

2 En 1229, Guilielmus Albigensium Apostolicus; Albericus, 529. — En 1231 il y a à Trêves un Gregorius papa ; Gesta Trevirensium archiepiscop., 244. — En 1235 il y a à Viterbe un papa Joh. Benevenli; Raynald., XIII, 424. Il ne s'agit en ces trois cas que d'évêques distingués, semblables à ce François de Piémont qui, en 1275, dicitur magnus et dominus intereos. Procès d'Armanno Pungilovo,cbez Muratori, V, 121. Peut-être les catholiques donnaient-ils à ces évêques le nom de papa, par rapport aux fils majeur et mineur. Gomp. Gieseler, t. II, p. II, 616.

prompt, en commençant par abattre celui qui était la tête de la secte? Reinerius, qui avait été parfait pendant dix-sept ans, ne se serait-il pas souvenu de celui que pendant si longtemps il aurait vénéré comme son chef, et ne devait-il pas, après sa rentrée dans l'Église, faire tous ses efforts pour persuader a ses anciens frères que leur pape n'est pas le vrai? Moneta, qui avait étudié le système cathare dans les auteurs mêmes de la secte et qui le connaissait a fond , aurait-il passé sous silence un point aussi important? Les inquisiteurs, ne se seraient-il jamais enquis d'une hérésie qui aurait consisté à opposer au vicaire de Jésus- Christ, au chef visible et infaillible de l'Église , un autre vicaire , un autre chef? Ou dira-ton que le pape cathare s'entourait d'un tel mystère , qu'il demeurait inconnu a ses propres subordonnés? Mais en quoi consistait en ce cas son autorité sur son Église? Comment celle-ci aurait-elle pu obéir à un chef dont elle ignorait l'existence? Toutes ces questions nous semblent trop décisives, pour que le petit nombre de témoignages sur le pape cathare soit suffisant pour les écarter; et comme nous ne trouvons aucune réponse à y faire, nous devons plutôt admettre qu'en effet la secte n'a pas eu de chef suprême. Mais comment expliquer alors les passages qui parlent de ce chef? Ces passages sont de deux espèces : ceux d'Évervin et de Joachim, auxquels nous pouvons ajouter ceux d'Eckbert et d'Étienne de Belleville; et ceux relatifs au pape Nicétas, venu de Constantinople en 4167, ainsi qu'à celui résidant vers 1220 en Bulgarie. Quant a ces derniers, nous pensons qu'il est permis de supposer, comme nous l'avons déjà fait plus haut, qu'il ne s'agit pas de papes véritables , mais d'évêques exerçant par leurs qualités personnelles une autorité, qu'augmentait la circonstance qu'ils se trouvaient à la tête d'Églises cathares plus anciennes et ayant mieux conservé la tradition des doctrines primitives. L'influence exercée par ces évêques sur des Cathares étrangers à leurs diocèses et à leur pays,

n'a du reste été que momentanée; à peine iNicétas est-il retourné en Grèce, qu'il n'est plus question de rapports quelconques que les Cathares de France et d'Italie auraient eus avec lui-, l'évêque slave qui, en 1223, envoya un délégué dans le Midi, ne le fit sans doute que pour encourager les Albigeois a persévérer au milieu de la persécution , et pour leur offrir un asile s'ils devaient être forcés de quitter la France. Jamais nulle part nous n'avons trouvé que les Cathares eussent reconnu l'autorité d'un chef suprême; leurs synodes s'assemblent librement, leurs évêques sont nommés sans aucune intervention supérieure, les affaires des différentes Églises sont réglées par elles-mêmes et par elles seules ; elles ont , il est vrai , entre elles des relations intimes de fraternité, mais elles sont aussi indépendantes les unes des autres qu'elles sont indépendantes d'un chef; rien, en un mot, ne trahit l'existence réelle d'un pape de la secte.

Pour ce qui concerne enfin les assertions générales des auteurs du douzième et du treizième siècle, nous nous rangeons de l'avis de deux historiens célèbres, qui n'y voient que le résultat d'une supposition hasardée. Comme il était difficile aux catholiques du moyen âge, disent M. de Sismondi et M. Hurter1, de se représenter une société religieuse sans chef, ils s'imaginaient que les Cathares devaient également obéir a un pape, ils pensaient que l'organisation épiscopale de l'Église hérétique ne pouvait pas être sans un évêque suprême, lui servant en quelque sorte de clef de voûte; ils étaient d'autant plus portés à faire cette supposition , qu'ils aimaient a personnifier les sectes dans leurs chefs, et à considérer ceux-ci comme les lieutenants et les précurseurs de l'Antéchrist2. Les Bogomiles seuls ont eu dans le commencement un chef, le moine Basile; mais ils n'ont

1 Sismondi , Histoire des Français , VI, 521 ; Hurter, Geschichte Pabst Innocenz III, II, 231.

2 P. ex. Joachim, In Apocalypsim, f° 133a.

1oO LIVRE V.

formé qu'une branche particulière du grand tronc du dualisme cathare ; et d'ailleurs ils ont subsisté encore pendant plus d'un siècle après la mort de Basile, sans qu'on sache le moins du monde si celui-ci a eu des successeurs , et si par conséquent c'était un dogme chez les Bogomiles d'avoir, outre leurs ministres , encore un chef suprême , un directeur de toute la secte.

Nous avons exposé les principes religieux des Cathares, et les préceptes moraux qui devaient servir de règle a leur conduite. Il nous reste a recueillir les données que nous fournissent nos sources, sur le caractère qui leur était propre. Ces données sont contradictoires-, mais la raison de cette contradiction sera facile a expliquer.

Beaucoup d'auteurs ecclésiastiques , d'époques et de pays différents, reprochent aux Cathares d'avoir commis dans leurs réunions nocturnes et secrètes les crimes les plus odieux contre la religion et contre les mœurs. Ils y adoraient le diable qui leur apparaissait en personne ou sous la forme d'une bête 5 ils lui chantaient des hymnes et lui offraient d'horribles sacrifices ; ils baisaient des chats , des crapauds, des monstres infernaux. Ils faisaient plus encore : après avoir éteint les lumières, les hommes et les femmes se livraient entre eux au plus abominable concubinage; tout était permis dans ces orgies diaboliques, l'adultère, l'inceste, les crimes que la langue refuse de nommer. Les enfants qui naissaient de ce commerce étaient solennellement brûlés huit jours après leur naissance, les cendres en étaient recueillies avec soin, et

on en faisait un pain servant a l'Eucharistie des hérétiques1 \ cette même accusation était aussi lancée contre les Bogomiles de laThrace2. Quelques auteurs, mal informés ou mal intentionnés , ont même avancé que les Cathares, tout en rejetant le mariage légitime , avaient sanctionné par leur théorie le libertinage des parfaits; on leur a attribué la doctrine

1 Les Cathares d'Orléans, 1022 : Congregabantur certis noclibus.. , singuli lucernas tenentes in manibus , ad instar letaniœ dœmonum nomina declamabant, donec subito dœmonem in similitudine cujuslibet bestiolœ inter eos vidèrent descendere. Qui statim ut visibilis Ma videbatur visio, om~ ?iibus extinctis luminaribus, quant primùm quisque poterat mulierem, quœ ad manum sibi veniebat, ad abutendum arripiebat. Sine peccati respectu, et utrum mater, aut soror, aut monacha haberetur, pro sanctitate et religione ejus concubitus ab Mis œstimabatur. Ex quo spurcissimo concubitu infans generatus, octavàdie inmedio eorum... in igne cremabatur. Cujus cinis tantà veneratione colligebatur atque custodiebatur , ut christiana religiositas corpus Christi custodire solet... Inerat enim tanta vis diabolicœ fraudis in ipso cinere, ut quicumque deprœfatà hœresi imbutus fuisset, et de eodem cinere, quamvis sumendo parum, prœlibavisset vix unquam postea de eadem hœresi gressum mentis ad viam veritatis dirigere valeret. Gesta synodiîs Aurelian,, 605. Voy. aussi Ademarus, 159. Guiberlus Noyig., 519, 520, raconte la môme chose des Cathares de Soissons, et ajoute que des cendres des enfants brûlés ils faisaient le pain qui servait à leur Eucharistie. Ils offrent, disait-on, dans leurs réunions nefanda sacrificia Lucifero suo. Radulphus Coggeshale, 92. Nocturno, ut fertcr, -tempore, et hoc diebus statutis, conveniunt per provincias in synagogis suis, quatenus congregati in unum, et mutuos sibi aspectus exhibentes , faciunt tandem opéra patris sui. Joachim, InApocal., f° 15Ùb. Catari dicuntur a cato quia osculantur posteriora cati , in cuius specie , ct dicunt , apparet eis Lucifer. Alanus, 146. ...Quàd osculentur catos et ranos, et videant diabolum, vel extinctis lucernis pariter fornicentur. Tract, de hœresi pauperum de Lugduno, chez Marténe et Durand, Thes. nov. anecdot., t. V, p. 1782; l'auteur dit que l'on reproche cela à tort aux Vaudois , mais que les Cathares ont la réputation de le faire. Matrimonium damnant, sed incestum naturalem... dicunt esse mundam fornicationem, dummodo fiât secundùm ritum sectœ, qui talis est : si unus ab ipsis vult abuti proprià matre, dabit ei 18 denarios, 6 pro eo quodeoncepit eum, 6 pro eo qubdpeperit eum, 6 pro eo quàd nutrivit eum; sic... liber efficitur ab omni naturali reverentià. Qui sorore voluerit abuti, dabit ei 6 denarios; qui commatre, dabit ei 9. Addit. à Reinerius, chez Gretser, 59. Comp. aussi Albericus, 544; Caesarius Heisterbac, 590. — 2 Psellus, De operatione dœmonum, 9.

qu'une fois arrivé a la liberté spirituelle , on ne pèche plus, quoi que fasse le corps1. Rien n'est plus contraire à tout l'esprit du système cathare, que cette doctrine-, elle n'a pu être mise à la charge de la secte que par les auteurs qui , en confondant les Paterini du moyen âge avec les Paterniani dont parle saint Augustin2, ont cru devoir leur imputer, a cause de la ressemblance des noms, une hérésie d'origine gnostique et qui n'a été reproduite plus tard que par quelques membres de la secte panthéiste du Libre esprit. D'ailleurs , aucun des auteurs qui rendent un compte plus détaillé du système cathare, le seul maître Alain excepté3, ne parlent d'horreurs de ce genre-, ceux-là surtout qui ont écrit contre la secte, après en avoir fait partie eux-mêmes, tels que Bonacursus^ et Reinerius Sacchoni , gardent sur ce point un silence qu'ils auraient certes rompu , s'ils avaient eu quelque révélation a faire-, car l'impureté permise aux parfaits eût été l'argument le plus puissant tant pour inspirer au peuple catholique une profonde et juste aversion pour l'hérésie, que pour ramener à l'Église les croyants qui n'étaient pas encore initiés à ces mystères affreux. On n'en trouve pas davantage des traces dans les actes de l'inquisition de l'Italie et du midi de la France-, les juges de la foi n'ont pas une seule question sur cette matière, et nul témoin ne dépose en ce sens contre la secte4. Ce qui a pu donner

J Ils auraient enseigné qudd a cingulo deorsum non committatur mortelle peccatum. Addit. à Reinerius, chez Gretser, 30. Non credimus autem silendum, qudd et quidam hœretici dicebant, quod nullus poterat peccarc ab umbilico et inferius. Petr. Vall. Cern., 557. Il ne faut pas oublier que Pierre de Vaux-Cernai ne parle expressément que de quidam hœretici.

2 De hœresibus, cap. 85; t. IX, p. 18. L'auteur des additions à Reinerius, chez Gretser, donne, p. 44, un extrait de saint Augustin, et dit luimême Paterini au lieu de Paterniani.

3 Voy. ci-dessus p. 1 51 , note 1 .

4 Un auteur italien , catholique, dit à ce sujet: Per quanto io abbia cercato ne' processi fatti da' nostri frati , non ho trovato che gli eretici Consolati in Toscana passassero ad atti enormi , e che si commettesse mai

lieu à ces accusations, c'est d'abord la doctrine cathare sur le principe mauvais; le peuple catholique, voyant le démon élevé au rang d'un Dieu , se laissa aller à la supposition que ce Dieu était l'objet d'un culte , et que ce culte était conforme à la nature de l'être auquel il s'adressait. Une autre cause c'est le secret dont les Cathares, surtout dans les premiers temps , étaient obligés d'entourer leurs réunions nocturnes ; le peuple, curieux de savoir ce que faisaient dans leurs assemblées mystérieuses ces hommes réprouvés par l'Eglise, se les représentait dans sa grossière imagination comme se livrant à des excès énormes, et répandait sur leur compte des bruits aussi odieux qu'absurdes, et que le clergé avait trop d'intérêt à ne pas contredire. Des calomnies absolument semblables avaient été dirigées par les païens contre les réunions secrètes des premiers chrétiens1; lorsque l'Église fut devenue triomphante , ses représentants furent assez peu généreux de tourner contre les hérétiques les reproches qu'elle avait dû subir jadis de la part de ses adversaires; au quatrième siècle ils furent adressés aux Priscillianistes2, et dans les mêmes termes au onzième siècle aux Cathares de l'Orient et de l'Occident.

Du reste, ces accusations sont réfutées par les auteurs catholiques eux-mêmes; les adversaires les plus véhéments des Cathares ne se taisent pas seulement sur les énormités mentionnées, mais ils rendent même hommage a l'austérité des mœurs de ceux que malgré cela ils n'hésitaient pas a livrer aux flammes. Il est vrai , qu'incapables de comprendre une vie morale en dehors du catholicisme , ils les taxent d'hypocrisie, en n'attribuant leurs vertus extérieures qu'à

da loro, massime Ira uomini e donne eccesso alcuno di senso. Onde... i loro errori erano piu che di sensualité, d'intelletto. Lami, Délia eresia de' Pa~ terini in Firenze, 550.

1 Minucius Félix, Octavius, cap. 9, p. Ti.

2 Sulpicius Severus, Sacra Historia, lib. II, cap. 64, p. 474.

l'intention de séduire plus sûrement le peuple. Sans doute l'harmonie et la parfaite pureté de la vie ne sauraient être les fruits d'erreurs religieuses aussi profondes que celles des Cathares 5 mais pour accorder cela, nous n'avons pas besoin de nous ranger du côté des inquisiteurs , qui ne voyaient dans les vertus mêmes de leurs victimes que des effets et des preuves de la méchanceté hérétique (hœretica pravitas). Nous croyons qu'il y a un point de vue supérieur à celte orthodoxie étroite, qui a trouvé des partisans a toutes les époques et dans toutes les Églises , et que pour juger les hérésies il y a un principe a la fois plus chrétien et plus philosophique, et par conséquent plus libéral et plus juste que celui des inquisiteurs de la foi : ce principe consiste a porter en compte, non-seulement les erreurs de la raison , mais aussi les qualités morales et les désirs de l'âme, et à apprécier les uns et les autres conformément aux circonstances, au milieu desquelles ils se sont produits. En appliquant ce principe aux Cathares , nous dirons que leurs mœurs étaient le plus souvent meilleures que leurs doctrines ; exaltés par l'illusion de posséder seuls la vérité, ils tâchaient de réaliser le type de perfection qu'ils s'étaient formé eux-mêmes, et si leur conduite était empreinte d'un rigorisme contraire à la nature , elle prouvait au moins , dans la plupart des cas , de quels sacrifices est capable une volonté énergique, même quand elle n'a pour appui qu'une illusion. Des hommes qui, le plus souvent traqués , fugitifs, entourés de mille dangers , conservent néanmoins leur foi ; des hommes qui se jettent avec joie dans les flammes des bûchers, peuvent être des enthousiastes , mais jamais des imposteurs ou des hypocrites. Nous croyons par conséquent devoir ajouter foi aux témoignages que leurs adversaires rendent de leur conduite irréprochable, sauf à en éloigner le reproche d'hypocrisie. Ils louent l'honnêteté de leurs mœurs, leur loyauté dans les transactions de la vie. leur sincérité a toute épreuve, leur sobriété

et leur simplicité qui formaient si souvent un si éclatant contraste avec le luxe et la cupidité des prélats catholiques1. Leur piété était proposée en exemple aux fidèles de l'Église; ils ne faisaient rien sans prière , sans implorer la bénédiction de Dieu ; à leurs croyants ils enseignaient des habitudes pieuses, que beaucoup de ceux-ci observaient religieusement en toutes les circonstances, jusqu'aux repas et dans les maladies2. Leur extérieur était humble et sévère ; par suite de l'ascétisme de leur régime, leurs visages étaient couverts d'une pâleur dont leurs adversaires, tout en reconnaissant la dureté de leur vie , leur faisaient un reproche continuel3-, c'est au point qu'on pouvait être accusé d'hérésie uniquement à cause d'un teint, qui chez les moines de l'Église

i Si conversationem interroges, nihil irreprehensibilius ; et quod loquitur, factis probat... Jam quod ad vitam moresque spectat, neminem concutit, neminem circumvenit , neminem super greditur. S. Bernardi sermo 65, I, 1495. Mundos se coram populo etjustitià prœditos esse simulant , et ex occulto circa finem verbi producunt aculeos erroris sui (il les compare à des scorpions), Joachim, In Apocal., 131». Ils séduisent le peuple nitidœ vitœ apparentià; Guil. de Podio Laurentii, 672. En hœretici, dum speciem prœferunt pietatis , dum evangelicœ jwrsimoniœ et austeritatis mentiuntur exempla, persuadent simplicibus vias suas, Vita S. Dominici, in Actis Sanctt., août, I, 547.

Becta locuntur, Simplicitatis Prava secuntur, Et pietatis

DecipienteSy Nomen habentes.

Vers sur les Patarins par Bernardus Morlacensis, manuscrit à la Bibl. de Vienne, publ. par Krone, 201. — Les Bogomiles : Euthymius, TSarr. de Bogom., 55. Un auteur anglais moderne, Maitland, p. 137, prétend qu'ils ont été either hypocritical impostors or misguided fanatics ; p. 460 il n'attribue à leurs actions que des «motifs sordides;» ils ont donc été d'après lui des imposteurs. — 2 Reinerius, 1765.

3 Pallent insuper ora jejuniis. S. Bernardi sermo 65; I, 1495. Tristes sunt omni tempore..., et faciès eorum pallore perpetuo deprimuntur. Joachim, In Apocal., fo 151*.

Est Patharistis Visio tristis Vox lacrimosa...

Bernardus Morlac. chez Krone, 1. c. 200.

passait pour une marque d'un plus haut degré de sainteté1.

Les croyants étaient astreints a une sévère économie , a une vie active et laborieuse; ils devaient considérer le travail comme l'unique moyen de subvenir a la fois a leurs besoins individuels et à ceux de l'Église cathare-, on leur reprochait, il est vrai , l'amour du gain , et c'est a cet amour qu'on attribuait l'activité infatigable qu'ils déployaient dans le commerce, dans l'industrie, dans l'agriculture-, mais il est permis de croire que le dépit de les voir dans l'aisance , n'était pas étranger a ce reproche. D'ailleurs leurs adversaires avouaient eux-mêmes, qu'en amassant des richesses, les croyants étaient guidés principalement par l'intention de se créer des ressources pour les jours de la persécution , ainsi que pour l'entretien des parfaits soumis a la règle de la pauvreté , et pour celui des frères indigents ou malades2. La

1 ...Audierat enim, eos solo pallore notare hœreticos, quasi quos pallereconstaret, hœreticos essecertum esset. Gesta episcop. Leodiensium, 901.

2 Panem non comedit ociosus ; operatur manibus unde vitam sustentât. S. Bernardi sermo 66, I, 1495. Se quasi de suo labore viventes , religiosos esse jactitant et modestos, abutentes auctoritate illà Apostoli qua dicitur : Magis autem operetur quod bonum est, ut habeat unde tribuat necessitatem paiientibus, Joachim, InApocal., f<>1523. ...Si pauper enim fueris et mendicus, moram cum Mis facias, statim exies opulentus, quippe a diluculo ad crepusculum in mundanis operosi mercaturis, manus non permittunt otiari... Neque in hoc contenti estis, imo vineas et hortos, et etiam domos in pignus recipere, et, quod pudendum est, loculos farcire non timetis. Ebrardus, 170. Credentes eorum aliqui multas pecunias agregant. Lucas Tudensis, 163. Nusquam inveniturin Novo Testamento, quàd Apostoli essent negotiatores, et quod per gèrent ad nundinas causà negotiationis terrenai , et quàd anhelarent pecuniam cumulandam , sicut vos facitis. Moneta, 596.

Et Pater enis Esse rapaces

Est sine frenis Atque tenaces

Ardor habendi; Disposuerunt ;

Denariorum Accipiendo, Non meritorum Nil tribuendo,

Premia quœrunt ; Sunt opulentes.

Bernardus Morlacensis, chez Krone, 200.

charité qui animait toutes les classes de la secte, leur humanité envers les pauvres, le soin qu'ils prenaient des malheureux, des prisonniers, des exilés, sont mainte fois signalés par les écrivains catholiques1. Suivant plusieurs de ceux-ci, ils ne faisaient rien pour les pauvres en dehors de l'Eglise cathare , et enseignaient qu'il ne faut soutenir que les Bonshommes et leurs fidèles2 ; mais comme d'autres de leurs adversaires ne voulaient voir dans leur charité qu'un moyen d'augmenter le nombre de leurs partisans3, nous pouvons admettre que bien des fois leurs libéralités s'étendaient aussi aux pauvres catholiques. Du reste, si leurs bienfaits étaient accordés de préférence à leurs propres frères , cela se comprend et se justifie par l'impérieuse nécessité de se soutenir les uns les autres dans les dangers dont ils étaient constamment menacés. En effet, les croyants faisaient à la communauté des parfaits des donations et des legs souvent fort considérables 5 ces sommes , ainsi que les gratifications que recevaient les ministres après avoir donné le Consolamentwn à un malade, étaient versées dans la caisse commune 5 administrée par les évêques, et cachée, en temps de persécution, dans les forêts, sous le seuil des maisons, dans des caves. Quelquefois on faisait des collectes partout le pays, dans l'intérêt général de la secte , ou pour envoyer des secours à ceux qui vivaient cachés dans les montagnes ou qui s'étaient réfugiés a l'étranger4. Dans certaines villes ils avaient des

1 Actes de V Inquisition, souvent.

2 Elemosynœ non clebent dari nosi bonis. Peregr. Priscianus, 95. Reinerius, 1765 : Elemosynas paucas aut nullas faciunt, nullas extraneis..., paucas suis pauperibus. Ce dernier fait est contredit par l'histoire. Comp. Moneta, 507.

3 Tanta est hœreticis cura de auditoribus suis, quod non cessant diseurrere et congregare eleemosynas, ut de ipsis sustentent suos pauperes et alliciant alios socios suos ad credendum. Humbertusde Romanis, 452.

k Convenientes in unum faciunt collectas bonorum suorum. Joachim., In Apocal., fo 131a; Humbertus de Romanis, 1. c; Actes de l'Inquisit.,

hospices, où les frères en voyage étaient reçus et nourris1; ailleurs ils tenaient des maisons, où ils élevaient gratuitement les enfants de leurs protecteurs peu fortunés2.

Un reproche qui reparaît fréquemment dans les écrits de plusieurs de leurs adversaires, c'est que l'Église cathare ne se composait que de gens pauvres, ignorants, idiots, méprisables3. Cependant ces expressions ne doivent pas être prises à la lettre ; pour développer les spéculations théologiques du catharisme, il fallait avoir un esprit subtil et exercé, de même que pour se défendre contre les objections des docteurs orthodoxes, il fallait posséder des connaissances et des habitudes dialectiques. D'ailleurs quelques-uns de leurs adversaires reconnaissent eux-mêmes qu'ils étaient très-versés dans l'Écriture-Sainte et très-habiles a l'interpréter dans leur sens4; les disputes qu'ils soutenaient contre les théologiens de l'Église, les détails dans lesquels plusieurs de ces derniers sont entrés pour réfuter leurs arguments et leurs autorités, prouvent suffisamment qu'ils n'étaient ni idiots, ni illettrés , et qu'au lieu de mépris, ils inspiraient à l'Église des craintes sérieuses. Souvent il y avait parmi eux d'anciens prêtres catholiques , apportant au service de la secte leurs talents et leur science5 -, s'il se trouvait dans les familles des croyants des jeunes gens capables , on les envoyait a l'université de Paris, pour s'exercer aux disputes

souvent. Maitland qui, p. 460, prétend que l'unique motif qui guidait les parfaits, était the love of money , qu'ils ne donnaient le Consolamentum que pour être payés , et qu'ils ne prescrivaient V endura que pour faire mourir plus vile les malades, afin d'obtenir des legs (p. 463), assure que s'exprimer ainsi sur leur compte, c'est agir par pure impartialité.

1 Moneta, 278.

2 VitaS. Dominici, in Actis Sanct.., août, I, 569.

3 Rusticani homines sunt et idiotœ et prorsus contemptibiles. S. Bernardi sermo 66; I, 1497. Hommes rusticani et idiotœ. Guil. Neubrigensis,

4 Eckbertus, 923.

5 S. Bernardi sermo 63 ; I, 1495.

logiques et pour se familiariser en même temps avec la théologie de l'Église1. Les croyants comptaient clans leur nombre des seigneurs et des bourgeois, qui dans le midi de la France et en Italie possédaient presque tous une éducation littéraire, une culture intellectuelle a laquelle ailleurs les mêmes classes de la société n'étaient pas encore parvenues; la plupart des ministres sortaient de ces familles nobles ou riches ; ils n'étaient donc pas aussi méprisables que plusieurs écrivains de l'Église auraient voulu le faire croire.

Quelques auteurs leur ont reproché de feindre extérieurement d'être catholiques, de fréquenter les églises, d'assister aux messes , de respecter le clergé , de se confesser même et de payer les dîmes; on disait des prêtres qui avaient embrassé la secte , qu'ils conservaient leur poste dans l'Église, mais que lorsqu'ils devaient communier, ils jetaient en secret l'hostie derrière l'autel ou lalaissaient tomber entre les feuillets de leur livre2. Il est possible que des faits de ce genre aient eu lieu , surtout à l'époque où , n'ayant pas encore la conscience de son nombre et de sa force, la secte n'osait pas se montrer au grand jour, ou bien dans les pays où elle avait a souffrir des persécutions violentes ; mais des croyants seuls ont pu agir de la sorte ; les parfaits , comme on l'a vu , considéraient la feinte et le mensonge comme un péché mortel , et préféraient de perdre la vie, plutôt que de trahir ce qu'ils croyaient être la vérité. Rien n'égalait chez eux leur enthousiasme pour leur Église, la force de leur conviction , leur zèle pour la propagation de leur foi ; ils s'exposaient à tous les dangers, ils traversaient, comme disent quelques

1 Quôd ex omnibus fere civitatibus Lombardiœ et quibusdam Tusciœ, Parisios dociles transmisissent scholares , quibusdam logicis cavillationibus , aliis etiam theologicis dissertationibus insudantes, ad astruendos ipsorum errores, et professionem apostolicœ fidei confutandam. Lettre d'Yves de Narbonne, vers 1215 ; chez Matth. Paris, 415.

i S. Bernardi sermo 65; 1, 1495; Eckbertus, 899; Lucas Tudensis, 161 ; Heriberti Epistola, vers 1140, chez Mabillon, Vetera anaîecia, III, 467.

auteurs, les pays et les mers, dans l'espoir de convertir une âme à leur secte1 ; tantôt ils voyageaient comme pèlerins, tantôt ils se faisaient recevoir comme ouvriers dans les nombreux ateliers de tisserands du Midi ou de la Flandre ; tantôt ils parcouraient les pays comme marchands , s'arrêtant dans les lieux où se tenaient les grandes foires du moyen âge, s'y mêlant aux vendeurs et aux acheteurs , et saisissant toutes les occasions pour entamer des conversations religieuses 2. Quand il s'agissait de faire des prosélytes, leur prudence égalait leur zèle; avant de s'adresser eux-mêmes à ceux qu'ils voulaient gagner, ils envoyaient auprès d'eux des croyants , pour exciter leurs désirs spirituels ou bien aussi leur simple curiosité. Tantôt c'est un croyant accompagné d'un parfait, qui entre chez un ami pour lui demander l'hospitalité pour la nuit 5 le croyant commence par parler de la nécessité du salut et de la difficulté d'y parvenir; le soir le parfait vint s'asseoir au foyer avec les habitants de la maison, et leur demande s'ils veulent entendre «quelques bonnes paroles ; » il parle alors « d'une manière excellente de Dieu et de l'Évangile ; » étonnés et curieux, les assistants vont engager leurs amis et leurs voisins a se joindre à eux pour entendre les discours de cet homme; quand même ils apprennent finalement qu'il est un hérétique , ils le vénèrent

1 Circumeunt, ut ita dicam, mare et aridam, ut faciant Catharum unum. Eckbertus, 899. Lucas Tud., préface. Cum periculo corporis non cessant per domos et villas discurrere , ut pervertant animas. Humb. de Romanis, 447.

2 In Sueviam, Bavariam et Italiam borealem sœpe intrant eorum mercatores, qui Biblia ediscunt memoriter et ritus Ecclesiœ aversantur, quos credunt esse novos. 1152. F asti Corbeienses, 77. Hœretici... sub mercationis obtentu, adeunt loca suspecta et per très aut quatuor menses commorantes ibidem, cum redeunt, secum adducunt sani dogmatis perversores. 1207. Innocentii III Epist., lib. X, ep. 206 ; Baluze, II, 125. Multos etiam mercatores... mittunt ad nundinas, ut pervertant divites laicos commensales et hospites, cum quibus loquendi familiariter indulgetur facultas. 1215. Lettre d'Yves de Narbonne, cbez Matth. Paris, 413.

néanmoins comme un «bon chrétien,» comme un «ami de Dieu,» et le prient de continuer ses instructions1. Tantôt un croyant, conversant avec un ami, l'exhorte à songer au salut de son âme, et a se rendre à Dieu; l'ami demande : «Comment le pourrai-je?» Et le croyant répond : «Si tu veux me croire, tu le pourras bien; tu sais que Jésus-Christ a souffert la persécution pour nous; si donc nous voulons être sauvés , il faut que nous le soyons par ceux qui sont persécutés comme lui et a cause de lui.» L'ami demande quels sont ces hommes, et on le conduit dans une réunion où il voit avec quel respect on écoute les discours et on reçoit la bénédiction des Bonshommes ; il vient les visiter plus souvent, et il finit par s'attacher a leur foi2. Ou bien, suivant un adversaire de la secte, on commence par exciter chez les pauvres l'aversion pour un clergé comblé de richesses et ne se souciant pas de la misère du peuple; on leur dit qu'à l'exemple de l'Église primitive, aucun chrétien ne devrait être ni plus riche, ni plus pauvre que l'autre, et que le vrai christianisme n'est que la où la communauté des biens est établie pour l'association des parfaits, et où tous ensemble, les parfaits comme les croyants , se réunissent pour soulager les infortunes de ceux qui n'ont rien ; « veux-tu donc sortir de ton état misérable , viens a nous , nous aurons soin de toi,

1 Petrus Tardinide Cabanili... viditin domosua quendam hominem..., cum quodam alio qui adduxeral eum, et cenaverunt, etjacuerunt ibi illà nocte , et vidit ipsum legentem in quodam libro in quadam camerà,... et postea dictus homo venit de camerà ad ignem , dicens sibi si volebat audire aliqua bona verba... Et audiverat ipsum excellenter loquentem de Deo et epistolis et evangeliis... Si venisset, audivisset tôt bona verba quûd toto tempore vitœ suœ plus valeret... Et commendavit et laudavit eos sibi multum quod erant amiciDei, et induxit eum verbis suis ad amorem ipsorum. 1309. Liber sent, inquis. Toi., 23, etc. So get er (l'hérétique) aise geistlichen zu den liiten, und redet also siisze rede... Er seit dir vor aise siisze rede von gote und von den engeln, daz du dez tusent eide wol schwiirest er wer ein engel. Berlhold's Predigten, 307.

2 Arch. de V Inquis. de Carcassonne, 1305; Doat, XXXIV, f« 94h etsuiv.

il. 11

tu n'auras plus à lutter contre l'injustice du sort1.)) Nous ne voulons pas nier que des motifs de cette nature n'aient été employés quelquefois par les croyants, jaloux de recruter des prosélytes; nous doutons encore moins de l'effet qu'ils ont pu produire sur des hommes auxquels l'état social du moyen âge n'offrait aucune ressource, et qui devaient s'irriter profondément du contraste entre leur propre misère et les richesses des prélats de l'Église. Cependant rien ne nous force à compter ce moyen d'action parmi ceux qui étaient prescrits et habituels pour attirer de nouveaux frères; le mode ordinaire, dont il est le plus souvent parlé dans les actes de l'inquisition , est celui dont nous avons donné des exemples, et qui consistait bien plutôt à éveiller des besoins religieux, qu'à exciter des envies et des espérances communistes.

L'instruction que les parfaits donnaient à ceux qui s'étaient réunis pour les entendre, commençait d'ordinaire par les doctrines pratiques , par ce qui se rapporte aux devoirs de la vie; à cela se rattachait l'enseignement anti-catholique sur les vices du clergé et sur le joug sous lequel il tenait le peuple, sur les doctrines qui répugnaient au sens commun

1 Si quos vident inopes anhelare ad divitias mundi, primo ostendunt eis affectum miser icordiœ et miseraiionis ; deinde culpant christianos divites, et maxime sacerdotes et clerum, qui deberent, ajunt, servare apostolicam vitam et sublevare miserias pauperis et egeni, ut nemo esset egenus in religione christianà, sicut non erat aliquis egenus in ecclesià primitivà. Deinde dicunt eos excidisse a fide, factos autem persequutores justorum, sicut sacerdotes Iudœorum qui persequebantur apostolos. Ad ultimum fatentur se scire homines qui servent ad integrum apostolicam fidem , ita ut non sit aliquis inops inter eos, et qui pauper venit ad illos, protinus, inquiunt, efficitur dives. Jlœc et his similia , quasi rationabiliter concinnantes , munda animalia se esse fingunt, quousque percutiant homines ex improviso, dicentes : Et tu quoque si vis esse de credentibus in /idem istam, et adhœrere observantibus eam, vel saltem exhibere tutelam, et esse contrarius resistentibus sectœ isti, poteris in hoc seculo esse dives et delitiis affluens, et infuturo seculo vitam œternam possidere. Joachira, In Apocal,, f° 131a.

ou qu'on taxait d'idolâtrie, comme la transsubstantiation et la vénération des images. Ce n'est qu'après avoir ainsi disposé les âmes, qu'ils disaient que l'Écriture sainte a un sens qu'eux seuls peuvent expliquer, et qu'ils abordaient l'enseignement sur la partie métaphysique et théologique de leur système; ils terminaient en persuadant à leurs auditeurs que l'Église de Rome n'est pas la vraie, que pour être «bon chrétien, Bonhomme,» et pour arriver à «une bonne fin,» il faut entrer dans l'Église cathare, seule dépositaire de la vérité et des moyens du salut1.

On raconte aussi que souvent , après avoir attiré des catholiques dans leurs réunions , ils établissaient entre euxmêmes des controverses sur les dogmes de l'Église et sur ceux de la secte \ Tun d'eux se chargeait du rôle d'attaquer l'hérésie, et finissait par s'avouer vaincu par son adversaire, afin de faire accroire aux catholiques présents que les arguments cathares étaient irrésistibles2. Sur les hommes lettrés on agissait par des écrits, qui exposaient le système dualiste et qui combattaient le catholicisme 5 ça et la on déposait sur les bords des grandes routes, ou au milieu des forêts, des traités contenant les doctrines cathares revêtues de quelques formes orthodoxes ; les pâtres ou les chasseurs qui les trouvaient les apportaient aux prêtres , et beaucoup de ceux-ci se laissaient à leur insu séduire à l'erreur3. On composait même des chansons hérétiques, que l'on enseignait aux enfants , qui les chantaient dans les rues pour exciter l'attention du peuple4.

Ce qui faisait plus d'impression sur l'esprit de la foule que ces moyens et qu'en général le système théologique de la secte, c'était la vie simple et austère des Cathares, c'étaient

1 Actes de Vlnquis., souvent.

2 Lucas Tudensis, 161.

3 Lucas Tudensis, 184.

* Berthold, 508.

les vertus dont ils donnaient l'exemple ; bien souvent des hommes qui doutaient de la vérité de leurs doctrines , cédaient a l'influence qu'ils exerçaient par leurs mœurs, et finissaient par se persuader que de tels résultats ne pouvaient provenir que d'une bonne source1. L'Église elle-même se laissa entraîner un jour et fut sur le point d'inscrire parmi ses saints un Cathare, Armanno Pungilovo, qui par sa piété et sa charité était devenu l'objet de la vénération publique* A l'impression produite par la vie des Bonshommes, se joignait celle que faisait leur mort; beaucoup de ceux que ni leurs prédications , ni leurs mœurs n'avaient pu ébranler, ne résistaient plus a la vue de leur courage dans les supplices, de leur enthousiasme au milieu des flammes. C'est là un des traits les plus étonnants de leur caractère; il prouve mieux que tout le reste qu'ils n'ont pas été des hypocrites. Les catholiques ne pouvaient pas comprendre tant de constance chez des hommes qu'ils flétrissaient comme hérétiques ; la multitude assemblée, qui s'attendait peut-être à les voir saisis d'effroi et de tristesse , était surprise de les voir monter avec joie sur les bûchers allumés , et bien des fois , au lieu de les accompagner de ses imprécations, elle les admirait et se joignait à leurs partisans pour les glorifier comme des martyrs de Dieu2. Frappée de ce spectacle, l'imagination populaire inventait des fables sur le pouvoir surnaturel des

1 ...Quando audiebat verba hœreticorum et vitam quam ducebant, erat in dubitatione et errore. Liber sent, inquis. Tolos., 220, etc.

2 Probatum est, mori magis eligunt quàm converti. Mirabantur aliqui, quàd non modo patienter, sedet lœti, utvidebalur, ducerentur ad mortem. S. Bernardi sermo 66; I, 1501. Martyres Dei nominant suos qui forte a catholicis concremati sunt igne , existimantes illos principes sectœ suœ, glorià et honore coronatos in cœlis... Nihil vereantur adversi, despicientes penitus vitam temporalem,ac si per supplicia adepturiœternam. Joachim, In Apocal., fo 132". Quorundam hœreticorum mentes in tantùm invasit diabolus, ut dum propter hœresim capti ducuntur ad mortem, nullatenus tristari, sed gaudere potius videantur. Lucas Tudensis, 188.

hérétiques 5 il n'y a pas de liens assez forts, disait-on, pour les retenir 5 ils s'échappent par des miracles , ils s'envolent à travers les airs1. Le clergé, qui ne voyait qu'avec effroi l'effet qu'ils faisaient sur le peuple, ne contredisait pas ces fables absurdes, mais attribuait a un pacte avec le démon le courage avec lequel ils s'exposaient à la mort 5 a ceux qui voulaient les appeler des martyrs, on répondait qu'ils sont les martyrs du diable2; on leur donnait dans les prédications adressées aux fidèles , les noms les plus injurieux, et on s'écriait qu'il vaudrait mieux demeurer pendant une année entière dans une maison habitée par cinq cents démons, que de rester quinze jours seulement dans une maison où il n'y aurait qu'un seul hérétique3. Excités par ces violences, les Cathares rendaient aux catholiques le même mépris, la même haine ; quand les prêtres, pour détourner d'eux le peuple , en appelaient a des miracles , ils qualifiaient ces miracles d'illusions et d'impostures, et publiaient partout que les prêtres n'étaient que des trompeurs impuissants4. Quelquefois, profitant de la disposition si générale des esprits au moyen âge de se railler même des choses saintes, les partisans de la secte se travestissaient en gens d'Église et parcouraient les rues en chantant des chansons satiriques , et en appliquant à des usages profanes les objets consacrés au culte5; ou bien ils inventaient a leur tour des histoires fabuleuses de châtiments divins arrivés à leurs adversaires6. A

1 Heriberli Epistola, 467; Radulph. Coggeshale, 92.

2 Chronicon Roberti Altissiod., 278.

3 ...Undhet ich ein swester in einem ganzen lande, do ein ketzer inné were, der het ich angest nûwen vor dem eynigen ketzer, der ist hait so schedelich... und ee daz ich niiwen viertzehn tage in einem huse wolte sin mit wiszende, do ein ketzer inné were, ich wolte ee in einem huse sin, da funf hundert tufel inné weren, ein gantzesiar. Berthold, 503, 304.

4 P. ex. Lucas Tudensis, 167. Vita Pétri Martgris, in Actis Sanct., avril, III, 691. — s Lucas Tudensis, 161, 162.

6 P. ex. Lucas Tudensis, 167.

cause des rigueurs de l'inquisition, ils avaient surtout en haine les dominicains et les frères mineurs; ces moines étaient à leurs yeux les «mauvais hommes» par excellence, les loups ravisseurs dont parle l'Évangile, et qui détruisent les brebis de Dieu1. Il paraît même que les persécutions les forcèrent ça et la, notamment en Allemagne, à dévier de leurs principes , et à porter des armes pour se défendre contre les agents des inquisiteurs2. En France et en Italie, au contraire, on voyait les parfaits, toujours fidèles à leurs doctrines , supporter les persécutions avec une patience et un courage que rien ne pouvait ébranler-, il n'y a que de rares exemples de parfaits qui, soit par crainte, soit par conviction réelle, rentrèrent dans l'Église; ceux qui persévéraient croyaient démontrer par leur résignation qu'ils étaient les vrais successeurs du Christ et de ses apôtres, et ils disaient: «Nous supportons beaucoup de maux, nous faisons une dure pénitence , mais nous savons que l'entrée du paradis est difficile, et qu'il faut la payer au prix de sa chair et de son sang3.» Nous répéterons , en terminant, que tant de force d'âme eût été digne d'une croyance plus vraie; tout en nous prononçant contre les erreurs théoriques des Cathares , nous ne pouvons nous empêcher de respecter leurs mœurs et de leur accorder par conséquent dans l'histoire de la civilisation une place qu'une partialité intolérante pourrait seule leur refuser.

1 Procès d'Armanno Pungilovo, chez Muratori, Antiquit., V, 158.

2 D'abord gingen sie gar in geistlichem gewande ; mais dans la seconde moitié du treizième siècle, tragent nu die ketzer swert und meszer, langes har, langes gewant. Berlhold, 505.

3 Multos labores patiuntur, et magnam pœnitentiam faciunt , et austeritatem vitœ ducunt amici Dei quos persequitur Ecclesia Romana expedit quod decostet homini de carne et sanguine, qui vult intrare in paradisum, quia ibi non sic leviter intrat homo. Arch. de VInquisit. de Toulouse, 1275; Doat, XXV, f<> 46b.

En exposant le système cathare , nous avons eu occasion à plusieurs reprises de juger ses doctrines, tant au point de vue de la philosophie qu'à celui du christianisme. Une réfutation détaillée et complète du dualisme ne nous paraît pas nécessaire i nous ne pensons pas qu'on puisse l'attendre de nous; depuis longtemps tout a été dit pour prouver l'insuffisance d'un système qui ne compte plus de partisans en Europe-, le combattre de nouveau, serait un travail trop facile pour qu'il pût avoir encore son utilité. Quant aux arguments que la science du moyen âge opposait au dualisme, ils trouveront leur place dans un chapitre particulier. Ici nous n'ajouterons plus que quelques mots sur l'impression générale que toute cette étude nous a laissée.

En jetant un coup d'œil sur l'ensemble du système cathare , on reconnaît qu'il veut être a la fois une philosophie et une religion , une métaphysique et un culte, une doctrine pour l'intelligence et un guide pour la vie.

Considéré au point de vue philosophique , il est le résultat d'une spéculation imparfaite sur les rapports entre Dieu et le monde, entre le bien et le mal ; basée sur un fond évidemment païen , cette spéculation n'a pu s'élever ni a la conception pure du monothéisme, ni en général a des idées simples; rien n'y est abstrait, tout y prend immédiatement une forme sensible, et l'imagination de ses partisans, plus puissante que leur raison , l'a enrichie de personnifications et de fables, qui donnent à plusieurs de ses parties tous les caractères d'une véritable mythologie. Son point de départ est la différence, qui lui paraît inconciliable, entre l'esprit et

la matière; celui-là est le principe du bien, celle-ci est le principe du mal ; ces deux termes, le catharisme les oppose l'un à l'autre d'une manière essentielle et absolue, et tout son but est d'expliquer comment ils ont pu se rencontrer et se mettre en lutte dans le monde d'ici-bas. Dieu, l'esprit bon et parfait, ne peut avoir aucune part a la matière ou au mal ; le mal forme un domaine en dehors de Dieu , mais il tend continuellement à se révolter contre lui , à empiéter sur son règne, a en rétrécir les limites. Suivant le système du dualisme absolu , les deux domaines sont également éternels; il n'est pas question d'une victoire finale du Dieu bon sur le mauvais; le rétablissement de l'harmonie et de l'unité, la réconciliation des deux termes opposés, n'auront jamais lieu , le mauvais Dieu régnera toujours a côté du Dieu bon et ne cessera d'être son antagoniste. Dans ce système la mission de Jésus-Christ n'a pas pour but de combattre le règne du mal, et de le réduire finalement a l'impuissance; le Fils de Dieu n'est venu que pour délivrer les âmes célestes , captives dans les chaînes de la matière, et pour les ramener a leur origine; quand toutes seront remontées au ciel , c'està-dire à la fin de la période actuelle du monde, toutes choses seront remises dans l'état où elles avaient été avant la chute des âmes; les deux règnes continueront d'exister séparés, indépendants l'un de l'autre Le dualisme mitigé, au contraire, n'envisage pas l'opposition comme éternelle ; il y aura, selon lui, un jugement dernier qui marquera la victoire finale du bien sur le mal ; le mal , il est vrai , ne sera pas anéanti , il ne sera que puni et privé de sa puissance, son auteur et les esprits qui lui appartiennent, seront éternellement enchaînés dans l'abîme, et il n'y aura sur toutes choses qu'un seul maître, Dieu; mais au lieu de régner sur un univers plein d'ordre et d'harmonie, il régnera sur deux mondes, dont l'un sera le ciel, et l'autre un chaos confus, couvert de ténèbres profondes; car la forme que le démon avait donnée

au monde, sera brisée de nouveau, les éléments de la matière se confondront en un mélange trop indigne de Dieu pour qu'il s'en occupe, mais subsistant néanmoins en toute éternité a côté de lui.

On voit par la que , loin d'être une philosophie chrétienne , le système cathare se rattache aux spéculations métaphysiques et religieuses du paganisme ; il est une des nombreuses formes sous lesquelles les idées dualistes ont essayé de se répandre en Europe , dans les premiers siècles qui ont suivi l'établissement de TÉglise.

Quoique païen dans son essence, le catharisme a voulu s'adapter le christianisme. Il est une religion , il a son culte, ses préceptes moraux et ascétiques, ses cérémonies, ses rites d'initiation et d'expiation , son organisation comme Église ; il s'appuie sur les livres sacrés des chrétiens , et prétend être le vrai christianisme apostolique. Mais la distance qui le sépare de la religion de Jésus-Christ est énorme ; il ne s'agit pas entre les deux croyances d'une divergence sur quelque dogme particulier ou sur quelque point de discipline, mais d'une différence essentielle et fondamentale. Il y a telles hérésies qui, tout en s'écartant du système de l'Église, ont néanmoins maintenu les caractères primitifs et particuliers de la révélation chrétienne, tandis que le catharisme rejette ces caractères de manière à n'en conserver qu'une forme illusoire; il est donc autre chose qu'une hérésie; le christianisme est monothéiste, le catharisme est dithéiste, les deux religions n'ont point de base commune entre elles; les Cathares n'ont que l'apparence de l'Évangile, Jésus-Christ luimême n'est pour eux qu'un fantôme ou une ombre; a son histoire ils substituent une mythologie, et à son autorité celle de leurs pensées et de leurs fantaisies souvent vagabondes. Leur morale , tout sévère qu'elle est, n'est pas celle du christianisme; car celui-ci ne demande pas l'anéantissement de la nature corporelle, le mépris de la création, la

dissolution de tous les liens entre les hommes. Pour les Cathares, qui condamnent le mariage, il n'y a plus de famille, il n'y a que des individus, dont chacun est a lui-même son propre centre et son unique but, et la conséquence rigoureuse de ces doctrines doit être le règne de l'égoïsme et la destruction du genre humain; le christianisme, au contraire, en sanctifiant le mariage, fait de la famille la base même de la société et de l'Église, établit entre les hommes les liens de la véritable fraternité, et laisse marcher l'humanité de progrès en progrès vers le but que la Providence lui assigne. Les Cathares enfin veulent réaliser sur la terre, par la seule force de leur imagination et de leur volonté, une perfection idéale impossible ; tandis que le christianisme, en ramenant l'homme a la conscience de sa faiblesse, en lui assurant l'appui de Dieu et en lui présentant un type parfaitement saint, s'adapte infiniment mieux aux vrais besoins de notre nature.

Mais si les Cathares détruisent ainsi le christianisme dans ses doctrines essentielles et dans sa réalité historique, on peut se demander pourquoi ils se montrent si jaloux d'être appelés chrétiens, et pourquoi ils donnent a Jésus-Christ une place dans leur système et une mission de salut? Nous ne saurions expliquer cette illusion de leur esprit que par une illusion de leur cœur ; le sentiment chrétien , quoiqu'obscurci en eux, avait cependant conservé assez de force pour les empêcher de se faire une idée nette de leur position a l'égard du christianisme. Ils n'ont été ni des athées, ni des imposteurs hypocrites 5 ils ont vécu de bonne foi dans des erreurs d'autant plus difficiles a dissiper, qu'ils les croyaient fondées sur des arguments rationnels plausibles et sur une interprétation irréfutable du Nouveau Testament. Craignant de se perdre dans le matérialisme des formes extérieures, ils ont voulu spiritualiser tout, la religion , le culte, la vie-, ils ont voulu mettre d'un côté le monde, et de l'autre l'es-

prit, et établir entre les deux un abîme infranchissable, au lieu de reconnaître ce qu'il y a de providentiel dans la dualité de la nature humaine, et comment cette dualité a été sanctionnée par les enseignements mêmes du christianisme. L'Église catholique les considérait avec raison comme s'étant placés en dehors de ce dernier -, mais ils rendaient le même reproche a leurs adversaires; à la prétention de l'Église romaine d'être seule la vraie, ils opposaient une prétention semblable; ils se croyaient seuls en possession des moyens de salut, ils voulaient ramener l'Église a sa pureté primitive, la comprendre dans son sens spirituel, et la représenter dans sa sainteté et sa perfection idéales-, ils reprochaient aux catholiques, non-seulement d'avoir mêlé aux enseignements du Nouveau Testament beaucoup de choses étrangères, mais d'envisager aussi le christianisme d'un point de vue inférieur et matériel, et de ne pas avoir su se dégager des souvenirs judaïques, en ne pas rejetant les livres de l'ancienne alliance. Ils protestaient contre les traditions et les institutions romaines , contre le culte trop extérieur, contre les vices de beaucoup de membres du clergé; il y a plus, ils protestaient contre l'existence même de l'Église catholique. Si dans leur opposition a certaines erreurs et à certains abus , ils ne se sont pas toujours trompés , ce n'est pourtant pas là une preuve en faveur du reste de leur système; car leur protestation , tout en s'appuyant sur des passages du Nouveau Testament , partait de leurs propres principes, et se fondait par conséquent sur une base erronée.

Il peut paraître étrange qu'un système aussi contraire a une saine philosophie qu'au christianisme lui-même, ait trouvé pendant si longtemps de si nombreux partisans, et surtout qu'il ait séduit tant d'esprits prenant au sérieux la spéculation et la vie religieuses. Cela ne vient pas seulement de ce que les parfaits donnaient l'exemple d'une vie austère et pieuse, telle qu'on ne la rencontrait pas toujours chez le

clergé orthodoxe ; ou de ce que la pensée libre se trouvait a l'étroit dans les entraves où le système ecclésiastique prétendait la retenir : il faut aussi en chercher la cause dans l'imperfection d'une instructiou chrétienne peu profonde et peu solide; l'imagination des hommes du Midi surtout, mal dirigée par les leçons de prêtres souvent ignorants, aimait a se nourrir des mythes et des allégories des Cathares; leur sentiment religieux, auquel les pompes extérieures d'un culte splendide ne suffisaient pas , croyait trouver une satisfaction plus abondante dans les rêveries et au moyen des pratiques sévères de la secte ; tandis que leur raison peu développée considérait le dithéisme comme la solution la plus naturelle de toutes les énigmes philosophiques. Les succès des Cathares prouvent combien les peuples du moyen âge éprouvaient encore de difficulté à s'élever jusqu'à la hauteur et a la pureté de l'idée monothéiste ; ils montrent tout ce qu'il y avait encore de tendances païennes au fond des cœurs, et a quels dangers on était exposé lorsque, se livrant à sa seule imagination, on voulait spéculer sur les questions les plus ardues de la métaphysique et de la théologie. D'ailleurs, il ne faut pas se le dissimuler, le dualisme trouvait un point de contact dans une des doctrines mêmes de l'Église-, on sait quelle influence le dogme du diable et de son règne a exercée au moyen âge; le diable était l'antagoniste de Dieu, il avait son empire et ses anges, le monde non-chrétien formait son domaine, il en était le prince, il constituait, en un mot, une puissance formidable à côté de celle de Dieu. Ne pourrait-on pas dire, après cela, que chez beaucoup de croyants le dualisme cathare n'a été qu'une exagération de la foi au diable, et doit-on s'étonner qu'ignorant la véritable portée du système, ils n'aient pas entrevu les différences entre le christianisme réel et le christianisme tel que l'interprétait la secte?

Si grâce à toutes ces circonstances le catharisme a pu se développer et régner pendant plusieurs siècles, il a dû dis-

paraître dès que l'état général des esprits ne le favorisait plus. Ce n'est pas à l'inquisition seule que revient l'honneur du triomphe-, l'hérésie n'a pas été étouffée au milieu des flammes qu'allumait une orthodoxie fanatique 5 elle ne s'est retirée qu'à l'approche des lumières, répandues par une civilisation plus avancée1. Un pareil système a pu séduire les hommes à un degré inférieur de culture intellectuelle ; il a été impuissant à se soutenir contre les progrès religieux et philosophiques. Mais s'il a dû périr sans retour, les besoins de l'esprit humain auxquels il avait voulu satisfaire, ne périrent pas avec lui : ce sont les besoins de vie et de liberté religieuses , dont l'un est aussi primitif, aussi indestructible que l'autre.

* Cela ne souffre une restriction que pour la Bosnie , où le catharisme s'est absorbé dans le mahométisme.

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