SUR LES DIFFÉRENTES OPINIONS QU'ON A ÉMISES SUR L'ORIGINE DES
Il est inutile de redire ici combien l'origine de la secte des Cathares est obscure. Sans cette obscurité nous n'aurions pas été réduit nous -même à ne proposer qu'une conjecture qui, tout vraisemblable qu'elle nous paraît, ne veut cependant pas prétendre à être élevée au-dessus de tous les doutes. Nous n'avons cru devoir recourir à une nouvelle combinaison , que parce que les opinions émises jusqu'à ce jour nous paraissent insuffisantes pour expliquer et concilier tous les faits , et que d'ailleurs elles sont exposées à des objections qui, ce nous semble, ne pourraient pas s'adresser à notre propre manière devoir. Ces opinions sont très -diverses , et souvent même contradictoires , de sorte qu'il est presque permis de dire qu'au lieu de débrouiller la question , elles n'ont contribué qu'à augmenter l'incertitude et a rendre la confusion plus inextricable. Nous allons les exposer en les accompagnant de nos observations critiques ; les arguments par lesquels nous croyons devoir les combattre, serviront en même temps à justifier notre conjecture particulière.
Les opinions qui, à différentes époques , ont été émises sur l'origine des Cathares , peuvent être groupées sous différents chefs :
I. Les Cathares sont les successeurs directs des anciens Manichéens.
1° Un certain nombre d'auteurs se bornent à leur donner en général la qualification de Manichéens, et à les confondre avec cette secte, sans entrer dans des détails sur le genre des rapports historiques qui devraient prouver la filiation des deux hérésies. C'est là l'opinion commune du moyen âge ; presque la totalité des auteurs de cette période ne voit dans les Ca-
dores que des Manichéens ; ils portent ce nom déjà dans plusieurs des plus anciens témoignages sur leur existence en Occident. Au onzième siècle ils sont ainsi appelés par le moine Adémar de Chabanois (p. 139), par l'évèque Roger de Châlons (Gesta Episcopp. Leodiens., 899), par Hermann le Contrefait (p. 433), etc.; au douzième siècle par Raoul Ardent, prédicateur du duc d'Aquitaine (p. 9), par l'abbé Cuibert de Nogent (p. 520), par le moine Henri, auteur des Fastes de Corbie (p. 77), par les prélats assemblés au concile de Reims, en 1157 (Mansi, XXÏ, 843), par le moine Kckbert de Schonau (p. 899, 900), etc. La même coutume règne encore au treizième siècle, où non-seulement Innocent III (lib. X, ep. 54; Baluz., Il, 20), les Annales de l'abbaye d'Anvhin (p. 530), la Chronique d'Albéric de Trois-Fontaines (p. 570), mais surtout plusieurs auteurs qui ont écrit contre eux, tels que Monéta de Crémone (p. 411), Luc de Tuy (p. 94), Etienne de Belleville (p. 90), etc., les dérivent du manichéisme ; encore au quinzième siècle les chroniqueurs et les documents sur les Cathares slaves, leur assignent cette origine1. Peu d'auteurs seulement s'expriment d'une manière un peu plus explicite , en disant que le système cathare contient aussi des éléments pris ailleurs que dans le manichéisme ; Eckbert l'assure en termes tout à fait généraux2; Césaire d'Heisterbach pense que ces hérétiques ont mêlé à la doctrine de Manès , outre leurs propres inventions , quelques erreurs empruntées à Origène, où il a peut-être en vue leur opinion sur la nature des âmes humaines, analogue à celle de ce Père sur la préexistence de ces âmes3; Monéta, enfin, donne toute une liste d'anciens philosophes et sectaires, réels et fabuleux, réunis au hasard, dont les Cathares , selon lui , auraient renouvelé les erreurs en les alliant au manichéisme4.
Cette opinion que les Cathares sont des Manichéens a aussi trouvé des partisans parmi les historiens et les théologiens plus modernes, qui, ne croyant pas trouver des différences essentielles entre les systèmes des deux sectes, les ont identifiées, sans s'expliquer mieux que les écrivains du moyen âge, sur les liens historiques qui doivent rattacher les Cathares aux
1 Surtout Eugène IV dans sa lettre au légal en Bosnie, 1445; chezFarlati, IV, 25;.
2 Sciendum verb est et non celandum ab auribus vulgi, quoniam indubitanter secta eorum... originem accepit a Manichœo hœresiarcha... Multa tamen perrnixta habent doctrinal magistri sui, quee inter hcetescs illius non inveniuntur. P. 899.
3 Quœdam hœresiarchce eorum collegerant puncta ex dogmate Manichœi , quœdum ex erroribus, quee in Periarchon scripsisse fertur Origenes, plurima etiam> quai de stto corde finxerant adjicientes. P. 38o.
4 Pytbagore, les mages fabuleux Zardès et Arpbaxat, les Saducéens, Tatien, le gnostique Valentin. P. 41 r.
Manichéens. Ricchini , le savant éditeur de Monéla , dit que , pour peu que l'on considère l'analogie des doctrines , des mœurs et de la discipline , on ne saurait douter de l'identité des deux sectes (p. 43). Plusieurs historiens de la croisade contre les Albigeois , tels que les jésuites Benoist et Langlois , sont d'un avis semblable ; Benoist ne voit dans le système des Albigeois que le manichéisme mêlé à des erreurs ariennes , et il le distingue de la doctrine des Pétrobrusiens et des Vaudois (I, 4), tandis que Langlois prétend que Pierre de Bruis et son disciple Henri ont eux-mêmes renouvelé l'hérésie de Manès et sont devenus les premiers chefs des Albigeois (p. 2). Ces manières de voir se sont perpétuées jusqu'à nos jours; elles sont partagées même par des écrivains que la spécialité de leurs études historiques ou philosophiques aurait dû conduire à des résultats moins contestables. M. Capefigue, par exemple, assure que l'on découvre facilement le système des Manichéens dans celui des Cathares [Hist. de Phil. Auguste, III, 21). MM. Roger et Compayré, deux historiens du pays albigeois, rattachent la secte à Pierre de Bruis et à Henri, lesquels, selon eux, n'auraient enseigné que le manichéisme [Arch. hist. de l'Albigeois, 64; Études hist. sur l'Albigeois, 35). Nous devons mentionner enfin deux auteurs allemands, dont l'un s'est occupé spécialement du manichéisme ancien , et l'autre de ce qu'il appelle le manichéisme moderne , et qui tous les deux sont d'accord à rattacher les deux systèmes l'un à l'autre. Suivant M. Baur, de Tûbingue, toute la différence consiste en ce que les Cathares ont mitigé certaines doctrines de Manès, et qu'ils ont ramené tout le système a une apparence plus chrétienne (p. 402); suivant M. Halm, auteur peu critique qui ne traite de l'origine des Cathares qu'en passant et avec une inconcevable négligence, le dualisme du moyen âge n'est qu'une répétition du manichéisme ancien, et les additions ou les modifications qui le distinguent de ce dernier, s'expliquent tout naturellement par l'action de circonstances locales ou temporaires (p. 146, note). Il est à regretter que cet écrivain n'ait pas cru devoir donner cette explication , qui lui parait si naturelle.
2° Il est des auteurs qui , ne se bornant pas à donner aux Cathares le nom de Manichéens, font un pas plus loin , et restreignent la secte à l'Occident de l'Europe ; ils admettent que le catharisme s'est développé de germes manichéens conservés principalement en Italie. Déjà Pierre de Marca (Hist. de Béarn, 728) pense que l'hérésie des Albigeois vient d'anciens souvenirs manichéens, ranimés et développés de nouveau par les communications que les Occidentaux , surtout les Français , eurent avec les Bulgares depuis la conquête de Jérusalem. Selon Hurter, l'auteur de la Vie d'Innocent III, ces germes auraient été vivifiés par des Pauliciens qui,
dès la fin du onzième siècle, auraient été conduits en Italie soit dans l'intérêt de leur commerce, soit à l'occasion des croisades (II, 221 et suiv.)1. Une opinion analogue a été défendue tout récemment par le savant historien de l'Église, M. Gieseler, de Gœttingue. Après avoir hésité dans les premières éditions de son célèbre ouvrage, à s'expliquer d'une manière formelle sur une question aussi obscure que celle de l'origine des Cathares, il s'arrête dans sa quatrième édition à l'hypothèse que cette hérésie n'est autre chose que le manichéisme qui, jusqu'au onzième siècle, s'était maintenu sans interruption en Italie ; quant aux différences entre les deux systèmes, M. Gieseler les explique en admettant que les Cathares du moyen âge ont modifié en quelques points la doctrine primitive, dont ils n'avaient plus que des souvenirs incomplets. Comme on aurait pu opposer à M. Gieseler les traditions et les faits historiques relatifs aux rapports entre les Cathares occidentaux elles dualistes slaves et grecs, il pense qu'à l'occasion des croisades les deux sectes ont appris à se connaître, et que dès lors les Cathares , qui avaient oublié leur véritable origine , se sont formé la fausse opinion qu'ils étaient venus primitivement des pays orientaux (II, I, 404 et suiv.)y^
3() Plusieurs auteurs enfin font venir les Cathares précisément de ces pays orientaux, et les rattachent à des Manichéens établis en Bulgarie. C'est de là que les dérive Bossuet ; selon lui le manichéisme aurait été introduit en Bulgarie par les Pauliciens, et leur système aurait été prêché en France d'abord par Pierre de Bruis et par son disciple Henri (Hist. des variât., II, 168 et suiv., 206 et suiv.). Un écrivain suisse, qui dans le dernier siècle a jeté beaucoup de lumière sur l'histoire des sectes du moyen âge, Fùslin, admet comme une chose connue , mais sans en fournir la preuve , que les Manichéens se sont répandus au neuvième siècle en Bulgarie , au dixième en Italie, et au onzième en France et en Allemagne (I, 11); et un savant Italien , J. Lami , qui a contribué à faire mieux connaître les Cathares en publiant des documents tirés des archives de l'inquisition de Florence, pense qu'on a tout lieu de croire qu'au dixième siècle il y a eu des établissements manichéens en Bulgarie , et que c'est de là que l'hérésie s'est propagée dans le reste de l'Europe (II, 479). Notre historien des croisades, M. Michaud, s'est rangé du même avis (III, 426 et suiv.). Nous devons enfin citer de nouveau M. Hahn, qui dit quelque part, en passant, que les sectes manichéennes du moyen âge sont venues d'Orient en Occident, où elles ont trouvé un point de contact dans d'anciennes réminiscences ariennes (p. 11, 47).
Nous ajouterons ici que Hurter fait descendre les francs-maçons des Cathares.
Examinons maintenant cette opinion qui n'envisage le calharisme que comme un manichéisme intégralement renouvelé , ou modifié seulement en quelques-unes de ses parties. Nous ferons d'abord une remarque , qui du reste peut paraître assez superflue, c'est que nous attacherons peu d'importance au témoignage des auteurs du moyen âge qui donnent aux Cathares le nom de Manichéens. L'Église orthodoxe de cette période ne les a confondus avec cette secte, que parce qu'ils ont cru à deux dieux; on avait l'habitude de ramener toutes les hérésies dualistes à la plus célèbre de toutes, à celle de Manès ; on trouvait ainsi en même temps un prétexte pour appliquer aux partisans de ces doctrines toute la rigueur des lois portées par les empereurs romains contre les disciples du manichéisme. Mais cette analogie générale du dualisme peut-elle suffire pour nous autoriser à confondre les deux sectes en une seule ? Pour répondre à cette question, il importe de comparer les deux systèmes quant à leurs principaux points, f
Au premier coup d'œil les différences entre le manichéisme et le catharisme paraissent moins saillantes que les doctrines qui sont communes aux deux hérésies. Ces doctrines communes sont le dualisme, le rejet de l'Ancien Testament, la condamnation du mariage, le dokétisme quant à la personne de Jésus-Christ , la tendance ascétique et rigoriste ; le traducianisme et la métempsycose enseignés par l'une des écoles cathares se retrouvent également dans le manichéisme ; enfin , la division des Cathares en parfaits et en croyants rappelle celle des Manichéens en élus et en auditeurs. C'est sur ces analogies que se sont fondés les savants modernes, qui ont soutenu l'opinion que le catharisme dérive du manichéisme. Cependant il y a des différences qui ne sont pas moins considérables , et qu'il serait difficile d'expliquer en admettant l'identité des deux sectes. Avant tout le catharisme est beaucoup plus simple que le système philosophique et religieux de Manès; quoiqu'à la vérité il ne soit pas dépourvu de mythes, il lui manque pourtant cette forme mythologique si remarquable qui est particu lière au manichéisme ; il ne sait rien de ces emprunts à la religion de la Perse , et notamment de ces fables astronomiques et cosmogoniques dont Manès a enrichi son système , et sous l'enveloppe desquelles il a su cacher quelquefois des idées métaphysiques et profondes, étrangères à la spéculation plus populaire des Cathares. C'est en vain que l'on cherche dans la doctrine de ceux-ci les idées gnostiques de la matière , uXt], en lutte avec la divinité, de la ^uyr, aîravrcov émanée de Dieu pour soutenir le combat contre le mauvais principe ; du Jésus patibilis; du Christ étant la substance pure de la lumière et ayant son séjour dans le soleil. Suivant le manichéisme, la création , dans laquelle le bien est mêlé au mal , est le résultat de l'union de l'àmedu monde avec la matière, tandis que les Cathares envisagent le
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monde, c'est-à-dire la création matérielle tout entière, comme étant exclusivement l'œuvre du principe mauvais et étrangère par sa nature à tout bien. Le dualisme cathare porte l'empreinte d'une spéculation peu approfondie sur l'origine du mal , tandis que l'auteur du manichéisme a employé les ressources d'un génie profond et subtil à allier la religion chrétienne à l'antique mythologie des Perses. Il ne faut pas un talent métaphysique bien extraordinaire pour aboutir au dualisme ; une réflexion imparfaite et superficielle sur les rapports entre Dieu et le monde et sur l'origine du mal peut sans peine arriver à la doctrine de deux principes opposés, dont l'un est l'auteur des esprits et du bien, et l'autre celui de la matière et du mal ; à un point de vue inférieur de la pensée philosophique, cette doctrine paraît même être la solution la plus simple des problèmes qui surgissent devant l'esprit, pour peu qu'il médite sur les causes finales de toutes choses; en un mot, le dualisme nous parait être une conclusion trop naturelle, pour que chaque fois qu'il apparaît dans l'histoire , nous dussions le ramener à la souche manichéenne , si nous n'y sommes pas forcés par des faits historiques incontestables. Le dualisme une fois admis comme premier principe, les conséquences et les applications en découlent d'elles-mêmes ; si la matière est une création du mauvais Dieu , il s'ensuit que tout contact avec elle est coupable et funeste , et que par conséquent la règle suprême pour la vie doit être de renoncer au monde, d'éviter toute communication quelconque avec les corps. Les dogmes théoriques, de même que les préceptes inoraux des Cathares, ne sont en effet pas autre chose que de simples conséquences logiques ou des applications tout à fait inévitables du principe dualiste. S'il est donc possible que ce principe a pu être posé indépendamment du manichéisme, on peut aussi admettre qu'on a pu en déduire des conséquences analogues à celles de ce système.
Si le catharisme venait directement du manichéisme , nous ne pourrions guère nous expliquer pourquoi il aurait renoncé au caractère symbolique particulier à celui-ci. A moins de ne voir dans le système cathare, tel que nous le connaissons, qu'une enveloppe populaire d'idées métaphysiques plus profondes, il nous parait impossible de l'envisager comme identique avec le système manichéen 5 mais sa forme , aussi bien que son esprit et toute sa tendance, nous empêchent de lui attribuer une signification allégorique d'une portée plus haute. Du reste, c'est toujours une entreprise d'un succès fort douteux que d'essayer une interprétation philosophique de doctrines dont le sens est clair, ou de mythes qui fort souvent n'ont pas de sens du tout ; on se laisse entraîner volontiers à faire trop d'honneur à des propositions qui ne sont que le résultat d'une réflexion imparfaite, ou à des fables mythologiques inventées par une imagination peu spiritualiste. Une