II
interprétation de ce genre ne peut être autorisée, ce nous semble, que lorsqu'il est prouvé par des témoignages certains que le système qu'on veut interpréter n'est en effet qu'une forme , cachant sous son enveloppe quelque noyau métaphysique invisible à des yeux ordinaires; autrement on risque d'attribuer aux auteurs ou aux partisans d'une telle doctrine une puissance dialectique et une hauteur spéculative, auxquelles ils n'avaient jamais pensé eux-mêmes. Or, nous sommes persuadé que les Cathares ne savaient absolument rien d'un sens philosophique plus profond de certaines parties de leur système; celui-ci n'a été qu'un essai plutôt religieux que métaphysique , moitié chrétien et moitié païen , de répondre a plusieurs questions qui se présentent tout naturellement a l'esprit de l'homme.
Quant aux rapports avec le christianisme, il est évident que les Cathares ont fait plus d'efforts que les Manichéens pour adapter leurs doctrines aux enseignements de Jésus-Christ; ils en appellent plus souvent aux paroles du Nouveau Testament, et, comme nous l'avons déjà remarqué, les formes mythologiques que Manès avait empruntées à la religion de la Perse , sa patrie, leur sont inconnues; leurs propres mythes sont presque tous basés sur des récits bibliques , ce sont des interprétations tour à tour littérales ou allégoriques des traditions de la Genèse et de certaines paraboles de Jésus-Christ ; ce n'est que dans les pays orientaux de l'Europe , que quelques éléments gnostiques ont pénétré dans la cosmogonie cathare.
Une autre différence entre les Cathares et les Manichéens est celle qui résulte de leurs opinions respectives sur le Saint-Esprit. Le dogme du Consolamentum a été particulier aux Cathares ; rien ne prouve que les Manichéens , quoiqu'ils rejetassent le baptême d'eau , aient eu un rite d'initiation semblable à celui des dualistes du moyen âge1. Le Consolamentum d'ailleurs a une place tellement nécessaire et essentielle dans tout l'organisme du système cathare, qu'on ne peut guère le prendre pour une simple addition postérieure à l'ancien manichéisme; il est le centre, l'apogée de toute la religion des Cathares , il faut donc qu'il soit né avec elle , et comme rien d'analogue ne se trouve chez les Manichéens , c'est une preuve de plus que le catharisme a eu son origine indépendante.^
Nous attacherons moins d'importance à quelques différences dans les préceptes ascétiques , quoiqu'elles tiennent également à l'essence même
1 Beausobre , II, 7 x5 et suiv., veut prouver que les Manichéens baptisaient comme les chrétiens , et qu'ils baptisaient même les enfants. Giestler, dans les Theolog. Studien und Kritiken, , 3e livr., 620 et suiv., pense qu'ils avaient au moins un rite par lequel on était admis au nombre des élus. Mais les passages des anciens sont à cet égard si peu précis et si contradictoires, que la chose doit au moins rester fort douteuse. Voy. Baur, 273 et suiv.
des deux systèmes, comme par exemple l'opinion sur l'usage du vin; les Cathares le permettaient, tandis que les Manichéens s'en abstenaient rigoureusement, disant que le vin est le fiel des démons. Une considération beaucoup plus grave nous paraît être la suivante : Nous n'avons trouvé nulle part une trace parfaitement certaine d'une vénération que les Cathares auraient vouée au souvenir de Manès. Le moine Eckbert dit, il est vrai, qu'ils avaient consacré à la mémoire de cet hérésiarque une%fèle semblable au Bèma des Manichéens; nous renvoyons à ce sujet au chapitre 5 du livre troisième de la seconde partie. Il suit de ce que nous avons dit à cet endroit, que ce passage d' Eckbert ne peut pas servir à prouver qu'ils aient professé pour Manès une vénération particulière. Manès, du reste, s'est donné à lui-même une place très-importante dans son système , il s'est déclaré le Paraclèt, le Saint-Esprit promis par Jésus-Christ à ses disciples, et les Manichéens l'ont profondément vénéré comme tel ; rien de pareil ne se trouve chez les Cathares. Une seule fois, il est vrai, au onzième siècle, il est dit qu'ils croyaient que Manès était le Saint-Esprit1; mais ^ comme aucun des auteurs qui ont écrit avec une pleine connaissance de cause contre le système cathare ne confirme cette assertion , nous croyons pouvoir la ranger au nombre des suppositions que l'on faisait à une époque où cette hérésie n'était encore connue que d'une manière très- vague, et où les écrivains ecclésiastiques se croyaient autorisés, par l'analogie du dualisme, à attribuer aux Cathares toutes les doctrines des Manichéens. Il y a plus; nous avons fait voir dans l'exposition du système cathare que la partie la plus ancienne de la secte, les dualistes absolus avaient sur l'Esprit Paraclèt une doctrine tout à fait particulière , étrangère au manichéisme ; suivant eux il n'y avait pas seulement un esprit saint ou consolateur, mais chaque âme avait le sien , avec lequel elle se réunissait de nouveau par l'acte du Consolamentum ; chez les dualistes mitigés, quoiqu'ils considérassent le Saint-Esprit comme la troisième personne de la divinité , il ne se trouve pas davantage une trace de l'opinion qu'il aurait été incarné dans le célèbre hérétique de la Perse. Nous remarquerons en outre que chez presque toutes les sectes, fondées par quelque homme remarquable, on peut être sûr de rencontrer pour celui-ci une vénération profonde ; si donc les Cathares étaient des Manichéens, nous aurions de la peine à comprendre pourquoi ils n'auraient pas eu pour Manès le même respect enthousiaste ,
1 ...Per sacrilegam manuum impositionem dari Spiritum sanctum mentientes, que/n ...non alias a Deo missum, quant in hœresiarcha suo Mani(quasi nihil aliudsit Mânes nisi Spirilus sanctus) falsissime dogmatizarent. Lettre de Roger, évêque de Châlons, à Wazon, évêque de Liège ; Gesta Episcopp. Leod. , 899.
le même culte que ses disciples véritables ; surtout nous ne comprendrions pas pourquoi ils n'auraient pas également enseigné que Manès est venu pour compléter et achever la révélation de Dieu par Jésus-Cln ist. Un auteur qui certes mérite toute notre confiance, M. Gieseler, dit, il est vrai, que Manès a joui d'une haute estime chez les Cathares de l'Occident (II. I, 406) -, nous regrettons de ne pas pouvoir être d'accord en ce point avec un historien ausâ éminent ; car, nous le répétons , outre les passages de l'évêque Roger, de Châlons, au onzième siècle, et du moine Eckbert au douzième , passages basés sur des suppositions ou sur des erreurs , nous n'avons rien trouvé qui nous forçât à renoncer à notre opinion. Nous ajouterons que si réellement les Cathares avaient vénéré Manès, on aurait dû s'attendre à voir leurs adversaires, et surtout les inquisiteurs, leur reprocher ce culte rendu à un hérésiarque aussi détesté, comme un crime qui à lui seul aurait suffi à les faire condamner; et nulle part cependant, ni dans les ouvrages polémiques écrits contre eux par des auteurs qui les connaissaient à fond, et dont plusieurs avaient eux-mêmes fait partie de la secte, ni dans les nombreuses procédures inquisitoriales que nous avons pu consulter, nous n'avons rencontré un reproche de ce genre. Ou faudrait-il admettre que les Cathares du treizième et du quatorzième siècle avaient oublié leur fondateur? Cela ne nous paraît pas probable; nous ne saurions croire qu'un parti religieux fondé par un homme éminent , eût pu perdre a ce point le souvenir de son chef, surtout quand ce chef avait assigné dans son système un rang important à sa propre personne; Manès n'était pas seulement pour ses disciples un personnage historique ; la croyance à lui , comme incarnation du Saint-Esprit, était en même temps un de leurs principaux dogmes. Les Cathares, en oubliant Manès, auraient donc aussi oublié le Paraclèt achevant le christianisme ; or, cela nous paraîtrait impossible. 11 nous semble donc que l'absence de Manès dans leur système ne doit pas être attribuée à un oubli , mais qu'elle confirme plutôt notre opinion que le catharisme n'est pas la suite immédiate ou la reproduction du manichéisme. ^
Que si , pour prouver la connexion historique des deux sectes , l'on se fonde sur les germes manichéens conservés en Italie, nous ne nierons pas l'existence de ces germes depuis le cinquième siècle , nous pensons même que des restes semblables ont pu se conserver dans le midi de la France ; de sorte que si l'on voulait arguer de ces faits , on pourrait tout aussi bien prouver que le catharisme est d'origine française, et cela avec d'autant plus d'apparence de raison , que les premiers Cathares furent découverts en France, et non pas en Italie, et qu'une tradition répandue encore au treizième siècle , faisait remonter l'origine de la secte en France à un Mani-
chéen chassé d'Afrique (Albericus, 570). Mais toujours est-il qu'avant tout il faudrait démontrer l'identité des deux doctrines; si entre le catharisme et le manichéisme il y a des dilïérences telles , que l'un doit s'être formé indépendamment de l'autre, les germes en question n'ont pu contribuer, là où ils ont existé, qu'a une propagation plus rapide de la nouvelle secte. C'est là ce que nous admettons ; nous pensons même que des réminiscences manichéennes dans les couvents gréco-slaves ont pu coopérer à la naissance de l'hérésie cathare. Mais c'est là toute la part que nous croyons devoir assigner au manichéisme dans l'histoire de l'origine de notre secte. Si Eckbert prétend que les Cathares ont avoué eux-mêmes leur dérivation des Manichéens, et qu'ils ont même accusé saint Augustin d'avoir trahi leurs secrets1, on ne peut rien en inférer, si ce n'est qu'au douzième siècle il y a eu à Cologne ou à Bonn des Cathares qui , aussi désireux de s'attribuer l'honneur d'une haute antiquité, qu'ignorants de leur véritable origine, ont cherché à se rattacher aux anciens Manichéens , dont ils avaient peut-être puisé une connaissance plus ou moins imparfaite dans les écrits de l'évêque d'Hippone2.
II. On fait venir les Cathares soit de sectes gnostiques, soit de sectes dualistes, différentes des Manichéens.
1° Ils viennent des Priscillianistes.
Cette opinion a été proposée par les auteurs de Y Histoire générale du Languedoc (I, 148) 3; mais elle est réfutée d'un côté par les différences entre les deux doctrines , qui n'ont d'analogue que les points les plus saillants , communs à peu près à tous les systèmes dualistes ; et de l'autre par le fait que les Cathares ne sont pas sortis de l'Espagne ou de la France pour se répandre vers l'Est, mais que , suivant les indications historiques , ils se sont propagés dans le sens précisément inverse.
2° Ils viennent des Pauliciens.
Muratori est, autant que nous sachions, le premier historien qui ait fait venir les Cathares directement des Pauliciens (Antiquit. ital. med. œvi, V, 83). Après lui , celte opinion fut défendue avec talent par Mosheim , un des plus savants théologiens de l'Allemagne au dix-huitième siècle; il admet que les Cathares ont été des Pauliciens qui , venant de la Bulgarie et de la Thrace, ont répandu leurs doctrines en Italie, et de là dans le reste de l'Occident [lnstitutt. hist. eccles., 379; Versuch einer Ketzergeschichte, 369). Vers le même temps , Gibbon essaya de prouver que la doctrine paulicienne
1 Produnt autem semetipsos qubd sint de errore Manichœi, in eo, qubd dicere soient, qubd B. Augiistinus prodiderit sécréta eorum. P. 899.
* C'est là aussi l'opinion de Ncander, Kirchengeschichte, V, ;63, note. 3 T. III, p. 1, ils sont mis en rapport plus direct avec les Manichéens.
a été propagée dans l'Europe occidentale, tant par la voie du commerce entre l'Italie et la Dalraatie, que par des pèlerins et des croisés qui, suivant la route du Danube , étaient venus en contact avec les Pauliciens de la Bulgarie et de la Thrace (X, 77 et suiv.). Beaucoup d'autres auteurs, tels que Ricchini (p. 14 et suiv.), Bossuet [ÏI3 168 et suiv.), le Danois Fréd. Schmid (p. 34 et suiv.)1, Hahn (p. 51)2, Maitland (p. 83), Julia (p. 66), suivent la même opinion. D'après l'exemple de Pierre de Sicile p. 2), la plupart de ces historiens confondent les Pauliciens et les Manichéens , et rattachent ainsi les Cathares eux-mêmes a cette dernière secte. Mais les Pauliciens et les Manichéens n'ont de commun que les analogies générales , résultant du principe fondamental dualiste ; à côté de ces analogies, il y a des différences tellement essentielles, qu'on est forcé de considérer les Pauliciens, qui allaient jusqu'à maudire la mémoire de Manès3, comme indépendants des Manichéens; ce qui parait le plus probable , c'est qu'ils viennent d'un parti gnostique de la Syrie (voy. Gieseler, Untersuch. iiber die Geschichte der Paulicianer, 102 et suiv.).
Quant à l'opinion que les Cathares se rattachent aux Pauliciens, elle ne pouvait être que le résultat d'une comparaison incomplète entre les systèmes de ces deux sectes. Les différences sont ici plus frappantes encore qu'entre le catharisme et le manichéisme. Le point de contact ne consiste que dans la base dualiste, et dans quelques conséquences qui en découlent ; pour tout le reste, les deux systèmes s'éloignent complètement l'un de l'autre; les Pauliciens rejetaient toute espèce de culte, ils célébraient le baptême et la cène, auxquels ils donnaient un autre sens que les Cathares, sans éléments matériels , sans acte symbolique , par l'unique récitation des paroles sacramentelles; les Cathares, au contraire, avaient un culte, des usages symboliques , du pain bénit auquel ils attachaient une grande importance, des cérémonies accompagnant le baptême spirituel. Chez les Pauliciens on ne rencontre aucune trace d'organisation ecclésiastique ni de hiérarchie, tandis que les Cathares possédaient l'une et l'autre à un degré très-remarquable. L'ascétisme cathare était également étranger aux Pauliciens , qui ne condamnaient ni le mariage ni l'usage des viandes. Or, d'où
* Fréd. Schmid envisage les Cathares comme tellement identiques avec les Pauliciens, qu'il se sert même de leur système pour compléter celui de ces derniers.
2 Hahn dit même qu'en France et en Italie on donnait aux Cathares aussi le nom de Pauliciens. On les appelait, il est vrai, Poblicants, corruption française du nom de Pauliciens; mais pas un seul auteur ne donne aux Cathares ce dernier nom lui-même.
3 IIpo6u[/.o)<; àvaôct/.aTiÇouffi ZxuOiavov, BouSoav T£ xai Màvsvxa, touç tv)ç xaxi'aç yEyovoTa; âpyrfli-zaLq. Pctrus Siculus, 32.
OPINIONS ÉMISES SUR L ORIGINE DES CATHARES. 2Ho
viendraient ces différences radicales, si le catharisme n'était que le paulicianisme transplanté en Occident? 11 faudrait pouvoir prouver qu'à une certaine époque ce dernier système a subi une transformation complète ; mais comme aucun indice historique ne révèle ni quand ni où ni par qui il aurait été transformé , il est beaucoup plus simple de renoncer à une hypothèse qui a contre elle une aussi profonde différence des doctrines. 3° Ils viennent des Bogomiles.
Le premier historien qui considère les Cathares comme descendant de Bogomiles, réfugiés en Bulgarie, nous paraît être Farlati , le savant auteur de Ylllyria sacra (IV, 44). Cette opinion qui , à cause de la grande conformité des deux systèmes, parait au premier coup d'œil très-plausible, a été soutenue dans les derniers temps par plusieurs écrivains distingués. M. Matter, dans son Histoire du Gnosticisme , admet comme évident que les Cathares du douzième et du treizième siècle se rattachent aux Bogomiles ; il croit trouver chez eux un gnosticisme « très-reconnaissable ; » le système cathare n'est « qu'une sorte de résumé tronqué , de traduction occidentale» des doctrines bogomiles (III, 257, 266, 300, 311). Nous devons faire a ce sujet plusieurs remarques. D'abord il nous semble que ce n'est pas sans lui faire quelque violence, qu'on pourrait découvrir un gnosticisme très-reconnaissable dans le système cathare ; s'il y a des analogies entre lui et la théologie des gnostiques, elles sont fortuites , et, loin d'accuser une filiation historique, elles ne proviennent, comme les analogies avec le manichéisme et le paulicianisme , que de la communauté du point de départ , de la spéculation sur l'origine du mal; le catharisme a pu arriver par luimême à des idées semblables à des idées gnostiques. Si M. Matter dit , par exemple, p. 267, que la doctrine de la création du monde par le démon , est empruntée au gnosticisme, cela ne peut être prouvé par aucun témoignage historique 5 cette doctrine n'est que la première conséquence inévitable du principe dualiste. Ensuite nous ne pensons pas que le catharisme puisse être envisagé comme le résumé tronqué de quelque autre système, notamment de celui des Bogomiles. Si nous ne nous sommes pas trompé dans la manière dont nous avons cru devoir exposer le système cathare, en suivant fidèlement les sources , nous y voyons bien plutôt un tout complet et dont les parties sont logiquement liées entre elles, qu'un résumé tronqué, c'est-à-dire présentant des lacunes ; du moins ne savons-nous pas quelle partie en aurait été retranchée. Le catharisme du douzième et du treizième siècle , époque de son développement le plus remarquable, forme un système auquel il ne manque rien ; s'il y a une doctrine incomplète . c'est bien plutôt celle des Bogomiles ; c'est de celle-ci que l'on pourrait dire , avec plus de raison, qu'on n'en possède plus qu'un résumé tronqué, car
on n'en sait à peu près que ce qui en a été recueilli à la hâte par un tachygraphe , assistant à l'entrevue de l'empereur Alexis avec le chef de la secte (Anna Comnena, 488).
D'ailleurs, pour prouver que telle est l'origine des Cathares, il faudrait prouver aussi que les Bogomiles sont antérieurs au onzième siècle , c'est-àdire antérieurs à la première apparition du dualisme cathare en Occident ; or, cela ne se peut guère ; le système bogomile, tel que nous le connaissons, ne se montre que depuis la seconde moitié du onzième siècle , tandis que dès la fin du dixième siècle on découvre des traces cathares en France. Cela n'a pas pu échapper à M. Matter; aussi admet-il que les Cathares du onzième siècle viennent des Pauliciens , et que seulement ceux des siècles postérieurs se rattachent aux Bogomiles (p. 257). Pour justifier cette double origine , il se fonde sur le fait que les Cathares occidentaux ont professé jusque vers le milieu du douzième siècle un dualisme absolu, et que depuis cette époque on rencontre à côté des partisans de ce système, de nombreux sectateurs d'un dualisme mitigé. Nous sommes d'accord avec M. Matter s'il attribue l'introduction en Occident de cette altération du catharisme primitif, à une influence des dualistes mitigés ou des Bogomiles des pays orientaux; mais cette influence ne porta que sur la théologie et la cosmogonie , en laissant intacts les préceptes moraux, la liturgie et les principes d'organisation ecclésiastique, de sorte qu'il ne s'agit pas d'un système nouveau qui vint s'établir à côté d'un système ancien , mais d'une simple modification que subit celui-ci. Pour expliquer les parties communes au dualisme absolu et au dualisme mitigé , il faudrait admettre que non-seulement les Cathares, mais les Bogomiles eux-mêmes descendent des Pauliciens; c'est là , il est vrai , l'opinion de M. Matter (p. 247) ■ mais c'est une opinion que nous croyons réfutée par ce que nous avons dit ci-dessus sur les différences entre la doctrine paulicienne et celle des Cathares, dont les Bogomiles n'ont été qu'une branche.
Une opinion semblable à celle de l'auteur de Y Histoire du Gnosticisme, a été défendue par un savant de Berlin, M. Néander. 11 lui paraît impossible, dit-il, de ne pas reconnaître dans les Cathares occidentaux depuis le onzième siècle, des descendants des Bogomiles (IV, 457). Pour le démontrer, il ne se fonde pas sur des faits historiques, mais sur la seule analogie de la doctrine. Nous devons signaler ici une contradiction qui est échappée à cet historien d'ordinaire si judicieux ; rien , comme nous venons de le dire, ne lui parait plus certain qu'un rapport de filiation entre les Cathares et les Bogomiles; ces derniers, selon lui (V, 743), n'ont absolument rien de commun avec les Gnostiques, et quelques pages plus loin il assure qu'en beaucoup de points le système cathare porte une telle empreinte de gnosti-
OPINIONS ÉMISES SUR l'OIUGINE DES CATHARES. 265
cisme, que cela ne peut s'expliquer que par une origine orientale (p. 761). Or, si les Cathares ont de si grands rapports avec les Gnostiques, comment viennent-ils des Bogomiles qui n'en ont pas du tout ? Il est vrai qu'immédiatement après M. Néander restreint, comme M. Matter, son opinion aux Cathares qui ont professé un dualisme mitigé (p. 762); ceux-ci seuls, ditil, viennent des Bogomiles, tandis que les dualistes absolus viennent des Pauliciens. Mais , nous le répétons , comme à l'exception de la différence dans la manière d'envisager les rapports entre le bon et le mauvais principe , et dans les conséquences qui en découlent pour la création du monde et la nature des âmes , les deux partis cathares enseignent les mômes doctrines, pratiquent le même ascétisme et ont le même culte et la même hiérarchie , il resterait à expliquer comment ils auraient pu se rencontrer en ces points si essentiels , s'ils descendaient de deux sources si différentes ; il est vrai que suivant M. Néander la différence entre ces deux sources est peu importante ; il admet à son tour que les Bogomiles sont également des descendants des Pauliciens (p. 743).
Après ce que nous avons dit tant dans la partie historique de cet ouvrage , que dans l'exposition du dualisme cathare , il est superflu de rappeler ici notre opinion sur le genre de connexion qui nous paraît exister entre les Bogomiles et les Cathares proprement dits. Nous nous bornons à observer que, par les motifs que nous venons d'alléguer contre le système de MM. Matter et Néander, nous ne pouvons pas considérer les Cathares comme venant des Bogomiles, mais que, guidé par des considérations tirées et de l'histoire et de l'analogie des doctrines, nous envisageons le bogomilisme comme une branche, une modification du dualisme cathare primitif. Les autres opinions proposées pour expliquer l'origine des Bogomiles, ne nous paraissent pas suffisantes. Leurs contemporains les rattachaient tantôt aux Manichéens , tantôt à l'ancienne secte des Euchètes ou Messaliens (Psellus, 2. Euthymius, Narratio de Bogom. , S. Anna Comnena, 486. Cedrenus, I, 514); beaucoup d'autres ont suivi depuis cette dernière manière de voir (comp. Walch , III, 482 et suiv.) ; elle a été défendue surtout par Wolf, professeur à Wittemberg , qui a publié au commencement du dernier siècle une histoire des Bogomiles (1712, in-4°), et en dernier lieu par Engelhardl, professeur à Erlangen, qui voit dans le système de cette secte un mélange de la doctrine des anciens Euchètes avec le gnosticisme syriaque {Kirchengeschichtlichc Abhandlungen, 162 et suiv., 191 et suiv.); cependant ce savant est lui-même forcé de dire qu'on ne peut guère s'expliquer comment ce mélange a pu se former au onzième siècle, et surtout comment il serait venu en Thrace. Selon M. Matter, les Bogomiles sont une secte essentiellement gnostique, avec quelques éléments
manichéens (III, 294 et suiv.), tandis que selon Néander ils n'ont absolument rien de commun avec le gnostieisme , la particularité de leur doclrine se réduisant à une espèce de « démonologie plus transcendante , » basée sur le paulicianisme (V, 743). Un autre écrivain allemand, Schnitzer, les fait naître au onzième siècle d'une des trois branches dualistes dont parle Psellus , laquelle aurait fini par absorber les deux autres (Die Euchiten , 183 et suiv.). Une preuve combien toutes ces questions sont obscures, c'est que tandis que M. Schnitzer s'efforce (p. 177) d'établir une différence fondamentale entre les Euchètes du onzième siècle et ceux du quatrième , Gieseler tâche de démontrer (II, I, 402 et suiv.) que les Euchètes anciens, après avoir été chassés de l'Asie, se sont conservés dans la Thrace jusqu'au onzième siècle; c'est d'eux, suivant cet historien, que sont venus les Bogomiles, qui se sont formé leur système, en ajoutant à celui des Euchètes quelques doctrines empruntées aux Cathares de l'Occident.
Nous ne mentionnerons que pour mémoire l'opinion soutenue au dernier siècle par plusieurs écrivains protestants, notamment par J. L. OEder1, que les Bogomiles, loin d'avoir enseigné une doctrine dualiste, ont professé le christianisme dans sa pureté primitive , et n'ont été accusés d'hérésie que par la mauvaise foi de leurs adversaires.
Quant à nous, nous ne pouvons après tout cela que maintenir notre propre avis , exposé dans notre partie historique , et qui consiste à voir dans les Bogomiles des Cathares slaves, professant un dualisme mitigé et modifié partiellement en Thrace par le contact avec des Euchètes, dont l'existence à cette époque et en ce pays nous paraît prouvée par les témoignages historiques allégués par M. Gieseler. L'étymologie du nom de Bogomiles nous oblige de placer parmi les Slaves la première origine de la secte elle-même, et la circonstance que les élus parmi les Euchètes n'étaient pas astreints à se priver d'une nourriture quelconque2, nous empêche d'identifier complètement avec eux les Bogomiles , lesquels suivaient sous ce rapport le rigorisme sévère des dualistes cathares ; tout enfin , nous le répétons, nous prouve d'abord que les Cathares occidentaux et les Bogomiles de la Thrace ont eu une origine , une souche communes , et en second lieu que la doctrine de ces derniers , loin d'avoir subi une influence du dualisme mitigé de l'Occident, a plutôt contribué elle-même à cette modification du système primitif de la secte; les Cathares de l'Occident n'ont pas agi sur ceux des pays orientaux , mais ceux-ci ont agi sur ceux de l'Occident.
1 Prodromus historiée Bogomilorurn criticœ , dans Heumann , Nova syllogc dissertationum. Rostock, 1754, in-fi° ; t. II, p. 492 et suiv.