LE CATHARISME PRIMITIF
1° La distinction entre nn bon et uif mauvais principe : Cathares du diocèse de Reims, 99I ; profession de foi de Gerbert, chez Bouquet X, 409; — Cathares de l'Aquitaine, 1018, et d'Orléans, 1022; Ademari Chronicon, 154, 459; — Cathares de Châlons, 1042; Gesta Episcopp. Leodiens., 899; — Cathares d'Agen, 1101 ; Rad. Ardens , 9. — Ce dualisme primitif était absolu ; c'est ce que nous concluons : 1° Des paroles de Gerbert, disant dans sa profession de foi qu'il croit « Diabolum non per conditionem , sed per arbitrium factum esse malum;» les dualistes absolus parmi les Cathares croyaient que le diable est mauvais par nature, et les dualistes mitigés, qu'il ne l'est devenu que par un acte de sa volonté ; 2° des paroles de Raoul Ardent : « Duos prœdicant rerum auctores ; » les dualistes mitigés n'admettaient qu'un auteur de tout; Dieu, selon eux, a aussi créé la matière, mais le démon l'a arrangée, formée. Enfin Reinerius dit, p. 1774, que le dualisme absolu a été le système de toutes les Églises cathares anciennes « de ultra mare.»
2e La condamnation de l'Ancien Testament comme œuvre du démon : Cathares de Reims, 991 ; L c. ; — Leutard, an 1000, chez Glaber Radulph., 25; — Cathares d'Arras, 1025; Mansi, XIX, 425; - Cathares d'Agen , 1101 ; c. ; — les Bogomiles.
5° L'opinion que Jésus-Christ n'a eu qu'un corps apparent : Cathares de Reims, 991; Le.- — Cathares d'Orléans, 1022; D'Achéry , 1, 005; ~ Cathares de Soissons, 1114; Guibertus Novigent., 519.
4° Le rejet du baptême d'eau : Cathares de l'Aquitaine, 1018; Ademar., Le.; — Cathares d'Orléans, 1022; D'Achéry, l. c. ; — Cathares d'Arras, 1025; Mansi, XIX, 423; - Cathares d'Agen , 1101; Rad. Ardens, l. c; — Cathares de Soissons, 1114; Guibertus Novigent., Le.; — les Bogomiles.
5° La communication du Saint-Esprit par l'imposition des mains : Cathares d'Orléans, 1022; D'Achéry, Le.; — Cathares de Châlons, 1042; Le.; — les Bogomiles.
6° La condamnation du mariage : Cathares de Reims, 991 ; L c. ; — Leutard, de Vertus, chez Glaber Radulph., L c. ; — Cathares d'Orléans ; Bouquet, X, 212; — Cathares d'Arras; Le.; — Cathares de Monteforte, 1030 ; Landulphus senior, 89; — Cathares de Châlons ; L c. ; — Cathares d'Agen ; L c. ; — Cathares de Soissons; L c. ; — les Bogomiles.
7° La condamnation de la nourriture animale : Cathares de Reims; L c; — de Monteforte ; L c. ; — de Châlons; Le.;— de Goslar, 1052; Hermannus Contractus, 553; Gesta Episcopp. Leodiens., 902; — d'Agen ; Le.;— de Soissons; Le.;— les Bogomiles.
8° Le refus de croire a la présence de Jésus-Christ dans la sainte cène : Ca-
thares d'Orléans; D'Achéry, l. c ; — d'Arras; /. c ; — les Bogomiles.
9° Le refus de vénérer les images et la croix : Leutard, de Vertus, l. c. ; — Cathares d'Arras ; l. c, ; — les Bogomiles.
SUR LES VERSIONS I>E LA BIBLE ET SUR LES LIVRES APOCRVPUES REÇUS DANS LA SECTE.
I. Versions. — 1° Dans les Nouveaux Testaments cathares, usités en France et en Italie , l'Oraison dominicale se terminait par ces mots : « Car à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire à jamais » (Moneta , 445. Arch. de l'inquisit. de Carcassonne ; Doat, XXV, f°. 17). On sait que ces mots ne se trouvent pas dans la Vulgate ; les versions cathares n'ont donc pas été faites sur ce texte. Les mots cités se trouvent dans la version slave , faite par Cyrille et Méthodius sur des manuscrits grecs d'origine byzantine (Dobrowsky, Ueber die slavische Uebersetzung des Neuen Testaments, 459, 464 ; Griesbach, Comment, criticus, I, 68 etsuiv.).
2° Pour prouver que Jésus-Christ est une créature , les Cathares citaient le passage Proverbes VIII, 22 (Moneta, 255). Il faut d'après cela qu'ils aient lu en cet endroit sxTiae au lieu de IxnfaaTo. Il était facile de confondre ces deux mots , quand on songe que très-probablement le r, était prononcé comme un t. Saint Jérôme etla Vulgate, adoptant la leçon ixTVjaaxo, introduite parles Septante, traduisent par « possedit me ,» tandis que les principaux manuscrits et beaucoup de Pères grecs ont l'xxtae.
Ces deux faits prouvent que les versions cathares ne sont pas faites sur le texte occidental, mais qu'elles se rattachent à des manuscrits grecs, et comme nous croyons devoir placer l'origine de la secte dans les pays slaves, il se peut très-bien que les versions italiennes et françaises aient été faites sur la version slave.
IL Apocryphes. — L'ancienne version éthiopienne de la Vision d'Isaïe lut publiée pour la première fois , et accompagnée d'une traduction latine et d'une traduction anglaise par le docteur Rich. Lawrence, Oxford, 4819, in-8°. L'ancienne version latine avait déjà été imprimée à Venise , en 1522, in-8°, avec d'autres opuscules ; voici le titre de ce recueil extrêmement rare : Liber gratiœ spiritualis revelationum B. Mechtildis virginis. Evangelium B. Nicodemi de passione Christi ac descensione ejus ad in-
feras. Epistola Lentuli ad Homanos de persunâ et effigie et rnoribus Christi. Visio Isaiœ prophetœ , trinitatis arcana et redemptionem generis humain manifestans , etc. Une preuve que cette version fut faite au moyen âge en Italie, c'est le mot honorantia (cap. VII, t. 9, p. 11, ed. Gieseler), de l'italien honoranza (comp. Ducange , III, 694). Il paraît qu'il y eut encore une autre version répandue en Italie ; des fragments en ont été publiés par Ang. Mai , dans sa Scriptorum veterum nova collectio e Vaticanis codicibus édita; Rome, 1824, in-4°; III, II, 238 et suiv. La version , déjà publiée en 1522, fut de nouveau publiée par le professeur Gieseler, avec une introduction , des notes et les fragments de Mai', Gœtting., 1832, in-4°; par le professeur Engelhardt, qui y ajouta la traduction latine de Lawrence, dans ses Kirchengeschichtliche Abhandlungen, 209 et suiv. ; et par le professeur Gfrœrer, avec les notes et la traduction de Lawrence et les fragments de Mai , dans son recueil des Prophetœ veteres pseudepigraphi ; Stuttg., 1840, in-8°, p. 1 et suiv. Nous nous servons de l'édition de Gieseler.
A la bibliothèque de Saint-Marc a Venise on conserve un manuscrit grec du seizième siècle , sous le titre de Narratio apocrypha de interrogationibus sancti Johannis et de responsionibus Christi Domini. C'est sans nul doute l'original dont une version latine se trouve aux archives de l'inquisition de Carcassonne; Doat, XXXVI. fol. 26 et suiv., en donne une copie. A la fin de cette version on lit la note : Hoc est secretum Hœreticorum de Concorezio, portatum de Bulgarià Nazario suo Episcopo , plénum erroribus. C'est d'après le manuscrit de Carcassonne que la pièce a été publiée par Benoist, I , Preuves, 283 et suiv. Thilo l'a insérée dans son Codex apocryphus Novi Testamenti , 1 , 884 et suiv.
Dans les documents du moyen âge , les Cathares sont fréquemment désignés sous des noms divers. Cette diversité a été pour quelques auteurs postérieurs une raison pour admettre autant de sectes différentes qu'on rencontre de noms ; mais la simple comparaison des doctrines et le rapprochement des faits suffiraient pour prouver qu'il s'agit toujours de la même hérésie, si les auteurs contemporains eux-mêmes ne disaient pas
maintes fois que tous ces noms n'appartiennent qu'à une seule et môme secte. L'origine de ces dénominations diverses est en partie obscure ; on n'a pas toujours été d'accord sur la manière de les expliquer j il importe donc de les soumettre à notre examen i.
1° Cathares. Nous n'avons pas rencontré ce nom avant la seconde moitié du douzième siècle; Eckbert est le premier qui s'en serve; selon lui, c'était le nom usité en Allemagne : « Hos nostra Germania Catharos. . . appellat , » p. 898. On le retrouve en ce pays encore au treizième siècle : «Dicuntur... a Theutonicis Kathari ; » Steph. de Bellavillà , 90. Suivant le concile duLatran, de 1479 (can. 27, Mansi, XXII, 232), et suivant Innocent III (Lib. X, ep. 54 ; Baluz., II, 26), il était très-commun en Italie; Reinerius et Monéta n'en emploient pas d'autre; au commencement du treizième siècle on le connaissait en France (Chronol. Roberti Altissiod., 240) , où cependant il ne paraît pas avoir été d'un usage très-fréquent.
Ce nom de Cathares est sans doute celui que la secte elle-même s'est primitivement donné; dérivé du grec, il remonte jusqu'à l'origine de cette hérésie dans des couvents gréco-slaves; il désignait ceux qui dans l'Occident s'appelaient les parfaits par excellence , il indiquait leur prétention à la pureté morale, à la sainteté au milieu d'un monde souillé de vices2. En Italie , Catkari se prononçait Cazari ou Gazari : « dicuntur a Lombardis Gazari ; » (Steph. de Bellavillà, 90; Muratori, Antiquit. ital. , V, 124- 427). Muratori pense que le peuple a ainsi corrompu par dérision le nom qu'ils se donnaient eux-mêmes (Scriptt. rer. Italie ., IX, 475). C'est une erreur ; cette forme s'explique tout naturellement par la prononciation du 6 grec3. Cette prononciation donna lieu en Allemagne au mot de Ketzer, par lequel on finit par désigner en ce pays tous les hérétiques en général4.
Nous ne pouvons nous empêcher de dire un mot des étymologies singulières que plusieurs écrivains ont données du nom de Cathares, étymolo-
1 Comp. sur tous ce3 noms les explications, en partie incomplètes, d'Csserius, 106 et suiv. , de Riesling, et surtout de Jas, 32 et suiv.
2 C'est déjà l'opinion d'Eckbert, goo, 904; de Trithemius, Annales Hirsaug. , I, 45o ; et plus tard de Ricchini, XIII ; de Fuslin, I, 3g, etc.
3 Lami, II, 480, est également de cet avis
t Oberlin, 780; J. Grimm,sur Berthold, 2x7. Le jésuite Gretser, p. 9, assure que le mot allemand Ketzer est le mot primitif ea: quo latine scribentes Catharos procuderunt. Riesling, p. 19, partage cette opinion bizarre; selon lui Ketzer vient d'un certain verbe allemand katlen, signifiant secare, scindere, parce que les hérétiques Ecclesiam in partes scindunt et quasi sécant; de Ketzer les latins auraient alors fait Catharus. Ce nom passa aussi dans la langue polonaise, Kacerz, dans celle de la Bohême, Kacyr, etc.
gies qui attestent autant d'ignorance que de haine fanatique et crédule pour les hérétiques. Suivant maître Alain (p. 441) «dicuntur Catuari, id est difjluentes per vitia, a Catiia quod est fluctus ; vel Cathari , quasi casti, quia se justos et castos faciunt ; vel Catari dicuntur a Cato, quia osculantur posteriora cati, in cujus specie , ut dicunt , apparet eis Lucifer. » Le franciscain bavarois Berthold (p. 302) dérive le mot Ketzer de Katze, chat, parce que, dit-il, à l'exemple de ces animaux , les hérétiques s'insinuent par des caresses pour mieux surprendre ceux qu'ils veulent perdre. Ces absurdités que l'on peut excuser jusqu'à un certain point chez des moines du treizième siècle, ont trouvé un partisan dans un des rédacteurs des Actes des saints. Le révérend père Henschen dit (Acta SS., 48 avril, p. 595) que le nom de Cathares vient du mot allemand Kater, matou . et qu'il a été donné aux hérétiques à cause de leurs réunions nocturnes : « Credibilius est, a vulgo germanico propter nocturnas coitiones , contumeliœ causà, dictas Katers, id est fêles seu lémures. » Ce qui est plus étonnant que ces explications aventureuses, c'est que l'étymologie la plus naturelle, la plus conforme au sens du système cathare et à l'histoire, ait été rejetée par un des plus savants historiens de l'Église, par Mosheim. Dans son Versuch einer Ketzer -geschichte , p. 357 et suiv., cet écrivain fait de grands efforts d'érudition pour rechercher l'origine du nom de Cathares; il rejette toutes les opinions proposées jusqu'à lui pour s'arrêter à une nouvelle, qui , tout ingénieuse qu'elle est, ne peut pas se fonder sur des données historiques. Prenant la forme Gazari pour la forme primitive, et celle de Cathari pour la forme corrompue, il croit que le nom vient de la Gazarie ou Chazarie , l'ancienne Chersonèse taurique, plus tard la petite Tartarie ou presqu'île de Crimée. Déjà Usserius (p. 228) avait pensé que le nom de Chazares devait être dérivé du nom d'un peuple; Riesling (p. 20) voulait chercher ce peuple, non pas en Orient, mais en France; selon lui les Gazari étaient les habitants d'un certain lieu non loin de Toulouse, appelé Gazère, mais parfaitement inconnu. Plusieurs historiens modernes sont revenus à l'opinion de Mosheim ; Néander surtout (V, 760) ne veut pas que l'on confonde les Cathares avec les Gazares, ces derniers étant originaires delà Crimée. Mais rien du tout ne prouve qu'il y ait eu des dualistes cathares en ces contrées ; Mosheim lui-même se voit forcé d'avouer qu'on ne peut que le supposer, à cause du voisinage de la Gazarie avec la Thrace. Et puis, comment ces Gazares seraient-ils venus en Italie , s'établir à côté des Cathares, avec les mêmes doctrines et le même culte? qu'est-ce qui les distinguait? Pourquoi donc compliquer encore davantage et sans aucune raison historique , une histoire dont les origines n'ont pas besoin qu'on en augmente l'obscurité? pourquoi
surtout se refuser a admettre une explication qui a l'avantage d'être naturelle et simple ?
2° Patarins. Ce nom , donné aux Cathares, ne se rencontre pas avant la seconde moitié du douzième siècle; en 1179, le concile du Latran s'en sert : «quos... alii Patrin os vocant» (can. 27, Mansi, XXII, 232) ) 5 et en 1207, Innocent III : «qui se... Paterenos appellantï> (Lib. X, ep. 54; Baluz., II, 26). Au treizième siècle il devint en Italie très-commun (voy. la Disputatio inter Catholicum et Patarenum) ; il finit par y être pris pour synonyme d'hérétique en général ; on s'en servait même encore au quatorzième siècle pour désigner les adversaires politiques du pape, les Gibelins1. Il était écrit de différentes manières: Patrini, Paterini, Patereni , Patareni, Patharistœ , Patarelli, Patarœi, etc. Transporté en France dès le commencement du treizième siècle (Chronol. Roberti Altissiod., 249; Steph. de Bellavillà , 86; Ducange, V, 158), on lui donna la forme de Paterins, Patelins, Patalins, etc. Il passa même en Bosnie , où on l'employait encore au quatorzième siècle (Ranzanus , 577) . L'origine en est assez obscure ; on a essayé de l'expliquer de différentes manières. Ducange (V, 137) cite un passage d'une chronique italienne, où les Patarins sont dérivés d'un certain Paternus Romanus , qui aurait répandu son hérésie en Bosnie et en Italie; si cet individu a réellement existé , le nom de Paternus aurait dû donner lieu plutôt à Paterniani qu'à Patareni ou Paterini ; il se peut aussi que Paternus Romanus ne signifie autre chose que Pater enus Romanus, un Patarin de Rome. Quelques auteurs ont prétendu qu'on appelait les Cathares de ce nom , parce qu'ils n'adoraient que le Père (voy. Kiesling, 25). Voici l'explication qui nous paraît la plus naturelle. Le terme de Patarins paraît pour la première fois vers le milieu du onzième siècle; c'est vers cette époque , qu'au dire posi tif de quelques auteurs contemporains , il fut imaginé pour désigner d'abord les partisans du diacre milanais Ariald , adversaire fanatique du mariage des prêtres, et auteur de troubles et de révoltes contre les clercs mariés ; ceux qui lui adhéraient, furent appelés ironiquement et par suite d'un hasard Paterins : «Ironice,... non industrià, sed casu » (Arnulphus, Hist. mediol., 59). Plus tard le même nom fut donné aux partisans de Grégoire VII par ses adversaires , qui appliquèrent à tous les défenseurs du célibat des prêtres, le terme injurieux inventé par le peuple de Milan2. Les contem-
1 Bitggiolini et Krone prétendent, mais à tort, que c'est le nom particulier des partisans de Dolcino; il est vrai qu'on appelait quelquefois ces derniers Patarins, mais ce fut à l'époque où ce nom avait déjà reçu une signification plus étendue.
2 Si quis esset qui Gregorio communicant,*., hic hœreticus, dcstiuctov l egni,... cl
porains expliquèrent ce nom d'une manière assez singulière; le chroniqueur Arnoulphe le dérive du grec Pathos, quod latine dicitur perturbatio , a cause des troubles suscités par Ariald; Hugues de Flavigny pense, et Ducange (V, 157) le pense avec lui, que les adhérents de Grégoire VII ont été appelés ainsi, parce qu'ils donnaient à ce pape le nom de Pater. L'explication des Bénédictins , dans leurs additions au glossaire de Ducange, nous parait être la seule vraie; suivant eux les partisans d' Ariald se réunissaient en 1058 à Milan dans un endroit mal famé , appelé Pataria ; de là le peuple , qui préférait encore les prêtres mariés aux célibataires, leur donna par dérision le surnom de Patarins. Par une transition facile , le môme surnom fut donné dès lors non-seulement aux partisans de Grégoire VII , qui avait défendu à jamais le mariage des prêtres , mais aussi aux Cathares , qui condamnaient le mariage en général ; cette partie de leur doctrine était une de celles qui frappaient le plus l'esprit de la foule. Le quartier de la Pataria était celui des chiffonniers et des fripiers; encore vers 1276 ces industriels s'appelaient Patari dans plusieurs villes italiennes , comme à Milan , a Parme , à Pavie ; à Pavie ils formaient même une Corporation ayant ses statuts particuliers (Krone, 21 , note cinquième). A Rimini il y avait une rue des Patarins, vicus Patarinia; il y a encore aujourd'hui dans quelques villes de l'Italie des rues ou quartiers de ce nom ; au dernier siècle la Pattaria ou Contrada de' Pattari à Milan existait encore (Krone, l. c. Ducange, V, 137). Ce mot venait d'une expression particulière aux patois méridionaux , pâtes, signifiant vieux linge (Pierquin, 72).
Cette opinion a été adoptée par plusieurs des principaux historiens du dernier siècle et de nos jours1. 11 paraît que vers le commencement du treizième siècle les Cathares d'Italie adoptèrent eux-mêmes le nom de Patarins, et que, n'en connaissant pas l'origine, ils l'interprétèrent en leur faveur ; nous nous appelons Patarins, disaient-ils dès lors, parce que nous sommes exposés tous les jours a pâtir pour notre foi, et à laisser notre vie
quodarn adinventitio nornine Paterinus dicebatur. Hugo Flaviniae., 228. Benzo, évêque d'Albc, en Italie, partisan ardent de l'empereur Henri IV, dit d'Alexandre II, que c'est lui qui primitùs Païariam invenit; et de Grégoire VII : congregavit Païariisos ex <viis et sepibus, et replevit totam terrant urticis et vepribus. Qui dicebant non est templum, non est sacerdolium, nuptiarum improbabant stabile negolium. (Panegjricus in Henricum IV, p. io34, 1064).
1 Muratori, Antiquit. ital. , V, 84 et suiv. Fiislin , I, 45. Mosheim , Institut hist. eccles. anliq. et récent., 352, note m. Giescler, Dissertât, sur Reine ri us, 17 Voy. aussi Jas, 37, et Rcttberg, dans Er£h et Grubcr, Allgemeine Encjclop., sect. llf . t. XIII, p. 260.
pour elle : In exemplum martyrum, qui pro fide catholicà martyria subierunt , Patarenos 5e nominant, velut expositos passioni (Loi de Frédéric II, an. 1224; Mansi, XXIII, 5881). Cette explication, qui a séduit même quelques auteurs modernes , ne peut se justifier ni historiquement , ni grammaticalement. Suivant quelques écrivains, comme Allix, Blair , Muston, etc., le nom de Patarins ne doit désigner que les Vaudois d'Italie ; c'est une erreur, réfutée par tous les anciens documents; les dualistes sont indifféremment appelés Cathares ou Patarins , et toujours expressément distingués des Vaudois.
3° Poblicans. C'est le nom que les Cathares ont eu surtout dans le nord de la France et en Angleterre , depuis le milieu du douzième siècle ; en 1 167 : « Deonariiseu Publicani ; » Hist. Vizeliac. Monast., 343 ; en 1179 : « Quos alii Publicanos vocant ; » concile du Latran, Mansi XXII, 232; à l'année 1180 : « Illorum quos Publicanos, vel... Populicanos vocant, hœresis; » Chronol. Roberti Altissiod., 248; « Quos Popelicanos vulgari nomine dicun t ;» Guill. Brito, 102; Albericus, II, 420; — « Gallice etiam dicuntur ab aliquibus Popelicant ;» Steph. de Bellavillà, 90; — « Merveille est cornent homs devient Popelicans ; » Roman de Chantepleure , ms. , chez Ducange, V, 350. — En Angleterre: Guill. Neubrig. , 155; Radulph. Coggeshale, 92.
Ce nom fut introduit sans doute par les croisés qui , ayant trouvé en Grèce et en Asie des Pauliciens , donnèrent, à leur retour en Occident , le même nom aux dualistes cathares , qu'ils confondaient avec les dualistes orientaux. HauXtxiavot ou IlauAtxavoi était prononcé parles Grecs Pawlikani , dont les Français ont pu faire facilement Poblicans , lequel nom n'est ainsi que la prononciation française de Pauliciens. Cela est prouvé par Villehardouin (chez Buchon , III, 156) , qui appelle les Pauliciens qu'il avait rencontrés en Orient, Popelicans; par Tudebod (Hist. de Hierosolymit. itinere y chez Duchesne, IV, 782), qui les appelle Publicani. Cette explication du nom de Poblicans donné aux Cathares , est celle de Ducange (V, 350) ; de Mosheim (Institut, hist. eccles., 380) ; de Mailland (91). Ce dernier auteur a voulu en inférer que les Cathares ont été identiques avec les Pauliciens ; mais outre qu'il faudrait prouver qu'ils se sont eux-mêmes
1 De la loi de Frédéric II cela passa dans les Assises de Charles Ier de Sicile : Li vice de ceaus sont coneu en leur anciens nons , et ne <vueulent mie qu'ils soient appelé par leur propres nons, mais s'appellent PateRINS, par aucune excellence, et entendent que P utérins 'vaut autant corne chose abandonnée à souffrir yassion en l'essemble des martyrs, qui souf rirent forment pour la sainte foy. Chez Ducange, V, i37« Cette opinion fut adoptée par Riesling, p. 9.2, et même pàf Stamondi, Hist. de- France, VI, 570.
donné ce nom avant les croisades, il faudrait aussi démontrer l'identité de la doctrine, et l'un est aussi impossible que l'autre.
D'Argentré (I, 81) dérive assez bizarrement le nom de Poblicans de la Novempopulanie ; d'autres, comme Jas (35), et Hahn (54), pensent que c'est un sobriquet donné a des hérétiques qui n'étaient en général que des hommes du peuple, populicani ; d'autres encore , comme Néander (V, 761), s'imaginent que c'est une allusion aux publicains de mauvaise vie, dont il est parlé dans les Évangiles1. Toutes ces opinions sont démontrées fausses par les passages des historiens des croisades, qui ont appelé Poblicans les Pauliciens.
En Flandre les Cathares étaient appelés au douzième et au treizième siècle, Piphles ou Piphiles ; en 1157: «De Piphilis» (Concile de Reims; Mansi, XXI, 843) ; en 1165 : «Hos . . . Flandria Piphiles . . . appellat » (Eckbert 898) ; p. 911 il dit Piphiles; en 1236 : «... quos quidam vocabant... Piflos » (Chron. S.Medardi, 491). H. Schmid (437), Hahn (51), etc., ont cru devoir dériver ce nom du mot allemand Pobel, populace2; il nous paraît plutôt que ce n'est qu'une corruption de Poblicans.
Dans l'Histoire du monastère de Vézelay , publiée par D'Achéry , on trouve le nom de Deonarii seu Poblicani; dans la seconde édition du Spicilége (II, 560), Deonarii est corrigé par Telonarii; Dom Bouqjet (XII, 343) a rétabli la première forme3, quoiqu'on n'en sache pas le sens. Il se peut que Deonarii soit corrompu pour Telonarii, et que ce nom soit une interprétation tentée par l'historien de Vézelay, lequel, ne connaissant ni le sens ni l'origine du mot de Poblican , crut que c'était synonyme de publicain ou péager, et désignait des gens réprouvés.
4° En France , tant dans le Midi que dans le Nord, et surtout au douzième siècle, les Cathares étaient fréquemment appelés Tisserands, Texerants , à cause du grand nombre de partisans que la secte avait parmi les ouvriers exerçant ce métier. «Textores» (Gaufridi Epist., in S. Bern. Opp. II, 1208). «Hos... Gallia Texerant, ab usu texendi, appellat» (Eckbertus 898).
5° Au commencement du treizième siècle il y avait en Italie des Cathares auxquels on donnait le nom de SperonistjE (voy. la loi de Frédéric II, an. 1224, chez Mansi, XXIII , 590); de là ce nom passa dans l'ouvrage d'Etienne de Belleville (p. 86), et dans les sermons du moine Berthold ,
1 Néander admet d'ailleurs toutes les opinions à la fois sur l'origine du nom de Poblicans.
' Schmid croit que Poblicans vient du latin Publicani, pur quoi on a voulu rendre Piphli : c'est aller à rebours.
•* Ducange, II, 8o3, n'a pas la variante.
lequel en fit Sporer (p. 302). Gieseler (II, II, 597, note f) suppose que ce nom vient d'un métier (faiseur d'éperons) . de même qu'on appelait les Cathares Tisserands. Il est plus naturel d'admettre que les Cathares, ainsi appelés, étaient des adhérents particuliers de l'évêque Robert de Sperone, au douzième siècle. Le nom de Sperone se retrouve encore au seizième siècle en Italie ; les Dialogues, publiés en 1546 à Venise, par Sperone Speroni, furent mis à l'index par l'inquisition (Index librorum prohibit., Genève, 1619, in- 4°, p. 761). Selon Léger (1 , 155) , Robert de Sperone aurait été le disciple et le continuateur d'Arnauld de Brescia. Cette assertion n'est fondée sur aucune donnée historique. Comme l'Église cathare française en Italie , dont Robert de Sperone était évêque , revint avec lui au dualisme absolu , on peut admettre que le nom de Spéronistes dût désigner ceux des membres de cette Église qui restèrent fidèles à ce système , lorsque plus tard elle adopta quelques opinions de la branche de Bagnolo.
6° Bulgares. Ce nom, qui à plusieurs historiens a servi de principale preuve en faveur de l'origine slave ou au moins orientale du catharisme , n'a été employé ni avant le treizième siècle, ni ailleurs qu'en France. Il fut apporté en ce pays sans doute par des croisés qui , en Thrace et en Bulgarie, avaient rencontré des hérétiques professant les dogmes dualistes ; il devint plus général, lorsqu'on eut connaissance des relations que les Cathares slaves cherchaient à rétablir avec ceux du Languedoc. « Burgari, quia latibulum eorum spéciale est in Burgaria» (Steph. de Bellavilla, 86, 90); « Bulgarorum hœresis )) (Chronol. Roberti Altissiod., 274); «...Cels de Bolgaria...» (Guill. de ïudèle, p. 4, v. 45) ; « Quos quidam vocabant Bulgaros...» [Chron. S. Medardi, 491); «Bulgri sive Bulgari » (Albericus, II, 569). Le nom de Bulgare, contracté et corrompu en Bougre devint très- commun eu France. «Bugares... Bugre...» (Matth Paris, 236). « Bogri » {Chron. Lobiense , 1427). Les Bougres en Aubigeois ( Vie de saint Louis , par le confesseur de la reine Marguerite , chez Bouquet, XX, 63). Villehardouin (chezBuchon, III, 172, etc.) avait déjà appelé la Bulgarie Bougrie (voy. aussi Ducange, I, 800, 801). De même que Patarin en Italie, Bougre finit par désigner les hérétiques en général, et de même qu'au mot Ketzer, en Allemagne, et au mot Vaudois, en France, on lui donna quelquefois un sens plus détestable encore , en s'en servant pour qualifier un crime horrible et contre nature ; on voulait que le même mot flétrît à la fois l'excès le plus honteux que l'homme pût commettre et le refus de croire au catholicisme1.
' ...Se aucuns est souspeconneux de bougueiue ... Établissements selon l'usage de Paris. Ordonn. des rois de France, I, I75,cbap. 85. Ici le mot nous paraît synonyme d'hérétiques en général, Dans la supplication du peuple de France au roi contre
7° Nous avons parlé dans l'exposition de la doctrine , tant du nom de Bonshommes , par lequel le peuple désignait les parfaits et que les écrivains catholiques appliquaient quelquefois à la secte tout entière, que de celui d'Hérétiques par excellence, par lequel dans le midi de la France on distinguait les Cathares des Vaudois. Quant au nom d'Albigeois, que plusieurs auteurs postérieurs étendent aux Cathares de tous les pays, il se trouve pour la première fois chez le moine Gaufrid , auteur de la Chronique du monastère de Vigeois , et vivant vers la fin du douzième siècle. Il s'en sert à l'année 1181 (p. 448), pour désigner les Cathares du pays albigeois1. Ce nom ne devint général que depuis le commencement du treizième siècle, surtout depuis la croisade ; à cette époque on s'habitua à appeler Albigeois tous les adversaires des croisés : Cathares , Vaudois , catholiques ; on le lit, parce que sous le nom d'Albigeois on comprenait une grande partie de la France méridionale2. Plus tard ce nom fut réservé aux seuls Cathares que parfois on se bornait aussi à appeler les hérétiques toulousains ou provençaux.
8° Un nom particulier se trouve dans la Chronique de Lambert Petit , moine de Liège, à l'année 1210 (p. 37), Hœresis Abnoitarum. Jas (p. 31) croit que cela vient de Ebionitœ et que ce sont les Pasagiens ; mais ce qui est dit de cette hérésie prouve qu'il s'agit de Cathares. A moins que Abnoitœ ne soit une erreur de copiste, nous ignorons ce que pourrait signifier ce nom.
9° En Allemagne il y avait au treizième siècle un parti hérétique, appelé les Runcariens . Runcarii (addit. à Reinerius , chez Gretser, 27; manuscrit d'Yvonetus, à la Bibliothèque de Strasbourg, cod. C, 30) ; Runcharii (ibid., cod. A, 178) ; Rungarii (ibid., cod. B, 174) ; Runcari (Petrus de Pilichdorf, 315) ; Runkeler (Berthold, 302). Ils paraissent avoir été des Cathares3; les Vaudois les réprouvaient: Waldenses reprobant, imo
Boniface VIII (Bulaeus, IV, i5), ce pape est appelé hérétique et Boulgare , et le roi «défenseur de la foy, destructeur des Boulgres » (Ducange, 1, 8oi).
1 Comp. Vaisselle III, note i3, p. 553 et suiv., et Jas, 69 et suiv.
2 Dicli sunt Albigenses , propter hoc , quia illam partent Provincial , quœ est versus Tolosam et Agennensem urbem, circa fluviurn Albam, primo in Provincih infecerunt. Steph. de Bellavillà , go.
3 On sait très-peu sur les doctrines des Runcariens , et ce que l'on en sait est assez, contradictoire. L'interpolatcur de Reinerius dit, p. 3o , que Rumcvrit in magna parte concordant cum Patrinis, nisi quod dicunt (scil Patrini) quod a cingulo deorsum non committatur mortale peccatum (Mat. XY, 19); ...item quia nolunt mentiri; ideo nunquam dant rectas responsiones,... utuntur œquivalenliis et aliis fallaciis... Unde magna cautela habenda est in eorum responsionibus. Suivant un traite des hérésies, manuscrit à la Bibliothèque de Strasbourg, cod B, 174, f° 47b, ils auraient
nauseant Runcaros (Petr. de Pilichdorf, l. c). Quant à l'origine de ce nom , nous ne saurions en parler avec certitude. L'interpolateur allemand de Reinerius Sacchoni dit seulement : vocantur Runcarii a villà (p. 40). Comme la loi de Frédéric II contre les sectes (Mansi XXIII , 590) les appelle Roncaroli, Gretser en a conclu (p. 11) que le nom vient du bourg âeRoncali près de Plaisance. Gieseler, au contraire, penche à croire (II, II , 597 , note f) qu'il dérive de quelque village allemand nommé Runkel. Jacques Grimm enfin, sur Berthold (p. 215), voudrait le ramener à la coutume de quelques hérétiques d'Allemagne de porter des poignards ; l'ancien mot germanique Runco signifiait coutelas.