II
CiUPlTHE n.
CHAPITHE IL
CAUTlOfr DE f^^SOHME. FMCHÉ. HtJ LTIFLICATIÛIT DU ÀVCS.
En ce qui concerne la création de Thooime , la doctrine des dualistes mitigés est essentietlement différente de celle des dualistes absolus. Le Tond de cette doctrine est la création par le démon d'un premier homme, auquel Dieu conimuniqua une âme douée de libre arbitre^, et qni ne fil usage de cette liberté que pour pécher. Ces éléments que, malgré la réprobation de TAncien Testament, ce parti essayait de rattacher aux récits de la Genèse, se retrouvent dans les différeots mythes qui paraisseut avoir eu cours chez ces Cathares, et qui devaient symboliser les faits primitifs. Les uns disaient qu'Adam avait été un ange, envoyé par Dieu pour voir comment Lucifer formait et distinguait les êtres; le démon, plein de colère, se saisit de lui et renferma dans un corps fait de limon, en lui disant: rends ce que tu dois, c'est-k-dire soumets-toi k la matière. Adam se jeta à ses pieds , le supplia d'avoir pitié de lui et de te délivrer de sa prison ignoble ; il lui promit même de se mettre entièrement à son service. Mais le démon refusa sa prière, et le força de lui payer toute sa dette, c'est^^ire d'accomplir avec Eve l'œuvre de la ebair. Cela doit être une interprétation d'une partie de la parabole du débiteur, racontée chez S. Matth. XVITI, 28 et suiv. ^ On interprétait dans un sens analogue la parabole du Samaritain (S. Luc X, 30 et suiv.) ; Thomme qui descend de Jérusalem pour se rendre à Jéricho est l'ange Adam descendu de la Jérusalem céleste; les brigands entre les mains desquels il tombe , sont les serviteurs du démon ; les blessures qu'ils lui font sont les péchés
^ Ponuni liberum urbiirium, Moiteta, U»
CRÉATION DE l'hOMME. PÉCHÉ. 67
auxquels ils l'entraineDl^ le prêtre et le lévite qui passent auprès de lui sans miséricorde, sont Melchisédec et Aaron , incapables de le sauver ^ le bon Samaritain enfin est le Christs
Selon d'autres, le démon, après avoir fait débrouiller le chaos par ses anges, forma de limon deux corps d'hommes; mais il essaya en vain pendant de longues années de leur donner la vie; finalement il se décida k reparaître devant le trône de Dieu , et k lui demander deux anges pour animer ces corps. L'ange du troisième ciel et celui du deuxième, depuis longtemps tourmentés du désir secret de partager la puissance de Lucifer, prièrent Dieu de les laisser partir, promettant un prompt retour. Dieu , pour les punir sans doute, ne s'opposa pas k leur départ , mais leur donna le conseil de ne pas s'endormir, afin de ne pas oublier le chemin pour revenir au ciel; s'ils s'endormaient , ajouta-t-il, il ne viendrait les rappeler qu'après un temps de sept mille ans. Les deux anges se hâtèrent de partir; bientôt le démon les fit tomber dans un profond sommeil , pendant lequel il les enferma dans des corps; l'ange du troisième ciel devint Adam, celui du deuxième devint Eve. En se réveillant, les deux anges pleurèrent de se voir bannis des cieux et enfermés dans des formes mortelles. C'est alors que, pour leur faire oublier leur patrie céleste , le démon fit le paradis et y introduisit ses deux captifs, qu'il résolut de s'asservir a jamais par de nou< vellesruses^.
Parmi le peuple enfin, l'on rencontre quelques fables d'une couleur beaucoup moins poétique. Même dans les contrées où dominait le dualisme absolu , l'imagination populaire se
1 Moneta, 110 ; Bonacursus, 208; Reinerias, 1773. Ils le servaient aussi de la parabole de Tenfant prodigue ; le fils atné était le démon , le fils cadet range Adam. Moneta, 115.
^Evang, Joh.y chez Benoist, I, 287, 288; Moneta, 111, 114; Disputatio, 1719.
m CHAPITRE II.
nourrissait au hasard de tnylhes analogues à ceux que nous venons de rapporter ^ seulement elle se les représeniait avec des traits plus grossiers , et auxquels chacun se croyait en droit d'ajouter ses propres fantaisies. C'est ainsi que parini les croyants de France il y en avait qui racontaient que le diable, ayant fait le corps de l'homme d'argile, et ayant demandé que Dieu lui donnât une àme, Dieu répondit : Si tu le fais d'argile , il sera plus fort que moi et que toi , fais-le donc du limon de la mer ; le diable suivit ce conseil ^ alors Dieu lui donna une àme en disant ; C'est bien comme cela , car il ne sera ni trop fort, ni trop faible*. D'autres s'imaginaient la chose de la manière suivante : Lucifer ayant formé le corps, Dieu, pour Itii faire sentir sa faiblesse, lui dit : Voyons si tu pourras le faire parler ^ le diable l'essaya en vain, et se vit forcé de demander a Dieu une âme; alors Dieu souDIa dans la bouche de Thomme, qui immédiatement fli un saul et cria au diable ^ Maintenant je ne suis plus k toi^. Un point commun en tous ces mythes, c'est queFâme n'est pas une créature du démon , mais de Dieu ; Topinion la plus accréditée était que les âmes des premiers hommes ont été des anges. Le démon les enferma dans des corps matériels, pour les empêcher de s'en retourner au ciel ] mais il fallut aussi un moyen de les enchaîner h perpétuité au monde mauvais; ce moyen , le démon crut le trouver dans la propagation du genre humain par l'union des sexes. Par Eve il se proposa de séduire Adam ; il voulut les faire pécher tous les deux , afin de les rendre ainsi a jamais ses esclaves , et de les ravir au monde céleste. Les ayant donc introduits dans son faux paradis, et leur ayant défendu, pour mieux les escîter, de manger de l'arbre de la science , ii entra lui-même dans un serpent, et commença par séduire la femme; de là l'éveil
^ Actei de t'inquiiit. de Carcai^onm , 1S45 ; VaisseUe , UI , preures , '^Àetet de l'fnquinl. de TouhtiMe^ ilTS ; 0oal, XXV, î^' 39, 59.
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de la mauvaise volonté, de la concapiscence charnelle et ses suites. Suivant le dualisme mitigé , la pomme dérendue n'a pas été autre chose que le commerce de l'homme avec la femme ^ Quoique cette défense eût été faite par une ruse du démonj, la secte la croyait cependant conforme à la volonté de Dieu, lequel ne pouvait pas désirer la propagation d'êtres soumis il son adversaire. Le démon savait cela^ il savait que Dieu aurait défendu au premier couple de goûter du fruit fatal; il eut donc Tair de le leur défendre lui-même, afin d'être plus sûr de son triomphe, quand à leur péché charnel, Adam et Eve ajouteraient celui de la désobéissance. Le péché de la chair, la <( fornicatio carnalis » est le vrai péché originel^; c'est le plus grand de tous, car non-seulement il a été commis par un effet du libre arbitre^, et constitue ainsi une révolte volontaire de Tàme contre Dieu ; mais il est aussi le moyen de perpétuer unarace mauvaise , et d'agrandir ainsi le règne du démon. '
 la fin du douzième siècle quelques partisans du dualisme mitigé en Italie croyaient qu'après avoir formé Eve , le démon eut lui-même commerce avec elle , et que Gain fut leur fils^; du sang de celui-ci naquirent les chiens, dont le fidèle attachement aux hommes doit prouver qu'ils sont d'origine humaine^. On a voulu trouver en cela «une réminiscence de traditions égyptiennes sur ces cynocéphales qui jouaient un rôle dans la mythologie et dans l'astronomie des bords du Nil,)) et on a ajouté que ces idées n'ont pu être transmises aux Cathares que par des Gnostiques^. Nous n'y voyons qu'une fable grossière, inventée par quelque imagination ca-
« Eckberlus, 904; Bonacarsus, 208; Moneta, H1 ; Disputatio, 1710; Actes de l'InquUit. de Carcassonne, 1247 ; Doat, XXII, fo 94. 2 Moneta, 111. — 3 Ibid., 110.
^ On a TU ane opinion analogue chez les Bogomiles. fi Bonacursus, 208.
^ M aUer, Histoire critique du gnostidsmet III, 268.
îft CHAPITRE IT.
ithare, et se raltaehani d'autant moins au gaosticisme et !i
rÉgyple, qu'elle n'a pas régne généralement dans la secte ^
[il n'y a qu'un seul auteur qui en parle, et comme elle ne
joue aucun rôle quelconque dans le système , il nous paraît
[fort probable qu'elle n'a été qu'une opinion locale et passa-
îgère. En revanche, l'opinion que les filles d'Eve eurent com-
rmerce avec les démons, et donnèrent naissance aux géants <,
paraît avoir été plus répandue ] on la fondait sur un passage
^de la Genèse^, les Bogomiles l'enseignaient comme les Ca-
^ thares occidentaux ; Jean de Lugio lui-même lui donna une
place dans son système , tout en la modifiant ^^ c'était en gé-i
Béral un mythe qui convenait parfaitement à ces imagina^
tions du moyen âge , qui faisaient jouer aux géants un rôle
si eonsidérable dans tontes les traditions et dans toutes les
l épopées.
Il n'est pas nécessaire, at)rès tout ce qui vient d'être dit sur l'origine de Tespêce humaine, de rendre attentif d'une manière spéciale à la différence qui existe, quant h cette doctrine, entre le dualisme absolu et le dualisme mitigé. Cette différence est aussi claire qu'elle est essentielle. Selon le dualisme absolu , toutes les âmes sont descendues simultanément sur la terre et leur nombre n'augmente pas; selon le I dualisme mitigé , ît y a eu deux âmes premières , dont dérive tout le genre humain. Celte différence en a pour conséquence une autre non moins importante^ le dualisme absolu a du enseigner la transmigration des âmes k travers une série de corps, tandis que le dualisme mitigé, tout en admettant que les deux âmes primitives ont également passé par une série
1 Bonacursus, ÏOS,
' Genèse, IV, 4 Ces géanls €ognoverunt per dmmonêM patres muo9 diahotum omnia créasse. Unde dmbotus dolt^fts eo$ îsta seire^ dixil ■ Pcmiteî me fceisse homimm. Gen. VI, fî. Bonacursus, L c.
^ Selon Jea» de Lu^îo ce fureiU Ic.^ ÛU du Dieu bon qni eurent commorce avec les fiMes rfu démon. Reinerius, 1769.
CRÉATION DE l'hOMME. PÉCHÉ. 71
de corps avant de revenir au ciel S a dû chercher un moyen d'expliquer la multiplication de ces âmes. L'opinion qui avait prévalu dans la théologie scolastique du moyen âge , savoir que Dieu crée pour chaque nouveau corps une âme nouvelle, cette opinion ne pouvait concorder avec un système qui excluait Dieu de la conservation et du gouvernement du monde. Si Dieu consentait à créer une âme pour chaque corps que le démon fait naitre, ne serait-ce pas une approbation donnée à l'ouvrage de son adversaire? Si Dieu crée de nouvelles âmes, demandaient encore les Cathares, pourquoi crée-t-il tant d'âmes destinées k la perdition? S'il les crée pures, pourquoi lesloge-t-il dans des corps impurs, où elles seront soumises au péché et livrées au châtiment? Pourquoi ne retient-il pas auprès de lui les âmes innocentes , plutôt que de les abandonner an pouvoir du démon? Par ces considérations, les dualistes mitigés rejetaient le créatianisme comme contraire à la bonté et à la dignité de Dieu^; ils admettaient le traducianisme qu'avaient enseigné jadis TertuUien et la plus grande partie des docteurs occidentaux^, et que malgré l'autorité de ces souvenirs , on ne cessait de leur reprocher comme une hérésie. De même que la chair, disaient-ils, naît de la chair, l'âme nait de l'âme -, de même que pour le corps, il y a depuis le premier couple jusqu'à la fin du monde une
1 DiiptUatiOj 1719.
2 GeUe maDiére d'expliquer Tori^ne des âmes, enseignée déjà par Hilaire de Poitiers (Trcuitatus in Psalmtmi XCIy g 5; m opp.^ 236), par Théodoret (Fabulœ hœretie,, lib. Y, cap. 9; in opp., IV, 274), et par Léon le Grand {Bpist. XIV ad Turrib.; in opp., I, 702), avait fini par prédomi ner sar le tradacianisme, et était soutenue par saint Anselme {De concept. VirginiSy cap. 7; in opp , 99), par Pierre Lombard (Sentent, y lib. II, dist. i7,C; p. 194),etc.
3 Selon TertuUien Tâme du premier homme avait été de substance diyine, et c'est d'elle que dérivent toutes les autres; elles sont engendrées avec les corps. De anima, cap. 20; in opp.y 278. Suivant saint Jérôme (JSpist. 78 ad Marcellinum, in opp., lY, 642), c'était là l'opinion de la maxima pars Occidentalium. C'était aussi celle de Grégoire de Nysse.
72 CHAflTBE fil.
géûéralion non iiUerroinpue d'âmes^ qui toutes, (lar coDséquetit, proviennent des deux anges eufermés parle démon dans les corps d'Adam et d'Eve , et se rattachent ainsi à une origine. céleste^ C'est pour les dualistes mitigés une doctrine établiel par Jésus-Christ lui-même , lorsqu'il dit que ce qui est ué de hchair est chair, et ce qui est né de Tesprit est esprit (S, Jean m j 6)^ \ elle est d^ailleurs la seuleqiii, suivant eux , explique la transmission delà peccabilité; ils pensent que cette trans- [ mission ne se conçoit guère, si l'on n'admet pas que le prin- Icipe dans lequel réside la volonté pour le péché , c'est-à-dire Iràme, se transmet lui-même de père en fils^. Suivant Rei- »erius*5 il y avait un parti parmi les dualistes mitigés qui, au lieu d'adopter le traducianisme, avait conservé à cet endroit une opinion semblable à Tancienne doctrine du dualisme absolu; il est clair cependant que cette dernière doctrine est peu conforme à ce que le dualisme mitigé enseigne Uur Torigine de T humanité.
CHÀHTRË UL
s^fiKprmir, «j^tv&i &e jesus-chaisï.
Lorsque la période que Dieu avait assignée a Texil des deuï langes Adam et Eve fut écoulée, il prit des mesures pour les Vfamener à lui ^ il eut pitié en même temps des âmes des des- Icendautsdu premier couple, car quoique procréées contre sa
volonté, ces âmes ne sont pas entièrement mauvaises, elles [participent de la nature originairement bonne de leurs pa- ^rents primitifs. Dieu, qui jusque-là était demeuré une unité
absolue, résolut dès lors de se manifester aux hommes^ il
♦ EvangeL Joh., Ghet BenoisI, I, 2S9; Moneta , 110, i"!^; Reînerius, ' Idonela, 154; d'aulres {Passages dont ils se servent» voy. ibid*t 1^ et 3 Ibid., ISâ — * Roineriiis. 1774.