PARTIE MÉTAPHYSIQUE ET THÉOLOGIQUE . i i
toute éternité? Telle n'est pas la doctrine des Cathares. Us voient dans la création matérielle trop d'intention , pour ne pas l'attribuer k une cause intelligente; conformément au principe de l'analogie entre la cause et les effets , ils concluent des effets qui leur paraissent mauvais k une cause mauvaise, et ils enseignent que le monde, n'ayant pas pu/T être créé par un Dieu bon , doit avoir pour auteur un prin-U cipe mauvais. '
Cette doctrine d'un mauvais principe a été dès l'origine la croyance commune de tous les Cathares -, mais de bonne heure déjk il y eut sur la nature même de ce principe, deux opinions différentes parmi la secte ^ L'opinion la plus ancienne et la plus répandue a été que le mauvais principe est aussi absolu , aussi éternel que le bon ; à côté de ce dualisme absolu , on rencontre dès les premiers temps de la secte une tendance à le mitiger, par la doctrine que le mauvais esprit, d'abord créé bon , ne s'est séparé de Dieu que par un effet de son libre arbitre . Cependant, cette modification du principe fondamental, tout en ayant pour conséquence quelques autres changements dans la cosmogonie et dans la théologie cathares, n'a pas empêché le système ainsi modifié de conserver son caractère dualiste, et d'enseigner la même morale, le même ascétisnfe que le système primitif. Nous commencerons par exposer ce dernier système, le dualisme ou dithéisme absolu ] nous ferons suivre cette exposition de celle du dualisme modifié ou mitigé, tel qu'il s'est développé en Thrace et en Italie, et nous terminerons par les doctrines et les pratiques qui ont été communes aux deux branches, comme étant les conséquences du dualisme en général.
1 Eckbertas, 899; Bonacarsas, 208; Reinerios, 1768; Monéta, 2.
PREMIERE SECTION. — ddausios absolu.
A. 8T»TÈU e^NÉBAL DB LA 8BCTB.
CHAPITHE PREMIER.
LKS DBOZ PlIITCIPES XTEaNELS ; LU DEOX MORDU.
. Ce système, semblable en cela à l'antique dualisme de . i . rOrieut, part d'une opposition fondamentale^ éternelle f F-' . V" entre le bien et le mal. Il y a deux natures quiAe^ntéter-
nelleme nt contraire s , deux maîtres sans commîhtfcemeDt et sans an, deux créateurs et deux dieux. L'un est le principe de la lumière , Fautre est celui des ténèbres ] Tun est bon , l'autre est mauvais-, chacun des deux a sa création, son domaine, son monde ^. Le Dieu bon a créé les esprits, les êtres purs qui ne tombent pas sous les sens \ son domaine est celui des intelligences supérieures ; son monde est le monde invisible où tout est bon et parfait.
Le Dieu mauvais , que les gens du peuple parmi la secte appelaient le Diable, Lucifer, LuciabeP, et auquel plusieurs
t Profession de foi de Gerbert, chez Bouquet, X, 409 ; Radulphus Ardens, 9; Eckbertus, 899; Ebrardus, 136; Ermengaudus, â25; Bonacursus, additions dans Baluzii Miscellanea, 581 ; Alanus, 6 ; Lucas Tudensis, préface, et p. 94; Disputatio inter Cathol, et Paterinumf 1705; Monéta, 3 ; actes de Tinquisition du treizième et du quatorzième siècle, bien souyent; lettre d'Eugène lY à son légat en Bosnie, 1445, chez Farlati , lY, 257. (Ce n'est pas pour faire du luxe que nous ayons cité tous ces passages; notre but est de constater Taccord qui règne entre les auteurs, quels que soient le pays et le siècle auxquels ils appartiennent.)
^Radulph. Coggeshale, 92; Actes deVInquis, de Carcassonne, Doat> XXXIV,fo95.
d'entre eux donnaient deux femmes nommées Collant et Collibant' jXfii^^^u^^^ 1^^ choses visibles, matérielles, passagères, en un mot, tout ce qui , suivant l'opinion des Cathares , n'a pas pu être créé par un Dieu parfait. Il est le créateur des éléments primitifs , et en a formé les corps de tous les êtres qui ont une existence matérielle; il a fait le ciel que nous voyons au-dessus de nos tètes , et Ta orné du soleil et des astres; la nature inanimée , aussi bien que les animaux et nos propres corps, tout est son ouvrage^. Il y a plus ; il n'a pas seulement créé l'ensemble des choses visibles et corporelles, il préside aussi à leur gouvernement et k leur conservation, il en est en quelque sorte la Providence; le Dieu bon y est complètement étranger. C'est du Dieu mauvais que viennent tous les maux apparents de la nature ; c'est à lui que le peuple cathare attribue toutes les catastrophes qui le remplissent d'effroi, tous les phénomènes qui ravagent la terre et qui détruisent les récoltes, les maisons, les hommes ; c'est lui qui fait les tempêtes, les gelées, les inondations, les
< Petnis YaU. Cernaii, 5S6. Cet auteur dit, il est Trai : DicebanL», honum dewn duos habuisse uxores. Collant et Collibant, et ex ipsis fUios et fUas procréasse. Les noms de GoUant et de GoUibant sont pris du prophète Ëzéchiel, chap. XXIII, yo 4 et suiv., où ils désignent deux courtisanes, dont Tune est le symbole de la Samarie, Tautre celui de Jérusalem idolâtre. Nous pensons d'après cela que Pierre de Yaux-Cernai a été dans Terreur, et qu'il ne s'agit pas de deux femmes du Dieu bon, mais du Dieu mauvais ; d'autant plus que l'idée que le Dieu bon eût eu des épouses , répugne profondément à tout Tensemble du système cathare. Les noms
hébreux sont SlVnS et 513 vHS ; les SepUnte ont 'OoXi et 'OeXt^de;
la Yulgate item ; ce n'est donc pas dans ces yersions que les Cathares ont pu prendre leur forme Collant et Collibant; cette forme est remarquable, parce qu'elle trahit une origine orientale; le ^t se prononçait avec un son guttural très-fort , que les Français ont pu facilement remplacer par le son de G , la finale ont est également française. C'est une prenre de plus que les yersions cathares de la Bible ne se rattachaient pas an texte occidental.
2 Monéta, 3; Eckbertus, 899.
inceQdies^ Comme le Dieu bou ne prend aucune part a toul ce qui se passe sur la terre ^ ce n'est pas lui , mais le mauvais Dieu, qui a donné à la terre la vertu de faire germer et fleurir les plantes même les plus utiles^.
Chez quelques membres de la secte ces opinions avaient pris une forme mythologique, qui paraît rappeler jusqu'à un certain point des mythes cosmogoniques propres k rOrient, mais que Ton peut attribuer aussi k des réminiscences mal comprises du langage souvent bizarre de l'aslronomie de rëpoquG. Le principe mauvais, disaient-ils, est le soleil; la lune est son épouse, et par une rencontre mensuelle ils produisent la rosée qui tombe sur la terre; les astres sont des démons inférieurs^. Une preuve que ce n'était pas Ik une croyance générale et fondamentale de la secte, c'est qu'on ne la trouve mentionnée qu'en passant chez deui auteurs italiens, tandis que dans d'autres contrées on rencontre des mythes différents; c'est ainsi que parmi les Cathares albigeois quelques-uns croyaient que le Dieu mauvais faisait germer la terre motu mereiriciœ conceplionû^ .
Ce Dieu mauvais est en même temps l'auteur de toul le mai moral dans le monde ; tout ce qui est inhumain, barbare^ injuste dans les lois et dans les institutions sociales, les guerres, les persécutions, la loi du talion, l'effusion du sang par ordre de la justice , tout cela est directement inspiré par lui , en haine du Dieu bon et de ceux qui Taimcnt*. Parce
1 Âctu de l*Inquis. de Carcassonnef 1305 ; Doat, XXXIV, fo 96.
^ îbid. Liber sentent. înquisU, Tolosu ^^% 138, 149. CeUe opiaion csl beaacoup pVoa conformË aa système cathare qiae celle qu'EckbcrU BBê^ aUrîbae à la secle, en disâol t ,.,Virtutem quœ viviflmt arbores et herba$ et quœlibeî ieminu , a Deo [bono] uriginem habere dieuni. G'esl là éridem* ment une des erreuri de cet ëetiraiii.
^ Bonaciirsus, 209; MonéCa, 110.
-* Gervasius Tiltmriensis , 886, GervaiB de Tllbéry était aénéebal du royaume dVVrIesî, dans les preinièree années du treiïiéïne siècle.
5 Ibidem.
l^jgH
qu'il a créé le corps de rbomme , il est la cause première du péché; la source du péché n'est pas essentiellement dans i l[ l'esprit, dans un acte de la volonté, elle est d'abord dans la | Il matière créée par le mauvais Dieu.
Pour prouver l'éternité de ce dernier, ils s'appuyent sur ^ différents arguments rationnels, qu'ils prétendent corroborer par plusieurs passages de la Bible. Invoquant l'autorité de la . i proposition d'Aristote, que les principes des contraire s sont également contraire s , ils en concluent que le bien et le mal \^ étant contraires d'une manière essentielle et absolue , leurs principes doivent l'être au même degré , c'est-à-dire que l'un ne peut en aucune manière provenir de l'autre, et que par conséquent l'opposition entre eux doit être éternelle^. A ceux qui leur objectent que le mal, tout en étant le contraire du bien , n'a pas besoin d'être attribué à un principe particulier, parce qu'il n'est que la négation , l'absence du bien ou le néant, ils opposent le raisonnement suivant : tous les contraires le sont par nature ; le bien et le mal sont des contraires , donc ils le sont par nature^ donc l'un ne peut pas . provrair de l'autre, et si l'un vient d'un principe éternel, 3 jl!^ i^ l'autre vient égale»ent d'un principe éteraeP. Ces idées , ils J> /f " crœent même les trouver dans l'Éaiture sainte , moyennant une interprétation tour à tour allégorique ou littérale. Comme la partie de la Bible qu'ils admettent parle fort souvent de choses matérielles , ils les entendent dans un sens purement i^irituel, «n les expliquant d'une manière figurée : le pain , la nourriture, etc.^ dont il y est question, est pour eux la nourriture spirituelle, la parole de Dieu; le ciel et la terre sont le del et la terre invisibles qui forment le domaine du Dieu bon 3. Se débarrassant ainsl^de ce qui aurait pu
1 MoDéta, 25. Gomp. saint Thomas, Summa, t. Ifqttœst, 49, art. III, p. 163. *
2Monéta,24.
3 MonéU, 119.
les géDêr, ils se servent à leur aise des passages qui leur paraissent plus explicites. Quoi de plus formel par exemple, selon eux ^ que ces paroles de Jésus fils de Sirach : n Toutes choses sont doubles, Tune à Topposile de l'autre » (XLII, 2S)*^ ne doit-on pas conclure de li que, parce que toutes choses sont doubles, il y a aussi deux principes, deux dieux? C'est le Nouveau Testament surtout qui leur fournit de nombreux arguments. Si le tentateur dit a Jésus- Christ : <<Je te donnerai toutes ces choses, pourvu que tu m'adores» (S. Matth. IV, 9), comment les aurait -il pu donner, si elles ne lui appartenaient pas-, et comment seraient-elles à lui, s*il n'en était pas le créateur^? Si Jésus- Christ parle de «plantes que son Père céleste n'a pas plantées ïj (S. Matth. XV, 13), il en résulte qu'elles ont été plantées , créées par un autre, et qu'il y a outre le Dieu bon un second créateur, un Dieu mauvais^- L'apôtre saint Jean parle (1, 12, 13) des enTants de Dieu «qui ne sont point nés de sang , ni de la volonté de la chair ; » mais les hommes nés du sang et de la chair, de qui sont-ils alors les enfants, si ce n'est d'un autre créateur, de ce démon qui, selon Jésus- Christ lui-même, est le (tpère dont ils sont issus?» (S. Jean VIII, ià). On ne peut pas servir deux maîtres a la fois, ï> dit encore Jésus-Christ (S. Matth. VT, 2^; ces deux maîtres >e sont donc radicalement opposes, ils sont tous les deux éternels*. Enfin , tous les passages où il est parlé du diable, d*un combat entre la chair et l'esprit, du vieil homme qu*il faut dépouiller, du monde qui est plongé dans le mal et dans les ténèbres, leur servent k prouver Topposition entre le Dieu bon , créateur de l'esprit et source du bien, et le Dieu
' lU dlent aussi Sapietice, XU^ 10 ; Jérémiç, XJII , S5, etc, ; MonéU,
^'^ Manéta, 10; Disputatio, 1707, '^Monéiâ, 11.
* Monéra. la, 13; Ditputatio, 1707.
mauvais, créateur de la matière et source du maP. Le domaine de ce dernier est l'ensemble des choses matérielles et visibles-, c'est le monde d'en-bas (S. Jean VIII, 23), dont parle Jésus quand il dit : « Mon règne n'est pas de ce monde» (S. Jean XVIII, 36) 2. Le Dieu mauvais en est le prince (S. Jean XIV, 30); il y règne éternellement en maître, et ce n'est pas par usurpation , à la suite d'une chute ou d'une révolte, qu'il en est le chef, il l'est par nature; il n'en a ja-^ mais été et il n'en sera jamais autrement. Pour l'aider dans le gouvernement de son empire, il a créé des intelligences, des anges mauvais , qui exécutent ses ordres de vengeance contre le Dieu bon , avec le monde duquel le monde mauvais est incessamment en lutte ^.
Le monde du Dieu bon est le monde invisible , le monde des esprits et de la lumière. Pour le former. Dieu créa d'abord quatre éléments non matériels , purs et inaltérables ; il a ses cieux, son soleil, ses astres; c'est « la cité permanente » (Hébr. XIII, 14), où il n'y a ni mal ni changement quelconque^. Ce domaine spirituel n'est dans aucun rapport avec celui de la matière; le Dieu qui le gouverne est, comme il a déjà été dit, tout aussi étranger à la disposition et k la conservation des éléments matériels, qu'à leur création pre mière; toute sa sollicitude est pour son monde à lui^. Il a peuplé ce monde d'hommes célestes, composés d'un corps e d'une âme; mais ce corps n'est pas fait d'une matière groi sière , il est lui-même spirituel ; c'est une conséquence de
« p. ex. s. MaUh. XIII, li ; S. Jean XV, 18; Rom. VU, 18; Gai. V, 17; 2 Gorinth. IV, 5, 4; Eph. II, 3; IV, 22-24; 1 Jean II, 15; III, 8; V, 9, etc. Moneta, 10 et saiv.; Disputatio, 1707; Alanns, 6, 7.
'i Afoneta, 15, 22.
3 Bfoneta, 15; Disputatio , 1707 ; Bonacnrsus , addit, in MiscelL Baloz., 581 ; Reinerius, 1768.
^ Moneta, 3.
5 Aeteê de VInquisit. deCarctusonne, Doat, XXXIV, f» 99; Peregrinus Priscianus, 94.
CHA[»1TBE PREMIER.
doclrioeque la matière est créée par le Dieu mauvaise, tuais on ne voit pas quelle idée les Calhares se font d'un corps, dans la composition duquel il n'entre aucun élément matériel. C'est dans ce corps que réside Tâme; chaque âme a en outre, pour la garder et la gouverner, un esprit particulier,
(dp sorte que Thomme céleste complet se compose à vrai dire de la réunion d'un corps spirituel, d'une âme et d'un esprit. Ces esprits eu3E-mêmes sont également revêtus de corps célestes'. Tout le peuple céleste a été créé à la fois, à la même époque, au commencement de toutes choses; depuis sa création il vit avec Dieu dans sa gloire, et constitue ce que la Bible appelle la .Jérusalem céleste, le peuple de Dieu , les brebis dMsraëP. Los Cathares prétendent trouver toutes ces idées dans la Bible. Jésus Sîracb dit : « La vie de l'homme a un nombre de jours assigné, mais la durée d'Israël est infinie >» (XXXVII, 28); riiommeest ici la créature du mauvais principe; Israël est le peuple céleste. Le passage qui leur ^(,\W*^araîl le plus TormeK se trouve chez Isaïe, où Dieu dit en (^Xis^parlaut de ses fils : « Je les ai créés pour ma gloire , je les ai f ^ / formés et je les ai faits îj (XLIH, 7} ^ La réunion d'un corps, ^* /{? d'une âme et d'un esprit pour former l'homme céleste, ré- / I / suite pour eux de Thabitade des auteurs du Nouveau Testai^ * ment de parler tantôt de Tûme, tantôt de l'esprit de l'homme,
et notamment d'une parole de saint Paul, qui prie Dieu de conserver «l'esprit, Fâme et le corps >ï des fidèles (1 Thes- *^sal. V, 23)*. L'esprit, par lequel les apôtres entendaient
i Moneta, 5.
^ Uoneta, 4â et suir,
^ llndy, 69 et sutVi lU ciraienl an&fti Ëccléddfite f, 9^ 10; el même Rom. VU, 0, d'où Us conclu aie Ht : £r^w Patd«j aniiquus, quia ante %em fuit mvus; ibîd.f 74.
■* Gomp. aussi S. Luc 1 , 46, 47: Bëbr. ÎV, H, etc. Moueta , 105. Outre tes Gnosliques , il y avaU aussi quelque» Père» grecs , pHucipatemeuL Origènét qui aduieUaieut Ir<}i5 partiefi de rbomme; voy, p, ex. De prineipiUf Mb, 111, cap. 4, p. ^97.
dans ces passages le principe de la vie corporelle, en le dis-yu tinguant du principe de la vie spirituelle , est pour les Ca- y thares Tange, Tintelligence supérieure donnée k chaque homme céleste pour veiller à la conservation de son àme^. Quant k la nature de ces anges gardiens, nous ignorons si les Cathares ont eu à ce sujet d'autres idées que des idées fort vagues.
C'est en l'appliquant k ce monde supérieur, qu'ils accordent que le Dieu bon a aussi créé les choses visibles-, ils entendent par là les choses visibles aux anges et aux hommes célestes^. Us convenaient même qu'il a créé le tout; car la matière était pour eux le néant, et quand on leur opposait l'autorité de saint Jean, disant que « sans le verbe rien n'a été fait de ce qui est ))(1, 3), iisn'hésitaientpasà l'affirmer kleur tour, car Vêtre étant une perfection et ne pouvant donc venir que du Dieu bon , ils n'attribuaient pas d'existence réelle 2ih création visible, ils disaient que c'est elle qui est le néant qui a été fait sans Dieu^. Pressés par leurs adversaires de répondre s'ils croyaient que Dieu a créé le ciel , la terre , la mer et toutes les choses qui y sont, ils ne le niaient pas, mais ils songeaient k la création céleste et invisible du Dieu bon;| quelques-uns même attachaient a leur réponse un sens en-/ eore plus allégorique : le ciel que Dieu a créé , ce sont les âmes célestes ; la terre , ce sont les âmes terrestres de ceux qui ne sont pas encore initiés dans la vérité; la mer, c'est l'eau profonde et pure de la doctrine du salut; tout ce qui y est, c'est la foi qui est dans les âmes purifiées et \ sauvées^.
1 D'après Hébr. 1, 14. MoneU, 106.
2 Peregrinos Priscianus, 94.
3 Aeteê de Vlnquisit. de Carcassonne y 1247; Doat, XXII, fo 96. ^ DisputatiOy 1707.
cHiiPiTnK n.
CHArtTRE II-
tt tïiEir Di 1. h^Kitm f irrAHEUT irr le dibit hautais.
n y â donc uiiê antithèse fondamenlaleet étemelle ^ 1 1 y a deux dieux et deux créations, deux mondes. Chacun des deux dieux a eu en outre sa révélation , le Dieu bon dans le Nouveau Testament, le Dieu mauvais daus rAucien. Eu appliquant leur idée de Dieu, comme d'un être essentiel lenieni bon et parrait, au Dieu de TAncien Testament, ils croient arriver logiquement à la couclusiou que ce Dieu , tel que les auteurs de cette partie de la Bible le présentent, ue saurait être le Dieu bon. Cette croyance a été commune aux dualistes absolus et aux dualistes mitigés; ils la fondaient sur plusieurs raisonnements ^ qui pouvaient paraître assez spé* deux k des hommes dépourvus des connaissances nécessaires pour en examiner la valeur, et s'arrêtaut aux apparences exlérienres. lis tachent d'abord de prouver qo1l y a une opposition proronde entre le Dieu du Nouveau et celui de TAncien Testament, que par conséquent ce dernier ne saurait être le même que le premier^ or, celui-ci étant le Dieu bon, il faut admettre que Fautre est le mauvais. Celte opposition résulte pour eux d'une multitude de passages; le Dieu de FAucien Testament crée le ciel et la terre, mais nia terre est sans forme et vide, et les ténèbres sont sur la lace de l'ablme» (Gen. f, 2); voyez donc, disent-ils, il montre ce qu'il est par ses œuvres, il crée le vide, le néant, il commence sou ouvrage par des ténèbres, tandis quSl est dit du Dieu du Nouveau Testament ti qu'il est lumière^ et qu'il n'y a nulles ténèbres en lui» (l"" épitre de S* Jean, I , S), La Dieu de l'Ancien Testament crée un homme et une femme (Gen, l, 27), et dans le Nouveau il est enseigné « qu'il n'y a ni homme ni femme, que tout est un en Jésus-Christ »> (Gall. DI, 28). Jéhovah a dit: uJe mettrai inimitié entre toi et la femme >^
LE DIEU DE l'ancien TESTAMENT EST LE DIEU MAUVAIS. 21
(Gen. III, 15); le Dieu de Jésus-Christ veut «Réconcilier toutes choses avec soi» (Col. I, 20)*, le premier maudit, le second lénit ; le premier se repent de ce qu'il a fait , donc ce qu^il a fait est mauvais (Geo. VI, 7)-, le second est l'auteur de (( tout bien et de tout don parfait » (S. Jacq. I , i7) ; enfin « les tils du Dieu » de l'Ancien Testament pèchent (Gen. VI, 2), et dans le Nouveau Testament il est dit que «celui qui est né de Dieu ne pèche point» (l"' ép. de S. Jean III, 9) ^ Est-ce par conséquent le même Dieu dont les deux Testaments rendent témoignage? Impossible, disent les Cathares, il ne peut pas y avoir de contradiction dans Je. Di.efl bon ; celui de l'ancienne alliance n'est donc pas le même ^ il est le Dieu mauvais. A ce raisonnement ils ajoutent des preuves tirées des qualités qui dans les livres sacrés des Juifs sont données k Dieu; ils citent toutes les expressions anthropomorphiques qui représentent Dieu comme ayant une figure d'homme^; ils insistent surtout sur les passages où il est parlé de sa colère, de ses vengeances; le Dieu qui a fait le déluge, qui a détruit Sodome et Gomorrhe, qui a prescrit la loi sanguinaire du talion et l'usage barbare de la circoncision , le Dieu qui a dit tant de fois qu'il veut exterminer ses ennemis, comment pourrait-il être un Dieu bon? Il est dit de ce Dieu qu'il a défendu à Adam de manger de l'arbre de la science du bien et du mal ; ou bien il a su que néanmoins l'homme mangerait de ce fruit, ou bien il ne l'a pas su ; s'il * ne l'a pas su , il n'est pas le Dieu parfait, car il a ignoré quelque chose; mais s'il a su que l'homme transgresserait son commandement, pourquoi le lui a-t-il donné, si ce n'est pour le séduire au péché, afin de le perdre plus sûrement? Et n'est-ce pas là un Dieu mauvais, un Dieu crueP? Ce Dieu n'a pas même de mémoire ; une fois il dit à Jacob : a Tu ne
1 Moneta, 144 et saW. — 2 ibid,, 148 et suiv.
3 Moneta, 112, 144,159 et suiv.; Alanos, 74, 75; Petrus Yall. Gern.,
22 ÔUPITRE II.
seras plus Jacob, mais Israël)» (Gen, XXXII. 28), et plus tard il dit, malgré cela , qu'il est le Dieu de Jacob (Exod. 10 , 6}^ un instant il assure que rien n'empêchera les ou- Yriers de la tour de Babel d'exécuter leur projet, et un instant après il les disperse et ils cessent de bâtir la ville (Gen. XI, 6, 7) ^ un Dieu qui perd si vite le souvenir de ses propres paroles, comment aurait-il cette omoiscience qui doit être une des perfections divines, et quelle confiance pourrait-on avoir en sa véracité si équivoque*? Ces rapprochements et ces considérations sutTlsent aux Cathares pour élever la doctrine que Jéhovah est le Dieu mauvais, au rang d'un de leurs dogmes Tondamentâux. Ce n'est pas le Dieu bon qui a parlé h. Moïse et qui a guidé les patriarches^ Moïse a reçu la loi d*un trompeur, d'un jongleur, il a été lui-même un sorcier, un larron^, et il est damné pour avoir exécuté les ordres de son maître, pour avoir été homicide et pour avoir commandé a son peuple de Taire des guerres d'extermination à ses ennemis; tous les autres Pères de Tancienne alliance sont damnés comme lui, car il est dit que (ttousceux qui font les œuvres de la loi sont sous la malédiction» (Gah III^ 10)^, La conséquence qu'ils tirent de là est tout simple, c'est que la loi , n'ayant pas été donnée par le Dieu bon , ne doit pas être observée; elle est ombre et vanité; elle ne conduit pas au salut, mais à la mort; elle n'est pas de la foi, elle ne justifie points elle est fausse, parce qu'elle ne commande pas Tamour universel et qu'elle permet de haïr son ennemi; elle a été abolie par Jésus-Christ*. Du reste, diseul-ils, le
^ MoDeta^ 1fi3 et stiiv.
'^ Ëbfardofi, IS7; Ermeogaiidtîs, 324; Moneta, lia; Aei6S dellnqtiùU. iU Caremsonm, 1247; Doat, XXII, f^ 100.
^ Alaniis, 84, 85; ÎMspuiaUo, 1T18.
^ Ils cileot surloul Hom. V, iO; XIV, âo; S Cor, lit, 7; Hébr. Vlll, iX Ebrardus, 118; Monela, 196 el suiT.; Bisputatio, 1715 elsuir.; Pere^ f ri nus Priseianui. 95.
LE DIEU DE l'ancien TESTAMENT EST LE DIEU MAUVAIS. 23
chrédeo , qui aujourd'hui voudrait observer en toutes ses prescriptions la loi de Moïse, commettrait, aux yeux même dé$ catholiques, un péché très-grave ; il s'ensuit évidemment que la loi est mayxaise , et si elle l'est aujourd'hui , elle l'a été loujours^car ce qui une fois a été bon ne peut pas çhanger dejîâtare^eUe ne vieûldoaç pas duDjçu bpn^ Hs,R.'.ac- ^cordent^jr ç^^^^ aux livres
de Moïse \ c'est là l'opinion ancienne et générale de la secte^ ; quant au reste de^ l'Ancien Testament^. l§.sje^^^^ partis ne sont pas d'accord î tandis que les dualistes mitigés le condamnent en entier, les dualistes absoJus^ne rejettent que les livres historiques, et, reçoiveûtieij prophètes, les ^^fimês7 le îivjre de Job et ceux attribués k^^lomon^^^^^^^^^ Jésus Sirach , parce qu'ils ûe croient pas y retrouver le Dieu mauvais , dont le Pentateuque et les livres historiques rapportent les actions et la loi^. Ils appliquent aux prophète s une interprétation purement l ittéra le * ; mais comme avec ce système ils y trouvent beaucoup de passages qu'ils ne peuvent ^ ^^ ^ . faire concorder avec leur dogme de l'antithèse du Dieu bon . et du monde visible, ils entendent du monde supérieur et de ' ^ la Jérusalem céleste tout ce qui est dit de la terre et de la ■<-^-s Jérusalem terrestre, et prétendent que les prophètes ont prophétisé dans le ciel avant la création du monde visible par le mauvais Dieu^^ les prophètes, esprits célestes, auraient ainsi prévu ce qui arriverait à cette partie du peuple de Dieu qui suivrait le démon sur la terre , et leurs prédictions auraient été apportées sur celle-ci pour consoler, par le souvenir et par l'espérance de leur patrie divine , les âmes cap-
1 Alanas, 75.
2 Prof, de foi de Gerbert; Bouquet, X, 409; Leutard, en Champagne, chez Glaber Radulph., 33 ; les Cathares d'Arras, 1025 ; Mansi, XIX, 4^25; les Cathares d'Ag^en, 1101 ; Rad. Ardens, 9.
3 MoDeta, 5; Reinerius, 1768.
^ Ils doivent être entendus secundum quod litera sonat. Moneta, 75. 5 Ibid., 75, 76.
24 CHAPITRE in.
tives dans les chaînes de h matière. Cela nous conduit à la doctrine des dualistes absolus sur Torigine de rbomme terrestre et sur sa destination.
CHAirrRË IIL
CtkUTE DKi iiSKi CILESfJEa, CftE^TiOTT DE L BOIÉIIE. PKOFA<ÎATrOH Dt M. EÛPKCH
anvAiNB.
Si le Dieu mauvais n'a créé que les corps et le Dieu bon les âmes, comment se fait-il que celles-ci ne soient pas restées pures et saintes, et qu'elles soient tombées sous la domination du péché et do mal? Cette question, dont Texamen approroodi aurait pu conduire les Cathares à reconnaître un des côtés faibles de leur système, ils la résolvent hardiment en uiaut le libre arbitre. Cette négation doit leur expliquer toute rénigme de Torigine du mal moral dans les créatures du Dieu bon. Lestâmes célestes qui forment le peuple de Dieu ont été créées sans libre arbitre^, car si elles avaient la liberté du cboix entre le bien et le mal , elles Tauraienl reçue de leur créateur^ et c'est a lui que remonterait la cause première du mal. Or, ce serait en contradiction flagrante avec le principe quil ne saurait j avoir du mal dans le Dieu bon; celui-ci lui-même n'a pas de libre arbitre, il est la bonté absolue, il ne peut pas vouloir le mal, il n'y a pas en lui Tombre d'une possibilité d'un cboix, cette possibilité est une imperfection j il n'a donc pas pu la donner aux êtres qu'il a créés parfaits à son image. A Tappui de cette doctrine ils citent quelques passages du Nouveau Testament, où la liberté de la volonté humaine paraît niée ou méconnue*.
Mais cette explication, qui leur semble victorieuse, ne fait que les remettre en présence de la difficulté même qu'ils veulent éviter: ils admettent, comme il va être développé
» p. ei. Rom. vu, 15î IX, 16; I Cor. III. 7ï PhU* U, iX MooeU, 5,
36, Sri Cl Biiiv.