PREMIÈRE PÉRIODE
DEPUIS LA FIN DU DIXIÈME SIÈCLE JUSQU'AU MILIEU DU DOUZIÈME. ORIGINE ET PREMIÈRE PROPAGATION DE LA SECTE.
L'origine de la secte des Cathares est entourée de ténèbres difficiles a dissiper. Aucun témoignage historique ni de la secte elle-même , ni des écrivains qui l'ont combattue , ne vient jeter sur cette question obscure une lumière suffisante ; aucun auteur ni contemporain , ni postérieur , ne s'exprime a cet égard en termes précis, et l'on est forcément réduit a des conjectures. Cependant il est quelques données qui peuvent nous mettre sur la voie, pour arriver a un résultat. De vagues souvenirs , conservés dans la secte elle-même , placent son berceau dans les pays orientaux de l'Europe, et i. i
plus spécialement dans les contrées habitées par des populations slaves *. En combinant ces traditions avec des faits plus positifs , nous nous sommes convaincu que c'est en effet dans ces derniers pays que le catharisme a pris naissance, et comme cette opinion éclaircit bien des points que d'autres explications laissent dans l'ombre, elle a acquis a nos yeux , sinon une certitude absolue , du moins un haut degré de probabilité2.
Dès la fin du neuvième siècle , les circonstances étaient singulièrement favorables , dans les pays slaves , au développement et à la propagation de doctrines opposées au système de l'Église orthodoxe. Les querelles entre le pape de Rome et le patriarche de Constantinople au sujet de la suprématie sur ces pays, l'animosité excitée contre les Latins par le triomphe de prétentions que repoussait le sentiment national , les souvenirs païens encore vivaces au milieu de populations naguère et imparfaitement converties au christianisme , tout se réunissait pour préparer le terrain à l'hérésie, et notamment a l'hérésie dualiste. Pour expliquer notre pensée, il importe de jeter un coup d'œil rapide sur l'état religieux et ecclésiastique des pays slaves à l'époque dont nous voulons parler.
Depuis le commencement du neuvième siècle le christianisme avait trouvé quelques partisans parmi les Slaves de la Bulgarie 3 ; mais la conversion générale de ce peuple ne fut entreprise avec succès qu'en 862 par les moines grecs Méthodius et Cyrille, qui furent assez heureux de donner le
1 Des Cathares brûlés à Cologne en 1146 confessent : « Hanc hœresim usque ad hœc tempora occultatam fuisse a temporibus martyrum et permansisse in Grœcia et quibusdam aliis terris.» Evervinus, 457. Reinerius, après avoir été longtemps membre de la secte, dit, p. 1767 , en citant les Églises cathares de Bulgarie et de Tragurium , en Dalmatie : « Et omnes originem habent de duabus ullimis. »
2 Voy. les notes 1 et 2 à la fin du second volume.
3 Palacky , 1 , 108 et suiv.
baptême au roi Bogoris 1. Celui-ci cependant, dans l'espoir de trouver chez les Latins un appui contre les Grecs, dont il redoutait le voisinage, résolut de se rattacher à l'Église occidentale et demanda au pape des missionnaires pour achever rétablissement du christianisme parmi les Bulgares; Nicolas Ier s'empressa d'accéder à cette demande 2. On connaît la rivalité qui a cette occasion éclata entre le patriarche grec et l'évêque de Rome-, la querelle fut longue et violente ; elle se ranima au onzième siècle avec une vivacité qui consomma la séparation à jamais déplorable de l'Église orientale d'avec celle de l'Occident. Au milieu de ces condamnations réciproques, la religion dut être en souffrance dans les contrées qui avaient été la première cause de la rupture, et l'esprit d'opposition, sous la forme de doctrines hérétiques, dut trouver un accès plus facile chez des populations sur lesquelles deux pouvoirs ennemis se disputaient la suprématie. C'est sans doute pour profiter de ces divisions entre les Grecs et les Latins au sujet des Bulgares, que dès 868 les Pauliciens de l'Arménie résolurent d'envoyer parmi ce peuple des missionnaires , chargés de le convertir a leur religion dualiste 3.
Une circonstance qui dut contribuer encore davantage au développement d'éléments hérétiques parmi les Slaves, c'est la résistance opposée par les papes a la célébration du culte en langue nationale. Cyrille et Méthodius prêchèrent aux Moraves et aux Bulgares le christianisme dans leur idiome; ils donnèrent à ces peuples une liturgie et une version de la Bible en langue slave, et c'est à ce moyen surtout qu'ils durent la rapidité de leurs succès. Bientôt le culte slave s'in-
1 Dobrowsky , 65 et suiv. ; Maciejowski , 52 et suiv.
2 En 866. Prœfatio ad concil. œcum. VIII, chez Mansi , XVI, 10.
3 Pierre de Sicile apprit cela des Pauliciens eux-mêmes, lors de son séjour à Téphrica. Voy. son épître à l'archevêque des Bulgares, en tête de sa Historia Manichœorum , 2.
troduisit dans les différents pays de cette race convertis au christianisme 5 des églises nombreuses s'élevèrent dans la Moravie, dans la Bulgarie, dans la Pannonie1. Dans les provinces comprises sous ce dernier nom '2 existaient des communautés chrétiennes , fondées antérieurement déjà sous la protection des empereurs francs , par le clergé germanicolatin des diocèses de Salzbourg et de Passau ; le culte y était célébré dans la langue sacrée de l'Église occidentale3. Lorsque Méthodius y arriva, vers 872, les populations se séparèrent du clergé étranger, pour s'attacher au prédicateur qui leur apportait un culte dans leur propre langue. Irrités de cette défection, les prêtres latins accusèrent Méthodius comme hérétique , et aussitôt Jean VÏII lui défendit la célébration du culte « en langue barbare4. » Cité à Rome , le courageux missionnaire n'eut pas de peine a prouver son orthodoxie 5 il obtint même du pape l'autorisation pour les Slaves d'avoir une liturgie, des prédications et les Écritures saintes en leur langue5. Cependant le clergé latin de la Moravie et de la Pannonie ne cessa de résister au rite national -, a peine Méthodius fut-il mort, que les prêtres gréco-slaves furent persécutés par leurs rivaux soutenus par le prince Swentopulk-, bientôt ils furent forcés de quitter le pays, et de se retirer dans la Bulgarie6. Celle-ci ayant été réunie à l'Église grecque par une décision du concile de Constantinople de 870 , les prêtres romains que le pape y avait envoyés , avaient été obligés de fuir a leur tour. Les prêtres slaves de la Moravie, qui se réfugièrent chez les Bulgares, furent alors accueillis dans ce pays comme des martyrs, et y trouvèrent
1 Dobrowski, 85 el suiv. ; Palacky, I, 120 et suiv. ; Siestrencewicz de Bohusz , II, 528 et suiv.
2 L'Esclavonie , la Basse-Hongrie, la Carniole , la Stjrie.
3 Dobrowski , 87 et suiv.
4 En 879. Mansi , XVII, 133; Boczek , I, 39, d'après l'original.
5 Fejér, I, 216; Dobrowski , 74 et suiv. ; Palacky, I, 12-2 et suiv.
6 Dobrowski, 108 et suiv. Méthodius mourut en 885. Palacky, I, 139.
une liturgie nationale déjà établie. Toutefois un temps bien long dut se passer encore avant que la conversion des Bulgares fût complète et leur Eglise organisée1. Si le pape avait cru devoir accorder aux Slaves de la Moravie un rite national, dont le clergé cependant leur refusa la jouissance, les Slaves de la Croatie et de la Dalmatie, en partie déjà convertis avant l'arrivée de Méthodius et de Cyrille2, n'obtinrent aucune concession à cet égard; Jean X défendit aux évéques et aux grands de ces provinces l'usage de la langue slave dans le culte; cette défense fut renouvelée vers 925 par un concile tenu a Spalatro en Dalmatie3. La même interdiction frappa les Slaves de la Bohême ; Jean XIII ; en fondant Tévêché de Prague, en bannit le rite «bulgare ou slave,» pour n'y autoriser que l'usage de la langue latine4.
Ce triomphe du clergé et de la langue de Rome ne put être absolu ; le culte national , quoique proscrit, se maintint longtemps encore en secret parmi les Slaves de la Moravie , de la Pannonie , de la Dalmatie et de la Bohême. La persécution dont il fut l'objet produisit chez les habitants une irritation profonde , et favorisa , sinon la naissance , du moins la propagation de doctrines opposées à celles des oppresseurs. Les couvents surtout se préservèrent de l'invasion du rite occidental; en beaucoup d'endroits les moines slaves, forcés de renoncer a leurs relations avec l'Église grecque et fuyant le contact avec celle de Rome , abandonnés ainsi à eux-mêmes dans la solitude de leurs monastères, continuèrent a se servir de leur liturgie nationale. A cause de cet isolement ils furent moins à l'abri des influences hérétiques ; leurs spéculations solitaires et rêveuses aboutirent souvent a des résultats contraires à l'orthodoxie, et ces résultats furent acceptés avec d'autant plus d'ardeur, que cette orthodoxie était représen-
1 Schaffarik , II , 185 et suiv. — 2 Maciejowski ,56.-3 Farlali , III, 91 et suiv.
* Johannis XIII epist. ad Bolcslaum , ann. 967, chez Dobner, IV, 164.
tée parmi les Slaves par un clergé étranger et dominateur. Ces hérésies, enseignées dans la langue proscrite du pays, furent reçues avec avidité par des populations qui ne comprenaient pas celle du culte qu'on leur avait imposé , et dont l'éducation chrétienne était encore excessivement imparfaite1. Les peuples slaves qui acceptèrent le baptême, ne purent se dépouiller tout d'un coup de leur paganisme; des superstitions et des usages païens se mêlèrent pour longtemps encore à leurs croyances chrétiennes ; en 869 le concile de Constantinople interdit aux Slaves de la Thrace et de la Macédoine, convertis depuis le septième siècle, ces réminiscences de leur ancien culte2. D'autres nations de race slave ne se convertirent que plus tard et partiellement au christianisme; pendant longtemps les païens furent plus nombreux parmi elles que les partisans de l'Évangile. Encore au dixième siècle le paganisme dominait chez les Slaves de la Hongrie ; mais il y avait parmi eux beaucoup de chrétiens, emmenés en captivité par les hordes hongroises revenant de leurs invasions en Allemagne et en Pannonie3; abandonnés a eux-mêmes, sans prêtres, et en contact journalier avec l'idolâtrie, il est impossible que ces chrétiens n'aient pas subi quelquefois l'influence du culte qui se pratiquait autour d'eux. Si par la les chrétiens furent ramenés fréquemment aux superstitions païennes , les païens a leur tour mêlèrent
1 Siestrencewicz , II, 529 et suiv., constate aussi ces conséquences de l'abolition du culte en langue slave; mais il prétend que le mécontentement qui en fut la suite donna lieu à la secte des Frères moraves. A ceux-ci , dit-il, se joignirent plus tard, dés le treizième siècle, des Vaudois et des Albigeois fugitifs ; ces derniers altérèrent la religion originairement pure des Moraves, en y mêlant le manichéisme. Cet auteur ignorait sans doute les faits qui prouvent que le dualisme cathare existait dans les pays slaves , longtemps avant le treizième siècle.
2 Maciejowski , 26 et suiv. ; Schaffarik , II , 178 et suiv.
3 Lettre de Pilgrim , archevêque de Laureacum en Bavière , premier missionnaire de la Hongrie, à Benoît VII, chez Fejér, I, 261.
des éléments chrétiens a leur propre croyance. Primitivement les Slaves n'avaient vénéré qu'un seul Dieu suprême, maître de toutes choses, et un grand nombre de divinités inférieures -, plus tard ils placèrent a côté de ce Dieu un principe mauvais, auquel ils donnèrent les noms de Czernebog ou de Diabol. Ce dernier nom ne prouve-t-il pas que l'idée de ce mauvais Dieu a été empruntée par les Slaves à la théologie des missionnaires du christianisme? Qui ne sait quel rôle le diable a joué dans les prédications du moyen âge , quelle puissance il a exercée sur l'imagination vive et grossière des hommes de ce temps? Pour engager les païens a se convertir, on les remplissait d'effroi en leur disant qu'ils seraient damnés s'ils continuaient à adorer le démon et ses anges; ils devaient se hâter de lui renoncer et d'entrer dans l'Église , qui seule les sauverait de son joug. Il est curieux de voir les Slaves païens résister encore a ce que le christianisme a de doux et de consolant, pour n'adopter de ses missionnaires que la doctrine du génie du mal. Chez eux ce génie se transforma en un Dieu réel, il devint un mauvais principe à côté du bon, ils le considérèrent comme l'auteur des maux moraux et physiques, et pour ne pas s'attirer les effets de sa colère, ils lui rendirent dès lors un culte à l'égal du Dieu bon1.
C'est au milieu de ces circonstances que parut parmi les Slaves , peut-être dès le commencement du dixième siècle , l'hérésie du dualisme cathare. Est-ce une opinion trop hasardée , si nous admettons que ce système sortit de quelque couvent gréco-slave de la Bulgarie, dont les moines , irrités de l'invasion d'un culte qui répugnait a leur nationalité, et se livrant en même temps à des spéculations tour a tour subtiles ou fantastiques, étaient arrivés a la conclusion que deux principes se partagent le gouvernement du monde, et
1 Helmold , 125 ; voy. la note 3 à la fin de l'ouvrage.
que pour être pur (xaôapo;1), il faut affranchir l'esprit de toutes les entraves de la création matérielle? Quand on songe que les souvenirs du manichéisme s'étaient conservés longtemps dans les couvents de l'Orient, grâce aux principes ascétiques de ce système2; quand on songe a ces moines grecs qui, dans leur solitude, s'imaginaient qu'ils avaient constamment à lutter contre le diable , et qui exagéraient sa puissance au point de le placer presque sur le même rang que Dieu3; quand on songe entîn combien les doctrines cathares sont conformes au génie hellénique dégénéré, notre opinion ne doit pas paraître dénuée de toute probabilité. Cette probabilité devient plus grande encore par la circonstance que les versions cathares de la Bible, usitées plus tard en France et en Italie, ont été faites sur un texte original reçu dans l'Église grecque, différent de celui qui avait servi à la version latine adoptée par l'Église d'Occident*. Ce qui contribua à la rapide propagation du catharisme, c'est que, contrairement au culte orthodoxe pratiqué en latin , il fut enseigné aux Slaves dans leur propre langue , et surtout qu'il put se rattacher aux éléments dualistes répandus parmi les Bulgares par les missionnaires pauliciens, ainsi qu'à ceux qui s'étaient introduits dans le paganisme slave lui-même.
Dans l'origine les idées cathares étaient sans doute encore incohérentes et peu développées-, c'étaient des germes qui ne se complétèrent que dans la suite , en se modifiant suivant le terrain qui les reçut, ou en se combinant même avec des éléments d'un autre genre. Le dualisme cathare primitif, tel qu'on peut le reconstituer dans ses traits généraux , se com-
1 Voy. sur ce nom et les autres noms de la secte la note 6 à la fin de l'ouvrage.
2 Theodorelus , Religiosa historia , in opp., III, 792.
3 Sur les erreurs et les extravagances auxquelles la contemplation et l'ascétisme conduisaient souvent les moines grecs, voy. l'excellent Manuel de M. Gieseler, I, II, -243, et II, I, 401.
* Yoy. la note 5 à la fin de l'ouvrage.
posait d'un petit nombre de dogmes religieux, auxquels se joignaient quelques préceptes pratiques , conséquences et applications de la doctrine fondamentale. Ces dogmes et ces préceptes sont : la distinction entre un bon et un mauvais principe 5 la condamnation de r Ancien-Testament, comme œuvre du démon ; l'opinion que Jésus-Christ n'a eu qu'un corps apparent ; le rejet du baptême d'eau 5 la communication du Saint-Esprit par l'imposition des mains ; la condamnation du mariage et de la nourriture animale 5 le refus de croire à la présence de Jésus-Christ dans la cène , et de vénérer les images et la croix. Le dualisme, qui faisait la base de ce système, était absolu, c'est-à-dire il admettait l'existence de deux dieux éternels, indépendants l'un de l'autre1. De bonne heure déjà se montra aussi une tendance à le mitiger par la doctrine d'un seul Dieu, créateur du démon lui-même, quoiqu'étranger à la formation et au gouvernement du monde matériel. Cette tendance, qui se manifeste vers le milieu du onzième siècle2, et qui partit également des pays slaves, suivit à son tour des directions diverses, et accuse dans son origine un point de vue très-inférieur de la spéculation théologique. Les uns de ses partisans révéraient outre le Dieu suprême deux de ses fils, dont l'un gouverne le royaume céleste et l'autre le monde visible 5 d'autres ne rendaient un culte qu'au chef du monde supérieur, tout en ne pas méprisant le démon , de peur de s'exposer à sa vengeance ; d'autres enfin ne se souciaient que de ce dernier, qu'ils appelaient Satanaki, et auquel ils adressaient leurs prières, pour être heureux dans ce monde3. Cette opinion grossière et bizarre, qui rappelle le plus vivement les superstitions du paganisme,
1 Voy. la note 4 à la fin de l'ouvrage.
2 Psellus , 5. Cet auteur vécut vers 1050.
3 Ib., 4. Boissonade a pour Satanaki la varianle Satanael, à laquelle il donne la préférence , p. 4 et 198. Nous croyons devoir nous décider pour Satanaki , qui est une forme slave.
se maintint longtemps parmi quelques tribus slaves; au quatorzième siècle nous la verrons reparaître au fond de l'Autriche, dans la secte des Lucifériens.
Le dualisme cathare se propagea de bonne heure dans différentes directions, tant vers l'Est que vers l'Occident. Les Slaves l'apportèrent dans tous les pays, où les conduisaient les intérêts du commerce auquel ils se livraient avec une activité remarquable1. Dès le onzième siècle l'hérésie compte des partisans en Macédoine, en Thrace, et jusque dans les principales villes de la Grèce. Antérieurement déjà, depuis la fin du dixième siècle, on en trouve des vestiges en Occident ; elle y arriva en suivant deux routes différentes : par la Bosnie et la Dalmarie, où elle jeta des racines longtemps indestructibles , elle passa en Italie , et de la en France ; par la Hongrie, elle vint dans l'Allemagne du Nord. Elle prit des caractères divers, suivant qu'elle se répandit vers l'Ouest ou vers l'Est. Le catharisme oriental , quoique peu développé encore, fut dans les premiers temps plus subtil à la fois et plus mythologique que celui de l'Occident-, les rêveries gnostiques et cosmogoniques y prirent aussitôt une place considérable, tandis que les préceptes moraux ne furent relégués qu'au deuxième rang. Chez les peuples occidentaux au contraire, c'est dès l'origine la tendance pratique que l'on voit prévaloir; les préceptes ascétiques et l'opposition aux usages et à la hiérarchie de l'Église , y jouent un rôle plus important que les spéculations sur la création du monde; l'enseignement moral est en outre plus sévère que chez les Cathares orientaux; le mensonge, par exemple, dont les Bogomiles se servent sans scrupule contre leurs ennemis, est considéré
1 Sur le commerce et les habitudes mercantiles des Slaves , voy. Schaffarik, I, 539 et suiv. L'auteur des Fastes de Corbie dit , à l'année 1152 , p. 72 , en parlant des Cathares : « In Sueviam , Bavariam et Italiam borealem sœpe intrant eorum mcrcalores... Horum quidam etiam ex Hungaria ad nos convenerunl. »
en Occident comme un des péchés les plus graves 5 il y a en un mot entre les deux directions toute la différence qu'il y a entre le génie plus subtil et plus rêveur de la Grèce et le génie plus moral et plus pratique de l'Occident. Ce n'est que vers le douzième siècle que le système cathare paraît avoir reçu son complet développement; c'est aussi vers cette époque que le dualisme mitigé, qui jusque-là n'avait eu ses partisans que dans les pays orientaux, vint s'établir en Occident à côté du dualisme absolu primitif.