PREMIÈRE PROPAGATION DE LA SECTE DANS LES PAYS ORIENTAUX DE L'EUROPE
Comme dès le sixième siècle il y eut dans la Macédoine des établissements slaves1, et qu'au neuvième ce pays fut soumis par les Bulgares , parmi lesquels les missionnaires du dualisme cherchaient alors à se faire des partisans, il est permis de supposer que l'évêché cathare dont au douzième siècle il est fait mention en Macédoine, a été fondé dès l'époque de la première propagation de la secte. Celle-ci paraît même avoir fait de bonne heure des progrès rapides , et avoir gagné des villes entières. Lorsqu'en 1097 les croisés de l'armée de Boëmond de Tarente arrivèrent en Macédoine, ils apprirent que la population dePélagonie n'était composée que d'hérétiques 5 ils surprirent la ville, la détruisirent, et égorgèrent les habitants2. Rien ne nous empêche d'admettre que ceux-ci avaient professé le dualisme cathare.
On a des données plus sûres sur la propagation du catha-
1 Schaffarik , II, 159 et suiv. - 2 Guill. de Tyr, lib. II, cap. 13, p. 658.
risme dans la Thrace. La, il trouva le terrain préparé tant par le dualisme des Pauliciens, auxquels vers 970 l'empereur Jean Tzimiscès avait accordé de s'établir aux environs de Philipople1, que par l'hérésie des Euchètes, qui depuis plusieurs siècles s'était maintenue en secret dans beaucoup de couvents de la Thrace2. Le système des Pauliciens fournit principalement un point de contact au catharisme primitif et absolu ; les deux doctrines étaient également dithéistes, quoique séparées l'une de l'autre par des différences très-essentielles3. Il est à croire que la fondation des églises cathares de la Thrace et de la Grèce, professant au douzième et au treizième siècles le dualisme absolu , remonte à ces premiers temps 5 cependant ce système ne compta pas en ces contrées des partisans aussi nombreux que le dualisme mitigé par le dogme d'un Dieu suprême. Moins choquant pour des hommes qui ne voulaient pas renoncer au christianisme , tout en se complaisant dans des spéculations mythologiques , et en recherchant la perfection par les abstinences les plus dures, le dualisme mitigé put se rattacher aux rêveries des Euchètes, dont la doctrine se basait sur l'idée que le démon qui s'attache a l'âme de chaque homme ne peut être chassé que par la prière, tandis qu'il résiste aux sacrements de l'Église et aux bonnes œuvres extérieures4. C'est sans doute par ce contact avec les Euchètes que les dual-stes cathares mêlèrent a leur doctrine quelques éléments gnostiques, originairement étrangers a leur système -, celui-ci , ainsi modifié , fut dès lors professé par les Bogomïles, dont le nom slave indique suffisamment le berceau primitif5, et qui ne sont en effet qu'une branche de la grande secte des Cathares.
* Anna Coranena , Alexias , lib. XIV, p. 450 et suiv.
2 Cedrenus , I, 514 et suiv. — 3 Voy. la note 1 à la fin de l'ouvrage.
4- Voy. Timotheus , De receptione hœreticorum , chez Cotelerius , Ifl , 400 et suiv. ; «Ton. Damasc, De hœresibus , cap. 80; ib., I, 302 et suiv. ; Walch, III, 515 et suiv.
5 Voy. sur l'étymologie de ce nom la note 7 à la fin de l'ouvrage.
Les Bogomiles se répandirent en Thrace dès le milieu du onzième siècle1. Ils trouvèrent des prosélytes, tant parmi les moines , que parmi les membres des familles les plus considérables du pays ; les femmes surtout s'empressèrent d'adopter une doctrine qui offrait a leur imagination plus de charme que la sévère simplicité du christianisme. Au commencement du douzième siècle, leur principal siège était à Philipople ; de la ils se propagèrent en secret jusque dans la capitale même de l'empire; leur chef était alors Basile, homme d'un grand âge, pratiquant la médecine et portant l'habit de moine2. La secte fut découverte à Philipople par l'empereur Alexis Comène, qui , poussé par son zèle pour l'orthodoxie, profitait de son séjour en cette ville pour convertir les Pauliciens ; dans le même temps il apprit qu'il y avait aussi des Bogomiles à Constantinople. Alexis ordonna de les arrêter ; il se fit amener Basile , et après avoir employé une ruse aussi peu impériale que théologique pour lui faire avouer ses doctrines, il le fit condamner à mort. Basile seul fut brûlé-, la plupart de ses anciens partisans se convertirent à la vue des bûchers; ceux qui persistèrent dans leur croyance furent jetés dans des prisons , où l'empereur vint souvent les visiter lui-même, pour leur prouver la fausseté de leurs croyances3. Cependant la secte continua à subsister en secret, ayant toujours son centre à Philipople; bientôt il y eut de ses membres dans toutes les provinces et dans les principales villes de l'Empire4.
1 Leur chef Basile dit en 1118 qu'il a été pendant cinquante ans à la têle de la secte avant d'être découvert, et quinze ans disciple avant de devenir chef; il est donc entré dans la secte vers 1053. Gomp. aussi Psellus , 4, qui écrivit vers 1050.
2 Selon Euthymius, Vict. de Massai., 114, Basile se serait donné le nom de saint Pierre, et même celui de Jésus-Christ; ses douze principaux disciples s'appelaient apôtres.
3 Anna Comnena, Alexias , lib. XV, p. 486 et suiv.
4 Euthymius , Vict. de Massai, 112.
En 1140, un synode tenu à Constantinople condamna au feu les livres de Constantin Chrysomale, contenant des doctrines bogomiles, et lus avidement dans plusieurs monastères ; l'excommunication fut prononcée contre les partisans de ce docteur hérétique1. Trois années plus tard, deux évêques de la Cappadoce furent déposés comme amis de la secte ; le moine Niphon , homme savant et de mœurs austères, fut condamné, pour la même cause, par le patriarche Michel Oxitès, a perdre sa barbe et a être enfermé pour le reste de ses jours2. Mais le successeur d'Oxitès, Cosmas, favorable aux idées de Niphon , lui rendit la liberté et la permission de prêcher sa doctrine : il ne tarda pas à être luimême destitué3.
Ces condamnations n'arrêtèrent pas les progrès de la secte. Vers 1180 elle possédait quelques châteaux où on la laissait régner en pleine liberté ; on ne sévissait que contre ceux de ses partisans qui osaient se montrer dans la capitale4. Encore dans la première moitié du treizième siècle elle régnait en Thrace, en Grèce, et surtout dans quelques provinces asiatiques ; en 1226 Germanus , patriarche de Constantinople, trouva des Bogomiles nombreux et actifs à Nicée où , à cause de l'occupation de l'Empire par les Latins , il avait transféré sa résidence. Il fit de grands efforts tant pour les convertir en discutant avec eux , que pour neutraliser par des prédications leur influence sur le peuple; la véhémence de ses homélies prouve combien il les redoutait, et combien ils devaient encore être puissants a cette époque5.
Dès le milieu du douzième siècle sans doute ils avaient communiqué quelques-uns des éléments particuliers qu'ils
1 Léo Allatius , 644.
2 Ibid., 671 et suiv. ; Joh. Cinnamus , lib. II, cap. 10, p. 64 et suiv.
3 Cinnamus, l. c; Nicetas Chômâtes , 107 et suiv.
4 Theod. Balsamon , Scholiain Photii Nomocan., tit. X, cap. 8, p. 119.
5 Voy. son Oratio de exaltât, crucis, p. 114, et De imagin., p. 439.
s'étaient appropriés dans la Thracc, aux Cathares de la Bulgarie et de l'Italie; c'est dans ce dernier pays surtout que ces éléments se conservèrent jusque vers la fin du treizième siècle, dans le dualisme mitigé de la secte de Goncorezo. Les traces des Bogomiles eux-mêmes se perdent depuis les tentatives faites par le patriarche Germanus pour les ramener a la foi orthodoxe ; toutefois la manière dont ce prélat s'exprime a leur égard ne permet pas de croire que ses déclamations seules aient mis fin à leur existence. De même que plus tard le catharisme des Bosniens et des Bulgares s'absorha dans le mahométisme, il se peut que les Bogomiles de l'Asie, qui ne revinrent pas a l'Église, se soient perdus peu a peu au milieu des Turcs , tandis que ceux de la Thrace se confondirent peut-être avec ces Pauliciens de Philipople, dont le nom s'est perpétué jusqu'à nos jours, quoique leur dualisme ait depuis longtemps disparu1.