‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois (volume 4)Chapitre 29 sur 29 · Mediante industriâ viri Dei. Petr. Vall. Cern · texte numérisé non relu

Mediante industriâ viri Dei. Petr. Vall. Cern

3 Le légat Arnaud à Gervais, abbé de Prémontré, en 1213. Gervas. Prœmonslrat., ep. 42, p. 42.

France. 1207— 1208. 219

ses vassaux ; pour que le roi pût en toute sécurité faire la croisade , Innocent lui promit de prendre son pays sous la protection spéciale du siège de Rome; outre les mêmes indulgences que pour la guerre en Palestine, il lui accorda d'avance, a lui et a ses guerriers, toutes les terres qu'ils enlèveraient aux hérétiques méridionaux1. Mais, préoccupé d'affaires qui lui paraissaient plus graves, Philippe-Auguste ne prêta pas l'oreille aux exhortations du pape ; elles n'eurent pas encore de résultat2. La haine de Pierre de Castelnau contre le comte de Toulouse s'échauffa de plus en plus ; il lui reprocha de la lâcheté, l'accusa de parjure et de tyrannie envers l'Église, et l'excommunia de nouveau3. En vain Raimond , pressé de toutes parts , promjt-il aux deux légats , dans une conférence a Saint-Gilles, de donner pleine satisfaction sur tous les points qu'on exigeait de lui; les légats se retirèrent, sans qu'il eût pu s'entendre avec eux4. Ce fut alors, dans les premiers jours de janvier 1208, que Pierre de Castelnau, au moment de s'embarquer pour passer le Rhône, fut tué par deux hommes de guerre inconnus5.

Le meurtre de son légat porta au comble l'exaspération <lu pape; la majesté pontificale était violée dans la personne de son représentant, l'envoyé du chef visible de l'Église était assassiné; ce sang criait vengeance, et Innocent s'en rendit l'organe en appelant la chrétienté tout entière aux armes. Dans le premier moment de sa colère il accusa du meurtre le

1 17 novembre 1207. Lib. X, ep. 149; Baluz, II, 86.

2 Vaissette, 09, 153. Capefigue, III, 40 et suiv.

3 Petr. Vall. Cem., 559.

* ...Promittens (scil. cornes) super cunctis quibus impetebatur capitulis satisfactionem plenariam exhibere. Innoc. III ; lib. XI, ep. 26 ; Baluz., II, 147. Chronol. Roberli Altissiod., 275.

5 Le 15 janvier. Iunoc. III, l. c, 148. Selon Guillaume de Tudéle le meurtrier fut un écuyer du comte , irrité contre le légal de ce qu'il avait excommunié son maître, et voulant se rendre agréable à celui-ci; p. 8, v. 83 et suiv.

comte de Toulouse; en effet, toutes les apparences étaient contre Raimond, quoiqu'il ne tût point coupable ; le pape luimême, lorsqu'il connut mieux la vérité, déclara que le comte ne put jamais être convaincu d'avoir participé au crime, qu'il n'en a été que soupçonné1. A peine toutefois eut-il été informé du fait, qu'il excommunia Raimond et les meurtriers2; il ordonna auxévêques du Midi de prêcher la croix contre cet ennemi irréconciliable de l'Église et contre ses sujets hérétiques , pires que les Sarrasins ; comme suivant les décisions canoniques des saints pères, ajouta-t-il, la foi ne doit pas être gardée à celui qui ne la garde pas a Dieu , tous ceux qui sont obligés au comte de Toulouse par des serments quelconques, en sont déliés, et il sera permis à un chacun de le poursuivre et de s'emparer de ses terres ; quant à lui-même il ne sera admis à donner satisfaction , qu'après avoir prouvé son repentir en chassant les hérétiques3. Le même jour, 10 mars 1208, Innocent s'adressa de nouveau au roi et aux barons de France, les conjurant de ne pas tarder davantage à envahir les domaines du comte de Toulouse. Philippe-Auguste devra faire « peser sur lui tout le poids de sa royale oppression , » le chasser de ses châteaux et de ses villes, en exterminer les habitants et les remplacer par des catholiques4. Le roi d'Angleterre fut engagé a faire la paix avec celui de France et a se liguer avec lui contre Toulouse5. Les évêques français reçurent l'ordre d'enflammer le zèle de Philippe et de ses vassaux, en leur promettant les indulgences les plus larges6. A la place de Pierre de Castelnau, Innocent III nomma pour être son légat dans le Midi

» En 1212. Lip. XV, ep. 102 ; Baluz., II, 637. Vaissette, III, 154.

2 Lib. XI, ep. 26 ; Baluz., II, 149.

3 10 mars 1208. Lib. XI, ep. 26 et 27 ; h c, 147 et suiv.

4 ...Pondère non desinas inductœ super eum regalis oppressionis urgere. Lib. XI, ep. 28 ; L c, 149.

5 Ibid., ep. 30 et 31 ; l. c.,151. — & Ibid., ep. 33; l. c, 151.

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levêque de Conserans, Navarre d'Aix-, il stimula l'ardeur de l'abbé Arnauld , en lui promettant son assistance dans tout ce qu'il entreprendrait contre l'hérésie1. Arnauld et les religieux de son ordre se dispersèrent alors dans la France du nord pour prêcher la croix. Les évêques et les curés unirent leur voix à celle des moines 5 toutes les chaires retentirent de discours exhortant le peuple catholique à prendre les armes pour la cause de Dieu ; les prêtres lui représentèrent, « que tout homme , si coupable qu'il soit, et fût-il damné, fait pénitence par cela seul qu'il combat les hérétiques2. » Pour enrôler un plus grand nombre de soldats sous les bannières de cette «guerre sainte, » le pape promit les mêmes indulgences que pour les croisades en Palestine; les prêtres permirent même de convertir le vœu d'une expédition contre les Sarrasins, en celui de la croisade des hérétiques albigeois3. Combien de gens ne durent pas trouver plus commode alors de gagner la rémission des péchés dans le pays même, sans s'exposer aux chances et aux périls d'un voyage d'outre-mer! Qu'on y ajoute l'ancienne antipathie des races, la jalousie du Nord , plus sérieux , plus rude , plus pauvre , contre la population riche, gaie , civilisée des provinces méridionales ; le désir de faire du butin dans les cités opulentes du beau pays du Midi 5 l'avantage qu'on accordait aux chevaliers de ne faire qu'une campagne de quarante jours , temps auquel la plupart des vassaux étaient tenus pour le service de leurs fiefs 5 les paroles encourageantes des prédicateurs : « Le travail sera peu pénible , le temps de l'absence sera de courte durée, et la distance n'est pas grande, et malgré cela il y

' Ibid., ep. 32; l. c, 151.

2 Totz om calques sia neis si era dampnatz Sol cab lor se combata es totz penedensat .

Guill. de Tudéle, 304, v. 4337, 4338.

3 Gervais de Prémontré à Guillaume, archidiacre de Paris; ep. 75,

aura une glorieuse récompense1. » Qu'on songe à tout cela, et l'on comprendra sans peine que dans les contrées où l'Église exerçait encore toute son autorité, il se soit formé des troupes nombreuses de guerriers avides de gagner par l'extermination des hérétiques et par le pillage de leurs terres , a la fois des profits terrestres et des trésors dans le ciel2. Innocent III se servit de toutes ces passions mondaines qu'il avait excitées par ses lettres et par la voix de ses légats et de ses missionnaires, pour satisfaire son orgueil offensé, et pour procurer un triomphe a son principe ambitieux de l'unité extérieure de l'Église catholique. Ce triomphe, il ne l'obtint pas, car la croisade n'extermina point les hérétiques ; mais il obtint l'anéantissement de l'indépendance, et pour une longue période, la destruction de la prospérité et de la brillante civilisation de nos provinces méridionales.

Une foule de barons du nord de la France prirent la croix ; le duc Eudes de Bourgogne, le comte de Saint-Paul, le comte de Nevers et d'Auxerre, et beaucoup d'autres moins puissants , se réunirent pour cette guerre impie -, a eux se joignirent les archevêques de Bourges, de Reims, de Sens, de Rouen, les évêques de Nevers, d'Autun, de Lisieux, de Chartres, de Bayeux . etc., des abbés sans nombre et quelques seigneurs de l'Allemagne et de la Frise ; tout le Nord , en un mot, s'arma pour se précipiter sur le Midi, que lui livrait le pape3. Celui-ci invita Philippe -Auguste a nommer un capitaine-général, pour conduire les croisés sous la bannière royale «a cette sainte guerre4-,» aux croisés eux-

1 ...Labor non est grandis, et remuneratio copiosa; tempus peregrinationis non multum et ipsa peregrinatio non longinqua. Gervais de Prémontré , circulaire pour exhorter à la croisade; ep. 43, p. 43.

2 «On met les indulgences en quelque sorte au rabais.» Sisraondi, Hist. de France, VI, p. 278. Hurler, TI, 321 . Capefigue, III, 52 et suiv.

3 Guill. de Tudéle, 20, 78.

4 3 février 1209. ...Ad agonem sanctœ pugnœ. Lib. XI, ep. 229; Baluz II, 258.

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mêmes, il adressa une ardente exhortation : «En avant, valeureux chevaliers de Jésus-Christ, leur cria-t-il, opposezvous aux précurseurs de l'antéchrist ! jusqu'ici vous avez combattu pour une gloire passagère, combattez maintenant pour la gloire éternelle; vous avez combattu pour le monde, combattez pour Dieu; ce n'est pas pour des récompenses terrestres que je vous appelle au service de Dieu , c'est pour obtenir le royaume céleste , et celui-ci je vous le promets avec une pleine assurance comme prix de vos exploits1.» Philippe-Auguste se borna a laisser partir ses vassaux , sans leur nommer de commandant; le pape d'ailleurs avait déjà chargé ses légats d'être « les chefs de la milice chrétienne convoquée contre les hérétiques provençaux2. » A l'abbé Arnauld et à l'évêque de Conserans il adjoignit à cet effet l'évêque Hugues-Raimond de Riez , et il leur donna des instructions qui montrent tout l'esprit et qui expliquent toute la marche de cette guerre : ils devront suivre l'exemple de l'apôtre qui a dit : a Comme je suis un homme artificieux , je vous ai surpris par ruse;» une pareille ruse devant plutôt être appelée de la prudence , ils chercheront a prendre séparément les ennemis de l'Église; ils ne commenceront pas par attaquer le comte de Toulouse, mais ils tâcheront de Y éluder par Vart d'une prudente dissimulation, jusqu'à ce qu'ils aient vaincus les autres hérétiques ; ces derniers seront soumis plus aisément quand le comte ne les assistera pas, et celui-ci devra infailliblement succomber, dès que, par la défaite de ses alliés, il sera réduit à lui seul3. La suite du récit

' Le même jour. Lib. XI, ep. 230; Baluz., II, 258. En outre, il prit leurs personnes et leurs possessions sous la protection du siège apostolique. Ep. 231, p. 259.

2 9 octobre 1208. Lib. XI, ep. 158; Baluz., II, 215.

3 ...là vobis providimus suadendum, quatinus ad Àpostoli, dicentis cum essem astutus, dolo vos cepi, magisterium récurrentes, cum talisdolus prudentia potius sit dicendus , deliberato cum signatorum prudentioribus opportuno consilio , divisos ab Ecclesiœ unitate divisim capere studeatis ,

fera voir que la politique habile mais déloyale, conseillée par le chef de l'Église a ses représentants , fut suivie par ceux-ci a la lettre, et que ce n'est que par ce moyen perfide qu'ils arrivèrent à leur but1.

Informé des préparatifs menaçants et effrayé du nombre de ses ennemis, le comte Raimond demanda l'absolution; l'abbé Arnauld lui répondit avec dureté que ce n'était pas en son pouvoir de l'absoudre, et le renvoya au pape. Raimond fit alors partir des députés pour Rome ; ils durent réitérer son offre de se réconcilier avec l'Église, en ajoutant l'assurance qu'il s'empresserait de se soumettre a tout autre légat . qui lui fût personnellement moins hostile que l'abbé de Cîteaux. Conformément a son intention de traiter le comte avec les dehors de la douceur et de la justice, jusqu'à ce que le moment fût venu pour l'écraser, le saint père reçut favorablement ses ambassadeurs 5 il lui fit savoir qu'il l'admettrait à prouver son innocence du meurtre de Pierre de Castelnau et qu'il l'absoudrait, à condition qu'il remît a l'Église romaine plusieurs de ses châteaux forts comme gages de sa fidélité; il lui accorda sa demande d'un autre légat, et lui envoya à cet effet son propre notaire, Milon, accompagné de maître Théodise, chanoine de Gênes, homme habile et intrigant. Toutefois il ne révoqua pas les pouvoirs donnés a ses anciens légats; il enjoignit même a Milon de s'inspirer en

dummodo videritis qudd ex hoc idem cornes vel aliis minus assistere vel per se ipsum minus debeat insanire, non statim incipiatis ab ipso, sed eo primitus arte prudentis dissimulationis eluso, ad extirpandos alios hœreticos transeatis. Février 1209. Lib. XI, ep. 232; Baluz., II, 259. Il faut remarquer ici l'interprétation complètement fausse donnée par Innocent III du passage de la deuxième épîlre aux Corinthiens, chap. XII, v. 16; le pape allègue comme exprimant une intention réelle de saint Paul, des paroles que celui-ci ne dit que pour repousser une supposition ; les voici d'après la Vulgate : Esto ; ego vos non gravavi, sed cum essem astutus , dolo vos cepi. Numquid per aliquem eorum , quos misi ad vos , circumvenivos ? On voit que c'est toute autre chose que ce que dit le pape, i Vaissette, III, 160.

toutes choses de leur conseil et de n'agir que sur leurs ordres. Comme le comte ne pouvait plus croire a l'impartialité de l'abbé Arnauld, tandis qu'il n'avait aucun sujet de défiance contre Milon , qu'il ne connaissait pas, Innocent III voulut que ce dernier ne fût son représentant qu'ostensiblement et en apparence , pour être en réalité et en secret l'organe de l'homme fanatique qui , aux yeux de Raimond , était le seul obstacle a sa réconciliation avec l'Église1.

Arrivé en France, Milon se rendit avec Arnauld auprès du roi et le sollicita de nouveau , au nom du pape, de prendre part h la croisade. Mais Philippe-Auguste, persistant a vouloir rester personnellement neutre dans la querelle, prétexta sa guerre avec le roi d'Angleterre et l'empereur-, il répéta qu'il devait se borner à permettre a ses barons de combattre le comte, sous la réserve toutefois de ses droits féodaux2. Cependant un historien contemporain assure qu'il envoya a l'armée des croisés quelques milliers d'hommes3. Milon se rendit dans le Midi ; un synode qu'il tint a Montélimar manda le comte de Toulouse a comparaître a Valence; quoique surpris de ces procédés , qui faisaient pressentir à Raimond que l'envoi du nouveau légat ne changerait rien a la conduite que l'Église était décidée a tenir à son égard, il se rendit a la citation, promit tout, et donna sept de ses châteaux a Milon, qui les remit a la garde de différents abbés et évêques ; il jura d'obéir au pape et au légat en tous les points en lesquels on le disait coupable et qui lui avaient attiré l'excommunication ; il déclara enfin qu'il se mettait lui-même au pouvoir absolu de l'Église romaine et de son chef4. Pour

1 Petr. Vall. Cern., 566. Guill. de Tudéle, 14, v. 182 et suiv. Vaisselle, III, 157 el suiv.

°- Petr. Vall. Cern., 566. Perrin , 14. Voy. la lettre du roi à Théobald , comte de Troyes, chez Mary-Lafon, II, 416.

3 Guill. Brilo, lib. VIII, 192.

4 Petr. Vall. Cern., 567. La formule du serment, chez Gatel, 245, et dans l'édition de Baluze des lettres d'Innocent III, II, 546.

humilier davantage le comte, Milon ne lui donna pas immédiatement l'absolution à laquelle cependant il avait droit; il se rendit à Saint-Gilles, obligea Raimond de l'y rejoindre, et ce n'est que la que, le 18 juin, en présence de plusieurs prélats, il le réconcilia solennellement à l'Église. Nu jusqu'à la ceinture, sur le parvis de la cathédrale, le malheureux prince jura de nouveau obéissance au pape et a son légat; celui-ci l'introduisit alors dans l'église en le fouettant avec une poignée de verges , et lui donna l'absolution au nom du pape1. En même temps Milon reçut de plusieurs barons, vassaux du comte, le même serment qu'il avait imposé à celui-ci2. Le lendemain il prescrivit à Raimond des préceptes, où les prétentions politiques se mêlent étrangement aux commandements religieux; savoir, de regarder et de traiter comme hérétiques tous ceux de ses sujets que les évêques lui désigneront comme tels, de réparer les dommages causés par lui à certains couvents et églises, de chasser les routiers, d'expulser les juifs, de veiller à la sûreté des routes, de ne pas lever de nouveaux péages , de garder la paix avec les barons catholiques3. Raimond, dont le courage semblait anéanti, jura tout, et alla jusqu'à demander a Milon la croix, pour servir sous les ordres des croisés, contre les hérétiques de son pays4. Le seul motif qui puisse expliquer le manque de fermeté de sa conduite, c'est le désir, l'espoir de prévenir l'invasion; il alla au devant de l'armée des croisés qui , sous la conduite de l'implacable abbé de Cîteaux , s'était avancée déjà, forte de plus de 200,000 hommes, jusqu'à Valence6. Quel prétexte avait-on encore de pénétrer plus loin dans

» Pelr. Vall. Cern., 568.

2 La formule chez Gatel, 247.

3 Catel, 246. Innocentii III Epp., Baluz., II, 347. * Le 24 juin. Petr. Vall. Cern., 568.

5 Ibid., 569. Sur le nombre des croisés, voyez Guill. de Tudèle, 22, v. 279 et suiv.

le pays, depuis la soumission du comte de Toulouse et sa promesse d'extirper lui-même l'hérésie? On prétendait en avoir un , c'était la nécessité de soumettre aussi les autres princes, protecteurs des Cathares, surtout le jeune Raimond Roger, vicomte de Réziers. Mais à Montpellier celui-ci vint à son tour auprès des légats, demandant à être réconcilié, afin d'éloigner de son pays les malheurs de la guerre. Si Arnauld l'avait admis, il ne serait plus resté de prétexte k la croisade, et tous les grands préparatifs auraient été faits en vain ; d'ailleurs le pape avait prescrit de ne ménager que le comte de Toulouse, le plus puissant des seigneurs du Midi, dans le but de le détacher de ses alliés et d'exterminer ceux-ci avec moins de peine. Le légat refusa donc de recevoir la justification du vicomte. Indigné de la violence d'Arnauld , et du refus du comte de Toulouse, son oncle, de le seconder contre la croisade, Raimond Roger tint conseil avec ses vassaux et prit la généreuse résolution de se défendre par les armes1. Raimond de Toulouse ayant lui-même pris la croix, ses vassaux et ses sujets abandonnés par lui se tinrent pour dégagés de leur serment d'hommage, et se décidèrent à ne compter que sur eux-mêmes pour leur défense 5 les villes surtout, fières d'avoir conquis la liberté dans leurs anciennes luttes contre les nobles, s'unirent pour résistera la croisade, qui non-seulement les menaçait d'un nouveau joug spirituel, mais aussi d'une nouvelle domination féodale. Partout la conduite des légats inspire aux seigneurs comme aux bourgeois une indignation, une horreur profonde; le fanatisme d'Arnauld, la perfidie deMilon, qui absout le comte de Toulouse tout en continuant a exciter a la croisade, soulèvent tous les cœurs; un archevêque même, celui d'Auch, Rernard dé la Rarthe, éclate dans des vers énergiques contre cette fausse paix promise au comte par le notaire du pape, et

1 Guill. de Tudéle , 46 , v. 194 et suiv.; p. 18, v. 246 et suiv. Gorap. aussi Hurter, II, 328.

qu'il appelle « une paix de clercs 1 -, » les troubadours appellent les barons et les peuples au combat contre « la gent étrangère du Nord2,» contre le clergé qui la pousse, contre ces «lâches évêques qui, se mettant peu en peine de la perte du Saint-Sépulcre, aiment mieux s'enrichir des dépouilles des riches cités provençales3 » . Aussi les populations courentelles aux armes 5 catholiques et hérétiques, Vaudois et Cathares, tous s'unissent pour repousser l'ennemi commun de leur indépendance.

Le vicomte de Béziers, jeune homme ardent et généreux, laissa une forte garnison à Béziers, et se jeta avec l'élite de ses chevaliers dans sa ville forte de Carcassonne. L'armée croisée, en s'avançant contre lui, répandit la terreur sur sa route en ravageant les campagnes, et en brûlant comme hérétiques une foule de gens; beaucoup de seigneurs se retirèrent dans l'intérieur du pays, d'autres ouvrirent euxmêmes aux croisés leurs châteaux forts. Le 22 juillet l'armée vint camper devant Béziers, où elle fut rejointe par deux autres corps, commandés l'un par l'archevêque de Bordeaux, l'autre parl'évêque du Puy4. L'évêquede Béziers, Béginald, fut envoyé dans la ville pour engager les habitants catholiques à livrer les hérétiques ou â sortir des murs ; comme il ne rapporta qu'un refus énergique, l'abbé Arnauld s'écria : «Eh bien, pas une pierre ne restera sur l'autre, pas une vie ne sera épargnée. » Après une défense héroïque, la ville fut prise d'assaut 5 de peur de tuer aussi des catholiques, les vainqueurs demandèrent â Arnauld : «Que faire, seigneur? nous ne pouvons distinguer entre les méchants et les bons.» C'estalorsquepour que personne n'échappe, en feignant d'être

* Hist. littér. de la France, XVII, 589. Millot, II, 202. °- Gens estranha. Guill. de ïudéle, 148, v. 2079.

3 Millot, III, 50. Raynouard, V, 448. Le troubadour Rairaond de Miraval; Hist. littér. de la France, XVII, 456 et suiv.

* Petr. Vall. Cern., 570; Guill. de Tudèle, 22-24.

fraisce. 1209. 229

catholique, le légat répondit par ce mot féroce : a Tuez- les tous, Dieu reconnaîtra ceux qui lui appartiennent1.)) Aussi le massacre fut-il horrible, on n'eut égard ni au sexe ni a l'âge ; plus de 20,000 personnes périrent 5 dans la seule église de Sainte-Marie-Madeleine on en égorgea 7000, qui y avaient cherché un refuge ; la ville fut livrée au pillage et à l'incendie, elle fut détruite, comme les légats l'écrivirent au pape en paroles triomphantes, par un effet de la vengeance divine sévissant merveilleusement contre elle2.

La chute de Béziers jeta l'épouvante dans le pays; le vicomte de Narbonne et les principaux habitants de cette ville firent leur soumission aux croisés, qui, dans leur marche sur Carcassonne, s'emparèrent de plusieurs places que la terreur avait fait abandonner. Le 1er août ils arrivèrent sous

1 Pour sauver en ce point l'honneur d'Arnauld, on a révoqué en doute l'authenticité de l'auteur qui rapporte le fait; c'est Caesarius Heisterbac, 382. Il est vrai que Gésaire est étranger à la France, et d'ailleurs assez crédule. Mais voici pourquoi nous croyons devoir Lui ajouter foi en ce point : lo le fait est rapporté non pas par un adversaire de l'Église, mais par un adversaire ardent des hérétiques; 2° Gésaire, cistercien lui-même, en parle sans hésiter, sans songer qu'il fait du tort à la réputation de l'abbé de son ordre; 3° il a pu être bien informé, il rapporte encore d'autres particularités de la croisade, qu'il apprit de moines de son ordre qui avaient été avec Arnauld en France. L'analiste et le panégyriste de l'ordre de Cîteaux , Manrique , le rapporte également sans exprimer le moindre scrupule, III, 502. D'ailleurs, s'il est vrai que 20,000 hommes périrent à Béziers, «on peut croire, comme dit M. Petit-Radel, qu'il n'avait pas été pris de grandes précautions pour sauver les catholiques mêmes. » Hist. littér. de la France , XVII, 249. Flurter ne dit lui-même que azur Ehre der Menschheit môchte man lieber der Ablehnung als der Behauptung Glauben beimessen dass, » etc., II, 331.

2 Voy. pour l'histoire du siège, Petr. Vall. Cern., 570; Guill. de Tudèle, 28 et suiv.; Chronicon Simonis , 764; surtout la lettre des légats au pape, lib. XII, ep. 108; Baluz., II, 374. Le nombre des personnes tuées est diversement rapporté; selon Guillaume de Nangis {Chronicon, 753), on tua 17,000, selon Albéricus (II, 450) 60,000 hommes; nous nous en tenons à l'évaluation des légats. La cathédrale s'écroula par l'incendie.

les murs de Carcassonne; un premier assaut les mit en possession des faubourgs \ cet assaut, ainsi que tous les suivants et en général toutes les horreurs commises dans cette guerre, se fit au chant des prélats : Viens, ô Esprit saint1. Pierre d'Aragon , suzerain de Béziers et de Carcassonne , vint alors au camp des catholiques pour essayer de faire la paix entre eux et le vicomte. Arnauld lui répondit qu'il consentait a laisser sortir de la ville le vicomte et douze de ses compagnons , à condition que tous les habitants fussent livrés a la merci des croisés. Plein d'indignation , le roi rapporte cette réponse au jeune vicomte, qui déclare « qu'il aimerait mieux laisser égorger vif les siens et se tuer lui-même que d'accepter un pareil traité et d'abandonner le moindre de ses hommes. » Le siège continue, mais les chaleurs ayant desséché les puits de la ville, la détresse des assiégés est extrême 5 le légat en profite pour faire inviter Raimond Roger à se présenter au camp 5 on veut, lui dit-on, lui proposer des conditions de capitulation honorable. Le vicomte, trop généreux pour soupçonner un piège, se rend au milieu des croisés, et s'offre en otage, pour sauver la vie aux habitants. Dans l'intervalle beaucoup de ceux-ci parviennent a fuir 5 l'armée se précipite dans la ville, fait un immense butin, et ramène au camp plusieurs centaines de prisonniers, dont quatre cents sont brûlés et cinquante pendus comme hérétiques2. Le jeune prince fut retenu prisonnier 5 on l'enferma à Carcassonne dans la tour de son propre palais , où peu de

1 Petr. Vall. Cern., 571 ; et passim. Guill. de Tudéle , 172, v. 2389 et suiv. :

Ja domi Dieus de gloria mos pecatz non perdon, Si mentrel combatian li clerc cela sazon No cantavan Sanctî Spiritus a gran profession, Que ben de mega lega en auziratz lo son.

2 Voy. pour l'histoire du siège, Petr. Vall. Cern., 571. Chronicon Simonts, 765. Guill. de Tudéle , 40 et suiv. Caesarius Heisterb., 583. La lettre des légats au pape, lib. XII, ep. 108 ; Baluz., II, 374.

mois après il mourut, empoisonné sans doute par ordre des chefs de la croisade1.

Après la prise de Carcassonne, l'abbé de Cîteaux réunit les principaux seigneurs pour en choisir un qui voulût se chargerdu gouvernement du pays qu'on venait de conquérir. Le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Saint-Paul, auxquels Arnauld proposa le vicomté de Béziers et de Carcassonne, refusèrent avec indignation cette offre 5 ils étaient venus, disaient-ils, pour châtier les hérétiques , et non pour usurper des domaines sur lesquels ils n'avaient aucun droit2. Ce refus causa au légat un singulier embarras ; la plupart des barons allaient repartir pour le Nord, ils ne s'étaient croisés que pour quarante jours, il fallait donc quelqu'un pour continuer la guerre, et surtout pour conserver les fruits de la victoire, jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle expédition au printemps prochain3. Sur la proposition d'Arnauldon nomma donc deux évêques et quatre chevaliers qui , d'accord avec lui, choisirent Simon de Montfort, comte de Leycester. Simon accepta. C'est l'homme qu'il fallait 5 revenu a peine de la croisade contre les Sarrasins, il avait été, quoique sexagénaire, un des premiers a se croiser contre les hérétiques 5 vaillant, intrépide, austère dans ses mœurs, il était en même temps d'un fanatisme religieux qui allait jusqu'à la cruauté, avide de domination et peu inquiet sur la valeur des moyens pour arrivera ses buts. Ce qui le recommandait à l'Église, c'était sa soumission aveugle à Rome, sa piété superstitieuse, sa scrupuleuse observation des pratiques du catholicisme, sa libéralité pour le clergé4. Plein de vénéra-

1 Le 10 novembre 1209. Guill. de Tudéle , 62, v. 862 et suiv. Surtout Innocent III, lib. XV, ep. 212, en 1213; Baluz., II, 709, où il est dit que le vicomte périt miserabiliter interfectus. Le troubadour Guillaume de Béziers en accuse Simon. Hist. littér. de la France, XVIII, 551 et suiv.

2 Guill. de Tudéle, 56, v. 795 et suiv.

3 Gomp. Michelet, II, 495.

4 II suivait de l'Église «les œuvres , les ordres et les discours.» Guill.

tion pour Dominique1, ami intime de l abbé Guy de Yaux- Cernay2, obéissant sans scrupule aux légats, étranger aux sentiments d'honneur chevaleresque qui avaient fait refuser aux autres barons du Nord les offres d'Arnauld, il avait toutes les qualités requises pour devenir l'instrument des vengeances du pape.

Ce rude guerrier, qui ne savait pas lire, ce destructeur impitoyable de la civilisation méridionale, ce fanatique qui, pendant dix années d'une guerre injuste et cruelle, a été le fléau des provinces les plus florissantes de la France, l'Église le considérait comme le champion de la cause de Dieu, comme le grand athlète de Jésus-Christ3. Simon de Montfort prit aussitôt possession de Carcassonne, et pour témoigner à Arnauld sa reconnaissance, il fit donation a l'abbaye de Cîteaux de plusieurs maisons qui avaient appartenu a des hérétiques4. Comme pour continuer la guerre il avait besoin d'argent, et qu'en outre il voulait faire preuve de zèle pour la foi , il ordonna de payer les dîmes dans tout le pays qu'on venait de soumettre, ajoutant qu'il traiterait en ennemis tous ceux qui s'y refuseraient; il établit un cens annuel de 3 deniers par feu, en faveur de l'Église romaine, et s'engagea lui-même à une redevance considérable \ enfin il voulut que ceux qui resteraient excommuniés pendant quarante

de Tudéle , 292 , v. 4159. Cum esset in bellis strenuissimus , omni tamen die missam et horas canonicas omnes audiebat (Rigordus, 56). Un jour, au siège de Muret, il alla dans une église, se recommanda aux prières des moines, posa son épée sur l'autel, et dit : « 0 Jesu bénigne , tu me licet indignum, ad tuaprœlia elegisti, desuper altare tuum, hodie arma accipio, ut prœliaturus prœlia tua, a te accipiam justitiam prœliandi. » Petr. Vall. Cern., 658. Il est dit amicus totius cleri. Lettre de sa femme à Gervais de Prémontré. Ep. 97, p. 86.

1 Gallia christ., XIII, 515.

2 Manrique, III, 489.

3 Guill. de Pod. Laur., 675 Iperii chronicon, 607. Voy. sur lui Michelet, II, 489 et suiv. Son panégyrique chez Hurler, H, 555 et suiv.

4 Vaissette, III, preuves, n° 91, p. 215.

jours sans demander à être réconciliés, payassent des amendes plus ou moins fortes, suivant leur condition1. Indignés de toutes les iniquités commises jusque-là, plusieurs des principaux barons, après avoir fait leur ((quarantaine2,» quittèrent l'armée de la croix-, le duc de Bourgogne, qui seul d'abord se rendit aux instances de Simon , ne tarda pas à se séparer également de lui. Les chefs ecclésiastiques s'efforçaient, il est vrai, de persuader aux guerriers qu'il ne s'agissait que de la défense de la cause de Dieu contre ses ennemis hérétiques; mais en refusant les offres de réconciliation et de paix faites par les princes méridionaux, et en s'emparant des terres occupées par l'armée, ils prouvaient suffisamment que ce n'était pas pour Dieu seul qu'ils combattaient; tous leurs actes, il est vrai, étaient conformes aux volontés du pape , cependant cela n'empêchait pas les chevaliers habitués a des guerres plus loyales, à concevoir des soupçons sur la sainteté d'une lutte, où, comme on l'a dit, il y avait tant de choses a faire contre l'honneur et contre l'humanité3. (

Simon de Montfort eut encore assez de troupes pour soumettre plusieurs châteaux dont les seigneurs, saisis de frayeur, n'opposaient point de résistance ; au nombre furent ceux de Montréal , de Fanjaux , de Lombers , de Castres, où les Cathares avaient des établissements importants ; on ignore si des supplices eurent lieu en ces villes ; a Castres seul on trouva un parfait qu'on livra aux flammes4. C'est qu'après les massacres de Béziers et de Carcassonne, et après la soumission de beaucoup de leurs anciens protecteurs, les parfaits, surtout les évêques et les diacres s'étaient retirés, les uns dans les montagnes, où ils s'étaient construits des ca-

1 Lettre des légats à Innocent III. Lib. XII, ep. 108 ; Baluz., II, 374.

2 La carantena, leurs quarante jours de service féodal.

3 Guill. de Tudéle, introduction de Fauriel, p. LXXIX. ■* Petr. Vall. Cern., 574 et suiv.

banes1, les autres dans des châteaux forts plus éloignés du théâtre de la guerre; l'évêque de Toulouse s'était enfermé avec beaucoup d'autres frères à Montségur, où ils vécurent en sûreté pendant toute la croisade, sous la protection énergique de Raimond de Perelle2. Le comte de Toulouse, voyant que malgré les humiliations qu'il avait consenti à subir, la croisade n'épargnait pas ses propres terres, offrit a Simon de traiter avec lui ; il voulut même donner son fils en mariage à la fille de son redoutable adversaire; il se montra prêt a tout pour garantir son pays de l'invasion. Sans la terreur qui le dominait, il se serait garanti par les armes 3 ; il aurait trouvé de l'écho chez son peuple, s'il avait élevé la voix pour l'appeler a la lutte. Les esprits plus énergiques firent éclater en termes forts et chaleureux leur douleur à la vue de la ruine du pays, et leur colère devoir les habitants effrayés se soumettre au lieu de se défendre; malgré la défense faite par Arnauld aux troubadours de ne pas faire de vers contre le pape ni contre les barons de la croisade, Bernard Sicart de Marjévols s'écria : «A toute heure je me soulève, l'indignation me transporte, je soupire la nuit, en veillant, en dormant; de quelque côté que je me tourne, j'entends la courtoise gent crier bassement aux Français : Sire! Oui, ils ont de la pitié, les Français, tant qu'ils voient du pillage à faire ; car ont-ils quelque autre droit? 0 Toulouse! ô Provence! ô terre d'Agen ! Béziers, Carcassonne! dans quel état je vous vois! » Puis il s'adressa avec une amère satire au clergé : « Clergé français, je dois dire grand bien de vous, et si je le pouvais, j'en dirais deux fois davantage. Vous tenez la meilleure voie, et vous nous l'enseignez. De si bons exemples

1 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat. XXIII, f° 257.

2 Ibid., XXII, fo 216 et suiv.

3 «Et si ce n'eût été (cette peur) , jamais , je vous en donne ma parole (les hérétiques), n'auraient été soumis par la force (des croisés), (iuill. de Tudèle, 56, v. 490, 491.

seront justement récompensés. Vous ne vous laissez rien, vous donnez tout; vous ne vous permettez aucun désir; les plus rudes privations vous sont habituelles; vous ignorez même toute illicite accointance... Veuille Dieu nous faire du bien, mieux que je ne dis de vous la vérité1».

De pareils appels ne demeurèrent pas sans effet. Des vengeances terribles furent exercées par les Albigeois; des prisonniers furent mis a mort sous des tourments atroces ; les historiens catholiques ont fait grand bruit de ces excès ; mais les massacres commis par les croisés , les bûchers allumés parles légats, les violences des uns et les perfidies des autres, suffisaient amplement pour porter les habitants au désespoir et pour provoquer de sanglantes représailles. Le comte Raimond lui-même finit par recouvrer quelque chose de son énergie; l'excès de l'humiliation rendit peu a peu a son esprit la force de la résistance. Il quitta l'armée et retourna a Toulouse. Il était absous et réconcilié à l'Église -, mais les chefs de la croisade convoitaient ses terres et avaient l'ordre du pape de l'attaquer, dès que par la défaite de ses alliés et la soumission de ses vassaux il serait réduit à lui seul ; il fallut donc trouver un prétexte pour lui déclarer la guerre. A cet effet, Simon de Montfort et l'abbé Arnauld lui envoyèrent une liste de personnes suspectes d'hérésie, et le firent sommer, ainsi que les capitouls , de les livrer à l'armée des croisés , en présence de laquelle elles de/vront se purger de l'accusa- r tion et faire profession de foi catholique. En cas de refus, Simon menaça le comte de lui courir sus et de s'emparer de ses terres. Cette opiniâtreté à le poursuivre , malgré la part qu'il avait prise à la croisade , surprit et irrita le comte , et il fit répondre qu'il n'avait rien a démêler ni avec Simon , ni avec Arnauld, et qu'il irait se plaindre au roi, à l'empereur et au pape, tant des ravages que les croisés commettaient

1 Hist. littér. de la France, XVII, 590 et suiv.

dans son pays, sous le prétexte d'exterminer les hérétiques, que de la manière perfide dont ils le traitaient personnellement après toutes les preuves de soumission qu'il avait données, et après que le Saint-Père lui-même l'eût félicité, dans les termes les plus bienveillants, de son retour à l'Église1-, il leur annonça surtout son intention de redemander les châteaux qu'il avait donnés comme gages, car, dit -il, il avait gardé sa foi, tandis que les légats avaient manqué à la leur. Les chefs de la croisade ne s'étaient pas attendus à ce retour de fermeté de la part d'un homme qu'ils croyaient avoir trop humilié pour qu'il pût jamais se relever devant eux 5 redoutant l'effet de ses plaintes sur Innocent III, ils s'efforcèrent de l'apaiser et surtout de le dissuader d aller a Rome; «s'il veut l'en croire, lui dit l'abbé de Cîteaux, il n'a pas besoin de se donner tant de peine, ni de s'aventurer par si longue voie ; il peut ici, sur les lieux, terminer avec lui toutes choses, aussi bien que là-bas. » Mais i! eut le courage de persister; peu de temps après il partit pour le nord de la France. Quant aux habitants de Toulouse qui devaient être livrés aux croisés, ils déclarèrent publiquement devant les magistrats de la ville qu'ils n'étaient point hérétiques; les consuls firent dire au légat qu'ils obligeraient eux-mêmes a rendre raison de leur foi tous ceux qu'on leur désignerait, mais qu'ils n'entendaient nullement les livrer a l'armée ennemie. La-dessus « Arnauld les excommunia et jeta l'interdit sur la ville; ils s'en effrayèrent peu et en appelèrent au pape2.

Dans l'intervalle Milon avait parcouru le pays, faisant jurer les consuls de Montpellier et d'Arles , ainsi que plusieurs seigneurs, le même serment qu'avaient déjà prêté les villes d'Avignon, de Nîmes, de Saint-Gilles; ce serment les engageait a travailler selon leur pouvoir à ce que le comte de Toulouse

1 27 juillet 1209. Lib. XII, ep. 90 ; Baluz., II, 352.

2 Lettre des consuls de Toulouse au roi d'Aragon, 1211. Vaissette, III, preuves, no 105, p. 252. Guill. de Tudéle, 66, p. 907 et suiv.

PHANCK. 1209. ï237 gardât le sien relativement aux points sur lesquels il avait été excommunié; a lui refuser obéissance et secours , s'il devait violer sa parole, et a exécuter alors contre lui tout ce que TÉglise romaine leur ordonnerait ; enfin a chasser les hérétiques et a respecter les privilèges et les propriétés du clergé1. A Avignon, Milon tint en septembre un synode, par lequel il fit dresser des canons pour la réformation des mœurs et de la discipline ecclésiastique et pour l'extermination des sectes. Il enjoignit aux évêques de prêcher plus régulièrement la foi orthodoxe, de se faire prêter par les seigneurs et les magistrats le serment de poursuivre les hérétiques, d'instituer des commissions inquisitoriales, composées de quelques laïques et d'un prêtre, et de punir de la même peine les défenseurs et les fauteurs que les hérétiques eux-mêmes2. Dans l'espoir d'empêcher le comte Raimond d'exécuter son projet de se rendre a Rome, les prélats assemblés à Avignon l'excommunièrent et frappèrent ses États de l'interdit -, toutefois ils lui laissèrent le temps jusqu'au 1er novembre de donner satisfaction à l'Église, sans se souvenir qu'a Saint- Gilles Milon lui-même avait déjà prononcé solennellement son absolution3. Mais Raimond ne se laissa point détourner 5 nous venons de dire qu'il partit pour se rendre auprès du roi. Alors les légats écrivirent au pape pour lui rendre compte des résultats de leur mission, et surtout pour le prévenir contre Raimond quand il viendrait a Rome : «Ne vous laissez pas émouvoir par les paroles de cet homme , dont la langue n'est habituée qu'à dire des mensonges et des injures ; que plutôt, comme il le mérite, le bras de l'Église pèse de jour en jour plus durement sur lui que surtout, sous aucun prétexte, on ne lui rende ses châteaux, attendu qu'on

1 Milon à Innocent III. Lib. XII, ep. 106; Baluz., H, 365. Les formules, chez Catel, 247 et suiv.

2 Mansi, XXII, 783 et suiv.

3 Lettre des légats au pape. Lib. XII, ep. 107 ; Baluz., II, 366.

pourra s'en servir pour l'exterminer avec moins de peine. Ils voulurent bien conseiller au pape de suspendre sa sentence définitive jusqu'au 1er novembre -, mais si jusque la le comte n'a pas satisfait a toutes les exigences de l'Église, leur avis est de le traiter sans ménagement, c'est-a-dire de s'emparer de ses terres au profit de Simon de Montfort1. Celui-ci, qui avait continué son expédition, et qui s'était rendu maître de presque tout l'Albigeois, s'adressa en même temps au pape, pour lui demander de lui confirmer, à lui et a ses descendants , la possession du pays conquis , et pour implorer son appui ultérieur2. Cet appui était nécessaire a Simon pour conserver les domaines déjà usurpés ; peu de places seulement lui résistaient encore, mais la plupart des barons croisés étaient partis , il ne restait avec lui que quelques troupes fatiguées , l'hiver était proche , et les Albigeois retirés dans les montagnes pouvaient en profiter pour surprendre les ennemis dispersés dans le pays et haïs par les populations autant que des conquérants étrangers pouvaient l'être. Pour assurer sa conquête, Simon de Montfort sollicita le roi d'Aragon de recevoir son hommage pour le vicomté de Carcassonne. Pierre y consentit, tout en engageant en secret les seigneurs de ce domaine de ne pas reconnaître le suzerain qui ne fondait son droit que sur la violence; il leur promit son assistance dès qu'ils se lèveraient pour secouer son joug. Aussitôt tous les chevaliers du pays de Béziers, de Carcassonne et d'Alby reprennent les armes; Simon éprouve une suite d'échecs ; Castres, Montréal, Lombers se soustraient a sa domination ; le comte de Foix, Raimond Roger, qui avait offert la paix aux légats, refuse leurs dures conditions et continue avec succès la guerre, de sorte qu'a la fin de 1209 il ne reste plus à Simon qu'un petit nombre de places3. Cepen-

1 Lib. XII, ep. 106 et 107 ; Baluz., II, 365 et suiv.

2 Ibid., ep. 109; Le, 374.

3 Petr. Vall. Cern., 577 et suiv. Vaissette, III, 184 et suiv.

dant l'arrivée de lettres d'Innocent III ranima la confiance des croisés qui commençait a se refroidir; le pape confirma au comte de Montfort la possession et la seigneurie du pays conquis, il lui annonça qu'il exhortait plusieurs princes et seigneurs a venir a son aide, disant qu'il ferait plus encore, sans l'urgente nécessité de secourir les chrétiens de la Palestine1 ; il stimula le zèle des chevaliers qui n'avaient pas quitté la croisade2, il sollicita les magistrats et les barons du Midi d'embrasser la cause de Simon et d'accourir sous sa bannière pour cueillir des palmes dans cette guerre glorieuse* ; il enjoignit aux prélats méridionaux de prêcher la croix avec plus de zèle, afin que l'œuvre si noblement commencée soit couronnée d'un succès triomphant, et que (d'hydre de l'hérésie soit entièrement exterminée4; » il engagea enfin l'empereur Otton et le roi d'Aragon a envoyer au chef des croisés des troupes auxiliaires5. Ces lettres étaient a peine parties de Rome, que Raimond y vint porter ses plaintes. Il se présenta devant le pape, avec d'autant plus de confiance dans la bonté de sa cause, que pendant son séjour à la cour de France, le roi et plusieurs de ses grands vassaux, entre autres le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, qui eux-mêmes avaient été de la croisade, lui avaient témoigné plus d'intérêt et s'étaient montrés plus indignés de la violence de Simon et de la perfidie des légats6. Il était accompagné à Rome des députés de Toulouse, qui allaient poursuivre leur appel contre l'anathème dont Arnauld avait frappé la ville7. Il représenta a Innocent III avec quelle injustice les légats l'a-

1 12 novembre 1209. Lib. XII, ep. 122 et 123; Baluz., II, 380, 381.

2 Ibid., ep. 129; l. c, 383.

3 ...Expergiscimini, boni filii, et ad palmam hujus gloriosi certaminis festinate. Ep. 157 ; l. c, 385.

4 11 novembre. Ep. 136, l. c, 384.

s Ep. 124, 125; L c, 381, 382.

6 GaiH. de Tudèle, 70, v. 976 et suiv.

7 Petr. V«1U Cern., 580.

vaient persécuté jusque la, prouva qu'il avait observé tous les articles que Milon lui avait imposés après l'avoir absous a Saint-Gilles, et demanda humblement que le pape lui permît de se justifier en sa présence de l'accusation qu'on avait renouvelée contre lui d'avoir fait tuer Pierre de Castelnau et d'être un protecteur des hérétiques et un ennemi de l'Église. Le Saint-Père le reçut avec beaucoup d'honneur, lui fit des cadeaux, lui donna a voir et à toucher des reliques précieuses, l'appela son cher fils , mais se borna à enjoindre aux légats d'examiner de nouveau la cause et de convoquer, en l'espace de trois mois, un concile pour y recevoir, s'il y avait lieu , la justification du comte1. Il eût été plus simple d'entendre cette justification sur-le-champ, mais il fallait traîner l'affaire en longueur; Innocent III ne fit que suivre la marche qu'il avait tracée lui-même a ses légats, en leur donnant l'ordre d'éluder toutes les offres du comte, afin qu'il n'échappât pas au sort que l'Église lui avait destiné. Raimond, peu satisfait, et plein de soupçons, se hâta de sortir de l'Italie; ail eut, comme dit Guillaume de Tudèle, grand' peur d'y tomber malade'2. » Il passa par Paris, où cette fois Philippe-Auguste ne lui montra plus la même faveur, et revint â Toulouse, dont les députés avaient obtenu du pape que la ville fût relevée de l'interdit3. Il demanda que , conformément a l'intention du pape, l'abbé Arnauld l'admît a se justifier; des conférences eurent lieu à Toulouse; mais pendant qu'on négociait, le légat et l'évêque Foulques adressaient des discours au peuple, pour le soulever contre le comte, et une confrérie, qui avait été instituée pour exterminer les héré-

1 Lib. XII, ep. 152, 155, 170 et suiv. ; Baluz., II, 592, 599. Petr. Val!. Cern., 581. Guill. de Tudèle, 70, v. 984 et suiv.

2 Guill. de Tudèle, 72, v. 298.

3 Ionocent III à Arnauld. Lib. XII, ep. 156; Baluz., II, 594. Lettre des consuls de Toulouse au roi d'Aragon, 1211. Vaisselle, III, preuves, n<> 105, p. 255.

France. 1209—1210. 2-il

tiques, se battait tous les jours dans les rues avec les habitants fidèles au comte1. Maître Théodise, l'ancien compagnon de Milon , lequel était mort dans les derniers jours de 1209. réunit son talent d'intrigue au zèle d'Àrnauld, pour déjouer les offres et les demandes de Raimond , qui faisait des efforts incroyables pour satisfaire les légats et pour s'accorder avec les évêques de ses États. Théodise trouva que « si on l'admettait a se justifier, et si par ses ruses il parvenait à prouver son innocence, l'Église serait livrée a la ruine, et la foi et la dévotion chrétienne périraient dans le pays. » Pendant qu'il délibérait avec Arnauld sur les prétextes à opposer au comte. « Dieu , comme dit le chroniqueur orthodoxe, leur ouvrit une voie et leur insinua un moyen de refuser sa justification2. » Ce moyen , qu'il est difficile de croire inspiré par le Dieu qui aime la justice et la droiture, fut d'exiger de Raimond de remplir, avant de pouvoir se justifier, toutes les conditions qui lui avaient été dictées par Milon à Saint- Gilles: or, parmi ces conditions il y en avait une surtout, dont l'accomplissement était sinon impossible , du moins toujours livré à l'appréciation arbitraire des légats ; c'était celle de chasser les hérétiques; quelques efforts que le comte eût faits, on lui aurait toujours pu répondre, que tous les hérétiques n'étaient pas exterminés, non-seulement parce que leur nombre était en effet très-considérable, mais aussi parce qu'on était décidé a faire passer pour hérétiques tous ceux qui défendaient leur indépendance nationale contre les croisés du Nord. Les légats déclarèrent donc a Raimond ? que le pays étant encore plein d'hérétiques, ils ne pouvaient pas traiter avec lui, et ils le citèrent a un concile qui devait se réunir au mois de septembre. Dans l'intervalle, Simon de Montfort continua la guerre dans les États du comte, comme

1 Grain, de Pod. Laur., 675. Guill. de Tudéle, 74 etsuiv.

2 Petr. Vall. Cern., 585.

242 CHAPITRE m.

si celui-ci n'avait rien fait pour demander la paix. Les chefs des croisés redoublèrent même de cruauté et de perfidie. Après s'être emparé du château de Bram , dans le Laurageais, Simon fit mutiler d'une manière horrible une centaine de prisonniers1. Au mois de juillet il assiégea le château fort de Minerve. Pendant que Guillaume, le seigneur du lieu . forcé de capituler, traitait avec Simon des conditions, les légats survinrent; Simon déclara aussitôt qu'il ne pouvait rien conclure sans leur consentement. Guillaume réclamait que les habitants eussent la vie sauve, tandis qu'Arnauld «désirait ardemment la mort de tous les hérétiques 5 seulement comme il était prêtre, il pensait que son caractère sacerdotal lui défendait d'ordonner celle de tous les assiégés 2. » Il se borna â faire rompre les négociations ; Guillaume fut forcé de s'abandonner â la merci de Simon, qui déféra a Arnauld l'honneur de dicter les conditions. Le légat décida qu'on laisserait la vie aux catholiques et qu'on ferait grâce aux hérétiques qui se convertiraient. Plusieurs des chevaliers s'écrièrent alors : Nous sommes venus pour exterminer les hérétiques, non pour les absoudre ! Ravi de cette manifestation de zèle, Arnauld leur dit de se rassurer : «Je les connais , pas un ne se convertira. » C'est en effet ce qui arriva; l'abbé Guy de Yaux-Cernay, envoyé une seconde fois dans le pays par ordre du pape3, fut chargé de convertir les Cathares pris dans Minerve; comme il fit à cet effet de grands efforts d'éloquence, ils lui répondirent qu'il perdait ses paroles, qu'ils avaient renoncé à Rome et qu'ils étaient prêts â mourir pour leur foi. Là-dessus Simon en fit brûler plus de cent quarante; ils coururent aux bûchers, pleins d'enthousiasme, et l'armée, témoin du supplice, et frappée de leur courage, s'écria qu'ils étaient des martyrs du diable4. Cependant

> Ibid., 576 et suiv. — 2 jbid., 583. — 3 Lib. XII, ep. 132; Baluz., II,

4 Petr. Vall. Cern , 583 et suiv. Goill. de Tudéle, 76 et suiv. Chroni-

france. 1210. 24:* Simon n'avait pas encore réparé tous les échecs que les seigneurs, secrètement secourus parle roi d'Aragon, lui avaient fait éprouver ; son armée avait besoin d'encouragements et de renforts. C'est alors qu'arrivèrent des lettres du pape, qui contribuèrent beaucoup a imprimera la croisade une vigueur nouvelle. Innocent chargea l'évêque de Riez et l'abbé de Cîteaux de prêcher de nouveau la croisade en France1; il fit plus, il réitéra a Simon, a en l'honneur de la majesté de Dieu ,» la confirmation de la possession des terres conquises; il l'exhorta a ne pas se lasser dans la lutte engagée pour la foi catholique, et fit un pompeux éloge des glorieux services rendus a l'Église par le vaillant champion de Dieu2. Stimulé ainsi dans son ambition, et grâce a des renforts amenés par des évêques et des seigneurs du Nord, Simon ne tarda pas a reprendre partout le dessus. Il fit le siège du château de Termes, situé sur un roc peu accessible, et défendu vaillamment par Roger, ami dévoué du comte de Toulouse. Réduits à l'extrémité, par un siège de plusieurs mois, par la faim et les maladies, les habitants, redoutant, s'ils se rendaient, d'être traités comme ceux de Minerve, tentèrent de quitter le château , pendant une nuit de novembre -, mais surpris par les croisés, ils furent tués presque tous; ceux qui ne périrent point, furent retenus prisonniers; de ce nombre fut Roger de Termes, que Simon de Montfort tint enchaîné pendant plusieurs années dans une basse fosse d'une des tours de Carcassonne3. La prise de Termes répandit la consternation dans le pays ; plusieurs villes et châteaux ouvrirent aux croisés leurs portes; les habitants se retirèrent

con SimoniSj 765. Chronol. Roberti Altissiod., 278. Benoist, I, 141, et preuves, 278.

« 27 juin 1210. Lib. XIII, ep. 87 ; Baluz., II, 455.

2 28 juin. Lib. XIII, ep. 86; /. c, 455. Faisant allusion au nom de Montfort, le pape lui dit qu'il est sicut mons infirmas partes Ecclesiœ muniturus.

3 Petr. Vall. Cern., 586 et suiv. Guill. de Tudèle, 90 et suiv.

dans les montagnes où vivaient les ministres hérétiques.

Pendant que Simon remportait ainsi de nouveaux succès, les chefs ecclésiastiques de la croisade poursuivaient leur système de persécution contre le comte de Toulouse. Le concile, auquel ils l'avaient cité, s'ouvrit en septembre à Saint-Gilles. Raimond y parut, demandant à se justifier; on ne lui répondit que par un refus , basé sur le prétexte que , n'ayant pas tenu son serment quant à des choses de moindre importance, a plus forte raison il ne pourrait pas prouver son innocence du meurtre de Pierre de Castelnau. Les légats supposèrent cela , parce qu'ils voulaient à tout prix que Raimond fût coupable; s'ils avaient été convaincus de ses crimes , lui auraient-ils dénié la permission de présenter une défense qui dans le fait aurait été impossible? Ils trouvèrent plus utile de l'accuser et de le condamner sans l'entendre; ils allèrent jusqu'à prononcer de nouveau l'excommunication sur lui1; Innocent III lui-même, sous l'influence de ses envoyés, écrivit à Raimond qu'il avait appris avec étonnement qu'il n'avait pas encore tenu son serment d'exterminer les hérétiques; il le somma de le faire sans retard , en le menaçant de le priver de ses terres et de les donner a ceux qui en chasseraient les ennemis du catholicisme2. La patience de Raimond n'était pas encore épuisée. En janvier 1211 il provoqua de nouvelles conférences a Narbonne, puis à Montpellier; le roi d'Aragon y assista, espérant appuyer de son influence les démarches du comte; mais constamment joués par les prêtres, ni Raimond ni le comte de Foix, qui demandait également a se soumettre, ne purent obtenir d'être ré-

1 Petr. Vall. Cern., 585, 586. Guill. de Tudèle, 94. Les légats à Innocent III. Lib. XVI, ep. 39; Baluz., II, 762. Hurter, II, 381, dit qu'ils outrepassèrent les volontés du pape; pour sauver Innocent du reproche, il le rejette sur les légats. Mais on n'a qu'à se souvenir des instructions données par Innocent III à Milon.

2 17 décembre flHO, Lib. XIII, ep. 188; Baluz., Il, 495.

conciliés à l'Église1. Enfin les légats tinrent un concile à Arles ; ils y citèrent le roi d'Aragon et le comte de Toulouse ; à ce dernier ils mandèrent que sans leur consentement il n'eût pas a quitter la ville. Pendant que les deux princes attendent devant les portes du concile , « par un grand froid et au vent,» Arnauld et Théodise rédigent des conditions incroyables, inspirées par l'orgueil et par la haine; ils font entrer les princes , et ont l'audace de proposer à Raimond de l'admettre à se justifier, s'il veut signer des articles tels que ceux qui suivent : Il congédiera toutes les troupes qu'il a levées ou qui sont en marche pour son secours-, il rendra aux clercs leurs propriétés et leurs privilèges, et leur donnera l'assurance qu'ils obtiendront de lui tout ce qu'ils demanderont; il leur livrera toutes les personnes qu'ils lui désigneront comme hérétiques et comme fauteurs d'hérétiques, afin qu'ils en fassent à leur volonté-, on ne se servira aux repas dans tous ses domaines que de deux sortes de viande ; tous les habitants, tant nobles que vilains, ne porteront point d'habits de prix , mais seulement de grossières capes de couleur brune ; il fera raser les fortifications de tous ses châteaux et de ses villes; aucun noble de ses vassaux ne pourra plus habiter dans une ville, mais seulement à la campagne, comme les autres vilains aussi2; chaque chef de famille payera par an quatre deniers au légat ; le comte de Montfort et ses gens voyageront en toute sûreté dans les pays de Raimond, et s'ils enlèvent quelque chose, on ne s'y opposera pas; enfin, après avoir rempli toutes ces conditions, Raimond ira servir en Palestine parmi les chevaliers de Saint- Jean ou du Temple , et ne reviendra que lorsque le légat le lui permettra; ses terres ne lui seront rendues, que quand cela plaira a l'abbé Arnauld de Cîteaux et à Simon de Mont-

1 Petr. Vall. Cern., 592. Guill. de Tudéle , 96. Vaissette , III, 202,

2 Co li autre vilan. Voy. la note suivante.

fort1. Cet excès d'humiliation rendit a Raimond toute son énergie; les deux princes, indignés, quittèrent aussitôt Arles, convaincus enfin qu'il était impossible de négocier avec des adversaires dépourvus de loyauté. Raimond fit publier les articles du concile d'Arles dans tous ses États : tout autre appel aux armes fut superflu. Tous, chevaliers et bourgeois , en entendant la lecture de la pièce étrange , s'écrièrent « qu'ils aimeraient mieux être tués , que de souffrir une chose qui ferait d'eux des vilains ou des serfs ; » ils jurèrent qu'ils se défendraient a outrance, et «que plutôt que d'avoir pour maîtres des clercs ou des Français du Nord, ils quitteraient leur patrie avec leur comte2. » Les villes de Toulouse , de Montauban , d'Agen , les comtes de Foix et de Cominges, beaucoup de barons, promirent à Raimond de défendre sa cause, qui était celle de toute la population méridionale. Les prédicateurs cathares parcoururent le pays, prêchant dans les champs et sur les places publiques, et excitant le peuple à la résistance. Il y eut même des prélats catholiques qui, fatigués, indignés de cette guerre si peu conforme aux principes de la religion au nom de laquelle elle était faite, désapprouvèrent hautement la rigueur inique des légats ; l'archevêque d'Auch , Bernard de la Barthe , les évêques de Carcassonne et de Rhodez protestèrent contre les sentences prononcées 5 ce dernier, Pierre, ne voulut pas davantage exercer des fonctions qui l'exposaient a concourir a des mesures plus odieuses les unes que les autres, et il offrit sa démission. L'irritation des deux côtés fut au comble ; les légats, parvenus a leur fin de commencer la guerre contre Raimond lui-même, l'excommunièrent, le déclarèrent ennemi de l'Église, et disposèrent de ses domaines en faveur du premier occupant. Ce jugement fut confirmé par Innocent III, le 15 avril; le pape ordonna en même

1 Guill. de Tudéle, 96, et suiv. Vaisselle, III, 204.

2 Guill. de Tudéle, 98 et suiv.

temps aux légats d'accepter la démission de l'évêque de Rhodez , et d'exiger celle de l'évêque de Carcassonne et de l'archevêque dAuch. Ce dernier seul demeura ferme ; il ne fut déposé que trois ans plus tard1.

La croisade fut alors publiée avec un redoublement de zèle; l'abbé Arnauld et l'évêque Foulques, chassé bientôt après de Toulouse, la prêchèrent en France2 ; en Allemagne, en Lombardie, jusqu'en Esclavonie, les prélats et les prêtres reçurent l'ordre de la proclamer. Aussi une armée nombreuse se réunit-elle, vers le milieu de mars 1211 , à Carcassonne ; l'évêque de Paris vint à la tête des croisés français; le duc Léopold d'Autriche, le comte Adolphe de Mons, le comte Guillaume de Juliers, auxquels se joignirent une foule de barons de la Lorraine, de la Saxe, de la Westphalie, de la Frise , amenèrent des troupes ; il arriva même quelques seigneurs lombards et esclavons3. Ainsi renforcé , Simon de Montfort put s'emparer de différents châteaux. Pendant qu'il assiégeait celui de Lavaur, le comte de Toulouse vint une dernière fois au camp pour tenter une réconciliation; mais ses efforts furent plus vains que jamais, et il quitta les croisés, décidé a ne plus se défendre que par les armes. Un corps de croisés allemands s'avança contre Toulouse ; il fut défait par le comte de Foix4. Lavaijr fut pris d'assaut; Simon de Montfort fit mettre à mort plus de quatre-vingt chevaliers prisonniers ; le commandant du château, Ayméric de Montréal, fut pendu ; sa sœur Guiraude fut jetée dans un puits , et un grand nombre de Cathares furent condamnés au feu. On dressa un immense bûcher ; on leur laissa le choix d'y monter

1 Lib. XIV, ep. 56 -3S; Baluz., II, 525. Hist. littér. de la France, XVII, 588.

2 Petr. Vall. Cern., 596. Guill. de Tudéle, 102.

3 Cœsarius Heisterbac, 382. Godefridi Colon. Chronica, 349. Guill. de Tudéle, 168, 173.

* Pelr. Vall. Cem, 596 el suiv. Guill. de Tudéle, 110 et suiv.

248 CHAPITRE m.

ou d'abjurer; la plupart préférèrent la mort, et se jetèrent spontanément, en s'exhortant les uns les autres, dans les flammes ; les croisés les brûlèrent avec une grande joie1.

Après cet exploit, l'évêque de Paris et les seigneurs français qui avaient fait leurs quarante jours de croisade , quittèrent l'armée2. La cause de Simon eût bientôt été perdue par ces départs réguliers des croisés du Nord, s'il n'avait pas eu des moyens de solder les troupes restant avec lui; il fit servir a cet effet le butin trouvé dans les châteaux emportés d'assaut; les richesses trouvées a Lavaur, par exemple, furent livrées à un marchand de Cahors , qui fournit dès lors à Simon l'argent nécessaire, et qui par là, comme dit le poète, «maintenait la croisade3. » Le pape d'ailleurs avait enjoint au clergé des diocèses qui étaient le théâtre de la guerre , de remettre a Simon les biens confisqués sur les hérétiques , pour être employés par lui à des usages publics , c'est-a-dire pour lui créer des ressources pour continuer la guerre4. Se trouvant ainsi à la tête de moyens suffisants , il « défia » le comte , parvint par la séduction à détacher de son parti son propre frère Baudouin, lui enleva plusieurs places, et vint assiéger la ville de Toulouse, que le clergé appelait la tête du dragon, le foyer le plus dangereux de l'hérésie -, aussi longtemps que Toulouse ne sera pjts anéanti , disait le légat Arnauld, ni la paix ni la foi ne seront rétablies dans la province5. Mais Raimond était résolu d'opposer aux croisés une résistance vigoureuse; les comtes de Foix et de Cominges s'enfermèrent avec lui dans la ville, qui fut bravement défendue ; des sorties heureuses, et l'arrivée de secours du Poi-

1 Cum ingenti gaudio. Petr. Vall. Cern., 599. Selon le Chronicon Simonis, il n'y en eut que quarante; selon Guill. de Tudéle. 116, v. 1620, il y en eut quatre cents. Chron. Roberti Altissiod., 279.

2 Petr. Vall. Cern., 600.

3 Guill. de Tudéle, 116.

* 28 juin 1210. Arch. de Prouille, Doat, XI, f° 28.

5 Arnauld à Gervais de Prémontré, 1215. Gervasii ep. 42, p. 42.

tou , envoyés au comte par le roi d'Angleterre , forcèrent Simon à lever le siège1. Il ravagea alors le pays, dévasta les champs, les vignes, les plantations d'oliviers, brûla les villages, tua les habitants, et s'empara de plusieurs châteaux forts. Dans celui de Casser il trouva un grand nombre de parfaits; les évêques de la croisade leur prêchèrent en vain; ils furent brûlés, à la grande joie des chefs et des soldats de la croisade2. Encore si les malheureux qu'on exécutait ainsi avec tant d'enthousiasme, avaient été condamnés chaque fois par une sentence rendue en forme ; on devait s'attendre à trouver auprès de l'armée des croisés une espèce de tribunal composé de clercs , en état de comprendre et d'apprécier les doctrines; mais cela aurait entraîné à des longueurs et fait perdre un temps que les chefs croyaient pouvoir employer d'une manière beaucoup plus utile a leur cause ; on avait donc imaginé un moyen plus simple et plus expéditif: comme on savait que les Cathares, à cause de leur opinion sur la transmigration des âmes , avaient horreur de tuer des animaux, on se bornait a ordonner à un prisonnier de tuer quelque animal qu'on lui présentait ; s'il s'y refusait , il était convaincu d'hérésie et condamné au feu; cette procédure sommaire était a la portée des guerriers les plus ignorants3; elle fut même adoptée plus tard par les tribunaux de l'inquisition.

Cependant le comte de Toulouse, à la tête de ses vassaux et des bourgeois de ses villes, reprit à Simon de Montfort

1 Petr. Vall. Cern., 600 etsuiv. Guill. de Tudéle, 118 et suiv. Contin. annal. Rogeri de Hoveden, chez Bouquet, XVIII, 167.

2 ...Cum ingenti gaudio. Petr. Vall. Cern., 600; selon lui, il y en eut soixante; selon Guill. de Tudéle, 154, il y en eut quatre-vingt-quatorze. Guill. dePod. Laur., 676.

3 Audivi ego, quôd milites gallici catholici sic examinabant hujusmodi hœreticos in terrà Albigensium. Dabant suspectis pullos, vel alia animalia ad occidendum , quœ si nollent occidere , eos hœreticos perpendebant , vel eorum credentes. Steph. de Bellavilla, 90.

plusieurs places et l'assiégea dans Castelnaudary ; après une bataille sanglante et indécise, Raimond leva ce siège, et fut à son tour poursuivi par son adversaire. Celui-ci fut renforcé par l'arrivée des hommes de son frère Guy de Montfort, qui s'était signalé par sa valeur dans la Palestine. De l'autre côté le sénéchal d'Aquitaine, le brave et poétique Savaric de Mauléon , amena a Raimond 2,000 Basques et Gascons. Les croisés éprouvèrent de graves échecs ; beaucoup de châteaux forts durent se rouvrir aux troupes toulousaines1. C'est vers cette époque, où les chances commençaient de nouveau à tourner en faveur de Raimond, que Philippe-Auguste se plaignit au pape de ce que les croisés s'étaient emparés d'une partie des domaines du comte de Toulouse, au préjudice de la souveraineté de la couronne de France. Innocent III, toujours trompé sur le véritable état des choses par ses légats , qui ne l'informaient que de ce qui était de nature a justifier leurs mesures les moins justes, répondit au roi que Raimond n'avait pas encore suffisamment prouvé son innocence , qu'il était toujours censé hérétique , et que par conséquent les légats avaient l'ordre de garder ses terres qu'il a perdues de droit, jusqu'à ce qu'il ait entièrement satisfait aux exigences de l'Église2. Il paraît toutefois que le roi continua ses réclamations auprès du pape, et que ce dernier finit par y prêter l'oreille ; car le légat Arnauld s'étant fait élire archevêque et reconnaître duc de Narbonne, au préjudice du comte de Toulouse3, et voulant dépouiller celui-ci des domaines qui lui restaient encore, notamment des châteaux qu'il avait engagés a l'Église romaine , Innocent III s'y opposa, par la raison que Raimond n'était pas encore condamné comme coupable des crimes de l'hérésie et du

1 Petr. Vall. Cern., 604 et suiv. Guill. de Tudéle, 137 et suiv.; comp. aussi p. 102, 140 et suiv. Hist. littér. de la France, XVIII, 674, 681.

2 Le 25 août 1211. Lib. XIV, ep. 163 ; Baluz., II, 588.

3 Le 12 mars 1212. Vaisselle, III, 223.

FRANCE. 1212. 251 meurtre de Pierre de Castelnau ; « il n'en est que suspect, dit fe pape a ses légats, admettez-le donc a se justifier1.)) Mais les légats se gardèrent de suivre cet ordre. Simon continua la guerre dans le comté de Toulouse ; il la porta dans les pays de Foix , de Béarn , de Cominges , et s'empara de plusieurs places très-importantes2. Le 1er décembre il convoqua à Pamiers une assemblée de barons et d'évêques , par lesquels il lit établir un statut pour le gouvernement du pays conquis3. Ces coutumes de Pamiers, arrêtées par les bommes du nord de la France, se rapportent en divers points à celles de Paris, surtout en ce qui concerne les droits et les successions des fiefs; cette partie, nous pouvons la passer sous silence; il ne nous importe de mentionner que les articles relatifs aux affaires ecclésiastiques et religieuses. Avant tout le conquérant confirma et étendit les privilèges des églises et des clercs des provinces méridionales; il les exempta de tout péage et impôt, fit des règlements sévères contre ceux qui les molesteraient soit par la violence soit par des mesures légales. Il ordonna ensuite que chaque maison habitée de la terre conquise eût a payer par an trois deniers au pape, pour rappeler perpétuellement que par son aide elle a été enlevée aux hérétiques et donnée a toujours au comte de Montfort et a ses successeurs. Les habitants seront tenus d'entendre régulièrement la messe et le sermon , sous peine de six deniers, a partager par moitié entre le curé et le seigneur du lieu. Dans les villages où il n'y a point d'église, on y fera servir une maison enlevée aux hérétiques ; une autre maison d'hérétique sera donnée au curé. La terre de celui qui permettra a un hérétique d'y habiter, lui sera en-

1 En mai. Lib. XV, ep. 102 ; Baluz., II, 636.

2Petr. Vall. Cern., 613 et suiv. Guill. de Tudèle, 166 et suiv.

3 Petr. Vall. Cern., 624. Guill. de Tudèle , 190 et suiv. Ces consuetudines se trouvent chez Calel, 267 et suiv., Marléne, Thes. nov. anecdot., I 381 et suiv. ; Compayré, 496 et suiv. ; Dutillet, 20 et suiv.

levée, et son seigneur pourra le rançonner a volonté. Aucun hérétique, même réconcilié, ne pourra ni remplir des fonctions publiques, ni habiter le lieu où il avait résidé avant sa réconciliation ; il ne demeurera que la où le comte le lui ordonnera. Les biens de celui qui négligera de saisir ou de dénoncer les hérétiques ou les ennemis du comte qu'il pourra rencontrer, seront confisqués, et «son corps sera en la miséricorde dudit comte. » Les femmes des ennemis de Simon, quand même elles seraient catholiques, seront bannies; nulle veuve de noble, ayant château, ne pourra se remarier avant dix ans avec un noble du pays, sans permission du comte, tandis qu'elle sera libre d'épouser un chevalier du Nord. On le voit, ces coutumes avaient pour but la destruction non-seulement de l'hérésie, mais aussi celle de la nationalité et de l'indépendance des méridionaux.

Effrayé de ces progrès de l'usurpation qui proclamait hautement ses intentions, le comte Raimond, que les victoires des croisés avaient réduit à Toulouse et à quelques villes voisines , implora le secours et l'intervention de son allié Pierre d'Aragon. Quelque temps auparavant déjà, les consuls de Toulouse avaient adressé à ce prince une lettre remarquable par la noblesse et l'élévation des vues, et destinée a les recommander à sa protection. Ils lui avaient exposé les manœuvres d'Arnauld, les excès commis par les croisés, leurs projets menaçants contre le comte et la ville; ils avaient cherché a lui démontrer que ce n'était pas la religion qui était en cause, les consuls et le comte étant toujours prêts a donner à l'Église toute satisfaction juste et raisonnable , ce que d'ailleurs ils avaient déjà prouvé par le fait. «Nos ennemis, avaient-ils dit, nous reprochent de nous servir des routiers; mais ils s'en servent a leur tour, et leur offrent même des soldes plus fortes; ils les absolvent de tous les crimes, à la condition de s'en laver dans notre sang ; ils les trouvent bons pour nous exterminer,

horribles pour nous défendre. Est-ce donc l'intérêt de la religion qui anime ces légats, ces abbés, ces prêtres qui nous persécutent? Ne voit-on pas leurs intrigues aboutir à les pourvoir eux-mêmes d'archevêchés, d'évêchés, de riches prébendes? Enfin, que nous demandent notre évêque Foulques et le légat Arnauld? Ils exigent l'infraction de nos serments au comte Raimond; ils veulent nous contraindre à méconnaître ses droits, et à recevoir le prince qu'il leur plaira de nous imposer, comme donné par l'Église : à cette condition, ils nous promettent de nous laisser en paix. Non, nous ne commettrons pointée parjure; nous le proposer, c'est nous outrager et attenter à la foi publique1.» Le roi d'Aragon comprit la justice de ces réclamations et résolut de défendre la cause de la ville et du comte de Toulouse, c'està-dire la cause du bon droit contre la violence et la perfidie. Il envoya a Rome des députés chargés de se plaindre avec énergie des légats et de Simon de Montfort ; ces ambassadeurs représentèrent au pape que, non contents d'occuper les lieux habités par des hérétiques, les chefs de la croisade avaient aussi «étendu leurs mains avides» sur des domaines sur lesquels ne planait aucun soupçon d'hérésie; qu'ils avaient tout usurpé contrairement à la justice; qu'ils avaient refusé obstinément d'entendre la justification du comte, bien que celui-ci fût disposé à tout subir, a s'exiler même, pourvu que son pays restât à son fils , que personne n'avait jamais accusé d'hérésie et dont le roi Pierre était prêt à prendre la tutelle; qu'enfin ils s'étaient emparés sans raison des terres des comtes de Foix, de Cominges, de Béarn, et d'autres vassaux du prince aragonais2. Innocent écouta favorablement ces plaintes faites au nom d'un roi, dont l'or-

1 En 1211. Vaissette, III, preuves, no 105, p. 232 et suiv. Traduction de M. Daunou, Hist. littér. de la France, XVII, 333.

- Petr. Vall. Cern., 622. Guill. de Tudéle, 1 98. Innocent III aux légats ; lib. XV, ep. 212 ; Baluz., II, 708. Le même à Simon ; ib., ep. 213 ; l. c, 709.

thodoxie n'avait pas encore été soupçonnée, et dont l'influence avait plus de poids depuis que, par sa victoire de las Navas , il avait sauvé l'Espagne chrétienne de la domination des Maures. Le 18 janvier 1213, Innocent ordonna à ses légats d'assembler un concile pour examiner la cause et recevoir la justification du comte de Toulouse1 ; il prescrivit à Simon de restituer au roi d'Aragon les terres qu'il avait enlevées à ses vassaux et de lui faire hommage pour le vicomte de Carcassonne2; il alla jusqu'à inviter Arnauld, désormais archevêque de Narbonne , a faire tous ses efforts pour rétablir la paix dans la Provence, où « les affaires de la foi » sont dans un état assez prospère pour qu'il puisse engager les barons et le peuple a se croiser pour la Palestine3. Cependant le légat était loin de souhaiter la paix; au lieu de « diriger les armes du peuple chrétien contre les infidèles de l'Orient,)) comme le pape le lui prescrivait, il fit de nouveau prêcher la croix contre les hérétiques du Midi, qui excitaient sa colère en ne cessant de résister à l'armée conquérante. Toulouse était l'objet de sa haine et de son ambition ; c'est Toulouse qu'il fallait prendre avant de songer a la paix ; c'est contre Toulouse qu'il fallait pousser les croisés, avant de les faire partir pour la Palestine. L'ancien abbé de Cîteaux fit donc promettre partout des indulgences nouvelles, il offrit de donner l'abolition aux violateurs des églises, aux incendiaires, a ceux qui auraient maltraité des ecclésiastiques ou des moines, pourvu qu'ils prissent les armes contre les hérétiques toulousains4. L'abbé général de Prémontré, Gervais de Chichesler, fut un des agents les plus zélés de cette nouvelle prédication de la croix5. Toutefois, sur les pres-

1 Lib. XV, ep. 212 ; Baluz., II, 708.

2 Ibid., ep. 215, 214; l. c, 709, 710.

3 15 janvier 1213. Lib. XV, ep. 215; Baluz., II, 710.

4 Gervasii Praemonstrat. ep. 42 et 45; p. 41 et suiv.

5 Voy. sur lui Hist. littér. de la France, XIX, 41 et suiv. Depuis 1220 il est évêque de Séez.

FRANCE. 1213. 2m

sautes instances du roi d'Aragon, Arnauld consentit a assembler un concile, avant même que les ordres du pape lui fussent parvenus. Il réunit a Lavaur quelques évêques hostiles a Raimond et dévoués à la cause de la croisade. Pierre II , qui s'était rendu a Toulouse , demanda par une lettre respectueuse que le concile voulût bien dicter au comte les conditions auxquelles il pourrait être absous et remis en possession de ses États ; que, si les offres de Raimond devaient être refusées, son fils au moins ne soit pas privé de son légitime héritage ; qu'enfin les comtes de Cominges et de Foix et le vicomte de Béarn fussent également réconciliés a l'Église et réintégrés dans leurs biens1. Deux jours après , le concile, dirigé par les légats, répondit au roi que le comte de Toulouse, ayant refusé les grandes grâces que le pape avait voulu lui faire, ayant violé tous ses serments et ajouté iniquité sur iniquité, crime sur crime, s'était rendu indigne de toute miséricorde et que sa justification ne pouvait pas être entendue. Quant aux autres seigneurs, leur demande fut également rejetée , le concile ne voulut traiter avec eux que lorsqu'ils se seraient fait relever de l'excommunication en satisfaisant aux exigences de l'Église2. Profondément indigné, le roi d'Aragon déclara que désormais il prenait sous sa protection royale les princes Excommuniés ; ceux-ci y ainsi que les capitouls de Toulouse , se remirent solennellement en son pouvoir; ils jurèrent de se soumettre a la volonté du pape, dès qu'il la ferait connaître; leur soumission au roi d'Aragon dut être la garantie de leur promesse d'obéis-

1 16 janvier 1213. Petr. Vall. Cern., 625. Mansi, XXII, 865. Chez Pierre de Vaux-Cernay la lettre commence par les mots : ...Quoniam sacrosancta mater Ecclesia non solùm verba , sed verbera quoque docetur habere; Mansi a une variante qui donne un meilleur sens : ...Non solùm verbera, sed ubera quoque...

2 Petr. Vall. Cern., 626. La lettre des légats au pape, lib. XVI, ep. 39; Baluz., II, 762.

256 chapitre m.

sance à l'Église1. Pierre en appela alors du concile au pape; il intercéda auprès de Philippe- Auguste, qui toutefois se borna à faire renoncer son fils Louis a son projet de prendre la croix contre les Albigeois2. Raimond, ébranlé de nouveau dans sa résolution de courageuse résistance, s'épuisa en efforts pour être reçu par les évêques a se justifier; mais il éprouva toujours le même refus. Pour prévenir l'appel interjeté par Pierre II, les prélats assemblés a Lavaur envoyèrent au pape des lettres d'une violence incroyable, pour se plaindre du comte et de la ville de Toulouse. Raimond fut représenté comme le défenseur obstiné des hérétiques, comme un prince parjure, comme un ennemi acharné de l'Église, comme le plus criminel des hommes ; quant à Toulouse , il eût été a désirer pour l'honneur des évêques que l'histoire n'eût pas conservé les expressions échappées a leur haine; mais alors qui aurait expliqué toutes les iniquités de la croisade ? Voici ce que, le 20 février 1213, ils écrivirent à Innocent III : « Si la perfide ville de Toulouse n'est pas retranchée de l'hydre de l'hérésie dont elle est le membre le plus putride, il est à craindre que le venin du monstre n'infecte de nouveau les lieux circonvoisins déjà purifiés , et que ce que vous avez réédifié par de grands travaux et des dépenses énormes, ne retombe dans un chaos $lus profond que celui dont vous venez a peine de le retirer. Nous vous prions donc en toute humilité , en fléchissant les genoux et en versant des larmes abondantes , qu'imitateur du zèle de Phinéas , vous preniez en main le glaive de la justice, et que cette cité perverse, dont les crimes égalent ceux de Sodome et de Gomorrhe, soit radicalement exterminée avec toutes les ordures et les souillures qui se sont accumulées sous le ventre gonflé de venin de la vipère3. » Cette demande de vengeance, émanée

1 27 janvier. Voy. les documents chez Catel, 275 etsuiv.

2 Petr. Vall. Cern., 652.

3 Adhuc summopere timendum est et cavendum ne venenum hjjdrœ, hoc

du concile de Lavaur, fut accompagnée de demandes individuelles de plusieurs évêques méridionaux 5 celui de Béziers implora le pape «en versant des larmes et en le conjurant par les entrailles de Jésus-Christ ,» de faire peser inexorablement son glaive sur le comte Raimond et sur son fils; l'archevêque d'Aix lui représenta que si l'ancienne maison de Toulouse recouvrait sa puissance, la paix et la foi seraient à jamais perdues dans le pays1. Innocent, qui lui-môme, on s'en souvient, avait dans l'origine prescrit cette marche, adopta l'avis des évêques, révoqua les ordres qu'il avait donnés d'admettre le comte a se justifier, rejeta l'appel du roi d'Aragon et lui ordonna impérieusement de ne plus s'opposer aux affaires de l'Église2. Mais Pierre II, outré à l'excès de la fureur et de la déloyauté des chefs de cette Église, et sans tenir compte des menaces d'Arnauld, qui lui défendait d'embrasser la cause des hérétiques*, jeta le ganta Simon de Montfort , afin que surtout le jeune comte de Toulouse , qui « n'avait ni failli ni fait du tort à personne,» fût affranchi de la «méchante race qui voulait lui enlever son héritage,)) et que «toute sa terre ne fût pas brûlée et dévastée*.» Encore avant rarrivée des troupes aragonaises le comte et les capitouls

est , dolosissimœ civitatis Tolosœ , si non tanquam membrum putridissimum succidatur, et ipsa circumstantia loca jam plene purgata et salubria inficiat iterum et corrumpat , et quod œdificatum est et reformatum a vobis multis laboribus et expensis, in antiquum chaos recidat, aut in multo deterius relabatur. Proinde benignitati vestrœ cum devotione omnimodà, flexis genibus et profusis lacrymis supplicamus quatenus secundùm zelum Phinees, quem habetis, arripiat judicium manus vestra, et fermentatissima civitas illa cum sceleratis omnibus spurcitiis et sordibus quœ se infra tumidum ventrem viperœ receperunt, cum in suà malitià non sit inferior Sodomà et Gomorrhà, debito exterminio radicitus explantetur. Lib. XVI, ep. 40 et 41 ; Baluz.,II, 765, 764. La deuxième lettre se trouve aussi chez Petr. Vall. Cern., 628.

1 Lib. XVI, ep. 42, 44, 45; Baluz., II, 765 et suiv.

2 Ibid., ep. 4S ; Le, 770 — 3 Ibid., ep. 45; /. c, 767. « Gaill. de Tudéle, 198, v. 2762 et suiv.

reprirent cT assaut le château de Pujols; mais le succès de leurs armes ne fut pas de longue durée. Le roi d'Aragon ne joignit son armée a celle de Raimond que pour les conduire à une défaite; la bataille sanglante livrée aux croisés sous les murs du château de Muret, fut perdue, Pierre lui-même y perdit la vie, et son fils Jacques fut retenu prisonnier par le vainqueur Simon de Montfort1. Cette victoire produisit dans l'armée de la croix un enthousiasme immense; tous, chefs, soldats, prélats, moines, allèrent pieds- nus a l'église de Muret rendre grâce a Dieu d'avoir béni leurs armes-, les évêques vantèrent Simon comme un autre David ayant vaincu Saùl, comme un autre Jude Machabée ayant délivré le peuple d'Israël2. On comprend ces transports de la joie des vainqueurs, maison comprend aussi le redoublement de la haine des populations méridionales contre les croisés et la véhémence des troubadours, quand ils appelaient Simon un méchant homme, un barbare de la traîtresse race de Pilate, dont ni le légat du pape ni le roi de France, avec toute leur puissance spirituelle et temporelle, ne sauraient faire un homme d'honneur3. Ces chants de guerre des poètes du pays furent reçus sans doute avec avidité par le peuple; ils l'excitèrent a ne pas déposer les armes , a ne pas accepter la paix trompeuse que Simon et les clercs voulaient lui offrir, à poursuivre de sa haine surtout «ces prêtres devenus des loups ravisseurs, cette vile populace, couverte de surplis, qui jamais ne fit un pas en avant, et qui pourtant nous enlève nos châteaux forts et nos villes4.» Cependant la conster-

1 Le 12 septembre 1215. Petr. Vall. Cern., 657 et suiv. Guill. de Pod. Laur., 678 et suiv. Guill. de Tudéle, 208 et suiv.

2 Vitœ Pontificum, chez Muratori, Script, rerum ital., III, 485.

3 Sirventes de Pierre Cardinal, chezMillot, III, 267.ComplaintedeGuill. deBéziers; Hist. litt. de la France, XVII1,531 et suiv. Raynouard, IV, 46.

4 Sirventes de Guillaume Rainols; Hist. littér. de la France , XVII, 558 et suiv.; Millot, I, 252; et de Guillaume Figuiéres; Hist. littér. de la France, XVIII, 651.

FRANCK. IMS. 259

nation répandue par la défaite de Muret fut trop grande et les forces qui restaient a Raimond furent trop faibles pour que ces appels à la résistance eussent pu produire immédiatement un effet utile a la cause de l'indépendance méridionale. N'ayant plus les moyens de lutter contre Simon de Montfort, le comte de Toulouse et ses amis les comtes de Foix et de Cominges quittèrent Toulouse, renonçant a se défendre et décidés a tenter un nouvel effort pour se réconcilier avec cette Église qui paraissait avoir juré leur perte. Ils envoyèrent, ainsi que les capitouls, des députés au pape, pour demander qu'il les autorisât enfin à se justifier1. Dans d'autres guerres, les hostilités cessaient pendant que l'on négociait; mais dans celle-ci, faite au nom de la croix du Sauveur du monde, Simon n'interrompit point sa marche victorieuse-, il profita de la terreur produite par la bataille de Muret pour ravager le pays, pour prendre et raser les châteaux qui osaient lui résister2.

Dans la France du nord le fanatisme des populations ne cessait d'être excité par les prêtres et par les moines; le cardinal Robert de Curçon et Jacques de Vitry, après avoir prêché la croisade contre les Arabes, la prêchèrent contre les hérétiques toulousains; Robert se croisa lui-même, se mit a la tête de la multitude qui â sa voix avait pris les armes, et l'amena a Simon de Montfort. Les discours de ce prélat et des autres prédicateurs de la croix avaient enflammé à un tel point les passions des pèlerins qui cherchaient des indulgences en tuant leurs frères, que dans leurs courses à travers le Midi, ils allumèrent des bûchers, non-seulement pour les hérétiques manifestes, mais pour tous ceux auxquels on pouvait attacher quelque soupçon d'hérésie3. Sur les instances

1 Pet. Vall. Cern., 643. Innoc. III, lib. XVI, ep. 172 ; Baluz., II, 830.

2 Pelr. Vall. Cern., 644 et suiv.

3 Ibid., 635, 648. ...Ut incendio traderent non solùm manifestos hœreticos , sed etiam quoslibet de hujusmodi pravitate suspectos. Innoc. III

des députés de Toulouse et des princes, Innocent III se décida enfin a envoyer dans le Midi un nouveau légat, le cardinal Pierre de Sainte-Marie-en-Aquirre, avec Tordre de réconcilier, sous caution, les princes et les consuls excommuniés1. Le cardinal Pierre fit en apparence quelques efforts pour rétablir la paix; en réalité, il ne s'occupa qu'a faire disparaître les obstacles qui s'opposaient encore a la domination absolue du « champion de l'Église, » Simon de Montfort. L'entier abaissement de Raimond fut le but de sa politique ; tout ce qu'il chercha par ses démarches de pacification fut de procurer a Simon le temps de recevoir les renforts qu'il attendait. Ses ruses furent couronnées de succès. Le comte et les capitouls de Toulouse, les comtes de Foix et de Corninges, le vicomte deBéarn,les consuls de Narbonne vinrent en cette dernière ville, où, après avoir reçu des cautions pour leur soumission, le cardinal Pierre les réconcilia a l'Église2. Pendant que cela se passait, Simon , renforcé par des troupes que venait de recruter en France l'évêque de Carcassonne, acheva de s'emparer des domaines du comte de Toulouse. Alors le légat, dont la ruse victorieuse arrache au chroniqueur le singulier cri d'admiration : « 0 pieuse fraude, ô frauduleuse piété du légat!3» disposa en faveur de Simon de toutes les conquêtes faites sur les hérétiques. Un synode convoqué en décembre a Montpellier, par le cardinal Pierre de Bénévent, approuva cette disposition par un décret solennel ; Simon , qui dirigea les délibérations, bien que les habitants lui eussent défendu l'entrée de la ville, fut choisi « pour prince et monarque» de tout le pays toulousain. Le nouveau

lib. XVI, ep. 47; Baluz., II, 744. Cela provoqua aussi des représailles ; Baudouin, le frère du comte de Toulouse, surpris dans le château de l'Olmc par le comte de Foix, fut pendu. Petr. Vall. Cern., 646.

■ Janvier, 1214. Lib. XVI, ep. 167, 171, 172; Baluz., II, 828 et suiv.

2 Petr. Vall. Cern., 647. Vaissette, III, preuves, nos no et suiv., p. 239 et suiv.

3 O legati fraus pial o pietas fvaudulenta ! Petr. Vall. Cern., 648.

prince se hâta d'envoyer l'archevêque d'Embrun auprès d'Innocent III, et celui-ci confirma a «son bien-aimé fils» sa dignité usurpée, jusqu'à la décision du concile qui allait s'assembler à Rome1.

Impuissants à résister plus longtemps à tant d'ennemis conjurés à leur perte, les consuls de Toulouse, obéissant a la sommation du légat, remirent leur ville et le château à l'évêque Foulques , qui n'attendait qu'une occasion pour faire éclater sa vengeance sur les habitants. Le légat prit ensuite possession , au nom de l'Église romaine, du château de Foix, de sorte que la victoire sur le peuple méridional paraissait définitive et assurée. Raimond, abreuvé d'humiliation , dépouillé de ses États , découragé , ne comptant plus ni sur Je roi de France, qui cependant lui aurait dû protection, ni sur le pape, qui jusque-là l'avait amusé de ses promesses fallacieuses, se retira avec son fils à la cour d'Angleterre, et, dans l'espoir de se créer un défenseur, il fit hommage à Jean-sans-Terre du comté de Toulouse2. En n'attendant plus rien de Philippe-Auguste, il ne se trompa point; car le roi, qui jusque-là s'était abstenu d'intervenir personnellement dans la croisade, permit à son fils Louis de partir à la tête d'une armée contre « les restes des hérétiques toulousains3. » En avril 1215 le prince Louis arriva dans le Midi; c'est accompagné de lui que Simon de Montfort prit possession de Toulouse. Deux prêtres , le légat, cardinal de Sainte-Marieen-Aquirre, et Tévêque Foulques, firent alors la proposition de piller et de brûler la ville, objet de leur haine ; Louis et Simon y consentirent; cependant Simon lui-même «réfléchit que le parti serait dur et terrible; » on s'arrêta donc au conseil de combler les fossés et de raser les murs4. Après

1 Ibid., 654 et suiv.

2 Guill. de Pod. Laur., 681. Rad. Coggeshale, 106.

3 Petr. Vall. Cern., 655.

4 Ibid., 657. Guill. de Tudéle, 2^2.

cette expédition, le (ils de Philippe-Auguste retourna en France 5 ses récits ne furent pas accueillis favorablement par le roi , qui ne put s'empêcher de voir dans la chute du comte et de la ville de Toulouse , après que l'Église elle-même les eut absous et réconciliés, une victoire de la violence sur le droit foulé aux pieds1 ; toutefois il ne fit rien pour la défense de son vassal 5 peut-être prévoyait-il les avantages que la couronne pouvait recueillir un jour de son abaissement. En attendant, Simon de Montfort se qualifia «par la grâce de Dieu comte de Toulouse , vicomte de Béziers et de Carcassonne, duc de Narbonne2; » il s'empressa de se faire rendre hommage par les seigneurs du pays, et frappa les habitants de Toulouse de contributions exorbitantes.

En novembre 1215 s'ouvrit le concile du Latran, un des plus imposants que l'Église eût jamais vus. Innocent III avait annoncé l'intention d'y résoudre par des décisions solennelles tout ce qui se rattachait a l'extirpation de l'hérésie dans le midi de la France. Beaucoup de prélats méridionaux se rendirent a Rome 5 Simon de Montfort envoya son frère Guy pour y plaider sa cause. Le comte de Toulouse et son fils y vinrent a leur tour-, avec eux se présentèrent les comtes de Foix et de Cominges, et un grand nombre de barons , spoliés par la croisade. Ils exposèrent devant le concile leurs griefs contre Simon qui, malgré l'absolution que le légat du pape leur avait donnée , malgré leur soumission absolue aux ordres de l'Église, s'était injustement emparé de leurs domaines et de leurs droits ; Raimond rappela que, même pendant la guerre, il s'était montré libéral envers les églises et avait respecté leurs propriétés ; il se plaignit amèrement de l'évêque de sa ville, des légats, du pape lui-même, parce qu'ils avaient trompé sa bonne foi , en ne faisant aucun cas

1 Petr. Vall. Cern., 658. Guill. de Tudéle, 224, v. 5145 et suiv.

2 Voy. différentes chartes, Vaissette , III, preuves 115 el suiv., p. 245 et suiv.

ni de ses offres réitérées de se justifier ni de son empressement à subir toutes les humiliations pour prouver son obéissance. Plusieurs prélats du concile, tels que le chantre de Lyon , l'abbé de Beaulieu , parlèrent énergiquement en sa faveur; ils le dirent victime de la haine irréconciliable de l'évêque Foulques-, l'archevêque de Narbonne lni-méme, l'ancien légat Arnault, brouillé alors avec Simon de Montfort au sujet du duché de Narbonne , que l'un et l'autre voulaient s'arroger1, prit la cause de Raimond , et accusa Simon d'être un spoliateur-, plusieurs barons représentèrent ce dernier comme ayant agi, plutôt «comme un brigand» que comme un chevalier qui respecte l'honneur et le droit. Un instant le pape fut ébranlé ; les rapports de ses légats l'avaient-ils induit en erreur? avaient-ils agi arbitrairement, animés de haines personnelles qu'il ne connaissait pas? Ces questions qui sans doute se présentèrent un instant à son esprit , le disposèrent à traiter le comte de Toulouse et ses amis avec une modération qui fit renaître leurs espérances, mais qui, si elle avait eu des résultats, aurait renversé la puissance de Simon , élevée au prix de tant de sacrifices faits à l'honneur et à la justice. C'est alors que l'évêque Foulques et les autres prélats du Midi élevèrent la voix, pour éloigner le péril dont ils croyaient menacée leur œuvre 5 ils s'efforcèrent de prouver de nouveau leur ancien thème que si le pape rendait aux comtes leurs terres, l'Église, dans ces contrées , courrait les dangers les plus terribles et s'approcherait infailliblement de sa ruine. Innocent III n'eut pas assez de grandeur d'âme pour résister aux cris intolérants de ces évêques fanatiques2 ; il fit rendre par le concile un décret cé-

1 En 1216 l'archevêque excommunia même Simon pour avoir pris possession de ce duché. Vaissette, III, 282.

2 «Ce n'est que le pape qui est sage et prudent.» Guill. de Tudéle, 227 Papa comitem... videbatur velle restiluere ad terras suas,... quod ne fier et, universum fere concilium reclamabat. Albericus, II, 489. Voy. le

264 chapitre m.

lèbre, conçu en ces termes : «Considérant que le comte Raimond de Toulouse a été trouvé coupable tant sous le rapport de la religion, que sous celui du maintien de la paix dans ses terres; considérant que des indices certains ont prouvé depuis longtemps que sous sa domination son pays ne saurait être maintenu dans la foi catholique, nous avons cru devoir décider qu'il sera dépouillé a perpétuité de son pouvoir, et relégué hors de son pays, à un endroit convenable, pour y faire pénitence de ses péchés. » On lui accorda une pension de 800 livres par an sur les revenus de son ancien domaine, aussi longtemps qu'il aurait soin d'obéir en toute humilité -, à sa femme on laissa les domaines formant sa dot. Tout le pays conquis, y compris Montauban et Toulouse, fut cédé et accordé a Simon , comte de Montfort; le pays qui n'était pas encore conquis, c'esl-a-dire les marquisats de Beaucaire et de Provence, devaient être gardés par des hommes sûrs, pour être rendus au fils de Raimond, à l'époque de sa majorité, s'il s'en rendait digne1. Ce décret, conforme aux principes d'Innocent III sur la suprématie de l'Église, fut une des plus flagrantes usurpations du pouvoir ecclésiastique sur les droits du pouvoir politique. Raimond fut dépossédé de ses domaines, non par la justice régulière de ses pairs, mais par une assemblée de prélats qui s'arrogèrent une compétence contre laquelle le roi de France aurait dû protester. Mais telle était alors le prestige exercé par la papauté, que Philippe-Auguste, au lieu de s'élever contre le décret du concile , reçut l'hommage de Simon de Montfort pour le comté de Toulouse, le duché de Narbonne et le vicomté de Béziers et de Carcassonne , « fiefs qu'avait eu Raimond , autrefois comte de Toulouse2. » Quant aux comtes de

récit animé mais poétisé du concile, chez Guill. de ïudéle, 226 et sui v. Comp. Inquisitio de Raymundo comité Tolusano, Percin, II, 76 et suiv. ' Mansi, XXII, 1069.

2Petr. Vall. Cern. , 659. Comp. Capefigue , III, 402. Voici corn-

Foix et de Cominges, Innocent III ordonna à son légat en France de mieux examiner leur cause, de leur rendre leurs châteaux et de les laisser en paix ; bientôt après Raimond Roger fut réconcilié a l'Église, et fit une trêve avec son redoutable voisin , le nouveau comte de Toulouse1

Vers le môme temps que le concile du Latran dépouillait , sous le prétexte de défendre la foi catholique, le comte de Toulouse de ses États , et rendait son décret sévère contre les hérétiques , s'accomplissait un projet qui devait avoir pour le siège de Rome les suites les plus importantes, en lui fournissant une milice dévouée, chargée spécialement de l'exécution des mesures prises contre les adversaires du catholicisme. L'Espagnol Dominique, qui avait pris part aux principaux événements des premières années de la croisade, et qui, préférant les chances de la lutte et les émotions de la vie de missionnaire a une activité plus pacifique, avait refusé plusieurs évêchés qui lui avaient été offerts2, avait réuni quelques compagnons, non moins zélés que lui, avec lesquels il habitait à Toulouse une maison commune. L'extirpation des hérétiques et le rétablissement de l'unité de la foi étaient le but de sa vie; il prêchait contre les Vaudois et les Cathares , écrivait contre eux des traités qui malheureusement n'existent plus3, excitait par ses discours et son exemple l'enthousiasme fanatique des guerriers de la croisade, et con-

ment s'expriment les auteurs de V Histoire du Languedoc, III, 285: « C'est ainsi que Raimond fut dépouillé de tous ses États,... sans que les liens du sang qui l'attachaient à presque tous les souverains de l'Europe, fussent capables de le mettre à l'abri des entreprises de ceux qui en voulaient plus à ses domaines qu'à sa croyance. »

« Aussi Simon, par un secret jugement de Dieu, ne jouit pas longtemps du fruit de ses conquêtes, et les perdit avec la vie presque aussi rapidement qu'il les avait faites.»

1 Vaissetle, III, preuves, p. 251. Baluzii Miscell., II, 252. De Marca ,

2 Gallia christ., VI, 329. — 3 Acta SS., août, I, 525.

266 chapitre m.

çut enfin, en 1212, l'idée de fonder avec ses compagnons d'ceuvre un ordre qui eût la mission spéciale de travailler à la destruction des hérésies. Frappé de l'influence exercée par les ministres cathares parcourant les pays pour instruire leurs croyants et pour les exciter à la résistance contre Rome . Dominique pensa que , pour contrebalancer cette influence, le moyen le plus efficace serait d'imiter l'exemple donné par les hérétiques; aux prédications de ceux-ci il voulut en opposer d'autres non moins enthousiastes , et a la vie pauvre et apostolique des Yaudois et des parfaits cathares , qui leur conciliait a un si haut degré les sympathies du peuple, la vie non moins austère de moines voués à la pauvreté1. Simon de Montfort lui assura sa protection, et lui donna un château pris sur les hérétiques2 ; Tévêque Foulques lui fit donation , en 1215, de l'hôpital d'Arnauld Bérard à Toulouse, où il établit son premier monastère3. Cependant Innocent III qui, au concile de Latran , fit défendre l'établissement d'ordres nouveaux4, n'approuva qu'en partie le projet de Dominique; il lui conseilla de soumettre sa congrégation a une règle déjà existante. Il choisit celle de saint Augustin et l'introduisit dans sa maison de Toulouse; mais ce n'était pas ce qu'il avait ambitionné. Aussi Innocent III était-il a peine mort, que Dominique fit approuver par Honoré III son nouvel ordre des frères prêcheurs ; le pape les appela « les champions de la foi , les vraies lumières du monde5. » En 1220 l'ordre adopta les principes de pauvreté volontaire, tels qu'ils étaient pratiqués par les franciscains; il reconnut pour sa mission spéciale la prédication dans le but de sauver les âmes6. Chargés

1 Chron. Ursperg., ad ann. 1212, p. 243.

2 Quétif et Échard, ï, 69.

3 Archives de Prouille; Doat, LXXIII, fo 378.

4 Can. 13. Mansi, XXII, 1002.

5 1216. Bulle d'Honoré III. Holstenius, IV, 11. Ripoll., I, 2.

6 Holstenius, IV, 10.

ainsi de la réfutation et de la conversion des hérétiques, les dominicains se répandirent de bonne heure dans toutes les contrées où Rome avait des adversaires ; lorsque Dominique mourut, en 1221 , plus de soixante couvents de son ordre étaient établis déjà dans la plupart des pays de l'Europe, et les frères prêcheurs avaient engagé partout avec les hérétiques une lutte ardente et implacable.

Après le concile du Latran , le comte de Toulouse avait quitté Rome, affligé moins de la perte de ses terres que de la haine fanatique dont il avait été le témoin et la victime ; son fils, plus tard Raimond VII, avait été retenu auprès du pape, qui le traitait, sinon avec bienveillance, du moins avec la pitié que méritait son sort. Il rejoignit son père a Gênes-, de là ils partirent pour Marseille, décidés a faire un appel au patriotisme et à la fidélité des populations méridionales , pour reconquérir avec leur aide les domaines dont ils avaient été si injustement dépouillés. La décision du concile produisit le même effet que quatre années auparavant les conditions dictées a Raimond par le synode d'Arles : partout elle fut reçue par les bourgeois comme par les seigneurs avec une indignation profonde ; partout éclatèrent avec une égale vivacité la sympathie pour les princes , et la colère contre « les gens d'Eglise. » A Marseille, Raimond et son fils débarquèrent aux acclamations des habitants 5 Avignon, Orange, plusieurs autres villes de la Provence, beaucoup de barons s'engagèrent avec enthousiasme à les assister dans la défense de leurs droits ; des seigneurs qui jusque-là avaient pris part à la croisade, «reconnurent avec douleur, pour nous servir des expressions du poëte , que les clercs leur avaient menti quand ils leur disaient, qu'en tuant, qu'en forçant leur seigneur à s'en aller banni , ils obéiraient tout bonnement à Jésus- Christ1, w Pour réparer leurs torts, ils prirent les armes pour

1 Guill. de Tudèle, 298, v. 4241 et suiv.

combattre sous la bannière du comte , et ce qui devait achever l'abaissement de la maison de Toulouse , ne servit qu'à lui procurer de plus nombreux et de plus ardents défenseurs. De même que Simon de Montfort et le clergé étaient pour les populations méridionales les représentants de la violence, de la force brutale , de toutes les horreurs et de toutes les iniquités commises depuis le commencement de cette guerre, le comte de Toulouse rappelait a leurs yeux les temps avant la croisade, où régnait encore la tolérance religieuse , où les cités étaient florissantes, où la poésie et la chevalerie répandaient sur le pays un éclat que peu d'années avaient suffi à anéantir; c'est de Raimond qu'on attendait le rétablissement de cet état plus prospère ; c'est lui qui devait ramener dans le pays l'honneur, la droiture, la noblesse, la joie que les hommes du Nord et de l'Église en avaient exilés1.

Le comte , qui avait rapporté d'Angleterre des subsides considérables, se rendit en Aragon , solliciter les secours du fils de son ancien allié Pierre II-, ses plaintes au sujet de la cour de Rome , « où rien ne l'avait servi , ni Dieu , ni foi , ni loyauté, ni loi2,)) émurent le jeune roi Jacques, et l'engagèrent à lui fournir des secours, malgré le blâme du pape3. Pendant l'absence de son père, le jeune Raimond marcha sur Reauvais, qui lui ouvrit ses portes; il assiégea les croisés renfermés dans le château , et fut assiégé â son tour dans la ville par l'armée de Simon , accourue a la hâte. L'arrivée des Marseillais força le comte de Montfort à se retirer a Nîmes ; la guerre continua avec plus d'acharnement que jamais; les populations, lassées du despotisme du conquérant, se levèrent partout pour défendre avec vigueur les droits de leur

1 Corap. Guill. de Tudéle, introduct. de Fauriel, LXV. Sismondi , VI,

2 Guill. de Tudéle, 274, v. 5901, 5902.

3 Honoré III à Jacques , 28 décembre 1216. Raynald., XIII, 244, n»* 55, 57.

comte1. Dans cette situation critique, Simon eut recours au pape 5 Honoré III envoya un légat en Provence , le cardinal Bertrand de Saint-Jean et de Saint-Paul2; il exhorta les villes d'Avignon, de Tarascon, de Beaucaire, de Saint- Gilles, de Toulouse à rentrer sous l'obéissance de Simon et du siège de Rome3; il somma le jeune Raimond de ne plus envahir les pays au delà du Rhône, que l'Église avait accordés au comte de Montfort4; il pressa le roi de France de venir au secours de ce dernier; il ordonna aux évêques de prêcher une croisade nouvelle, et de stimuler le zèle du peuple catholique contre les hérétiques albigeois6; il voulut enfin que l'Université de Paris envoyât en Provence plusieurs de ses théologiens pour contribuer par des prédications et des leçons publiques a l'extirpation de l'hérésie6, que l'on n'avait pas encore appris a distinguer du patriotisme des méridionaux. Mais tous ces moyens furent impuissants à soutenir une cause qui chancelait, parce qu'elle avait une mauvaise base. Après le siège de Beaucaire , Simon avait dirigé toutes ses forces contre Toulouse, dont cette fois il avait juré la destruction. Une députation de la ville vint à sa rencontre, pour renouveler les promesses de soumission ; il reçut les délégués avec dureté et les retint comme otages; après son entrée dans la ville, il la livra au pillage de ses troupes. Irrités, les habitants prirent les armes; des combats sanglants sont livrés dans les rues; les croisés sont forcés de se retirer dans les églises; Simon fait mettre le feu à la ville; malgré l'incendie, les Toulousains, que leur évêque exhorte en vain à se soumettre , se défendent avec le courage du désespoir, mais sont obligés de céder au nombre. Simon, furieux, exerce des cruautés sur les otages qu'il avait

1 Pelr. Vall. Cern., 659 et suiv. Récit du siège, Guill. de ïudéle, 264 et suiv.

2 Raynald., XIII, 243, no 52. — 3 ibid., nos 58, 59. — * Ibid., nos 60, 61. — 5 ibid., no 62. — 6 Ibid., no 49.

retenus, et annonce qu'il va faire détruire la ville 5 cependant il finit par se contenter d'une rançon et de la démolition des murs1. Dans cette détresse, les Toulousains apprirent que le jeune comte s'avançait pour leur délivrance, et que son père lui amenait d'Espagne des secours considérables. Le 13 septembre 1217 Raimond VI rentra dans sa ville-, les habitants se prononcèrent avec enthousiasme pour lui-, les croisés furent massacrés ou forcés à la retraite. Simon de Montfort vint alors, avec toute l'armée, mettre le siège devant Toulouse-, des prélats nombreux, Dominique, le légat Bertrand furent avec lui, et excitèrent sa vengeance-, le légat surtout l'exhorta à faire mettre a mort tous les habitants2. Dans la ville, le peuple , les nobles, tous travaillèrent avec ardeur à relever les fortifications renversées-, le comte de Foix et ses chevaliers y amenèrent des troupes-, bientôt le fils de Raimond s'y jeta aussi avec les siennes. Le siège traîna en longueur-, la résistance héroïque des défenseurs de Toulouse lassa la patience de Simon, dont les échecs redoublèrent la fureur; il envoya sa propre épouse et l'évêque Foulques a la cour de France, pour demander des secours; ces secours arrivèrent; mais peu après, le 25 juin, quelques moments après que son frère Guy eût été blessé a mort, Simon luimême fut tué d'une pierre partie des remparts de la ville; celte pierre «vint tout droit où il fallait, » dit le poète dans son énergique simplicité3. Amaury, le fils aîné de Simon , fut reconnu chef de la croisade; une sortie vigoureuse des Toulousains le força de lever le siège , et de se retirer à Carcassonne, où il fit ensevelir le corps de son père4. La mort du comte de Montfort jeta la confusion parmi ses troupes, l'Église le pleura comme un martyr5; ceux qui avaient fondé

« Guill. de Tudéle, 346 et suiv. — 2 Ibid., 444. — 3 Ibid., 570, v. 8451 .

4 Voy. sur le siège Petr. Vall. Cern., 665 et suiv. Guill. de Pod. Laur., 682 et suiv. Guill. de Tudéle, 394 et suiv.

5 Guill. Brito, 246. Guill. de Tudéle rapporte l'épitaphe de Simon,

toutes leurs espérances sur ce guerrier redoutable , se désolèrent de sa perte ; découragés, ils craignirent que les succès achetés au prix de tant de sang et de ruines, ne fussent perdus avec lui, et que le pays ne retombât dans le chaos1. Amaury de Montfort ne put continuer la guerre qu'en se tenant sur la défensive; le jeune Raimond de Toulouse, Bernard de Cominges, Raimond Roger de Foix remportèrent tous les jours des avantages sur les croisés, affaiblis par le départ du comte de Soissons, lequel, indigné de L'injustice de la guerre, y avait renoncé après avoir donné aux évêques des conseils de modération et de paix2.

Toutefois la fin de la croisade n'était pas encore venue, Honoré III, marchant sur les traces de son prédécesseur, voulait qu'à tout prix la victoire restât aux guerriers de l'Église. Il confirma a Amaury la possession du pays conquis par son père, déclarant ainsi que Raimond de Toulouse et son fils étaient des usurpateurs qu'il fallait poursuivre à outrance Il ordonna aux archevêques et aux évêques de France de redoubler de zèle dans la prédication de la croix: car, ditil, la mort de Simon de Montfort, de cet athlète intrépide de Jésus-Christ, de ce boulevard de la foi , menace la Provence des dangers les plus graves ; tous leurs péchés seront pardonnés à ceux qui prendront les armes contre les détestables

on y ajoutant l'observation suivante : «Son épitaphe, à qui bien la sait lire, dit qu'il est saint, qu'il est martyr, et qu'il doit ressusciter pour hériter du ciel et fleurir dans la joie éternelle , pour y porter couronne et s'asseoir sur le trône. Et moi j'ai ouï dire qu'il en doit être ainsi : si pour avoir occis des hommes et répandu du sang; si pour avoir perdu des âmes et consenti des meurtres ; pour avoir cru de faux conseils el allumé des incendies; pour avoir détruit les barons et honni la noblesse; pour avoir ravi des terres et encouragé la violence ; si pour avoir attisé le mal et éteint le bien ,, égorgé des femmes et massacré des enfants , un homme peut en ce monde conquérir le régne de Jésus-Christ , le comle doit porter couronne et resplendir dans le ciel. » P. 586, v. 8685 et suiY.

1 Gervasii Praemonstr. ep. 97, p. 86.

2 Guill. de Tudéle, 590 et suiv.

hérétiques albigeois1. Le clergé français lit de grands efforts -, de nombreux croisés se présentèrent-, Philippe-Auguste consentit a envoyer lui-même des troupes, a condition que le pape lui accordât le vingtième des revenus ecclésiastiques de la France-, Honoré III s'empressa de le lui accorder2. Le prince Louis, de retour de sa stérile expédition en Angleterre, conduisit alors une armée au secours d'Amaury de Monlfort. Celle-ci faisait le siège de Marmande, lorsque Louis fit sa jonction avec lui. Le défenseur de ce château , le jeune et courageux Centul d'Astarac, fut forcé à capituler ; la garnison étant sortie, Tévêque de Béziers et celui de Saintes conseillèrent au fils de Philippe-Auguste de livrer Centul et tous les habitants a Amaury, « afin qu'il les brûle ou les pende;» l'archevêque d'Auch, et surtout les comtes de Saint-Paul et de Bretagne s'opposèrent vivement a cet horrible conseil , parce que « la noblesse de France en serait a jamais honnie ;» aussi le prince Louis se contenta-t-il de retenir prisonniers de guerre le comte Centul d'Astarac et quelques-uns de ses barons. Mais il ne put empêcher les soldats d'Amaury de pénétrer dans Marmande, où, sur l'ordre de l'évêque de Saintes, ils massacrèrent plus de 5000 hommes, femmes, enfants, sous le prétexte que c'étaient des hérétiques3. De la on se mit en marche pour assiéger une seconde fois et pour châtier Toulouse 5 l'armée croisée était nombreuse; plus de 5000 clercs étaient avec elle pour l'exciter au combat et pour convertir les hérétiques; le cardinal Bertrand prêchait tous les jours «que la mort et le glaive devaient marcher devant l'armée, de telle sorte qu'a Toulouse il ne restât rien de vivant, que tous les habitants périssent dans les flammes4.)) Mais dans la ville s'étaient réunis les principaux barons du

1 17 août 1218. Raynald., XIII, 260, nos 54, 55.

2 5 septembre 1218. Raynald., I. c, nos 56, 57.

3 Guill. de Pod. Laur., 685. Guill. de Tudéle, 604; 621 et suiv. * Guill. de Tudéle, 628, 642.

FRANCE. 1219. 273 pays; le jeune comte Raimond et les capitouls avaient pris de sages mesures de défense, et lorsque les croisés furent arrivés sous les murs, bourgeois et chevaliers rivalisèrent d'héroïsme pour empêcher leur ville chérie de ne pas tomber au pouvoir «des Français et des prêtres.» Après un siège de quarante-cinq jours, Louis renonça au projet de s'emparer de Toulouse; il leva son camp le 1er août et rentra en France1. Le jeune Raimond poursuivit avec succès les croisés, qui partout commettaient des brigandages et des massacres sur leur route; pendant les années 1220 et 1221, lui et le comte de Foix leur reprirent plusieurs villes et châteaux forts; les habitants de Béziers chassèrent l'évêque Conrad de Porto, qu'Honoré.NI avait envoyé comme légat en Provence2; la fortune quitta Àmaury de Montfort; il subit le sort de sa cause; en vain tenta-t-il, de concert avec le clergé, tous les moyens pour ressaisir la victoire qui lui échappait; en vain le pape lui confîrma-t-il la possession des terres conquises , et fit-il engager par son légat le jeune Raimond a déposer les armes et a faire pénitence, sous peine de se voir privé des domaines que le concile du Latran avait bien voulu lui laisser3; en vain institua-t-on une chevalerie religieuse, une milice de l'ordre de la foi, ayant la règle d'extirper les hérétiques et de défendre la liberté de l'Église en aidant Amaury et ses descendants4; rien ne put arrêter les succès du comte de Toulouse ni détourner de lui les populations qui s'attachaient a lui comme à leur libérateur. Amaury de Montfort sollicita Louis avenir de nouveau à son secours; Honoré III se joignit à ses instances; mais d'autres soins empêchèrent le prince français de reprendre la croix. Raimond marcha de victoire en victoire; pour récompenser la fidélité

1 Ibid., 626 et suiv. Guill. de Pod. Laur., 685.

2 Guill. de Pod. Laur., 685. Raynald., XIII, 279, n<> 43.

3 Raynald., XIII, 288, nos 43, 44, 45.

4 Ibid., 287, n<> 41. Sisraondi, VI, 512.

274 CHAPITRE Ht.

des habitants, il confirma et étendit leurs privilèges ; il fonda la ville de Cordes , au pied du château de ce nom , pour repeupler la contrée que la croisade avait dévastée1. Irrité de ces progrès, le légat Conrad de Porto lança contre Raimond une sentence d'exhérédation ; Honoré III la confirma le 25 octobre 1221 2. Mais les foudres même de l'Église furent impuissantes a sauver Amaury. Réduit a l'extrémité, et se refusant encore à traiter avec un prince que le clergé condamnait, le fils de Simon de Montfort offrit a Philippe-Auguste toutes les terres que l'Église romaine lui avait adjugées ; Honoré III appuya cette offre de toute son autorité pontificale; c'eût été un démenti, une humiliation pour le pouvoir ecclésiastique, s'il avait reconnu la légitimité des victoires de Raimond et abandonné la cause de l'usurpateur; il somma donc le roi de France de prendre les armes sans retard , afin que par sa puissance l'hérésie toulousaine fût combattue avec plus de succès et enfin exterminée3. Cependant, Philippe- Auguste, fidèle à sa politique et d'ailleurs en guerre avec l'Angleterre, ne voulut pas se lier par des promesses, bien qu'Amaury de Montfort réitérât auprès de lui ses offres, et que le légat le suppliât à genoux de les accepter4. De son côté, le jeune Raimond s'adressa également au roi, comme «à son unique et principal refuge;» il le sollicita de procurer sa réconciliation avec l'Église, attestant Dieu et les saints qu'il se soumettra humblement a ses volontés5; en même temps il commença des négociations avec le pape6. Sur ces entrefaites mourut Raimond VI; sa mort ne désarma point la haine de ceux qui l'avaient persécuté pendant sa vie; l'Église lui refusa la sépulture; il fut enseveli dans un coin

1 Compayré, 374 et suiv., 390 etsuiv. — 2 Raynald., XIII, 288, n« 45. — 3 Ibid., 296, no 44-47.

* Benoist, II, preuves, 319. Vaissette, III, preuves, n<> 141, p. 276.

5 Vaissette, III, preuves, no 140, p. 275.

6 Rad. Coggeshale, 115. Raynald., XIII, 296, no 48.

france. 1223. 27:>

obscur de l'hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem, dans un des faubourgs de Toulouse ; ce n'est que vingt-cinq ans plus tard, en 1247, que son fds put obtenir d'Innocent IV que le corps fût déposé en terre consacrée1.

Les refus de Philippe-Auguste d'accepter son hommage, engagèrent Amaury a conclure avec Raimond VII une trêve, que celui-ci, dans l'intérêt de son pays fatigué, ne désirait pas moins que son adversaire. Les deux armées se retirèrent, et les chefs vinrent se voir a Carcassonne, où ils eurent plusieurs conférences pour traiter de la paix; mais les exigences du légat, qui refusait obstinément toutes les concessions, la rendirent impossible2. Les Cathares avaient profité des échecs d'Amaury pour reparaître sur la scène avec le même courage, la même confiance dans leur cause comme avant la croisade. Étonné, effrayé de leurs progrès, et au bout de ses ressources, Conrad de Porta, au lieu d'accepter les offres de paix et de soumission a l'Église faites par Raimond VII, ne trouva pas d'autre moyen que de convoquer un concile à Sens-, il attendait de la réunion des évêques français quelque nouveau moyen pour la destruction d'une hérésie que quatorze années de croisade n'avaient pas pu extirper3. Ce concile, qui fut transféré à Paris, parce que Philippe- Auguste lui-même voulut y assister, ne décida rien, il fut interrompu par la mort du roi4. Désespérant a jamais de l'extermination des hérétiques, le légat Conrad demanda et obtint du pape son rappel5; ce n'est que deux ans plus tard qu'il fut remplacé.

Philippe -Auguste avait légué à Amaury 20,000 livres

1 Gaill. de Pod. Laur., 686. Catel, 368 et suiv.

2 Guill. de Pod. Laur., 686.

3 Juillet 1225. Sa circulaire de convocation, chez Gervas. Praemonstrat., ep. 129, p. 116.

* Guill. Brito, 250. Rigordus, 61. Gomp. Mansi, XXII, 1201 et suiv. S Raynald., XIII, 303, no 40.

pour le délivrer, lui et sa famille, des mains de ses ennemis dans le pays des Albigeois1; c'est tout ce qu'en mourant le roi avait consenti à faire pour lui. Cette marque peu efficace d'un intérêt qui n'avait jamais été très-vif, ne put relever la cause abattue du comte de Montfort. Les seigneurs, ses alliés et ses propres troupes l'abandonnèrent ; il perdit une place après l'autre2 5 assiégé sans issue dans Carcassonne, il ne lui restait d'autre ressource que l'appui du pape. Celuici l'exhorta à la persévérance, et le prit sous la protection du siège apostolique; il fit plus, il pressa le roi Louis VIII de se mettre lui-même à la tête de la croisade et de lui imprimer une vigueur nouvelle3. Mais avant que le roi eût pu prendre une résolution a cet égard, Amaury fut forcé, le 14 janvier 1224, de signer une trêve avec les comtes de Toulouse et deFoix; il quitta à jamais les provinces méridionales reconquises entièrement par leurs anciens maîtres4. Il se rendit a la cour de France , et céda a Louis VIII ses prétentions sur les pays que la croisade et l'Église avaient donnés a sa famille. Ces prétentions, il fallait les faire valoir par les armes; le roi s'engagea donc envers le pape a faire une croisade, à des conditions singulièrement avantageuses pour la couronne de France5. Cependant Raimond avait envoyé à son tour des députés a Rome pour demander son absolution, en promettant de se soumettre à la volonté de l'Église. Honoré III, voyant la difficulté de continuer avec succès une guerre qui n'excitait plus d'enthousiasme, reçut favorablement les députés de Toulouse; il pria Louis VIII de négocier entre Amaury et Raimond une paix durable, et de n'y contraindre ce dernier par la force que dans le cas qu'il s'y refu-

i Rigordus ,61.-2 Guill. de Pod. Laur., 686.

3 Voy. sa lettre chez Duchesne., V, 860, et chez Raynald., XIII, 503, n° 41 et suiv.

* Vaissette, III, p. 335 et suiv , preuves, no 150, p. 286 et suiv. 5 L. c, preuves, n° 155, p. 292.

serait; il suspendit en même temps les indulgences pour la croisade contre les Albigeois , et fit engager ceux qui voulaient gagner le salut de leur âme, a aller combattre les Sarrasins au lieu des Français méridionaux1. Le roi, qui prévoyait sans doute que par la paix et par la soumission volontaire deRaimond il arriverait aux mêmes résultats que par les chances de la guerre , s'empressa de déclarer qu'il se déchargeait entièrement de l'affaire des Albigeois 5 pour ce qui concernait les matières de la foi , il voulait que l'Église romaine s'accordât avec Raimond comme elle le jugerait à propos, pourvu qu'elle ne lui imposât «aucun fardeau inusité2.» Placé dans ces circonstances favorables, le comte de Toulouse redoubla d'efforts pour obtenir sa réconciliation avec l'Église. L'archevêque de Narbonne, Arnauld, l'ancien persécuteur de son père3, lui proposa d'entrer en conférences avec lui; un synode fut convoqué a Montpellier, où Raimond VII, Roger- Rernard II, comte de Foix, et Raimond- Trencavel , vicomte de Réziers, jurèrent d'exterminer les hérétiques dans leurs terres, de réparer les dommages causés aux églises, et de maintenir leurs sujets dans l'obéissance à Rome4. Ce serment fut accepté, malgré les représentations d'Amaury, qui avait demandé que les évêques réunis à Montpellier ne fissent avec Raimond aucun traité préjudiciable à ses prétendus droits a lui, «attendu que, disait-il, ce serait un scandale, une ignominie ineffaçable pour le clergé et pour toute l'Église universelle5. » Le concile, entrant dans des voies plus équitables que celles suivies par l'Église jusqu'alors , n'écouta pas cette demande ; il appuya même les dé-

1 Ibid., preuves, n° 147, p. 282 et suiv., n° 155, p. 293. Chronicon Turon., 305.

°- Vaisselle, III, preuves, no 155, p. 293.

3 II mourut en 1225. Voy. sur lui Gallia christ., VI, 62 et suiv. * Voy. les serments des comtes, chez Mansi, XXII, 1207 et suiv. S Mansi, XXII, 1208.

marches que Raimond fît de nouveau faire à Rome, pour terminer la longue œuvre de sa réconciliation1 ; mais circonvenu par les menées d'Amaury de Montfort, Honoré III ne conclut rien2. Ayant accordé jusqu'en 1227 un délai pour la croisade que l'empereur Frédéric II devait conduire en Palestine, il reporta son attention sur les Albigeois, qu'il se proposa de détruire dans cet intervalle. Il envoya Romain , cardinal de Saint-Ange, en Provence, avec la mission d'y « relever la religion de son triste état de décadence , » et de faire tous ses efforts auprès de Raimond pour qu'il se soumît à l'Église3. On pourrait être surpris en voyant le pape donner à son légat ce dernier ordre ; le comte de Toulouse ne faisait-il pas assez d'efforts lui-même pour se réconcilier avec l'Église et pour prouver son obéissance a Rome? Mais on ne s'étonne plus, quand on songe que ce n'est pas seulement des preuves d'orthodoxie catholique qu'on exigeait de Raimond VII 5 en lui demandant de se soumettre à l'Église, on voulait qu'il renonçât à ses États et qu'il en reconnût Amaury de Montfort comme seigneur légitime. C'est pour cela que le cardinal Romain eut les mêmes instructions et suivit la même marche déloyale que tous ses prédécesseurs dans la Provence. Raimond, qui savait que le légat lui était hostile, conclut un traité d'alliance avec son parent Henri III d'Angleterre, lequel saisit avec empressement cette occasion de se procurer un appui contre le roi de France4.

Le 29 novembre 1225, le cardinal tint un concile à Rourges; Raimond s'y présenta; il demanda «humblement» son absolution et s'offrit a donner satisfaction à l'Église, «dans le cas qu'il serait trouvé coupable de quelque crime, quoiqu'il ne se souvînt pas d'en avoir commis aucun.» Il réitéra sa déclaration, déjà tant de fois faite, de vouloir maintenir son pays dans l'obéissance à Rome ; il se dit prêt à

1 Chronicon Turon.,oOQ. — 2 Vaissette, III, 341 et suiv.

3 Raynald., XIII, 319, nos 28, 29. — * Vaissette, III, 346 et suiv.

(( subir un examen sur la foi ,» et alla jusqu'à supplier le légat de visiter avec lui ses terres, d'en examiner les habitants, avec pleine liberté de les condamner s'il les trouvait contraires au catholicisme. Que pouvait -on demander de plus? Mais la religion n'était plus qu'un prétexte-, le fanatisme était devenu haine politique; l'Église aurait dérogé à son caractère infaillible, en faisant des concessions. Par conséquent, le cardinal rejeta tout; il ne voulut absoudre le comte qu'à la condition qu'il renonçât pour lui et ses descendants à son héritage1. Cette exigence rompit les négociations entamées; Raimond se vit menacé d'une nouvelle guerre. Honoré III sollicita Louis VIII dans les termes les plus pressants d'extirper «la peste toujours renaissante de l'hérésie,» et surtout d'accepter le domaine dont Amaury de Montfort lui offrait l'hommage; il devait en expulser Raimond, excommunié et dépouillé de ses États par sentence de l'Église, et ne ménager que les terres appartenant à des princes catholiques, comme à l'empereur, aux rois d'Angleterre et d'Aragon2. Louis céda; ce qui le détermina à faire la volonté de TÉglise, ce fut l'espoir de réunir à sa couronne un domaine considérable. Le 28 janvier 1226 il tint un parlement à Paris, où l'on décida la croisade3; le cardinal Romain excommunia publiquement, au nom du pape, le comte Raimond, ses alliés et ses partisans; il le proclama hérétique condamné, et confirma la possession de ses domaines au roi de France , qui, avec ses barons et ses évêques, prit la croix de ses mains. Pour fournir à Louis des ressources pour la guerre , le légat lui accorda pendant cinq ans consécutifs , une somme de 100,000 livres; il assujétit à cet effet tous les revenus ecclé-

1 ...Hase quoque omnia legatus contempsit ; nec potuit cornes catholicus gratiam invenire, nisipro se et hœredibus suis hœreditatem suam deserens abjuraret. Matth. Paris, 2-28 et 229. Chronicon Turon., 310.

2 Baluz., Miscell. y II, 255 et suiv. Raynald., XIII, 316, nos 30-33.

3 Vaissette, preuves, no 161 , p. 299.

280 CHAPITRE Ht.

siastiques en France à une dîme extraordinaire, du paiement de laquelle il n'excepta que les prélats et les clercs qui prendraient eux-mêmes la croix1. Il fit prêcher dans tout le pays la croisade contre le comte de Toulouse et son peuple, «infectés de l'impureté hérétique2.)) Mais ces prédications n'excitèrent plus la même ardeur que vingt années auparavant; les vassaux de Louis VIII, se souvenant encore des iniquités commises lors de la première croisade contre les Méridionaux, et indignés de la conduite que tout récemment le légat du pape avait tenue au concile de Bourges, ne prirent les armes que parce que leurs devoirs féodaux les y obligeaient; la plupart d'entre eux refusaient de croire à la justice de la cause-, ils n'ignoraient pas qu'on les trompait en les exhortant a attaquer comme hérétique un prince qui ne demandait qu'à prouver à l'Église la sincérité de sa soumission et de sa foi3. Le rendez-vous général fut donné a Bourges, pour le quatrième dimanche après Pâques, 47 mai4. Auparavant encore, le roi publia une ordonnance sévère contre les hérétiques du pays qu'il se disposait à envahir, prononçant contre eux et leurs fauteurs les peines introduites par la jurisprudence papale, la confiscation des biens, la prison , la privation de tous les droits civils , etc.5 Ces préparatifs jetèrent la terreur dans la malheureuse province ; Baimond avait compté sur les secours du roi d'Angleterre, mais les menaces du pape forcèrent ce prince a l'inaction6. Livré à lui seul,

1 Chronicun Turon., Mi. Lettre du cardinal à l'archevêque de Rouen , 5 février 1226. Marténe et Durand, Thes. novus anecdot., I, 931. Du Tillet, 49.

Matth. Paris, 228.

3 Ils prennent la croix , plus melu régis , vel favore legati , quàm zelo justitiœ inducti. Videbatur enim multis abusio, ut hominem fidelem christianum infestarent. Matth. Paris, 228.

4 Chronicon Turon., 315.

5 Avril 1226. Ordonnances des rois de France, XII, 319.

6 Matth. Paris, 229. Lettre du pape, 29 avril 1226. Raynald., XIII, 317; nos 34-36.

épuisé par quinze années d'une guerre que la brutalité des soldats et le fanatisme des prêtres avaient rendue doublement épouvantable, le peuple du Midi ne pouvait résister avec succès à l'armée nombreuse que le roi de France conduisait contre lui; plusieurs villes et seigneurs se hâtèrent d'envoyer auprès de Louis des députés pour faire leur soumission ; de ce nombre furent Béziers, Nîmes, Castres, Puylaurens. A Avignon les croisés trouvèrent la première résistance; la ville ne se rendit qu'après trois mois de défense intrépide1. Alby , Carcassonne se soumettent, le comte de Cominges demande la paix, tout le pays, jusqu'à quatre lieues de Toulouse, est au pouvoir du roi; les hérétiques sont recherchés et condamnés avec le même fanatisme que durant la première croisade; saint Antoine de Padoue, venu en France pour les convertir, excite l'ardeur des croisés contre eux et en fait brûler un grand nombre2; un de leurs évêques, Pierre Isarn, est brûlé a Cannes par l'archevêque Arnauld de Narbonne3; une réunion de prélats , tenue à Pamiers par Louis VIII , prend des mesures pour la défense des immunités ecclésiastiques et la destruction de l'hérésie4; tout le pays est dans la consternation et prêt à subir les volontés du roi , lorsque celui-ci succombe, le 8 novembre, à Montpensier, à l'épidémie qui décimait ses troupes. Cet événement qui jeta le trouble parmi les croisés, auxquels d'ailleurs la guerre n'inspirait qu'un médiocre intérêt, ranima l'ardeur des Méridionaux. Excités par les chants énergiques des troubadours, les seigneurs et les populations reprirent les armes, pour repousser cette « fausse croisade,» et pour aider à Raimond a « reconquérir sa terre avec honneur, plutôt que d'attendre que le pape de Rome la lui rende5.» Pendant l'hiver, le comte

1 Guill. de Pod. Laur. 687. Chronicon Turon, 514 et suiv. Matth. Paris, 250 et suiv.

Wadding, H, 114. — 3 Vaissette, III, 565. — * Mansi, XXIII, 21. 5 Sirventes de Guillaume Anelier, de Toulouse, Hist. littér. de la

de Toulouse se remit en campagne et reprit plusieurs de ses villes1. Ses succès irritèrent le cardinal Romain qui, au concile qu'en mars 1227 il tint a Narbonne, pour la réforme de la discipline et pour le maintien des privilèges de l'Église, excommunia solennellement les comtes de Toulouse et de Foix, le vicomte de Béziers, et tous les «hérétiques toulousains ;» il voulut que tous les dimanches et fêtes cette sentence fût publiée dans toutes les communes du haut des chaires2. Mais ce moyen de frapper les esprits avait perdu sa force; depuis la mort de Louis VIII , la régente elle-même , préoccupée de soins qui lui paraissaient plus impérieux , ne s'occupait plus sérieusement de la croisade, quoiqu'elle continuât, malgré les plaintes des évêques, k prélever la dîme sur les revenus ecclésiastiques3. Grégoire IX qui, de même que ses prédécesseurs, aspirait k la gloire d'avoir extirpé les hérésies, pressa la reine Blanche de continuer avec plus de vigueur la guerre ; mais ses querelles avec la ligue des barons du Nord l'empêchèrent de se conformer k cet ordre4. Cependant dans le Midi les hostilités n'avaient pas cessé; Raimond VII et ses alliés se défendaient avec des chances diverses contre Humbert de Beaujeu, que Louis VIII avait nommé gouverneur de tout le pays conquis. Les croisés prirent le château de La Becède , où ils trouvèrent le diacre cathare Gérard de la Mothe et plusieurs autres parfaits qu'ils brûlèrent aussitôt5; d'un autre côté, ils perdirent eux-mêmes un de leurs principaux chefs, Guy de Montfort, tué au siège de Vareille dans le comté de Foix6. La guerre se traîna en- France, XVIII, 553; de Guy de Cavaillon ; ibid., XVII, 545 ; de Tomiers et de Palazis ; ibid., 593; de Durand de Pernes, etc.; ibid., XVIII,

1 Guill. de Pod. Laur., 689. — 2 Mansi, XXIII, 25. — 3 Raynald.,XIII, 346, nos 56-60. — Ibid., 547, n° 61 ; 352, nos 20-25. Vaisselle, III, 565. — 5 Vaissette, III, 566.

6 Guill. de Pod. Laur., 688 et suiv. De gcstis Ludovici VIII, chez Duchesne, V, 288.

core pendantun an, sans ardeur, sans enthousiasme-, les deux partis, lassés de se battre, désiraient vivement la paix. Des négociations, pour la première fois sérieuses, furent ouvertes à Meaux, entre Raimond VII et le jeune roi Louis IX ; on y convint d'un traité que, le 12 avril 1229, devant les portes de Notre-Dame de Paris, le comte de Toulouse jura d'observer, malgré tout ce qu'il avait de rigoureux et d'humiliant pour lui. Il promit d'être fidèle au roi et à l'Église-, de combattre et de punir sans miséricorde les hérétiques; de payer, pendant cinq ans consécutifs, une prime de deux marcs d'argent a quiconque prendrait un hérétique , et après les cinq ans, un marc ; de chasser les routiers -, de protéger les églises et les ecclésiastiques, de maintenir leurs immunités et privilèges et de leur payer 10,000 marcs pour les indemniser des dommages éprouvés pendant la guerre; de fournir 4000 marcs pour établir a Toulouse un enseignement académique, destiné a faire refleurir le catholicisme -, de traiter en amis ceux de ses sujets qui pendant la croisade avaient pris les armes contre lui, de faire jurer tous les habitants de ses domaines de combattre les hérétiques et de faire renouveler ce serment tous les cinq ans ; de raser les murs de Toulouse et de trente autres villes et châteaux forts ; de céder au roi toutes ses terres en deçà du Rhône, et de lui remettre, pour dix ans , cinq de ses châteaux comme gages de sa foi ; de donner sa fille Jeanne en mariage à l'un des frères de Louis IX-, enfin de prendre la croix contre les Sarrasins de la Palestine. Après avoir prêté ce serment, par lequel il prépara la destruction définitive de l'indépendance du Midi et sa fusion avec le reste de la France, il fut introduit dans l'église, dépouillé de ses vêtements et pieds-nus, pour recevoir l'absolution du cardinal de Saint-Ange, qui l'attendait sur les marches du maître-autel. C'était pitié, dit un contemporain, c'était pitié de voir un tel homme, qui pendant si longtemps avait résisté a tant et â de si puissants adversaires, subir une

humiliation aussi profonde1. Il fit ensuite hommage au roi pour les domaines que le traité ne lui avait pas enlevés ; il se constitua prisonnier au Louvre , jusqu'à ce que sa fille eût été remise entre les mains des commissaires royaux, et que ses cinq châteaux engagés eussent reçu garnison française. Quand il fut sorti de prison , le roi le créa chevalier, et sa fille Jeanne fut fiancée a Alphonse de France , à peine âgé de neuf ans2.

Les seigneurs, les magistrats et le clergé du comté de Toulouse durent s'engager à leur tour a observer le traité de Meaux et a veiller en même temps a ce qu'il fût exécuté par Raimond VII3. Celui-ci fut chargé par le roi et le légat d'inviter ses anciens alliés, les comtes de Foix et de Cominges, les vicomtes de Béziers et de Béarn , à se soumettre également aux conditions qui lui avaient procuré a lui-même la paix. Ces conditions répugnèrent a l'âme noble et chevaleresque de Roger-Bernard de Foix-, Raimond insista; il lui représenta les dangers auxquels il s'exposait par un refus; s'il voulait céder, il lui promit de le tenir â l'avenir quitte de l'hommage que les comtes de Foix faisaient â ceux de Toulouse; mais Roger répondit avec une fermeté, dont Raimond VII, impatient de se conserver quelque puissance, avait fini par se départir, «qu'il ne pouvait quitter son parti ni sa croyance, dans un temps où il donnerait sujet d'estimer qu'il aurait eu plus de peur que de raison , et qu'il importait pour un changement fructueux, tel qu'on l'attendait de lui, que la vérité l'eût vaincu, non les tentations des promesses, ni la violence des armes; qu'il verrait venir ce monde de pèle-

1 Eratque pietas videre tantum virum, qui tanto tempore, tôt et tantis nationibus poterat resistere, duci nudum in camisià, et braccîs, et nudis pedibus ad altare. Chronicon Simonis, 777.

2 Guill. de Pod. Laur., 690 et suiv. Vaissette, III, preuves, n° 184, p. 329. Chronicon Simonis, 776 et suiv. Raynald., XIII, 353 et suiv., n° 24 et suiv. Catel, 337 et suiv.

3 Percin , II, 75.

FRANCE. 1229. 28o rins, dont on le menaçait, qu'il espérait en Dieu, qu'il leur ferait connaître la justice de sa cause, et déplorer la témérité de leur vœu.» Le légat du pape répandit alors dans le pays de Foix des bruits sinistres de croisade et d'invasion ; des troupes s'approchèrent en effet de la frontière, menaçant de la franchir; en sorte que les habitants, fatigués, ruinés par la guerre antérieure, supplièrent leur comte de traiter de la paix; ce n'est qu'alors qu'il consentit à négocier. Grégoire X envoya auprès de lui les cardinaux Romain de Saint-Ange et Pierre de Colmieu, accompagnés de quelques évêques du pays ; Roger-Bernard répondit a leurs exhortations , qu'il n'avait fait la guerre que pour maintenir sa liberté; qu'il ignorait comment il aurait pu offenser le pape, attendu que le pape ne lui avait jamais rien demandé de juste, sans qu'il n'eût obéi ; «quant à ma religion , continua- 1- il , il ne doit pas s'en mêler, vu que chacun la doit avoir libre. Mon père m'a recommandé toujours cette liberté, afin qu êtant en cette posture quand le ciel croulerait, je le pusse regarder d'un œil ferme et assuré, estimant qu'il ne me pourrait faire du mal. Ce n'est pas la crainte qui me fait branler au gré de vos passions, et qui me contraint de traîner ma volonté par terre, pour en faire comme fumier et litière, selon votre appétit; mais poussé de cette crainte bénigne et généreuse de la misère de mes sujets, et de la ruine de tout mon pays, désirant de n'être censé le mutin , l'écervelé, le boute-feu de la France , je me plie a cette extrémité, autrement je serais une muraille sans brèche et hors d'escalade contre les audaces de mes ennemis.)) Il donna alors pour gages quelques-uns de ses châteaux. Son exemple entraîna aussi le comte de Cominges et le vicomte de Béarn à signer la paix1. C'est ainsi que finit la guerre contre le Midi , la croisade

1 Perrin, 158 et suiv. Albericus, II, 558.

contre les Albigeois. Elle eut pour le Languedoc , et pour la France en général , les conséquences les plus importantes. Dans l'origine l'extirpation de l'hérésie cathare en avait été non-seulement le prétexte, mais la cause réelle; bientôt cependant cette extirpation ne fut plus qu'un prétexte, pour arriver a des buts entièrement étrangers aux affaires de la foi -, des intérêts politiques et nationaux se mêlèrent aux intérêts de l'Église et les compliquèrent; ils finirent même par prévaloir, tout en ne cessant de se couvrir du nom de la religion. Ce fut une guerre entre les chevaliers et les bourgeois du Midi, tolérants, sinon hérétiques, et les barons du Nord alliés a un clergé fanatique et dominateur; ce fut en même temps , et a la fin ce ne fut plus autre chose qu'une guerre de la violence contre le droit , ou , comme dit le poëte , de la fraude contre la loyauté1. Elle prépara la destruction de la nationalité particulière du midi de la France, la fusion de ces nobles et glorieuses populations avec le reste du peuple, leur passage sous le niveau de la patrie commune ; si c'est la un résultat dont nous devons nous réjouir, l'honneur n'en revient pas à ceux qui l'ont accompli dans des intentions de vengeance et de haine , mais à cette Providence divine qui sait faire concourir au bien général les actions mauvaises des hommes2. Quant au but primitif que la croisade devait atteindre et qui lui servait constamment de prétexte, l'extirpation de la secte cathare, ce fut le seul pour ainsi dire qu'elle n'atteignit point. L'hérésie subsista dans le Languedoc aussi puissante, aussi fortement enracinée dans l'esprit du peuple, après la croisade comme a l'époque où Innocent III entreprit de la détruire par la force des armes. L'indignation produite par les horreurs de la guerre , par la ruine de la prospérité du pays, par l'anéantissement de l'indépen-

1 Guill. de Tudèle, 290, v. 4154.

2 Voir note lu2 à la fin de l'ouvrage, les jugements de deux auteurs catholiques sur la croisade.

dance nationale et religieuse, par la destruction de la vie joyeuse et poétique du Midi et de ses traditions chevaleresques , cette indignation amère et profonde communiqua à l'hérésie de nouvelles forces. Car les seigneurs comme les bourgeois attribuèrent les malheurs de leur patrie, non-seulement à la rudesse et à la violence des Français du Nord , mais plus encore a la perfidie et au fanatisme des prêtres. Aux cours d'amour succèdent les tribunaux de l'inquisition ; le gai savoir est remplacé par une ardente controverse théologique dont le principal argument est la menace du feu 5 au lieu de poètes et de conteurs, on ne voit plus que de sombres moines parcourir le pays désolé, et là où jadis on racontait les glorieux exploits des ancêtres, on n'entend plus que des discours excitant a la persécution religieuse. Dans beaucoup de châteaux habitent des conquérants étrangers, tandis que les anciens maîtres excommuniés et faidits, vivent exilés sur la terre étrangère ou cachés dans les profondes forêts de leur patrie. On comprend aisément l'impression que ces changements durent produire sur l'imagination ardente des Méridionaux; loin de les rattacher à l'Église, ils durent les remplir contre elle d'une haine implacable. Ce sentiment éclate avec énergie dansles chants des derniers poètes provençaux, qui se plaignent avec amertume de ce que leurs joies soient anéanties-, ils ne chantent plus ni l'amour ni la bravoure chevaleresque; ils ne font des vers que pour se lamenter de rabaissement de leur patrie, et pour en accuser les Français, les prêtres et surtout le pape1. Ces chants de tristesse et de vengeance étaient écoutés et répétés sans doute avec ardeur par le peuple du Midi, si accessible au pouvoir de la poésie ; ils entretenaient chez lui cette colère qui pendant plus d'un siècle encore ne voyait dans les Français du Nord que des oppresseurs 5 en le fortifiant enfin dans sa résistance à une

1 Voir sur l'influence de la croisade sur la poésie provençale, Villeraain, I, 213 et suiv.

288 chapitre m.

Église, qui, pour lui imposer sa foi, se servait des moyens les plus épouvantables, ils le confirmaient dans son attachement à la secte cathare.

On a vu plus haut que pendant le cours de la guerre, de nombreux parfaits furent brûlés par les croisés, avec une grande joie, surtout après la prise de Carcassonne, de Minerve, de Lavaur. Ces supplices n'ébranlèrent pas un instant ni la persévérance des parfaits survivants , ni la sympathie que les seigneurs et les peuples avaient pour eux.

Ils vivaient retirés , soit dans des vallées reculées, soit dans les châteaux de leurs protecteurs ; chaque fois que les armes du comte de Toulouse avaient des succès, ils profitaient de la retraite des croisés pour sortir de leurs asiles, afin d'encourager les habitants à la résistance. Vers 1220 surtout, lorsque la cause d'Amaury de Montfort semblait perdue, les Cathares reparurent dans le pays, avec une liberté que le comte de Toulouse ne songeait pas encore a entraver. Ils rouvrirent leurs écoles et tinrent de nouveau des réunions publiques -, leurs évêques et leurs diacres parcoururent le pays dans tous les sens, et furent reçus partout par les barons comme par le peuple avec la même vénération que précédemment1. Outre les protecteurs déjà nommés plus haut qu'ils avaient parmi les princes du pays, Roger-Bernard II, qui , en 1222, avait succédé à son père dans le comté de Foix, et son épouse, Ermessinde de Castelbon, étaient alors au nombre de leurs plus zélés partisans2. En 1220, Guillabert de Castres, successeur de Gaucelin dans l'évêché de Toulouse, habitait

1 Raynald., XIII, 296, no 44. Voy. pour le récit des voyages de Raimond Abia de Séminoret, pendant sept ans croyant de la secte, et parfait depuis 1225, réconcilié à l'Église en 1228, les Archives de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXIII, f° 260 et suiv.

2 Archives de l'Inquisit. de Carcassonne ; l. c, f° 70. Ermessinde mourut en 1229; elle fit un testament en faveur de plusieurs hôpitaux. Yaissette, III, preuves, n» 197, p. 347. Encore en 1269 l'inquisition ordonna de déterrer ses os. Voy. plus bas.

france. 1220. 289

publiquement le château de Fanjaux, où il dirigeait un hospice et d'où il partait souvent pour visiter les Cathares de Mirepoix. Pendant qu'Amaury de Montfort assiégeait le château de Castelnaudary, en 1222, Guillabert s'y trouvait avec Raimond Agulier, pour relever le courage des assiégés; l'année suivante il fut de nouveau à Fanjaux1 5 la se trouvait aussi une maison de sœurs, dirigée par Esclarmonde, mère du chevalier Bernard-Hugues de Festa2. Vers 1220, les chefs de la secte établirent â Cordes un atelier de tissage, où des jeunes gens étaient formés en apparence pour la profession de tisserands , et en réalité pour être ministres cathares ; cette école, placée sous la direction de Sicard de Figuéras , était visitée fréquemment par des chevaliers , des dames nobles, des hommes du peuple3. A Montolieu les prédicateurs ambulants Raimond de Simorre , Barthélémy de Nalaurelisse, Guillaume-Bernard d'Airos, Arnauld de Verfeuil, Pierre Roger, tenaient des réunions dans les demeures du chevalier Bernard Garsia et de la dame Aveline de Montolieu4; Adélaïde d'Aragon et sa fille Effanda avaient en cette ville une maison de sœurs5. Raimond de Carlipac prêchait à Puylaurens; le diacre Guiraud de Gordo à Francarville ; Bernard de la Pelade à Hautpoul-, Guillaume-Bernard d'Airos, qui était en même temps un médecin renommé dans tout le pays, avait sa résidence ordinaire â Saissac. A Toulouse on l'envisageait comme une grâce particulière de Dieu de pouvoir donner un asile aux chefs de la secte; il y avait des familles qui les cachaient et les nourrissaient pendant des années entières. Depuis 1224 Guillabert de Castres demeurait de nouveau en cette ville, le chef-lieu de son diocèse6. Vers cette époque les Cathares français renouèrent aussi des

1 Archives de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f° 214 et suiv.; XXIV, fos 171, 241.

2 Ibid., XXIII, fo 171. — 3 jhid., fo 209 et suiv. — * Ibid.y fo 168 et suiv. — ^ Ibid., fo 170. — 6 Ibid., fo 1 et suiv.; XXIV, fo 266.

relations avec ceux des pays slaves. Un des évêques de la Bosnie , instruit peut-être par des réfugiés de la persécution que les Albigeois avaient a souffrir, renvoya auprès d'eux , vers 4223, Barthélémy Cartes, de Carcassonne, avec la mission, sans doute, de les encourager par la nouvelle qu'ils avaient en Bosnie des frères qui faisaient des vœux pour eux, et qui leur offraient des asiles. Cartès se fixa dans un lieu appelé Pojors, où Vigoros de Bocona, plus tard fils majeur de l'évêque d'Agen , lui abandonna sa sphère d'activité, pour se rendre lui-même dans les environs de Toulouse. De Pojors Cartès envoya des lettres aux chefs de l'Église cathare en France, pour leur communiquer l'objet de sa mission-, il se peut que l'évêque bosnien, se souvenant que le catharisme était venu des pays slaves en Occident, ait voulu attribuer à son Église une espèce de suprématie sur celles de la France, et que par conséquent il ait autorisé son délégué a organiser des communautés et à consacrer des évêques1. Cependant il n'y a aucune trace que Cartès ait réellement exercé ce pouvoir; ce qui est encore beaucoup moins certain, c'est que les Cathares français aient eu connaissance a cette époque d'un chef suprême de la secte résidant parmi les Slaves. Dans toutes les affaires ils se décidaient eux-mêmes, selon la nécessité des circonstances; rien ne révèle une influence étrangère ; et si la pensée qu'ils avaient dans d'autres pays des frères plus libres, les encourageait et les consolait, ils se maintenaient néanmoins a leur égard dans une indépendance dont l'histoire de la secte fournit de nombreux exemples. Les Albigeois profitèrent de leurs relations avec les Cathares étrangers , pour s'assurer des asiles contre la violence des persécuteurs. Quelques-uns allèrent jusqu'en Bosnie; d'autres se rendirent en Espagne, le plus grand nombre se réfugia

1 Lettre du légat Conrad de Porto aux évêques de France. Incomplète chez Matth. Paris, 219; plus complète, Mansi, XXII, 1205; le texte le plus complet et le plus correct, chez Gervas. Praemonstrat., ep. 129, p. 116.

m Lombardie, où ils avaient, depuis le douzième siècle, leur Église française a Vérone. C'est là que le troubadour cathare, Aiméric de Péguilain, alla chercher un air plus libre1 5 c'est là que surtout Guillaume Figuéras transporta son indignation contre Rome, et qu'il composa des poésies audacieuses pour se venger des prêtres et du pape; ce qu'il faut remarquer, c'est que cet homme n'était pas un seigneur pouvant se plaindre d'avoir été spolié de ses châteaux ou de ses terres s homme du peuple, fils d'un tailleur de Toulouse, il accusait le pape a faux et trompeur» d'avoir détruit la liberté de sa patrie et de l'avoir forcé lui-même a s'exiler2. La plupart cependant des Cathares ne quittaient pas la France 5 animés d'une étonnante conviction de la vérité de leur foi , ils ne se laissaient ébranler ni par les revers du comte de Toulouse, ni par ses serments jurés a TÉglise d'exterminer l'hérésie ; au moment même où il fit cette promesse, en 1224, à Montpellier, ils eurent le courage d'engager des discussions publiques avec des prêtres ; c'est vers cette époque que Roger Grimoard , Pierre de Cavalsant et Rernard de la Motte disputèrent avec deux chapelains de Castelsarrasin3. Ils doutaient si peu de la durée de leur Église que , comme si les temps leur avaient été aussi favorables que jadis , ils prirent des mesures pour compléter et réformer leur organisation ecclésiastique. En 1225 ils tinrent un synode au château de Pieussan, dans le diocèse même qui avait pour archevêque leur ancien ennemi, l'abbé de Cîteaux; les principaux chefs et plus de cent parfaits assistèrent à cette réunion , convoquée à la demande des Cathares du comté de Rasez, qui désiraient former un évêché particulier; jusque-là ils avaient été

1 Hist. littér. de la France, XVIII, 694. Millot, II, 235.

2 Hist. littér. de la France, XVIII, 649 et suiv. L'original chez Raynouard, IV, 309 et suiv. Traduit chez Villeraain, I, 215.

3 Archives de V Inquisition de Carcassonne , Doat , XXII , f° 3 et suiv.

292 chapitre m-.

soumis en partie à la juridiction de l'évêque de Toulouse , en partie à celle de l'évêque de Carcassonne -, de fréquents conflits, des discussions fâcheuses sur la compétence respective des deux évêques avaient été la conséquence de cette situation incertaine. On décida donc de former du Rasez un nouveau diocèse; l'évêque dut être élu parmi les parfaits de Carcassonne, et consacré par l'évêque de Toulouse. L'Église de Carcassonne proposa Benoît de Termes -, Guillabert de Castres lui donna l'imposition des mains; Raimond Agulier fut choisi pour être son fils majeur, et Pierre Bernard son fils mineur1. Les articles jurés par Raimond VII, lorsqu'il fit la paix avec Louis IX, ne les intimidèrent point; nous avons remarqué au contraire que l'état général des esprits après la croisade dut leur être aussi favorable encore qu'à l'époque où ils avaient été plus libres. Presque tous les seigneurs du pays, qui n'avaient pas été dépouillés de leurs biens, continuaient à les recevoir dans leurs châteaux, et leur donnaient des escortes armées, lorsqu'ils allaient visiter les croyants des alentours2. D'autres habitaient des cavernes , des cabanes cachées dans les forêts , des fermes solitaires , où pendant que les hommes tissaient et que les femmes filaient, un ministre lisait un passage du Nouveau Testament ou faisait une exhortation religieuse3. Il est vrai que plusieurs de leurs commu-

1 Ibid., XXIII, P> 260 et suiv. Vaissette III, 519.

2 En 1229, Raimond Isarn, seigneur de Lanierville , fît venir en son château le diacre Bertrand Martini avec son compagnon ; il rassembla tous ses hommes et fermiers; le ministre cathare leur fît, la nuit, une prédication. Après cela le seigneur dit à ses gens de s'agenouiller; sur leur refus, il s'écria : quôd bestiœ erant, parce que Bertrand Martini était unus de probîoribus hominibus de mundo. Doat, XXIII, f° 141. Près de ce château, les Cathares avaient une retraite dans le bois de Vaquairil. Ibid., f» 142.

3 Tu no vols...

...dir ton sermo

Si non o fas en barta, en bosc o en boisso. Lai on es Domergua, Rainant o Bernado,

nautés avaient été dissoutes par la croisade; mais les plus importantes, celles de Toulouse, de Carcassonne, d'Agen avaient subsisté; elles comptaient encore ensemble plus de deux cents parfaits1. Celle d'Agen avait souffert le plus2; mais en l'année même où le comte de Toulouse fit la paix avec l'Église et avec le roi, en 1229, elle fut nouvellement organisée; l'évêque de Toulouse, Guillabert de Castres, quitta le château de Saint-Paul , accompagné du diacre Bernard Bonafos et du chevalier Guillaume Matfred3, et se rendit à Montségur, foyer principal de la secte, où il consacra le parfait Tento pour être évêque de l'Agénois; Vigoros de Bocona fut nommé son fils majeur; à la même occasion Jean Cambiaire , un des frères les plus zélés , fut fait fils majeur de l'évêque de Toulouse4.

2° Depuis 4229 jusqu'à la prise du château de Montségur, en 4244.

Depuis la paix de Meaux, les deux pouvoirs séculier et spirituel publièrent des décrets de plus en plus rigoureux contre les hérétiques. Aussitôt après la conclusion du traité, le jeune Louis IX ordonna, en avril 1229, à tous les vassaux et officiers des provinces cédées à la couronne , de chasser les Cathares, de priver leurs fauteurs et défenseurs de leurs droits et dignités, et de faire vendre leurs propriétés à l'enchère; les baillis royaux reçurent l'injonction de payer, pendant deux années à dater du jour de l'ordonnance, deux marcs d'argent à quiconque leur livrerait un hérétique ; après les

Garsens o Peironela que filon lur cano.

Vus teis e Vautre fila, l'autre fax son sermo... Poème d'Isam, écrit après 1242; chez Raynouard, XV, 229, et chez Millot, H, 46.

1 Reinerius, 1767. — 2 jrere destructa est. L. c.

3 Archives de VInquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 110.

4 Ibid., XXIT, fo 226 et suiv. Voy. aussi Albericus, II, 543. — Voy. noie 13 à la fin de l'ouyrage, sur les auteurs qui ont écrit l'histoire de la croisade contre les Albigeois.

deux ans, la prime ne devait plus être que d'un marc1. Le comte Raimond ne s'empressa pas moins de remplir les conditions que la paix lui avait imposées. Il assista le légat du pape dans une grande perquisition qu'il fit dans tout le pays pour découvrir les personnes suspectes d'hérésie-, Guillaume de Solerio, un ancien parfait, réconcilié a l'Église, servit de dénonciateur2. En payant régulièrement les primes promises à ceux qui livraient des hérétiques, Raimond encouragea parmi ses sujets la délation et la trahison3. A plusieurs reprises il envoya des troupes armées pour tirer les parfaits de leurs retraites ; c'est ainsi que fut pris un des principaux ministres de la secte, nommé Guillaume; ce fut sans doute l'ancien chanoine de Nevers, qui depuis son entrée dans la secte avait pris le nom de Théodoric; il périt sur le bûcher4. En présence du comte et de plusieurs de ses barons, le légat tint, en 1229, un synode à Toulouse , où l'on prit des mesures qui pendant longtemps servirent de règle dans les procédures contre les hérétiques. Il fut décidé que dans chaque localité les évêques institueraient des commissions inquisi tonales composées d'un laïque et d'un prêtre ; les seigneurs , les baillis et les officiers du comte, et les magistrats des villes reçurent l'ordre de faire les perquisitions les plus rigoureuses dans les maisons, les caves, les forêts, et de détruire tout endroit où les hérétiques pourraient se cacher ; on prononça la destitution contre les fonctionnaires qui seraient négligents dans l'exécution de ces mesures ; on arrêta que dans tout le pays les jeunes garçons, depuis l'âge de quatorze ans, et les jeunes filles , depuis l'âge de douze ans, qu'ils aient été élevés dans les croyances hérétiques ou non, seraient tenus de les abjurer et de prêter a l'Église romaine le serment de fîdé-

1 Archives de l'Inquisit. de Carcassonne , Doat, XXI, fo 7 4 et suiv. Ordonn. des rois de France, I, 50.

2 Guill. de Pod. Laur., 691. — 3 Percin, 11,199.- 4 Albericus, II, 529,

lité; que chaque habitant ira trois fois par an se confesser, sous peine de tomber dans le soupçon d'hérésie 5 et surtout que les laïques ne devront posséder en aucune façon la Bible traduite en langue vulgaire -, enfin les prêtres furent chargés de faire quatre fois par an, à la commune assemblée, la lecture et l'explication de ces statuts, auxquels on en ajouta encore quelques autres concernant le maintien des immunités ecclésiastiques et de la paix publique1. L'inquisition établie par ce synode, conformément a un décret du concile du Latran de 1215, aurait eu l'avantage de présenter quelques garanties de modération et de justice : elle était subordonnée à la juridiction ordinaire des évêques, et du laïque qui en faisait partie, on pouvait attendre, dans beaucoup de cas du moins, un jugement impartial et indépendant. Ces garanties, bien minimes, il est vrai, ne tardèrent pas à disparaître, lorsque par des décrets du Saint-Siège la recherche et la punition de la «méchanceté hérétique2» furent confiées exclusivement à des moines, et surtout a ceux de l'ordre de saint Dominique.

Il résulte suffisamment de ce qui vient d'être rapporté , que le comte Raimond VII, ne songeant qu'à se maintenir en tranquille possession du domaine que le traité de paix lui avait laissé, avait renoncé aux principes de tolérance professés par ses ancêtres 5 loin d'accorder aux hérétiques une liberté plus grande, il se soumettait a tout ce que l'Église exigeait de lui pour les exterminer. Il consentit à ce que des dominicains fougueux prêchassent et sévissent a Toulouse contre les vivants et contre les morts 5 le frère Roland de Crémone, plus tard inquisiteur en Italie, se distingua surtout par son emportement fanatique 5 il dit publiquement en chaire que la ville était encore plongée dans l'hérésie ; les habitants ayant murmuré, et les consuls ayant engagé le

1 Mansi , XXIII, 191 et suiv. — 2 Inquisitio hœreticœ pravitatis.

prieur a interdire des prédications aussi dangereuses, Roland s'écria : C'est plus que jamais maintenant qu'il faudra parler et agir contre les hérétiques et leurs défenseurs! Il fit déterrer et brûler les cadavres de Jean-Pierre Donat , chanoine de Saint-Saturnin, et du citoyen Galban; il assembla les moines et des gens du peuple, et démolit la maison où ce dernier était mort1. Cependant aux yeux des dépositaires du pouvoir ecclésiastique, Raimond ne déployait pas encore assez de zèle ; son ardeur ne leur suffisait pas , ils voulaient de lui du fanatisme 5 au lieu de laisser agir les moines, il devait agir lui-même. Les légats et les évêquesne cessaient de l'accuser et de le persécuter, sous le prétexte de négligence; le pape lui-même, bien qu'il eût engagé son légat à traiter Raimond avec plus de douceur, et qu'il eût accordé k ce dernier un délai pour le paiement de son indemnité aux églises et pour son voyage en Palestine2, crut devoir s'adresser au roi de France pour qu'il forçât le comte à mettre fin a l'hérésie, et k se séparer de ceux qui pourraient l'ébranler dans son obéissance a Rome3. Pour assurer davantage la rigoureuse exécution des lois contre les Cathares, on donna, en 1232, pour successeur k l'évêque Foulques le provincial des dominicains de Toulouse, Raimond de Falguario, dont la haine pour les adversaires de l'Église surpassait encore celle de l'ancien troubadour de Marseille, son prédécesseur4. Il mit tout en œuvre pour stimuler le zèle orthodoxe du comte; il l'accompagna dans une expédition faite pour rechercher des hérétiques dénoncés; dix-neuf parfaits, hommes et femmes, parmi eux Payens de La Récède, ancien seigneur du château de ce nom, furent pris et brûlés k Toulouse5.

1 Quétif et Éehard, I, 125, 126. Percin, II, 199.

2 Mansi, XXI1I; 100, 101, 104. — 3 Bzovius, XIII, 592, no 7.

4 Percin, 47, 61. Raimond resta évêque jusqu'en 1270. On dit qu'il a écrit quelques traités contre les hérétiques.

5 Percin, II, 73.

France. 1233. 297

Courbé sous l'empire de son évêque, Raimond VII rendit, en avril 1233, dans une assemblée de prélats et de barons à Toulouse, un édit sévère contre les hérétiques de ses domaines et pour le maintien des privilèges du clergé -, les décisions de l'ordonnance de Louis IX et du synode de Toulouse de 1229, furent renouvelées et augmentées de plusieurs autres , ayant pour objet d'empêcher les croyants des hérétiques de se soustraire à la confiscation de leurs biens par le moyen de donations ou de ventes fictives1. A la même époque Grégoire IX chargea les frères prêcheurs de la mission de rechercher dans tout le Midi les hérétiques et de prêcher et de procéder contre eux ; il somma tous les évêques et seigneurs de leur donner protection et assistance dans leur œuvre aussi «sainte)) que périlleuse2. En outre il confirma l'Université fondée à Toulouse en vertu du traité de Meaux; elle dut être un moyen de « faire refleurir dans ces contrées la foi catholique3. » Pour maintenir l'ardeur des évêques, le légat Gérald de Marnis , évêque de Tournay , tint des synodes a Béziers4 et a Arles5, où l'exécution des statuts contre les hérétiques fut de nouveau recommandée à la fidélité du clergé et des magistrats. Le même légat fut chargé par le pape de faire exécuter la bulle sur l'établissement de l'inquisition par les dominicains6; les premiers inquisiteurs nommés par lui furent les frères Pierre Cellani et Guillaume Arnauld pour le pays de Toulouse , et les frères Arnauld Catalan et Guil-

1 Archives de Carcassonne, Doat, LXXV. f° 226 et suiv. Mansi, XXIII, 265 et suiv. Un meilleur texte se trouve chez Du Tillet, 66 et suiv. Chez Mansi et dans d'autres éditions cet édit est daté du 18 février 1234. Mais chez Doat il y a XII kal. maii, ce qui fait 20 avril 1233. On a lu sans doute kal. martis au lieu de maii. Du Tillet a aussi mense aprili.

2 Bulles du 19 et du 21 avril 1233. Archives des dominicains de Toulouse, Doat XVIII, fo 5 et suiv. Ripoll , I, 47.

3 30 avril. Mansi, XXIII, 105.

4 En 1234. Mansi, XXIII, 269 et suiv.

5 Le 12 juillet 1234; ibid., 335 et suiv.

6 Guill. de Pod. Laur., 694.

laume Pelisse pour celui d'Alby1. Armés de grands pouvoirs et animés d'un fanatisme plus grand encore, ces moines commencèrent leur œuvre avec un zèle qui, après avoir causé le malheur du pays, devint la cause de leur propre perte. Dès l'origine, l'inquisition commit les injustices, les violences les plus révoltantes; elle débuta avec une dureté qui d'abord consterna le peuple, et qui bientôt l'irrita profondément. De simples soupçons, de vagues dénonciations suffirent pour faire condamner des hommes qu'on jeta dans les prisons, qu'on priva de leurs biens, qu'on tua même, sans les avoir ni interrogés ni jugés conformément aux règles-, les noms des délateurs et des témoins furent cachés aux accusés; à des laïques pauvres, ignorants, on adressa des questions insidieuses, et de leurs réponses on tira les conséquences qu'il fallait pour les leur rendre fatales2; beaucoup de personnes ne furent accusées que pour assouvir des

1 Sur Guillaume Pelisse , qui a écrit des mémoires sur ce qu'ont fait les premiers dominicains et inquisiteurs dans le pays de Toulouse, voy. Quétif et Échard , t, 246 et suiv. Nous ignorons si ces mémoires existent encore.

2 Quidam de fratribus Prœdicatorum... ad inquisitionis , immo potius concussionis, officium tam injuste tamque enormiter processerant, utjuris ordine non servato, et omissà juris observantià tam canonicà quàm civili, ad captionem hominum et occupationem rerum et distributionem , licet nulla de ipsis suspicio haberetur, nec contra eos laboraret infamia, procedebant , et quosdam ex ipsis spoliatos rébus propriis dimittebant , et alii in carcerali custodià necabantur, nullà cognitione habita, et nullà sententià super eorum fide per ipsos vel alios promulgatà , rébus ipsorum omnibus penitus confiscatis... Item ut homines simplices et illiteratos caperent in sermone, eis quœstiones hujusmodi faciebant, dicentes : credis quàd, quando mulier concipit, quàd illa missio fiât per Deum, vel per hominem ? Et si laicus responderet, quàd per hominem illam credebat fieri missionem ; ergo, dicebant ipsi, tu es hœreticus , nam hœretici dicunt, quàd malignus spiritus et homo faciunt hominem, et non Deus. Et si illam simplex laicus timens responsionem mutaret, dicens, quàd per Deum fiebat dicta missio : ergo tu dicis quàd Deus cognoscit mulierem , et ita es hœreticus manifestus... Lettre des consuls deNarbonue à ceux de Nîmes, dans Ménard, I, preuves, 74.

vengeances personnelles , ou pour procurer au dénonciateur les primes promises par le comte; les inquisiteurs acceptèrent ces accusations sans en examiner ni la valeur ni la source1; tout examen, toute formalité de procédure eût ralenti la marche de cette jurisprudence horrible; les religieux qui la pratiquaient, avaient hâte d'en finir avec l'hérésie; celle-ci avait résisté aux soldats de la foi ; résisterait-elle aux juges de la foi? Eux du moins ne le pensaient pas 5 dans leur fougue ardente, ils demandaient et espéraient pour l'Église une prompte victoire. Il est vrai , on aurait dû s'attendre à ce que leur manière inique et traîtreuse de procéder, eût intimidé les Cathares plus encore que les violences brutales commises par la croisade; cependant il n'en fut rien; l'établissement de l'inquisition n'eut pour résultat qu'une résistance plus opiniâtre de la secte. C'est précisément dans les années où le comte de Toulouse était le plus empressé a prouver son zèle pour Rome, et où l'inquisition commença son œuvre, que l'on retrouve les Cathares en grande activité dans beaucoup de villes et de châteaux du pays. Beaucoup d'endroits ont comme précédemment leurs diacres; Bernard Engelbert est diacre à Puy-Laurens2, Pons Guillabert l'est a Villemur ; Arnauld Bos , médecin , a Hautpoul ; Guillaume Garin , également médecin, a Lautrec; Guillaume Vital , a La Bécède; Raimond Pétri, â Montréal. Un grand nombre de seigneurs, notamment le comte Roger-Bernard de Foix3, sont en relation permanente avec eux , et les laissent prêcher soit dans leurs châteaux soit dans des forêts voisines ; Vigoros de Bo-

1 Déjà le concile de Toulouse, en 1229, défendit : Ne autem innocentes pro nocentibus puniantur, aut quibuslibet per aliquorum calumniam hœretica pravitas impingatur. Mansi, XXIII, 195, can. 8

8 En 1230 Bernard Engelbert eut à Puylaurens une discussion avec un prêtre, qui le pressa de se convertir; il refusa. Archives de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 125 et suiv.

3 En 1255 il eut à Aix une conférence avec l'évéque Bertrand Martini. lbid„ fo 265.

cona prêche a Calvimont et dans la contrée d'alentour1; le diacre Raimond Sans et ses campagnons Arnauld Borel , Arnauld et Pons Faure tiennent des réunions dans une forêt près du château de Bause2; Arnauld Bos prêche à Montledier, à Palajac, etc. II y a toujours encore des membres de familles nobles qui se font recevoir au nombre des parfaits ; c'est ainsi que Pons Guillabert donna, dans le château de Puy- Agut, le Consolamentum au chevalier Raimond Abia , de Séminoret3. L'influence des chefs de l'Église cathare sur beaucoup de barons était la même que dans les temps moins difficiles ; ils en profitèrent pour se faire renouveler l'assurance que le château de Montségur continuerait à leur servir d'asile. En 1232 les évêques décidèrent de conférer a cet effet avec le chevalier Raimond de Perelle , seigneur de Montségur. L'évêque de Toulouse, Guillabert de Castres, et celui d'Agen , Tento , allèrent le trouver, accompagnés de Bernard de la Motte, fils majeur de Toulouse, de Vigoros de Bocona, tils majeur d'Agen, de Pons Guillabert, diacre de Villemur, de Jean Cambiaire, ancien fils majeur et maintenant diacre de Toulouse, et de plus de trente autres parfaits; les chevaliers Isarn deFanjaux, Raimond Sans de Ravat et Pierre Mazairol avec leurs gens, formaient leur escorte. Arrivés au pas de Lasportas , ils firent mander à Raimond de Perelle de se rendre a leur rencontre; Raimond vint, et avec lui les chevaliers Guillaume Bonan d'Avellanet, Pierre Vinaduit Pairola, Raimond Falbac, Bernard Cagot d'Aselle. Tout le cortège se rendit alors à Montségur, où les deux évêques demandèrent solennellement, pour les jours du danger, un asile pour les Bonshommes. Le sire de Perelle, après en avoir conféré avec ses amis, consentit à la demande; depuis lors sa citadelle formidable fut pour tout le midi de la France le foyer et le centre de l'Église cathare. Aussitôt après, les deux

1 Ibid., f» 242. — °- Ibid., fo 248. — 3 Vaissette , III , preuves , n<> 224, p. 386.

évêques de Toulouse et d'Agen s'occupèrent des élections nécessaires pour compléter leur organisation ecclésiastique ; Vigoros de Bocona fut consacré évêque, Jean Cambiaire le remplaça comme fils majeur d'Agen ; Bernard Bonafos obtint le diaconat de Toulouse1 -, un autre diaconat fut conféré à Raimond de Montota. En même temps on renouvela et on confirma par un nouveau document , transcrit par le parfait Pierre Polain , les décisions prises, en 1167, par le synode de Saint-Félix-de-Caraman , sur la délimitation des églises de Toulouse et de Carcassonne2. Tous les habitants du château de Montségur, ainsi que les hommes des environs qui en dépendaient, étaient croyants de la secte cathare 5 tous les dimanches il y eut, en présence de nombreux fidèles y prédication et culte dans une grande maison servant de temple3.

L'irritation produite parmi le peuple par le fanatisme des inquisiteurs, contribua puissamment a cette durée si longue et si remarquable de la secte. Dans la plupart des villes, a Toulouse , à Alby, a Narbonne , les nouveaux tribunaux de la foi ne purent être introduits qu'après des luttes violentes; partout l'instinct des populations même catholiques n'y découvrit qu'un moyen de la plus tyrannique oppression.

Les capitouls et les bourgeois de Toulouse étaient restés favorables aux Cathares, même après le traité de leur comte avec le roi. Des querelles fréquentes avaient lieu entre le magistrat et les dominicains, qui ne cessaient de se plaindre dans leurs sermons du grand nombre d'hérétiques existant impunément dans la ville. Ce fut en vain que les capitouls leur interdirent ces discours, qui ne pouvaient avoir d'autre

1 Archives de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 45 et suiv.

2 Le 24 août, 1232. Bouquet, XIV, 448.

3 Archives de l'Inquisit. de Carcassonne , Doat, XXIV, f° 68 et suiv. Ibid., XXII, fo 201 et suiv. La maison erat deputata ad faciendum sermonem. Ibid., XXIII, fo 202.

effet que d'exciter les passions parmi un peuple qui avait besoin de calme et de paix. Les moines firent le procès à tant de personnes, que non-seulement l'argent manqua pour la construction des prisons, mais qu'on ne put pas même réunir à cet effet assez de mortier et de pierres ; le synode d'Arles , en 1234, dut ordonner de ne jeter dans les cachots que les plus coupables1. En 1234 les inquisiteurs Pierre Cellani et Guillaume Arnauld citèrent plusieurs citoyens de Toulouse; l'un, nommé Jean le tisserand , fut condamné, et le viguier du comte le faisait conduire au supplice, lorsque le peuple le délivra -, on l'enferma dans les prisons épiscopales ; là se trouvaient plusieurs parfaits de Lavaur, que le bailli de cette ville avait livrés à l'évêque de Toulouse ; ils donnèrent à Jean le Consolamentum ; peu de jours après ils montèrent tous ensemble au bûcher2. Beaucoup de nobles , entre autres Raimond de Perelle et Pierre Roger de Mirepoix furent condamnés par contumace, comme protecteurs des hérétiques; d'autres furent brûlés comme parfaits; de ce nombre fut Guillaume Bernard Hunald, frère du seigneur de Lantar3. Après ces faits, les inquisiteurs de Toulouse se rendirent à Cahors, où ils firent brûler plusieurs cadavres ; a Moissac ils condamnèrent une multitude d'accusés; quelques-uns cependant de ceux-ci purent se sauver par la fuite; Falquet se réfugia en Lombardie, Jean de la Garda a Montségur4.

Les inquisiteurs d'Alby ne furent pas moins actifs; ils brûlèrent Pierre de Puy-Perdu, Pierre de Bon-Mancip et le chevalier Arnauld Grifïi. Ces supplices qui tous les jours se multiplièrent, provoquèrent finalement des explosions de la haine du peuple. Les premières victimes de la vengeance populaire furent trois dominicains de Toulouse, qui , en 1233, après des discours véhéments contre les hérétiques de Cordes ,

1 ...Nedum expensœ, sed vix etiam lapides aut cœmenta sufficere possunt ad carceres construendos. Mansi, XXIII, 55S, can. 9.

2 Percin, 48; II, 199. — 3 Ibid , II, 201. — + Ibid., 48 ; II, 200.

furent précipités dans un puits1. Bientôt après , en 1234-, la colère éclata aussi a Toulouse. L'évêque Raimond de Falguario célébrait dans l'église des dominicains une messe solennelle en l'honneur de la canonisation du fondateur de l'ordre2, lorsqu'on lui annonça que plusieurs Cathares étaient entrés dans une maison voisine, pour donner le Consolamcntum à une femme malade. Aussitôt l'évêque et le prieur se transportèrent sur les lieux-, ils s'efforcèrent de convertir cette femme, mais comme elle s'y refusa obstinément , ils la condamnèrent, et le viguier fut obligé de la faire jeter avec son lit dans les flammes. On arrêta son gendre Poitevin Borsier, messager et procureur des Cathares de Toulouse, et son compagnon Bernard Aldric; ils abjurèrent tous les deux et dénoncèrent plusieurs de leurs anciens frères3. Après cet événement, qui prouva aux inquisiteurs avec quelle audace les hérétiques osaient les braver, le prieur des dominicains, Pons de Saint-Gilles, défia, suivant la coutume du temps, les ennemis de l'Église dans un sermon public ; se tournant vers les quatre points du ciel, il s'écria : « Au nom de Dieu et de son serviteur saint Dominique , je défie depuis cette heure les hérétiques et leurs défenseurs; je conjure les catholiques de déposer toute crainte et de rendre courageusement témoignage à la vérité ; car j'atteste , par Dieu , qu'avant huit jours un secours extraordinaire viendra renforcer les inquisiteurs, et leur ouvrira, pour pénétrer jusque dans les retraites les plus cachées de l'hérésie , une porte qui ne se fermera plus4. » Après ce défi lancé aux hérétiques , le frère Pons de Saint-Gilles fit condamner à mort Arnauld Sancier, maréchal-ferrant de Lacroix de Baragnon, un des faubourgs de Toulouse ; en traversant les rues , pour être conduit au bûcher, cet homme s'écria : «Voyez quelle insulte on me

> Ibid., 48.

2 La bulle de canonisation est du 3 juillet 1234. Ripoll, I, 67.

3 Percin, 49; II, 200. — * Ibid., 49.

fait a moi et à notre ville ! je suis pourtant un bon chrétien ! » Il fut brûlé, mais le peuple commença à murmurer hautement contre les moines1. Le vendredi-saint de 1235 ceux-ci firent une perquisition générale dans la ville et dans les environs. Le nombre des dénonciateurs et des dénoncés fut si grand , que les dominicains durent s'adjoindre les frères mineurs et les curés de Toulouse. Sur l'avis donné par un des accusés, Arnauld Dominici, le prieur frère Pons et le viguier du comte se rendirent au château de Casser, où ils s'emparèrent de sept parfaits. Les inquisiteurs payèrent la trahison d'Arnauld Dominici en lui rendant la liberté; les croyants d'Agassoil, dans le Cantarès, la payèrent en lui donnant la mort. Pierre-Guillaume Delort , riche bourgeois et protecteur dévoué des Cathares, fut également pris; le peuple le délivra , et il put se sauver hors de France. Un grand nombre de cadavres d'hommes et de femmes furent déterrés, traînés par les rues au son des trompes, et jetés dans les flammes. La haine, l'exaspération du peuple s'accrut de jour en jour. Les capitouls se plaignirent auprès du comte des fureurs de l'inquisition. Raimond se repentait sans doute d'avoir consenti sans condition à l'établissement d'une juridiction qui menaçait de devenir aussi fatale à son pays que la croisade des Français du Nord ; déjà , moins pour faciliter la mission des inquisiteurs que par pitié pour ses sujets, qu'il n'avait ni les moyens ni la force de protéger contre ces tribunaux de sang, il avait fait publier que ceux qui viendraient avouer leurs erreurs, ne seraient ni emprisonnés, ni exilés, ni dépouillés de leurs biens2. Maintenant, sollicité d'un côté par les plaintes des capitouls, et pressé d'autre part par le pape à assister les dominicains3, il ne put que prier les inquisiteurs de suspendre pour quelque temps le cours de leurs rigueurs. Ils ne lui répondirent que par un refus dédaigneux; offensé, il se

1 Ibid., II, 200. — 2 Porcin, 4Sb. — 3 15 mai 1255. Ripoll, I, 75.

france. mi. :m

plaignit au légat, auquel il représenta les moines comme animés de vengeance personnelle contre lui. Dans l'intervalle, le frère Guillaume Arnauld, après avoir prononcé des condamnations à Carcassonne, revint à Toulouse et cita douze des principaux habitants devant son tribunal. A son tour il éprouva un refus énergique 5 les capitouls embrassèrent la cause des accusés 5 ils défendirent sous des peines sévères d'obéir aux citations des inquisiteurs , et comme ceux-ci persistèrent a vouloir exercer leur mission détestée, ils les expulsèrent de la ville. Alors tous les dominicains, et avec eux l'évêque Raimond de Falguario, quittèrent Toulouse 5 le

10 novembre l'inquisiteur Guillaume Arnauld et l'évêque lancèrent une sentence d'excommunication contre les courageux capitouls1.

Des scènes pareilles eurent lieu à Alby et a Narbonne, dans la même année 1234. A Alby l'inquisiteur Arnauld Catalan ordonna de faire déterrer les ossements d'une hérétique nommée Jussière. Le bailli l'ayant refusé, le moine, accompagné de quelques prêtres, se rendit lui-même au cimetière, s'arma d'une pelle, et voulut de ses propres mains ouvrir la tombe: le peuple indigné le chassa, le maltraita, et aux cris de mort aux traîtres , il était sur le point de le jeter dans les flots du Tarn. Arnauld Catalan fut délivré de ses mains-, il sortit de la ville, et dans sa colère excommunia les habitants; sur les instances de l'évêque et de quelques citoyens,

11 consentit à révoquer sa sentence, en tant que l'injure ne s'adressait qu'a lui personnellement; quant a l'offense faite en sa personne a l'Église, il refusa de la pardonner2.

1 Voy la sentence, Archives des dominicains de Toulouse, Doat, XXI, f° 160 et suiv. Percin, II, 201. Marléne et Durand, Thes. novus anecdot.,

2 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXXI, f° 29 et suiv. Imprimé sous le titre de Narratio de illatis Arnoldo inquisitori apud Albiensem civitatem injuriis, chez Marléne et Durand, Thes. novus anecdot., I, 985.

306 chapitre nu

A Narbonne, l'inquisiteur François Ferier, Espagnol , prieur des dominicains de cette ville, se rendit coupable des plus énormes injustices ; sans raison, sans examen, sans procès , avec les procédés les plus révoltants, il fit emprisonner une foule de citoyens, qui tous furent privés de leurs biens, et dont plusieurs furent mis à mort dans les cachots. En vain les consuls le prièrent-ils de modérer sa fougue, et lui offrirentils leur assistance s'il voulait agir contre les hérétiques conformément aux statuts de l'Église : rien ne put mettre des bornes à son fanatisme aveugle. Le magistrat lui refusa dès lors tout concours ; il fut obligé de se mettre lui-même a la tête de plusieurs hommes armés, lorsqu'il voulut arrêter le chevalier Raimond d'Argens, suspect d'hérésie ; le peuple accouru arracha le prisonnier de ses mains. François Ferier excommunia les libérateurs, et l'archevêque frappa la ville de l'interdit. Lorsque l'inquisiteur, au comble de la colère, accusa publiquement tous les habitants d'être hérétiques, ils pénétrèrent dans le couvent des dominicains, en chassèrent les moines, et le saccagèrent. L'archevêque offrit alors des concessions; il se dit prêt a relever Narbonne de l'interdit pour une somme d'argent-, les consuls traitèrent cette offre avec le mépris qu'elle méritait; ils en appelèrent au pape, et envoyèrent aux villes voisines une lettre remarquable par sa franchise énergique, destinée a justifier leur conduite par le récit des horreurs commises par l'inquisiteur1. L'année suivante, une nouvelle révolte éclata a Narbonne contre les juges de la foi ; le peuple pénétra une seconde fois dans le couvent des dominicains; les registres et les protocoles de l'inquisition furent lacérés, et les moines forcés de quitter la ville2. L'archevêque rendit un édit sévère pour contraindre les habitants de jurer de défendre la foi catholique, de renoncer à

1 Ménard, I, 305 et suiv. La lettre des consuls, L c, preuves, 75 et suiv.

2 Vaissette, III, 406.

FRANCE. 1234. 307 leurs liaisons avec les hérétiques et de combattre ceux-ci a outrance 5 les consuls, il est vrai, prêtèrent ce serment, mais réservèrent la plénitude de leurs droits civils, et conservèrent leur aversion pour les inquisiteurs1.

Pendant que de cette manière les populations des villes s'opposaient à l'établissement de l'inquisition , les barons accordaient dans leurs châteaux des asiles sûrs aux Cathares persécutés. II est vrai, qu'outre les officiers royaux et ceux du comte, il se trouvait aussi quelques seigneurs qui, en poursuivant les hérétiques, se conformaient aux décrets de l'Église et aux ordonnances du suzerain. C'est ainsi que, peu de temps après 1232, le fils majeur de l'évêque d'Agen, Jean Cambiaire, fut arrêté, avec trois parfaits, par le sire de Gaillac, châtelain de Fanjaux; livrés au comte, et par lui à l'inquisiteur de Toulouse, ils furent brûlés en cette ville2. Cependant de pareils exemples ont dû être peu nombreux ; sans doute ils n'ont été donnés de préférence que par des barons catholiques du Nord , établis dans les châteaux d'où la croisade avait expulsé les légitimes possesseurs. Car il ressort de tous les documents que la plupart des familles originaires du paysrestaientd'autant plus fidèles aux Bonshommesque ceuxci étaient entourés de dangers plus imminents. Les chevaliers de Perelle, de Mirepoix, de Roais, d'Amiort, de Termes, de Lantar, de Rabastens, et beaucoup d'autres avaient des liaisons intimes avec les chefs de la secte-, tous les ans se renouvelaient les accusations et les procès contre eux 5 mais derrière les murs de leurs châteaux forts ils bravaient et les anathèmes de l'Église et les menaces de leurs suzerains. Le comte Robert de Roussillon , convaincu d'hérésie et emprisonné par l'inquisition, parvint à s'échapper, se réfugia dans son château , refusa de donner a l'Église la satisfaction que

1 Le 29 septembre 1235. Àrch. de Narbonne , Doat , L, f° 67 et suiv. Vaissette,III, preuves, no 215, p. 369 et suiv., où la date est 1234, kal. oct.

2 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 39.

308 CHAPITRE m.

dans un moment de faiblesse il lui avait promise, et continua a protéger les hérétiques1. Lorsqu'en 1235, le château de Roquefort dut être remis a Humbertde Beaujeu, le chevalier Bernard Otton d'Amiort, qui en était le seigneur, ordonna a son bailli de laisser sortir secrètement les parfaits, afin qu'ils ne tombassent pas au pouvoir de l'armée du roi2. Quand ils ne pouvaient pas recevoir en leurs châteaux les prédicateurs cathares, les seigneurs et leurs femmes allaient les visiter dans leurs retraites au milieu des bois. La famille et les amis du chevalier d'Ornolai avaient l'habitude de se réunir chez Bona, parfaite, qui habitait une cabane dans une forêt voisine du château3. A Gaian on assistait sur une prairie aux prédications de Vigoros de Bocona, de Bertrand Martini, de Jordan de Lantar4. A Mirepoix, dit-on, l'Église cathare avait encore, vers 1236, près de cinquante hospices5; le chevalier Arnauld Roger la protégeait publiquement et sans crainte; il assistait avec sa famille et les nobles ses voisins aux réunions religieuses tenues à Mirepoix même par le diacre Raimond Mercier, et dans le château de Dun , par l'évêque Guillabert de Castres6. Ayméric de Collet prêchait, en 1237, à Hautpoul7; Sicard de Figuéras, à Mas de Pamplessac; le diacre Raimond Sans et Bernard de Mairville, à Puy de Romeux; Guillaume Cambiaire, a Avignonet; le diacre Raimond de Carlipac, Bonet d'Ovizin, Guillaume Bernard d'Airos, â Sorèze. Les chevaliers ne se bornaient pas du reste à protéger les Cathares contre leurs persécuteurs ; ils persécutaient eux-mêmes les clercs et les moines, ils les

1 Ripoll, I, 91 et suiv.

2 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV.

3 Ibid., fo 273.

4 Ibid., fo 173 et suiv. Le chevalier Jordan de Lantar fut, en 1219, un des défenseurs de Toulouse contre les croisés. Guill. de Tudéle 640, v.

5 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 240. Ibid., XVII, f" 108 et suiv. - ? Ibid.y XXIII, ft 140.

pillaient, les maltraitaient, pour venger sur eux les crimes de l'inquisition ; c'étaient surtout les chevaliers Raimond Roger et Alaman de Roais, qui, accompagnés de leurs gens, parcouraient dans cette intention les environs de Toulouse, où ils étaient l'effroi du clergé catholique1.

Comme les mesures prises jusque-là pour l'extirpation de l'hérésie n'avaient eu que des résultats si incertains, le comte de Toulouse lui-même, malgré toutes les preuves de son empressement à servir l'Église, finit par devenir suspect d'être un secret protecteur des hérétiques et des ennemis de l'inquisition. Déjà, en 1235, l'archevêque de Narbonne et les évêques de Carcassonne et de Toulouse l'excommunièrent pour ce motif2 ; Raimond de Falguario se rendit même a Rome pour porter sa plainte devant Grégoire IX ; des plaintes semblables furent adressées au roi de France3. Le pape pressa ce dernier d'employer tout son pouvoir pour forcer le comte et les capitouls de Toulouse à déployer plus de rigueur contre les hérétiques -, il voulut que Raimond VII s'embarquât sans délai pour la Terre-Sainte \ car ce n'était qu'en l'éloignant de son pays qu'on croyait pouvoir arriver au but 5 pendant son absence, Alphonse, frère du roi et gendre de Raimond, devait gouverner la province, et y assurer la domination de l'Église et l'influence de la France4.

Raimond , pressé de toutes parts et voulant a tout prix se soustraire au voyage d'outre-mer, dont les conséquences auraient été fatales a son pouvoir, consentit à laisser rentrer à Toulouse les inquisiteurs et les dominicains, malgré les représentations des capitouls. Aussitôt l'inquisition reprit son œuvre. Un converti , Raimond Grossi , qui pendant de longues années avait fait partie de la secte, dénonça un grand

1 Percin, II, 201. — 2 Vaissette, III, 406.

3 Guill. de Pod. Laur, 695. Vaissette, III, 407 et suiv. Raynald., XIII, 440, n° 39 et suiv.

* Raynald., XIII, 441, n°» 44, 45.

nombre de personnes vivantes et mortes. Par sentence du 19 février 1237, plusieurs parfaits furent brûlés sur le même bûcher que des cadavres déterrés 5 le chevalier Bernard Otton d'Amiort, sa mère et ses trois frères furent jugés par contumace et arrêtés plus tard; une multitude de croyants, condamnés à la détention perpétuelle, durent s'engagera ne pas faire des tentatives de fuite, jusqu'à ce que les prisons destinées à les recevoir fussent achevées1. C'est à cette époque aussi que Vigoros de Bocona paraît avoir été brûlé a Toulouse2. Cependant les capitouls ne cessèrent d'opposer à l'inquisition une résistance qui, pour n'avoir été que passive, n'en a pas été moins efficace. Ils empêchèrent l'exécution de l'ordre donné par Grégoire IX à son légat, de faire démolir les maisons des hérétiques de Toulouse «en souvenir éternel de l'opprobre3-,)) ils n'assistèrent point les inquisiteurs dans la recherche des accusés , et s'abstinrent de punir les violences faites aux prêtres et aux moines 5 ils protestèrent, il est vrai , de leur attachement à l'Église et de leur empressement à contribuer a l'extirpation de l'hérésie, mais ils réclamèrent pour le pouvoir civil la juridiction contre les hérétiques. C'est pour ces motifs que , le 24 juillet 1237 , ils furent excommuniés par sentence des inquisiteurs4. Dans le même temps, l'empereur Frédéric transmit à l'archevêque d'Arles sa loi contre les sectes, pour être exécutée dans les pays soumis à la suzeraineté impériale 5. Le comte Roger-Bernard de

1 Vaissette, III, preuves, no 224, p. 385. En 1240 Gérald d'Amiort fut obligé de se porter garant pour que ses frères emprisonnés ne cherchassent pas à s'évader; il engagea à cet effet ses trois châteaux. Ibid., preuves, n» 233, p. 397. Percin, 48b, 51.

2 Albéricus, II, 543. Cet auteur place le fait en 1233; mais Vigoros prêchait encore en 1236.

3 Raynald., XIII, 441, no 44.

4 Arch. des dominicains de Toulouse, Doat, XXI, f« 146 et suiv. Percin, II, 201.

5 En 1238. Papon, Hist. de Provence, II, preuves, p. 79.

Foix, cité par les inquisiteurs d'Espagne, en raison des hérétiques de son vicomte de Castelbon , et ayant refusé de comparaître, fut frappé également d'un anathème1.

L'on sait qu'en 1239 le comte de Toulouse reprit les armes pour s'affranchir de la dépendance dans laquelle le traité de Meaux l'avait placé a l'égard de Louis IX. La guerre, interrompue par des négociations en mars 1241 2, dura jusqu'en 1242 5 au lieu de rendre au Midi son indépendance, elle n'eut d'autre effet pour Raimond VII que de le convaincre de sa faiblesse, et de le soumettre d'une manière plus absolue à la couronne de France3. L'expédition tentée par Raimond Trencavel, deBéziers, n'eut pas des résultats plus heureux 5 après quelques succès, il échoua devant Carcassonne et se soumit aux conditions du légat du pape; mais ne voulant pas vivre dans un pays où il ne croyait plus trouver ni honneur ni liberté, il se réfugia dans la Catalogne4. Pendant la durée des hostilités, les Cathares, avec leur prudence et leur énergie accoutumées, avaient profité des circonstances de nouveau plus favorables pour reparaître plus librement dans les comtés de Toulouse et de Foix. Les gens du peuple, de même que les nobles et jusqu'aux baillis et aux officiers de Raimond VII, revenaient plus nombreux aux assemblées religieuses des parfaits , témoignaient a ceux-ci publiquement , comme aux jours où la secte était puissante et libre, une vénération profonde, les pourvoyaient de toutes les choses nécessaires à la vie. Riches et pauvres leur apportaient des dons en vêtements, en argent, en chevaux, en vivres, ou faisaient en leur faveur des legs considérables; apprenait-on qu'un parfait était arrivé dans un château ou dans un village, dans une vallée écartée ou dans une cabane au milieu d'un

1 Vaissette, III, preuves, n° 223, p. 583.

2 Vaissette, III, preuves, no 235, p. 400.

3 La paix fut faite en janvier 1243. Vaissette, III, preuves, n«> 251, p. 415 | et suiv. — 4 Julia, 128 et suiv.

312 CHAPITRE m.

bois, on quittait tout, on bravait tous les dangers pour entendre ses discours et pour le servir. Dans chacune de ces réunions , les parfaits distribuaient aux assistants du pain bénit, que ceux-ci conservaient pendant des années, comme une relique ou un talisman précieux. Souvent il arrivait que des Cathares prisonniers étaient délivrés par les habitants des endroits par où on les conduisait. Ailleurs des croyants employaient de fortes sommes pour se procurer des emplois publics, afin de pouvoir accorder aux Bonshommes une protection plus efficace1. Quelquefois aussi des seigneurs et des communes faisaient des ligues pour exclure les catholiques et surtout les officiers de l'inquisition des moulins, des fontaines, des fours publics 2. Les parfaits cachés dans les forêts avaient dans les villes et dans les châteaux des agents , qui les instruisaient des projets des inquisiteurs ou qui indiquaient les routes aux frères qui demandaient a les visiter3. Les ministres parcouraient le pays, en habits de pèlerins, portant le Nouveau-Testament dans une bourse en cuir cachée sous le manteau 5 ils voyageaient avec des escortes armées, que les chevaliers leur fournissaient ou qu'ils avaient a leur solde4. Lorsqu'après le supplice d'un parfait, les croyants des villages , saisis de frayeur, n'osaient plus héberger les Bonshommes, les chevaliers partaient pour les recueillir et pour les mettre a l'abri derrière les murs de leurs châteaux forts ; Estelo de Puylaurens ayant été brûlé, et aucun parfait ne venant plus dans le château du lieu , le chevalier Gaucelin de Miraval , privé des secours spirituels qu'il croyait trouver chez la secte, monta à cheval avec quelques-uns de ses amis pour chercher un ministre , et lorsqu'il en trouva un dans

1 Concile de Béziers, 1234, can. 3. Mansi, XXIII, 270.

2 Concile de Valence, 1248, can. 15. Mansi, XXIII, 774.

3 Archives de l'Inquisition de Carcassonne , Doat, XXIII, f° 292 et l suiv.

* Ibid., fo 209 et suiv.

FRANCE. 1240. 313 une cabane solitaire , il l'invita à accepter un asile auprès de lui1. En général, il faut dire que les seigneurs ne protégaient les Cathares pas seulement pour faire acte d'opposition à l'Église romaine, mais bien réellement par un intérêt religieux qui, pour avoir été erroné, quant aux moyens de se procurer sa satisfaction légitime, n'en était pas moins sincère dans sa source. Un autre exemple le prouvera. Brunissende, la mère du chevalier Pons Raimond de Bauteville, était mourante et désirait recevoir le Consolamentum ; son fils envoya réclamer le ministère des Cathares d'Avignonet. Aussitôt deux de ceux-ci se mirent en route -, Pons Raimond les apercevant de loin, s'écria : «Courage! courage! voici les Bonshommes! » Les chevaliers ses amis s'armèrent pour protéger leur arrivée, et les habitants du lieu, attroupés devant la maison du curé, jetèrent des pierres dans les fenêtres, pour l'empêcher de troubler la cérémonie hérétique2. Cette influence des Cathares sur les barons du pays se manifeste aussi dans d'autres rapports ; a plusieurs reprises ils apaisèrent des querelles qui avaient éclaté entre des seigneurs, et qui auraient pu compromettre la sûreté de la secte. Déjà vers 1230 le parfait Pierre Polain rétablit la concorde entre le chevalier Pierre Daide, de Pradelles, avec ses frères3; en 1240 l'évêque Bertrand Martini de Catavelle réconcilia d'abord Pierre Roger de Mirepoix et son beau-père Raimond de Perelle, divisés au sujet du partage de Montségur, et ensuite, ces deux chevaliers avec les seigneurs du château de Roque-d'Olmes-, la paix fut jurée entre ses mains4. La vénération qu'on avait encore à cette époque pour les parfaits était si grande , que des nobles, quand ils ne pouvaient pas les recevoir en leurs demeures, consentaient souvent a vivre

1 Ibid., fo 106 et suiv.

2 Arch. de l'Inquisit. de Toulouse, Doat, XXV, fo 195 et suiv.

3 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat XXIII, f° 150. * Ibid., XXIV, fo 64.

avec eux, pendant des semaines entières, dans les cavernes ou dans les cabanes qui leur servaient de retraites. Il est curieux surtout de voir subsister encore des communautés de femmes cathares, soit dans les châteaux, soit dans les forêts , où les croyants les pourvoyaient de vivres , ou bien où elles vivaient du travail de leurs mains. Parmi ces parfaites , profondément vénérées par le peuple, on citait Béatrice, la sœur du chevalier Roger de Cabaret, Adélaïde de Naivoras, mère de Gaucelin deMiraval, Esclarmonde de Bessac. Dans les forêts près du château de Pradelles vivaient, vers 4240, plusieurs de ces sœurs, travaillant dans des carrières de marbre ; Mélina , une dame noble de ce château , ayant reçu le Consolamentum dans une maladie, et étant guérie, renonça au monde, conformément aux principes de la secte, et vécut pendant plusieurs années avec les parfaites du voisinage, dont elle partagea les travaux pénibles1.

Parmi le peuple beaucoup de gens attribuaient aux Bonshommes des forces surnaturelles 5 ils s'imaginaient qu'en lisant dans leur livre, ils pouvaient conjurer les orages et les vents. Souvent on entendait la plainte , que du temps où les hérétiques n'étaient pas encore persécutés, la foudre tombait moins souvent sur les maisons que depuis que régnaient les moines2. Les parfaits pratiquaient fréquemment la médecine ; ci-dessus déjà nous avons nommé plusieurs qui, comme médecins, jouissaient d'une haute réputation dans le pays; c'est à cela qu'ils devaient en grande partie leur influence et souvent leur salut. Le diacre Guillaume Garin, ayant été pris par les gens du chevalier Guillaume Matfred , qui souffrait d'une paralysie, ce dernier lui demanda quelle espèce d'homme il était; je suis un homme comme toi, répondit le Cathare, mais si tu veux me rendre la liberté, je te préparerai un bain qui te guérira. Matfred consentit et fut cfuéri;

1 Ibid., XXIII, fo 127 et suiv.

2 Arch. de l'Jnquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 21G.

france.,1240. 345 dès ce moment il fut par reconnaissance un croyant de la secte1. Ce qui continuait à faire le plus d'impression sur l'esprit des habitants de toutes les classes, c'était l'austérité de leurs mœurs, la simplicité et l'honnêteté de leur vie ; des ecclésiastiques eux-mêmes ne pouvaient résister a cette vue, et avouaient souvent qu'ils ne savaient que penser de ces hommes qui ne mentent ni ne jurent2.

Parmi les prédicateurs cathares parcourant à cette époque le pays, on rencontre les noms de beaucoup de ceux qui ont déjà été cités plus haut; à ceux qu'une mort naturelle ou violente forçait de quitter la scène, succédaient d'autres, animés d'une ardeur égale 5 ils entraient dans la carrière, sans s'inquiéter des dangers auxquels ils allaient s'exposer. Gérald Abith remplaça Bernard de Simorre comme évêque de Carcassonne, et eut sa résidence au château de Cabaret3 ; Bertrand Martini de Catavelle fut fait évêque des Cathares du Lauragais, évêché dont il n'est pas fait mention jusquela; en 1241 et en 1242 il prêcha à Mirepoix, en 1243 il célébra la fête de Noël à Montségur4. Ayméric del Collet, plus tard évêque d'Alby, habitait, en 1240, une cabane près du château de Montaigu5, prêchait souvent à Hautpoul, à Caliors, à Mirepoix, et présida, en 1241 , une grande assemblée de parfaits et de croyants à La Pelade, sur les bords de la Larneta, pour délibérer sur la situation générale de l'Église cathare6. Alaman, de la maison de Roais, et Arnauld Roger, frère du chevalier Raimond de Perelle, sont également cités comme évêques, mais sans indication de leurs diocèses7. Du

1 Arch. de Vlnquisil. de Carcassonne, Doat, XXIV, fo 110 etsuiv.

2 Le prieur de Monloga , interrogé un jour par le chevalier Matfred de Poalhac, sur ce qu'il pensait des hérétiques, répondit : Nescio quid dicam ego, audio quàd hœretici non jurant née mentiuntur. Arch. de Vlnquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, fo 60.

3 Ibid., XXIII, fo 225. - * Ibid., fo 220. — $ ibid., fo 138.

6 Entre Hautpoul et Pradelles. L. c, fo 131 et suiv.

7 Ibid., XXII, fo 107. Percin, II, 200.

316 CHAPlffRE m.

nombre des prédicateurs les plus actifs et les plus redoutés des inquisiteurs étaient le diacre Bernard de Maireville, à Saint- Julien, tenant des réunions religieuses tantôt au milieu d'une lande près de ce château, tantôt a Gaian et ailleurs1 ; Pierre Polain , retiré avec plusieurs de ses compagnons dans des cabanes au milieu des forêts près du château de Pradelles, et prêchant dans les villages des alentours2 ; Jean del Collet, frère d'Ayméric, et plus tard évêque, Pons Chapelain et Sicard de Lunel , à Hautpoul ; Raimond Fort , diacre a Caraman; Pierre et Guillaume Paraire, diacres des Cathares du Cabardès3 ; Bernard Hugon , d'abord prêtre séculier, puis diacre a Villemur ; Guillaume Incartz , diacre à Vaure ; Pierre Capella. Beaucoup d'autres noms peuvent être passés sous silence4.

Des exemples que nous venons de rapporter, il résulte que les évêques cathares , qui étaient le plus exposés a la persécution, ne résidaient plus dans les chefs-lieux mêmes de leurs diocèses , mais dans les châteaux forts de leurs protecteurs. Le centre de la secte était toujours Montségur; c'est là que séjournaient habituellement les principaux chefs , Bertrand Martini, Raimond Agulier, Pierre de Manso, Pierre Sergeant, Clamens et autres; c'est la que se rendaient les évêques, les diacres, les parfaits, aussi bien que les chevaliers, pour conférer sur les intérêts de la secte; c'est là que l'on consacrait les ministres , et que l'on donnait le Consolamentum à ceux qu'on en jugeait dignes -, c'est à Montségur enfin que les croyants de toute la contrée envoyaient des

1 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 50 et suiv. * Ibid., XXIII, fo 137. XXIV, fo 175.

3 Un Bernard Paraire, ingénieur, avait pris part à la défense de Toulouse, en 1218 et 1219. Guill. de Tudéle, 514, v. 7559; 632, v. 9424.

4 Nous nommerons encore Bernard deLienco, dans le Cabardés; Bernard Gaton, à Auriac; Bernard Gaubert, au château deBram ; Élie Isarn, à Saint-Martin de la Guépie , près de Cordes; Pierre Brunet, à Roquefeuille ; Arnauld del Colomer et Adhémar, à Caslelverdun, etc.

vivres et des secours de toute espèce pour ceux que l'on ne cessait de vénérer comme les Bonshommes, et dont l'influence restait toujours la même1.

Après la malheureuse issue de l'expédition entreprise par Raimond VII contre les Français du Nord, les inquisiteurs recommencèrent avec un zèle redoublé leur œuvre interrompue pendant les années de la guerre. Déjà sur la fin de l'année 1241 ils firent une perquisition générale dans tout le pays, et découvrirent des parfaits et des croyants sans nombre2. Plusieurs furent brûlés; un seul en est nommé, Tornabois; d'autres, tels que Perronet de Montmaur, plusieurs chevaliers de Lavaur, un tailleur de Toulouse, condamnés a mort par contumace, purent se sauver par la fuite3; beaucoup d'entre eux se réfugièrent en Lombardie. La manière de procéder portait, a un degré plus haut encore qu'auparavant , l'empreinte de la haine et du fanatisme; les circonstances les plus futiles servaient de prétexte aux accusations et aux sentences de mort; par les marques les plus ordinaires d'estime données à une personne suspecte d'hérésie, on devenait suspect soi-même; rencontrer un parfait, le saluer, se trouver par hasard avec lui sous le même toit , manger avec lui a la même table, tout cela prouvait la culpabilité, et était expié par des pénitences rigoureuses. Il ressort même des dépositions de quelques témoins , que certains inquisiteurs entendaient la doctrine cathare sur le mariage de manière qu'il suffisait qu'un homme ne fût pas marié, pour qu'à leurs yeux

1 Arch. de VInquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f° 107 et suiv., 250 et suiv. Un jour un diacre, fait prisonnier, se fit apporter en secret une tablette de cire, sur laquelle il écrivit le nom du successeur ou au moins du remplaçant qu'il désirait qu'on lui donnât. Ces tablettes furent remises au personnage désigné, lequel, muni de cette pièce, se rendit à Monlségur, pour recevoir l'ordination. Arch. de VInquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f° 11 et suiv.

2 Arch. des dominicains de Toulouse, Doat, XXI, f° 135 et suiv.

3 Ibid., f" 1 53 et suiv.

318 CHAPITRE m .

il fût un hérétique. Ils suivaient même encore l'exemple des soldats de la croisade, pour convaincre les accusés : ils leur remettaient quelque oiseau, avec Tordre de lui donner la mort1.

Il faut observer toutefois qu'on ne se bornait pas a persécuter et à brûler les hérétiques, mais qu'on cherchait aussi à les convertir par la discussion ; seulement les moyens dont on se servait a cet effet, ressemblaient singulièrement à la persécution elle-même. Des moines fanatiques, aussi ignorants du système cathare que de la théologie chrétienne elle-même, étaient chargés de cette mission difficile. Les preuves, parfois absurdes, par lesquelles ils croyaient renverser l'hérésie, étaient renforcées d'ordinaire par un argument qui , a leurs yeux , était le plus frappant de tous, par la menace du feu. Il nous a été conservé un échantillon curieux de ces tentatives grossières de conversion * il retrace en traits animés la manière dont les moines procédaient avec les hérétiques. Isarn, prieur de Villemur ou de Vieux-Muret, qui s'était signalé déjà pendant la croisade par son ardeur contre les Cathares , et qui « se mêlait aussi de faire des vers et des romans, » s'efforça, vers 1242, de ramener au catholicisme le prédicateur Sicard de Figuéras , dont nous avons plusieurs fois déjà cité le nom; il a raconté lui-même, dans un poëme provençal adressé à Sicard , la marche qu'il suivit pour arriver a son but2. Dans cette pièce, Isarn essaie de réfuter les principales doctrines cathares; à la fin de chacune de ses preuves, qui toutes sont singulièrement faibles, revient l'argument que le moine croyait sans doute être le plus décisif:

1 Un jour un accusé refusa de se conformer à cet ordre, en disant: Quàd nullam culpam habebat gallus, propter quod deberet eum occidere. Arch. de l'Inquùit. de Toulouse, Doat, XXV, f° 42.

2 Voy. sur l'auteur et le caractère de cette pièce, le chapitre premier de la deuxième section de la troisième partie , et la note 1G à la fin de l'ouvrage.

FRANCE. iM% 319

« Si tu ne te confesses pas au plus tôt, dit-il a son adversaire, on te proclame a son de trompe par la ville, et le peuple s'assemble pour te voir brûler; range-toi de notre côté, ou tu seras jeté dans le feu1. » Dans le poëme d'Isarn ce dilemme fait une telle impression sur l'esprit de Sicard, que si on veut lui laisser la vie, il se dit prêt a dénoncer ses anciens frères , à aller lui-même au milieu d'eux pour les convertir, et s'ils s'y refusent, a devenir a leur persécuteur, sans avoir ni paix ni trêve avec eux2.» Cependant il serait difficile de croire qu'en réalité Sicard eût parlé de la sorte; nous avons vu, il est vrai, des exemples de parfaits revenus à l'Église; mais comment admettre qu'un prédicateur qui pendant un grand nombre d'années avait bravé tous les dangers pour prêcher à ses frères la persévérance , eût fini par se rendre a des arguments aussi mauvais que ceux du vieux prieur de Villemur? Une logique de cette force ne pouvait faire impression tout au plus que sur des croyants peu instruits ou peu fermes.

Du reste, pour convertir ceux-ci, on ne se servait pas seulement des menaces; on employait aussi les sollicitations et les promesses. Pour rassurer ceux qui se montraient disposés à revenir a l'Église, on leur promettait «une entière absolution moyennant quelques légères pénitences3.)) Il se peut que beaucoup se soient laissé prendre par là; seulement ils ont dû se sentir amèrement déçus sur la nature de ces pénitences légères; car pour les croyants, elles consistaient en pèlerinages lointains et dispendieux, dans le port déshonorant de croix rouges sur les habits, dans la fourniture d'argent ou de matériaux pour la construction des cachots de l'inquisition ; pour les parfaits, la pénitence légère était la détention, ou, comme on l'appelait, Vimmuration perpétuelle!

Il était à prévoir que ces procédés enflammeraient de nou-

1 Chez Millol, II, 50, 63. — - L. c , 74. — 3 L. c, 57.

veau l'ancienne haine des populations contre les inquisiteurs. Le comte de Toulouse lui-même partagea l'indignation de son peuple. Il est vrai que le 14 mars 1241 il s'était engagé à détruire plusieurs châteaux, notamment celui de Montségur, et à expulser les hérétiques et leurs partisans1; mais quelque disposé qu'il fût de donner des preuves de son obéissance orthodoxe, il ne pouvait résister a l'impression que les horreurs de l'inquisition devaient faire sur son âme ; cette juridiction extraordinaire lui paraissait moins un défi porté â son zèle, qu'un empiétement permanent sur ses droits seigneuriaux ; à plusieurs reprises il protesta , dans les termes les plus énergiques , contre l'énorme pouvoir que les inquisiteurs s'arrogeaient sur les biens et la vie de ses sujets, et déclara enfin qu'il empêcherait l'exécution de leurs sentences aussi longtemps qu'ils ne se feraient pas commettre par luimême à l'exercice de leur charge. Le 1er mai 1242 il corrobora cette déclaration par un document public, dressé en présence de l'évêque d'Agen2. Un de ses baillis, Otton de Barèges, annonça dans l'église de Moissac, que celui qui oserait se soumettre aux peines prononcées par les inquisiteurs, serait saisi corps et biens, attendu qu'ils n'étaient nullement autorisés par le comte â rendre la justice à sa place3. Cependant les juges de la foi ne firent aucun cas de ces protestations tardives et impuissantes; journellement ils augmentèrent le nombre de leurs victimes; mais en même temps s'accrut celui de leurs ennemis. Le 29 mai 1242, la fureur qu'ils avaient audacieusement provoquée, éclata d'une manière épouvantable. Les inquisiteurs Guillaume Arnauld , dominicain, et Étienne de Narbonne, franciscain, avec leurs compagnons le prieur d'Avignonet et Raimond de

» Doat, LXXV, fo 246. Vaissetle, III, preuves, n» 235, p. 400.

2 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXI, 40. Vaissetle, III, preuves, n° 245, p. 410.

3 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doal, XXII, f° 44.

Costiran , jadis troubadour libertin , maintenant ebanoine de Saint-Étienne a Toulouse et persécuteur fougueux des hérétiques1, furent surpris et massacrés a Àvignonct par les gens de ce château et par ceux de Montségur; leurs notaires et leurs domestiques furent tués avec eux2. Il est vraisemblable que plusieurs barons puissants ont été les instigateurs de ce meurtre; au moins en témoignèrent-ils autant de joie, que les catholiques de douleur et de colère. On dit môme que Pierre-Roger de Mirepoix avait réclamé le crâne de Guillaume Arnauld , pour en faire faire une coupe entourée d'un cercle d'or3. A la même époque six dominicains furent tués à Toulouse4.

Le premier soupçon au sujet de cet attentat, se porta sur le comte de Toulouse. Dès le mois de juillet l'archevêque de Narbonne le frappa d'une sentence d'excommunication, et adressa au roi de France une plainte véhémente5. Raimond VII , innocent du meurtre, et désirant la paix, afin de ne pas perdre ce qui lui restait de ses États, mit tout en œuvre pour conjurer l'orage qui le menaçait. Il se justifia dans une humble requête à la reine-mère, et jura de venger la mort des inquisiteurs sur les auteurs du crime6. Il fit en effet punir quelques-uns de ces derniers. Cependant, dans une réunion de prélats a Béziers, il répéta sa déclaration qu'il était plus décidé que jamais à ne plus tolérer les dominicains comme inquisiteurs dans ses domaines ; il les accusa, et non sans motifs , d'obéir à une haine personnelle contre

1 Voy. sur lui Biogr. toulousaine, II, 262 et suiv.

2 Guill. de Pod. Laur., 697 ; Opusculum de inquisitoribus Àveniogneti occisis, chez Percin, II, 198 et suiv., et chez Wadding, III, 69 et suiv. Extraits des actes des inquisitions de Toulouse et de Carcassonne , chez Vaissette, preuves, n» 264, p. 458 et suiv.

3 Arch. de VInquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f° 287. * Percin, II, 209.

5 Vaissette, III, preuves, n° 246, p. 4M.

6 Voy. sa lettre chez Percin, II, 75.

lui , et de chercher a la satisfaire en persécutant ses vassaux et ses sujets 5 par conséquent il en appela contre eux au pape -, il pria en même temps les évêques d'agir eux-mêmes contre les hérétiques ou de commettre a cet effet des frères mineurs ou des moines de Cîteaux; ce n'est qu'à ceux-ci qu'il accorderait aide et protection1. Les dominicains reconnurent eux-mêmes les difficultés de leur position ; eux qui devaient faire triompher l'Église et étouffer l'hérésie dans les cachots ou dans les flammes des bûchers , ils se voyaient exposés a des dangers non moins terribles que ceux dont ils menaçaient leurs adversaires. Épouvantés par l'événement d'Avignonet, dégoûtés d'une mission qui accumulait sur leur tête les haines de tout un peuple , ils demandèrent a Innocent IV d'être déchargés de l'office de l'inquisition. Le pape releva Raimond VII de l'excommunication , mais rejeta son appel contre les dominicains, et refusa à ceux-ci leur demande ; il leur fit savoir qu'il voyait avec regret que la sainte œuvre de l'inquisition commençait à être négligée en France, et les somma de la pousser avec une vigueur nouvelle; il ordonna aux évêques de les assister de leurs conseils el de leur autorité2. A cet effet, les archevêques de Narbonne, d'Arles et d'Aix tinrent a Narbonne un synode, qui rédigea une série d'instructions pour les inquisiteurs, sur le mode de rechercher et d'interroger les hérétiques et leurs partisans, ainsi que sur les peines a infliger aux coupables ; Innocent IV avait indiqué quelques principes pour mettre un frein au moins aux injustices les plus révoltantes des juges de la foi 5 mais on ne règle pas le fanatisme, on ne modère pas la haine; aussi le synode de Narbonne ne dévia-t-il pas de la dureté

« 20 avril 1245. Doal, XXXI, fo 44 et suiv. Percin, 52. Vaissette, III, preuves , nos 245 , 255, p. 410, 415.

2 Àrch. de Vlnquisit. de Carcassonne, Doat, XXXI, f° 60. Vaissette, III, preuves, no 260, p. 433. Raynald., XIII, 522, n°s 30, 31. Percin, II, 208. Ripoll, I, 118. Compayré, 235.

FKANCE. 1243. 323

accoutumée1. Les inquisiteurs tués à Avignonet furent remplacés'par les dominicains Jean de Saint -Pierre et Bernard de Cancio; par les excès de leur rigueur, ces moines s'attirèrent le surnom de marteaux des hérétiques'2. Ils firent l'abus le plus inouï de leur pouvoir -, partout ils rallumèrent les bûchers; a ceux que la terreur ramena au sein de l'Église, ils imposèrent des pénitences flétrissantes ou des amendes énormes; ils confisquèrent les biens des accusés, même avant d'avoir entendu leurs moyens de défense3. En vain beaucoup de barons et de baillis , en vain des évêques mêmes refusèrent-ils de publier et d'exécuter les sentences des deux implacables dominicains4; en vain des ecclésiastiques plus éclairés, tels que les chanoines de Saint-Salvy et de Sainte- Cécile d'Alby et les moines de Gaillac, sollicitèrent-ils la cour de Rome d'arrêter l'oppression des inquisiteurs, afin de prévenir des malheurs beaucoup plus difficiles a réparer5; en vain Innocent IV lui-même les rappela-t-il plusieurs fois à une modération aussi impossible à leur fougue qu'inconciliable avec leur ministère6 : rien ne put les engager a entrer dans une autre voie. La plupart des prélats d'ailleurs brûlaient du même fanatisme; si un petit nombre d'entre eux gémissaient des excès dont ils étaient les témoins, l'esprit général du clergé l'empêchait de s'opposer avec énergie au mal; d'ailleurs résister aux inquisiteurs, c'était tomber dans

1 Raynald., I. c. Mansi, XXIII, 355 et suiv. Mansi place ce concile en 1235; mais Vaissette, III, note 30, p. 585 et suiv., prouve qu'il doit être placé entre 1243 et 1245, et le plus probablement en 1243.

2 Percin, 53, 54. Biogr. toulousaine, II, 373 et suiv.

3 Le concile de Béziers, en li>46, défendit que les bierfc des accusés nullatenus confiscentur, donec per sententiam fuerint condemnati. Mansi, XXIII, 692, can. 3.

4 Concile de Valence, 1248, can. 9, 10. Mansi, XXIII, 773.

5 Arch. d'Alby, Doat, XXXIV, £ 44.

6 En 1247, 1249, etc. Arch» de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXI, f» 80 et suiv.

le soupçon d'hérésie-, ce soupçon , que la condamnation suivait avec une promptitude effrayante, était entre les mains de l'inquisition une arme menaçante, toujours prête a frapper ceux qui osaient réclamer en faveur de l'humanité et de la justice. Dans cet état des choses , en présence des preuves de zèle données par le clergé du Midi , l'on ne conçoit pas pourquoi, dans une bulle du 23 janvier 1244,1e pape ait pu se plaindre que ce clergé n'obéissait pas a ses ordres d'assister les inquisiteurs1. L'évêque Durand d'Alby vint au secours de ces derniers, en instituant une confrérie armée, pour combattre les hérétiques2. Parmi les Cathares brûlés en 4243 et 1244, il y eut un grand nombre de membres des familles les plus illustres du pays : Pierre-Robert de Mirepoix , Braida , belle-mère du chevalier Isarn de Fanjaux, Arnaude de Massa, Pierre de Navidals, Esclarmonde, fille du chevalier Raimond de Perelle3.

Enfin le comte Raimond VII se décida à prendre et a détruire « la tête du dragon, » le château de Montségur. Déjà en 1238 il avait assiégé cette citadelle4, à laquelle ses bases de rochers et le courage de ses défenseurs avaient donné la réputation d'être imprenable. Dans le traité de paix avec Louis IX, en 1241, Raimond jura de nouveau la destruction de Montségur5-, il envoya des troupes pour en faire le siège 5 mais défendu avec autant d'habileté que de bravoure6, le château résista victorieusement à une armée, dont les chefs eux-mêmes venaient en secret dans la place , pour assister

1 ma ., fo 101.

2 Le règlement de cette confrérie , en patois provençal , se trouve aux archives d'Afby; Doat, XXXI, f«47. Voy. aussi G allia christ., I, 18.

3 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f° 1 55.

4 Ibid., fo 264.

5 Vaissette, III, preuves, n° 235, p. 400.

6 Arnauld de Villar, ingénieur célèbre dans le pays, s'était rendu à Montségur pour préparer les moyens de défense. Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f° 214.

aux prédications des Bonshommes1. Toutefois, en 1244, le comte de Toulouse, convaincu désormais de l'inutilité de tous ses efforts pour se soustraire a la domination de la couronne de France, menaça Montségur d'un danger plus sérieux. L'ancien suzerain et protecteur du château , Roger- Bernard de Foix, qui sur la fin de sa vie avait consenti encore a se réconcilier avec l'Église, était mort en 1241 , et son fils Roger IV avait fait hommage à Louis IX2. Raimond de Perelle, qui avait vu sa propre fille mourir dans les flammes, résolut d'opposer une défense désespérée a l'armée catholique. Un grand nombre de chevaliers3 s'enfermèrent avec lui dans son château , dernier refuge de l'hérésie et par conséquent de la liberté de pensée dans le Languedoc. Un des faits les plus curieux de cette histoire, c'est que Bertrand Roqua, bailli du comte de Toulouse, chargea lui-même un ingénieur habile, Bertrand de la Bataillerie, de prendre à Montségur la direction des ouvrages destinés à la défense4. De tous les points du pays on envoya dans la forteresse de l'argent, des vivres, des armes, des munitions de guerre. Beaucoup de parfaits et de ministres furent présents pendant le siège ; les évêques Bertrand Martini et Raimond Agulier enflammèrent par leurs sermons le courage des défenseurs-, la plupart de ces derniers firent avec eux la Convenenza; il leur fut même accordé, contrairement a la règle sévère de la secte, d'obtenir le Consolamentum , lorsqu'en cas de blessure mortelle , ils auraient déjà perdu l'usage de la langue. Des femmes même prirent part à la défense; Philippa, épouse de Pierre-Roger de Mirepoix, et plusieurs autres

1 Ibid., fo 107.

2 En 1243. Vaissette, preuves, no 253, p. 421.

3 Bérenger de Lavellanet en donne les noms dans sa déposition devant les inquisiteurs, le 21 avril 1244. Arch. de Vlnquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, fo 39 et suiv.

* Ibid., XXII, fo 201 ; XXIV, fo 39.

firent également la Convenenza, pour le cas que dans les combats elles seraient blessées a mort1. Cependant tout le courage des assiégés ne put sauver Montségur; après plusieurs assauts le château fut réduit a se rendre. Avant la reddition, beaucoup des chevaliers, bien qu'ils connussent le sort qui les menaçait pour cela, se firent recevoir encore par le Consolamentum au nombre des parfaits; nul ne songea à fuir, bien que peut-être la fuite ne leur eût pas été impossible ; les évéques et les ministres eux-mêmes ne quittèrent pas la place. Dans une dernière réunion, la veille de la reddition, il fut décidé que quatre parfaits seulement sortiraient du château pour sauver le trésor de la secte caché dans une forêt, et pour apporter aux frères la nouvelle de la prise de Montségur et du courageux dévouement de ses défenseurs. La nuit suivante, Amiel Ayca.rt , Poitevin, Hugues et un quatrième parfait se laissèrent glisser, moyennant des cordes, le long des rochers; après être restés cachés pendant quelque temps dans un ravin profond, ils atteignirent heureusement le château de So, où des frères les attendaient2.

Après la reddition du château , les parfaits , au nombre de près de deux cents, furent brûlés vifs, le 14 mars 1244, par ordre des inquisiteurs, sans procès ni jugement3. Parmi les victimes furent les deux évêques Bertrand Martini de Catavelle et Raimond Agulier, Guillaume Johannis, diacre de Sainte-Foy, Martin Rotland, prédicateur estimé de la secte, Maurand de Toulouse, descendant de ce Pierre Maurand, condamné en 1178 comme Cathare4; Raimonde, épouse du chevalier de Cuc. Quelques mois après, les inquisiteurs condamnèrent un grand nombre de chevaliers et de sergeants,

1 Ibid., XXII, fo 107 et suiv. ; 140 et suiv. ; 237 et suiv. ; XXIV, f» 68 et suiv.; 200.

2 Ibid., XXII, fo 107 et suiv. ; XXIV, fo 68 et suiv.

3 Guill. de Pod. Laur., 698. Vignier, 461. —4 Percin, II, 200.

qui avaient pris part à la défense, à des pénitences plus ou moins sévères1.

5° Depuis Wih jusqu'à la disparition de la secte.

La prise et la destruction de Montségur, de ce redoutable asile de l'Église cathare, ne fut pas encore le dernier acte du grand et sombre drame de la lutte entre le catholicisme et l'hérésie dans le midi de la France. Cette lutte dura encore pendant plus d'un demi-siècle. Dans cet intervalle la secte vit échapper peu à peu a son influence les générations nouvelles, mais sa propre foi en ses doctrines n'en fut pas moins ébranlée, sa résistance n'en fut même que plus opiniâtre.

L'effroi répandu dans le pays par le supplice des deux cents parfaits de Montségur, et la certitude accablante de ne plus avoir d'asile public et libre, força les Cathares de se couvrir désormais d'un mystère plus profond ; pendant plusieurs années ils surent se soustraire aux recherches des inquisiteurs. Cependant leurs croyants, encore nombreux et animés plus que jamais de haine contre les moines, poursuivaient ceux-ci quand ils osaient pénétrer dans les retraites où ils soupçonnaient des hérétiques-, partout ils leurs dressaient des embûches, et vengeaient sur ceux qui tombaient entre leurs mains les sentences prononcées contre les Bonshommes et contre leurs partisans. Intimidés par ces violences et par le souvenir du sang versé a Avignonet, les inquisiteurs, qui n'avaient plus le courage de rechercher eux-mêmes les hérétiques, se firent autoriser par Innocent IV à citer les accusés dans des lieux où ils seraient eux-mêmes en sûreté2; c'est depuis cette époque sans doute qu'ils eurent à leur solde des serviteurs armés pour exécuter leurs ordres. Pour venir au

1 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXI, XXII, XXIV.

2 En 1247. Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXI, fu H2.

secours du saint office, un synode , tenu a Réziers , en 1246 , par l'archevêque Guillaume de Narbonne, renouvela tous les statuts antérieurs contre les hérétiques, ainsi que les instructions données aux inquisiteurs1 ; Raimond Vit lui-même crut devoir prier le pape d'ordonner des recherches nouvelles et plus rigoureuses, et Innocent IV, se rendant a ce vœu, chargea l'évêque d'Agen de la mission spéciale d'extirper «les restes de l'hérésie2.)) Mais les restes étaient encore infiniment plus considérables que ne le pensaient les chefs de l'Église-, ils avaient encore trop de forces pour pouvoir être extirpés en peu de jours. Le zèle des inquisiteurs ayant été enflammé de nouveau, ils firent faire en 1247 dans le comté de Toulouse des recherches, auxquelles participa tout le clergé du pays. A Toulouse, des Cathares furent découverts à la suite d'une discussion théologique a laquelle le parfait Garsia s'était laissé entraîner par un franciscain du même nom que lui-, la conférence n'avait été qu'un guet-apens; pendant que, dans l'auditoire des frères mineurs, le Cathare, croyant être seul , s'entretenait avec son interlocuteur sur les principaux points de la doctrine, plusieurs moines, cachés dans une galerie, avaient recueilli ses paroles et s'étaient hâtés de le dénoncer 5 le frère Garsia lui-même était venu rendre témoignage contre lui3.

Dans la même année , le chevalier Alaman de Roais , déjà plusieurs fois jugé par contumace, fut condamné a la prison perpétuelle4. Rixendis Baussana, de Sorèze, une vieille parfaite qui déjà du temps de la croisade avait été vénérée par le peuple, fut livrée par l'abbé de Sorèze aux inquisiteurs de Toulouse, et brûlée par eux en cette ville5. Cependant la

1 Le 19 avril. Mansi, XXIII, 689 et suiv.; 715 et suiv.

2 Vaissette, III, preuves, n° 279, p. 469. Raynald., XIII, 560, n° 38 588, n« 27.

3 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, 100 et suiv.

4 Percin, II, 201. Biogr. toulousaine, II, 318.

5 Arch. de l'Inquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f° 291.

plupart des parfaits échappèrent encore à leurs persécuteurs ; poursuivis par les agents de l'inquisition, ils se retirèrent dans la Lombardie ou se cachèrent dans des cavernes; c'est ainsi que se sauvèrent Guillaume Sabatier et ses compagnons1. Le redoublement d'ardeur et de sévérité de la part du pape et des prélats, prouve d'ailleurs que la secte n'avait pas cessé encore de leur paraître dangereuse. Le concile de Valence, réuni en décembre 1248, prit des mesures a la fois pour abréger les procédures et pour assurer l'exécution des sentences prononcées par les juges de la foi ; en défendant d'admettre des défenseurs pour les accusés, il ne fit que sanctionner un des plus énormes dénis de justice, commis habituellement par ces tribunaux prétendus religieux, pour qui l'accusation était déjà la preuve du crime. En outre, le concile décréta des peines sévères contre ceux qui refusaient d'exécuter les jugements et de déférer aux ordres des inquisiteurs ; il voulut qu'il fussent traités comme fauteurs de l'hérésie; aux évêques qui oseraient faire de l'opposition , il défendit pendant un mois rentrée de leur église, et ordonna que l'interdit fût jeté sur les terres où l'inquisition trouverait de la résistance2. Deux années après, l'archevêque Jean, d'Arles, tint dans le même but un concile a Lisle, sur le Tarn3. Innocent IV s'associa à toutes ces mesures; il y en ajouta d'autres, destinées à hâter l'œuvre de l'inquisition , en 'offrant des facilités aux hérétiques qui reviendraient à l'Église : il permit de commuer en des amendes les peines des condamnés qui consentiraient a se croiser pour la Terre- Sainte4. Le comte de Toulouse lui-même racheta son ancienne et légitime aversion pour les dominicains qui décimaient son peuple, en ordonnant à tous ses baillis et sous-

1 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 285.

2 Ibid., XI, fo 64 et suiv. Mansi, XXIII, 769 et suiv.

3 En 1251. Mansi, XXIII, 795 et suiv.

* En 1248. Compayré, 254.

baillis qu'ils eussent a contraindre les habitants des lieux où s'arrêteraient des frères prêcheurs, à quitter tout travail pour assister aux prédications de ces moines1. Un des derniers actes de la vie de ce malheureux prince, qui aurait fini par consentir à tout, afin de conserver une puissance qui n'était plus qu'une ombre, fut de faire amener, pendant son séjour à Agen, en 1249, quatre-vingts hérétiques, de les faire examiner par les inquisiteurs et de les faire brûler ensuite2. On sait qu'il voulut prendre part a la croisade de Louis IX, mais qu'il ne s'embarqua point, et que peu de temps après il mourut a Milhau, en septembre 1249. L'époux de sa fille, Alphonse de France, lui succéda 5 désormais la fusion du Midi avec le Nord, préparée depuis la croisade, accélérée aussi par les mariages de saint Louis et de son frère Charles avec les filles du comte de Provence, fit des progrès rapides; avec le sentiment d'une nationalité distincte, du moins chez beaucoup de membres de la noblesse, se perdit aussi de plus en plus leur besoin de la liberté religieuse. Cependant, Alphonse, tout décidé qu'il fut de devenir l'extirpateur de l'hérésie toulousaine, voulut inaugurer son entrée dans la province par un acte de clémence, qui lui offrît le double avantage de grossir son trésor et de lui concilier jusqu'à un certain point l'attachement de ceux que l'inquisition avait privés de leur patrimoine; il voulut leur permettre de racheter les biens conûsqués sur leurs parents condamnés. C'eût été bien peu; néanmoins aux yeux du clergé ce fut trop. En 1253, l'archevêque de Narbonne et les évêques de Béziers, de Lodève et d'Agde s'en plaignirent auprès du comte; ils le décidèrent à ne pas donner suite à un projet qui, selon eux, n'aurait servi qu'à fournir de nouvelles ressources aux adver-

1 Le H janvier 1247. Il le fit « en mémoire des inquisiteurs tués à Avignonet.» Arch. des dominicains de Toulouse , Doat , XXVIII, f° 85. Percin, 53.

2 Guill. de Pod. Laur., 701.

saires de l'Église1. Dès lors Alphonse, après avoir publié de nouveau les différentes lois contre les sectes2, s'occupa avec beaucoup de soin de tout ce qui concernait la confiscation des biens des hérétiques. Il fit faire par ses officiers des enquêtes sur ce qui devait lui revenir; a Alby, le sénéchal de Carcassonne, Guillaume de Pian, trouva que les biens de soixante hérétiques antérieurement condamnés, présentaient une valeur de 10,000 livres tournois (180,000 fr.)3. Odon de Pompone, viguier de Toulouse, fut commis pour saisir les biens des hérétiques condamnés ou à condamner par la suite dans le diocèse de Toulouse4.

Aussi longtemps que RaimondVII avait vécu, les Cathares, voyant à la tête du pays un prince de race indigène, n'avaient pas renoncé à l'espoir de recouvrer un jour leur liberté religieuse 5 dominés par l'illusion commune a tous ceux qui restent fidèles aux causes mêmes qui se perdent, ils avaient attendu le retour d'une tolérance dont le souvenir s'effaçait, à mesure que le Midi subissait l'influence du Nord et en acceptait les mœurs. Lorsqù'Alphonse eut succédé a Raimond, cette confiance de la secte fut profondément ébranlée $ les croyants, découragés, commencèrent a se tourner du côté où étaient le pouvoir et la protection-, beaucoup de parfaits quittèrent a jamais le pays, pour chercher un peu plus de liberté dans les républiques italiennes. L'évêque cathare de Toulouse, Vivian5, et son fils majeur Guillaume du Puy , Raimond de Bautio, Raimond Imbert, Pierre de Beuville, Pons Boerii de Saint-Romain, Raimond d'Andorre, Pons Arnauld, Arnauld Eynard, Bernard de Covizan, Hugues de Caraman, Arnauld Pradier, Pierre Dupré, Étienne Donati et

1 Vaisselle, III, preuves, no 311, p. 500. — 2 En 1253. Doat, CXVI, 83 et suiv. — 3 En 1252. Compayré, 37. * En 1254. Àrch. de Toulouse, Doal, XXXI, f<> 228. 5 Les protocoles de l'inquisition l'appellent Vivianus, Vivens, Vivenler ; chez Carnpi, II, 215, il porte le nom de Viviano Boglo.

332 CHAPITRE m.

son compagnon Jean de l'Azeroul, et une multitude d'autres se réfugièrent en Lombardie , les uns à Plaisance , d'autres à Coni, à Crémone, a Vérone, etc. Ceux qui restèrent en France redoublèrent de zèle pour réchauffer l'ardeur de leurs partisans-, en 1253, Pons de Sainte-Foy, diacre du Lantarais, prêcha à Avignonet que la cause des Bonshommes n'était pas encore perdue, que les femmes surtout devaient reprendre courage, et à l'exemple de Marie et de Madeleine, demeurer fidèles à ceux qui leur procuraient le salut1. Les seigneurs de plusieurs châteaux osèrent encore leur accorder une protection presque publique; a Montgaiilard, le chevalier Bertrand de Roqueville les laissa prêcher en sa demeure-, en 1250, Bernard Columbi et Hugues Dominici, et en 1251, Pons de Sainte-Foy tinrent des assemblées chez lui. Lorsque la persécution le menaça, la mère de ce seigneur, Ayceline, parfaite, se retira en Lombardie-, bientôt après, sa sœur Adélaïde, parfaite également, se proposa de la rejoindre; à cet effet, elle envoya en secret de l'argent à Crémone2. Un refuge plus sûr était accordé aux Cathares par le seigneur du château de Quéribus, non loin de Perpignan; mais, en 1255, il fut assiégé et pris par le sénéchal Pierre d'Auteuil, auquel les prélats assemblés à Béziers avaient accordé a cet effet des secours extraordinaires3.

La lenteur avec laquelle l'Église s'approchait de son but, ne la lassa point; tous les ans elle renouvela ses décrets, tous les ans elle prit des mesures nouvelles contre la secte, et s'il n'y avait pas d'autres témoignages pour constater l'existence de cette dernière, les décrets des conciles des papes suffiraient pour prouver que ceux-ci se croyaient encore loin d'un triomphe définitif. En 1254, le concile d'Alby rédigea un recueil de tous les statuts rendus a différentes époques

1 Arch. de VInquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f° 297 et suiv. — 2 L. c. 3 Arch. de Béziers , Doal , LXXV, f° 300. Bouges , preuves , n° 50, p. 560.

France. 4254. 333

contre les Cathares, et voulut que ce code fût mis en vigueur dans toute la province1; Tannée suivante, Alexandre IV chargea le prieur des dominicains de Paris de veiller spécialement a l'exécution des lois contre les hérétiques du Midi , et d'agir contre eux «sommairement, sans le bruit embarrassant des formes juridiques et des avocats2 ; » quelques mois après, sur les instances de saint Louis, revenu d'Egypte, il nomma des inquisiteurs pour toutes les parties de la France où l'inquisition n'était pas encore introduite3. Cependant ce «saint office)) ne cessait d'être odieux aux regards de ceux mêmes qui n'étaient pas hérétiques; fréquemment les officiers et les baillis d'Alphonse refusèrent d'assister les inquisiteurs; les laïques ne voulurent plus leur servir de notaires, de peur de s'attirer les vengeances du peuple; les moines eux-mêmes perdirent de nouveau le courage. Il fallut que le pape les stimulât en leur accordant de nouveaux privilèges, et que le pouvoir civil donnât des ordres sévères pour qu'ils trouvassent aide et protection. En 1257, Alexandre IV autorisa les inquisiteurs de Toulouse à prendre pour notaires des prêtres ou d'autres clercs, «quoique l'office du tabellionat soit interdit aux clercs constitués dans les ordres4; » il leur donna une bulle, les absolvant d'avance de toute excommunication qui pourrait être lancée contre eux pour cause de leurs recherches contre les hérétiques, l'anathème fût-il prononcé par un légat du pape lui-même5. Le comte Alphonse exhorta ses évêques à prêter secours aux inquisiteurs ;

1 Mansi, XXIII, 829 et suiv.

2 Le 10 mars 1255: ...Summarie absque judicii et advocatorum strepitu. Raynald., XIV, 7, no 33.

3 Le 13 décembre 1255; Raynald., XIV, nos 33-37. Wadding, III, 385. Le 9 novembre 1256 ; Marténe et Durand, Thes. novus anecdot., V, 1814.

4 Arch. de VInquisit. de Carcassonne, Doat, XXXI, fo 198. En 1260 le pape le permit aussi aux inquisiteurs de France. Ibid., fo 277.

5 Le 2 décembre 1257. Arch. des dominicains de Toulouse, Doat, XVIII, fo 138.

334 CHAPITRE Ht.

a tous les officiers et magistrats de ses terres, il l'ordonna sous peine de destitution 5 il décida qu'a l'avenir, en entrant en fonctions, ils jureraient publiquement de poursuivre les hérétiques et d'assister l'inquisition, chaque fois qu'ils en seraient requis par les moines1. Des ordres semblables furent donnés par saint Louis a son sénéchal de Carcassonne; il lui enjoignit en outre d'empêcher qu'aucun descendant d'hérétique ni aucun suspect ne fussent promus a des charges publiques2-, il fit construire, a ses frais, des cachots pour l'inquisition à Carcassonne, et plus tard, après la réunion du comté de Toulouse a la couronne , a Toulouse même3. La confiscation des biens des condamnés occupait également a un haut degré l'attention du pieux roi ; il eut a ce sujet de fréquentes contestations avec les évêques de ses domaines méridionaux; a plusieurs reprises il y eut des transactions en vertu desquelles la moitié des biens confisqués revenait au roi et l'autre a l'évêque; finalement l'usage prévalut que les incours sur les hérétiques, c'est-a-dire les biens confisqués, ne furent plus réservés qu'au pouvoir civil, au roi de France ou au comte de Toulouse. Souvent ils étaient vendus a des seigneurs, souvent aussi donnés en fief à des hommes qu'on voulait s'attacher^ ce fut un moyen d'abaisser peu a peu les familles indigènes, et d'implanter dans le pays des races nouvelles, venues du Nord et apportant dans le Midi leurs usages, leurs mœurs, et surtout leur soumission au roi de France et a l'Église de Rome4.

1 En juin 1256 et en mars 1257. Ârch. de l'Inquisit. de Carcassonne , Doat, XXXI. fo 250 et suiv. Vaisselle, III, preuves, no 324, p. 528.

2 En octobre 1258. Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, l. c, f° 260. Vaissette, III, preuves, no 329, p. 536.

3 Ibid. A Toulouse le murus immuratorum fut construit sur un terrain appartenant au roi, in solo nostro. Vaissette, IV, preuves, no 54, p. 118.

* En 1234 le roi convint avec l'évêque d'Agde que les biens confisqués du temps de la conquête de l'Albigeois par Louis VIIÏ et depuis, appartiendraient au roi; pour les biens féodaux, le roi les donnera h qui il lui

FRANCE. i256. 335

Malgré toutes ces mesures, qui ne servaient qu'à opprimer les esprits, au lieu de les convertir, l'hérésie cathare existait toujours dans le Midi, puisant des forces dans l'excès même de l'oppression. A 1 époque où, après la mort d'Alphonse, le comté de Toulouse fut à jamais réuni à la couronne de France, et où saint Louis, par une ordonnance applicable aussi a son nouveau domaine, donna son approbation royale à l'usage barbare de brûler les hérétiques1, le Languedoc était encore rempli de Cathares-, l'Église hérétique avait conservé son organisation , ses évêchés , ses diaconats , bien que ses ministres fussent réduits le plus souvent a vivre à l'étranger. Vers 4270, Bernard Oliba succéda à Vivian dans l'évéché de Toulouse; Ayméric del Collet était évêque d'Alby2; Pons de Goniville remplissait les fonctions épiscopales d'un diocèse que nous ignorons3; Guillaume Brunei et Bernard de Tilhols prêchaient encore publiquement à Saint-Paul-Capde-Joux et a Roquevidal4. Il y avait même encore des prêtres, des chapelains, des moines qui, tout en conservant leurs fonctions et leurs bénéfices , étaient partisans de l'hérésie-, en 1274, un frère du couvent d'Ardorelle mourut hérétique5;

plaira, à condition, pour celui qui en sera investi, d'en faire hommage à l'évêque et à l'église d'Agde ; si lui , le roi , les garde , comme il ne doit hommage à personne, il payera à l'évêque et à l'Église une compensation suffisante. Quant aux biens censitaires, ils seront cédés par lui à des personnes qui payeront le cens à l'Église. Trésor des chartes de Carcassonne, Doat, LXXII, fo 4 et suiv. En 1260 il y eut une transaction entre le roi et l'évêque d'Alby, en vertu de laquelle les biens confisqués furent partagés par moitié entre le roi et l'évêque. Doat, LV, f° 333; CVI, f° 215. Dans Doat, LXXIV et LXXV, il y a un grand nombre d'actes par lesquels les biens confisqués sont donnés en fief à des seigneurs, ou vendus à l'encan par les lieutenants du roi ou par le comte de Toulouse.

1 En 1270, Louis ordonna dans les Etablissements, selon l'usage de Paris et d'Orléans, de brûler les hérétiques condamnés parles évêques. Ordonn. des rois de France de la troisième race, I, 175, chap. 85.

2 Liber sentent, inquisit. Tolos., 246.

3 Arch. de V Inquisit. de Toulouse, Doat, XXV, fo 2. * Ibid., fo 159. — 5 lbid.} fo 136.

336 CHAPITRE m.

Bernard Bonpain , des frères de la Sainte-Croix, de Toulouse, se rendit avec deux autres religieux de cet ordre en Lombardie auprès des Bonshommes, leurs compagnons1. Le peuple n'avait pas encore cessé d'aimer, de favoriser, de soutenir les Cathares; on leur apportait des vivres dans les cachots de l'inquisition , on se lamentait de leur captivité ou de leur absence 5 on allait recueillir secrètement, la nuit, les cendres de ceux qui avaient péri dans les flammes; on ne se rendait qu'avec répugnance aux prédications des moines, auxquelles on n'assistait qu'avec un air sombre et en murmurant; les uns, intimidés par les menaces, ne s'opposaient pas ouvertement a la persécution, mais leur colère se lisait dans des coups d'œil, qui suffisaient aux inquisiteurs de preuves d'hérésie'2; chez d'autres la vengeance éclatait en actes, et des moines, tels que le dominicain Français de Toulouse, tombaient sous leurs coups3.

Depuis la réunion du comté de Toulouse a la couronne de France, les rois poursuivirent le but pour lequel l'Église luttait depuis près d'un siècle, avec une vigueur que ni RaimondVII ni Alphonse lui-même n'avaient pu déployer. Tous les efforts des inquisiteurs de France se dirigèrent contre les Cathares des provinces méridionales; les rois les assistèrent de leur puissant secours. Grégoire X donna aux dominicains les instructions les plus pressantes4; Philippe-le-Hardi les prit sous sa sauvegarde royale, et ordonna a tous ses vassaux etofficiers d'exécuter leurs ordres5. Ceux qui se distinguèrent le plus parleur zèle, furent les frères Pons de Poret et Etienne6; Guillaume de Cohardon, le sénéchal royal de Car-

1 Ibid., fo 1. — 2 Yvonelus, 1786. — 3 Percin, II, 209. * 20 et 28 avril 1273. Martène et Durand, Thes novus anecdot., V, 1817, 1822.

5 Juillet et septembre 1274, et de nouveau en février 1279. Arch. de VInquisit. de Carcassonne, Doat, XXXII, f° 85 et suiv.

6 Marléne et Durand, l. c.,1809.

kkance. 1270. 337 cassonne, les seconda énergiquement dans la recherche et dans la punition des hérétiques1; ils firent, en 1273 et en 1274, une perquisition générale dans tous les diocèses du Midi , à la suite de laquelle un grand nombre de parfaits et de croyants furent découverts et condamnés2. C'est alors que les ministres et les parfaits qui ne tombèrent pas entre les mains des inquisiteurs paraissent avoir pris la résolution de se retirer tous en Lombardie. Ils n'étaient plus soutenus par les nobles au même point que jadis ; l'hérésie se concentrait de plus en plus dans le peuple des petites villes et de la campagne. Il est vrai que dans le grand procès fait en 1274, on voit figurer encore des chevaliers et des femmes nobles \ le mélange des Provençaux avec les Français n'était pas encore consommé, ces derniers étaient encore détestés par la population indigène et surtout par les hérétiques, qui ne voyaient en eux que les alliés du clergé de Rome3. Cependant un changement profond avait commencé a s'opérer dans beaucoup de maisons seigneuriales 5 les nouvelles générations, qui n'avaient pas été témoins des horreurs de la croisade, s'étaient mêlées avec les Français, par intérêt comme aussi par des alliances de famille ; ne connaissant que par tradition l'ancienne liberté et la prospérité jadis florissante du pays, ainsi que les iniquités qui les détruisirent, convaincus d'ailleurs de leur impuissance contre la domination française, les barons se retiraient peu à peu des hérétiques et revenaient à une Église qui vengeait par des châtiments terribles toute tentative de désobéissance a son autorité. De plus, le nombre des seigneurs originaires du Nord était devenu d'année en année plus considérable dans

1 Vaisselle, IV, 17.

- Arch. de l'Inquisit. de Toulouse, Doat, XXV.

3 En 1273 un accusé dit : Qubd multùm sibi displicebat dominium Gailorum , et quiâ clerici et gallici unum erant. Arch. de l'Inquisit. de Toulouse, Doat, XXV, fo 48.

le Languedoc; on se souvient que déjà Simon de Montlbri avait voulu que les veuves nobles du Midi ne pussent se remarier qu'avec des barons du Nord ; les châteaux et les biens enlevés soit par la guerre, soit plus tard par la confiscation, aux seigneurs méridionaux, avaient été donnés en fiel à des Français; c'est parmi ceux-ci enfin qu'Alphonse et ses successeurs les rois de France choisissaient de préférence les sénéchaux et les baillis de la province. Par tous ces moyens se préparait la fusion des hommes de la langue d'oc avec ceux de la langue d'oil; mais a l'époque dont nous parlons celte fusion ne s'accomplissait encore que dans la no blesse; le peuple y demeurait encore étranger. C'est pour cela que la noblesse ne protégeait plus les Cathares , tandis qu'ils conservèrent encore longtemps les sympathies du peuple. Les châteaux ne s'ouvraient plus aux prédicateurs hérétiques, ils ne leur servaient plus d'asiles contre les persécuteurs. Ce n'est plus que dans les forêts, dans les gorges inaccessibles des montagnes, dans de pauvres fermes isolées, que vivaient les Bonshommes; leur point de réunion, leur retraite principale n'était plus, comme encore trente années auparavant, une citadelle redoutable, défendue par les plus puissants et les plus intrépides chevaliers du pays; c'étaient quelques cabanes cachées dans les bois près de Palajac1. Excommuniés par l'Église et proscrits par le roi, «faydits pour cause d'hérésie,» les parfaits, les croyants, les suspects même, quand ils ne pouvaient pas payer les amendes ou les cautions énormes, ou qu'ils ne voulaient pas s'exposer aux horreurs des cachots de l'inquisition, erraient dans des contrées inhabitées , se nourrissant misérablement de quelques aumônes obtenues de la charité de gens presqu'aussi pauvres qu'eux-mêmes. Quand ils se hasardaient à sortir de leurs retraites, ils trouvaient encore ça et la dans les campagnes

1 Arch. de l'Inquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f° 153.

des croyants conservant en secret leur fidélité à la secte et leur haine contre Rome. Mais ces croyants n'étaient plus des hommes en état de protéger leurs Bonshommes vénérés-, ils ne pouvaient que les plaindre, les nourrir, les cacher pour quelques nuits; car ce n'étaient plus que des hommes du peuple, des ouvriers de tout genre, des tisserands, des tailleurs, des cordonniers, des barbiers, des maréchaux, des armuriers, des meuniers, des pêcheurs, des fermiers, des écrivains, des soldats, des jongleurs même. C'est dans cette situation que fut prise par les parfaits la résolution d'émigrer en masse en Lombardie, et d'établir en ce pays, où ils avaient encore quelques protecteurs puissants et dévoués , et où se trouvaient déjà beaucoup de leurs compatriotes , les débris de l'Église cathare de France. Par des chemins détournés, escortés par quelques croyants courageux, se cachant pendant le jour chez des amis et ne marchant que la nuit, ils quittèrent alors leur patrie, un a un, pour ne pas éveiller les soupçons des inquisiteurs. Bientôt beaucoup de croyants imitèrent leur exemple pour cherchera l'étranger une liberté qu'ils n'avaient plus en France et qu'ils ne tardèrent pas à perdre aussi en Italie. Avant de partir, ils vendirent, sous différents prétextes, leurs maisons ou leurs champs, ou bien ils firent passer peu à peu leur argent aux frères déjà réfugiés. Ceux qui restèrent, faisaient de temps à autre des collectes, que des messagers fidèles apportaient en Lombardie, malgré tous les dangers auxquels ils étaient exposés pendant ces voyages difficiles1. Depuis cette époque il n'y eut plus d'évêque cathare en France; Bernard Oliba, l'évêque de Toulouse, s'établit a Sermione, avec son frère Pons Oliba et les parfaits Bernard Barba, Raimond de Bautio, Bernard Prim2;

1 Raimond Hugues de Roquevidal (Tarn, vers 1270) porta un jour 300 sols cousus entre deux voiles, que Guillaume Fabrî , de Lavaur, envoya aux frères émigrés. Arch. de VInquisit. de Toulouse, Doat, XXV, fu 68.

2 Ibid., fo 243 et suiv.

340 CHAPITRE m.

c'est la que résidait aussi Guillaume Petit, levêque de l'ancienne Église française d'Italie1. L'évêque Pons de Goniville avec son tîls majeur se retira à Pavie2, où beaucoup d'autres parfaits vinrent se joindre a eux3. C'est de la Lombardieque part désormais la direction des restes de la secte en France ; il paraît que dès 1274 le Consolamentum n'est plus administré en France qu'aux malades , et que pour être reçu parfait, il faut se rendre auprès des évêques réfugiés. Les croyants, désolés du départ des Cathares, échangeaient entre eux des plaintes amères; selon le témoignage de l'un d'eux, ils disaient fréquemment : «A quoi nous sert de rester dans ce pays et d'y travailler, puisque nous n'avons plus ces Bonshommes qui savaient nous apporter des consolations a nos derniers moments? Hélas, durera-t-elle toujours cette persécution cruelle? Quel malheur pour nous, pour le salut de nos âmes, que ces fidèles serviteurs de Jésus-Christ soient ainsi forcés de vivre à l'étranger! Notre pays n'en serait que plus heureux , si tous ces exilés pouvaient y revenir4. » Souvent les plus courageux parmi les croyants se mettaient en route pour visiter les réfugiés ; des troupes entières d'hommes, de femmes, d'enfants hasardaient ces dangereux pèlerinages; c'est ainsi que Pierre Maurel , d'Auriac , Guillaume Boérii et Raimond Saichii , de Caraman , Pierre Galhard , avec leurs familles, quittèrent un jour la France et n'y retournèrent qu'après s'être fait donner la bénédiction des Bonshommes réfugiés à Asti, a Alexandrie, à Pavie, à Mantoue, a Crémone, à Milan5.

Pour maintenir le zèle des croyants demeurés en France.

1 Vaissette, IV, 17.

2 Arch. de VInquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f° 2.

3 Dans Doat, XXV, il y a une foule de noms de réfugiés, depuis 1260, et surtout des années 1273-1275.

4 Arch. de ÏInquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f° 248 et suiv.

5 Ibid., fo 17 et suiv.

des parfaits intrépides, pourvus des sommes nécessaires par les riches seigneurs de la Lombardie1, quittaient leurs asiles pour parcourir le Languedoc, au péril de leur vie; en 1277, le diacre Arnauld Hugues, quoiqu'il sût qu'une année auparavant Raimond Carbonel, de Carcassonne, avait été brûlé vif, osa pénétrer jusqu'à Montpellier pour donner le Consolamentum a un vieux chevalier mourant ; il n'échappa qu'avec peine aux gens envoyés pour le prendre2.

Ne trouvant plus chez les nobles la même protection que jadis, les Cathares durent songer à d'autres moyens pour échapper aux inquisiteurs. Désespérant de se sauver par la fuite, ils cherchaient souvent dans les églises un asile que d'anciennes coutumes rendaient inviolable 5 le pape Martin IV abolit pour eux ce privilège; il ordonna qu'on laissât les officiers de l'inquisition les poursuivre jusqu'aux pieds des autels3. D'autres fois ils s'adressaient a l'avidité de ceux qui ne faisaient la chasse aux hérétiques que pour gagner les primes promises j pour délivrer les prisonniers, ils payaient des rançons plus fortes que les récompenses données par l'Église4, le détenteur d'un hérétique le vendait au plus offrant 5 mais bientôt ce moyen ne leur servit plus; l'inquisition redoubla de vigilance, et d'ailleurs il n'y eut plus que des croyants trop pauvres pour lutter avec succès contre les sommes dont pouvaient disposerleurs adversaires. Depuis lors les triomphes de l'inquisition furent de jour en jour plus faciles; mais pour

2 Ibid , f« 292. Arch. de Vlnquisit, de Carcassonne, Doat , XXXII, f» 241.

3 Le 21 octobre 1281 Raynald., XIV, 527, no 18.

4 Vers 1278 Jean de Cavibus, d'Avignonet, avail arrêté une femme hérétique. Il fut alors convenu qu'une autre femme se mettrait à la place de celle-ci , et qu'on dirait que Jean s'était trompé, en prenant pour une hérétique une personne orthodoxe ; celte dernière devait rester entre ses mains comme garantie de la somme convenue pour la délivrance. Cette somme fut levée par contribution sur les hérétiques d'Avignonel. Arch de Vlnquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f" 297 et suiv.

avoir à combattre des ennemis moins nombreux et moins formidables, et pour être exposés a moins de dangers personnels, les inquisiteurs n'en agirent ni avec plus de modération ni avec plus de discernement que jusque-là. Les simples soupçons, les délations occultes leur suffirent toujours pour ordonner des arrestations et pour prononcer même des jugements ; ils allèrent encore plus loin que leurs prédécesseurs, ils inventèrent des tortures pour arracher aux accusés l'aveu d'un crime dont bien souvent ils étaient innocents1. Bernard de Castanet, qui depuis 1277 réunissait aux fonctions d'évêque d'Alby celles d'inquisiteur de son diocèse, et le dominicain Simon de Valle, inquisiteur général du Midi , résidant à Carcassonne , se distinguèrent surtout par leur ardeur fanatique2. Dans une tournée qu'ils firent en 1277 et en 1278, ils découvrirent un grand nombre de croyants, presque tous hommes du peuple; plusieurs des prédicateurs qui, revenus de la Lombardie, parcouraient la province, ainsi que de hardis messagers qui entretenaient les relations secrètes entre les habitants et leurs compatriotes réfugiés, tombèrent entre leurs mains3. Leur manière d'agir injustement et inutilement rigoureuse, souleva contre eux l'indignation de quelques officiers royaux et de quelques membres du clergé lui-même. Sans Morlana , archidiacre de Carcassonne, voulut s'opposer a leurs excès; il fut accusé lui-même d'être hérétique4. Philippe-le-Bel

1 Ordonnance de Philippe-le-Bel, rendue en 1287 ; Ordonn. des rois de France, XII, 526.

2 Vaisselle , IV, 39. Marléne et Durand , Thes. noms anecdot. , V,

3 Arch. de l'Inquisit. de Toulouse, Doat, XXV.

* Il fut accusé, en 1285, d'avoir voulu corrompre un des gens de l'inquisiteur pour se faire livrer les livres de l'inquisilion et les brûler. Honoré IV, auquel la chose fut soumise, ne trouva pas les charges suffisantes et ordonna une plus ample information. Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXII, f° 1">6 et suiv.

défendit au sénéchal de cette ville de faire arrêter qui que ce fût à la requête des inquisiteurs, à moins que ce ne fussent des hérétiques manifestes et convaincus1 ; malgré cela, il ne put arrêter le cours de leurs fureurs. D'ailleurs il continuait lui-même a profiter du bénéfice qui résultait pour lui des procédures inquisitoriales; en 4289, il chargea son sénéchal de Carcassonne de faire une enquête des biens possédés par les héritiers des hérétiques condamnés, et d'en ordonner la saisie; ces biens, formant une quantité considérable, furent vendus au profit du fisc du roi2.

Vers 4290, les plaintes contre les inquisiteurs se renouvelèrent; a Toulouse, le frère Pierre de Mulceone2, a Carcassonne, le frère Nicolas d'Abbeville exaspérèrent les habitants par leurs violences commises sous le prétexte de poursuivre les hérétiques4. Mais les réclamations les plus fondées furent considérées comme des symptômes d'une hérésie et punies comme tels ; le comte de Foix , Roger IV, fut accusé par des hommes que l'inquisition elle-même qualifia plus tard de calomniateurs6; les seigneurs Pons Magrefort, Guillaume et Pierre Roger de la Tour furent condamnés et dépouillés de leur château de Pech Luna6; le notaire qui rédigea l'acte d'appel contre l'inquisition que les habitants de Carcassonne voulaient présenter au roi, fut jeté en prison, et malgré les ordres réitérés de Philippe-le-Bel à son sénéchal , l'inquisi-

1 Ordonnance du 27 avril 1287. Ordonn. des rois de France, XII, 326.

2 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, LXXV, i° 517. Depuis 1282 on trouve de nombreux actes de vente de biens confisqués, dans Doat, CVII.

3 Liber sentent, inquisit. Tolos., 2 et suiv. * Vaissette, IV, 72.

5 II fut accusé en 1292. En 1297 l'inquisiteur Bernard de Clermont déclara que l'accusation n'était qu'une calomnie inventée par la haine. Vaissette, IV, preuves, p. 108.

6 En 1292 ce château fut vendu avec toutes ses appartenances en terres et en hommes, la justice basse et le droit de créer des consuls, etc., par le

tion ne se modéra point1. Pendant plusieurs années les Méridionaux supportèrent cette tyrannie -, mais, en 1296, poussés à bout, ils s'allièrent entre eux pour la défense de leur liberté. A Béziers on opposa une résistance énergique aux inquisiteurs2; à Carcassonne on chassa le frère Nicolas, on saccagea le couvent des Jacobins, et les consuls défendirent aux citoyens d'entrer dans l'église de ces moines3. La ville, excommuniée, porta sa plainte devant le roi , qui renouvela au sénéchal Tordre de ne pas arrêter des personnes simplement suspectes, et de n'emprisonner que celles qui se seraient elles-mêmes avouées hérétiques ou qui auraient été reconnues telles par des témoins dignes de foi; il annonça en même temps son intention d'envoyer dans la province des gens habiles pour raffermir la foi de ses sujets et pour remédier aux inconvénients et aux abus de l'inquisition4.

Cependant ces remèdes n'arrivèrent point; Philippe-le- Bel revint sur sa pensée, et au lieu de mettre un frein aux inquisiteurs, il voulut que ses officiers se soumissent entièrement a leur volonté. Les progrès des Vaudois parmi le peuple du Midi, l'exaltation produite par les Fratricelles fanatiques, une recrudescence évidente du catharisme, et peut-être l'affectation de paraître bon catholique tout en résistant au pape, telles furent sans doute les raisons qui engagèrent Philippe-le-Bel a favoriser l'inquisition méridionale. En 1298, il fit publier une bulle de Boniface VIII, enjoignant à tous les seigneurs temporels de prêter main-forte aux inquisiteurs ; il ordonna a ses vassaux, sénéchaux et baillis d'obéir aux moines, de leur livrer les personnes accusées d'hérésie.

procureur du roi de la sénéchaussée de Toulouse, pour 500 livres tournois. Doal, XXXII, fo 244 et suiv.

1 En 1291. Vaissette, IV, preuves, n° 40, p. 97, 98.

2 Bouges, 215 et suiv. — 3 Ripoll, II, 54.

4 Trésor des chartes de Carcassonne, Doat; XXXII, {'<> 264. Vaisselle, IV, preuves, n" 40, p. 98.

FRANCE. 1223. 34o

et de punir sans appel celles qui seraient condamnées1. Abandonnés ainsi de la justice royale , les habitants de Carcassonne ne résistèrent plus ; ils demandèrent l'absolution, que l'inquisiteur Nicolas d'Abbeville leur accorda, à condition pour eux d'élever dans le couvent des dominicains une chapelle en l'honneur de saint Louis ; en outre, douze de leurs magistrats durent se soumettre a des pénitences2. Le calme, ainsi rétabli , ne dura que peu de temps. Le ressentiment populaire couva sourdement sous l'apparence de la soumission. Il ne tarda pas a éclater de nouveau. Les violences commises par Nicolas d'Abbeville à Carcassonne, par Bernard de Castanet a Alby, par Foulques de Saint-Georges à Toulouse, forcèrent, en 1301 , les magistrats et les barons du pays, auxquels cette fois se joignirent plusieurs évêques, à adresser au roi les plaintes les plus énergiques. Ils lui représentèrent les vexations et les cruautés exercées par ces moines, leurs exactions, leurs condamnations arbitraires, les tortures horribles infligées aux accusés, les ruses perfides employées pour suborner les témoins contre ceux qu'ils voulaient perdre, leur tyrannie d'autant plus odieuse qu'elle s'abritait sous le masque de la foi ; Philippe-le-Bel fut supplié de faire intervenir l'autorité de la majesté royale, afin de prévenir une explosion de la fureur du peuple. Le roi céda; il défendit, notamment a l'inquisiteur de Toulouse, d'emprisonner de sa propre autorité des personnes simplement suspectes; qu'il requière, lui ordonna-t-il , l'intervention du sénéchal , qu'il ne décrète aucune arrestation sans l'assentiment de l'évêque, et qu'en cas de désaccord entre ce dernier et lui, il soumette la question a une réunion d'ecclésiastiques. Le frère Foulques de Saint-Georges ne tint nul

1 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXII, 27:2. Arch. d'Alby, Doat, XXXII, f'o 275. Vaisselle, IV, preuves, no 40, p. 99. Ordonn. des rois de France, 1, 550.

2 En avril 1299. Vaisselle, IV, preuves, iv 40, p. IO0 e4 suiv.

346 CHAPITRE in.

compte de ces ordres émanés d'un pouvoir auquel il ne reconnaissait d'autre compétence en matière religieuse que celle d'exécuter les décrets et les jugements de l'Église. L'évêque de Toulouse et le roi demandèrent en vain que le chapitre général des dominicains le remplaçât : indigné, Philippe osa lui interdire l'exercice de ses fonctions et lui supprimer ses gages 5 ce n'est qu'alors que les dominicains cédèrent ; le fougueux inquisiteur fut révoqué1, mais ce ne fut que pour faire place a un homme qui se rendit plus odieux encore, au frère Geofroi d'Àbluses.

L'indignation publique trouva un organe dans le frère mineur Bernard Délicieux , un de ces Spirituels de Narbonne qui s'étaient séparés des franciscains de la commune observance , pour embrasser le genre de vie austère et les doctrines mystiques et hardies de Jean d'Olive. Bernard souleva le peuple par ses prédications ardentes et par ses écrits, contre les dominicains et les inquisiteurs 5 les sentences rendues contre les hérétiques , disait-il , ne sont dictées que par le fanatisme et la tyrannie \ les inquisiteurs sont des ennemis de la paix publique et de la liberté des communes et des individus2. Les mêmes sentiments éclataient dans les chants des derniers troubadours-, le vieux Pierre Cardinal, qui dans sa jeunesse avait été partisan dévoué de Baimond VII, accusait dans des sirventes véhéments l'inquisition d'avoir banni la droiture et la loyauté pour faire régner l'hypocrisie3; et le gentilhomme marseillais Bertrand Carbonel s'écriait : «Ah! faux clergé , mensonger, traître , parjure , larron , débauché, mécréant, tu fais tous les jours tant de mal , que tu as mis le monde dans l'erreur : jamais saint Pierre n'eut capital d'ar-

1 Ibid., 105 et suiv., preuves, no 54, p. 118 et suiv.

- Lib. sentent, inquisit. Tolus., 268. Vaissette, IV, 179 et suiv.

3 Millot, III , 243 et suiv. Raynouard, IV, 357 et suiv. Hist. littér. de la France, XX , 569 et suiv. Pierre Cardinal a laissé un sirvente , où il exprime un dualisme, qui le caractérise évidemment comme hérétique albigeois. Fauriel, Hist. de la poésie provençale, II, 1 84.

gent en France, jamais il n'eut bureaux d'usure-, il tint, au contraire, droite la balance de loyauté. Vous ne faites pas de même, vous qui pour de l'argent prononcez des interdictions , qui pour de l'argent absolvez , pour de l'argent condamnez, et chez lesquels nul, sans argent, ne trouve de rémission1. »

Nous avons dit plus haut que dans les dernières années du treizième siècle il y eut une recrudescence de la secte cathare dans le midi de la France. Ce fait n'a rien de surprenant, quand on songe a l'exaspération produite par les excès des inquisiteurs, à la résistance opposée par les villes, aux appels adressés au peuple par ses poètes, aux prédications de ces moines franciscains qui proclamaient que l'Église romaine dégénérée s'approchait de sa fin2. Attentifs à ces mouvements, les chefs des Cathares réfugiés en Lombardie jugèrent le moment favorable pour tenter le rétablissement de leur Église en France. De nombreux parfaits parcoururent de nouveau les contrées méridionales, rassemblant les débris de la secte, tenant des réunions secrètes, instruisant, encourageant les croyants dont la fidélité n'était pas encore ébranlée. Ils déployèrent une activité et un courage prodigieux; ils sentirent renaître leurs anciennes espérances, et la voix publique leur attribua des victoires, plus grandes que celles qu'ils remportaient en réalité. Inquiétés par ces bruits, les évêques se réunirent en concile a Béziers ; l'archevêque Gilles de Narbonne leur recommanda d'exercer dans leurs diocèses la vigilance la plus sévère, et de prêter a l'inquisition des secours efficaces3. Mais leurs efforts joints à ceux des inquisiteurs ne purent ni refroidir l'enthousiasme des Bonshommes ni arrêter leurs succès. En peu d'années tout

1 Millot, H, 450 et suiv. Raynouard, IV, 282 et suiv. Hist. littér. de la France, XX, 560 et suiv.

2 P. ex. Lib. sentent, inquisit. Tolos., 502, etc.

3 En 1299. Mansî, XXIV, 1215, can. 5.

le pays se trouva de nouveau rempli de croyants 5 les congrégations se reformèrent sous la direction d'anciens, jusque dans les villes où siégeaient les évêques, les inquisiteurs et les sénéchaux du roi ; on n'eut plus besoin d'aller en Lombardie pour se faire recevoir au nombre des parfaits; le Consolamentum fut donné a plusieurs reprises en France même 5 ce n'est que pour la cérémonie de la reconsolation, qu'il fallait encore se présenter auprès des chefs réfugiés. Les relations avec ceux-ci redevinrent plus fréquentes et plus suivies; des messagers réguliers leur apportaient des lettres ou le produit des collectes ; les croyants allaient les visiter en Lombardie et jusqu'en Sicile; c'est en 1300 surtout que beaucoup, sous le prétexte de se rendre au jubilé de Rome, entreprirent le voyage d'Italie1. Les documents du temps nous ont conservé les noms de quelques-uns les plus actifs des prédicateurs cathares de cette époque, qui tous enseignaient l'ancien dualisme absolu de la secte. Déjà, en 1284, Ayméric Barrot et Pons Fogassier parcoururent les environs de Toulouse, et présidèrent des réunions nocturnes2. Dans les dernières années du treizième siècle et dans les premières du quatorzième prêchèrent Raimond Deîboc, qui paraît avoir été évêque d'Alby, et son compagnon Raimond Desidérii3; Bernard de Goch, de Cerdua, revenu avec Pierre Lobet de la Lombardie, Bernard de la Vigaria et Manfred de Somart; Bernard Audouin, de Montagut, un ancien ; Pons Amiel, de la Garde, André de Prades, Amiél de Perlis, de Hauterive, Philippe de Clayrac4; Pierre Raimond, de Saint-Papoul , que le peuple aimait à cause de sa beauté remarquable5. Le chef paraît avoir été le vieillard Pierre Autier, ancien notaire d'Aix.

1 Lib. sentent, inquisit. Tolos., SI. — 2 Ibid., 2.

3 Benoît, I, preuves, 271. Lib sentent, inquisit. Tolos., 219.

•+ Lib. sentent, inquisit. Tolos., G, 10, 68, 80, 220, 248.

' C'est un pulcher homo. Ibid., 185. Il avait un frère tailleur. Ibid.,

FRANCE. L2S6. 349 homme du peuple; sa lille était la (emme d'un tailleur de Toulouse 5 il était m des anciens de la secte 5 revenu de Como avec son lils Jacques, son frère Guillaume et Pierre Raimond, de Saint-Papoul , il tenait , en 1303, des réunions secrètes à Toulouse même1. Dans cette ville il y eut des églises assez désertes ou assez mal gardées, pour que les Cathares pussent les choisir pour leurs assemblées , comme des lieux où ils avaient moins a craindre que partout ailleursd'êtredécouverts; Jacques Autier fit une nuit une prédication a des croyants dans l'église de Sain te- Croix'2. Dans les campagnes, les parfaits se cachaient pendant le jour dans les forêts ou dans des cavernes , d'où ils ne sortaient que la nuit pour prêcher à leurs fidèles, réunis dans une grange ou autour du foyer dans une ferme3 -, des jeunes gens veillaient aux portes, et au moindre signe de danger, les Bonshommes se retiraient , escortés par des guides dévoués. Aucun noble n'assistait plus à ces services religieux faits sous le voile du mystère , et dont la fréquentation était punie des peines les plus fortes : des artisans, des meuniers, des laboureurs, des pêcheurs, auxquels se joignait encore ça et là quelque clerc ou quelqu'homme versé dans les lois4, tels étaient les seuls qui crussent encore que les Cathares étaient les Bonshommes, qu'on n'était sauvé que par leur foi, et qu'on n'arrivait à «une bonne fin» qu'en se faisant «consoler» par eux. La conviction de ces hommes était singulièrement forte 5 le secret même dont ils durent s'entourer, ne servait qu'à lui donner un attrait de plus et à doubler sa force de résistance. Les châtiments et les pénitences infligés par les inquisiteurs étaient de peu d'effet; il

1 Ibid., 3, 6, 37, 68, 92.

2 Ibid., 159. Ils s'y réunissent ut ibi secretius possent tractare et loqui de facto hœreticorum.

3 Arch. de l'Inquisit. de Car cas sonne , Doat, XXXIV, fo 83.

4 II y avait parmi eux des tisserands, des faiseurs de bâts (basterii), des maréchaux-ferrants, des tailleurs, des barbiers, etc. Lib. sentent, inquisit. Tolos., 152, 282, etc.

est vrai que la crainte du feu arrachait souvent aux croyants accusés des abjurations qui entraînaient alors des pénitences plus ou moins dures ; mais à peine condamnés, ils se hâtaient de déposer les croix rouges qu'ils devaient porter sur les habits; beaucoup même parvenaient à s'évader des prisons; chaque année les inquisiteurs découvraient un grand nombre de ces relaps opiniâtres. Les endroits où les croyants étaient le plus nombreux, étaient Aix, Verdunet, Verlhac, Limoux , Beauvoir, Born , Cordes , Verfeuil , Lugan , Gardes , Mirepoix , Saint-Papoul , et surtout Toulouse1.

C'est au milieu de ces circonstances que le frère Geofroi d'Àbluses fut nommé inquisiteur de Toulouse. Il débuta avec un fanatisme qui n'était égalé que par celui de Nicolas d'Abbeville et de Bernard de Castanet. L'indignation des habitants des principales villes fut au comble. Des plaintes, des menaces mêmes parvinrent au roi, qui cette fois résolut d'intervenir avec énergie. Il envoya dans la sénéchaussée de Toulouse le vidame d'Amiens, Jean de Pecquigni, et Richard Neveu , archidiacre de Lisieux , avec ordre de recevoir les plaintes au sujet des inquisiteurs, et de réformer les abus les plus graves. Le vidame, que les chroniques appellent un chevalier sage et loyal , se lit ouvrir les prisons de l'inquisition , délivra un grand nombre de prisonniers innocents, ht arrêter plusieurs des agents du saint-office, et saisit, par ordre du roi, le temporel de l'évêqued'Alby, qui demeura suspendu de ses fonctions jusqu'en 13082. Le peuple, accueillant ces mesures avec enthousiasme, donna libre cours à son ressentiment

1 II y en avait en outre à Hautpoul, à Alzone, à Avignon, à Auriac, à Beaupuy, à Bolhac, à Caraman, à Casser, à Castelsarrasin, à Fanjaux, à Francarville, à Ferrus, à Garrigues, à Lantar; à Marciac, à Mazères, à Marniac , à Montagu , à Prunet, à Prades, à Rabastens, à Saverdun , à Saint-Sulpice, à Taravel, à Tarascon, à Vaquiers, à Villemur, etc. Lib. sentent, inquisit. Tolos., passim.

2 Compayré, 239 et suiv.

F lî A N C.V.. 13Q0. 3S1

contre les inquisiteurs; partout ils furent poursuivis aux cris de mort aux traîtres 1 Bernard de Castanet, insulté, prit la fuite-, les dominicains d'Alby furent chassés; à Carcassonne on brûla les registres du tribunal abhorré1. Aussitôt des accusations d'hérésie furent lancées contre Jean de Pccquigni ; Geofroi d'Abluses demanda avec violence son rappel, l'excommunia, et voulut que la sentence fût publiée dans toutes les villes; mais l'amour des habitants pour le vidame, qu'ils regardaient comme un libérateur, empêcha l'exécution de ces ordres; à Castres, le prêtre qui voulait donner lecture du décret d'excommunication , fut jeté en prison -, les consuls d'Alby et de Réalmont adressèrent une supplique au roi pour obtenir que son délégué leur fût maintenu2. Philippe-le-Bel ne le révoqua point; il jugea la position du Midi assez grave, pour se décider a y venir lui-même; le 13 janvier 1304 il arriva a Toulouse, et publia immédiatement un édit ordonnant de faire visiter les prisons de l'inquisition et d'accélérer les procédures des accusés afin qu'ils ne restassent pas injustement enfermés3. Il recueillit les plaintes de tout le monde contre l'inquisition ; le frère Bernard Délicieux eut le courage de lui dire, que saint Pierre et saint Paul eux-mêmes , s'ils vivaient encore et s'ils étaient accusés d'hérésie, ne pourraient réussir a se défendre contre les inquisiteurs4. Ce concert de plaintes frappa l'esprit du roi ; un instant il crut qu'en effet les inquisiteurs étaient coupables ; cependant il hésita encore à faire droit aux réclamations de ses peuples. C'est alors que le frère Bernard alla de ville en ville , disant aux habitants qu'ils attendraient en vain de la part du roi justice contre les inquisiteurs ; il les exhorta à se soustraire à la domination d'un maître impuissant à les protéger; il voulait

1 Ibid., 257. Lib. sentent, inquisit. Tolos., 282.

2 Doat, XXXIV, fo 26 et suiv. ; GUI, fo S5 et suiv.

3 Vaissette, IV, 119 et suiv.; preuves, no 61, p. 150.

4 Lib. sentent, inquisit. Tolos., 269.

352 chapitre ta.

qu'ils se donnassent à l'infant de Majorque, Ferdinand1. Ce dernier appel à la nationalité presque éteinte du Midi, ces exhortations ardentes adressées aux populations de s'affranchir du joug de l'inquisition en rompant les liens de la France, qui avait aidé à leur imposer ce joug, rencontrèrent quelques faibles échos 5 des ligues furent conclues , des contributions furent levées pour s'opposer a main armée aux inquisiteurs, et pour se procurer la justice que le roi hésitait a rendre2 ; à Carcassonne on délibéra même s'il ne fallait pas livrer la ville à Ferdinand3. Mais ces mouvements n'eurent d'autres résultats que de faire revenir le roi de ses désirs de modération , et de provoquer de la part des inquisiteurs des rigueurs et des violences nouvelles. Pour assouvir ses rancunes, le frère Geofroi d'Abluses chargea les dominicains Jean de Falgosio et Gérald de Blumac de prendre toutes les mesures nécessaires pour extirper les hérétiques; ils devaient les poursuivre dans les forêts, leur faire la chasse, les traquer comme on traque des bêtes fauves et dangereuses4; il ordonna aux officiers royaux et aux magistrats d'arrêter toutes les personnes que les deux dominicains leur indiqueraient comme hérétiques, comme croyants, fauteurs, suspects, etc.5 Philippe-le-Bel ratifia cet ordre donné a ses officiers par un moine , il manda a ses sénéchaux de Toulouse et de Carcassonne d'ôter les charges publiques aux hérétiques, et d'empêcher toute résistance aux inquisiteurs6. La terreur se répandit de nouveau dans le pays; des arrestations et des condamnations nombreuses eurent lieu ; les inquisiteurs

1 Ibid., 270 et suiv.

2 En 1305. Philippe-le-Bel défendit ces contributions. Doat, XXXIV, fo 81.

3 Bouges, preuves, n" 58, p. 608 et suiv.

4 Le 50 septembre 1505. Arch. de VInquisit. de Carcassonne, Doat, XXXIV, fo 83.

5 Le 19 novembre 1505. Ibid., fo 85. — & Ibid., fo 81.

FRANCE. 1305. 3o3

procédèrent selon leurs coutumes iniques : les témoins furent intimidés par les menaces de tourments horribles-, on falsifia leurs dépositions sur les registres ; on traita les condamnés avec une barbarie épouvantable. Cependant les principaux chefs purent se réfugier en Lombardie; les anciens Pierre Autier et Bernard Audoin, le diacre Raimond Isarn, Pierre Raimond de Saint- Papoul, Pons Bailly d'Aix, Pons de Narica d'Avignon , Matthieu Germain , neveu de Bernard Audoin , trouvèrent des asiles a Como et dans d'autres villes italiennes; Guillaume Salas, Raimond Magistri , Arnaulde Borrel de Limoux, se retirèrent en Sicile1. Une sentence de mort fut prononcée contre les consuls de Garcassonne, accusés d'avoir voulu livrer leur ville à Ferdinand de Majorque2. En même temps Geoffroi d'Abluses persécuta les magistrats et officiers qui avaient osé s'opposer a l'excommunication qu'il avait fulminée contre le vidame. Sa haine se tourna principalement contre Guillaume de Pesencs, viguier, et contre Gaillard, juge d'Alby. Il fit faire des recherches, et découvrit que plusieurs des parents du viguier avaient été parfaits , qu'une de ses tantes même avait été brûlée; il demanda donc la destitution des deux officiers , « parce que , dit-il , la vengeance des crimes doit s'étendre non -seulement sur les criminels euxmêmes, mais encore sur leurs descendants. » Le connétable Pierre de Macherin , lieutenant du sénéchal de Carcassonne, satisfit aux rancunes du moine, et révoqua de leurs fonctions les deux courageux officiers3. Jean de Péquigny en appela au pape de la sentence rendue contre lui; il se rendit lui-même a Rome pour se faire absoudre ; mais prévenu par l'inquisition, le pape le chassa comme patarin de l'église où il s'était présenté. Le brave chevalier mourut en Italie, sans que

1 Lib. sentent, inquisit. Tolos., 14, 76, 203, 2*21.

2 En septembre 1305. Bouges, preuves, no 58, p. 608 et suiv.

3 En 1306. Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXV, f° 104 et suiv.

354 CHAPITRE bl.

l'Église lui eût pardonné le tort d'avoir trouvé la conduite de l'inquisition contraire a l'humanité et à la justice1-, ce n'est que deux ans plus tard, que la sentence d'excommunication fut cassée par des cardinaux que, sur les instances de Guillaume , fils du vidame , le pape avait chargés d'examiner la chose2.

Les condamnations prononcées , en 1305 , par les inquisiteurs, ranimèrent tous les ressentiments des populations contre eux. Les habitants de Carcassonne, d'Alby, de Cordes se plaignirent au pape des violences, des injustices, des horreurs commises par Geoffroi d'Abluses et ses agents ; ils lui présentèrent un tableau saisissant des tortures exercées sur les accusés , et du misérable sort des condamnés , enfermés dans des cachots souterrains , où , chargés de fers et sous la garde de geôliers féroces, ils manquaient d'air, de lumière, de lits et de nourriture3. Clément V commit les cardinaux Pierre de Saint- Vital et Bérenger de Saint-Nérée et Saint- Achille, pour examiner ces plaintes; il eut le désir sincère de connaître le véritable état des choses, et de rétablir la paix en ramenant l'inquisition dans des voies plus modérées ; les deux cardinaux partirent avec l'ordre d'assurer de leur protection les citoyens qui accusaient les inquisiteurs, de veiller a ce que les témoins qu'ils appelleraient pussent déposer sans avoir à redouter le ressentiment des évêques et des moines, et d'adoucir autant que possible le sort des prisonniers. Le 15 avril 1306 les syndics d'Alby et de Carcassonne parurent devant les commissaires pontificaux; leurs plaintes furent écoutées avec bienveillance; les cardinaux

1 Vaissette, IV, til.

2 Le 23 juillet 1508. Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXV, f° 114 et suiv.

3 Ils se plaignent de la carceris angustià , lecti inedià , vel victualium penurià , aut tormentorum sœvitià. Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne , Doat, XXXIV,. fo 67; Compayré, 240.

descendirent eux-mêmes dans les cachots de Carcassonne ; ils furent saisis de pitié et d'effroi en y trouvant quarante et un hérétiques dans le plus triste état. Après des délais de plusieurs mois, ils ordonnèrent qu'à l'avenir personne ne dut plus être torturé ni emprisonné qu'en vertu d'une procédure faite de concert entre l'évêque et l'inquisiteur; ils changèrent les gardiens des prisons d'Alby et de Carcassonne, enjoignirent aux évêques de pourvoir aux vivres et au coucher des prisonniers, firent ôter les fers à ceux d'Alby, et voulurent qu'ils fussent transférés des caveaux souterrains dans des appartements supérieurs auxquels ils tirent donner du jour1. Au frère Geoffroi d'Abluses fut adjoint le frère Bernard de la Guionie, qui au zèle ardent du moine réunissait l'habileté du négociateur 5 il dut extirper l'hérésie sans provoquer l'explosion des colères du peuple2. Il paraît qu'il laissa passer deux ans avant de reprendre l'exercice de l'inquisition, soit qu'il voulût donner aux esprits le temps de se calmer, soit qu'il eût l'intention de rassurer les hérétiques afin de pouvoir mieux les surprendre dans la suite. En effet, les orages de 1305 et de 4306 furent à peine passés, que les Bonshommes réfugiés en Lombardie rentrèrent en France ; Pierre Autier, Arnaulde Borrel, reparurent avec plusieurs de leurs compagnons ; Autier donna le Consolamentum à plusieurs hommes et femmes sur le lit de mort; à Beauvoir, près de Tauriac, il imposa les mains a Pierre Sans de La

1 Arch. d'Alby, Doat, XXXIV, f<> 45 et suiv. Compayré, 242 et suiv.

2 Voy. sur Bernard de la Guionie ou Guidonis , Quétif et Échard, I, 576 et suiv. Percin, 68. Il resta inquisiteur de Toulouse jusqu'en 1324. Outre quelques autres ouvrages, il écrivit De practicà inquisitionis ; ce traité est perdu. En 1317 il fut envoyé par Jean XXII en Italie pour pacifier la Lombardie; l'année suivante il fut chargé de négocier la réconciliation entre Philippe-le-Long et le comte Robert de Flandre. Wadding, VI, 261, 307. Plus tard il devint évêque de Lodéve. Les actes de l'inquisition de Toulouse , publiés par Limborcb, sont quelquefois cités sous son nom.

Garde, beau jeune homme, qui devint dès lors le compagnon de ses travaux et de ses souffrances1 5 a Verlhac, il reçut parmi les parfaits Sans Mercadier, tisserand de Born, et Raimond Fabri, qui s'était préparé a l'initiation à Florence 5 Arnaulde Borrel tint des réunions a Toulouse même2. Ce n'est qu'au commencement de 1308 que Bernard de la Guionie envoya ses agents a la recherche des hérétiques; ils lui en amenèrent un grand nombre. Le 3 mars il célébra dans la cathédrale de Toulouse son premier acte de foi ou sermon public, en présence du parlement, des consuls, du clergé, et d'une foule immense et morne. Avant la publication des sentences, le sénéchal , les officiers royaux , les membres du parlement , les consuls jurèrent entre les mains du dominicain de défendre l'inquisition et de lui obéir, de rechercher, de dénoncer et de punir les hérétiques. Ce serment, qui se renouvelait à chaque acte de foi , fut suivi d'une sentence d'excommunication générale contre tous ceux qui empêcheraient le saintoffice3. Le notaire lut ensuite les jugements rendus contre plusieurs hérétiques vivants et morts : Pons Amiel de La Garde, Philippa de Tunicio, veuve de Raimond Maurell, et Stephana de Proaudo furent livrés au bras séculier; les deux premiers furent jetés dans les flammes; Stephana, saisie de terreur a l'aspect du bûcher, abjura son hérésie; l'Église lui fit grâce de la vie, pour Yenmurer a perpétuité. Les cadavres de Richarde, femme de Guillaume Dominique de Born, et de Guillaume Isarn furent déterrés et brûlés; et les maisons où ces deux personnes avaient reçu en mourant le Consolamentum, durent être rasées pour devenir «des lieux d'ordures4. » L'année suivante, un sermon public fut célébré le 25 mai; Amiél de Perlis et Pierre Bernier, de Verdunet, ainsi que les os d'Arnaulde Borrel et de quelques croyants morts furent brûlés; un grand nombre de croyants furent

1 Liber sentent, inquisit. Tolos., 80, 102.

2 Ibid., 7, 42, 51, 80, 81. — 3 ibid., 1 el SUÎV. — 1 Ibid., 5 et suiv.

France. 1309. 357

condamnés au cachot; ceux qu'on relâcha, reçurent Tordre de porter des croix rouges ou de faire des pèlerinages1. Des condamnations pareilles se renouvelèrent les années suivantes; en 1310 on hrûla, outre quelques croyants relaps, Pierre Autier, qui avait été pris à Bcaupuy, et qui répondit par un refus énergique a la sommation de confesser que l'Église romaine était sainte et vraie2; en 1312 les flammes dévorèrent trente-quatre cadavres déterrés, et les parfaits Pierre André deVerdunet, revenu de la Lombardie, Kaimond Sans de La Garde, Raimonde, femme de Bernard de Lantar, Jeanne, femme d'Arnauld de Lantar, Finas, femme de Raimond Bertric, et Pierre Raimond de Hugonibus de Toulouse; ce dernier s'était imposé Y endura dans les cachots de l'inquisition3. Plus de mille personnes accusées d'hérésie furent ainsi jugées en peu d'années; bien plus que ceux dont nous avons cité les noms, périrent sur les bûchers; la terrible coutume de Y endura, c'est-à-dire d'abréger volontairement la vie parla faim , par le poison ou par le poignard, fut désormais pratiquée fréquemment par des hommes et des femmes qui redoutaient de tomber entre les mains des inquisiteurs , ou qui, pour ne point servir de spectacle au peuple, ne voulaient pas sortir vivants de leurs prisons4. Quant à celles-ci, elles ne suffisaient pas pour contenir toutes les victimes; les villes et les villages étaient pleins de pénitents, condamnés à porter la marque infamante des croix rouges; l'émigration recommença et priva le pays d'une foule d'artisans utiles et de citoyens courageux. La terreur fut universelle; l'inquisition revint à toutes ses violences, auxquelles elle n'avait paru renoncer un instant que pour mieux assurer ses triomphes. La résistance semblait brisée à jamais; les frères mineurs de Carcassonne, que Nicolas d'Abbeville voulait forcer a déterrer un bourgeois dont

1 Ibid., 7 et suiv. — ? Ibid., 3S et suiv., 102. - 3 [bid , 98 et suiv., 178. — * Ibid., 33, 70, 76, 111, etc.

358 CHAPITRE m.

ils soutenaient l'orthodoxie, ne trouvèrent dans tout le pays ni un notaire pour rédiger leur appel , ni un témoin qui osât déposer contre le redoutable inquisiteur1. Cependant des plaintes parvinrent au concile de Vienne; il réitéra la défense aux inquisiteurs d'agir sans le concours des évêques; ce concours devait être une garantie pour les habitants , et un obstacle aux empiétements de l'inquisition sur le pouvoir épiscopal. Aussi les inquisiteurs de Toulouse et de Carcassonne réclamèrent-ils auprès du pape, sous prétexte que le décret du concile, qui du reste n'était qu'une répétition de deux bulles de Boniface VIII et de Benoît XI , apportait aux procédures des retards considérables et inutiles. Il paraît que le pape ne céda point2. D'un autre côté Louis X mit en vigueur en France les lois de l'empereur Frédéric II contre les sectes3 5 on fit des statuts dans les villes du Midi , ordonnant à ceux qui y demandaient le droit de bourgeoisie, de renoncer par serment à toute hérésie et de jurer le maintien de la foi 4 5 en 1329 Philippe de Valois renouvela les ordonnances pénales rendues antérieurement contre les hérétiques5.

L'hérésie cathare s'approchait de sa fin ; tandis que les sentences contre des Vaudois deviennent de plus en plus nombreuses, on ne trouve plus que peu de Bonshommes condamnés au feu. Aux actes de foi tenus en 1316, en 1319 et dans quelques années suivantes , les inquisiteurs Bernard de la Guyonie et Jean de la Baulne font brûler des cadavres , infligent à des croyants nombreux la pénitence des croix rouges ou les envoient dans les cachots, jugent par contumace des fugitifs, livrent au bras séculier Magtarell de Brandis, Pierre, tailleur de Fraxinet, Bernard Raimond de Mo-

1 En 1247. Ârch. de VInquisit. de Carcassunne, Doat, XXXIV, 125.

2 Vaissette IV, 154 et suiv.

3 Le 13 décembre 1515. Ordonn. des rois de France, I, G10 et suiv.

4 1519. Serment pour Narboune , en langue romane, aux Arch. Je Narbonne, Doat, LU, f° 45.— 5 Ordonn. des rois de France, II, 40 et suiv.

nesco, de Toulouse1. En 1321, maître Guillaume Garrici, de Carcassonne, professeur ès lois, abjure, et est condamné à passer en Terre sainte pour combattre les Sarrasins, aussi longtemps qu'il plaira aux inquisiteurs, sous peine de cachot perpétuel2. Les villes renoncent à la résistance 5 elles font des instances pour rentrer en grâce auprès de l'Église ; en 1319 les consuls d'AIby demandent pardon a l'évêque et à l'inquisiteur des outrages faits par leurs prédécesseurs à Bernard de Castanet; ils jurent de ne plus s'opposer a l'inquisition , et se soumettent à différentes pénitences pour obtenir leur absolution3. Ceux de Cordes sollicitent leur réconciliation en 1321; elle leur est également accordée4. Des actes de foi contre des croyants ou des relaps cathares eurent lieu encore en 1321 , en 1322 , en 1323 à Pamiers5, en 1322 à Toulouse6, en 1324, 1327, 1328, 1329 et 1330 a Carcassonne7. Le zèle de l'inquisiteur de cette dernière ville, Henri de Chamay, amena la découverte d'une multitude d'hérétiques 5 plusieurs en furent brûlés, entre autres un parfait, Lenoir de Saint-Papoul 8. Henri de Chamay voulut même revenir sur des accusations vieilles de plus d'un demi-siècle 5 en 1 335 il s'informa auprès du pape si des personnes accusées d'avoir assisté aux cérémonies cathares vers 1285, ne devaient pas être condamnées 5 la cour romaine eut assez de modération pour répondre que les charges étaient insuffisantes9.

1 Lib. sentent, inquisit. Tolos., 185 et suiv. Baluzii Miscell., I, 211.

2 Lib. sentent, inquisit. Tolos., 282 et suiv. Bouges , preuves, n<> 60, p. 620 et suiv.

3 Le 11 mars. Les conditions furent: la construction d'une chapelle, 50 livres pour la construction de l'église de Carmes, deux tombeaux pour deux inquisiteurs morts et divers pèlerinages. Arch. d'AIby, Doat, XXXIV, f° 170 et suiv.

* Lib. sentent, inquisit. Tolos., 277 et suiv.

5 Ibid., 286 et suiv., 595. — 6 Ibid., 554 et suiv. — 7 Vaissette, IV, 183, 184. Wadding, VII, 166.

8 Arch. de VInquisit. de Carcassonne, Doat, XXVII, f° 179 et suiv. 3 Vaissette, IV, 184.

Nous ignorons si des Cathares furent jugés aux actes de foi tenus en 1357 et en 1383 à Carcassonne, et en 1374 dans la cathédrale de Toulouse1. Nous ne le pensons pas-, leurs traces se perdent vers le milieu de la première moitié du siècle. Abandonnée de la noblesse et de la bourgeoisie des villes, réduite a ne chercher ses disciples que parmi de pauvres artisans ou d'humbles habitants des campagnes, l'hérésie se lassa d'opposer a la double oppression de l'Église et de l'État une résistance qui jadis puisait une grande partie de ses forces dans le sentiment d'une nationalité désormais effacée. La secte disparut sans laisser de vestige dans nos provinces méridionales, à moins qu'il ne soit permis d'en reconnaître des descendants dans ces malheureux Cagots, qui pendant des siècles encore furent l'objet de l'aversion et du mépris des catholiques. Les Cathares qui abjuraient, étaient obligés de porter, en signe de pénitence , des croix rouges sur leurs vêtements 5 ils n'étaient pas immédiatement admis dans les églises, mais ne devaient se présenter pendant quelque temps qu'aux portes, où les anciens catholiques les évitaient avec soin, tant par leur horreur de l'hérésie, que pour ne pas s'exposer eux-mêmes aux soupçons des inquisiteurs. Ils étaient exclus des fonctions publiques; leurs fils et leurs petits-fils l'étaient de même. C'est surtout dans les derniers temps de la secte que le nombre de ces pénitents fut immense; des familles, des maisons, des villages entiers, las de résister, abjurèrent, se laissèrent marquer des croix rouges, et acceptèrent toutes les conditions accablantes de la pénitence. Est-il étonnant alors que les populations catholiques, fanatiques ou superstitieuses, se soient séparées de ces nouveaux convertis plutôt que de se mêler avec eux, qu'elles aient transporté le mépris ou l'horreur qu'elles avaient eus pour les pères, sur les fils frappés comme ceux-ci d'incapa-

i Vaisselle, IV, 184.

FRANCE. 1256. 361 cité civile? Est-il étonnant par conséquent qu'il ait pu se former ainsi dans ces provinces une race maudite , obligée de porter a perpétuité les marques déshonorantes de drap rouge, et a laquelle le peuple donna par dérision ce même nom de Chrétiens, Crestiaas, par excellence, que les Cathares s'étaient donné jadis par opposition a Rome? Il est vrai que nulle tradition d'une religion dualiste ne paraît s'être conservée parmi les Cagots méridionaux; mais abandonnés a eux seuls, sans les ministres qui les avaient enseignés, surveillés de près par l'inquisition , vivant dans des terreurs continuelles, les pénitents perdirent peu à peu le souvenir de leur ancien culte et acceptèrent le catholicisme. Il nous semble donc que l'existence de ce peuple malheureux et la réprobation qui pesait sur lui, loin de se rattacher à des races différentes de la race indigène, doivent être ajoutées aux crimes de l'inquisition qui, après avoir fait des victimes sans nombre, ne sut pas même préserver ceux qui consentirent à se courber sous son joug, de la haine superstitieuse du peuple catholique1. Quant a l'esprit qui avait porté les populations du Midi à la religion cathare, l'inquisition ne le tua point 5 comprimé pendant quelque temps , il se réveilla plus tard ; mais alors le catharisme, basé sur des erreurs et sur des illusions, ne l'aurait plus satisfait ; il chercha ailleurs une nourriture pour les besoins de liberté de conscience et de vie pieuse , que l'Église romaine, appuyée sur l'inquisition, cherchait à étouffer dans les flammes ou a resserrer dans des formes immobiles. C'est là la raison des rapides progrès que firent dès lors les Vaudois dans le midi de la France; c'est aussi la raison de l'ardeur avec laquelle au seizième siècle ces populations embrassèrent la Réforme; des communautés protestantes s'établirent dans presque toutes les localités où avaient existé des communautés cathares. La chute du catharisme fut un pro-

1 Yny. la note 14 à la fin do l'ouvrage.

grès; car, nous le répétons, il avait été une erreur profonde, une forme imparfaite du sentiment religieux, une satisfaction insuffisante du besoin de réflexion libre; après une lutte de plusieurs siècles , cette forme se brisa , vaincue par les lumières d'une civilisation plus avancée, autant que par les violences de l'Église de Rome; elle se brisa, mais l'esprit qui avait cru pouvoir s'en revêtir, ne se brisa point avec elle. Deux vérités ressortent de cette histoire, c'est qu'un peuple ne saurait être à jamais sous le poids d'une erreur, et qu'en même temps la force matérielle est impuissante contre les consciences qui sentent leur liberté ; elle peut les comprimer, mais jamais les asservir.

2° France du Centre et du Nord.

Les communautés cathares qui pendant les périodes précédentes s'étaient établies secrètement dans le Nivernais, dans la Champagne et dans la Flandre, étaient arrivées à un certain degré de consistance, à l'époque où Innocent III prit pour un des buts de sa vie l'extinction des hérétiques. Par leurs relations avec les églises du Midi delà France, elles acquerraient chaque jour des forces nouvelles, et gagnaient des partisans jusque dans les rangs de la noblesse et du clergé catholique. Mais isolées au milieu de provinces où ne régnait pas la même liberté d'esprit que dans les contrées méridionales, elles durent périr, dès que la tempête de la persécution eut rompu les liens qui les attachaient aux hérétiques provençaux.

Le çhef des Cathares du Nivernais était Terric, homme enthousiaste et redouté de l'Église. Il vivait dans une caverne souterraine, non loin de Corbigny1 -, il eut de nombreux disciples dans cette ville, ainsi qu'à Nevers et surtout à La Charité-, parmi eux se distinguaient le chevalier Evrard de Chà-

1 Chronol. Roberli Altissiod., 262.

teauneuf, Guillaume, chanoine de Nevers et neveu de ce seigneur, Raynauld, abbé de Saint-Martin; le doyen du chapitre de Nevers lui-même penchait pour les doctrines cathares.

Informé de ces progrès de la secte, Innocent III exhorta le clergé du pays a la vigilance et a la sévérité. Dès 1198, l'archevêque Michel de Sens, assisté des évêques de Nevers et d'Auxerre, fit des recherches rigoureuses, qui amenèrent devant son tribunal plusieurs partisans de la secte. L'évêque d'Auxerre, Hugues des Noyers, se signala surtout par son zèle 5 il mérita le surnom, très-recherché alors, de marteau des hérétiques1. Le doyen de Nevers, cité à Auxerre, demanda qu'on prouvât le crime dont on l'accusait; mais, comme il ne put nier d'avoir eu des relations avec les Cathares, les évêques le suspendirent de ses fonctions et l'envoyèrent à Rome; Innocent III, après l'avoir examiné, invita l'archevêque de Sens a l'admettre à se justifier, et a lui rendre son bénéfice, tout en maintenant la suspension, jusqu'à ce que le scandale donné par un ecclésiastique accusé d'hérésie, fût apaisé2. L'abbé Raynauld de Saint-Martin fut enfermé, par ordre du pape, dans un couvent pour y expier la liberté de ses opinions3; le chef Terric, surpris dans sa caverne, fut brûlé vif.4 Innocent III crut devoir envoyer un légat spécial dans la province, pour agir énergiquement contre la secte; il chargea de cette mission le cardinal Pierre de Saint-Marcel. En 1201, celui-ci fit condamner, par une assemblée de prélats convoquée à Paris, le chevalier Evrard qui, livré au comte de Nevers , fut brûlé

1 Hist. Episcopp. Altissiod., 726.

2 Chronol. Roberti Altissiod., 262. 7 mai 1199; Innocent III à l'arche- Têque de Sens. Lib. II, ep. 63; Baluz., I, 375.

3 Chronol. Roberti Altissiod., I. c. 19 juin 1199; Innocent III au légat. Lib. II, ep. 99; Baluz., I, 402.

* Chronol. Rob. Altissiod., I, c. Chronicon Turon., 2947

par son ordre a Nevers même1. C'est après ce supplice que le chanoine Guillaume se réfugia dans le pays de Narbonne, où il changea son nom en celui de Théodéric, et devint bientôt un des chefs les plus influents des Albigeois2. Plusieurs des Cathares de La Charité se retirèrent également dans le Midi ; on cite parmi eux les riches bourgeois Hervé de Lorriac, Hugues Raptier, Geoffroi et Guillaume de Monet; d'autres cherchèrent un asile en Lombardie3 , quelques autres encore , condamnés par contumace par l'évêque d'Auxerre , furent saisis de crainte, et se présentèrent devant le légat, demandant à faire pénitence; relevés par lui de l'excommunication , ils furent persécutés de nouveau par l'évêque ; ce n'est qu'en 1206, après bien des longueurs , que le pape les réconcilia à l'Église4.

Cependant, malgré les rigueurs de l'évêque Hugues des Noyers, l'hérésie cathare ne fut point extirpée à La Charité. Sous son successeur, plusieurs des réfugiés rentrèrent secrètement dans leur patrie, et la parcoururent de ville en ville, de village en village ; sous le prétexte de vendre des marchandises, ils ranimèrent le courage de ceux que la crainte avait fait abjurer 5 et dès 1207 la secte fut redevenue assez forte , pour que le pape dût exhorter les évêques de Troyes et d'Auxerre à sévir contre elle5. Il paraît que là-dessus elle rentra dans l'ombre 5 l'agitation produite en France par les prédicateurs qui excitèrent le peuple a la croisade contre les Albigeois , engagea les Cathares du JNivernois a se couvrir d'un mystère profond $ ce n'est qu'après la conclusion de la paix entre le roi et le comte de Toulouse, vers 1233, qu'ils

1 Chronol. Rob. Altissiod., 264.

2 Petr. Vall. Cern., 558.

3 Hist. Episcopp. Altissiod.., 726.

* Chronol. Rob. Altissiod., 2G2. Innocent III, 12 mai 1202; lib. V, op. 35 ; Baluz., I, 627. Le même, 1206 ; lib. IX, ep. MO; Bréquigny, II, II, 929.

5 Le 12 janvier 1208. Lib. X, ep. 206; Baluz., II, 125.

osèrent se relever a La Charité. Aussitôt Grégoire IX enjoignit a l'inquisiteur Robert , qui a cette époque répandait la terreur dans cette partie de la France, d'exterminer ces hérétiques, et, en cas de besoin , d'appeler à son secours le pouvoir royal1. Les résultats obtenus par ce moine fanatique sont inconnus ; en tout cas, il resta dans le pays des germes du catharisme , car encore quarante années plus tard , en 1271, une femme, suspecte d'hérésie, fut incarcérée à La Charité2.

Dans la Champagne et dans la Flandre des Cathares furent découverts et punis à plusieurs reprises. En 1200, cinq hommes et trois femmes furent brûlés à Troyes3. A Braine, l'archevêque de Reims, Guy Paré, fit brûler, en 1204, plusieurs Cathares, en présence du comte Robert de Dreux et de son épouse Yolande-, parmi les victimes fut un peintre célèbre dans tout le pays, nommé Nicolas4. Vers 1217, des hérétiques découverts à Cambray furent soumis à l'épreuve du fer ardent, et brûlés parce qu'ils n'y résistèrent pas5. Une grande persécution éclata en Champagne et en Flandre, lorsqu'en 1233 le dominicain frère Robert fut chargé de l'inquisition en ces provinces. L'archevêque Henri de Reims , celui de Sens, le comte Thibaud de Champagne, le comte Jean de Flandre, assistèrent le terrible inquisiteur, qui, jadis Cathare lui-même, voulait expier son erreur par le plus implacable fanatisme6. Dès 1234, il fit brûler a Douai dix de ses anciens frères7; les années suivantes, il alluma de nou-

1 Bzovius, 407. no 13. Ripoll, I, 46.

2 Gallia christ., XII, Instrument., 175.

3 Albericus II, 420.

4 Chron. anonymi Laudunensis canonici , chez Bouquet , XVIII , 713. On est surpris de lire dans le t. XVI de YHist. littér. de la France, p. GG du discours sur l'état des lettres , par M. Daunou , qu'à cette occasion l'archevêque de Reims condamna aussi le comte lui-même et sa femme.

5 Caesarius Heisterbac, 1G7.

6 Ripoll,!, 4G, 80. — < Buzelinus, 279.

veau des bûchers en cette ville, ainsi qu'à Cambrai et dans d'autres lieux de la Flandre et des provinces voisines ; les hérétiques qui abjurèrent furent condamnés par lui a la prison perpétuelle1. Un Cathare de Cambrai, nommé Gilles, pour se soustraire a sa fureur, voulut se faire passer pour fou ; mais il ne put échapper aux flammes 5 pour frapper davantage le peuple, l'inquisiteur répandit le bruit que le démon lui-même souffla le feu qui brûla cet homme2. Grégoire IX récompensa le zèle de Robert en le nommant, en 1235, inquisiteur général pour la France; il le chargea de veiller «a ce que l'innocence ne pérît point et que l'iniquité ne demeurât pas impunie3.)) En 1239, Robert découvrit l'ancienne et grande communauté cathare de Montwimers, qui depuis près d'un siècle avait su se soustraire à la vigilance de l'Église. Elle était composée d'un grand nombre d'hommes et de femmes; a sa tête était l'évêque de Moranis. Quelques années auparavant déjà, une matrone, nommée Albéréa, vénérée par les gens du pays a cause de sa vie sainte et pieuse, avait été brûlée comme Cathare4. L'inquisiteur con-, voqua , pour assister au supplice , les prélats et les abbés du diocèse de Reims, le comte Thibaud et une foule de barons de la Champagne et de la Flandre; beaucoup d'autres évêques français, des moines, des inquisiteurs, augmentèrent le nombre des spectateurs5 ; les bûchers furent dressés aux pieds du château de Montwimers, et, le 13 mai, cent quatre-vingt-trois Cathares, hommes et femmes, sortirent des cachots pour être consumés par les flammes; avant de s'y précipiter, de Moranis donna le Consolamentum à ses com-

1 Chron. Lobiense, chez Marténe et Durand, Thes. nov. anecdot., III, 1427. Chron. S. Medardi Suession., chez d'Achéry, II, 491. Mattb. Paris,

2 Thomas Gantiprat., 592.

3 Bzovius, 428, n» 7.

4 Steph. de Bellavilla, chez Quétîf et Échard, I, 190.

5 Etienne de Belleville fut du nombre. L. c.

iuance. 1239. 367

pagnons, prononça l'absolution sur eux et les exhorta à mourir avec joie-, quelques instants après, ils avaient expiré tous1. Peu de jours après avoir assisté à cet horrible supplice de cent quatre-vingt-trois de ses sujets, Thibaud, ce roi poète, quitta son pays pour aller combattre les infidèles en Palestine. Cependant les rigueurs aveugles et fanatiques du frère Robert suscitèrent contre lui les plaintes des hommes plus modérés; en vain l'exhorta-t-on à ne pas abuser de son pouvoir énorme, en faisant tuer les innocents avec les coupables-, ses crimes s'accumulèrent au point que le pape luimême , qui naguère avait comblé d'éloges ce « vétéran dans la guerre contre l'hérésie2, » ne put mettre un frein à ses excès, qu'en le condamnant a la réclusion perpétuelle3. La destruction de la communauté de Montwimers fut sans doute la fin de l'hérésie cathare dans ces contrées; du moins les monuments historiques n'en font-ils plus mention depuis ce temps. L'inquisition fut définitivement établie dans toute la France; déjà, en 1235, Grégoire IX avait ordonné au provincial des dominicains de nommer des censeurs de la foi pour les provinces du Centre et du Nord4; vingt années plus tard , sur les instances de saint Louis , Alexandre IV désigna a son tour des inquisiteurs5, et encore à la fin du siècle Nicolas IV eut soin de ne pas laisser s'éteindre le saint-office dans le royaume de France6.

1 Albericus, II, 568 et suiv. Steph. de Bellavilla, l. c, 190. Du nombre des brûlés fut Théobald, fils d'Albéréa.

2 En 1235. Ripoll. I, 81.

3 Tandem verô abutens potestate sibi concessà, et fines modesties transgrediens et iustitiœ, elatus, potens et formidabilis, bonos cum malis confundens involvit, etinsontes et simplices punivit. Âuctoritateigitur papali jussus est précise , ne amplius in Mo officio fulminando desœviret. Qui postea, manifestius clarescentibus culpis suis, quas melius œstimo reticere quàmexplicare, adjudicatus est perpetuo carceri mancipari. Matth. Paris, 526. Raynald., XIII, 471, no 52.

* Ripoll, I, 80. — 5 En 1255. Ibid., 291. — & En 1290. Ibid., II, 29.

En Espagne , la secte cathare n'a eu des disciples et n'a formé des établissements que dans les contrées du Nord, voisines de la France , en Aragon , en Catalogne, en Léon , en Navarre Dans ces royaumes régnait, au douzième siècle et au commencement du treizième, le même esprit libre, poétique, chevaleresque que dans nos provinces méridionales; le langage était presque le même ; les troubadours provençaux étaient reçus et écoutés en Aragon et en Catalogne avec autant d'enthousiasme que dans leur patrie même; la civilisation était arrivée dans les deux pays au même degré, et avait produit les mêmes qualités brillantes et les mêmes défauts. Des alliances tantôt politiques tantôt de famille entretenaient entre les seigneurs du nord de l'Espagne et ceux du midi de la France des relations fréquentes , troublées quelquefois par des guerres, mais rétablies aussitôt par la communauté d'intérêts et de tendances chez les deux peuples. A la fin du douzième siècle, le roi d'Aragon était comte de Provence, et comme tel suzerain de Narbonne, de Béziers et de Carcassonne. Raimond YI avait épousé une sœur de Pierre II, et celui-ci resta son ami et son défenseur lors même qu'il eut été excommunié. Par suite de ces rapports intimes entre les populations habitant des deux côtés des Pyrénées, l'hérésie cathare avait trouvé de bonne heure des partisans en Espagne; on y trouva dès la seconde moitié du douzième siècle1; mais ils n'éveillèrent l'attention publique que dans les dernières années du règne du roi d'Aragon Alphonse II; dans ce royaume leur nombre et celui des Vaudois fut assez considérable pour engager le pape Célestin à envoyer le car-

1 Vers 1159. Guill. Ncubrig., 155.

dinal de Saint-Ange comme légat spécial contre les hérétiques. Une réunion de prélats et de barons fut convoquée a Lérida en 1194; le roi y rendit un édit sévère contre les adversaires de Rome1. Pierre II fut à peine monté au trône, qu'il renouvela cet édit de son père, dans une assemblée tenue à Girone-, tous les grands furent obligés de le signer; les gouverneurs et les juges durent jurer aux évêques de les assister contre les hérétiques2. Pierre II, quoique allié plus tard au comte de Toulouse contre les croisés du Nord, sévit contre les Cathares et les Vaudois de son pays , Innocent III l'ayant autorisé, en 1204, à s'approprier leurs biens et leurs terres3. Malgré cela l'hérésie ne fut pas étouffée. Vers cette époque les doctrines cathares furent propagées à Léon, par des parfaits venus de France -, l'un était Hugues, forgeron de Toulouse, missionnaire enthousiaste de sa foi4; l'autre, Arnauld, homme lettré, écrivain infatigable, débitait des traités où, sous des formes catholiques, il insinuait les principes de son hérésie5. Malgré le zèle de l'évêqueRodéric, le peuple de Léon embrassa avec ardeur les doctrines nouvelles ; les églises catholiques furent désertées, nulle offrande ne fut plus apportée aux prêtres , qui se plaignirent en vain de leur abandon6. Cependant, vers 1216, Arnauld tomba, sous les coups d'un assassin sans doute ; il fut enterré hors de la ville, dans un lieu maudit7; quelque temps après Hugues périt à son tour, condamné aux flammes par une réunion d'évêques8. En 1233, de nouveaux supplices eurent lieu dans le pays, où s'étaient réfugiés quelques Albigeois; le roi Ferdinand III, dans le feu de son zèle orthodoxe, jeta lui-même, «de sa main royale, » du bois sur les bûchers embrasés9. Ces hor-

1 Eymericus, 281. — 2 En 1197. Mansi, XXII, 673. 3 Lib. VIII, ep. 94; Bréquigny, II, II, 735. Lib. IX, ep. 102; / c 921. * Petr. Vall. Cern., 560. Caesarius Heisterbac, 378. 6 Lucas Tudensis, 182. — & Ibid., 165. — 7 Ibid., 169, 183. Espagna sagrada, XXXV, 295. — 8 Caesar. Heisterb., 378.

9 Regià manu. Raynald., XIII, 304, iv» 16. HfPreticis infensus maxime, 1. 24

reurs portèrent la consternation dans la communauté cathare de Léon; elle s'enveloppa de mystère, jusqu'après la mort de Rodéric, arrivée en 12321, où, profitant du désaccord qui éclata entre les membres du clergé au sujet de l'élection d'un nouvel évêque , les Cathares relevèrent la tête , s'emparèrent par leurs prédications des esprits divisés , et gagnèrent surtout un grand nombre de clercs. Arnauld fut glorifié par eux comme un martyr de Dieu • des miracles, disaient-ils, s'opéraient sur sa tombe -, le peuple, aimant les nouveautés, déterra les ossements du saint hérétique, et une chapelle s'éleva sur le lieu de la sépulture. Les dominicains et les frères mineurs firent de vains efforts pour calmer cet enthousiasme; on retourna contre eux-mêmes l'accusation d'hérésie; de tous côtés on se rendit en pèlerinage à la chapelle d'Arnauld ; l'excommunication lancée par les évêques voisins contre ces pèlerins, ne fit qu'en doubler le nombre. Il se trouvait alors à Rome un diacre de Léon, nommé Luc, qui s'était distingué déjà sous l'évêque Rodéric par son ardeur contre les hérétiques2. Ayant appris les choses étranges qui se passaient dans sa patrie, et embrasé de haine pour l'hérésie, il s'empressa de revenir a Léon, où il trouva les Cathares régnant en maîtres. Il se présenta devant le magistrat, lui parla de la nécessité d'agir avec vigueur pour sauver le catholicisme, demanda la démolition de la chapelle sacrilège, et, comme les consuls, craignant l'éxaspération de la foule, hésitèrent, Luc menaça de faire durer plus longtemps encore la colère divine qui s'était manifestée en refusant depuis dix mois la pluie Le magistrat céda a cette menace ; aussitôt Luc fit démolir la chapelle et jeter aux vents la poussière d'Arnauld. Insulté, poursuivi par la foule, il réunit quelques catholiques,

quos tormentis exagitandos curabat ; solitus ipse quasi victimarius igncm arsuris manu, lignaque subjicere, improbitatis odio. Mariana , lib. XII. cap. 14; II, 66.

1 Espagna sagrada, XXXV, 282. — 2 Lucas Tudensis, 165.

le magistrat vient a son secours, et il réussit à faire chasser les principaux Cathares de la ville 1 . Cependant, sous l'évêque Arnauld, successeur de Rodéric , ils tentèrent de nouveau de s'emparer du peuple de Léon. Leurs colporteurs parcoururent le pays, déposant des traités sur les bords des chemins, dans les forêts, sur les rochers, où passaient les chasseurs et les pâtres 5 bientôt ils eurent regagné de nombreux partisans. Le diacre Luc, «dont l'esprit était dévoré par le feu de la loi divine, » se fit charger par l'évêque de rechercher ces dangereux missionnaires ; accompagné de quelques hommes armés , il pénétra dans les montagnes , et , dans une forêt, rencontra un hérétique chargé de traités; saisi d'effroi , celui-ci trahit les retraites de ses frères2.

Devenu, en 1239, évêque de Tuy, en Galice, Luc3 continua a sévir contre la secte cathare, renforcée par de nouveaux réfugiés du midi de la France. Le roi de Castille et de Léon, Ferdinand III, lui prêta un puissant secours; ce prince fit brûler à Palencia plusieurs Cathares; d'autres, après avoir été torturés, furent marqués , sur son ordre, d'un fer rouge au front4. Néanmoins, au gré de l'évêque de Tuy, l'œuvre de l'extermination n'avançait pas; il se plaignit vivement du peu de zèle de ses compatriotes : « L'ardeur belliqueuse et catholique des Espagnols , s'écria-t-il , cette ardeur habituée à dévorer, comme une flamme, les ennemis de la foi, s'est refroidie î Rappelez-vous le zèle de vos pères, saisissez le glaive, extirpez courageusement toutes les erreurs , et que les auteurs de ces erreurs périssent avec leurs crimes5! » Il écrivit lui-même un traité véhément contre les Cathares ; il y prouva que selon laRible les hérétiques devaient être punis de mort6. Plus tard on ne trouva plus de Cathares ni dans le Léon ni

1 Ibid., 169 et suiv. — ,2 Ibid., 184. 3 Voy. sur lui Espagna sagrada, XXII, 108 et suiv. * Raynald., XIII, 444, n° 60. — 5 Lucas Tudensis, 160. — 6 Ibid., 189,

dans la Castille. Ils furent plus nombreux et se maintinrent plus longtemps dans l'Aragon et dans la Catalogne -, dans ce dernier royaume, le principal théâtre de leur activité fut le vicomté de Cerdagne et de Castelbon. Déjà dans les dernières années du douzième siècle, le vicomte Arnauld fut leur protecteur ; sa fille Ermessinde , mariée depuis 1202 au comte de Foix, Roger-Bernard II, suivait avec ardeur leurs prédications et leurs cérémonies. Le comte deForcalquier et d'Urgel, Guillaume Raymond de Sabran, était également zélé défenseur des Bonshommes; il abjura un jour entre les mains du légat, cardinal Pierre de Bénévent, mais ne tarda pas a retomber dans son hérésie1. Sous d'aussi puissantes protections , les Cathares catalans formaient un diaconat, dépendant sans doute d'un des évêchés du midi de la France, et ayant son siège au château de Castelbon; en 1224, le diacre était Guillaume Clérici; il eut pour successeur Pierre de Corona qui, avec son compagnon Guillaume du Puy, prêcha, en 1232 , au château de Joza et dans d'autres lieux de la Catalogne.

Ces faits, et surtout les soupçons d'hérésie qui planaient sur l'évêque de Vich, engagèrent Grégoire IX a introduire en Espagne l'inquisition par les dominicains. L'archevêque de Tarragone reçut, en 1232, l'ordre de nommer parmi ces moines des inquisiteurs pour la Catalogne et pour l'Aragon ; le roi Jacques fut sommé de les assister, et l'un d'eux fut chargé de la mission spéciale d'informer contre l'évêque de Vich2. Nous ignorons le résultat de cette procédure. Un synode réuni, en 1234, à Tarragone, sur les instances du roi Jacques lui-même, introduisit en Espagne les principales dispositions du concile du Latran et de ceux du midi de la France contre les hérétiques ; il défendit en même temps la lecture de la Bible en langue vulgaire3. Cependant ces me-

1 Llorente, I, 152. — 2 Bzovius, 392, n° 8. Ripoll, I, 38.— 3 Mansi, XXIII, 329 etsuiv.

sures ne troublèrent point la sécurité dont jouissaient les Cathares dans le vicomte de Castelbon 5 renforcés par des Albigeois fugitifs, ils y célébraient en public leurs cérémonies. Pour les soumettre, l'archevêque de Tarragone, Guillaume Mongrin, l'évêque Pierre d'Urgel , et l'inquisiteur frère Pierre de Planedis, prêchèrent une croisade, réunirent des troupes, envahirent le vicomté, où ils ravagèrent les campagnes tandis que les hérétiques brûlèrent les églises; un combat fui livré , dans lequel l'inquisiteur perdit la vie ; mais le château de Castelbon fut pris , et beaucoup de Cathares y furent mis à mort1. Bientôt après , ce château fut de nouveau le refuge de Bonshommes français et espagnols. En 1237, on somma Roger-Bernard de Foix de l'ouvrir a l'inquisition ; les circonstances étaient telles, qu'il ne put s'y refuser. Les évêques Bertrand de Tarazona et Pierre de Lérida , accompagnés du procureur de l'église de Tarragone , s'y rendirent 5 ils condamnèrent quarante-cinq Cathares à la prison perpétuelle; ils firent brûler les ossements de dix-huit personnes décédées et démolir plusieurs maisons; ceux qui avaient pris la fuite , furent jugés par contumace ; parmi eux fut Pierre de Manso, un des principaux parfaits du Midi, qui se réfugia a Montségur2. Non content de ces châtiments , Pierre, évêque d'Urgel , cita le comte de Foix lui-même de comparaître devant le tribunal de l'inquisition ; Roger-Bernard lui renvoya un refus; il fit plus, il exigea que les inquisiteurs comparussent devant lui-même comme étant ses vassaux; févêque, irrité, l'excommunia comme fauteur des hérétiques3.

Stimulés, en 1238, par Grégoire IX4, et, en 1242, par le concile de Tarragone5, les dominicains et les franciscains chargés de l'inquisition en Catalogne et en Aragon, redou-

1 En 1234. Matth. Paris, 27 i. Llorente, I, 148.

2 Vaissette, III, preuves, no 223, p. 383. — ^ L. c. Llorente, I, 155. — * Raynald., XIII, 471, n" 51. Wadding, III, 5. - 5 Mansi, XXIII, 553 et suiv.

blèrent de vigueur contre les Cathares et les Vaudois qui ne cessaient de remplir ces provinces. De même qu'en France, le fanatisme des moines provoqua quelquefois des représailles terribles 5 en 1242, l'inquisiteur frère Pons d'Espira fut trouvé empoisonné a Urgel1; en 1277, l'inquisiteur Pierre de la Cadireta périt également victime de sa fougue2. Ce qui indignait surtout les populations, c'était la vengeance dont l'inquisition poursuivait les princes plus tolérants, même après leur mort; les inquisiteurs et l'évêque de Barcelone condamnèrent, en 12o7, la mémoire du comte Guillaume Raymond de Forcalquier3, et, en 1269, celle de Roger-Bernard de Foix et de son épouse Ermessinde; ils ordonnèrent de déterrer leurs os , « en cas que dans le cimetière on pût les distinguer , » et de les brûler ou de les jeter dans des lieux profanes4. Toutefois , n'étant plus protégés par les successeurs de ces princes, les Cathares espagnols succombèrent peu à peu aux efforts incessants des inquisiteurs; vers 1262, à l'occasion de recherches faites par les dominicains et les franciscains stimulés par Urbain IV5, le diacre de la Catalogne, Philippe Catalan , se réfugia a Pavie, et les débris de la secte se cachèrent dans les vallées les plus reculées des Pyrénées6. Pour récompenser le zèle des inquisiteurs, de même que pour l'exciter encore davantage, les papes leur donnèrent successivement des privilèges très-considérables7. En 1292 on trouva les dernières traces de l'hérésie cathare en ces provinces; le roi Jacques 11, les évêques assemblés à Tarragone, et les dominicains inquisiteurs se réunirent poulies faire disparaître8; depuis ce temps on n'en entend plus parler en Espagne , où en général toute liberté de pensée fut écrasée sous le joug de fer d'une inquisition plus despotique,

' Bzovius, 489, n" (j, 2 Llorente, I, 158. — 3 ibid., 152.— 4 Ibid., 154. — 5 Ripoll, I, 427 et suiv. — 6 Raynald., XIV, 76, n<> 22.

7 Urbain IV en 126? ; Clément IV en 1265. Literœ apostol, 129, 135.

8 Bzovius, 988, n° 5. Mansi, XXIV, 1109, can. 8.

plus redoutable, plus sanguinaire que dans tous les aulres pays de l'Europe.

Dans la première moitié du treizième siècle se rencontrent en Allemagne des établissements cathares assez importants ; mais comme le dualisme était moins conforme au génie germanique qu'à celui des nations méridionales, il opposa à l'Église une résistance moins opiniâtre que partout ailleurs ; les uns de ses partisans retournèrent au catholicisme, d'autres sans doute se confondirent soit avec les Vaudois soit avec les frères du libre esprit.

Les communautés les plus nombreuses paraissent avoir été en Bavière ; dans le seul diocèse de Passau, un auteur contemporain en compta près de quarante 5 plusieurs de ces églises avaient des écoles, dont les principales étaient celles de Clemmaten , de Lengefelden , de Saint-Pierre in der Au, de Neuenhofen, d'Enzenbach, etc.; en ce dernier endroit résidait l'évêque de la secte1. En Autriche, surtout a Vienne,

1 Inquisitionî et examinationi hœreticorum fréquenter interfui, et computatœ sunt scholœ hœreticorum, in diœcesi Pataviensi 41. In loco qui diciter Clemmaten fuerunt 10 scholœ, et ejusdem ecclesiœ plebanus ah hœ~ relicis est occisus ; et de hoc nullum judicium est secutum. Sunt autem istœ ecclesiœ quas hœretici habent : Lengevelde, et ibi scholœ ; Strovizingen et ibi scholœ ; Leuuhs ; Drossendorff ; ad S. Oswaldum ; in Emzempach, ubi scholœ et episcopus ; ad S. Christophorum ; Pehaimkirchen ; in Ibssa ; ad S. Gregorium ; Dansteten ; Vrachlaten ; Newstatt ; Ardach ; Sitensteten ; ad S. Petrum in Auu ubi scholœ, Âsspach, Wolsspach, Witra, Hage, Spunelburch, ad S. Valentinum, Herdischhofen, Steyra ubi scholœ, ad S. Florianum; Malssveld; Sirnich ubi scholœ; Werzenskirchen ; Chemmenaten ubi scholœ plures (idem quod Clemmaten^; Newenhoffen,

il y avait également des Cathares , en rapport avec ceux de la Lombardie et de la Dalmatie1-, depuis 1250, le célèbre franciscain bavarois, frère Berthold de Ratisbonne, prêcha contre eux avec une véhémence extrême2.

D'autres églises cathares existaient dans plusieurs villes du Rhin, à Cologne3, à Mayence4, à Trêves, où il y eut, vers 1230, un évêque du nom de Théodéric5. Dans toutes ces villes, les Cathares étaient déjà tellement mêlés avec les Vaudois, qu'il y avait de la difficulté a distinguer les doctrines des deux sectes6. Enfin, on trouvait des communautés et des écoles jusque dans la Hesse, dans la Westphalie, dans le pays de Nassau7.

La persécution contre les Cathares et en général contre tous les hérétiques de l'Allemagne commença en 1231 ; elle fut suscitée et dirigée par le zèle fanatique de frère Conrad, de Marbourg, autorisé par le pape, et accompagné d'un autre dominicain nommé Droso8. Dans le même temps, les dominicains de Wûrzbourg furent chargés de l'inquisition

ubi scholœ, Welssa, Erwans, Gimnecrochen, ad S. Mariam, Puppingen, Griesskirchen, Narden ; in Anaso ubi scholœ ; Buchkirchen ; Ackergeuu in Chamer ubi scholœ; Nachleub. Addition à Reinerius, chez Gretser, 27. 3 Lettre d'Yves de Narb., chez Matt. Paris, 415.

2 Berthold , 505 et suiv. — 3 Albericus, II . 545. — * Gesta Trevirens. Archiepiscop., 245. — 5 Ibid., 244. — 6 Ibid., 245. Comp. Schrœckh , XXIX, 614.

7 Reimchronik, dans Kuchenbecker, Anal, hassiaca, coll. VI, p. 250.

8 Gesta Trevirens. Archiepiscop., 242. Dés 1227 Grégoire IX chargea Conrad de l'inquisition et lui ordonna de s'adjoindre quelques compagnons. Ripoll, I, 20. Plusieurs historiens des deux ordres des dominicains et des franciscains, Quétif et Échard, I, 487, et Wadding, I, 151, se sont donné beaucoup de peine pour prouver que Conrad n'a appartenu à aucun de ces ordres; ces efforts ne prouvent qu'une chose, leur désir de ne pas compter parmi leurs membres un homme aussi indigne. Il est constant que Conrad a été dominicain ; dans les différents brefs que Grégoire IX lui a adressés, il est toujours désigné comme tel. Ripoll, I, 20 et suiv. Voy. aussi Vindiciœ fratris Conradi Marburg., dans le t. VIII de Ripoll.

dans toute l'Allemagne; Frédéric II les prit sous sa protection impériale , et ordonna à tous les princes et magistrats de l'empire d'arrêter et de punir les hérétiques que les inquisiteurs leur dénonceraient1. L'orage gronda pendant trois ans, surtout sur les bords du Rhin et dans les provinces du Nord. Conrad de Marbourg et ses compagnons firent brûler des Cathares à Mayence, des Vaudois a Strasbourg ; a Trêves, un synode tenu par l'archevêque Théodéric , examina trois hommes accusés de catharisme; il en renvoya deux, et condamna l'autre aux flammes'2. Dans tous les lieux où il passa, Conrad ht monter au bûcher des victimes , de tout rang, de tout âge, de tout sexe; chaque nouveau supplice augmentait la rage fanatique de ce monstre; il ne se donnait pas même la peine d'entourer des formes de la justice sa manière de procéder; il acceptait les dénonciations de la haine personnelle, il citait de faux témoins, il reprochait aux hérétiques les crimes à la fois les plus horribles et les plus absurdes, il ne laissait aux accusés d'autre choix que de s'avouer coupables ou de périr dans le feu. « C'est une chose épouvantable, dit un auteur contemporain, combien a cette époque le feu sévit contre les hommes. Car, pour des hérésies réelles comme pour des hérésies imaginaires, une multitude de nobles, de bourgeois , de clercs , de moines, de religieuses , de paysans furent condamnés au bûcher, dans différents lieux de l'Allemagne, par les sentences trop promptes de Conrad. Le jour même que quelqu'un était accusé, à raison ou à tort, il était condamné et jeté dans les flammes, sans que ni appel , ni défense , ni protection ne pussent le sauver de la mort3. » Les archevêques de Mayence, de Cologne, de

1 Eu 123-2, à Ravenne. Lang, Regesta boica, II, 208, 209.

2 Gesta Trevirens. Archiepiscop., 245, 244.

3 Miranda res et nimium stupenda , quod Mis temporibus ignis contra genus mortalium sic invaluit... Nam et propter veras hereses et propter fictas multi nobiles et ignobiles, clerici, monachi, inclusœ, burgenses, rustici a quodam fratre Conrado ignis supplicio per diversa tentoniœ loca, si

Trêves exhortèrent en vain Conrad à se modérer; ni leurs prières, ni les menaces des seigneurs et du peuple ne purent mettre un frein a son fanatisme *, il continua à frapper, jusqu'à ce que la vengeance éclata sur lui d'une manière terrible. L'accusation lancée par lui contre le comte Henri de Sein , lequel fut déclaré innocent par une assemblée de princes et de prélats a Francfort, présidée par l'empereur Henri VII lui-même, devint la cause de la perte du moine. A peine eut-il quitté Francfort, qu'il tomba sous les coups de meurtriers. A cette nouvelle l'Allemagne, au dire des contemporains , respira , comme si elle eût été délivrée d'un fardeau énorme; le clergé lui-même se félicita de la mort d'un homme, qui faisait sa honte2. On rendit compte a Grégoire IX des excès commis par Conrad et de sa mort , et on lui demanda son avis relativement aux nombreuses victimes innocentes que l'horrible moine de Marbourg avait envoyées au supplice; le pape se borna à répondre qu'il regrettait de lui avoir donné tant de pouvoir 3; en même temps il excommunia les meurtriers , et fît en termes pompeux l'éloge de l'homme qu'il osa appeler un ministre de la lumière, tandis que l'Allemagne épouvantée n'avait appris a le connaître que comme un ministre du feu4.

fat est dici, nimis precipiti sententià sunt addicti. Nam eodem die quo quis accusatus est, seu juste seu injuste, nullius appellationis , nullius defensionis sibi refugio proficiente, est dampnatus et flammis crudelibus injectus. Godefridi Coloniens. Chronicon, 565. Albericus, II, 544. « Albericus, II, 545.

2 Ex hinc proceîlosa Ma persecutio cessavit, et periculosissima tempora, quibus a diebus Constantii imperatoris hœretici et Juliani apostatœ nulla alia fuere similia, sereniori cœperunt spirare clementià; et fuit cornes Ma seynensis murus pro domo Domini, ne in ulteriora progrederetur rabies inopportuna et lippa, noxios œque et innoxios absortura, episcopos et principes , religiosos et catholicos quosque , ut rusticanos et hœreticos pervasura. Gesta Trevirens. Archiepiscop., 245.

3 Albericus, II, 544, 545. — * Ripoll, I, 64. Grégoire IX l'appelle Ecclesiœ paranymphum, ministrum lucis.

Cependant l'indignation soulevée contre Conrad de Marbourg ne produisit pas de tolérance pour les sectes ; elles furent persécutées après sa mort avec autant de zèle qu'auparavant. Dans l'année même où il fut tué, en 1233, le landgrave Conrad de Hesse dispersa les Cathares de ses États ; il fit détruire le village de Wilnsdorf , dont toute la population était imbue de leurs doctrines1. Le 11 février 1234, Henri VII rendit une loi , enjoignant à tous les États de l'empire d'extirper ala perfidie hérétique2; » la secte cathare disparut; il ne resta en Allemagne que les frères du libre esprit et les Vaudois; l'inquisition soutint contre eux une lutte longue et sanglante, sans pouvoir entièrement les extirper.

1 Reimchronik, chez Kuchenbecker, Anal, hassiaca, coll. VI, p. 250.

2 Albericus, II, 548.

Pour simplifier nos citations au bas des pages, et pour rendre en même temps la vérification des passages cités plus facile , nous ajoutons ici la liste des principaux auteurs et des éditions que nous avons consultés.

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