‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois (volume 4)Chapitre 28 sur 29 · FRAIS CE · texte numérisé non relu

FRAIS CE

environs de cette ville; l'un était dirigé par Bernard Col-de- Fi et Arnauld Guiraud, un autre par Arnauld Terrant, un troisième par Durand1. Pierre de Belestar avait un hospice a Gaian , où prêchait aussi Raimond Imbert2; on en trouvait enfin à Avellanet, Fun des principaux foyers de la secte3. A Cervian, dans le diocèse de Béziers, le seigneur du lieu avait autorisé l'évêquc Bernard de Simorre a ouvrir une école et a faire des prédications publiques4. Dans la plupart des autres localités où il y avait des croyants, résidaient des diacres qui avaient en outre la charge de parcourir le pays, et de prêcher dans les châteaux et dans les villages. Guillaume Ricard était diacre a Saint-Paul5-, Raimond Ayméric Tétait à Villemur, dont le châtelain Arnauld était un des plus zélés protecteurs de la secte et un des amis les plus dévoués du comte de Toulouse6; Raimond Mercier exerçait le diaconat â Mirepoix7, et Isarn Capel a Caraman, où vivait aussi le prédicateur Ayméric Gaufred. Le diacre Arnauld Hot prêchait dans le château de Cabaret, Bernard Fresel à Auriac8, Peirola de Clermont et Raimond Agulier à Tarascon et au château de Durfort9. Au premier rang parmi les docteurs cathares il faut citer Théodoric, d'abord chanoine à Nevers et neveu du chevalier Evrard, brûlé en cette ville, en 1200; après ce supplice, Théodoric s'était retiré dans le Midi, où sa science lui eut bientôt acquis une haute considération dans la secte ; plus tard elle lui valut la dignité épiscopale10.

sette, III, preuves, no 263, p. 457. Serait-ce le même que ce Guillabert, abbé de Castres, que Raimond, comte de Toulouse, envoya, en 1195, à Richard, roi d'Angleterre, pour lui faire des propositions de paix? Vaissette, III, 102.

1 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIII, f° 163.

2 Ibid., fo 166. — 3 ibid., fo 216a. — 4 Benoist, I, 122.

5 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, fo 1 1 2a.

6 Ibid., XXIII, fo 1. — 7 Vaissette, III, preuves, no 264, p. 438. — 8 Ibid., no 263, p. 436.- 9 ibid., no 229, p. 392. — io Petr. Vall. Gern.,

Depuis le commencement du treizième siècle il est aussi fait mention de maisons , où vivaient ensemble des femmes parfaites, sous la direction d'un parfait ou d'un diacre. Ces femmes, qui portaient un habit particulier, semblable à celui des religieuses de l'Église, s'occupaient de l'éducation des filles des nobles , et de la préparation de celles qui par le Consolamenlum voulaient se faire initier dans la secte. Les croyants leur fournissaient du pain, des fruits, des poissons ; des personnes de tout rang venaient fréquemment les visiter et leur rendre la vénération qui leur était due en leur qualité de parfaites. Il y avait de ces maisons a Fanjaux, à Gaian , à Montréal, a Mirepoix; x\rnaude de la Motte, de Montauban , Wilhelmine de ïonneins, mère du chevalier Guillaume Assalit, et sa fille Lombarde, Auda, mère du chevalier Isarn de Fanjaux, Fais, mère de Sicard de Durfort, Fabrisse de Mazairol , paraissent avoir été du nombre des plus dévouées de ces sœurs cathares1. L'hérésie avait même pénétré jusque dans des couvents catholiques -: on en cite un, dont toutes les nonnes appartenaient à la secte, quoiqu'elles eussent conservé l'habit de leur ordre2. Les Cathares avaient enfin leurs propres cimetières, ceux de l'Église leur étant interdits3.

Le centre de l'Église cathare dans le Midi était Toulouse ; c'est là que depuis ses premiers temps elle comptait le plus grand nombre de partisans4; c'est la que se réunissaient tant les princes que les chefs hérétiques du pays pour conférer sur les intérêts de la secte5-, c'est de la enfin que celleci envoyait ses missionnaires dans les provinces voisines et

1 Archives de l'Inquisition de Carcassonne , Doat , XXIII, f°s 162 , 274. Les parfaites de la maison de Montréal s'appelaient Ferranda, Serena, Bonafllia, Romeua, Pagana; f° 166».

2 Ibid., f°s 1 et suiv.

3 Guill. de Pod. Laur., 667. Cimiterium hœreticale. Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, f°s 112h, 277b.

4 Petr. Vall. Cern., 555.

5 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 208.

dans les royaumes d'Espagne , en Aragon , en Léon , en Catalogne, où elle trouva pendant quelque temps d'ardents prosélytes1. Les principaux bourgeois de la riche cité étaient croyants cathares; dans leurs habitations, flanquées de tours comme des châteaux forts2, ils bravaient les menaces impuissantes du clergé catholique. En vain l'évôque Fulcrand (mort en 1200), essayait-il de s'opposer aux progrès de la secte 5 elle dominait a Toulouse au point que ni dîmes, ni rentes ne rentraient plus dans les caisses épiscopales -, Fulcrand ne pouvait se montrer dans les rues ni dans les environs de la ville, sans se faire accompagner d'une sauve-garde armée3. Ce serait trop dire, sans doute, si on voulait prétendre que tous les habitants de Toulouse et du Midi en général ont été de la secte cathare 5 car, outre qu'il y avait a côté des Bonshommes des Vaudois , il se trouvait toujours un grand nombre d'habitants qui ne se séparaient pas du catholicisme. Mais l'hérésie avait exercé son influence sur la grande majorité de ces derniers eux-mêmes 5 elle avait réagi sur les dispositions de toute la population méridionale. De même que les hérétiques s'étaient propagés à la faveur des tendances libres et indépendantes du Midi, ils avaient contribué à leur tour à donner a ces tendances plus d'extension et de force; l'esprit d'opposition contre Rome s'était emparé des catholiques eux-mêmes ; on rencontrait des troubadours qui , tout en faisant profession de convictions orthodoxes, attaquaient avec véhémence le pape de Rome et ses prêtres , et pendant la croisade tout le Midi se leva pour défendre son indépendance contre les «romieux,» les «porte-bourdon,» les faux pèlerins du Nord. Comme d'ailleurs l'activité et l'économie étaient des devoirs imposés aux croyants , surtout à ceux qui appartenaient au peuple ,

1 Lucas Tudensis, 182. Espana sagrada, XXXV, 295.

2 ...Trecentas domus turrales quœ in villà erant. Chron. luron., 310.

3 Guill. de Pod. Laur., 670.

ces derniers contribuaient pour leur part a l'état florissant du pays 5 de sorte que les progrès de la littérature, de la poésie, de l'aisance, de la civilisation chez les populations provençales, et par conséquent le contraste toujours croissant entre la France du midi et celle du nord, peuvent être attribués en grande partie a l'esprit plus libre répandu par la secte, ainsi qu'a l'industrieuse activité de ses partisans.

Depuis la croisade de courte durée, entreprise , en 1181 , par le légat Henri d'Albano contre les Cathares méridionaux, aucune mesure énergique n'avait été tentée contre eux. Il semblait même que les chefs de l'Église leur reconnussent un certain droit, en consentant a discuter avec eux sur leurs doctrines, et surtout a accepter pour arbitres de ces discussions des laïques pris en nombre égal parmi les catholiques et parmi les hérétiques. Depuis la réunion de Lombers, en 1161 , il y eut plusieurs colloques de ce genre, notamment dans les premières années du treizième siècle. Parfois les évêques voulaient se refuser a ces conférences, persuadés de l'impossibilité d'extirper par le raisonnement une hérésie aussi profondément enracinée dans l'esprit du peuple. Guillaume, évêque catholique d'Alby, se trouvant un jour a Lombers, où résidait publiquement Sicard Cellérier, l'évêque cathare du même diocèse, il fut sollicité par les chevaliers et les bourgeois du lieu d'entrer avec ce dernier en discussion. Guillaume ne s'y montra nullement disposé, par la raison que le colloque demeurerait sans effet; cependant il finit par céder, et discuta longtemps avec Sicard sur la nature de Dieu, sur l'origine de l'Ancien Testament et sur d'autres questions de ce genre j il déclara que son adversaire était un hérétique, mais ne convertit aucun de ses partisans, et manqua d'autorité pour l'empêcher de résider a Lombers aussi librement qu'auparavant1. Les écrits, d'ailleurs peu nom-

i Guill. de Pod. Laur., 669.

france. 1198— H99. 203

breux, dirigés contre la secte, avaient produit encore beaucoup moins d'effet que les discussions; maître Alain avait consacré une partie de son ouvrage contre les adversaires de l'Église, à la réfutation du catharisme; mais ayant écrit en latin, il avait restreint son action à la partie infiniment moindre des membres de la secte. Un autre traité, écrit en langue provençale, aurait pu exercer a cause de cela une influence plus grande, si le peuple, qui se persuadait facilement que le dualisme populaire des Catharesétait vrai , et qui remarquait entre les mœurs de ceux-ci et celles des prêtres une différence peu à l'avantage de ces derniers, avait été en général accessible aux arguments des orthodoxes; ce traité était celui du troubadour Pierre Raimond de Toulouse contre l'erreur des Ariens; c'est ainsi qu'on appelait fréquemment les Cathares; malheureusement cet ouvrage n'est pas venu jusqu'à nous1.

Tel était l'état de la secte, et en général l'état du peuple dans le midi de la France, lorsque Innocent III devint pape. Le danger pour l'Église était grand; il réclamait toute la sollicitude du chef du catholicisme; celui-ci le comprit, et aussitôt il résolut de le conjurer; c'était son devoir et son droit; mais ni ses droits ni ses devoirs comme pasteur chrétien ne justifient les moyens qu'il choisit pour arriver à son but.

A peine fut-il monté au trône pontifical , qu'il fut informé par l'archevêque d'Auch des progrès menaçants de la secte cathare en France. Aussitôt il chargea ce prélat de prendre, de concert avec ses suffragants, des mesures pour chasser les hérétiques, et en cas de besoin, de recourir a l'assistance du glaive séculier2. En même temps il envoya les cisterciens Reynier et Guy comme légats dans la Provence , avec plein pouvoir contre les sectaires et leurs défenseurs ; les évêques

1 Hist. littér. de la France, XV, 459.

2 Le 1er avril 1198. Lib. I, ep. 81 ; Baluz., I, 44.

reçurent Tordre « d'accepter en toute humilité et d'observer inviolablement» tout ce que statueraient les deux moines, et de sommer, sous peine d'excommunication, les barons du pays de leur prêter main forte et d'exécuter leurs sentences1. Toutefois il semble que le péril ne paraissait pas encore imminent au pape-, car peu de temps après, il envoya Reynier en Espagne2, et fit exhorter les seigneurs, notamment le comte de Toulouse, a se croiser pour la Palestine3. Cet appel n'eut pas plus de succès que les efforts des légats contre les Cathares. C'est en vain que le frère Reynier, de retour de sa mission en Espagne, fut muni de pouvoirs plus étendus4, et que le pape enjoignit aux évêques de redoubler de zèle5 : l'histoire ne sait encore rien d'une défaite que la secte aurait éprouvée6. En 1200, Innocent remplaça Reynier par Jean de Saint-Paul , cardinal de Sainte-Prisque , auquel il donna la mission d'exécuter en France le sévère décret rendu , en 1199, contre les Cathares de Viterbe7. Mais bien que le pape eût exhorté le comte de Montpellier à assister le légat, les efforts de celui-ci demeurèrent sans résultat. Le danger pour l'Église fut augmenté par la division qui éclata entre les catholiques de Toulouse eux-mêmes, au sujet de l'élection d'un nouvel évêque ; de fâcheuses querelles éclatèrent à cette occasion -, elles durent confirmer les adversaires de l'Église dans leur antipathie, et se terminèrent par l'élection de Raimond de Rabastens, prélat dévoué au comte deToulouse8. Sur la fin de 1203, Innocent chargea de nouveau deux moines

1 21 avril 1198. Lib. I, ep. 94; Baluz., I, 50 et suiv.

2 13 mai 1198. Lib. I, ep. 165; Baluz., I, 88.

3 15 août 1198, à l'archevêque de Narbonne. Lib. I, 556; Baluz., I, 192. 4 novembre, à Raimond. Lib. I, ep. 597; Baluz., I, 255.

4 42 juillet 1199. Lib. II, ep. 122; Baluz., I, 420.

5 Lib. II, ep. 125 ; l. c, 420.

6 Vaissette, III, 132.

7 En juillet 1199; l. c, 132.

8 Voy. sur ces troubles, L c, 132 et suiv.

france. 1203—1201. 205

de Cîteaux d'être ses légats dans le Midi ; ce furent le frère Raoul et le frère Pierre de Castelnau1 ; antérieurement déjà, ce dernier avait été pendant quelque temps le compagnon de Reynier2. Les pouvoirs illimités donnés parle pape a ces moines, pour agir non-seulement contre les hérétiques, mais aussi contre les prélats négligents, ainsi que l'ordre adressé à ceux-ci de prêter aux légats le serment d'une obéissance absolue, empêchèrent l'œuvre au lieu de l'avancer. Les évêques, atteints dans leur juridiction ordinaire, se sentirent offensés, et à plusieurs reprises ils refusèrent aux légats leur concours.

Pierre et Raoul commencèrent leur mission a Toulouse; ils firent jurer les consuls et quelques-uns des principaux bourgeois de garder et de défendre la foi catholique ; mais auparavant ils durent confirmer eux-mêmes, au nom du pape, les libertés et les coutumes de la ville, en déclarant que le serment prêté par les capitouls ne pourrait jamais porter préjudice a ces libertés3. Cependant les Toulousains firent peu de cas de l'engagement pris par leurs magistrats; ils continuèrent a rester attachés aux Ronshommes et à suivre leurs réunions nocturnes, qui ne furent pas même interrompues pendant la présence des légats dans la ville4. Le comte Raimond dut également être sommé d'expulser les hérétiques de la province ; a cet effet, les légats demandèrent l'assistance de l'archevêque de Narbonne, de l'évêque de Réziers et de quelques autres prélats; comme ceux-ci s'y refusèrent, l'archevêque de Narbonne fut accusé de négligence et de différents autres crimes, et l'évêque de Réziers fut suspendu6.

1 Guill de Pod. Laur.,671.

2 Vaissette, III, 131.

3 Catel, 236. — * Petr. Vall. Cern., 555.

5 Innocent III, lib. VI, ep. 242 et 243 ; Bréquigny, II, I, 436, 437. Lib. VII, ep. 75; ibid., II, II, 501.

C'est vers cette époque, en février 1204, que Pierre, roi d'Aragon, dont relevaient alors plusieurs des principales seigneuries du midi de la France , vint en son comté de Carcassonne; il convoqua en cette ville, et en présence des deux légats et de l'évêque, une assemblée de Vaudois et de Cathares, pour s'informer de leurs croyances. Après que les Vaudois eurent été déclarés hérétiques, treize Cathares parurent devant le roi, ayant a leur tête leur évêque Bernard de Simorre; on leur opposa un nombre égal de catholiques. Bernard exposa sa doctrine-, elle fut condamnée ; Pierre d'Aragon se contenta d'en faire dresser un document public en son nom1-, mais il ne molesta point ceux qu'il avait appelés a la discussion. Ce n'est qu'une année après qu'autorisé par le pape a posséder librement les terres qu'il pourrait conquérir sur les hérétiques, il fit une expédition contre les Cathares de l'Albigeois et s'empara sur eux du château de Lescure2.

Cependant les légats perdaient leurs peines dans un pays où ni les seigneurs ni les évêques eux-mêmes ne les soutenaient Leur zèle commença a se refroidir et, découragés, ils prièrent le pape de les décharger de leur stérile ministère. Mais Innocent ne céda point-, il ralluma leur ardeur par la promesse de sa protection spéciale et leur adjoignit l'abbé de Cîteaux, Arnauld Amalric, qui a laissé depuis des souvenirs si terribles dans l'histoire de la guerre contre les Albigeois3. Innocent jugea même que le moment était venu d'employer des moyens plus énergiques-, il ordonna aux légats de prêcher dans le nord de la France une croisade contre le Midi, et d'y engager surtout le roi Philippe-Auguste4. Il écrivit

1 Benoist, I, preuves, 270. Corapayré, 227, d'après un manuscrit du treizième siècle. Guill. de Tudèle, 4, v 45-49.

2 Innocent III, lib. VIII, ep. 94; Bréquigny, II, II, 735. Lib. IX, ep. 105; l. c, 922. Comp. Vaissette, III, 140.

3 51 mai 1204. Lib. VII, ep. 76; Bréquigny, II, II, 505.

4 Ibid.y ep. 77; l. c, 505.

france. 1204—1206. 207 lui-même à ce dernier, le 28 mai 1204, en l'exhortant à faire tous ses efforts pour arrêter les progrès de l'hérésie, a ordonner a ses vassaux de s'armer pour la défense de la foi , et a se mettre lui-même a leur tête ou a leur donner pour chef son fils. « Pour que tu ne paraisses pas, lui dit-il, porter en vain le glaive, il faut que tu le saisisses avec force pour venir au secours de Celui dont la robe a été déchirée dans ton royaume, dont la vigne est ravagée par les renards, et dont les brebis sont exposées aux attaques des loups.» 11 lui promit, a lui et à ses guerriers, les mêmes indulgences que pour la croisade contre les Sarrasins , et termina en l'autorisant à ajouter a son domaine royal les provinces du Midi après les avoir purgées de l'hérésie1. Bien qu'Innocent revînt plusieurs fois a la charge2, Philippe-Auguste s'abstint encore de se conformer a ses injonctions.

Le comte de Toulouse, intimidé par ces efforts du pape de lui susciter de puissants adversaires , finit par prêter aux légats le serment de chasser de ses États les hérétiques et d'y maintenir la paix3. Cependant , comme les trois moines , dans leurs courses à travers le pays, se faisaient plus redouter du clergé que des Cathares, et que, par leurs privilèges et par l'exécution rigoureuse de la discipline, ils irritaient les évêques et se privaient de leur concours, Pierre de Castelnau renouvela auprès du pape, au nom de ses compagnons, la demande d'être appelés a une activité moins décourageante4. Innocent ne se rendit pas plus que la première fois a cette prière; en cédant aux légats, il eût paru reculer lui-même devant les difficultés de la tâche-, il leur ordonna donc de persister, en les relevant par l'idée des joies célestes qui

1 Ibid., ep. "9; l. c, 506.

2 Le 16 et le 26 janvier 1205. Lib. VII, ep. 186 et 212; Bréquigny, II, II, 611, 629.

3 Guill. de Pod. Laur., 671.

4 Manrique, III, 4.42.

devront couronner un jour leurs travaux et leurs souffrances pourla gloire de Dieu1. Ils continuèrent donc leur œuvre, persuadés qu'ils travaillaient en effet pour le ciel. Leur premier succès fut la déposition de Raimond de Rabastens , et r élévation de Foulques de Marseille au siège épiscopal de Toulouse. Cet homme, qui après avoir mené comme troubadour une vie licencieuse, s'était retiré dans un monastère, apporta dans l'exercice de ses fonctions ecclésiastiques les mêmes passions violentes qui l'avaient dominé avant qu'il eût renoncé au monde2. A peine évêque, il oublia tous les témoignages de bienveillance dont Raimond V de Toulouse et Alphonse Ier d'Aragon l'avaient comblé pendant que, comme poète, il fréquentait leurs cours; joignant l'ingratitude au fanatisme, il ne vit plus en leurs fils que des princes hérétiques et rebelles, bien que Raimond VI ne refusât point de le reconnaître comme évêque de Toulouse3. Il est vrai qu'au début de son ministère il n'osa pas se montrer publiquement dans la ville-, il ne put pas même envoyer ses mulets à l'abreuvoir sans escorte4; mais loin de calmer sa fougue, cela ne servit qu'à l'exciter a faire tous ses efforts pour l'extirpation des hérétiques, objets de sa haine implacable. Les légats fondèrent sur lui de grandes espérances; Pierre de Castelnau, lorsqu'il apprit son élection, leva les mains au ciel, et remercia Dieu d'avoir donné à Toulouse un tel évêque5. Foulques ne tarda pas à justifier ces espérances : il devint un des ennemis les plus archarnés des Albigeois; il joua dans la croisade un rôle semblable a celui de l'abbé Ar-

1 25 janvier 1205. Lib. VII, ep. 210; Bréquigny, II, II, 628.

2 Voy. sur lui YHist. littér. de la France, XVIII, 588 et suiv. L'auteur de l'article dit : «Après avoir donné la moitié de sa vie à la galanterie, il livra sans retenue l'autre moitié à la cause de la tyrannie, du meurtre et de la spoliation. »

3 Vaissette, III, 143.

* Guill. de Pod. Laur., 671.

5 Gallia christ., XIII, 21.

nauld, qu'il égala, ou plutôt qu'il surpassa en fanatisme; c'est lui qui conseillait aux croisés les mesures les plus violentes et les plus injustes contre le comte et la ville de Toulouse ; son activité, en un mot, ne révélait pas l'esprit qui devait animer un évêque chrétien, elle ne trahissait que les désirs d'une basse vengeance qui se livre a toutes les fureurs pour arriver à ses fins.

Pour ranimer le zèle des légats, Innocent III les engagea a choisir parmi des moines de leur ordre, des hommes capables de les assister dans leur mission contre les hérétiques1. Arnauld fit venir douze abbés et un certain nombre de frères de différents couvents de Cîteaux. Quand ceux-ci furent arrivés, toute la compagnie se mit en route pour opérer la conversion des adversaires de Rome; on ne doutait pas de la réussite ; la prédication et la discussion publique devaient être les moyens pour obtenir un prompt résultat. Ces moyens, en effet, étaient bons, car ils étaient les seuls conformes aux exigences de la raison comme à celles du christianisme. Mais l'appareil des légats et de leurs compagnons ne fut pas de nature a leur assurer un succès aussi facile qu'ils s'y attendaient : ils parcoururent le pays , richement vêtus , montés sur des chevaux, suivis de nombreux domestiques ; on peut se figurer l'effet que cela dut produire sur des hommes, dont l'une des hérésies consistait a reprocher au clergé romain son opulence et son luxe. Voyez , dit alors le peuple , voyez ces cavaliers superbes , ils veulent nous entretenir de leur maître Jésus-Christ. qui pourtant est allé a pied; ces abbés riches et comblés de dignités nous parlent du Seigneur qui a été humble et pauvre2! Chaque fois qu'ils se disposaient a prêcher, on leur reprochait la mauvaise vie des prêtres, de

1 Lib IX, ep. 185; Bréquigny, II, II, 1000.

2 Ecce quomodo isti équités prœdicant nobis Christum Dominum suum peditem, divites pauperem, honorati abjectum et vilem, et hujusmodi ? Vie de saint Dominique, Acta 55., août, I, 399.

sorte qu'ils finirent par reconnaître eux-mêmes qu'il fallait ou bien renoncer a leur entreprise , ou commencer par corriger les mœurs du clergé catholique1. Complètement découragés, ils étaient plus décidés que jamais de se retirer d'une lutte qui leur promettait si peu de chances de triomphe, lorsqu'en juillet 1206 ils se rencontrèrent à Montpellier avec Diégo d'Azébès , évêque d Osma , revenant d'une mission pour le roi de Castille, et accompagné de son sous-prieur Dominique ; ce dernier, homme de mœurs austères et d'un zèle ardent pour sa foi, s'était occupé déjà, lors d'un premier voyage en France, de la conversion des Cathares de Toulouse2.

L'évêque d'Osma s'efforça de relever le courage des légats ; mais quand il vit la richesse de leur équipage, il fut saisi d'un douloureux étonnement; il leur présenta l'exemple de la vie simple et apostolique des Cathares, qui faisait d'autant plus d'impression sur le peuple, que celui-ci était plus exploité par l'avidité du clergé catholique3. Il les persuada de la nécessité d'imiter cet exemple, d'abandonner leurs chevaux et leurs serviteurs, et de parcourir le pays, comme jadis les apôtres, à pied, sans emporter ni argent ni or. Luimême, plein de zèle pour l'Église , renvoya toute sa suite , a l'exception de Dominique, et se joignit aux légats qui, animés d'une ardeur nouvelle, quittèrent Montpellier pour aller, nus pieds, de lieu en lieu, provoquer les hérétiques à la discussion4. Les chefs des Cathares, ayant appris cette intention, résolurent d'accepter courageusement la lutte; ils se déclarèrent prêts à défendre leurs doctrines, aux conditions que pour chaque colloque on choisît des arbitres dans

1 Quotienscumque enimvellent ipsis hœreticis prœdicare, objiciebant eis hœretici conversationem pessimam clericorum , et ita nisi vellent clericorum vitam corrigere, opporteret eos a prœdicatione desistere. Pefr. Vall. Cern., 558.

2 ActaSS., août, 1,395. - 7 L. c, 547. - « Petr. Vall. Cern., 558.

les deux partis, que les conférences se fissent dans des lieux sûrs, avec pleine liberté pour les assistants d'aller et de venir à leur gré, que les sujets a traiter fussent fixés d'un commun accord, qu'il ne fût point permis de quitter une matière avant de l'avoir épuisée, et que celui enfin fût déclaré vaincu qui ne pourrait pas soutenir sa doctrine par la Bible. On dit que les légats acceptèrent ces conditions1 -, la dernière aurait suffi pour les rendre forts, s'ils avaient été en état eux-mêmes de fonder sur l'Écriture sainte plusieurs des doctrines particulières au catholicisme attaquées par les hérétiques. Ces derniers, en posant leurs conditions, étaient dans Terreur sur la vérité et sur le caractère chrétien de leurs croyances, mais ils pouvaient compter sur l'aversion générale et profonde contre le clergé catholique ; l'acceptation de leurs conditions par les légats , est une preuve de la puissance de la secte ; le temps où l'on condamnait les hérétiques sans discussion , n'était pas encore venu pour ces contrées.

Le premier colloque eut lieu au château de Verfeuil avec les parfaits Pons Jordan, Arnauld Arrufat et autres. On discuta sur le sens de plusieurs passages du Nouveau Testament appliqués par les Cathares au mauvais Dieu , sur l'idée qu'ils se faisaient du Dieu bon , etc. L'évêque d'Osma termina la conférence par cette apostrophe : « Que Dieu vous damne! je vous croyais plus sagaces, mais vous n'êtes que de grossiers hérétiques2. » De la les légats se rendirent à Caraman, où pendant huit jours ils disputèrent en vain avec Baudouin et Théodoric, l'ancien chanoine de Nevers-, ils obtinrent , il est vrai , la déclaration des habitants de vouloir renoncer a l'erreur, mais il paraît que ceux-ci entendirent par erreur autre chose que la doctrine cathare, car ils refusèrent de chasser les Bonshommes3. A Béziers on dis-

1 Perrin, 7.

2 Maledicat vos Deus ! quia grossi hœretici esti», etc. Guill. de Pod. Laur., 672.- 3 pe|r. Vall. Cern., 558.

212 CHAPITRE lit.

cula pendant quinze jours avec si peu de succès, et, à ce qu'il paraît, avec tant d'aigreur, que Pierre de Castelnau se vit forcé de se séparer de ses compagnons, de peur que le peuple, «qui avait conçu contre lui une haine extrême, » ne le fît mourir1. En partant de Caraman, l'évêque d'Osma et Dominique s'étaient rendus a Carcassonne, où ils tinrent à leur tour une conférence de plusieurs jours. La plus longue et la plus importante de ces disputes fut celle de Montréal , avec le diacre Arnauld Hot, Guillabert de Castres, fils majeur de l'évêque de Toulouse, Benoît de Termes, plus tard évêque du Rasez , et Pons Jordan. Cette fois la discussion ne porta point sur les principes dualistes de la secte, mais sur des propositions dirigées contre la doctrine catholique sur l'Église; Arnauld Hot prétendit que l'Église romaine n'était pas la véritable, parce que son administration était mauvaise , parce qu'elle tuait les témoins de la vérité, et qu'elle conservait dans la messe un usage inconnu de Jésus-Christ et de ses apôtres. On prit pour arbitres des laïques, deux chevaliers et deux bourgeois : nouvelle preuve combien d'un côté la confiance dans les prêtres était ébranlée , et combien de l'autre ces derniers étaient affaiblis, parce que, pour la solution de questions aussi vitales et aussi importantes , ils durent se soumettre au jugement de simples laïques2. Les arbitres du reste refusèrent de se prononcer; ils étaient tous croyants de la secte3. Pendant que cela se passait, Pierre de Castelnau et l'abbé Arnauld avec ses moines arrivèrent à Montréal; la conférence terminée, ils se séparèrent par pe-

1 L. c. Vaisselle, III, 144.

2 Guillaume de Puy-Laurens s'écrie, p. 675 : Proh dolorl quàd inter christianos ad istam vilitatem status Ecclesiœ fideique catholicœ devenisset, ut de tantis opprobriis esset laicorum judicio discernendum.

n> Petr. Vall. Cern., 559. Guill. de Pod. Laur., 672. Voy. aussi Vignier, 410, d'après un ancien manuscrit en langue catalane, et Perrin, 8 et suiv., d'après un manuscrit qu'il avait reçu de Montréal.

france. 1206—1207. 213

tites sociétés de deux ou trois hommes, qui parcoururent dès lors, nus pieds et en mendiant, toutes les provinces du Sud1. En 1207, l'évêque d'Osma vint à Pamiers, où le comte Raimond Roger de Foix l'autorisa a tenir dans son propre château un colloque public. Raimond, comme il a été dit plus haut, était un des principaux protecteurs des sectes hostiles a l'Église; il avait deux sœurs , dont l'une était vaudoise, tandis que l'autre, Esclarmonde, était au nombre des parfaites cathares. La conférence eut lien en présence de toute la famille du comte 5 lorsqu'Esclarmonde voulut se mêler a la discussion, un des moines l'arrêta par ces mots: «Allez, Madame, filez votre quenouille 5 vous n'entendez rien à ces choses. » On avait choisi pour arbitre un clerc, maître Arnauld de Campragnan ; il décida contre les catholiques2. Toutefois plusieurs hérétiques, sans doute vaudois , furent engagés à revenir à l'Église, entre autres Durand d'Huesca en Aragon, qui, peu de temps après, fonda la confrérie des Pauvres catholiques; cette institution qui , par une certaine analogie extérieure avec la secte des Vaudois, eut pour but de ramener ceux-ci ainsi que les autres hérétiques au catholicisme, obtint, il est vrai, l'approbation du pape, mais, gênée de mille manières dans son activité par les évêques eux-mêmes, elle n'eut que peu de résultats et ne dura que peu d'années.

La conférence de Pamiers convainquit aussi l'évêque d'Osma de l'insuffisance de pareils moyens pour la conversion des Cathares ; mais au lieu de reconnaître dans la dégénération du clergé romain une des principales causes de l'opiniâtreté des hérétiques, au lieu de songer que pour les combattre avec fruit, il fallait leur opposer non-seulement une foi , mais aussi des mœurs plus pures , il pria Dieu de les

1 Petr. Vall. Cern., 561. Chronol. Roberti Altissiod., 274.

2 Gaill. de Pod. Laur., 672. Petr. Vall. Cern., 561.

frapper de sa main puissante, car ils n'ouvriraient les yeux que lorsqu'ils auraient éprouvé les châtiments de sa colère1. C'est avec ce vœu que Diégo d'Azébès retourna en Espagne, où bientôt après il mourut2. Le légat frère Raoul ne vécut également plus que peu de temps ; l'abbé Arnauld fut rappelé momentanément par le pape. Les moines cisterciens parcourant le pays, reconnurent alors pour leur chef l'abbé Guy de Vaux-Cernai, plus tard évêque de Carcassonne , un des plus violents adversaires des Albigeois3. Lui aussi crut réussir par des controverses publiques -, il eut plusieurs conférences a Carcassonne avec Tévêque Bernard de Simorre et avec le savant docteur Théodoric, mais sans aucun résultat4. Les prédications des moines de Cîteaux dans les châteaux et dans les villages ne demeuraient pas moins stériles; le peuple les écoutait, mais ne se convertissait pas5. Les efforts des légats et des missionnaires ne servaient qu'à stimuler l'ardeur des chefs de la secte; pour conjurer le danger, ceux-ci ne se contentaient pas de combattre dans les discussions publiques les doctrines de leurs adversaires; ils parcouraient les provinces avec un nouveau zèle, pour encourager leurs partisans à la persévérance. Outre les prédicateurs et les ministres déjà mentionnés, on en rencontre une foule d'autres a l'époque où l'Église se préparait à la grande lutte contre la secte. En 1206 et dans les deux ou trois années qui suivent, le diacre Guillaume Clergue prêche sur la place publique du château deDun, non loin de Mirepoix6; Pierre de Corona et Pons de Beaufort, à Tarascon 7 ; Isarn de Castres, a Laurac8; Raimond Bernard de Saint-Martin, a Gaian9. Pour délibérer sur les mesures à prendre en vue de

1 Acta 55., août, I, 549. — 2 Vaisselle, III, 148. 3 peir. Vall. Cern , :»61. — * L. c, 562.

5 Modicum ibi profecerunt. Caesarius Heislerbac, 380. b Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doal, XXIV, f° 241. " ïbid., fo 276. - » ibid., XXIII, fo 179. — 9 ïbid., f° 168.

France. 1207 — 4208. 21 S

la gravité des circonstances, les Cathares tinrent, en 1206, une grande réunion à Mirepoix, à laquelle assistèrent plusieurs centaines de parfaits et un grand nombre de croyants1. Craignant que l'Église, convaincue de l'inutilité des prédications et des disputes, n'employât un jour des moyens plus énergiques, ils convinrent de demander a un des seigneurs du pays un asile pour les jours de la crise. Les parfaits Raimond de Mirepoix et Raimond Rlasquo furent chargés d'en conférer avec le chevalier Raimond de Perelle , un de leurs plus dévoués protecteurs. Sur leurs instances, celui-ci reconstruisit les fortifications de son château de Montségur, bâti sur des rochers presqu'inaccessibles, et le leur offrit comme lieu de refuge2; le comte de Foix, dans les domaines duquel se trouvait la place, y donna son consentement3. En 1208, Guillabert de Castres et Jean Cambiaire résidèrent et prêchèrent à Montségur4.

Les fréquentes prédications des Cathares fortifièrent le peuple et la noblesse dans leur ancienne opposition a Rome et dans leur attachement a la secte. Les barons, exhortés par les missionnaires catholiques à se convertir, leur répondaient qu'ils ne pouvaient se séparer des hérétiques, qu'ils avaient été élevés avec eux , qu'ils étaient liés a beaucoup de parfaits par des liens de famille, que du reste ils les voyaient donner l'exemple d'une vie honnête et pieuse, que par conséquent il n'y avait pas de raison de les abandonner5. Le peuple, de son côté, méprisait et insultait les missionnaires ; il ne faisait pas plus de cas de leurs sermons, que de pommes pourries, comme dit Guillaume de Tudèle6; à l'évêque d'Osma il jetait de la boue et lui attachait de la paille derrière

1 Ibid., XXIV, fo 240. — 2 ibid., XXIV, f« 217. - 3 GuilL de Tudèle, 232, v. 3260, 3261.

4 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXII, f»s 168, 216.

5 Guill. de Pod. Laur., 672.

6 Guill de Tudéle, 6, v. 51, 32, 68. 69 ; p. 8, ?. 78.

le dos1. Dégoûtés d'une œuvre aussi infructueuse, les moines de Cîteaux, venus du Nord, retournèrent dans leurs couvents2. A leur grand effroi ils avaient trouvé dans le Midi une liberté des esprits, une indépendance des opinions religieuses, à laquelle les agents de Rome n'étaient guère encore habitués; non-seulement chez des seigneurs, mais chez des prélats eux-mêmes ils avaient rencontré pour les doctrines hérétiques une tolérance, qui ne provenait chez plusieurs que d'une indifférence incrédule, mais qui chez beaucoup d'autres était la conséquence d'une civilisation plus avancée, la reconnaissance réelle du droit de chaque homme d'être libre quant a sa foi3. Les moines s'étaient vus forcés de discuter avec les hérétiques et d'accepter des laïques pour juges 5 ils s'étaient attendus, sans doute, a une obéissance empressée, et ils n'avaient trouvé que du dédain ou de la résistance. Les légats, munis des pouvoirs les plus étendus, armés de l'anathème contre les récalcitrants, avaient compté sur des victoires faciles , et ils s'étaient vus forcés de céder le terrain a leurs adversaires détestés. Découragés , trompés dans leurs espérances , saisis d'un dépit profond, la plupart de ces hommes qui étaient entrés avec tant d'ardeur dans la lice , la quittèrent les uns après les autres ; il ne resta que l'Espagnol Dominique et Pierre de Castelnau ; eux seuls ne laissèrent point refroidir leur zèle. Dominique s'établit a Fanjaux , au milieu des nombreux Cathares qui habitaient ce château fort; il s'associa quelques compagnons, se mit à parcourir les contrées environnantes, travailla avec une persévérance infatigable , et se serait estimé heureux, dans son exaltation enthousiaste, de tomber comme martyr sous les coups des hérétiques. Mais cette liberté de conscience qu'il voulait anéantir, lui servit d'égide a lui-même; on le laissa voyager et prêcher sans attaquer sa

1 Acta SS.y août, I, 570. — °- Petr. Vall. Cern., 562. 3 Voy. plus bas la déclaration du comte de Foix.

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personne. Il réussit à ramener a l'Église quelques croyants, auxquels il imposa des pénitences fort dures1. Pour enlever aux seigneurs peu fortunés tout prétexte de confier l'éducation de leurs filles aux sœurs cathares , il fonda une association d'hommes et de femmes , qui eut le même but , et qui bientôt après fut dotée de biens considérables ; en 4211 , elle s'établit définitivement à Prouille, près de Fanjaux2; quatre années plus tard elle fut confirmée par Innocent III3.

De son côté Pierre de Castelnau chercha a négocier la paix entre le comte de Toulouse et plusieurs barons de la Provence , afin de tourner leurs forces réunies contre les hérétiques. Les barons se déclarèrent prêts à combattre ces derniers , à la condition que Raimond acceptât leurs propositions ; mais comme celui-ci refusa de signer une paix qui aurait ouvert ses États a l'armée de ses ennemis , sous le prétexte d'une guerre contre les hérétiques, le légat, emporté par son zèle, l'excommunia et jeta l'interdit sur ses terres*. Cette sentence fut aussitôt confirmée par Innocent III; le 29 mai 1207, il écrivit à Raimond , qu'il appelle un tyran impie et cruel, un homme pestilent, un ennemi de Jésus-Christ et de son Église, une lettre devenue célèbre a cause de la violence de ses termes ; il le menace des vengeances célestes 5 s'il ne se hâte de faire pénitence , tous les princes ses voisins seront sommés d'envahir et de lui enlever ses terres, afin qu'elles ne soient plus infectées d'hérésie sous sa domination sacrilège 5 «la fureur du Seigneur, dit en terminant le vicaire de Jésus-Christ, ne s'arrêtera pas en-

' Voy. un exemple, chez Marténe, Thes. nov. anecdot., I, 802. Comp. Vaissette, III, 148.

2 Acta 55., août, I, 401 et suiv. Vaissette, III, 148, 149.

3 ...Fratribus et monialibus domûs S. Mariœ de Pruliano. Ripoll, I, 1.

4 Les motifs de l'excommunication furent en partie politiques, en partie religieux : refus de chasser les routiers , levée de péages et d'impôts, faveurs accordées aux hérétiques et aux j uifs, dommages faits à des églises et à des ecclésiastiques. Petr. Vall. Cern., 559. Vaissette, III, 146.

core; sa main s'étendra sur vous pour vous écraser, et il vous fera sentir combien il est difficile de se soustraire à sa colère, une fois qu'on l'a provoquée1.» En même temps Pierre de Castelnau excita , par ses intrigues , les barons de la Provence contre Raimond 2, de sorte qu'intimidé par la violence du pape et de son légat , et pour préserver son pays de l'invasion , il donna la promesse demandée d'exterminer les hérétiques. Il reçut son absolution -, mais il ne tarda pas a s'attirer de nouveau la colère des chefs de l'Église , car il ne s'empressa pas d'exterminer les hérétiques, c'est-a-dire le plus grand nombre et les meilleurs de ses sujets. Le peu de succès de ses envoyés pour convertir les Cathares et pour rétablir dans le pays l'autorité papale, enflamma au plus haut degré la colère d'Innocent III \ la résistance du comte et de son peuple fut a ses yeux une injure sanglante faite a la dignité du Saint-Siège 5 lui, le plus hautain, le plus ambitieux des papes, lui, qui avait déjà courbé sous ses volontés des rois puissants, comment aurait-il pu se résoudre a supporter impunément la liberté religieuse qu'un petit peuple du midi de la France s'obstinait a défendre contre lui? Il résolut d'employer désormais les moyens les plus énergiques pour atteindre au but qu'il s'était posé dès son avènement, et que jusque-la il avait poursuivi avec si peu de résultat. Dans cette intention il déposa définitivement les armes spirituelles pour ne plus s'appuyer que sur le bras séculier; à la discussion par la parole, il fit succéder la guerre. Il appela au secours de l'Église «la race élue, le peuple acquis, les princes et les barons de la France3 ; » c'est à eux qu'il s'adressa pour venger les injures faites à Jésus- Christ. Il envoya des lettres pressantes a Philippe-Auguste et aux principaux de

1 Lib. X, ep. 69; Baluz., II, 38, 39.

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