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Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois

Depuis quelques années on s’est occupé avec une sérieuse ardeur de la philosophie du moyen âge. Cette étude a un but plus noble et plus utile que celui de satisfaire à une vaine curiosité d’érudit : elle veut poursuivre à travers des siècles longtemps réputés obscurs, l’histoire de la pensée humaine toujours active et toujours aspirant à la liberté.

Jusqu'à présent l’attention générale s’était portée de préférence sur les docteurs qui , continuant d’un côté les traditions de la philosophie classique et se rattachant de l’autre aux doctrines de l’Église , ont exercé sur le développement de la pensée une influence que personne ne songeait à empêcher, et qui leur a acquis une juste célébrité. A côté de ces pen-

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seurs, il y en a d’autres qui, pour être arrivés à des résultats contraires soit au système officiel de l’Église , soit à la religion chrétienne en général , ont été qualifiés d’hérétiques, et dont l’étude, par conséquent, a été longtemps négligée. Non satisfaits des enseignements orthodoxes sur Dieu et sur le monde, plusieurs de ces libres penseurs, de ces théologiens philosophes ont voulu résoudre à leur manière l’antique problème de l’antithèse d’un Dieu infini et bon et d’un monde fini et plein de mal ; les uns sont arrivés à nier la réalité de ce monde, à ne reconnaître d’autre existence que celle de l’esprit universel, et à professer ainsi le panthéisme, tandis que d’autres, non moins hardis et attribuant la création à un auteur mauvais, ont abouti au principe dualiste. Ce qui ajoute à l’intérêt que doit présenter l’étude de ces deux systèmes , c’est que 1 un et l’autre se sont répandus parmi le peuple laïque, et ont trouvé dans toutes les classes de la société des partisans nombreux et enthousiastes. Le dualisme surtout a régné successivement sous différentes formes dans plusieurs parties de l’Europe ; aux Manichéens ont succédé en Occident les Priscillianistes, en Orient les Pauliciens ; plus tard les spéculations dualistes reparurent sous la forme du catharisme. Ce dernier système est le moins connu , et cependant il est remar-

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quable à beaucoup de titres1. Il réussit à fonder au milieu du monde catholique une Église , qui résista pendant plusieurs siècles à toutes les mesures prises pour sa destruction ; religion des Albigeois, il a joué un rôle célèbre dans l’histoire du midi de la France ; ses destinées se sont mêlées d’une manière intime à celles de la civilisation de nos provinces méridionales. Nous avons donc pensé qu'une histoire des Cathares ne serait pas seulement un complément de celle de la réflexion philosophique et de la vie religieuse des peuples du moyen âge, mais qu’elle servirait aussi à jeter une lumière nouvelle sur une époque mémorable de notre histoire nationale. Nous serions heureux si l’on trouvait que notre ouvrage n’a pas manqué entièrement ce double but2.

L’histoire des Cathares n’est pas sans difficultés , à cause de la rareté et de la nature particulière des

1 Pendant que nous noua occupions de notre travail, on vit paraître en Allemagne le premier ouvrage spécial sur les Cathares. Il a pour auteur M. Uahn. et pour titre Geschichte der neu-m aniclueischen Ketzer. Sluttgard, 1845, in-8°. Par une critique trés-détaillée, insérée dans le journal littéraire de Jéna (ffeue jenaische allgemeine Litteratur-Zeitung, 24 et 25 mars 1846), nous avons lâché de faire voir combien cet ouvrage est imparfait , combien peu il répond aux exigences de la science historique et philosophique.

2 Une preuve de l’intérêt qu'on attache à ces matières, c'est qu'un professeur de la faculté de théologie de Paris, M. l'abbé Jager, a pris pour sujet de ses cours, pendant l’année scolaire 1846 à 1847, l'histoire de l'hérésie aux douzième et treizième siècles , de la lutte des Albigeois et des institutions qui en ont été la suite.

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sources. Pour l’exposition du système on est réduit aux seuls témoignages des adversaires de la secte; on a voulu contester la véracité de ces témoignages, dans l’intention de sauver les Cathares du reproche de dualisme; mais par la comparaison des auteurs de différents pays et de différents siècles, nous prouverons que ce reproche n’est que trop mérité ; les adversaires sont en général dignes d’une confiance qu’on ne pourrait leur refuser que par des préventions dogmatiques. Quant à l’histoire des destinées mêmes de la secte , elle a des parties sur lesquelles les auteurs contemporains gardent un silence absolu ; l’origine surtout est couverte d’une obscurité telle, que pour y porter de la lumière, on a eu recours aux hypothèses les plus diverses, quelquefois les plus contradictoires. Aucune de ces explications ne résout la question d’une manière satisfaisante; l’opinion commune, qui considère le catharisme comme la continuation immédiate ou comme la reproduction pure et simple de la doctrine manichéenne, est notamment exposée à des objections qui nous paraissent très-fondées. Par la comparaison des doctrines et des usages , nous sommes arrivé à la conviction, confirmée d’ailleurs par de vagues traditions et par quelques faits historiques, que les Cathares ont eu une origine indépendante

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des hérésies dualistes antérieures , et que c’est dans les pays slaves qu’il faut placer leur berceau ; c’est de là qu’ils se sont répandus dans le reste de l’Europe, où ils ont formé dans plusieurs pays des établissements puissants, en rapport les uns avec les autres, et dont les membres sont appelés tour à tour Patarins, Poblicans, Bulgares, Albigeois; tous ces noms désignent la même secte, dont le nom primitif est celui dont nous nous servons de préférence.

La marche que nous suivons dans notre travail , nous est indiquée par la nature même du sujet. Nous raconterons l’histoire de la secte et nous exposerons sa doctrine, telles que nous les avons reconnues après une étude consciencieuse des sources ; nous n’avancerons rien dont nous ne puissions fournir des preuves, et si nous nous sommes permis de faire quelques conjectures pour remplir des lacunes, nous les avons basées sur des combinaisons sérieuses et sur des rapprochements qui peuvent être justifiés. Nous n’avons pas cru devoir embarrasser le texte même de notre ouvrage de toutes les opérations qu’il a fallu faire pour arriver à notre but; nous avons tâché de reconstruire un édifice avec des débris épars et des matériaux rassemblés de différents côtés, mais ! échafaudage dont nous nous

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sommes servi aurait nui à l’effet, si nous l’avions laissé subsister; nous avons donc rejeté dans des notes tant la discussion des opinions que nous ne partageons pas, que les arguments sur lesquels se fondent plusieurs de nos propres résultats.

On nous reprochera peut-être d’être entré dans trop de détails. Mais comme il s’agit d’une histoire peu connue et souvent mal appréciée, il nous a semblé que les détails étaient le meilleur moyen de faire connaître le véritable caractère de la secte, sa grande propagation dans les différents pays de l’Europe et surtout en France , ses profondes racines dans l’esprit des peuples , l’opiniâtreté de sa résistance à l’Église. Un fait en apparence minutieux répand souvent un jour inattendu sur toute une période obscure; il sert d’intermédiaire pour rétablir la liaison entre des événements, qui sans cela ne paraîtraient être que des accidents sans suite et sans importance. Une histoire comme celle que nous faisons , n’a évidemment quelque mérite que par l'exactitude et la richesse des détails ; il est vrai que sous le rapport littéraire elle en souffre peut-être; mais pour être complet , il a fallu nous résigner à subir cet inconvénient. D’un autre côté, il est des parties que l’on trouvera traitées plus sommairement que dans d’autres ouvrages, où elles tiennent avec raison une place

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plus considérable; nous voulons parler surtout de la croisade contre les Albigeois. H nous a semblé que la nature de notre sujet excluait le récit détaillé des événements purement militaires ou politiques, des batailles , des sièges , des négociations entre les princes; nous avons dû nous borner à ce qui était indispensable pour apprécier d’un côté ce qu’on pourrait appeler l’esprit et les tendances de la croisade, et de l’autre l’impression quelle a produite sur les populations qui en sont devenues les victimes. Notre but principal a dû être de faire ressortir la part prise par l’Église et par ses agents à la destruction de la civilisation du Midi sous le prétexte d’extirper l'hérésie , et de suivre les destinées de la secte pendant et après la guerre. C’est là-dessus aussi que nous croyons avoir donné quelques renseignements nouveaux et intéressants , puisés dans les registres de l'inquisition du Midi , et dans beaucoup d'autres documents dont les copies sont conservées à la Bibliothèque nationale’.

Notre ambition eût été de donner une histoire

' Nous saisissons celte occasion pour exprimer notre reconnaissance à M. Guessard, aujourd'hui professeur à l'école des chartes. Il a bien voulu nous communiquer les extraits qu'il a faits des documents compris dans la volumineuse collection Doat; cette communication bienveillante a singulièrement facilité nos recherches. Les extraits de M. Guessard devaient servir à la publication que M. Fauricl était chargé de faire des principaux

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