REÇUS DANS LA SECTE
I. Versions. — 1° Dans les Nouveaux Testaments cathares, usités cb France et eu Italie , l’Oraison dominicale se terminait par ces mots : • Car à toi appartiennent le règne, la puissance et la gloire h jamais « (Monela , 4-45. Ârch. de l'inquisit. de Carcassonne ; Doat, XXV, f°. 17). On sait que ces mots ne se trouvent pas dansla Vulgate; les versions cathares n’ont donc pas été faites sur ce texte. Les mots cités se trouvent dans la version slave , faite par Cyrille et Méthodius sur des manuscrits grecs d’origine byzantine (Dobrowsky, Ueber die slavische Uebersetzung des Neuen Testaments, 159, 161 ; Griesbach, Comment, criticus , I, 68 etsuiv.).
- 2° Pour prouver que Jésus-Christ est une créature , les Cathares citaient le passage Proverbes VIII, 22 (Moneta, 255). Il faut d’après cela qu’ils aient lu en cet endroit au lieu de exrjfa axo. Il était facile de con-
fondre ces deux mots, quand on songe que très-probablement le r, était prononcé comme un i. Saint Jérome et la Vulgate, adoptant la leçon éxrrçagrro, introduite par les Septante , traduisent par « possedit me , » tandis que les principaux manuscrits et beaucoup de Pères grecs ont exticte.
Ces deux faits prouvent que les versions cathares ne sont pas faites sur le texte occidental , mais qu’elles se rattachent à des manuscrits grecs , et comme nous croyons devoir placer l’origine de la secte dans les pays slaves, il se peut très-bien que les versions italiennes et françaises aient été faites sur la version slave.
IL Apocryphes. — L’ancienne version éthiopienne de la Vision d'Isaïe fut publiée pour la première fois , et accompagnée d’une traduction latine et d’une traduction anglaise par le docteur Rich. Lawrence, Oxford, 1819, in-8°. L’ancienne version latine avait déjà été imprimée à Venise, en 1522, in-8°, avec d’autres opuscules ; voici le titre de ce recueil extrêmement rare : Liber gratiœ spiritualis revelationum B. Mechtildis v irginis. Evangelium B. Nicodemi de passione Christi ac descensione ejus ad in-
fer ot. Epittola Lentuli ad Romanos de penont i et effigie et moribut Christi. Visio Isaice prophetœ , trinitatis arcana et redemptionem generis humani manifestant, etc. Une preuve que cette version fut faite au moyen âge en Italie, c’est le mot honorantia (cap. VU, t. 9, p. 11, ed. Gieseler), de l’italien honoranza (comp. Ducange , III, 694). Il paraît qu’il y eut encore une autre version répandue en Italie ; des fragments en ont été publics par Ang. Mai , dans sa Scriptorum veterum nova collectio e Vaticanit codicibut édita; Rome, 1824, in-4°; III, II, 238 et suiv. La version , déjà publiée en 1322, fut de nouveau publiée par le professeur Gieseler, avec une introduction , des notes et les fragments de Mai, Gœtting., 1832, in-4°; par le professeur Eugelbardt, qui y ajouta la traduction latine de Lawrence, dans ses Kirchengeichichtliche Abhandlunge n, 209 et suiv. ; et par le professeur Gfrœrer, avec les notes et la traduction de Lawrence et les fragments de Mal , dans son recueil des Prophetœ veteres pteudepigraphi ; Slutlg., 1840, in-8“, p. 1 et suiv. Nous nous servons de l’édition de Gieseler.
A la bibliothèque de Saint-Marc à Venise on conserve un manuscrit grec du seizième siècle , sous le titre de Narratio apocrypha de interrogationibut sancti Johannit et de reiponsionibus Christi Domini. C’est sans nul doute l’original dont une version latine se trouve aux archives de l’inquisition de Carcassonne; Doat, XXXVI, fol. 26 et suiv., en donne une copie. A la fin de celte version on lit la note : Hoc est secretum Hœreticorum de Concoresio, portatum de Bulgarià Nazario suoEpiscopo, plénum erroribus. C’est d’après le manuscrit de Carcassonne que la pièce a été publiée par Benoist , I , Preuves , 283 et suiv. Thilo l'a insérée dans son Codex apocryphut ffovi Testamenti , 1 , 884 et suiv.
SCR LES ROMS DONNÉS Al'X CATHARES.
Dans les documents du moyen âge , les Cathares sont fréquemment désignés sous des noms divers. Cette diversité a été pour quelques auteurs postérieurs une raison pour admettre autant de sectes différentes qu’on rencontre de noms; mais la simple comparaison des doctrines et le rapprochement des faits suffiraient pour prouver qu’il s’agit toujours de la même hérésie, si les auteurs contemporains eux-mémes ne disaient pas
maintes fois que tous ces noms n’appartiennent qu’à une seule et même secte. L’origine de ces dénominations diverses est en partie obscure ; ou n’a pas toujours été d’accord sur la manière de les expliquer; il importe donc de les soumettre à notre examen i.
1° Cathares. Nous n’avons pas rencontré ce nom avant la seconde moitié du douzième siècle ; Eckbert est le premier qui s’en serve ; seloæ lui, c’était le nom usité en Allemagne : « Hos nostra Germania Catharos... appellat , » p. 898. On le retrouve en ce pays encore au treizième siècle : « Dicuntur... a Theutonicis Katuari ; » Steph. de Bellavillà , 90. Suivant le concile duLatran, de 1179 (eau. 27, Mansi, XXII, 232), et suivant Innocent III (Lib. X, ep. 54 ; Baluz., II, 26), il était très-commun en Italie: Reinerius et Monéta n’en emploient pas d’autre; au commencement d» treizième siècle on le connaissait en France [Chronol. Roberti Altissiod, 240) , ou cependant il ne parait pas avoir été d’un usage très-fréquent.
Ce nom de Cathares est sans doute celui que la secte elle-même s’est primitivement donné; dérivé du grec, il remonte jusqu’à l’origine de cette hérésie dans des couvents gréco-slaves ; il désignait ceux qui dans l’Ocddent s’appelaient les parfaits par excellence , il indiquait leur prétention à la pureté morale, à la sainteté au milieu d’un monde souillé de vices2. En Italie, Cathari se prononçait Cazari ou Gazari : ndicuntur a Lombarâu Gazari; » (Steph. de Bellavillà, 90; Muratori, Antiquit. ital. f V, 124- 427). Muratori pense que le peuple a ainsi corrompu par dérision le nom qu’ils se donnaient eux-mêmes ( Scriptt . rer. *talic.} IX, 475). C’est un«? erreur ; cette forme s’explique tout naturellement par la prononciation du 9 grec3. Cette prononciation donna lieu en Allemagne an mot de Ketzer , par lequel on finit par désigner en ce pays tous les hérétiques en général4.
Nous ne pouvons nous empêcher de dire un mot des étymologies singulières que plusieurs écrivains ont données du nom de Cathares, étymolo-
I Comp. sur tous ces noms les explications, en partie incomplètes, d'Usserius, xo6 et suit. , de Riesling, et surtout de Jas, 32 et suiv.
» C’est déjà l'opinion d’Eckbrrt, 900. 904; de Trithemius, Annales ffirsang., I,
/, 5 o ; et plus tard de Riccbini, XIII ; de Fflslin, I, 3g, etc.
3 Lami, II, 480, est également de cet avis
h Oberlin, 780 ; J. Grimra, sur Bcrthold, 217. Le jésuite Gretser, p. 9, assure que lr mot allemand Ketzer est le mot primitif ex quo latine scribentes Cathams procudenvu. Riesling, p. 19, partage cette opinion bizarre ; selon lui Ketzer vient d’un certain Terbe allemand katten, signifiant secate, scindere, parce que les hérétiques Ecclesiam in partes scindant et quasi sécant; de Ketzer les latins auraient alors fait Cathanu. Ce nom passa aussi dans la langue polonaise, Kacerz, dans celle de la Bohème, Kacjr, etc.
Digilized
gies qui attestent autant d’ignorance que de haine fanatique et crédule pour les hérétiques. Suivant maître Alain (p. 141} « dicuntur Cathari, id est di/fluentes per vitia, a Catha quod eit fluctue; vel Cathari. quasi casti, quia se justos et castos faciunt; vel Catari dicuntur a Cato, quia osculantur posteriora cati, in cujus specie , ut dicunt , apparet eis Lucifer. » Le franciscain bavarois Berthold (p. 302) dérive le mot Ketzer de Katze, chat, parce que, dit-il, à l'exemple de ces animaux , les hérétiques s’insinuent par des caresses pour mieux surprendre ceux qu’ils veulent perdre. Ces absurdités que l’on peut excuser jusqu’à un certain point chez des moines du treizième siècle, ont trouvé un partisan dans un des rédacteurs des Actes des saints. Le révérend père Henschen dit [Acta SS., 18 avril, p. 593) que le nom de Cathares vient du mot allemand Kater, matou , et qu’il a été donné aux hérétiques à cause de leurs réunions nocturnes : tCredibilius est, a vulgo germanico propter noctumas coitiones , contumelia causà, dictas Katers, id est feles seu lemures. » Ce qui est plus étonnant que ces explications aventureuses, c’est que l’étymologie la plus naturelle, la plus conforme au sen» du système cathare et à l’histoire , ait été rejetée par un îles plus savants historiens de l’Église, par Mosheim. Dans son Versuch einer Ketzergeschickte , p. 357 et suiv., cet écrivain fait de grands efforts d’érudition pour rechercher l’origine du nom de Cathares ; il rejette toutes les opinions proposées jusqu’à lui pour s’arrêter à une nouvelle, qui , tout ingénieuse qu’elle est, ne peut pas se fonder sur des données historiques. Prenant la forme Gazari pour la forme primitive, et celle de Cathari pour la forme corrompue , il croit que le nom vient de la Gazarie ou Chazarie , l’ancienne Cbersonèse taurique, plus tard la petite Tartarie ou presqu’île de Crimée. Déjà Usserius (p. 228) avait pensé que le nom de Chazares devait être dérivé du nom d’un peuple ; Kiesling (p. 20) voulait chercher ce peuple, non pas en Orient, mais en France; selon lui les Gazari étaient les habitants d’un certain lieu non loin de Toulouse, appelé Gazire, mais parfaitement inconnu. Plusieurs historiens modernes sont revenus à l’opinion de Mosheim ; Néandcr surtout (V, 760) ne veut pas que l’on confonde les Cathares avec les Gazares, ces derniers étant originaires de la Crimée. Mais rien du tout ne prouve qu’il y ait eu des dualistes cathares en ces contrées ; Mosheim lui-mème se voit forcé d’avouer qu’on ne peut que le supposer, à cause du voisinage de la Gazarie avec la Thrace. Et puis, comment ces Gazares seraient-ils venus en Italie , s’établir à côté des Cathares, avec les mêmes doctrines et le même culte? qu’est-ce qui les distinguait? Pourquoi donc compliquer encore davantage et sans aucune raison historique , une histoire dont les origines n’ont pas besoin qu’on en augmente l’obscurité ? pourquoi
surtout se refuser à admettre une explication qui a l’avantage d'étre naturelle et simple ?
2 ° Patarins. Ce nom , donné aux Cathares, ne se rencontre pas avant la seconde moitié du douzième siècle; en 4179, le concile du Latran s’e® sert : a quos... alii Patrikos vocant» (can. 27, Mansi, XXII, 232;/; et en 1207, Innocent III : « qui se... Patkrbnos appc liant » (Lib. X, ep. 54; Baluz., II, 26). Au treizième siècle il devint en Italie très-commun (voy. la Disputatio inter Catholicum et Patarenum ) ; il finit par % être pris pour synonyme d’hérétique en général ; on s'en servait même encore au quatorzième siècle pour désigner les adversaires politiques du pape, les Gibelins1. Il était écrit de différentes manières : Patrini, Potevint, Patereni , Patareni, Patharistœ , Patarelli , Patarœi, etc. Transporté en France dès le commencement du treizième siècle ( Chronol . Roberti Altissiod., 249; Steph. deBellavillà, 86 ; Dueange, V, 158), on lin donna la forme de Paterins , Patelins, Patalins, etc. Il passa même es Bosnie, où on l’employait encore au quatorzième siècle (Ranzanus, 577). L’origine en est assez obscure ; on a essayé de l’expliquer de différentes manières. Dueange (V, 137) cite un passage d’une chronique italienne, oè les Patarins sont dérivés d’un certain Paternus Romanus , qui aurait répandu son hérésie en Bosnie et en Italie; si cet individu a réellement existé , le nom de Paternus aurait dû donner lieu plutôt à Paterniani qu'à Patareni ou Paterini ; il se peut aussi que Paternus Romanus ne signifie autre chose que Pater enus Romanus, un Patarin de Rome. Quelques auteurs ont prétendu qu’on appelait les Cathares de ce nom , parce qu’ils n’adoraient que le Père (voy. Riesling, 25). Voici l’explication qui nous parait la plus naturelle. Le terme de Patarins paraît pour la première fois vers le milieu du onzième siècle ; c’est vers cette époque , qu’au dire posi tif de quelques auteurs contemporains , il fut imaginé pour désigner d’abord les partisans du diacre milanais Ariald , adversaire fanatique du mariage des prêtres, et auteur de troubles et de révoltes contre les clercs mariés ceux qui lui adhéraient, furent appelés ironiquement et par suite d'un hasard Paterins : « lronice ,... nonindustrià, sed casu » (Arnulphus, Hist mediol., 59). Plus tard le môme nom fut donné aux partisans de Grégoire VU par ses adversaires , qui appliquèrent à tous les défenseurs du célibat des prêtres, le terme injurieux inventé par le peuple de Milan2. Les contera
1 Büggiolint et Krone prétendent, mais à tort, que c'est le non) particulier des partisans de Dolcino ; il est vrai qu’on appelait quelquefois ces derniers Patarins, mais ce fat à l’époque où ce nom avait déjà reçu une signification plus étendue.
2 Si quis esset qui Crrgorio communie aret,... hic htrreticus , destructor rrgni,... et
porains expliquèrent ce nom d’une manière assez singulière; le chroniqueur Arnoulphc le dérive du grec Pathos, quoi latine dicitur perturbatio, à cause des troubles suscités par Ariald; Hugues de Flavigny pense, et Ducange (V, 137) le pense avec lui, que les adhérents de Grégoire VU ont été appelés ainsi, parce qu’ils donnaient à ce pape le nom de Pater. L’explication des Bénédictins , dans leurs additions au glossaire de Dttcange , nous parait être la seule vraie ; suivant eux les partisans d’ Ariald se réunissaient en 1038 à Milan dans un endroit mal famé , appelé Pataria ; de là le peuple , qui préférait encore les prêtres mariés aux célibataires , leur donna par dérision le surnom de Patarins. Par une transition facile , le même surnom fut donné dès lors non-seulement aux partisans de Grégoire VII , qui avait défendu à jamais le mariage des prêtres, mais aussi aux Cathares , qui condamnaient le mariage en général ; celte partie de leur doctrine était une de celles qui frappaient le plus l’esprit de la foule. Le quartier de la Pataria était celui des chiffonniers et des fripiers ; encore vers 1276 ces industriels s’appelaient Patari dans plusieurs villes italiennes , comme à Milan , à Parme , à Pavie ; à Pavie ils formaient même une corporation ayant ses statuts particuliers (Rrone, 21 , note cinquième). A Rimini il y avait une rue des Patarins, viens Pat arinia; il y a encore aujourd'hui dans quelques villes de l’Italie des rues ou quartiers de ce nom ; au dernier siècle la Pattario ou Contrada de' Pattari à Milan existait encore (Krone, l. c. Ducange, V, 137). Ce mot venait d’une expression particulière aux patois méridionaux , pâtes, signifiant vieux linge (Pier-. quin, 72).
Celte opinion a été adoptée par plusieurs des principaux historiens du dernier siècle et de nos jours1. Il parait que vers le commencement du treizième siècle les Cathares d'Italie adoptèrent eux-mêmes le nom de Patarins, et que, n’en connaissant pas l’origine, ils l’interprétèrent en leur faveur ; nous nous a]>(>< l<>ns Patarins, disaient-ils dès lors, parce que nous sommes exposés tous les jours à pdtir pour notre foi, et à laisser notre vie
quodam adinventitio nomma Pater mus dicebatur. Hugo Flaviniac., as»8. beozo, évêque d’Albc, en Italie, partisan ardent de l'empereur Henri IV, dit d'Aleiandre II, que c'est lui qui primitùs Patari AM inventif et de Grégoire VII : congregavit Patari nos ex i dis et sepibus, et replevit totam terra m urticis et vepribus , Qui dicebani non est te/nplum, non est sacerdotium, nuptiarum improbabant s labile negoùum. ( Panegy riens in Ilenricum IP, p. io34, 1064).
I Muratori, Antiquit. ital, V, 84 cl suiv. Fùslin , I, 45. Moabeim , Institut, hist. eccles. antiq. et recent 352, note m. Gieaeler, Dissertât, sur Reincrius, 17. Voy. aussi Jas, 37, et Rettberg, dans Erfh et Gruber, A/lgemeine Encjclop., sect. III, t. XIII , p. 260.
pour elle : ïn exemplum martyrum, qui pro fide catholirà martyria tubierunt , Patabknos te nominant, velul expotitos patsioni (Loi de Frédéric II, an. 1324; Mansi, XXIII, 588 *). Cette explication, qui a séduit même quelques auteurs modernes, ne peut se justifier ni historiquement, ni grammaticalement. Suivant quelques écrivains, comme Allia, Blair, Muston, etc., le nom de Patarins ne doit désigner que les Vaudois d’Italie; c’est une erreur, réfutée par tous les anciens documents ; les dualistes sont indifféremment appelés Cathares ou Patarins , et toujours expressément distingués des Vaudois.
3° Poblicant. C’est le nom que les Cathares ont eu surtout dans le nord de la France et en Angleterre , depuis le milieu du douzième siècle ; en 1167: « Deonarüseu Public a ?u ; t Hist. Vtzeliac. Moriast., 343; en 1179: «t Quoi alii PcBLicAîtos votant;» concile du Lalran, Mansi XXII, 231 h l'année 1180: elllorum quoi Piblicahos, vel... Popclicanos votant, hteresit; » Chronol. Roberti Altissiod., 248; « Quoi Popeucahos r ni y an nomine dicunt ; » Guill. Brito, 102; Albericus, II, 420; — « Gallice etiam dicuntur ab aliquibus Popelicaht ;» Steph. de Bellavillh, 90; — « Merveille est cornent home devient Popelicans ; » Roman de Chantepleure, ms., chez Ducange, V, 350. — En Angleterre: Guill. Neubrig. , 155; Radulph. Coggeshale , 92.
Ce nom fut introduit sans doute par les croisés qui , ayant trouvé en Grèce et en Asie des Pauliciens , donnèrent, à leur retour en Occident , le même nom aux dualistes cathares , qu’ils confondaient avec les dualiste-. orientaux. üauXixiavol ou IlauXtxavol était prononcé parles Grecs Patrlikani , dont les Français ont pu faire facilement Poblicant, lequel nom n’est ainsi que la prononciation française de Pauliciens. Cela est prouvé par Villehardouin (chez Bucbon , III, 156) , qui appelle les Pauliciens qu’il avait rencontrés en Orient, Popelicant; par Tudebod [Hist. de Hierotolymit. itinere , chez Duchesne, IV, 782), qui les appelle Publicani. Cette explication du nom de Poblicans donné aux Cathares , est celle de Ducange (V, 350) ; de Mosheim (Institut, hist. ecclet., 380) ; de Maitlaüd (91). Ce dernier auteur a voulu en inférer que les Cathares ont été identiques avec les Pauliciens ; mais outre qu’il faudrait prouver qu’ils se sont eux-mêmes
1 De la loi de Frédéric II cela passa dans les Assises de Charles [*r de Sicile - lu vue de ceaus sont eoneu en leur anciens nons t et ne <vueulent mie qu'ils soient appelé par leur propres nonst mais s'appellent Pater tu s, par aucune excellence, et entendent que Paterins vaut autant corne chose abandonnée à souffrir passion fi l'essemble des martyrs, qui soufrirent forment / tour la sainte foy. Cbci Doranpr, V, il 7. Cette opinion fut adoptée par Riesling, p. 22 , et même par Sismoadi, Hist. de France , VI, 570.
donné ce nom avant les croisades , il faudrait aussi démontrer l'identité de la doctrine, et l’un est aussi impossible que l’autre.
D’Argentré (1, 81) dérive assez bizarrement le nom de Poblicans de la Novempopulanie ; d’autres, comme Jas (35), et Habn (51), pensent que c'est un sobriquet donné à des hérétiques qui n’étaient en général que des hommes du peuple , populicani ; d’autres encore , comme Néander (V, 761), s’imaginent que c’est une allusion aux publicains de mauvaise vie, dont il est parlé dans les Évangiles1. Toutes ces opinions sont démontrées fausses par les passages des historiens des croisades, qui ont appelé Poblicans les Pauliciens.
En Flandre les Cathares étaient appelés au douzième et au treizième siècle, Piphles ou Piphiles; en 1157 : « De Piphilit» (Concile de Reims; Mansi, XXI, 843) ; en 1165 : « Hos . . . Flandria Piphiles . . . appellat » (Eckbert 898) ; p. 911 il dit Piphiles ; en 1236 : «... quos quidam voèabant... Pi fl o s « (Chron . S. Medardi, 491). H. Schmid(437), Hahn (51), etc., ont cru devoir dériver ce nom du mot allemand PUbel} populace2; il nous parait plutôt que ce n’est qu’une corruption de Poblicans.
Dans Y Histoire du monastère de Yézelay , publiée par D’Achéry , on trouve le nom de Deonarii seu Poblicani ; dans la seconde édition du Spicilige (II , 560), Deonarii est corrigé par Telonarii ; Dom Bouquet (XII, 343) a rétabli la première forme3, quoiqu’on n’en sache pas le sens. Il se peut que Deonarii soit corrompu pour Telonarii, et que ce nom soit une interprétation tentée par l’historien de Vézelay, lequel, ne connaissant ni le sens ni l’origine du mot de Poblican , crut que c’était synonyme de publicain ou péager, et désignait des gens réprouvés.
4° En France , tant dans le Midi que dans le Nord, et surtout au douzième siècle, les Cathares étaient fréquemment appelés Tisserands, Texerants, à cause du grand nombre de partisans que la secte avait parmi les ouvriers exerçant ce métier. «Tbxtores» (Gaufridi Epist. , in S. Bern. Opp. II, 1208). « Hos ... Gallia Texbrant, ab usu texendi, appellat » (Eckbertus 898).
5° Au commencement du treizième siècle il y avait en Italie des Cathares auxquels on donnait le nom de Speronistæ (voy. la loi de Frédéric II, an. 1224, chez Mansi, XXIII, 590); de là ce nom passa dans l’ouvrage d’Étienne de Belleville (p. 86) , et dans les sermons du moine Berthold ,
l Néander admet d’ailleurs toutes les opinions à la fois sur l'origine du nom de Pu* bticans.
* Schinid croit que Poblicans vient du latin Publicani, par quoi on a voulu rendre Piphli : c’est aller à rebours.
Ducange, II, 8o3, n’a pas la variante.
lequel en lit Sporer (p. 302). Gieseler (11, II, 597, note f) suppose que ce uom vient d’un métier (faiseur d’éperons) , de même qu’on appelait les Cathares Tisserands. Il est plus naturel d’admettre que les Cathares, ainsi appelés, étaient des adhérents particuliers de l'évêque Robert de Sperooe , au douzième siècle. Le nom de Sperone se retrouve encore au seizième siècle en Italie ; les Dialogues, publiés en 1546 à Venise, par Sperone Speroni. furent rais it l’index par l'inquisition ( Index librorum prohiba., Genève, 1619 , in- 4°, p. 761). Selon Léger (1,155), Robert de Sperone aurait été le disciple et le continuateur d’Arnauld de Brescia. Cette assertion n’est fondée sur aucune donnée historique. Comme l’Église cathare française en Italie , dont Robert de Sperone était évêque , revint avec lui au dualisme absolu , on peut admettre que le nom de Spéronisles dût désigner ceux des membres de celte Église qui restèrent fidèles h ce système, lorsque plus tard elle adopta quelques opinions de la branche de Bagnolo.
6° Bulgares. Ce nom, qui h plusieurs historiens a servi de principale preuve en faveur de l’origine slave ou au moins orientale du catharisme , n’a été employé ni avant le treizième siècle, ni ailleurs qu’en France. Il fut apporté en ce pays sans doute par des croisés qui , en Thrace et en Bulgarie, avaient rencontré des hérétiques professant les dogmes dualistes; il devint plus général , lorsqu’on eut connaissance des relations que les Cathares slaves cherchaient è rétablir avec ceux du Languedoc. « Bcbgari. quia latibulum eorum spéciale est in Burgaria» (Steph. de Relia villa, 86 , 90); « Bulgaroriim hæresis» (Chronol. Roberti Allissiod., 274); a.. .Ce U de Bolgaria...» (Guill. de Tudèle, p. 4, v. 45) ; ■ Quos quidam vocabant Bclgabos...» (Chron. S. Hedardi , 491); n Bel. SRI site Bctgari » (Albericus, II , 569). Le nom de Bulgare , contracté et corrompu en Bougre devint très- commun en France. « Bccabes... Bugrf...» Mattli Paris, 236). « Bogri s {Chron. Lobiense, 1427). Les Bocgrks en -t»4igeois (Vie de saint Louis , par le confesseur de la reine Marguerite, cbet Bouquet, XX , 63). Villehardouin (chez Buchon , 111 , 172, etc.) avait déjà appelé la Bulgarie Bougrie (voy. aussi Ducange, I, 800, 801). De même que Patarin en Italie, Bougre finit par désigner les hérétiques en général et de même qu’au mot Ketzer, en Allemagne, cl au mot Vaudois, en France, on lui donna quelquefois un sens plus détestable encore , en s’en servant pour qualifier un crime horrible cl contre nature ; on voulait que le même mot flétrit h la fois l’excès le plus honteux que l’homme pût commettre et le refus de croire au catholicisme 1 .
i ...Se aucuns est souspeconneux de hoccukrie .. ÉublUvemeiils selon t imgr de Paris. Ordann. des rois de France, I, I75,chap. 85. Ici le mot noua parait sjouotbii d’hcrcliqucs en général. Dans In supplication du peuple de France au roi contre
SLR LES NOMS DONNÉS ALX CATHARES.
7° Nous avons parlé dans l’expositiou de la doctrine, tant du noui de Bonshommes , par lequel le peuple désignait les parfaits et que les écrivains catholiques appliquaient quelquefois à la secte tout entière, que de celui (¥ Hérétiques par excellence, par lequel dans le midi de la France on distinguait les Cathares des Vaudois. Quant au nom d’ Albigeois, que plusieurs auteurs postérieurs étendent aux Cathares de tous les pays , il se trouve pour la première fois chez le moine Gaufrid , auteur de la Chronique du monastère de Vigeois, et vivant vers la fin du douzième siècle. 11 s’en sert à l'année 11 81 (p. 448) , pour désigner les Cathares du pays albigeois 1 . Ce nom ne devint général que depuis le commencement du treizième siècle, surtout depuis la croisade ; à cette époque on s’habitua è appeler Albigeois tous les adversaires des croisés : Cathares , Vaudois , catholiques ; on le fit , parce que sous le nom d* Albigeois on comprenait une grande partie de la France méridionale2. Plus tard ce nom fut réservé aux seuls Cathares, que parfois on se bornait aussi h appeler les hérétiques toulousains ou provençaux.
8° Un nom particulier se trouve dans la Chronique de Lambert Petit , moine de Liège, à l’année 1210 (p. 37), Hœresis Abnoitarum. Jas (p. 31) croit que cela vient de Ebionitœ et que ce sont les Pasagiens ; mais ce qui est dit de cette hérésie prouve qu’il s’agit de Cathares. A moins que Abnoitœ ne soit une erreur de copiste , nous ignorons ce que pourrait signifier ce nom.
9° En Allemagne il y avait au treizième siècle un parti hérétique, appelé les Runcariens : Runcarii (addit. h Reinerius, chez Grelser, 27; manuscrit d'Yvonetus, à la Bibliothèque de Strasbourg , cod. C, 30) ; Rc«charii (ibid., cod. A, 178) ; Rungaru (ibid., cod. B, 174) ; Rüncari (Pe* trus de Pilichdorf, 31 S) ; Rünkeler (Berthold, 302). Ils paraissent avoir été des Cathares3; les Vaudois les réprouvaient : Waldcnses reprobant , imo
Doniface VIII (Bulacus, IV. i5), ce pape est appelé hérétique et Bouigare , et le roi «défenseur de la foj, destructeur des Boulgres « (Ducsnge, I, Soi).
1 Comp. Vaisselle III, note i3, p. 553 et suiv., et Jas, 69 cl suiv.
2 Dicù sunt A t. ni G K* ses , propter hoc , quia illam partent Provincia: , quee est versus Tolosam et Agennentern urbem, cire a ftuvium Albam, primo in Pmvincià infecerunt. $teph. de Bciiavillà , 90.
3 On sait très-peu sur Jes doctrines des Runcariens, et ce que l’on en sait est assez contradictoire. L’interpolateur de Reinerius dit, p. 3o, que Runcarii in magna parte concordant cum I’atsisis , mise quod dicunt ( scil Patrini) quod a cinguln deorsum non committatur mortale peccatum (MaL XV, 19); ...item quia notant menti ri ; ideo nunquam dant reclus responsiones,... utuntur œquivatentiis et aliis fallaciis... Unde magna cautela hahenda est in corum responsionibus. Suivant un traité des hérésies, manuscrit à la Bibliothèque de Strasbourg, cod B, 174, f° 47b, ils auraient
nauseant Runc aros (Petr. de Pilichdorf, /. c.). Quant à l’origine de ce nom , nous ne saurious en parler avec certitude. L’interpolateur allemand de Reinerius Sacchoni dit seulement : vocantur Runcarii a villa (p. 40). Comme la loi de Frédéric II contre les sectes (Mansi XXIII , 590) les appelle Roncaroli, Gretser en a conclu (p. 11) que le nom vient du boun; deRoncali près de Plaisance. Gieseler, au contraire, penche à croire (II, II, 597 , note f ) qu’il dérive de quelque village allemand nommé Runkti Jacques Grimm enfin, sur Berthold (p. 215), voudrait le ramener in la coutume de quelques hérétiques d’Allemagne de porter des poignards -, l’ ancien mot germanique Runco signifiait coutelas.