SUR L ORIGINE UES VAUD01S
enseigné une doctrine conforme k celle des protestants. Quand on se rappelle que Basnage est du nombre de ceux qui prétendent que le reproche de dualisme fait k des hérétiques quelconques du moyen âge n’est qu’une calomnie, et que c’est chez lui un parti pris de faire passer la plupart de ces hérétiques pour des chrétiens, précurseurs de la Réforme, on ne s’arrêtera pas k son opinion. Suivant Mosheim ( Institut . hist. ecclesiast,, 381), et suivant Schrœckh (XXIII, 333) , les hérétiques d’Orléans ont été des mystiques, non manichéens, assez semblables aux Frères du libre esprit; pour H. Schmid, au contraire (p. 413), ils ont été des mystiques manichéens. Cette diversité de jugements se comprend par le peu de renseignements que l’on possède sur le système de ces sectaires ; nous avons tâché de prouver par le rapprochement des faits comme par l’analogie des doctrines,
qu’ils ont été réellement des membres de la secte cathare.
Cathare s d'Arras , 1025. Pour Basnage (II, 1390), Mosheim (381), Schrœckh (XXIII, 348), ces hérétiques ont été des chrétiens évangéliques non manichéens. La remarque que nous venons de faire au sujet des hérétiques d’Orléans, s’applique aussi à ceux d’Arras , ainsi qu’à ceux de Monteforle, de Goslar, etc., qu’on a également voulu défendre contre l’accusation de dualisme. Il est inutile de nous y arrêter davantage.
sur l’origine des vaudois.
La plupart des auteurs qui se sont occupés de l’histoire des Vaudois , ont assigné à cette secte une origine antérieure k Pierre Waldo. Je ne puis pas admettre cette opinion, et voici pourquoi. Les raisons sur lesquelles on la fonde peuvent se réduire au nombre de trois : les traditions , les noms et les écrits des Vaudois.
1° On dit, d'après Reincrius (p. 1775), Pierre de Pilichdorf (dans la Bibl. PP., Col., XIII , 312), et d’autres, que de bonne heure les Vaudois ont prétendu que leur origine date des temps du pape Silvestre Ier; on va plus loin , et on assure qu’ils sont les successeurs directs des premières communautés chrétiennes établies soit dans les vallées du Piémont soit dans le midi de la France; ils auraient conservé ainsi la succession et la tradition apostoliques, au milieu de l’Église romaine, dans des siècles où celle-ci se détachait de plus en plus de la pureté de la doctrine primitive. C’est l’opiniou de Léger, d’Allix , de Beausobre , de Basnage , de la plupart des historiens anglais, et en dernier lieu de MM. Muston , Monastier et Hahn.
Il est vrai, on ne peut pas prouver cette opinion par des faits positifs, mai> à défaut de témoignages historiques on a recours à des hypothèses. On pose en principe la possibilité d’une opposition faite dès les premiers siècles par certaines communautés piémontaises aux abus qui commençaient à se gBssei dans l’Église , et on se hâte de conclure de la possibilité à la réalité Mais, je le demande, est-ce là un procédé que la critique historique puis» admettre? Suflit-il de dire, une chose a été possible, donc elle a été réelle? Je ne le pense pas. On cite, il est vrai, l’exemple de Claude de Tarin ; on va même jusqu’à en appeler à Agobard de Lyon ; on ne saurai; penser, dit M. Monaslier (t. I, p. 31 et suiv.), que Claude de Turin n’eêi pas laissé de nombreux partisans, appartenant aux Vaudois du Piémont - a l’évêque Agobard , vivant au neuvième siècle , le même auteur rattache Pierre Waldo, vivant trois siècles plus tard. Mais ni Claude ni Agobarti 1 ne se sont séparés de l’Église; le nom de ce dernier surtout est invoqué d’une manière tout à fait gratuite; si l’on ne saurait nier l’énergie et 1a véhémence avec lesquelles Claude de Turin a attaqué certains abus , on or sait rien d’une opposition pareille qu’aurait faite Agobard. Ou veut-ot parler de son opinion sur le culte des images ? Mais cette opinion était as neuvième siècle celle du clergé franc tout entier, elle n’était pas circonscrit* au diocèse de Lyon , on ne voit donc pas pourquoi elle aurait pu devenir, dans cette seule localité , un point d’attache pour une opposition beancoup plus énergique et plus complète , qui a éclaté dans cette Tille tro* siècles plus tard. La connexion entre les Vaudois du douzième siècle et les évêques Claude et Agobard est une pure supposition ; il n’y a pas le moindre fait historique qui pût prouver l’existence de partisans que ces prélats eussent laissés soit dans le Piémont soit à Lyon. La tradition des Vaudoè. qu’ils remontent jusqu’aux temps de Silvestre, ne peut pas être alléguée il n’en est pas fait mention avant le treizième siècle ; elle ne doit sans donw son origine qu’à la polémique de l’Église qui , reprochant aux Vaudois leur nouveauté, les engagea eux-mêmes b chercher leur point de départ dans des temps plus reculés; cela est d’autant plus probable, que presque toutes les sectes du moyen âge avaient oublié leur véritable origine. On invoque, il est vrai , un passage de la Nobla Leycson , mais à tort , car dans ce passage il est simplement dit que depuis Silvestre, les papes et les ecclésiastiques ea général ont perdu le pouvoir de pardonner les péchés (vers 409 et suiv.);
Tuit li papa que foron de Silvestre entro en aquest,
E tuit li cardinal et tuit li vesque e tuit li aba,
Tuit aquisti ensemp non han tan de potesta,
Que ilh poisson perdonar un sol pecca mortal Solament Dio perdona, que autre non ho po far.
sur l'origine des vaudois.
2° Comme on n’a pas pu s’empêcher de sentir la faiblesse d’une hypothèse dénuée de toute espèce de fondement historique , on a cru trouver dans le nom des Vaudois un argument infaillible pour prouver leur antériorité à Pierre Waldo. Ce nom , dit-on , signifie habitants des vallées. M. Hahn surtout, dans le second volume de son Histoire des sectes du moyen âge , se donne beaucoup de peine pour démontrer que cette signification est la seule admissible. 11 se fonde d’abord sur des passages de deux auteurs de la fin du douzième siècle, d’Ébrard de Béthune et de Bernard de Fonlcaude; Ébrard (p. 177) dit que les Vaudois portent ce nom , eo quàd in valle lachrymarum maneant ; selon Bernard ils sont ainsi appelés a valle densà, eo quôd profundis et densis errorum tenebris involvantur (Contra Waldenses , chez Gretser, XII, 11 , 196). On pourrait ajouter encore le passage suivant, tiré d’un manuscrit du quatorzième siècle, appartenant à la Bibliothèque de Strasbourg : Waldenses dicuntur a valido mago, vel a valle , ut alii dicunt , quia in valle orti sunt. Mais ces passages prouvent-ils en elfet quelque chose ? Il me semble que non , car les deux premiers ne donnent que des étymologies arbitraires, l’uiie allégorique , l’autre polémique ; celui du manuscrit de Strasbourg est trop vague et date d’une époque trop éloignée de l’origine de la secte, pour qu’il soit permis d’en tirer une induction. M. Hahn invoque ensuite le témoignage de Léger, suivant lequel le canton de Vaud s’est appelé jadis comitatus Waldensis; je pourrais citer aussi une charte de l’année 1118, dans les Monumenta historiæ patriœ publiés ù Turin (t. I, p. 447), où le môme nom est donné au val d’Aoste. Mais le canton de Vaud qu’a-t-il de commun avec la secte des Vaudois? et que prouve la charte de 1118, si à cette époque la secte n’a pas encore existé? Deux remarques me paraîtront ici suffisantes : c’est d’abord que dans le temps de la première apparition publique de la secte, a la fin du douzième siècle, on n’a jamais dérivé son nom de Vaudois de vallées où elle aurait habité et d’où elle serait sortie; c’est ensuite que l’étymologie qui fait venir Vaudois de vallis ne peut pas se justifier. Si vallis était la racine, on aurait Yallenses ail lieu de Waldenses ; il est vrai que le Flamand Ebrard s’est servi du terme de Vallenses , mais il l'a fait arbitrairement, dans l’intérêt de son explication allégorique du nom. D’où viendrait, du reste, que les habitants de quelques vallées du Piémont eussent reçu de préférence ù d’autres le nom d’habitants de vallées? Dans l’ancien français Vaudois ne signifie jamais habitant d’une vallée; Vaudès (Nobla Leycson , vers 372) et Valdrès (Guillaume de Tudèle, vers 3502), dans la langue provençale, n’ont pas non plus ce sens. Si le nom devait être dérivé d’un mot latin ou français usité au moyen âge , je ne comprendrais pas comment, en 1192 , l’évêque de Toul eût. pu parler d’hérétiques
qui vocantur Wadoys (Mansi, XXU , 050), ni comment César d’Heisterbach eût pu signaler à Metz les progrès d’une hœresis Waldosiana (p. 379f Évidemment ces formes-là ne sont pas favorables à la dérivation du m*:»t Vaudois du mot latin vallis. Ou bien le nom serait-il d’origine italienne Mais alors ce serait Vallegiani au lieu de Yaldesi. (Comp. aussi les Recherches historiques } de M. Charvaz, sur la véritable origine des Vandois, Paris, 1830, in-8°, p. 130 et suiv.)
3° Un troisième argument qui doit être plus décisif encore, et sans leqad peut-être on n’eût pas songé à une étymologie insoutenable , est tiré des écrits des Vaudois et principalement de la Nobla Leyczon . On sait que plusieurs de ces documents portent des dates remontant jusqu’aux premières années du douzième siècle. Cependant il me parait hors de doun que le manuscrit le plus ancien, conservé à Genève, est d’une époque plus récente. J’ignore d’où viennent les dates de 1120, 1126, etc., mais po«r peu qu’on se soit occupé d’anciens manuscrits , on saura qu’on ne peut p* toujours se lier à de pareilles dates; elles proviennent très-souvent de suppositions postérieures. Cela me parait être le cas pour les écrits des Vaudois L’erreur provient évidemment d’un passage mal compris de la Nobla Leyeson. Dès les premiers vers, ce poème parle d’une période de 1100 ans; oa en a conclu, qu’il a été écrit vers l’an H 00. Voici le passage, vers 6 et suiv. :
Ben ha mil e cent anez compli entierament .
Que fo scripta l’ora car sen al derier temp ;
Poe deorian cubitar , car sen al rémanent.
On le voit, le pocte dit simplement que mille et cent ans sont accomplis depuis que fut écrite l’heure du dernier temps , c’est-à-dire de la fin do monde. L’époque où fut écrite cette heure, peut-elle se rapporter à b naissance de Jésus-Christ ? Il est vrai que selon Raynouard la date de Tan 1100 mérite toute confiance (II, p. 142); mais quoiqu’il m’en coûte île contredire une autorité aussi respectable que celle d’un des plus savants connaisseurs des langues romanes, je ne puis adopter celte opinion ; je crois devoir me ranger plutôt du côté de M. Gieseler, quand il admet (t. Il, p. 2, p. 561), que dans les vers susmentionnés, le poète ne compte pas depuis la naissance du Christ, mais depuis la rédaction de l’Apocalypse , où il est parlé du règne de mille ans et de la lin du monde (p. ex. chap. XX); ceb nous conduit , pour l’époque de la composition de la Nobla Leyczon , à h fin du douzième siècle. Et , en effet , ce poème ne me paraît pas avoir été écrit plus tôt ; il date évidemment d’une époque où la doctrine vaudoise ne s’était pas encore dégagée entièrement du dogme catholique , mais où b
sur l’origine des vaudois.
secte était déjà exposée a des persécutions ; cette époque , c’est la lin du douzième siècle. On sait que dans l’origine les Vaudois n’avaient aucunément l’intention de se détacher complètement de Rome ; cela est prouvé par leur démarche auprès d’Alexandre 111 au concile du Latran de 1179; or, dans la Nobla Leyczon il y a encore des traces de doctrines catholiques ; elle parle de la Sancta Maria , de la Nostra Dona ( passim ), elle enseigne (vers 420 et suiv.) que les pénitences, les jeûnes, les aumônes, les prières sont des moyens par lesquels « l’âme trouve son salut;» elle appartient donc aux premiers temps de la secte. En môme temps elle se prononce avec énergie contre les persécuteurs de ceux «qui voudraient montrer aux hommes du temps présent la voie de Jésus-Christ ; » « tant sont persécutés , dit-elle, qu’à peine le peuvent faire» (vers 359, 300). 11 en résulte qu’elle a été écrite à un temps où les Vaudois étaient déjà l’objet d’une persécution. Pour admettre qu’elle remonte jusqu’à l’an 1100, il faudrait pouvoir prouver par des faits historiques qu’à cette époque les Vaudois ont été persécutés ; or, cela est impossible , à moins qu’on ne veuille , contrairement à l’évidence, confondre les Vaudois avec les Cathares.
A l’argument basé sur les mille et cent ans, on en ajoutait un autre que l’on croyait plus péremptoire encore ; c’est la mention du nom de Vaudois dans la Nobla Leyczon. On faisait ce raisonnement : ce poème date de 1100, or il nomme les Vaudois, donc ceux-ci ont existé à la même époque. Rien de plus naturel que ce raisonnement , si les mille et cent ans n’admettaient pas, comme on vient de le voir, une tout autre explication. La mention du nom de Vaudois est à mon avis une preuve de plus en faveur de la rédaction plus récente du poème. Il y est dit (vers 368 et suiv.) :
Que si n’i a alcun bon que ame e lema Yeshu Xrist ,
Que non volka maudire nijurar ni mentir,
Ni avoutrar ni aucir ni penre de l'autruy,
Ni venjar se de li seo enemis ,
Ilh dion qu'es Vàudbs e degne de punir ,
E li troban cayson en meezonja e engan.
Je le répète , l’histoire ne sait rien d’une persécution des Vaudois avant la lin du douzième siècle; comment ce passage, et tout le poème qui le contient, pourraient-ils donc être antérieurs à cette époque? — Je dois mentionner ici une étymologie nouvelle du nom de Vaudois, imaginée par M. Monastier et basée sur le passage qui vient d’être cité. Selon lui (I, 84), Vaudois ne vient ni de Pierre Waldo ni de vallée; on voit, dit-il, par ces vers de la Nobla Leyczon que c’était originairement un terme de mépris ,
signifiant sorcier, et donné par les populations catholiques aux adversaires de l’Église pour les stigmatiser. M. Monastier a raison en disant que le non de Vaudois a été employé quelquefois pour désigner les gens accusés de sorcellerie; on s’en est servi même pour qualifier des crimes beaucoup plus honteux et plus réels que l’exercice de la magie. Mais il a tort en assurant qu'un nom donné d’abord à des criminels vrais ou imaginaires, ) été donné ensuite aussi aux hérétiques; c’est le contraire qui est vrai. nom des hérétiques vaudois , devenu pour le peuple catholique un objet de haine , fut employé par lui pour désigner des crimes détestables; les ternes de Cathares, de Ketzer en Allemagne, et de Bulgares (Bougres) en France, ont eu le même sort. Ce détournement du sens primitif du mot nous renvoie li une époque oii celui-ci était très-connu du peuple, et où la secte qi> le portait était généralement haïe et persécutée. Cette époque ne peut pas être celle de l’origine de l'Église vaudoise ; M. Monastier ignore sans dontque ce n’est pas avant le quinziéme siècle que les termes de Vaudois. r<i*doisie , Vauldoyerie paraissent avoir été employés comme synonymes sorcellerie et d’un autre crime abominable (voy. Ducange, VI, 725}. Tout ce que l’auteur de la Kobla Leyczon a voulu dire, c'est que le clergé commençait h qualifier de Vaudois toute personne qui censurait les désordres commis par beaucoup de clercs , et qui s’appliquait h mener une vie conforme h celle des apôtres. En donnant à quelqu’un le nom de Vaudois, os voulait lui imprimer un blâme , on le désignait comme hérétique , c’est ie cela que le poète a cru devoir se plaindre. Cette plainte est une nouvelle preuve que ce poète a écrit à une époque où les Vaudois croyaient encore pouvoir rester dans le sein de l'Église de Rome , c’est-à-dire vers la fia du douzième siècle. Quant aux autres anciens écrits des Vaudois , portant les dates de 1120, 1126, etc., ils sont destinés en général à développer la doctrine de la secte et à faire de la controverse contre le catholicisme ; on » rencontre sous ce rapport des traces trop évidentes d'un âge plus récent, pour qu’il soit possible de considérer lesdites années comme authentiquer (comp. Cieseler, II, II, 561).
A ces arguments en faveur de l’antiquité de la secte vaudoise, arguments dont je viens d’essayer la réfutation, on peut opposer enfin un fait historique , attesté par le témoignage positif de contemporains qui ont été en position de connaître la vérité , et dont les récits sont d’accord dans les principaux détails. Pourquoi leur refuser la créance quand on n'a à leur opposer que des hypothèses? Le Français maître Alain (p. 175), l’ Anglais Jean de Salisbury (dans ses !fug<e Curialium , chez Usserius, De christ Eccles. successions, p. 112), à la fin du douzième siècle, l’Italien Monéta (p. 402), l'intcrpolateur allemand de Reinerius (chez Gretser, p. 28), les
LES ARNOLDISTES, LES PASAOIENS . ETC. 293
Français Pierre de Vaux-Cernay Ip. 357) et Étienne de Belleville (p. 87), dans la première moitié du treizième siècle, sont unanimes pour déclarer que le fondateur de la secte a été Pierre Waldo ; je ne vois pas pourquoi je u’ admettrais pas cela comme un fait, aussi longtemps que les objections aux arguments invoqués par ceux qui sont d’une opinion contraire , n'auront pas été victorieusement réfutées , et cela , non pas par des suppositions, mais par des faits patents aussi clairs que ceux qui concernent Pierre Waldo et ses premiers disciples.