Le Midi
La seconde moitié du douzième siècle est aussi pour le midi de la France la période où la secte cathare fait les progrès les plus effrayants pour l’Église. On ne s’en étonnera pas quand on aura jeté un coup d’œil sur l’état des esprits dans ces contrées. Les hautes classes de la société étaient arrivées à un degré de civilisation unique alors dans l’Europe; la vie chevaleresque y fleurissait comme nulle part ailleurs, les nombreux et puissants seigneurs partageaient leurs jours entre les chances des combats, et les luttes plus frivoles de l’amour mondain ; poussés plutôt par un besoin irrésistible d’aventures extraordinaires que par une profonde ardeur religieuse, ils se croisaient fréquemment pour la Terre-Sainte, d’où ils rapportaient , au lieu d’émotions plus chrétiennes, une imagination nourrie des splendeurs orientales. L’amour et la vaillance étaient célébrés par des poètes enthousiastes; aux cours brillantes de Toulouse, de Provence, de Montpellier, seigneurs et dames écoutaient avec ravissement les chants et les récits des troubadours; dans tous les châteaux on était heureux de les recevoir ; les seigneurs eux-mêmes , les princes, les dames s'adonnaient a la poésie. Cela prouve
sans doute dans la société féodale de ces pays et de ces temps un haut degré de culture intellectuelle-, mais cela produisit aussi un esprit frivole, peu disposé à envisager sérieusement les choses de la vie-, l’imagination prédominait sur la raison, et si les besoins de la conscience religieuse réclamaient une satisfaction, on en appelait bien plutôt aux rêveries des hérétiques qu’aux enseignements positifs de l’Église. Celle-ci, en demandant une soumission qne les seigneurs croyaient incompatible avec l’honneur et la joyeuse liberté de la vie chevaleresque , voyait s’éloigner d’elle les hommes les plus puissants du pays; son autorité leur pesait comme un joug, et sans sympathies pour elle, ils opprimaient le clergé en toute circonstance, s’arrogeaient les droits et les revenus des couvents et des églises , et demeuraient indifférents aux dangers, qui menaçaient le catholicisme. D’ailleurs le clergé luimême était entrainé par cet esprit léger et mondain qui dominait chez les nobles; des évêques et des chanoines figurent parmi les troubadours ; loin d’opposer k ces mœurs frivoles un blâme sévère ou des exemples d’austérité chrétienne, la plupart des clercs recherchaient k l’envi l’amitié des grands, pour partager leurs plaisirs et jouir de leur protection.
Dans les villes régnaient des dispositions semblables. Après une lutte vive et longue pour s’affranchir de la domination féodale, les bourgeois finirent généralement, dès la fin du douzième siècle, par triompher de leurs anciens oppresseurs. Enrichies, les unes par leur commerce avec les ports de l’Orient, les autres par leur industrie, les villes étaient fières de leur aisance, et défendaient avec un succès croissant leurs libertés municipales. Les bourgeois imitaient les mœurs des nobles; ils rivalisaient avec eux de courtoisie et de bravoure ; ils étaient poètes comme eux , et devenaient chevaliers s’ils le voulaient; k Toulouse, ils se faisaient bâtir dans l’enceinte de la ville des ehàlcaux flanqués de tours. Jaloux de leur indépendance, ils n'étaient pas moins impa-
tients de la domination des prélats que de celle des seigneurs séculiers; ils partageaient les sentiments de ces derniers contre l’Église et ses prêtres.
De tout cela était résulté un esprit de liberté et de tolérance religieuses, dont nul autre pays de la chrétienté ne donnait alors l’exemple. Toutes les opinions pouvaient se manifester sans obstacle; l’indifTérence des seigneurs allait si loin, que fréquemment ils s’entouraient de juifs auxquels ils confiaient des emplois civils ou qu’ils recevaient en qualité de médecins dans leur intimité ; la Provence était même remplie de poètes et de philosophes juifs*. Ceux qui profitaient le plus de cette liberté de pensée, c’étaient les hérétiques. Les esprits plus sérieux, choqués de la frivolité des moeurs des laïques et des clercs , se sentaient attirés par les prédications des Cathares, qui annonçaient l’intention de ramener l’Église et la vie à une simplicité plus austère; tandis que les hommes du monde s’accociaient volontiers à une secte , qui leur permettait de vivre à leur gré, h la seule condition de se faire imposer les mains a l’heure de la mort. Ceux que ni Rome ni le dualisme cathare ne pouvaient satisfaire, adoptaient les principes plus évangéliques des Vaudois; celte secte s’était h peine formée h Lyon , vers H70, qu’elle se répandit avec une rapidité étonnante vers le Nord et vers le Sud ; en Provence elle trouva un grand nombre de partisans3. Très-souvent dès lors les adversaires confondirent les Vaudois de ces contrées avec les Cathares ; mais les deux sectes sont toujours restées distinctes l’une de l’autre ; elles se sont développées librement ïi côté de l’Église romaine, en conservant chacune ses doctrines spéciales ; si , pressées par le danger commun , elles s’unirent plus tard dans l’intérêt de la défense commune, elles le firent sans effacer leurs caractères distinctifs.
1 Vie jilditchen Dichter der Provence, dans Zuni , 459 et suiv.
- Voy. la note tO à 1a fin de l’ouvrage.
Au milieu de ces circonstances , la position des prêtres qui prenaient leur mission au sérieux , était singulièrement difficile. Peu respectés des laïques, ils n’étaient guère soutenus par la partie indifférente ou ignorante de leurs collègues ; leur influence était presque nulle 5 ils étaient aussi incapables d’empèclier les progrès des hérésies que de pacifier les barons, qui ne faisaient trêve b leurs querelles incessantes, que pour attaquer en commun les biens ecclesiastiques. Ce qui acheva d’affaiblir le clergé, ce sont les excès commis impunément par les troupes des routiers; ces bandits, livrés h eux-mêmes, pillaient et ravageaient surtout les riches provinces du Midi , où ils exerçaient leurs fureurs de préférence sur les gens et les propriétés de l’Église; ceux mêmes qui les combattaient, comme les Cottereaux de la confrérie du charpentier Durand du Puy, finissaient par suivre leur exemple, et faisaient disparaître toute sécurité pour ceux qui ne pouvaient ni se défendre par les armes, ni s’abriter derrière les remparts des villes ou des châteaux forts. Cet état des choses si favorable aux adversaires du catholicisme se perpétua jusqu’au commencement de la période suivante.
On a vu qu’en 1147 saint Bernard et le cardinal d’Ostie firent de vains efforts pour ramener h l’Église les Cathares du midi de la France. Grâce aux circonstances que nous venons de rappeler, la secte résista sans peine aux mesures prises pour l’extirper; elle put même s’occuper librement de sou organisation ecclésiastique. Dès le milieu du siècle , on trouve le Midi divisé en plusieurs évêchés, ceux de Toulouse , d’Alby, de Carcassonne , du val d’Aran dans le pays de Cominges1, et d’Agen2. Partout dans ces contrées dominait l'ancien dualisme absolu3; le système mitigé paraît avoir
1 Bouquet, XIV, 448.
2 Reiner., 1767; llaretici quoi Agennentes votant. Rohcrt, de Moule, 3il. — 3 Rcinerius , 1774.
essayé de s'y introduire à son tour, mais il n'y laissa guère de traces durables. Le peuple, qui adhérait aux Cathares, les appelait les Bonshommes; ils aimaient eux-mêmes h se donner ce nom ; leurs adversaires les traitaient avec mépris de Tisserands; quelques-uns, qui les confondaient avec les Pauliciens que les croisés avaient rencontrés dans la Grèce , leur appliquaient ce nom en le corrompant en Poblicans*.
Tandis que le clergé du pays, soit par négligence, soit par crainte de s’exposer aux rancunes des puissants protecteurs de la secte, demeurait plus ou moins inactif, les progrès des hérétiques de Toulouse inspirèrent de vives inquiétudes aux prélats des pays au nord de la Loire. Le concile réuni à Tours, en 1163, prescrivit aux évêques et aux prêtres une vigilance sévère; il leur ordonna d'empêcher par tous les moyens les populations de communiquer avec les prédicateurs de l’hérésie ; ceux-ci furent condamnés à être livrés au pouvoir temporel , pour être enfermés et privés de leurs biens 1 2. Deux années après , les prélats de la Provence tentèrent h leur tour de s'opposer à la secte; mais elle était trop puissante pour qu’ils eussent pu songer h une persécution ouverte. Tout ce qu’ils purent faire , ce fut d’appeler les chefs des Cathares â une discussion publique sur leurs dogmes. Girald , évêque d’Alby, convoqua à cet effet à Lombers plusieurs évêques des provinces voisines3. Ce château fort, à peu de distance d’Alby, était un des principaux centres de l’hérésie cathare dans ces contrées ; tous les ha-
1 Vey. la noie 6 à la fin de l’ouvrage.
2 Can. 4. Mansi , XXI, il 77.
3 Roger de Qoveden qui , p. 555 et suiv., donne un extrait des actes de celle conférence , la place en 1176. Celte date a passé aussi dans plu. sieurs collections des conciles. De là l’erreur de l’historien Schroeckh, qui, XXIX, 508 , 510, suppose deux réunions de Lombers, l’une en 1165, l’autre en 1176. Voy. sur la véritable époque, qui , d’après les actes complets publiés par Mansi, XXII, 157, est 1165, la note 1 du vol. III de D. Vaisselle, p. 535 et suiv.
bilauts eu étaient croyants de la secte; Sicard Cellerier, l'évéqoe cathare d’Alby, y résidait publiquement, ainsi qu’un autre ministre de la secte, nommé Olivier1. Sur l’invitation de Girald , Constance , sœur de Louis VII et épouse du comte Raimond V de Toulouse, Raymond Trencavel, vicomte d’Alby, de Béziers et de Carcassonne, Sicard , vicomte de Lautrec, et plusieurs autres nobles se rendirent b Lombers pour assister h la discussion , laquelle s’ouvrit en présence des principaux habitants de ce lieu et de la ville d’Alby2. Les Cathares appelés à la conférence se présentèrent sans crainte ; forts de leur influence sur le peuple, ils refusèrent de se prêter à un interrogatoire et demandèrent une discussion libre; on fut obligé de la leur accorder. Ce qui prouve et l’impuissance du clergé et la liberté d’opinion qui régnait dans le pays , c’est que les évêques durent consentir h ce que les arbitres du débat fussent choisis également dans les deux partis. L’évêque d’Alby, président de l’assemblée, l’ayant déclarée ouverte, l’évêque de Lodève , Gaucelin, un des arbitres catholiques, demanda aux Cathares s'ils recevaient l’Ancien Testament; ils répondirent que non. Contrairement h la convention , Gaucelin les somma ensuite d’exposer leur foi sur les autres articles de la doctrine; mais ils refusèrent de répondre à ses questions, aussi longtemps qu'on ne leur aurait pas accordé la discussion sur le premier point. Néanmoins l'évêque de Lodève contiuue 1 examen; ils consentent à donner des réponses sommaires à ses questions sur la sainte-cène , sur le mariage , sur la confession et les œuvres satisfactoires. Finalement, poussés h bout, ils disent, sans qu’on le leur demande, que les évêques et les prêtres qui n’ont pas les caractères voulus par saint Paul, sont des loups ravisseurs , des séducteurs , des hypocrites, ne recherchant que les honneurs du monde, les sa-
1 Bouquet , XIV, 448; Mansi , XXII , 157, ICO; (iuill. de Pod. Laur. . 669. — 2 Voy. les actes chez Mansi, XXII , 157 cl suiy.
luts dans les rues el les premières places aux festins des grands , portant des habits précieux et des bagues d’or ornées de pierreries , le tout contrairement aux intentions de Jésus- Christ ; le peuple , ajoutent-ils , ne peut pas être tenu à obéir à ces faux ministres. Pons d’Arsac, archevêque de Narbonne, Arnauld , évêque de Nîmes , Pierre , abbé de Cendrac , et, plusieurs autres prélats allèguent une foule d’arguments et d’autorités contre leurs assertions ; mais ils ne veulent être convaincus et jugés que par le Nouveau Testament. Oii se conforme à cette demande, en leur opposant des passages des Évangiles et des Épîlres , et l’évêque Gaucelin prononce la sentence qui déclare hérétiques les doctrines exprimées par leurs réponses. Après la lecture de la sentence, le chef des Cathares, encouragé par la présence des nombreux croyants de la secte, déclare h son tour que l’évêque qui les condamne est plus hérétique qu’eux-mêmes ; qu’il est leur ennemi , et que par conséquent il faut se défier de son jugement; qu’ils ont refusé de rendre compte de leur foi , parce qu’ils ont vu qu’on ne cherchait qu’un moyen pour les perdre ; que d’ailleurs ils sont prêts à prouver par le Nouveau Testament que leurs ennemis, au lieu d’être de bons pasteurs, ne sont que des mercenaires. Indigné, l’évêque de Lodève s’écrie qu’il veut prouver leur hérésie devant la cour du pape, comme devant celle du roi de France ou du comte de Toulouse. Mais le Cathare, se tournant vers le peuple:
« Écoutez , ô bonnes gens , dit-il , la profession de foi que nous faisons par amour pour vous 1 ; nous croyons à un seul vrai Dieu , à son lils Jésus-Christ , à la communication du Saint-Esprit aux apôtres , à la résurrection , h la nécessité du
< l.o, évêques croyaient un instant que le Cathare qui faisait cette profession île foi propltr dileclionem et gratiam veslri , s'adressait à euxim'ines; mais l’un d'entre eux, s'apercevant de l'équivoque, s'écria : Vot non dicitis ipudd propter gratiam Domini dicatis, atque dicitii profiter gratiam popiili.
baptême et de l'Eucharistie , à la possibilité du salut pour Thomme et la femme quand même ils sont mariés. » Gaucelin lui ayant demandé s’il voulait jurer d’avoir toujours enseigné cela , il s’y refusa , par le motif que le serment est défendu par Jésus-Christ. Cette confession de foi des Cathares de Lombers est pleine de réticences; les doctrines qu elle exprime sont bien celles de la secte, mais ce n’en sont pas toutes. Sans doute ils croyaient h un Dieu vr3i, mais ils croyoient aussi ’a un Dieu faux et mauvais ; ils croyaient à une résurrection , mais ils se gardèrent d’ajouter que c’est celle des corps; ils avaient un baptême et une Eucharistie, mais différents de ceux de l’Église; ils ne niaient pas que les époux pussent être sauvés, mais ils y attachaient la condition de se faire recevoir dans la secte, ne fût-ce qu’au moment de la mort. La séance se termina par la déclaration faite successivement par tous les prélats et seigneurs présents , qu’ils approuvent la sentence d’hérésie prononcée par Eévêque de Lodève. Cette sentence du reste ne porta que sur les doctrines ; on n’osa rien décréter contre ceux qui les professaient. Les habitants de Lombers et d’Alby , comme la population de toute la province, demeurèrent fidèles aux Bonshommes , et le clergé ne fit qu’une expérience de plus de sa faiblesse contre une secte qui avait rencontré des sympathies si fortes et si générales, et que protégeait la plus grande liberté de pensée en matière religieuse. A la faveur de cette liberté, les Cathares purent tenir eux -mêmes, en 1167, deux ans après le synode de Lombers, un concile sur les affaires de leur Église. L’évêque Nicétas de Constantinople, que les progrès inquiétants du dualisme mitigé avaient appelé en Italie, vint aussi en France, dans l’intention de confirmer les Cathares dans la profession de leur doctrine primitive. Une réunion des évêques et des parfaits de la France fut convoquée pour Saint-Félix de Caraman, non loin de Toulouse; elle eut lieu en mai H67 ; on ne put compter le nombre des
frères qui s’y rendirent. Sicard Cellérier, l’évêque d’Alby, y représenta cette Église; les diocèses du val d’Aran , de Toulouse et de Carcassonne, momentanément sans évêques, y envoyèrent leurs conseils ; celui de Carcassonne était présidé par Bernard Catalan. L’évéque de la Lombardie , Marcus, et celui de l’Église française en Italie, Robert de Spéroue, vinrent également avec leurs ministres. Nicélas commença par rétablir pour les évêques qui avaient adopté l’ordre de Bulgarie , celui de Tragurium , en leur donnant de nouveau l’imposition des mains; beaucoup d’autres parfaits reçurent, suivant une coutume de la secte , une seconde fois le Consolamentum par lui. Après cela l'Église de Toulouse élut pour évêque Bernard Raimond ; celle de Carcassonne élut Guirald Mercier, et celle du val d’Aran Raimond de Casalis ; ils furent tous les trois institués par Nicélas. Les Églises de Toulouse et de Carcassonne avaient eu quelques contestations sur les limites des deux diocèses ; on demanda a l’évêque de Constantinople comment les Églises de l’Orient mainteuaient la paix entre elles, et quelles avaient été les coutumes des Églises primitives ; il leur expliqua ces coutumes , en disant que de même que les sept Églises chrétiennes primitives de l’Asie avaient été séparées les unes des autres par des limites que chacune respectait , les Églises cathares de la Grèce, de la Macédoine, de la Bulgarie et de la Dalmatie sont séparées de manière que nulle ne puisse agir contre les intérêts de l'autre ; c’est par ce moyen , dit-il , qu’elles conservent entre elles le lien de la paix. Le concile décida de suivre ce conseil ; on nomma des arbitres chargés de Axer les limites des diocèses de Toulouse et de Carcassonne. On convint d’adopter comme ligne de démarcation entre les deux diocèses , celle qui, partant de Saint-Pons, passant près de Cabarède, de Hautpoul , de Saissac , des châteaux de Verdun , de Montréal eide Fanjaux,el remoutanl le graud Lers jusqu'à sa source, séparait le comté de Toulouse des comtés de Carcassonne et
de Rasez. L'acte de délimitation fut signé pour l’Eglise de Toulouse par les parfaits Bernard Guillaume, Guillaume Gardas, Ermengaud de Forest, Raimond de Baymiac, Guillabert de Bonvillars, Bernard -Guillaume Contor, Bernard- Guillaume de Bonneville et Bertrand d’Avignon-, et pour l’Église de Carcassonne, par l’évêque Guirald Mercier, Bertrand Catalan , Grégoire et Pierre Calidas-Manus , Raimond Pons , Bertrand de Molino , Martin de IpsarSala et Raimond Guibert. Chacune des deux Églises déposa un exemplaire de l’acte dans ses archives1.
Rien ne troubla les délibérations de ce concile hérétique; ni les évéques ni les princes , qui avaient approuvé la sentence de Lombers, ne furent assez forts pour disperser l’assemblée de Caraman , tenue en plein jour et en pleine sécurité. D'ailleurs la plupart des seigneurs du pays seraient accourus k la défense des Bonshommes ou leur auraient ouvert un asile dans leurs châteaux forts2. Le vicomte Raymond Trencavel , qui avait donné son adhésion à l'anathème prononcé par le synode de Lombers, fut tué par le peuple de Béziers dans l'église de la Madeleine; l’évêque, maltraité, n’échappa qu’avec peine h la mort3. Des haines personnelles furent la principale cause de ce meurtre; cependant on peut supposer avec un ancien historien que les antipathies religieuses n’y ont pas été étrangères. Partout dans le pays les prêtres étaient méprisés , tandis que les Bonshommes étaient l’objet de la vénération générale; on écoutait leurs prédications avec enthousiasme, et quand un prêtre prenait la parole , on disait : que nous veut cet homme? Les églises abondonnées tombaient en ruines; les terres ecclé-
* Le document se trouve chez Bosse , 483, chez Sandius , 390, et chez Bouquet, XIV, 418.
* Castra habent quamplurima advcrsüs catholicoi communita. Chro~ nol. Bob. Altissiod., 249.
3 Bessc, 124; Bouges, fr 83 ; iulia , 59 et suiv.
siastiques demeuraient incultes; on refusait aux prêtres les services matériels qu’ils exigeaient, et on n’avait nul souci des services spirituels qu’ils venaient offrir1. A Toulouse, les riches comme les gens du peuple étaient dévoués à la secte; Pierre Morand, un des personnages les plus notables de la ville, était le principal protecteur de l’hérésie; c'est dans sa maison , qui avec ses tours ressemblait h un château fort, que se tenaient les réunions religieuses; le peuple, dans son admiration , lui donnait h lui-même le nom de Jean l’Évangéliste. En 1177, le comte de Toulouse, Raimond V, résolut de prendre la défense de l'Église menacée. En guerre avec ses voisins, il espérait de s’assurer un triomphe plus facile en intéressant à sa cause le pouvoir ecclésiastique, c’est-à-dire en se déclarant lui-même prêt à combattre l’hérésie. Il avait adhéré d’abord au pape impérial Calixte; mais l’empereur ayant fait la paix avec Alexandre III, Raimond s’empressa à son tour de reconnaître ce pontife si redoutable à ses adversaires. C’est alors qu’il s’adressa au chapitre général de l’ordre de Cîteaux, pour implorer son assistance spirituelle contre les hérétiques ; son propre pouvoir, dit-il dans sa lettre , est insuffisant contre un mal aussi profondément enraciné. Il paraît qu’en même temps il invoqua le secours des rois d’Angleterre et de France2; il pria les moines de Cîteaux d'appuyer sa cause auprès de ce dernier, et se déclara prêt à lui ouvrir ses châteaux et ses villes et à lui livrer les hérétiques3. Sa demande fut écoulée; les deux rois décidèrent de se rendre en personne dans le Midi pour en extirper l’hérésie par la force; cependant avant d’exécuter ce dessein , il leur parut plus utile de faire tenter par des voies moins violentes la conversion des Cathares4. Sur leur con-
1 Lettre de Raymond, dans Chron Gervasii Cantuar., 1441 ; Lettre de llenri de Glairvaux , chez Roger de Hoved., 578.
2 Vaisselle III, 47. — 3 Yoy. sa lettre, Chron. Gervasii Ganluar. , 144t.
— 4 Roger de Iloved., 573.
seil , le pape chargea le cardinal Pierre de Saiut-Chrysogone d’étre son légat dans le pays de Toulouse1. Pierre s'y rendit, en 1178, accompagné de plusieurs prélats français et anglais, dont les principaux furent les archevêques Guarin de Bourges et Pons de Narbonne, Jean de Belmeis, alors évêque de Poitiers, Henri, abbé de Clairvaux , et Réginald , évêque deBath; une foule de religieux vint à leur suite; leur mission à tous était de prêcher contre l’hérésie et de la réfuter dans des disputes publiques. Le comte de Toulouse, le vicomte Raimond de Turenne, Raimond de Castelnau et d’autres barons reçurent l’ordre de leurs suzerains de prêter main forte au légal apostolique et à ses compagnons1.
Lorsque ceux-ci firent leur entrée à Toulouse , au lieu de les recevoir avec les signes d’une humble soumission, les habitants se les montrèrent des doigts, en s'écriant : voici les vrais apostats , les hypocrites, les hérétiques! Leur indignation fut portée au comble, quand ils apprirent le pouvoir que la secte exerçait sur toutes les classes du peuple de Toulouse. «On ne nous avait dit, s’écrièrent-ils, que la moindre partie des abominations dont nous dûmes être les témoins en cette ville3.»
Aussi le légat jugea-l-il que les moyens de persuasion demeureraient inefficaces ; sans même en avoir essayé, il résolut de frapper le peuple par la terreur. Il ordonna à l’évêque et aux capitouls de dénoncer tous ceux qu'ils savaient être hérétiques; beaucoup furent ainsi dénoncés; parmi eux se trouva Pierre Morand. Homme riche et considéré, c’est lui qui fut destiné â servir d’exemple du châtiment. 11 est cité devant le légat; pendant quelque temps il reste ferme; mais condamné â perdre ses biens et â voir démolir ses maisons et ses tours, l’amour des richesses l'emporte chez lui sur l'attachement h ses croyances : il abjure et accepte les humi-
1 Lettre de Henri, Ibid., 578. — 2 Roger de Hoved., 573. — 3 Lettre de Henri , l. e., 578.
liations les plus outrageantes. On le dépouille de ses vêlements; on le conduit au portail de l'église de Saint-Saturnin ; depuis là jusqu’aux pieds du légat, placé sur les degrés de l’autel, il est frappé de verges; cet office de bourreau est rempli alternativement par l’évêque Gaucelin de Toulouse et par l’abbé de Saint-Saturnin; il fallut sans doute beaucoup de fanatisme pour que les exécuteurs ne se sentissent pas plus humiliés que leur victime. Arrivé près du cardinal , il abjure de nouveau et déclare qu’il livre à l’anathème tous ses anciens frères; c'est alors qu’est prononcée sa réconciliation, à condition pour lui de quitter sa patrie après quarante jours ; chaque jour jusqu'à son départ, il sera conduit par les rues, nu jusqu’à la ceinture, et battu de verges; après cette pénitence, il se rendra à Jérusalem , d’où il ne reviendra qu'après s’y être consacré pendant trois ans au service des pauvres; lors de son retour, ses propriétés lui seront rendues, sauf ses tours qui seront rasées «en mémoire de sa méchanceté hérétique;» il paiera en outre 500 livres d’argent au comte de Toulouse. Intimidés par la dureté inique de cette sentence, prononcée contre un homme qui avait abjuré, beaucoup de croyants demandèrent à rentrer dans l’Église ; le légat leur accorda leur grâce ; la terreur produite par le châtiment de Morand lui suffisait1. Morand accomplit sa pénitence; il revint à Toulouse et rentra dans la possession de ses biens; pour lui faire oublier ses humiliations ecclésiastiques , les habitants l’élurent trois fois capitoul , en 1183 , en 1184 et en 1192* ; l’hérésie d’ailleurs et l’aversion pour le despotisme spirituel demeurèrent héréditaires dans sa famille; en 1234, un vieillard, Morand, fut condamné comme parfait; en 1235 et en 1237, Aldric Morand, capitoul, fut excommunié pour s’être opposé aux inquisiteurs*.
Après le procès de Pierre Morand , le légal fit citer l’évêque
1 Roger de lloved., 573; lettre de lleori, ib., 579. - 2 Biographie toulousaine, II , 33. — -7 Porcin . Il , 200, 201.
cathare de Toulouse, Bernard Raimond, et celui du val d’Aran. Raimond de Casalis, que le concile de Saint-Félix de Caraman avait nommé h ce diocèse, était mort sans doute peu après*, il avait été remplacé par Raimond de Baymiac, un des signataires pour l’Église de Toulouse de l'acte de délimitation entre ce diocèse et celui de Carcassonne1. Les deux évêques promirent de paraître devant le légat, sous la condition d’une pleine sécurité pour leur voyage h Toulouse et pour leur retour. Malgré la terreur momentanée qu’ils avaient répandue, les prélats catholiques n'eurent pas assez de pouvoir pour refuser aux hérétiques cette liberté ; après leur avoir donné un sauf-conduit, ils eurent encore assez de bonne foi pour le respecter. Bernard Raimond et Raimond de Baymiac vinrent 'a Toulouse; de tous les points du pays des membres et des croyants de la secte se rendirent également dans cette ville, sans doute pour veiller sur le sort de leurs ministres2. Ceux-ci se présentèrent devant le clergé et les seigneurs assemblés dans l’église de Saint-Étienne; plus de trois cents clercs et nobles et une foule innombrable de peuple s'étaient réunis pour assister à l’entrevue des évêques orthodoxes avec les évêques hérétiques ; ces derniers lurent une profession de foi , en termes équivoques, comme celle qui avait été faite à la conférence de Lombers. Examinés, ils répondirent a toutes les questions d’une manière tellement circonspecte , qu’on douta un instant de leur hérésie. Une seconde réunion eut lieu dans l’église de Saint-Jacques; leurs réponses eurent de nouveau l’air d’être satisfaisantes ; plusieurs des seigneurs présents s’écrièrent alors qu’ils mentaient, car, dirent-ils, vous croyez h deux dieux, vous condamnez le mariage, vous niez la transsubstantion. Sommés de jurer s’ils rejettent ces héré-
1 Roger de Hoved., 575.
2 Hœretici quos Agennenses vacant. . convenerunt circa Tolosam. Rob. de Monte, ad ann. 1178; 521.
sies, iis le refusent, eu alléguant comme toujours que le serment est défendu par Jésus-Christ; ils refusent en même temps de revenir h l’Eglise de Rome. Le légat les condamne comme hérétiques , et les excommunie avec toutes les solennités usitées ; le comte de Toulouse et les autres barons jurent de ne jamais les secourir; mais les secrètes sympathies du peuple et de beaucoup de nobles, plus encore que le sauf-conduit qu'on leur avait accordé, les préservent de toute violence; personne dans toute la ville n’ose mettre la main sur eux; ils parlent aussi librement qu’ils étaient venus. Tout ce que le légat put faire, ce fut de publier une épitre adressée à tous les fidèles pour les exhorter à considérer Bernard Raimond et Raimond de Baymiac comme hérétiques, à les éviter comme étant excommuniés, et h les chasser de tous les lieux où ils pourraient se présenter*. L’abbé de Clairvaux publia un écrit semblable, destiné surtout à enflammer le zèle des princes catholiques : «Voyez, leur dit-il en terminant, quelle grande porte vous est ouverte en ces contrées pour venger les injures faites h Jésus- Christ*. »
N’espérant plus beaucoup de succès h Toulouse, le légat envoya l’abbé Henri de Clairvaux et l’évêque de Bath dans le diocèse d’Alby ; le vicomte de Turenne et Raimond de Castelnau les accompagnèrent avec leurs gens pour leur prêter main forte. Roger II, vicomte de Béziers, favorisait alors les Cathares ; comme il était en guerre avec le comte de Toulouse , qui venait de se déclarer leur persécuteur, il leur accorda par politique une protection h laquelle le disposaient dejh ses sympathies pour eux 3. Il a fait , il est vrai , des libéralités à différentes églises4, mais beaucoup d’autres actes de sa vie, ainsi que les sentiments que lui et son épouse inspirèrent a leur fils, prouvent qu’il était, avec sa famille, plus
1 Roger de Hoved., 574 et suiv. S !.. c., 577 et suiv. — 3 C.oinp. Julia , 81. — ■* Vaisselle III , 49.
attaché aux Bonshommes qu'au clergé catholique. En 1178 il tenait en captivité l’évêque Gérard d’Alby. L’abbé de Clairvaux et l’évêque de Bath eurent la mission de le sommer de rendre le prélat h la liberté et de chasser les hérétiques de ses domaines. A leur arrivée, Roger se retira dans des montagnes que ses ennemis jugèrent inaccessibles. Ils ne parvinrent que jusqu’à Castres; là demeurait, entourée de nombreux chevaliers, l’épouse du vicomte, Adélaïde, fille de Raimond de Toulouse , célébrée par les troubadours pour sa beauté et pour ses grâces; l’abbé de Clairvaux, qui passait pour un homme d’une grande éloquence *, fit de vains efforts pour engager Adélaïde et ses barons à renoncer à la défense de l’hérésie ; il dut se convaincre que tous les habitants du château étaient dévoués aux Bonshommes; les ayant réunis, il déclara devant eux que leur vicomte était un hérétique et un traître, et le déûa au nom de Jésus-Christ de la part du pape; mais nul ne s’émut de cette menace, et les prélats durent s’en retourner , irrités de l’opiniâtre ténacité des partisans de la secte2. Le légat lui-même et tous les membres de la commission ecclésiastique envoyée dans le pays de Toulouse, le quittèrent de nouveau , sans avoir obtenu un résultat décisif3; la terreur qu’ils avaient inspirée aux populations par les pénitences infligées à Pierre Morand , ne tarda pas à faire place à une irritation profonde4, et ils étaient à peine partis, que les hérétiques trouvèrent plus de fauteurs encore qu'auparavanl. Le comte de Toulouse lui-même devint suspect de les favoriser; Bernard Atton, vicomte de Nîmes, Loup, sire de Rabat, Roger de Tarragone furent comptés parmi leurs principaux défenseurs5. De plus en plus effrayés des progrès publics de la secte, plusieurs des prélats du Midi, les archevêques Pons de Narbonne , Raimond d'Arles, Ber-
1 C’est un homme linguœ disertce. Chronol. Rob. Allissiod., 250.
* Lettre de Henri , chez Roger de Uoved., 5S0. — 3 Robert, de Monte, 32t. . — * Vaisselle , III , 127. — 5 L. c., III , Preuves, n° 3t , p. 148.
nardd’Aix et quelques-uns de leurs suffragants, se rendirent au concile qu'en H 79 Alexandre III avait convoqué b Rome1. C’est sur leurs instances sans doute que cette assemblée, la troisième tenue au Latran, rendit un édit sévère contre les Cathares « de la Gascogne , de l’Albigeois et du Toulousain. » Il fut défendu , sous peine d’excommunication , de les recevoir, de les loger, de traiter avec eux; la sépulture ecclésiastique lut refusée b ceux qui mourraient sans avoir fait pénitence de ces crimes ; les princes furent exhortés b attaquer les hérétiques et leurs fauteurs par les armes, b s’emparer de leurs biens, et b les réduire eux-mêmes en servitude ; ceux qui obéiront b ces ordres seront placés sous la protection spéciale de l’Église; s’ils out b supporter une pénitence pour avoir défendu les hérétiques , ils obtiendront une rémission de deux années, dès qu’ils prendront les armes contre eux2. De retour dans son diocèse, l’archevêque Pons de Narbonne communiqua ce décret b ses suffragants et b tout le clergé du pays , et leur ordonna de l’exécuter dans toute sa rigueur ; il excommunia en même temps, comme fauteurs des Cathares , le comte de Toulouse , les vicomtes de Béziers et de Nimes et plusieurs autres nobles, ainsi que les routiers et les Cottereaux que le concile du Latran avait mis sur la même ligne que les hérétiques3.
Il parait que les mesures prescrites par le concile enflammèrent aussi l’ardeur de Philippe-Auguste. A peine âgé de quinze ans, ce roi donna des édits sévères contre les Poblicans; au dire de son biographe poétique, «il ne permit pas de vivre b une seule personne qui contredit les lois de l’Église, qui s’écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou qui niât les sacrements;» Guillaume ajoute que beaucoup d’hérétiques furent brûlés en vertu de ces ordon-
' Mansi, XXII, SM.
2 Can. 27. Mansi, XXII, 2X1 cl *niv.
3 Vaisselle , III , Prcorcs, n“ SI, p. 148.
nances1. Le pape Alexandre III , auquel les évêques du Midi présents au concile avaient fait un effrayant tableau de la hardiesse et de la puissance croissante de la secte2, résolut d'envoyer de nouveau dans les provinces hérétiques un légat spécial , pour imprimer plus de vigueur à l’exécution de son décret. Il chargea de cette mission l’ancien abbé de Clairvaux, Henri, qui, deux années auparavant, avait accompagné le légat Pierre de Saint-Chrysogone , et qui venait d’être nommé, au concile du Latran, évêque-cardinal d’Albano. Henri joignait à la connaissance du pays un profond ressentiment contre les populations qui , en 1178, avaient résisté h son éloquence et h ses menaces. Pour mieux assurer le succès de son entreprise, il prêcha une croisade contre les hérétiques Albigeois3; il fut le premier en France qui se servit de ce moyen pour exciter les passions des catholiques, et pour les armer, au nom de la croix, contre ceux qui suivaient un autre culte4. Dès 1180, il exerça, suivi des troupes qu’il avait rassemblées , sa légation dans les provinces appelées plus tard le Bas-Languedoc; au printemps de 1181 il arriva dans les terres du vicomte Roger de Béziers5. Plusieurs des principaux chefs hérétiques, notamment les évêques Raimond de Baymiac, du val d’Aran , et Bernard Raimond , de Toulouse, se réfugièrent h Lavaur, un des châteaux
1 Gaill. Brito, Pbilippeis, lib I, v. 407 et suiv., p. 127; Chron. de S. Denis ; chez Bouqaet , XVII , 351.
2 in Gasconià , Âlbigesio, et partibus Tolosanis, et aiiis locis, ita hœreticorum quos alii Catharos, alii Patrinos, alii Publicanos, alii aliis nominibus vocanl , invaluit damnata perversitas , ut jam non in occulta , sicut aliqui . nequitiam suam exerceant , sed suum errorem publiée manifestent , et ad suum consensum simplices attrahant et infirmos. Can. 27. Ma nsi, XXII, 232.
3 C’est la première fois qa’on désigne par ce notn les Cathares du midi de la France. Chron. Gaofredi , 448.
♦ Chronol. Rob. Altissiod., 250; Chron. Guill. de Nangiaco , 740.
* Chron. Gaufredi , 448; Vaisselle , III, 57.
les plus loris de Roger II*. Il était défendu par l’épouse du vicomte , Adélaïde de Toulouse ; ne pouvant le tenir contre l’armée catholique, elle le livra au légat; Raimond de Verneuil, un hérétique , fut tué; Bernard Raimond et Raimond de Baymiac, examinés par le cardinal d’Albano, par Gérald, archevêque d’Auch, et par Gérald, évêque de Cahors, qui se trouvaient à la suite de l’armée, avouèrent qu’ils avaient enseigné les hérésies cathares; la crainte de la mort sans doute les engagea a se convertir; on ignore quelles pénitences leur furent imposées, on sait seulement que leur abjuration fut récompensée par des prébendes qu’ils obtinrent à Toulouse, l’un dans le chapitre de la cathédrale, l’autre dans celui de Saint-Saturnin. La reddition de Lavaur détermina Roger a demander la paix; pour l’obtenir, il consentit h abjurer l’hérésie ; plusieurs de ses chevaliers suivirent cet exemple2. Il ne faut pas attribuer cet acte h une conviction profonde de la vérité catholique: Roger traita avec ses ennemis, parce qu’il était épuisé par des guerres continuelles, et qu’il avait pitié sans doute de son pays ruiné et dévasté. Cette première croisade contre les hérétiques du Midi , quoique plus courte que la suivante, ne parait pas avoir été moins acharnée ; lorsque Étienne , abbé de Sainte-Géneviève, que Philippe-Auguste avait envoyé auprès du légat3, parcourut avec celui-ci la province , il fut saisi de douleur h la vue des campagnes désertes, des villes détruites par les flammes, des ruines qui partout couvraient le sol;' de tous les côtés, écrivit-il a un ami, j’ai rencontré la terrible image de la mort4. Quaut h l’hérésie, le seul résultat de cette guerre im-
1 Guill. de Pod. Laur. , 667 ; Guill. de Tudéle , IIO.
?Chron. Gaufredi , 448; Guill. de Pod. Laur., 667.
3 Pour une mission secréte, dont la cause est inconnue. Depuis 1191, Étienne est évêque de Tournay.
* Ep. 90, 4 Raimond , prieur de Sainte-Géneviéve. Bibl. PP.. Col., XII , II , 509 ; Ep. 93 , à Jean de Belmeis , archevêque de .Narbonne ; ib,,
pie fut la défection de deux lâches; le vicomte, malgré son abjuration , conserva dans son cœur rattachement h la secte ; il le prouva en ne prenant aucune mesure pour l’expulsion des Bonshommes, auxquels la populaliou du pays, malgré les ravages exercés par la croisade, demeura plus fidèle que jamais1. Toutes les tentatives faites par l’Église contre la liberté de pensée qui régnait dans le Midi , restèrent sans effet; le décret du concile de Vérone, de 1184, ne trouva pas encore d’exécuteurs en France; peu d’années après l’expédition armée du légat Henri, le clergé fut même de nouveau réduit à accorder aux hérétiques les honneurs de discussions publiques, jugées par des laïques choisis parmi les deux partis; une de ces discussions, fort remarquable, eut lieu, vers 1190, dans la métropole de Narbonne, entre des Vaudois et l’abbé Bernard de Fontcaude2. Les évêques du pays, stimulés tant de fois par le pape et ses légats, étaient tout disposés à sévir ; mais la résistance des seigneurs et du peuple les condamnait k l’inaction. Lors de la mort du vicomte de Béziers, l’évêque de celte ville, Geoffroi, jugea le moment venu de se faire assurer un plus grand pouvoir contre les hérétiques ; il profita en même temps de l’occasion pour essayer de reprendre sur le gouvernement civil de la province une influence k laquelle le prince et les bourgeois s’étaient soustraits depuis longtemps. Le 4 août H 91 il se fit promettre par Bertrand de Saissac, tuteur du jeune Raimond Roger, de ne rien « disposer » dans la ville et dans le diocèse sans le consentement et le conseil de l’évêque, de protéger les propriétés et les gens de l’Église, et surtout de n’avoir aucun commerce ni avec les Vaudois ni avec les hérétiques .
* Après avoir dit que te légat combattit les hérétiques, Robert d'Auxerre ajoute , p. 250 : Verùm id frustra ; nam ut sut compotes facti sunt , se in erroris pristini volutabro revolverunt.
2 Bern. Fontis-Calidi, Adv Waldenscs ; chez (Jrelser, opp , XII, II, 196 et suiv.
mais de laisser à l’évêque le libre pouvoir de les expulser1. On ignore si Geoffroi a pu exercer ce pouvoir; au moins ne put-il empêcher le jeune vicomte de devenir dans la suite un des plus chauds protecteurs de la secte et un des défenseurs les plus intrépides de l’indépendance religieuse et nationale de son pays. Un synode tenu en 119o, à Montpellier, par maître Michel, légat du pape, renouvela l’injonction aux prélats du Midi d’exécuter contre les Cathares les mesures prescrites par le concile du Lalran de H 79* ; mais cette recommandation n’eut pas plus d'effet que toutes celles qui l’avaient précédée, on n’entreprit rien de décisif jusqu’à l’avénement d’innocent III.