Le Midi
1° Jusqu'à la fin de la croisade, en 1229.
A la fin du douzième siècle l’état social et politique du midi de la France était encore le même qu’b l’époque où l'Église cathare, sortant de son mystère, s’clait publiquement organisée dans ces contrées. Le pays était divisé entre plusieurs seigneurs puissants, dont les guerres fréquentes entretenaient un état de trouble continuel ; les ravages exercés impunément par les bandes des routiers et des Cotteraux portaient ce désordre à son comble. Dans les villes, la prospérité croissante des habitants avait développé de plus en plus leur esprit de liberté -, forts de leurs institutions municipales, ils étaient décidés b défendre leur indépendance contre quiconque oserait y porter atteinte. Aux cours des princes , dans les châteaux des nobles , aussi bien que dans les villes , la politesse extérieure des mœurs était arrivée b un point qui remplissait d’orgueil les méridionaux , tandis que les barons plus rudes et plus pauvres du Nord ne jetaient que des regards d’envie sur la vie joyeuse et poétique des chevaliers et sur l’opulence des bourgeois de la Provence. Celte civilisation plus avancée du Midi, jointe b la longue
habitude de liberté civile et politique , avait donné naissance à cet esprit de tolérance religieuse qui déjà dans la période précédente avait favorisé à un si haut degré la propagation de doctrines contraires à celles de Rome. Cet esprit avait fini par prédominer au point que non-seulement l’Église cathare existait presque librement à côté de l’Église catholique , mais que les Vaudois avaient pu organiser à leur tour des communautés florissantes ; il y avait des familles nobles, comme celle de Foix, où se rencontraient des membres des deux sectes. A cette époque cependant les Vaudois étaient encore moins nombreux que les Cathares au milieu des populations mobiles du midi de la France; ils n’attiraient que les hommes qui à l’ardeur du sentiment religieux alliaient une vive intelligence de la religion chrétienne ; autour des Bonshommes au contraire se groupaient tous ceux dont l’unique désir était celui de l’indépendance spirituelle, ou qui, tout en cherchant une satisfaction aux besoins de la conscience et de l’àme, n’avaient pas l’esprit assez éclairé pour distinguer l’erreur de la vérité; les uns, par simple opposition au clergé catholique, les autres, par illusion, suivaient les doctrines peu évangéliques et encore à moitié païennes du catharisme.
Pour combattre ces doctrines avec succès, et pour exercer en général une influence salutaire sur l’état des esprits dans le Midi , il aurait fallu que le clergé de ces contrées inspirât un respect et une confiance dont malheureusement la plupart de ses membres n’étaient plus dignes. La vie frivole et mondaine des laïques avait trouvé des imitateurs dans les ministres de l’Église; les mœurs sévères avaient disparu, la discipline avait fait place à un relâchement profond et général, le désordre dépassait toutes les bornes. Le pape ainsi que les synodes provinciaux ne cessaient de se plaindre de celte décadence; mais leurs plaintes restaient sans effet. Les prêtres et les moines ne prouvaient ni par leur extérieur ni
par leurs œuvres, qu’ils avaient le sentiment de la gravité de leur ministère1 ; les uns ne songeaient qu’à acquérir bénéfices sur bénéfices2, tandis que les religieux possédaient des biens
contrairement a leurs règles, et ne s’occupaient que de
les augmenter3. Beaucoup d’entre eux portaient des habits d’étoffes précieuses et de couleurs éclatantes4 ; au lieu de demeurer dans leurs couvents ou au milieu de leurs troupeaux, ils séjournaient aux cours des princes, ils remplissaient les fonctions lucratives de chapelains ou de secrétaires , et, comptant sur leurs puissants protecteurs dont ils écoutaient les conversations hérétiques sans oser les contredire, ils refusaient l’obéissance à leurs supérieurs naturels5. Les seigneurs , qui s’étaient arrogé tout pouvoir sur les églises, donnaient les charges méprisées de curés à des clercs pauvres et ignorants6, et employaient à leur propre service les plus habiles et les plus instruits parmi les prêtres. Les évêques de leur côté n’avaient nul souci de la manière dont étaient remplies les fonctions pastorales; ils vendaient les bénéfices à qui pouvait les payer, sans s'informer si l’on avait les qualités morales que réclame le ministère évangélique ; « et ces mercenaires, comme dit un auteur contemporain, au lieu de paître les brebis, ne songeaient qu’à les tondre , et ce qui était pis encore, au lieu de les rendre meilleures, ils les séduisaient par leur mauvais exemple à tous les vices7. » L’anarchie en était venue au point que les veilles des
• Concile d’Avignon, 1209; can. 18. Mansi, XXII, 792.
2 Innocent III à l’archevêque d’Auch, 1198. Lib. I, ep. 82; Baluz., I, 44.
3 Inuocent III, l. c. Donc. d’Avignon, 1209, can. 15. Mansi, XXII,
A Ibid., cnn. 18, l. c.
5 Innocent III à l’archevêque d’Auch, 1198; lib. I, ep. 80 ; /. c.
6 Innocent III au même ; lib. I, ep. 79 ; l. c., 43.
7 Insulsis et ipsit suismetipsis clericis ecclesicis plerutnque tribuunt, non gratis, sed muneribus datis, qui se tnercenarios, ovium lanam tondendo ,
fêtes des saints, le peuple se livrait dans les églises à des danses qu’il accompagnait de chants profanes*. Toutes ces graves infractions à la discipline, toutes ces irrégularités demeuraient impunies ; ou si les tribunaux ecclésiastiques les punissaient, ils le faisaient mollement, sans sévérité3; ils n’étaient prodigues d’accusations et d’anathèmes que contre les hérétiques. Les plus grands scandales étaient donnés par les prélats eux-mêmes. Les évêques ne parcouraient leurs diocèses que pour lever des impôts arbitraires et pour opprimer le peuple3; beaucoup d’entre eux partaient pour la croisade en Palestine, sans songer aux dommages que devait causer leur absence , qui livrait les prêtres à eux-mêmes et au despotisme des seigneurs , et le peuple h toute l’influence des ennemis de l’Église. Au premier rang il faut citer l’archevêque Béranger de Narbonne, qui vendait effrontément les bénéfices et les dignités , et qui soldait une troupe de routiers pour rançonner le peuple; sa cupidité était égale h son goût pour les plaisirs bruyants; il entreprenait avec ses chanoines des chasses qui duraient des semaines entières4. On comprend d’après cela comment le clergé du midi de la France a dû finir par perdre toute considération , pourquoi il a dû être méprisé des princes et du peuple , pourquoi son influence morale a dû être entièrement anéantie. Partout le
non infirmitatibus compatiendo déclarant , quodque deterius est, male vivendo, quos deberent corrigere , pertrahuut ad scelera. Gaufredi Chron.,
1 In sanctorum vigiliis in ecclesiis historicœ ( Usez : histrionicœ ) saltationes obscœni motus seu choreœ fiant.. . dicuntur amatoria carmina vel cantilena ibidem. Conc. d’Avignon, 1209, can. 17. Mansi, XXII, 791.
- Ibid., can. 11 ; l. e., 789.
3 Pontifices insolitas exactiones per parochias exercentes diœceses causa vicliis et quœstûs circumeunt , ipsamque procurationem in quandam vertunt redemptionem. Gaufredi Chron , l c.
* Innocent III, en parlant de lui, dit ...Cujus Deus nummus est. 1200. Lib. III, ep. 24; Bréquigny, II, I, 28. Voy. aussi lib. VU, ep. 75; Bréquigny, II, II, 501 ; lib. X, ep 68; Baluz , II, 57.
culte public avait cessé; les églises demeuraient vides et tombaient en ruines ; personne ne se dérangeait de son chemin pour y entrer ni pour en saluer les ministres1. Les dîmes n’étaient plus payées aux prêtres2; en revanche les seigneurs levaient sur les églises et les couvents des impôts considérables3, et se faisaient payer les cens et les rentes qui auraient dû revenir aux établissements religieux4. Jamais baron ne songeait plus a destiner ses fils à la carrière ecclésiastique; une charge était-elle vacante, le patron la donnait h un de ses gens, pour être plus sûr d’être toujours obéi6. Jadis on avait dit : J’aimerais mieux être juif que de faire telle ou telle chose; maintenant on disait qu’on aimerait mieux être prêtre6. Pour n’étre pas reconnus , les prêtres cachaient leur tonsure et portaient des habits laïques7; mais s’ils pouvaient échapper aux regards et aux railleries des passants dans les rues, leur conduite n’échappait pas a la satire mordante des poètes, qui exerçaient alors une influence si remarquable sur les populations méridionales. Pons de la Garda se plaignit amèrement des gens d’Église qui pardonnaient tous les crimes pour de l’argent, tout en les commettant eux-mêmes8; Gaucelin Faidit, indigné des accusations d’hérésie que le clergé lançait h tous ceux qui lui reprochaient ses vices, rejeta cette accusation sur les prêtres eux-mêmes, dans une comédie satirique, intitulée V Hérésie des prêtres, et représentée aux applaudissements des princes9.
1 Jamque divinus cultus ibidem pro maximà parie perierat. Nam sa cræ cédés relut slabula jumentorum vilescebant. Patriarchium Biturieense, 102.
2Conc. d’Avignon, 1209; can. 5; Mansi, XXII, 787.
3 Ibid., can. 7 et 8; l. c ., 788.
4 Guill. de Pod. Laur., 667.
5 Jj. c. — • ^ L. c., 666. — ' J L. c.
8 Hist. littér. de la France , XV, 481.
9 Cette pièce fut représentée à la cour de Boniface, marquis de Monlferrat, ami de Raimond VI, de Toulouse, 1195-1202. Üist littér. delà France, XVII, 498.
Cette décadence morale des prélats comme des clercs des ordres inférieurs, fut une des principales causes des grands progrès que la secte cathare ne cessait de faire h cette époque dans le midi de la France. L’Église elle-même ne put s’empêcher de l’avouer. «Les hérétiques, dit Innocent III, en 1204 , réussissent d'autant mieux h attirer les gens simples, qu’ils trouvent dans la vie des évêques des arguments plus dangereux contre l’Église’; » et le synode assemblé h Avignon, en 1209, attribue la propagation de la secte avant tout « à la coupable négligence des prélats qui , plutôt mercenaires que pasteurs, ne protègent plus la maison d’Israël et ne prêchent plus la doctrine évangélique aux peuples confiés h leurs soins1 2 3. » Dans cette situation déplorable du clergé romain, la pureté des mœurs des hérétiques contribuait beaucoup à la haute estime que les habitants avaient pour eux. Cette pureté faisait une profonde impression sur le peuple, tout léger et tout mobile qu’il était lui-même ; la comparaison entre les prêtres catholiques et les ministres cathares tournait entièrement en faveur de ces derniers, qu’on vénérait comme les bons hommes, comme les seules vraies brebis de Jésus-Christ. «Nous les voyons vivre honnêtement,» dit le vieux chevalier Pons Adémar de Rodélia à l’évêque de Toulouse qui voulait l’engager h renoncer à la secte* ; les adversaires eux-mêmes se voyaient forcés d’attester la pieuse
1 Uceretici incautot tanlo faciliut post se trahunt, quanlo ex vità Archiepiscopi et aliorum Pralatorum Ecclesia contra Ecclesiam snnwnt pemiciotiut argumentum , et aliquorum crimina refundunt in Eccletiam generalem. Innocent III, 1204, lib. VII, ep. 75; Bréquigny, II, II, 501.
2 Quia igitur propter formidantlam et puniendam negligentiam prcclatorum , qui exil tentes mercenarii potius quàm pastoret , te murum pro domo Israël non opponunl, nec populis suce gubemalioni commistit evangeliiant evangelicam disciplinant , in hit partibus diversm ac damnatittima httretet pullularunt... Conc. d'Avignon, 1209, can. 1 ; Mansi, XXII,
3 Gnitl. de Pod. Laur., 672.
austérité, la simplicité évangélique, la pureté morale par lesquelles les parfaits se conciliaient les sympathies du peuple, tandis que les évêques se rendaient méprisables par leur frivolité et leur avarice*. Les Cathares étaient actifs, laborieux, hospitaliers, charitables, capables de toute espèce de sacrifice; ils donnaient gratuitement aux pauvres ce que l'Église ne leur vendait que pour de l'argent ; ils prenaient soin de l’instruction de la jeunesse et du soulagement des indigents et des malades; leur vie offrait l’exemple de la vertu rigide qu’ils enseignaient; ils étaient, en un mot, tout ce que la grande masse du clergé catholique dans ces contrées n’était plus. Il ne faut donc pas s’étonner si le nombre de ceux qui sortaient de l’Église pour se rattacher h la secte cathare, devenait de jour en jour plus considérable et plus effrayant pour les chefs du catholicisme. L’hérésie , dit Guillaume de Tudèle, avait en son pouvoir tout l’Albigeois, le Carcassais, le Lauragais; elle régnait dans la plus grande partie du pays , de Béziers ù Bordeaux , « et , ajoute-t-il , qui dirait plus ne mentirait pas3. » Eu effet, elle n’était pas seulement répandue dans les contrées nommées par ce poète ; elle avait ses établissements et exerçait son pouvoir en général dans le Midi tout entier, dans la Guyenne , dans la Provence, dans une grande partie de la Gascogne, où Condom paraît avoir été son principal siège3. A l’étranger on se racontait que dans le midi de la France l’erreur avait infecté plus de mille cités4, qu’il y avait la plus de disciples de Mânes que de Jésus-Christ5.
' En htrretici , dum tpeciem prœferunt pielatis , dum evangelica partimoniœ et aueteritatis mentiuntur exempta, persuadent timplicibu » vias tuas. Paroles attribuées à l'évéque d'Osiua. Acta SS., août, I, 547.
s Guiil. de Tudélc, 4, v. 31-57.
3 Condotnana lueresis. Ermengaudus, 226. En 1218, Condom prit parti pour le comte de Toulouse. tiuill. de Tudèle, 592, v. 8784.
« Cæsarius Heisterbac., 382.
3 Innocent III à l'archevêque d'Aucb, 1198; lib. I, ep. 94; Balui., I,
Presque tous les barons du pays étaient croyants de la secte , et accordaient aux chefs une protection publique et efficace1. Dans tous les châteaux ces derniers étaient accueillis avec déférence et avec joie ; ils y tenaient leurs assemblées religieuses, ils y prêchaient et y célébraient les solennités du Consolamentum, et les habitants, que souvent on ne se figure pas autrement que se groupant autour d’un troubadour pour écouter avec avidité ses chansons ou ses contes, se pressaient avec plus d'ardeur encore autour des prédicateurs cathares, dont ils recevaient les paroles avec un recueillement profond. Les seigneurs les plus riches s’empressaient de les faire asseoir et de les servir eux-mêmes à leurs tables; ils leur donnaient les marques de la vénération la plus distinguée. Lorsqu’un jour le chevalier d'Àuriac, Olivier de Cuc, dont le propre père, Pierre Raimond , avait été parfait, rencontra l’évêque cathare de Toulouse, Gaucelin, il descendit respectueusement de son cheval et l’offrit au chef hérétique2. Les nobles et les riches bourgeois faisaient aux Bonshommes des dons en habits , en lits , en meubles ; ils les pourvoyaient d’argent, de vivres, de chevaux, ne leur demandaient pas d’impôts, et faisaient en faveur de leur Église des legs considérables3. Ils leur confiaient l’éducation de leurs enfants ; c’est ainsi que le parfait Matthieu était le gouverneur des fils du chevalier Bernard d’Aide , au château de Pradelles4, et que les filles des barons plus pauvres étaient élevées gratuitement dans les maisons des femmes parfaites5. Beaucoup de nobles faisaient même recevoir leurs
51 ; au cardinal de Sainte-Prisque, 1200; lib. III, ep. 24 ; Bréquigny, II, I, 27.
1 Petr. Vall. Cern., 555. Guill. de Pod. Laur., 667, 672.
2 Archives de l’Inquisition de Carcassonne , 1243; Doat, XXIV, f° 123.
3 Guill. de Pod. Laur., 667.
4 Archives de l’Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIII, f° 129«>.
5 Vita S. Dominici , in ActisSS., août, I, 509. Huroberlusde Romanis,
fils dès leur enfance dans la secte, pour les préparer à rem-
plir un jour les fonctions d’évêques ou de prédicateurs1.
La secte n’avait pas seulement des croyants dans la plupart des familles nobles du pays; beaucoup de membres, N même des maisons les plus illustres, faisaient partie delà classe des parfaits; il est remarquable que dans les provinces où fleurissait la gaie science des troubadours , et où le service des dames était une des principales vertus chevaleresques, on voyait très-souvent les femmes renoncer au monde pour se vouer au dur ascétisme de la perfection cathare. Vers 1203, Esclarmonde, fille du comte Roger-Bernard de Foix, et épouse de Jourdain, seigneur de Lille- Jourdain, fut consolée au château de Fanjaux2; en 1206, Philippa d’Aragon, mère de Roger-Bernard, habitait Mirepoix avec d'autres femmes parfaites3.
Les principaux protecteurs de la secte étaient Raimond- Roger, vicomte de Béziers et de Carcassonne , fils de Roger et de cette Adélaïde de Toulouse qui, en 1181 , avait défendu contre une armée de croisés son château de Lavaur; Gaston VI, vicomte de Béarn ; Gérald IV, comte d’Armagnac; Bernard IV, comte de Comminges; Raimond -Roger, comte de Foix. Les domaines de Guillaume VII, comte de Montpellier, étaient les seuls où l’hérésie ne régnât point; ce seigneur, vassal de l’Église, était un défenseur zélé du pape4.
En revanche, la secte avait trouvé un partisan dévoué dans
la personne du comte de Toulouse; c’est lui aussi que l’Eglise accusait avec le plus d’amertume, et qu’elle persécutait
1 Matfred de Poalhac fut reçu à l’âge de quinze ans par Arnauld Amifat, Guillaume Salomon et Arcuraud Ros de Verfeuil; comme il montrait de bouues dispositions, les Cathares résolurent de lui faire faire des éludes. Plus lard il abjura. Voy. sa déposition, en 1245, devant l'inquisition de Carcassonne; Doat, XXII, f°* 58 et suiv.
2 Vaisselle, III, preuves, n° 263, p. 437.
3 Archives de l’Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, f» 241.
4 Alauus, prologue de son traité contre les hérétiques, p. 1.
avec le plus de rigueur et d’opiniâtreté. En 119-i, Raimond VI avait succédé à son père ; déjà deux années après il fut excommunié par Célestin III, â cause des violences qu’il exerçait contre les églises et les monastères ; il en fut relevé, en 1198, par Innocent III 1 , mais ne persista pas moins dans ses dispositions hostiles à Rome. Raimond était un homme de grandes qualités; unissant la valeur guerrière au talent poétique, il représentait sous ce rapport un chevalier du moyen âge dans sa perfection. Ses adversaires catholiques , qui l’ont appelé le fils de la perdition, le premier-né de Satan , l'abîme de tous les vices3, lui ont reproché une immoralité profonde; il est permis d’en mettre une bonne part sur le compte de leurs rancunes fanatiques. Il était le seigneur le plus puissant du midi de la France; cinquante villes et plus de cent chevaliers suivaient sa bannière; de nombreux troubadours célébraient a l’envi sa bravoure et sa générosité. Sa position â l’égard de l’Église n’est pas toujours restée la même; soit par manque de fermeté, soit dans l’espoir de préserver son pays des malheurs de la guerre , il se soumit au commencement de la croisade à des conditions humiliantes pour prouver son obéissance au siège de Rome ; mais il est certain qu’au moins jusqu’à l’époque où le nord de la France vint fondre sur lui, il a eu des relations intimes avec la secte cathare. Dans ses voyages et dans ses expéditions guerrières, il avait toujours dans sa suite quelques ministres pour pouvoir lui donner le Comofomentum en cas de maladie ou de blessure mortelle ; il assistait régulièrement aux réunions religieuses qui se tenaient dans son propre château h Toulouse; il s’agenouillait, tout comme les autres croyants, quand les parfaits récitaient leurs prières, et se faisait donner par eux la bénédiction et le baiser de paix; il voulait leur confier l’éducation de son propre fils ; il exhor-
1 4 nov. 1198. Lib. I, ep. 397 ; Baluz., I, 333.
! Pelr. Vall. Cern., 560.
tait ses vassaux k suivre son exemple , et ne craignait pas d’avouer publiquement, en présence même de prêtres catholiques, son aversion pour l’Église de Rome et ses sympathies, ses convictions cathares*.
C’est sous de tels protecteurs que l’Église cathare existait librement et fortement organisée dans le midi de la France au commencement du treizième siècle. Elle était divisée en plusieurs diocèses, ceux de Toulouse, d’Alby, de Carcassonne et d’Agen. Gaucclin était évêque de Toulouse3, Sieard Cellérier, évêque d’Alby, résidant au château de Lombers*, Bernard de Simorre, évêque de Carcassonne*. Dans les villes et dans les châteaux forts ils avaient des hospices, où ils ne tenaient pas seulement leurs assemblées, mais où les jeunes Cathares se préparaient par l’étude et l’abstinence aux fonctions de diacres et d’évêques , et où les parfaits , parcourant le pays, trouvaient leur logement et leur nourriture; c’est aussi dans ces maisons qu'était déposée la caisse commune, qui servait au soutien des voyageurs, des pauvres et des exilés*.
Guillabert de Castres, alors fds majeur de l’évêque de Toulouse, et un des prédicateurs les plus influents de la secte, dirigeait de pareils hospices dans les châteaux de Saint-Paul et de Fanjaux6; il yen avait plusieurs b Montréal et aux
* Un jour qu’il attendait vainement quelques hommes qui devaient venir auprès de lui, il s'écria : On voit bien que le diable a Tait ce monde, car rien ne nous arrive à souhait, l’n autre jour, jouant aux échecs avec un chapelain, il lui dit : Le Dieu de Moïse auquel tu crois, ne pourra pas t’aider a ce jen ; quant h moi, que jamais ce Dieu ne me soit en aide, etc. Petr. Vall. Cern., 559, 560. Voy. sur Raimond, Rist. littér. de la France, XVII, 542; Michelet, U, 480 et suiv.
- Archives de l’Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, f“ 11*1. Son socius était alors Vital de Montaigu.
3 Ouill. de Pod. Laur., 669.
4 Petr. Vall. Cern., 56*. Benoist, I, preuves, p. 270.
5 Archives de l'Inquisition de Carcassonne , Doat, XXIII, f» 266‘, etc.
6 Archives de l’Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, fl> 1 1 2k. Vais-
environs de cette ville; l’un était dirigé par Bernard Col-de- Fi et Arnauld Guiraud, un autre par Arnauld Terrant, un troisième par Duranti1. Pierre de Belestar avait un hospice â Gaian , où prêchait aussi Raimond Imbert2: on en trouvait enfin à Avellanet , l'un des principaux foyers de la secte3. A Cervian, dans le diocèse de Béziers, le seigneur dn lieu avait autorisé l’évêque Bernard de Simorre à ouvrir une école et à faire des prédications publiques4. Dans la plupart des autres localités où il y avait des croyants, résidaient des diacres qui avaient en outre la charge de parcourir le pays , et de prêcher dans les châteaux et dans les villages. Guillaume Ricard était diacre à Saint-Paul5; Raimond Ayméric l'était â Villemur, dont le châtelain Arnauld était un des plus zélés protecteurs de la secte et un des amis les plus dévoués du comte de Toulouse6; Raimond Mercier exerçait le diaconat à Mirepoix7, et Isarn Capel â Caraman, où vivait aussi le prédicateur Ayméric Gaufred. Le diacre Arnauld Hot prêchait dans le château de Cabaret, Bernard Fresel à Auriac6, Peirota de Clermont et Raimond Agulicr à Tarascon et au château de Durfort9. Au premier rang parmi les docteurs cathares il faut citer Théodoric, d'abord chanoine à Nevers et neveu du chevalier Evrard , brûlé en celte ville, en 1200; après ce supplice, Théodoric s’était retiré dans le Midi, où sa science lui eut bientôt acquis une haute considération dans la secte; plus tard elle lui valut la dignité épiscopale10.
sette, III, preuves, n° 263, p. 437. Serait-ce le même que ce Guillabert , abbé de Cadres, que Raimond, comte de Toulouse, envoya, en 1 195, à Richard, roi d'Angleterre, pour lui faire des propositions de paix? Vaisselle, III. 11».
1 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doal, XXIII, f° 163.
7 Ibid., f« 166. — 3 Ibid., f» 216». — 4 Benoist, I, 122.
5 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doal, XXIV, f» 1 12*.
6 Ibid., XXIII, f» 1. — 7 Vaisselle, III, preuves, n° 264, p. 438. — 8 Ibid., n« 263, p. 436. — 9 Ibid., n° 223, p. 392. - Pair. Y«U. Cern.,
Depuis le commencement du treizième siècle il est aussi fait mention de maisons, où vivaient ensemble des femmes parfaites, sous la direction d’un parfait ou d’un diacre. Ces femmes, qui portaient un habit particulier, semblable à celui des religieuses de l’Église, s’occupaient de l’éducation des filles des nobles , et de la préparation de celles qui par le Consolamenlum voulaient se faire initier dans la secte. Les croyants leur fournissaient du pain, des fruits, des poissons; des personnes de tout rang venaient fréquemment les visiter et leur rendre la vénération qui leur était due en leur qualité de parfaites. Il y avait de ces maisons h Fanjaux, à Gaian , a Montréal, à Mirepoix; Arnaude de la Motte, de Montauban, Wilhelmine de Tonneins, mère du chevalier Guillaume Assalit, et sa fille Lombarde, Auda, mère du chevalier Isarn de Fanjaux , Fais , mère de Sicard de Durfort , Fabrisse de Mazairol , paraissent avoir été du nombre des plus dévouées de ces sœurs cathares*. L’hérésie avait même pénétré jusque dans des couvents catholiques; on en cite un, dont toutes les nonnes appartenaient b la secte, quoiqu’elles eussent conservé l’habit de leur ordre2. Les Cathares avaient enfin leurs propres cimetières, ceux de l'Église leur étant interdits3.
Le centre de l’Église cathare dans le Midi était Toulouse; c’est l'a que depuis ses premiers temps elle comptait le plus grand nombre de partisans4; c’est Ib que se réunissaient tant les princes que les chefs hérétiques du pays pour conférer sur les intérêts de la secte5; c’est de lb enfin que celleci envoyait ses missionnaires dans les provinces voisines et
* Archivât de l’Inquisition de Carcassonne, Dont , XXIII, f°* 162 , 27*. Les parfaites de la maison de Montréal s'appelaient Ferranda, Serena, Bonaülia, Rotneua, Pagana; f» 166‘.
* Ibid., f«» 1 et suiv.
3 Guill. do Pod. Laur., 667. Cimiterium hareticale. Archives de l’Inquisition de Carcassonne, Doat, f°» 1 tï1', 277k.
* Petr. Vatl. Cern., 555.
3 Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, P 208.
dans les royaumes d’Espagne , en Aragon , en Léon , en Catalogne, où elle trouva pendant quelque temps d'ardents prosélytes*. Les principaux bourgeois de la riche cité étaient croyants cathares; dans leurs habitations, flanquées de tours comme des châteaux forts*, ils bravaient les menaces impuissantes du clergé catholique. En vain l’évêque Fulcrand (mort en 1200), essayait-il de s’opposer aux progrès de la secte; elle dominait à Toulouse au point que ni dimes, ni rentes ne rentraient plus dans les caisses épiscopales; Fulcrand ne pouvait se montrer dans les rues ni dans les environs de la ville, sans se faire accompagner d’une sauve-garde armée*. Ce serait trop dire , sans doute , si on voulait prétendre que tous les habitants de Toulouse et du Midi en général ont été de la secte cathare ; car, outre qu’il y avait à côté des Bonshommes des Vaudois , il se trouvait toujours un grand nombre d’habitants qui ne se séparaient pas du catholicisme. Mais l’hérésie avait exercé son influence sur la grande majorité de ces derniers eux-mêmes ; elle avait réagi sur les dispositions de toute la population méridionale. De même que les hérétiques s'étaient propagés h la faveur des tendances libres et indépendantes du Midi, ils avaient contribué ’a leur tour h donner h ces tendances plus d’extension et de force; l’esprit d’opposition contre Rome s’était emparé des catholiques eux-mêmes; on rencontrait des troubadours qui , tout en faisant profession de convictions orthodoxes , attaquaient avec véhémence le pape de Rome et ses prêtres , et pendant la croisade tout le Midi se leva pour défendre son indépendance contre les «romieux,» les «porte -bourdon,» les faux pèlerins du Nord. Comme d’ailleurs l’activité et l’économie étaient des devoirs imposés aux croyants, surtout à ceux qui appartenaient au peuple,
1 Lucas Tudensis, 182. Etpana sagrada, XXXV, 295.
* ...Treceniat domut turralei qua in villa erant. Chron. luron., 510.
3 Guill. de Pod. Laur , 670.
ces derniers contribuaient pour leur part à l'état florissant du pays 5 de sorte que les progrès de la littérature, de la poésie , de l’aisance , de la civilisation chez les populations provençales, et par conséquent le contraste toujours croissant entre la France du midi et celle du nord , peuvent être attribués en grande partie à l’esprit plus libre répandu par la secte, ainsi qu’à l’industrieuse activité de ses partisans.
Depuis la croisade de courte durée, entreprise, en L181, par le légat Henri d'Albano contre les Cathares méridionaux, aucune mesure énergique n’avait été tentée contre eux. Il semblait même que les chefs de l’Église leur reconnussent un certain droit, en consentant à discuter avec eux sur leurs doctrines, et surtout à accepter pour arbitres de ces discussions des laïques pris en nombre égal parmi les catholiques et parmi les hérétiques. Depuis la réunion de Lombers , en H61 , il y eut plusieurs colloques de ce genre, notamment dans les premières années du treizième siècle. Parfois les évêques voulaient se refuser à ces conférences, persuadés de l’impossibilité d’extirper par le raisonnement une hérésie aussi profondément enracinée dans l’esprit du peuple. Guillaume, évêquecatholique d’Alby, se trouvant un jour à Lombers, où résidait publiquement Sicard Cellérier, l’évêque cathare du même diocèse, il fut sollicité par les chevaliers et les bourgeois du lieu d’entrer avec ce dernier en discussion. Guillaume ne s’y montra nullement disposé, par la raison que le colloque demeurerait sans effet; cependant il finit par céder, et discuta longtemps avec Sicard sur la nature de Dieu, sur l’origine de l’Ancien Testament et sur d’autres questions de ce genre ; il déclara que son adversaire était un hérétique, mais ne convertit aucun de ses partisans, et manqua d’autorité pour l’empêcher de résider à Lombers aussi librement qu’auparavant1. Les écrits, d'ailleurs peu nom-
1 Gaill. de Pod. Lear., 669.
frasce. 1198—1199. 203
breux, dirigés contre la secte, avaient produit encore beaucoup moins d’effet que les discussions; maître Alain avait consacré une partie de son ouvrage contre les adversaires de l’Église , h la réfutation du catharisme ; mais ayant écrit en latin , il avait restreint son action k la partie infiniment moindre des membres de la secte. Un autre traité, écrit en langue provençale, aurait pu exercer k cause de cela une influence plus grande, si le peuple, qui se persuadait facilement que le dualisme populaire des Cathares était vrai , et qui remarquait entre les mœurs de ceux-ci et celles des prêtres une différence peu k l’avantage de ces derniers, avait été en général accessible aux arguments des orthodoxes; ce traité était celui du troubadour Pierre Raimond de Toulouse contre l’erreur des Ariens; c’est ainsi qu’on appelait fréquemment les Cathares; malheureusement cet ouvrage n’est pas venu jusqu’k nous1.
Tel était l’état de la secte , et en général l’état du peuple dans le midi de la France, lorsque Innocent III devint pape. Le danger pour l’Église était grand; il réclamait toute la sollicitude du chef du catholicisme; celui-ci le comprit, et aussitôt il résolut de le conjurer; c’était son devoir et son droit; mais ni ses droits ni ses devoirs comme pasteur chrétien ne justifient les moyens qu’il choisit pour arriver k son but.
A peine fut-il monté au trône pontifical , qu’il fut informé par l’archevêque d’Auch des progrès menaçants de la secte cathare en France. Aussitôt il chargea ce prélat de prendre, de concert avec ses suffragants , des mesures pour chasser les hérétiques, et en cas de besoin, de recourir k l’assistance du glaive séculier*. En même temps il envoya les cisterciens Reynier et Guy comme légats dans la Provence , avec plein pouvoir contre les sectaires et leurs défenseurs; les évêques
■ Hist. liltér. de la France, XV, 459.
2 Le 1er avril 1198. Lib, I, ep, 81 ; Baluz., I, 44.
reçurent l’ordre « d’accepter en toute humilité et d’observer inviolablement» tout ce que statueraient les deux moines, et de sommer, sous peine d’excommunication , les barons du pays de leur prêter main forte et d’exécuter leurs sentences*. Toutefois il semble que le péril ne paraissait pas encore imminent au pape-, car peu de temps après, il envoya Reynier en Espagnel * 3 * 5 6, et fit exhorter les seigneurs, notamment le comte de Toulouse, h se croiser pour la Palestine*. Cet appel n’eut pas plus de succès que les efforts des légats contre les Cathares. C’est en vain que le frère Reynier, de retour de sa mission en Espagne , fut muni de pouvoirs plus étendus4 , et que le pape enjoignit aux évêques de redoubler de zèle5 : l’histoire ne sait encore rien d’une défaite que la secte aurait éprouvée8. En 1200, Innocent remplaça Reynier par Jean de Saiut-Paul , cardinal de Sainte-Prisque , auquel il donna la mission d’exécuter en France le sévère décret rendu , en 1199, contre les Cathares de Viterbe7. Mais bien que le pape eût exhorté le comte de Montpellier à assister le légat, les efforts de celui-ci demeurèrent sans résultat. Le danger pour l’Église fut augmenté par la division qui éclata entre les catholiques de Toulouse eux-mêmes , au sujet de l’élection d’un nouvel évêque ; de lâcheuses querelles éclatèrent à cette occasion ; elles durent confirmer les adversaires de l’Église dans leur antipathie , et se terminèrent par l’élection de Raimond de Rabastens, prélat dévoué au comte de Toulouse*. Sur la fin de 1203, Innocent chargea de nouveau deux moines
l 21 avril 1198. Lib. I, ep. 94; Baluz., I, 50 et suiv.
* 13 mai 1198. Lib. I,ep. 165; Baluz., I, 88.
3 15 août 1198, à l'archevêque de Narbonne. Lib. I, 336; Baluz., I, 192. 4 novembre, à Raimond. Lib. I, ep. 597 ; Baluz., I, 233.
* 12 juillet 1 199. Lib. II, ep. 122{ Baluz., I, 420.
* Lib. II, ep. 123 j l. c„ 420.
6 Vaisselte, III, 132.
7 En juillet 1199; L 132.
8 Voy. aur ces troables, U e., 132 et suiv.
de Citeaux d’être ses légats dans le Midi ; ce furent le frère Raoul et le frère Pierre de Castelnau1 ; antérieurement déjà, ce dernier avait été pendant quelque temps le compagnon de Reynier3. Les pouvoirs illimités donnés par le pape à ces moines, pouragir non-seulement contre les hérétiques, mais aussi contre les prélats négligents, ainsi que l’ordre adressé à ceux-ci de prêter aux légats Je serment d’une obéissance absolue, empêchèrent l’œuvre au lieu de l’avancer. Les évêques, atteints dans leur juridiction ordinaire, se sentirent offensés, et à plusieurs reprises ils refusèrent aux légats leur concours.
Pierre et Raoul commencèrent leur mission à Toulouse; ils firent jurer les consuls et quelques-uns des principaux bourgeois de garder et de défendre la foi catholique; mais auparavant ils durent confirmer eux-mêmes, au nom du pape, les libertés et les coutumes de la ville, en déclarant que le serment prêté par les capitouls ne pourrait jamais porter préjudice à ces libertés3. Cependant les Toulousains firent peu de cas de l’engagement pris par leurs magistrats; ils continuèrent à rester attachés aux Bonshommes et à suivre leurs réunions nocturnes, qui ne furent pas même interrompues pendant la présence des légats dans la ville4. Le comte Raimond dut également être sommé d’expulser les hérétiques de la province ; à cet effet, les légats demandèrent l’assistance de l'archevêque de Narbonne, de l’évêque de Béziers et de quelques autres prélats; comme ceux-ci s’y refusèrent, l’archevêque de Narbonne fut accusé de négligence et de différents autres crimes, et l’évêque de Béziers fut suspendu5.
• Goill de Pod. Laur.,671.
2 Vaisselle, III, 131.
3 Catel, 236. — 4 Pelr. Vall. Cern., 555.
s Innocent III, lib. VI, ep. 242 el 243 ; Bréquigny, II, I, 436, 437. Lib. VII, ep. 73 ; ibid., II, II, 501.
C’est vers cette époque, en février 1204, que Pierre, roi d’Aragon, dont relevaient alors plusieurs des principales seigneuries du midi de la France, vint en son comté de Carcassonne; il convoqua en cette ville, et en présence des deux légats et de l’évêque, une assemblée de Vaudois et de Cathares, pour s’informer de leurs croyances. Après que les Vaudois eurent été déclarés hérétiques, treize Cathares parurent devant le roi, ayant à leur tête leur évêque Bernard de Simorre; on leur opposa un nombre égal de catholiques. Bernard exposa sa doctrine; elle fut condamnée; Pierre d’Aragon se contenta d’en faire dresser un document public en son nom1; mais il ne molesta point ceux qu’il avait appelés a la discussion. Ce n’est qu’une année après qu’autorisé par le pape à posséder librement les terres qu’il pourrait conquérir sur les hérétiques, il fit une expédition contre les Cathares de l’Albigeois et s’empara sur eux du château de Lescure2.
Cependant les légats perdaient leurs peines dans un pays où ni les seigneurs ni les évêques eux-mêmes ne les soutenaient Leur zèle commença à se refroidir et, découragés, ils prièrent le pape de les décharger de leur stérile ministère. Mais Innocent ne céda point; il ralluma leur ardeur par la promesse de sa protection spéciale et leur adjoignit l’abbé de Cîtcaux, Arnauld Amalric, qui a laissé depuis des souvenirs si terribles dans l’histoire de la guerre contre les Albigeois3. Innocent jugea même que le moment était venu d’employer des moyens plus énergiques; il ordonna aux légats de prêcher dans le nord de la France une croisade contre le Midi, et d’y engager surtout le roi Philippe-Auguste4. Il écrivit
1 Benoist, I, preuves, 270. Corupayré, 227, d'après uu manuscrit du treiziéme siècle. Guill. de Tudéle, 4, v 45-49.
2 Innocent III, lib. VIII, ep. 94; Bréquigny, II, II, 735. Lib. IX, ep. 103; l. c., 922. Comp. Vaisselle, III, 140.
3 31 mai 1204. Lib. VII, ep. 76; Bréquigny, II, II, 503.
4 Ibid., ep. 77; l. c., 505.
France. 1204 — 1206. 207
lui-même h ce dernier, le 28 mai 1204, en l’exhortant h faire tous ses efforts pour arrêter les progrès de l’hérésie, à ordonner h ses vassaux de s’armer pour la défense de la foi , et a se mettre lui-méme a leur tête ou a leur donner pour chef son fils. «Pour que tu ne paraisses pas, lui dit-il, porter en vain le glaive , il faut que tu le saisisses avec force pour venir au secours de Celui dont la robe a été déchirée dans ton royaume, dont la vigne est ravagée par les renards, et dont les brebis sont exposées aux attaques des loups.» 11 lui promit, h lui et h ses guerriers, les mêmes indulgences que pour la croisade contre les Sarrasins, et termina en l’autorisant à ajouter à son domaine royal les provinces du Midi après les avoir purgées de l’hérésie1. Bien qu’innocent revînt plusieurs fois à la charge2, Philippe-Auguste s’abstint encore de se conformer h ses injonctions.
Le comte de Toulouse, intimidé par ces efforts du pape de lui susciter de puissants adversaires, finit par prêter aux légats le serment de chasser de ses États les hérétiques et d’y maintenir la paix3. Cependant, comme les trois moines, dans leurs courses h travers le pays, se faisaient plus redouter du clergé que des Cathares, et que, par leurs privilèges et par l’exécution rigoureuse de la discipline, ils irritaient les évêques et se privaient de leur concours, Pierre de Castelnau renouvela auprès du pape, au nom de ses compagnons, la demande d’être appelés à une activité moins décourageante4. Innocent ne se rendit pas plus que la première fois à cette prière-, en cédant aux légats, il eût paru reculer lui-même devant les difficultés de la tâche; il leur ordonna donc de persister, en les relevant par l’idée des joies célestes qui
1 Ibid., ep. 79; l . c., 506.
2 Le 16 elle 26 janvier 1205. Lib. VII, ep. 186 et 212; Bréquigny, II, U, 611, 629.
3 Guill. de Pod. Laur., 671.
4 Manrique, III, -U 2.
devront couronner un jour leurs travaux et leurs souffrances pourla gloire de Dieu1 2. Ils continuèrent donc leur œuvre, persuadés qu’ils travaillaient en effet pour le ciel. Leur premier succès fut la déposition de Raimond de Rabastens , et l’élévation de Foulques de Marseille au siège épiscopal de Toulouse. Cet homme, qui après avoir mené comme troubadour une vie licencieuse, s’était retiré dans un monastère, apporta dans l’exercice de ses fonctions ecclésiastiques les mêmes passions violentes qui l’avaient dominé avant qu’il eût renoncé au monde3. A peine évêque, il oublia tous les témoignages de bienveillance dont Raimond V de Toulouse et Alphonse Ier d’Aragon l’avaient comblé pendant que, comme poète, il fréquentait leurs cours; joignant l’ingratitude au fanatisme, il ne vit plus en leurs fils que des princes hérétiques et rebelles, bien que Raimond VI ne refusât point de le reconnaître comme évêque de Toulouse3. II est vrai qu’au début de son ministère il n’osa pas se montrer publiquement dans la ville; il ne put pas même envoyer ses mulets à l’abreuvoir sans escorte4; mais loin de calmer sa fougue, cela ne servit qu’à l’exciter h faire tous ses efforts pour l’extirpation des hérétiques, objets de sa haine implacable. Les légats fondèrent sur lui de grandes espérances; Pierre de Castelnau , lorsqu’il apprit son élection, leva les mains au ciel, et remercia Dieu d’avoir donné à Toulouse un tel évêque5. Foulques ne tarda pas a justifier ces espérances : il devint un des ennemis les plus archarnés des Albigeois; il joua dans la croisade un rôle semblable h celui de l’abbé Ar-
1 25 janvier 1205. Lib. VII, ep. 210; Bréquigny, II, II, 628.
2 Voy. sur lui VHist. littér. de lu France , XVIII, 588 et suiv. L’auteur de l’article dit : «Après avoir donné la moitié de sa vie à la galanterie, il livra sans retenue l’autre moitié à la cause de la tyrannie, du meurtre et de la spoliation. »
3 Vaissette, III, 145.
4 Guill. de Pod. Laur., 671.
5 Gallia christ., XIII, 21.
nauld, qu’il égala, ou plutôt qu’il surpassa en fanatisme; c’est lui qui conseillait aux croisés les mesures les plus violentes et les plus injustes contre le comte et la ville de Toulouse; son activité, en un mot, ne révélait pas l’esprit qui devait animer un évêque chrétien, elle ne trahissait que les désirs d’une basse vengeance qui se livre à toutes les fureurs pour arriver à ses fins.
Pour ranimer le zèle des légats, Innocent III les engagea à choisir parmi des moines de leur ordre, des hommes capables de les assister dans leur mission contre les hérétiques1. Arnauld fit venir douze abbés et un certain nombre de frères de différents couvents de Citeaux. Quand ceux-ci furent arrivés, toute la compagnie se mit en route pour opérer la conversion des adversaires de Rome ; on ne doutait pas de la réussite ; la prédication et la discussion publique devaient être les moyens pour obtenir un prompt résultat. Ces moyens, en effet, étaient bons, car ils étaient les seuls conformes aux exigences de la raison comme à celles du christianisme. Mais l’appareil des légats et de leurs compagnons ne fut pas de nature a leur assurer un succès aussi facile qu’ils s’y attendaient : ils parcoururent le pays, richement vêtus, montés sur des chevaux, suivis de nombreux domestiques ; on peut se figurer l’effet que cela dut produire sur des hommes, dont l’une des hérésies consistait à reprocher au clergé romain son opulence et son luxe. Voyez, dit alors le peuple, voyez ces cavaliers superbes , ils veulent nous entretenir de leur maître Jésus-Christ. qui pourtant est allé h pied; ces abbés riches et comblés de dignités nous parlent du Seigneur qui a été humble et pauvre2! Chaque fois qu’ils se disposaient à prêcher, on leur reprochait la mauvaise vie des prêtres, de
• Lib IX. ep. 185; Brcqaigny, II, II, 1000.
- Ecce quomodo isti équités prœdicant nobis Christum Dominum suum peditcm, divites pauperem , honorati abjectum et vilem , et hujusmodi ? Vie de saint Dominique, Actu SS.t août, I, 399.
sorte qu’ils finirent par reconnaître eux-mêmes qu'il fallait ou bien renoncer à leur entreprise, ou commencer par corriger les mœurs du clergé catholique1. Complètement découragés, ils étaient plus décidés que jamais de se retirer d’une lutte qui leur promettait si peu de chances de triomphe, lorsqu’en juillet 1206 ils se rencontrèrent à Montpellier avec Diégo d’Azébès , évêque d’Osma , revenant d’une mission pour le roi de Castille , et accompagné de son sous-prieur Dominique; ce dernier, homme de mœurs austères et d’un zèle ardent pour sa foi, s’était occupé déjà, lors d’un premier voyage en France, de la conversion des Cathares de Toulouse2.
L’évêque d’Osma s’efforça de relever le courage des légats ; mais quand il vit la richesse de leur équipage, il fut saisi d’un douloureux étonnement; il leur présenta l’exemple de la vie simple et apostolique des Cathares, qui faisait d’autant plus d’impression sur le peuple, que celui-ci était plus exploité par l’avidité du clergé catholique3. Il les persuada de la nécessité d'imiter cet exemple, d’abandonner leurs chevaux et leurs serviteurs, et de parcourir le pays, comme jadis les apôtres , à pied , sans emporter ni argent ni or. Luimême, plein de zèle pour l’Église , renvoya toute sa suite , à l’exception de Dominique, et se joignit aux légats qui, animés d’une ardeur nouvelle, quittèrent Montpellier pour aller, nus pieds, de lieu en lieu , provoquer les hérétiques à la discussion4. Les chefs des Cathares , ayant appris cette intention, résolurent d’accepter courageusement la lutte; ils se déclarèrent prêts à défendre leurs doctrines, aux conditions que pour chaque colloque on choisit des arbitres dans
1 Quotienscumque enim vellenl ipsie kœreticis pradicare, objiciebant eit haritiei conversationem petsimam clericorum , et ita niai vellent clericorum vitam corrigert, opporteret eot a prœdicatione detittere. Pelr. V*ll. Cern., 558.
2 Acta SS., août. 1,595. — 1 e., 5»7. - * Petr. Vall. Cern., 558.
les deux partis, que les conférences se fissent dans des lieux sûrs, avec pleine liberté pour les assistants d’aller et de venir h leur gré, que les sujets h traiter fussent fixés d’un commun accord, qu’il ne fût point permis de quitter une matière avant de l’avoir épuisée, et que celui enfin fût déclaré vaincu qui ne pourrait pas soutenir sa doctrine par la Bible. On dit que les légats acceptèrent ces conditions1 *, la dernière aurait sufli pour les rendre forts, s’ils avaient été en état eux-mêmes de » fonder sur l’Écriture sainte plusieurs des doctrines particulières au catholicisme attaquées par les hérétiques. Ces derniers, en posant leurs conditions, étaient dans l’erreur sur la vérité et sur le caractère chrétien de leurs crovances, mais ils pouvaient compter sur l’aversion générale et profonde contre le clergé catholique ; l’acceptation de leurs conditions par les légats , est une preuve de la puissance de la secte ; le temps où l’on condamnait les hérétiques sans discussion , n’était pas encore venu pour ces contrées.
Le premier colloque eut lieu au château de Verfeuil avec les parfaits Pons Jordan, Arnauld Àrrufat et autres. On discuta sur le sens de plusieurs passages du Nouveau Testament appliqués par les Cathares au mauvais Dieu , sur l’idée qu’ils se faisaient du Dieu bon, etc. L’évêque d’Osma termina la conférence par cette apostrophe : « Que Dieu vous damne! je vous croyais plus sagaces, mais vous n’êtesque de grossiers hérétiques2. » De lâ les légats se rendirent h Caraman, où pendant huit jours ils disputèrent en vain avec Baudouin et Théodoric, l'ancien chanoine de Nevers ; ils obtinrent , il est vrai , la déclaration des habitants de vouloir renoncer à l’erreur, mais il parait que ceux-ci entendirent par erreur autre chose que la doctrine cathare, car ils refusèrent de chasser les Bonshommes3. A Béziers on dis-
1 Perrin, 7.
2 Maledicat voa Deus ! quia grossi hæretiri ettis, etc. Guitl. do Pod.
Leur., 672. — 3 Pelr. Valt. Cern., 558.
cula pendant quinze jours avec si peu de succès, et, à ce qu’il parait, avec tant d’aigreur, que Pierre de Castelnau se vit forcé de se séparer de ses compagnons , de peur que le peuple, «qui avait conçu contre lui une haine extrême, » ne le fil mourir1. En partant de Caraman, l’évêque d’Osma et Dominique s’étaient rendus à Carcassonne, où ils tinrent à leur tour une conférence de plusieurs jours. La plus longue et la plus importante de ces disputes fut celle de Montréal, avec le diacre Àrnauld Hot , Guillabert de Castres, fils majeur de l’évéque de Toulouse, Benoît de Termes, plus tard évêque du Rasez, et Pons Jordan. Celte fois la discussion ne porta point sur les principes dualistes de la secte, mais sur des propositions dirigées contre la doctrine catholique sur l’Église; Arnauld Hot prétendit que l’Église romaine n’était pas la véritable, parce que son administration était mauvaise , parce qu’elle tuait les témoins de la vérité, et qu’elle conservait dans la messe un usage inconnu de Jésus-Christ et de ses apôtres. On prit pour arbitres des laïques, deux chevaliers et deux bourgeois : nouvelle preuve combien d’un côté la confiance dans les prêtres était ébranlée , et combien de l’autre ces derniers étaient affaiblis , parce que , pour la solution de questions aussi vitales et aussi importantes , ils dnrent se soumettre au jugement de simples laïques3. Les arbitres du reste refusèrent de se prononcer; ils étaient tous croyants de la secte3. Pendant que cela se passait, Pierre de Castelnau et l’abbé Arnauld avec ses moines arrivèrent à Montréal ; la conférence terminée, ils se séparèrent par pe-
' L. c. Vaissetle, III, 144.
2 Guillaume de Pu y - Laurens s'écrie, p. 675 : Proh dolor! qudd inter christianos ad islam vilitatem status Ecclesùr fidtique catholicœ d ternisse t, ut de tantis opprobriis esset laicorumjudieio discernendum.
3 Petr. Vall. Corn., 559. Guill. de Pod. Laur., 67î. Voy. aussi Vignier, 410, d'après un ancien manuscrit en langue catalane, et Perrin, 8 et sniv., d’après un manuscrit qu'il avait reçu de Montréal.
tites sociétés de deux ou trois hommes, qui parcoururent dès lors, nus pieds et en mendiant, toutes les provinces du Sud1. En 1207, l’évêque d’Osma vint à Pamiers, où le comte Raimond Roger de Foix l’autorisa a tenir dans son propre château un colloque public. Raimond, comme il a été
dit plus haut, était un des principaux protecteurs des sectes
hostiles à l’Eglise ^ il avait deux sœurs , dont l’une était vaudoise, tandis que l’autre , Esclarmonde, était au nombre des parfaites cathares. La conférence eut lieu en présence de toute la famille du comte; lorsqu’Esclarmonde voulut se mêler à la discussion, un des moines l'arrêta par ces mots: «Allez, Madame, filez votre quenouille; vous n’entendez rien à ces choses. » On avait choisi pour arbitre un clerc, maître Arnauld de Campragnan ; il décida contre les catholiques2. Toutefois plusieurs hérétiques, sans doute vaudois , furent engagés â revenir h l’Église, entre autres Durand d’Huesca en Aragon, qui, peu de temps après, fonda la confrérie des Pauvres catholiques; cette institution qui, par une certaine analogie extérieure avec la secte des Vaudois, eut pour but de ramener ceux-ci ainsi que les autres hérétiques au catholicisme, obtint, il est vrai, l’approbation du pape, mais, gênée de mille manières dans son activité par les évêques eux-mêmes, elle n’eut que peu de résultats et ne dura que peu d’années.
La conférence de Pamiers convainquit aussi l’évêque d’Osma de l’insuffisance de pareils moyens pour la conversion des Cathares ; mais au lieu de reconnaître dans la dégénération du clergé romain une des principales causes de l’opiniâtreté des hérétiques, au lieu de songer que pour les combattre avec fruit, il fallait leur opposer non-seulement une foi , mais aussi des mœurs plus pures , il pria Dieu de les
1 Pelr. Vail. Cern., 561. Chronol. Roberti Allissiod., 274. - Guill. de Pod. Laur., 672. Pelr. Vail. Cern., 561.
frapper de sa main puissante, car ils n'ouvriraient les yeux que lorsqu’ils auraient éprouvé les châtiments de sa colère*. C’est avec ce vœu que Diégo d'Azébès retourna en Espagne, où bientôt après il mourut1 2. Le légat frère Raoul ne vécut également plus que peu de temps ; l’abbé Arnauld fut rappelé momentanément par le pape. Les moines cisterciens parcourant le pays, reconnurent alors pour leur chef l’abbé Guy de Vaux-Cernai , plus tard évêque de Carcassonne , un des plus violents adversaires des Albigeois3. Lui aussi crut réussir par des controverses publiques ; il eut plusieurs conférences a Carcassonne avec l'évêque Bernard de Simorre et avec le savant docteur Théodoric, mais sans aucun résultat4. Les prédications des moines de Cîteaux dans les châteaux et dans les villages ne demeuraient pas moins stériles ; le peuple les écoutait, mais ne se convertissait pas5. Les efforts des légats et des missionnaires ne servaient qu’h stimuler l’ardeur des chefs de la secte; pour conjurer le danger, ceux-ci ne se contentaient pas de combattre dans les discussions publiques les doctrines de leurs adversaires; ils parcouraient les provinces avec un nouveau zèle, pour encourager leurs partisans à la persévérance. Outre les prédicateurs et les ministres déjà mentionnés, on en rencontre une foule d’autres à l’époque où l’Église se préparait à la grande lutte contre la secte. En 1206 et dans les deux ou trois années qui suivent, le diacre Guillaume Clergue prêche sur la place publique du château deDun, non loin de Mirepoix6; Pierre de Corona et Pons de Beaufort, à Tarascon 7 ; Isarn de Castres, â Laurac8; Raimond Bernard de Saint-Martin, à Gaian9. Pour délibérer sur les mesures â prendre en vue de
1 Acta SS., août, I, 549. — 2 Vaisselle, III, 148. a Pelr. Vall. Cern.,
5 Modicum ibi profecerunt. Cæsarius Heislerbac., 380.
6 Archives de l’Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV, f® 241.
" Ibid., fo 276. - 8 Ibid., XXIII, f° 179. — 9 Ibid., fo 168.
la gravité des circonstances, les Cathares tinrent, en 1206, une grande réunion à Mirepoix , à laquelle assistèrent plusieurs centaines de parfaits et un grand nombre de croyants1. Craignant que l’Église, convaincue de l’inutilité des prédications et des disputes, n’employât un jour des moyens plus énergiques, ils convinrent de demander à un des seigneurs du pays un asile pour les jours de la crise. Les parfaits Raimond de Mirepoix et Raimond Rlasquo furent chargés d’en conférer avec le chevalier Raimond de Perelle, un de leurs plus dévoués protecteurs. Sur leurs instances, celui-ci reconstruisit les fortifications de son château de Montségur, bâti sur des rochers presqu’inaccessibles, et le leur offrit comme lieu de refuge2; le comte de Foix, dans les domaines duquel se trouvait la place, y donna son consentement*. En 1208, Guillabert de Castres et Jean Cambiaire résidèrent et prêchèrent h Montségur4.
Les fréquentes prédications des Cathares fortifièrent le peuple et la noblesse dans leur ancienne opposition b Rome et dans leur attachement à la secte. Les barons , exhortés par les missionnaires catholiques à se convertir, leur répondaient qu’ils ne pouvaient se séparer des hérétiques, qu’ils avaient été élevés avec eux , qu’ils étaient liés â beaucoup de parfaits par des liens de famille, que du reste ils les voyaient donner l’exemple d’une vie honnête et pieuse, que par conséquent il n’y avait pas de raison de les abandonner*. Le peuple, de son côté, méprisait et insultait les missionnaires; il ne faisait pas plus de cas de leurs sermons, que de pommes pourries, comme dit Guillaume de Tudèle6; a l’évêque d’Osma il jetait de la boue et lui attachait de la paille derrière
' Ibid., XXIV, r« 240. — 2 Ibid., XXIV, f» 217. - 3 Guill. de Tndéle , 252, v. 3260. 326t.
* Archives de l'Inquisition de Carcassonne, Doal, XXII, f»» 168, 216. s Gaill. de Pod. Leur., 672.
6 Guitl de Tudèle, 6, ▼. 51, 52, 68. 69 ; p. 8, v. 78.
le dos1. Dégoûtés d'une œuvre aussi infructueuse, les moines de Citeaux, venus du Nord, retournèrent dans leurs couvents2. A leur grand effroi ils avaient trouvé dans le Midi une liberté des esprits, une indépendance des opinions religieuses, â laquelle les agents de Rome n’étaient guère encore habitués; non-seulement chez des seigneurs, mais chez des prélats eux-mêmes ils avaient rencontré pour les doctrines hérétiques une tolérance, qui ne provenait chez plusieurs que d une indifférence incrédule, mais qui chez beaucoup d'autres était la conséquence d’une civilisation plus avancée, la reconnaissance réelle du droit de chaque homme d’être libre quant a sa foi3. Les moines s’étaient vus forcés de discuter avec les hérétiques et d’accepter des laïques pour juges ; ils s’étaient attendus, sans doute, à une obéissance empressée, et ils n’avaient trouvé que du dédain ou de la résistance. Les légats, munis des pouvoirs les plus étendus, armés de l’anathème contre les récalcitrants, avaient compté sur des victoires faciles , et ils s’étaient vus forcés de céder le terrain à leurs adversaires détestés. Découragés, trompés dans leurs espérances, saisis d’un dépit profond, la plupart de ces hommes qui étaient entrés avec tant d’ardeur dans la lice , la quittèrent les uns après les autres ; il ne resta que l’Espagnol Dominique et Pierre de Castelnau ; eux seuls ne laissèrent point refroidir leur zèle. Dominique s’établit a Fanjaux , au milieu des nombreux Cathares qui habitaient ce château fort; il s’associa quelques compagnons, se mit h parcourir les contrées environnantes, travailla avec une persévérance infatigable, et se serait estimé heureux, dans son exaltation enthousiaste, de tomber comme martyr sous les coups des hérétiques. Mais cette liberté de conscience qu’il voulait anéantir, lui servit d'égide à lui-même; on le laissa voyager et prêcher sans attaquer sa
1 Acta SS. y août, I, 570. — - Pelr. Vall. Cern., 561.
3 Voy. plus bas la déclaration du comte de Foi*.
France. 1207 — 1208. 217
personne. Il réussit à ramener h l’Église quelques croyants, auxquels il imposa des pénitences fort dures1. Pour enlever aux seigneurs [jeu fortunés tout prétexte de confier l’éducation de leurs filles aux sœurs cathares , il fonda une association d’hommes et de femmes , qui eut le même but , et qui bientôt après fut dotée de biens considérables ; en 1211, elle s’établit définitivement h Prouille , près de Fanjaux2 ; quatre années plus tard elle fut confirmée par Innocent III*.
De son côté Pierre de Castelnau chercha h négocier la paix entre le comte de Toulouse et plusieurs barons de la Provence , afin de tourner leurs forces réunies contre les hérétiques. Les barons se déclarèrent prêts à combattre ces derniers, h la condition que Raimond acceptât leurs propositions ; mais comme celui-ci refusa de signer une paix qui aurait ouvert ses Étals à l’armée de ses ennemis , sous le prétexte d’une guerre contre les hérétiques, le légat, emporté par son zèle , l’excommunia et jeta l’interdit sur ses terres4. Cette sentence fut aussitôt confirmée par Innocent III; le 29 mai 1207, il écrivit k Raimond , qu’il appelle un tyran impie et cruel , un homme pestilent, un ennemi de Jésus-Christ et de son Église , une lettre devenue célèbre k cause de la violence de ses termes ; il le menace des vengeances célestes ; s’il ne se hâte de faire pénitence, tous les princes ses voisins seront sommés d’envahir et de lui enlever ses terres, afin qu’elles ne soient plus infectées d’hérésie sous sa domination sacrilège; «la fureur du Seigneur, dit en terminant le vicaire de Jésus-Christ, ne s’arrêtera pas en-
1 Voy. on exemple, chez Marlène, Tket. nov. anecdot., I, 802. Comp. Vaisselle, III, 148.
- Acta SS., août, I, 401 et suiv. Vaisselle, III, 148, 149.
3 ...Fratribiu et monialibus domût S. Maria de Pruliano. Ripoll, 1, 1.
4 Les motifs de l’excommunication furent en partio politiques, en partie religieux : refus de chasser les routiers , levée de péages et d'impôts, faveors accordées aux hérétiques et aux juifs, dommages faits à des églises et à des ecclésiastiques. Petr. Vall. Cern., 559. Vaisselle, III, 146.
core; sa main s'étendra sur vous pour vous écraser, et il vous fera sentir combien il est difficile de se soustraire à sa colère, une fois qu’on l’a provoquée1.» En même temps Pierre de Castelnau excita , par ses intrigues , les barons de la Provence contre Raimond 2, de sorte qu’intimidé par la violence du pape et de son légat, et pour préserver son pays de l’invasion , il donna la promesse demandée d’exterminer les hérétiques. Il reçut son absolution ; mais il ne tarda pas k s’attirer de nouveau la colère des chefs de l’Église , car il ne s’empressa pas d’exterminer les hérétiques , c’est-k-dire le plus grand nombre et les meilleurs de ses sujets. Le peu de succès de ses envoyés pour convertir les Cathares et pour rétablir dans le pays l'autorité papale, enflamma au plus haut degré la colère d’innocent III ; la résistance du comte et de son peuple fut k ses yeux une injure sanglante faite a la dignité du Saint-Siège; lui, le plus hautain, le plus ambitieux des papes, lui, qui avait déjk courbé sous ses volontés des rois puissants, comment aurait-il pu se résoudre k supporter impunément la liberté religieuse qu’un petit peuple du midi de la France s’obstinait k défendre contre lui? Il résolut d’employer désormais les moyens les plus énergiques pour atteindre au but qu’il s’était posé dès son avènement, et que jusque-là il avait poursuivi avec si peu de résultat. Dans celte intention il déposa définitivement les armes spirituelles pour ne plus s’appuyer que sur le bras séculier; k la discussion par la parole, il fil succéder la guerre. Il appela au secours de l’Église « la race élue , le peuple acquis , les princes et les barons de la France3 ;» c’est à eux qu’il s’adressa pour venger les injures faites k Jésus -Christ. Il envoya des lettres pressantes k Philippe-Auguste et aux principaux de
■ Lib X, ep. 69 ; Baluz., II, 38, 39.
* ...Medianle industrie viri Dei. Pelr. Vall. Cern., 559. a Le légat Arnaud 1 Gervais, abbé do Prémontré, en 1213. Gervai. Pwnonalrat., ep. 42, p. 42.
ses vassaux ; pour que le roi pût en toute sécurité faire la croisade, Innocent lui promit de prendre son pays sous la protection spéciale du siège de Rome; outre les mêmes indulgences que pour la guerre en Palestine, il lui accorda d’avance , a lui et à ses guerriers , toutes les terres qu'ils enlèveraient aux hérétiques méridionaux1. Mais, préoccupé •d’affaires qui lui paraissaient plus graves , Philippe-Auguste ne prêta pas l’oreille aux exhortations du pape; elles n’eurent pas encore de résultat2. La haine de Pierre de Castelnau contre le comte de Toulouse s’échauffa de plus en plus; il lui reprocha de la lâcheté, l’accusa de parjure et de tyrannie envers l’Église, et l’excommunia de nouveau3 En vain Raimond , pressé de toutes parts , promit-il aux deux légats , dans une conférence à Saint-Gilles, de donner pleine satisfaction sur tous les points qu’on exigeait de lui ; les légats se retirèrent, sans qu’il eût pu s'entendre avec eux4. Ce fut alors, dans les premiers jours de janvier 1208, que Pierre de Castelnau, au moment de s'embarquer pour passer le Rhône, fut tué par deux hommes de guerre inconnus5.
Le meurtre de son légat porta au comble l’exaspération du pape; la majesté pontificale était violée dans la personne de son représentant, l’envoyé du chef visible de l’Église était assassiné; ce sang criait vengeance, et Innocent s’en rendit l’organe en appelant la chrétienté tout entière aux armes. Sans le premier moment de sa colère il accusa du meurtre le
1 17 novembre 1407. Lib. X, ep. 149; Baluz, II, 86.
2 Vaisselle, III, 153. Capefigue, III, 40 et soir.
3 Pelr. Vall. Ccrn., 559.
* ...Promittens { aci'I . cornet) tuper cunctis quibut impclebatur capilulit tatiifactioncm plenariam exhibere. Innoc. III, lib. XI, ep. 46 ; Baluz , U, 147. Chronol. Koberti Allissiod., 475.
3 Le 15 janvier. Innoc. III, I. c., 148. Selon Guillaume de Tudéle le meurtrier fut un écuyer du comte, irrité contre le légat de ce qu’il avait excommunié son maître, et voulant se rendre agréable à celui-ci; p. 8, v. 83 et suiv.
comte de Toulouse; eu effet, toutes les apparences étaient contre Raimond, quoiqu’il ne lût point coupable ; le pape luimême, lorsqu’il connut mieux la vérité, déclara que le comte ne put jamais être convaincu d’avoir participé au crime, qu’il n’en a été que soupçonné1. A peine toutefois eut-il été informé du fait, qu’il excommunia Raimond et les meurtriers2; il ordonna aux évêques du Midi de prêcher la croix contre cet ennemi irréconciliable de l’Église et contre ses sujets hérétiques , pires que les Sarrasins ; comme suivant les décisions canoniques des saints pères, ajouta-t-il, la foi ne doit pas être gardée à celui qui ne la garde pas â Dieu , tous ceux qui sont obligés au comte de Toulouse par des serments quelconques, en sont déliés, et il sera permis b un chacun de le poursuivre et de s’emparer de ses terres ; quant à lui-même il ne sera admis b donner satisfaction , qu’après avoir prouvé son repentir en chassant les hérétiques3. Le même jour, 10 mars 1208, Innocent s’adressa de nouveau au roi et aux barons de France, les conjurant de ne pas tarder davantage à envahir les domaines du comte de Toulouse. Philippe-Auguste devra faire «peser sur lui tout le poids de sa royale oppression , » le chasser de ses châteaux et de ses villes, en exterminer les habitants et les remplacer par des catholiques4 S. Le roi d’Angleterre fut engagé à faire la paix avec celui de France et à se liguer avec lui contre Toulouse6. Les évêques français reçurent l’ordre d’enflammer le zèle de Philippe et de ses vassaux, en leur promettant les indulgences les plus larges6. A la place de Pierre de Castelnau, Innocent III nomma pour être son légat dans le Midi
i En 1212. Lfp. XV, ep. 102; Baluz., II, 657. Vaisselle, III, 154.
■i Lib. XI, ep. 26; Baluz., II, 149.
3 10 mars 1208. Lib. XI, ep. 26 et 27 ; I. c. , 147 et suit.
* ...Pondéré non desinas inducta super eum regalis oppressions urgcrc Lib. XI, ep. 28; l. c., 149.
S Ibid., ep. 30 el 31 ; l. c., 151. — b Ibid., ep. 55; l. e„ 151.
l’évêque de Conserans, Navarre d’Aix; il stimula l’ardeur de l’abbé Arnauld , en lui promettant son assistance dans tout ce qu’il entreprendrait contre l’hérésie1. Arnauld et les religieux de son ordre se dispersèrent alors dans la France du nord pour prêcher la croix. Les évêques et les curés unirent leur voix a celle des moines ; toutes les chaires retentirent de discours exhortant le peuple catholique h prendre les armes pour la cause de Dieu ; les prêtres lui représentèrent, «que tout homme, si coupable qu’il soit, et fût-il damné, fait pénitence par cela seul qu’il combat les hérétiques2. » Pour enrôler un plus grand nombre de soldats sous les bannières de cette «guerre sainte, » le pape promit les mêmes indulgences que pour les croisades en Palestine; les prêtres permirent même de convertir le vœu d’une expédition contre les Sarrasins, en celui de la croisade des hérétiques albigeois3. Combien de gens ne durent pas trouver plus commode alors de gagner la rémission des péchés dans le pays même, sans s’exposer aux chances et aux périls d’un voyage d’outre-mer! Qu’on y ajoute l’ancienne antipathie des races, la jalousie du Nord , plus sérieux , plus rude, plus pauvre , contre la population riche, gaie , civilisée des provinces méridionales ; le désir de faire du butin dans les cités opulentes du beau pays du Midi ; l’avantage qu’on accordait aux chevaliers de ne faire qu’une campagne de quarante jours , temps auquel la plupart des vassaux étaient tenus pour le service de leurs fiefs ; les paroles encourageantes des prédicateurs : « Le travail sera peu pénible, le temps de l’absence sera de courte durée, et la distance n’est pas grande, et malgré cela il y
* Ibid., ep. 32 ; /. c., 151.
- Totz om calques sia neis si era dampnatx
Sol cab lor se combata es totz penedensat.
Goill. de Tudéle, 304, v. 4337, 4338.
3 Gerrai* de Prémontré i Guillaume, archidiacre de Pari*; ep.75,
aura une glorieuse récompense1. » Qu’on songe à tout cela, et l’on comprendra sans peine que dans les contrées où l’Église exerçait encore toute son autorité, il se soit formé des troupes nombreuses de guerriers avides de gagner par l’extermination des hérétiques et par le pillage de leurs terres, à la fois des profits terrestres et des trésors dans le ciel2. Innocent III se servit de toutes ces passions mondaines qu’il avait excitées par ses lettres et par la voix de ses légats et de ses missionnaires, pour satisfaire son orgueil offensé, et pour procurer un triomphe à son principe ambitieux de l’unité extérieure de l’Église catholique. Ce triomphe, il ne l’obtint pas, car la croisade n’extermina point les hérétiques; mais il obtint l’anéantissement de l’indépendance, et pour une longue période , la destruction de la prospérité et de la brillante civilisation de nos provinces méridionales.
Une foule de barons du nord de la France prirent la croix ; le duc Eudes de Bourgogne, le comte de Saint-Paul, le comte de Nevers et d’Auxerre, et beaucoup d’autres moins puissants, se réunirent pour cette guerre impie; h eux se joignirent les archevêques de Bourges, de Reims, de Sens, de Rouen, les évêques de Nevers, d’Àutun, de Lisieux, de Chartres, de Bayeux , etc., des abbés sans nombre et quelques seigneurs de l’Allemagne et de la Frise; tout le Nord, en un mot, s’arma pour se précipiter sur le Midi, que lui livrait le pape3. Celui-ci invita Philippe -Auguste h nommer un capitaine-général , pour conduire les croisés sous la bannière royale «a cette sainte guerre4;» aux croisés eux-
’ ...Labor non est grandis, et remuneratio copiosa ; tempus peregrinationis non multum et ipsa peregrinatio non longinqua. Gervais dp Prémontré, circulaire pour exhorter à la croisade; ep. 45, p. 45.
2 « On met les indulgences en quelque sorte au rabais.» Sismondi, Hist. de France, VI, p. 278. Hurler, II, 521. CapeGgue, III, 52 et suiv.
3 Goill. de Tudéle, 20, 78.
* S février 1209. ...Ad agonem sancta pugnae. Lib. XI, ep. 229 ; Baluz., II. 258.
mêmes, il adressa une ardente exhortation : «En avant, valeureux chevaliers de Jésus-Christ, leur cria-t-il, opposezvous aux précurseurs de l’antéchrist! jusqu’ici vous avez combattu pour une gloire passagère, combattez maintenant pour la gloire éternelle; vous avez combattu pour le monde, combattez pour Dieu ; ce n’est pas pour des récompenses terrestres que je vous appelle au service de Dieu, c’est pour obtenir le royaume céleste , et celui-ci je vous le promets avec une pleine assurance comme prix de vos exploits1. » Philippe-Auguste se borna h laisser partir ses vassaux , sans leur nommer de commandant; le pape d’ailleurs avait déjà chargé ses légats d’être « les chefs de la milice chrétienne convoquée contre les hérétiques provençaux2. » A l’abbé Arnauld et à l’évêque de Conserans il adjoignit à cet effet l’évêque Hugues-Raimond de Riez, et il leur donna des instructions qui montrent tout l’esprit et qui expliquent toute la marche de cette guerre : ils devront suivre l’exemple de l’apôtre qui a dit : «Comme je suis un homme artificieux, je vous ai surpris par ruse,» une pareille ruse devant plutôt être appelée de la prudence, ils chercheront à prendre séparément les ennemis de l’Église; ils ne commenceront pas par attaquer le comte de Toulouse, mais ils tâcheront de l’éluder par l'art d'une prudente dissimulation , jusqu’à ce qu’ils aient vaincus les autres hérétiques ; ces derniers seront soumis plus aisément quand le comte ne les assistera pas, et celui-ci devra infailliblement succomber, dès que, par la défaite de ses alliés, il sera réduit à lui seul3. La suite du récit
1 Le même jour. Lib. XI, ep. 230; Baluz., II, 258. En outre, il prit leur» personnes et leurs possessions sous la protection du siège apostolique. Ep. 231, p. 259.
2 9 octobre 1208. Lib. XI, ep. 158; Baluz., II, 215.
3 ...Id vobis providimus suadendum, quatinus ad Apostoli , dicentis cum essem as tutus, dolo vos cepi, magisterium récurrentes , cum talis dolus prudent i a potius sit dicendus , deliberato cum signatorum prudentioribus oppnrtunn consilio , divisos ab Ecclesiai unitate divisim capere studeatis ,
fera voir que la politique habile mais déloyale, conseillée par le chef de l’Église à ses représentants , fut suivie par ceux-ci a la lettre, et que ce n’est que par ce moyen perfide qu’ils arrivèrent à leur but1.
Informé des préparatifs menaçants et effrayé du nombre de ses ennemis, le comte Raimond demanda l’absolution; l’abbé Arnauld lui répondit avec dureté que ce n’était pas en son pouvoir de l’absoudre , et le renvoya au pape. Raimond fit alors partir des députés pour Rome; ils durent réitérer son offre de se réconcilier avec l’Église, en ajoutant l’assurance qu’il s’empresserait de se soumettre à tout autre légat, qui lui fût personnellement moins hostile que l’abbé de Clteaux. Conformément k son intention de traiter le comte avec les dehors de la douceur et de la justice, jusqu’à ce que le moment fût venu pour l'écraser, le saint père reçut favorablement ses ambassadeurs-, il lui fit savoir qu’il l’admettrait k prouver son innocence du meurtre de Pierre de Castelnau et qu’il l’absoudrait, k condition qu’il remit k l’Église romaine plusieurs de ses châteaux forts comme gages de sa fidélité; il lui accorda sa demande d’un autre légat, et lui envoya k cet effet son propre notaire, Milon, accompagné de maître Théodise, chanoine de Gênes, homme habile et intrigant. Toutefois il ne révoqua pas les pouvoirs donnés k ses anciens légats; il enjoignit même k Milon de s’inspirer en
dummodo videritis qubd ex hoc idem corne» vel aliis minus assister e vtl per te ipsum minus debeat insanire, non slalim incipiaiis ab ipso, ted eo primitut arle prudent is dissimulations eluso, ad extirpandoi aiiot hirreticos transeatis. Février 1909. Lib. XI, ep. 932; Baluz., II, 959. Il f»ut remarquer ici l'interprétation complètement fausse donnée par Innocent III du passage de ta deuxième épltre aux Corinthiens, chap. XII. v. 16; le pape allègue comme exprimant une intention réelle de saint Paul, des paroles que celui-ci ne dit que pour repousser une supposition ; les voici d’après la Vulgate : Esto ; ego voi non gravavi, ted cum essetn astulus , dolo vos cepi. Numquid per aliquem eorum , quos misi ad vos . circumveni vos ? On voit que c'est toute autre chose que ce que dit te pape.
■ Vaisselle. III, 160.
FRANCE. 1209. 22o
toutes choses de leur conseil et de n’agir que sur leurs ordres. Comme le comte ne pouvait plus croire h l'impartialité de l’abbé Arnauld , tandis qu’il n’avait aucun sujet de défiance contre Milou , qu'il ne connaissait pas , Innocent III voulut que ce dernier ne fût son représentant qu’ostensiblement et en apparence , pour être en réalité et en secret l’organe de l’homme fanatique qui , aux yeux de Raimond . était le seul obstacle à sa réconciliation avec l’Église1.
Arrivé en France, Milon se rendit avec Arnauld auprès du roi et le sollicita de nouveau, au nom du pape, de prendre part li la croisade. Mais Philippe-Auguste , persistant â vouloir rester personnellement neutre dans la querelle, prétexta sa guerre avec le roi d’Angleterre et l'empereur ; il répéta qu’il devait se borner h permettre à ses barons de combattre le comte, sous la réserve toutefois de ses droits féodaux2. Cependant un historien contemporain assure qu’il envoya à l’armée des croisés quelques milliers d’hommes3. Milon se rendit dans le Midi ; un synode qu’il tint à Montélimar manda le comte de Toulouse à comparaître à Valence; quoique surpris de ces procédés , qui faisaient pressentir à Raimond que l’envoi du nouveau légat ne changerait rien à la conduite que l’Église était décidée h tenir à son égard , il se rendit à la citation, promit tout, et donna sept de ses châteaux à Milon, qui les remit â la garde de différents abbés et évêques ; il jura d’obéir au pape et au légat en tous les points en lesquels on le disait coupable et qui lui avaient attiré l'excommunication ; il déclara enfin qu'il se mettait lui-méme au pouvoir absolu de l’Église romaine et de son chef4. Pour
1 Petr. Vill. Cern., 566. Guill. de Tudéle, 14, v. 183 el suiv. Vaisselle. III, 157 el suiv.
2 Petr. Vall. Cern., 566. Perrin , 14. Voy. la lettre du roi à Tbéobald , comte de Troye», cher Mary-Lafon, II, 41G.
3 Guill. Brito, lib. VIII, 193.
* Petr. Vall. Cern., 567. La formule du serment, chez Catel, 345, el dans l'édition de Baluze des lettres d'innocent III, II, 546.
humilier davantage le comte, Milon ne lui donna pas immédiatement l'absolution h laquelle cependant il avait droit; il se rendit à Saint-Gilles, obligea Raimond de l'y rejoindre, et ce n’est que là que, le 18 juin, en présence de plusieurs prélats, il le réconcilia solennellement à l'Église. Nu jusqu'à la ceinture, sur le parvis de la cathédrale, le malheureux prince jura de nouveau obéissance au pape et à son légat; celui-ci l’introduisit alors dans l’église en le fouettant avec une poignée de verges , et lui donna l'absolution au nom du pape1. En même temps Milon reçut de plusieurs barons, vassaux du comte, le même serment qu’il avait imposé à celui-ci2. Le lendemain il prescrivit à Raimond des préceptes, où les prétentions politiques se mêlent étrangement aux commandements religieux ; savoir, de regarder et de traiter comme hérétiques tous ceux de ses sujets que les évêques lui désigneront comme tels, de réparer les dommages causés par lui à certains couvents et églises, de chasser les routiers, d'expulser les juifs, de veiller à la sûreté des routes, de ne pas lever de nouveaux péages , de garder la paix avec les barons catholiques3. Raimond , dont le courage semblait anéanti, jura tout, et alla jusqu’à demander à Milon la croix, pour servir sous les ordres des croisés, contre les hérétiques de son pays4. Le seul motif qui puisse expliquer le manque de fermeté de sa conduite, c’est le désir, l’espoir de prévenir l’invasion ; il alla au devant de l'armée des croisés qui , sous la conduite de l’implacable abbé de Citeaux, s’était avancée déjà, forte de plus de 200,000 hommes, jusqu’à Valence5.
Quel prétexte avait-on encore de pénétrer plus loin dans
1 Pclr. Val!. Cern., 568.
2 La formule chez Catel, 247.
3 Catel, 246. Innocentii III Epp., Baluz., II, 547.
4 Le 24 juin. Petr. Vall. Cern., 568.
5 Ibid., 569. Sur le nombre des croisés, voyez Guill. de Tudéle, 22, v. 279 et suiv.
le pays, depuis la soumission du comte de Toulouse et sa promesse d’extirper lui-même l’hérésie? On prétendait en avoir un , c’était la nécessité de soumettre aussi les autres princes, protecteurs des Cathares, surtout le jeune Raimond Roger, vicomte de Béziers. Mais h Montpellier celui-ci vint h son tour auprès des légats, demandant h être réconcilié, afin d’éloigner de son pays les malheurs de la guerre. Si Arnauld l’avait admis, il ne serait plus resté de prétexte à la croisade, et tous les grands préparatifs auraient été faits en vain; d’ailleurs le pape avait prescrit de ne ménager que le comte de Toulouse, le plus puissant des seigneurs du Midi, dans le but de le détacher de ses alliés et d’exterminer ceux-ci avec moins de peine. Le légat refusa donc de recevoir la justification du vicomte. Indigné de la violence d’Arnauld , et du refus du comte de Toulouse, son oucle, de le seconder contre la croisade, Raimond Roger tint conseil avec ses vassaux et prit la généreuse résolution de se défendre par les armes1. Raimond de Toulouse ayant lui-même pris la croix, ses vassaux et ses sujets abandonnés par lui se tinrent pour dégagés de leur serment d’hommage, et se décidèrent à ne compter que sur eux-mêmes pour leur défense; les villes surtout, iières d’avoir conquis la liberté dans leurs anciennes luttes contre les nobles, s’unirent pour résister h la croisade, qui nomseulement les menaçait d’un nouveau joug spirituel, mais aussi d’une nouvelle domination féodale. Partout la conduite des légats inspire aux seigneurs comme aux bourgeois une indignation, une horreur profonde; le fanatisme d’Arnauld, la perfidie de Milon, qui absout le comte de Toulouse tout en continuant à exciter à la croisade, soulèvent tous les cœurs; un archevêque même, celui d’Auch, Bernard de la Barthe , éclate dans des vers énergiques contre cette fausse paix promise au comte par le notaire du pape, et
1 Guilh de Tudèie , 16 , v. 194 et suiv.; p. 18, v. 246 et suiv. Comp. aussi Hurter, II, 528.
qu’il appelle «une paix de clercs1;» les troubadours appellent les barons et les peuples au combat contre « la gent étrangère du Nord2,» contre le clergé qui la pousse, contre ces « lâches évêques qui, se mettant peu en peine de la perte du Saint-Sépulcre, aiment mieux s’enrichir des dépouilles des riches cités provençales3 ». Aussi les populations courentelles aux armes; catholiques et hérétiques, Vaudois et Cathares, tous s’unissent pour repousser l’ennemi commun de leur indépendance.
Le vicomte de Béziers, jeune homme ardent et généreux, laissa une forte garnison à Béziers, et se jeta avec l’élite de ses chevaliers dans sa ville forte de Carcassonne. L’armée croisée, en s’avançant contre lui , répandit la terreur sur sa route en ravageant les campagnes, et en brûlant comme hérétiques une foule de gens; beaucoup de seigneurs se retirèrent dans l’intérieur du pays, d’autres ouvrirent euxmêmes aux croisés leurs châteaux forts. Le 22 juillet l’armée vint camper devant Béziers, où elle fut rejointe par deux autres corps, commandés l’un par l’archevêque de Bordeaux, l'autre par l’évêque du Puy4. L’évêque de Béziers, Béginald, fut envoyé dans la ville pour engager les habitants catholiques à livrer les hérétiques ou h sortir des murs ; comme il ne rapporta qu’un refus énergique, l’abbé Arnauld s’écria : « Eh bien , pas une pierre ne restera sur l’autre , pas une vie ne sera épargnée. » Après une défense héroïque, la ville fut prise d’assaut; de peur de tuer aussi des catholiques, les vainqueurs demandèrent à Arnauld : « Que faire , seigneur? nous ne pouvons distinguer entre les méchants et les bons.» C’estalorsquepour que personne n’échappe, en feignant d’être
1 Hist. littér. de la France , XVII, 589. Millot, II, 202.
2 Gens estranha. Guilt. de Tudéle, 148, v. 2079.
3 Millot, III, 50. Raynouard, V, 448. Le troubadour Raimond de Mira- ▼al ; Hist. littér. de la France, XVII, 456 et suiv.
4 Petr. Vall. Cern., 570; Gnitl. de Tudéle, 22-24.
catholique, le légat répondit par ce mot féroce : a Tuez- les tous , Dieu reconnaîtra ceux qui lui appartiennent 1 . » Aussi le massacre fut-il horrible, on n’eut égard ni au sexe ni h l’âge; plus de 20,000 personnes périrent ; dans la seule église de Sainte-Marie-Madeleine on en égorgea 7000, qui y avaient cherché un refuge ; la ville fut livrée au pillage et k l’incendie, elle fut détruite, comme les légats l’écrivirent au pape en paroles triomphantes, par un effet de la vengeance divine sévissant merveilleusement contre elle2.
La chute de Béziers jeta l’épouvante dans le pays; le vicomte de Narbonne et les principaux habitants de cette ville firent leur soumission aux croisés, qui, dans leur marche sur Carcassonne, s’emparèrent de plusieurs places que la terreur avait fait abandonner. Le Ier août ils arrivèrent sous
1 Pour sauver en ce point l’honneur d’Arnauld, on a révoqué en doute l’authenticité de l’auteur qui rapporte le fait; c’est Cæsarius lleisterbac., 382. Il est vrai que Césaire est étranger à la France, et d'ailleurs assez crédule. Mais voici pourquoi nous croyons devoir lui ajouter foi en ce point : 1° le fait est rapporté non pas par un adversaire de l’Église, niais par un adversaire ardent des hérétiques; 2° Césaire, cistercien lui-même, en parle sans hésiter, sans songer qu’il fait du tort à la réputation de l’abbé de son ordre; 3° il a pu être bien informé . il rapporte encore d’autres particularités de la croisade, qu'il apprit de moines de son ordre qui avaient été avec Arnauld en France. L’aualiste et le panégyriste de l’ordre de Clteaux , Manrique , le rapporte également sans exprimer le moindre scrupule, III, 502. D’ailleurs, s’il est vrai que 20,000 hommes périrent à Béziers, «on peut croire, comme dit M. Petit-Uadel, qu’il n’avait pas été pris de grandes précautions pour sauver les catholiques mêmes. » Hitt. littér . de la France , XVII, 249. Hurler ne dit lui-même que a zur Ehre der Menschheil müclite tnan lieber der Ablehnung ait der Behauptung Glauben beimessen dass , » etc., II, 33t.
2 Voy. pour l’histoire du siège, Petr. Vall. Cern., 570; Guill. do Tudéle , 28 et suiv.; Chronicon Simunis , 764; surtout la lettre des légats au pape, lib. XII, ep. 108; Baluz., II, 374. Le nombre des personnes tuées est diversement rapporté; selon Guillaume de Nangis ( Chronicon, 753), on tua 17,000, selon Albéricus (II, 450 ) 60,000 hommes; nous nous en tenons à l’évaluation des légats. La cathédrale s'écroula par l'incendie.
les murs de Carcassonne; un premier assaut les mit en possession des faubourgs ; cet assaut, ainsi que tous les suivants et en général toutes les horreurs commises dans cette guerre, se fit au chant des prélats : Viens, ô Esprit saint1. Pierre d’Aragon , suzerain de Béziers et de Carcassonne, vint alors au camp des catholiques pour essayer de faire la paix entre eux et le vicomte. Arnauld lui répondit qu’il consentait h laisser sortir de la ville le vicomte et douze de ses compagnons , à condition que tous les habitants fussent livrés k la merci des croisés. Plein d’indignation , le roi rapporte cette réponse au jeune vicomte, qui déclare « qu’il aimerait mieux laisser égorger vif les siens et se tuer lui-méme que d’accepter un pareil traité et d’abandonner le moindre de ses hommes. » Le siège continue, mais les chaleurs ayant desséché les puits de la ville, la détresse des assiégés est extrême; le légat en profite pour faire inviter Raimond Roger a se présenter au camp; on veut, lui dit-on, lui proposer des conditions de capitulation honorable. Le vicomte, trop généreux pour soupçonner un piège, se rend au milieu des croisés, et s’offre en otage , pour sauver la vie aux habitants. Dans l’intervalle beaucoup de ceux-ci parviennent k fuir ; l’armée se précipite dans la ville , fait un immense butin , et ramène au camp plusieurs centaines de prisonniers, dont quatre cents sont brûlés et cinquante pendus comme hérétiques2. Le jeune prince fut retenu prisonnier; on l’enferma k Carcassonne dans la tour de son propre palais , où peu de
1 Petr. Vall. Ccrn., 571 ; et passim. Guill. de Tadéle , 172, t. 2389 et suiv. :
Ja domi Dieu s de gloria mot pecatz non perdon,
Si mentrel combatian li clerc cela sason No cantavan Sancti Spiritus a gran profession ,
Que ben de mega lega en auziratz lo son.
2 Voy. pour l'bistoire du siège, Petr. Vall. Cern., 571. Chronieon Simonts, 765. Guill. de Tudèle , 40 et suiv. Cæsarius Heislerb., 383. La lettre des légats au pape, lib. XII, ep. 108 ; Baluz., II, 374.
mois après il mourut, empoisonné sans doute par ordre des chefs de la croisade1.
Après la prise de Carcassonne , l’abbé de Cîteaux réunit les principaux seigneurs pour en choisir un qui voulût se chargerdu gouvernement du pays qu’on venait de conquérir. Le duc de Bourgogne, les comtes de Neverset de Saint-Paul, auxquels Arnauld proposa le vicomté de Béziers et de Carcassonne, refusèrent avec indignation cette offre; ils étaient venus, disaient-ils, pour châtier les hérétiques , et non pour usurper des domaines sur lesquels ils n’avaient aucun droit2. Ce refus causa au légat un singulier embarras; la plupart des barons allaient repartir pour le Nord, ils ne s’étaient croisés que pour quarante jours, il fallait donc quelqu'un pour continuer la guerre, et surtout pour conserver les fruits de la victoire, jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle expédition au printemps prochain 3. Sur la proposition d’ Arnauld ou nomma donc deux évêques et quatre chevaliers qui , d’accord avec lui, choisirent Simon de Montfort, comte de Leycester. Simon accepta. C’est l’homme qu’il fallait; revenu à peine de la croisade contre les Sarrasins, il avait été, quoique sexagénaire, un des premiers à se croiser contre les hérétiques; vaillant, intrépide, austère dans ses mœurs, il était en même temps d’un fanatisme religieux qui allait jusqu’à la cruauté, avide de domination et peu inquiet sur la valeur des moyens pour arriver à ses buts. Ce qui le recommandait à l'Église, c'était sa soumission aveugle à Rome, sa piété superstitieuse, sa scrupuleuse observation des pratiques du catholicisme, sa libéralité pour le clergé4. Plein de vénéra-
1 Le 10 novembre 1209. Guill. de Tudéle, 62, v. 862 et sniv. Surtout Innocent III, lib. XV, ep. 212, en 1213; Baluz., II, 709, où il est dit que le vicomte périt miserabiliter inter fectus. Le troubadour Guillaume de Béziers en accuse Simon. Hi*t. littér. de la France, XVIII, 551 et sniv.
2 Gnill. de Tudéle, 56, v. 793 et suiv.
3 Comp. Michelet, II, 495.
* II suivait de l’Église « les œuvres , les ordres et les discours. » Guill.
tion pour Dominique1, ami intime de l'abbé Guy de Vaux- Cernay3, obéissant sans scrupule aux légats, étranger aux sentiments d'honneur chevaleresque qui avaient fait refuser aux autres barons du Nord les offres d’Arnauld, il avait toutes les qualités requises pour devenir l'instrument des vengeances du pape.
Ce rude guerrier, qui ne savait pas lire, ce destructeur impitoyable de la civilisation méridionale, ce fanatique qui, pendant dix années d’une guerre injuste et cruelle, a été le fléau des provinces les plus florissantes de la France, l’Église le considérait comme le champion de la cause de Dieu, comme le grand athlète de Jésus-Christ*. Simon de Montfort prit aussitôt possession de Carcassonne, et pour témoigner à Arnauld sa reconnaissance , il fit donation h l’abbaye de Citeaux de plusieurs maisons qui avaient appartenu h des hérétiques*. Comme pour continuer la guerre il avait besoin d’argent, et qu’eu outre il voulait faire preuve de zèle pour la foi, il ordonna de payer les dimes dans tout le pays qu’on venait de soumettre, ajoutant qu’il traiterait en ennemis tous ceux qui s’y refuseraient; il établit un cens annuel de 3 deniers par feu , en faveur de l’Église romaine, et s’engagea lui-même h une redevance considérable-, enfin il voulut que ceux qui resteraient excommuniés pendant quarante
de Tndéle , 293 , y. 4159. Cum enet in bellis itrenuissimut , omni tamen die mtssam et horat eanonicas omnes audiebat (Rigordus, 56). Un jour, aa siège de Muret , il alla dans une église , se recommanda aux prières des moines, posa son épée sur l’aulel , et dit : « O Jet u benigne , tu tnt lieet indignum, ad tua prœlia elegisti, detuper altare tuum, hodie arma accipio, ut praüaturui prcrlia tua, a te aecipiam justitiam praliandi. u Petr. Yall. Cern., 658. Il est dit a nu eut totius cleri. Lellre de sa femme à Gervais de Prémontré. Ep. 97, p. 86'.
1 tiallia christ., XIII, 315.
2 Manriquc, III, 489.
3 Guill. de Pod. I.aur., 675. Ipcrii cAronicon, 607. Voy. sur lai Michelet, II, 489 et suiv. Son panégyrique chez Hurler, 11, 335 et suir.
* Vaisselle, UI, preuves, n« 91, p. 213.
jours sans demander à être réconciliés, payassent des amendes plus ou moins fortes, suivant leur condition*. Indignés de toutes les iniquités commises jusque-là, plusieurs des principaux barons, après avoir fait leur «quarantaine3,» quittèrent l’armée de la croix-, le duc de Bourgogne, qui seul d’abord se rendit aux instances de Simon , ne tarda pas à se séparer également de lui. Les chefs ecclésiastiques s’efforçaient, il est vrai, de persuader aux guerriers qu’il ne s’agissait que de la défense de la cause de Dieu contre ses ennemis hérétiques; mais en refusant les offres de réconciliation et de paix faites par les princes méridionaux , et en s’emparant des terres occupées par l’armée, ils prouvaient suffisamment que ce n’était pas pour Dieu seul qu’ils combattaient; tous leurs actes, il est vrai, étaient conformes aux volontés du pape, cependant cela n’empêchait pas les chevaliers habitués à des guerres plus loyales, à concevoir des soupçons sur la sainteté d’une lutte, où, comme on l'a dit, il y avait tant de choses à faire contre l’honneur et contre l’humanité3.
Simon de Montfort eut encore assez de troupes pour soumettre plusieurs châteaux dont les seigneurs, saisis de frayeur, n’opposaient point de résistance ; au nombre furent ceux de Montréal , de Fanjaux , de Lombers , de Castres , où les Cathares avaient des établissements importants; on ignore si des supplices eurent lieu en ces villes ; à Castres seul on trouva un parfait qu’on livra aux flammes1 C’est qu’après les massacres de Béziers et de Carcassonne, et après la soumission de beaucoup de leurs anciens protecteurs , les parfaits, surtout les évêques et les diacres s’étaient retirés, les uns dans les montagnes, où ils s'étaient construits des ca-
1 Lettre des légats à Innocent III. Lib. XII, ep. 108 ; Baluz., II, 374. - La carantena, leurs quarante jours de service féodal.
3 Guill. de Tudéle, introduction de Fanriel, p. LXXIX.
' Pelr. Vall. Corn., 574 et suiv.
banes1 * , les autres dans des châteaux forts plus éloignés du théâtre de la guerre; l’évêque de Toulouse s’était enfermé avec beaucoup d'autres frères à Montségur, où ils vécurent en sûreté pendant toute la croisade, sous la protection énergique de Raimond de Perelle3. Le comte de Toulouse, voyant que malgré les humiliations qu’il avait consenti h subir, la croisade n’épargnait pas ses propres terres , offrit h Simon de traiter avec lui ; il voulut même donner son fils en mariage à la fille de son redoutable adversaire; il se montra prêt h tout pour garantir son pays de l’invasion. Sans la terreur qui le dominait, il se serait garanti par les armes3; il aurait trouvé de l’écho chez son peuple, s’il avait élevé la voix pour l’appeler à la lutte. Les esprits plus énergiques firent éclater en termes forts et chaleureux leur douleur h la vue de la ruine du pays , et leur colère de voir les habitants effrayés se soumettre au lieu de se défendre; malgré la défense faite par Arnauld aux troubadours de ne pas faire de vers contre le pape ni contre les barons de la croisade , Bernard Sicart de Marjévols s'écria : «A toute heure je me soulève, l’indignation me transporte, je soupire la nuit, en veillant, en dormant; de quelque côté que je me tourne, j’entends la courtoise gent crier bassement aux Français : Sire! Oui, ils ont de la pitié, les Français, tant qu’ils voient du pillage h faire; car ont-ils quelque autre droit? O Toulouse! ô Provence! ô terre d’Agen ! Béziers, Carcassonne! dans quel état je vous vois! » Puis il s’adressa avec une amère satire au clergé : « Clergé français, je dois dire grand bien de vous, et si je le pouvais, j’en dirais deux fois davantage. Vous tenez la meilleure voie, et vous nous l'enseignez. De si bons exemples
1 Arch. de l’Inquiiit. de Carcat sonne, Doal, XXIII, f“ Î57.
- Ibid., XXII, f» ÏI6 el suir.
3 « Et ai ce n'edl été (cette peur) , jamais , je vous en donne ma parole (les hérétiques), n'auraient été soumis par la force(dct croisés). Guill. de Tndéle, 36, v. 490, 491.
seront justement récompensés. Vous ne vous laissez rien , vous donnez tout; vous ne vous permettez aucun désir; les plus rudes privations vous sont habituelles; vous ignorez même toute illicite accointance... Veuille Dieu nous faire du bien, mieux que je ne dis de vous la vérité1».
De pareils appels ne demeurèrent pas sans effet. Des vengeances terribles furent exercées par les Albigeois ; des prisonniers furent mis k mort sous des tourments atroces ; les historiens catholiques ont fait grand bruit de ces excès ; mais les massacres commis par les croisés , les bûchers allumés par les légats, les violences des uns et les perfidies des autres, suffisaient amplement pour porter les habitants au désespoir et pour provoquer de sanglantes représailles. Le comte Raimond lui-méme finit par recouvrer quelque chose de son énergie; l’excèsde l'humiliation rendit peu k peu k son esprit la force de la résistance. Il quitta l’armée et retourna k Toulouse. Il était absous et réconcilié k l’Église ; mais les chefs de la croisade convoitaient ses terres et avaient l’ordre du pape de l’attaquer, dès que par la défaite de ses alliés et la soumission de ses vassaux il serait réduit k lui seul ; il fallut donc trouver un prétexte pour lui déclarer la guerre. A cet effet, Simon de Montfort et l’abbé Arnauld lui envoyèrent une liste de personnes suspectes d’hérésie , et le firent sommer, ainsi que les capitouls , de les livrer k l’armée des croisés , en présence de laquelle elles devront se purger de l’accusation et faire profession de foi catholique. En cas de refus, Simon menaça le comte de lui courir sus et de s’emparer de ses terres. Cette opiniâtreté k le poursuivre , malgré la part qu’il avait prise a la croisade, surprit et irrita le comte, et il fit répondre qu’il n’avait rien k démêler ni avec Simon , ni avec Arnauld, et qu’il irait se plaindre au roi , k l’empereur et au pape, tant des ravages que les croisés commettaient
1 Uist. littér. de la France , XVII, 590 et suiv.
dans son pays, sous le prétexte d’exterminer les hérétiques, que de la manière perfide dont ils le traitaient personnellement après toutes les preuves de soumission qu’il avait données, et après que le Saint-Père lui-même l’eût félicité, dans les termes les plus bienveillants, de son retour à l’Église 1 ; il leur annonça surtout son intention de redemander les châteaux qu’il avait donnés comme gages, car, dit-il, il avait gardé sa foi, tandis que les légats avaient manqué h la leur. Les chefs de la croisade ne s’étaient pas attendus à ce retour de fermeté de la part d’un homme qu’ils croyaient avoir trop humilié pour qu’il pût jamais se relever devant eux ; redoutant l’effet de ses plaintes sur Innocent III , ils s’efforcèrent de l’apaiser et surtout de le dissuader d'aller à Rome; «s’il veut l’en croire, lui dit l’abbé de Citeaux, il n’a pas besoin de se donner tant de peine, ni de s’aventurer par si longue voie ; il peut ici, sur les lieux, terminer avec lui toutes choses, aussi bien que là-bas. » Mais i! eut le courage de persister; peu de temps après il partit pour le nord de la France. Quant aux habitants de Toulouse qui devaient être livrés aux croisés, ils déclarèrent publiquement devant les magistrats de la ville qu’ils n’étaient point hérétiques ; les consuls firent dire au légat qu’ils obligeraient eux-mêmes à rendre raison de leur foi tous ceux qu’on leur désignerait, mais qu’ils n’entendaient nullement les livrer à l’armée ennemie. Là-dessus Arnauld les excommunia et jeta l’interdit sur la ville ; ils s’en effrayèrent peu et en appelèrent au pape3.
Dans l’intervalle Milon avait parcouru le pays, faisant jurer les consuls de Montpellier et d’Arles , ainsi que plusieurs seigneurs, le même serment qu’avaient déjà prêté les villes d’Avignon, de Nîmes, de Saint-Gilles; ce serment les engageait à travailler selon leur pouvoir à ce que le comte de Toulouse
» 47 juillet 1209. Lib. XII, ep. 90 ; Haluz., II, 554.
7 Lettre des consuls de Toulouse au roi d'Aragon, 1411. Vaisselle, III, preuves, n® 105, p. 434. Guilt. de Tudéle, 66, p. 907 et suiv.
gardât le sien relativement aux points sur lesquels il avait été excommunié; h lui refuser obéissance et secours , s’il devait violer sa parole, et h exécuter alors contre lui tout ce que l’Église romaine leur ordonnerait ; enfin h chasser les hérétiques et a respecter les privilèges et les propriétés du clergé1. A Avignon, Milon tint en septembre un synode, par lequel il fit dresser des canons pour la réformation des mœurs et de la discipline ecclésiastique et pour l’extermination des sectes. Il enjoignit aux évêques de prêcher plus régulièrement la foi orthodoxe, de se faire prêter par les seigneurs et les magistrats le serment de poursuivre les hérétiques, d’instituer des commissions inquisitoriales, composées de quelques laïques et d’un prêtre, et de punir de la même peine les défenseurs et les fauteurs que les hérétiques eux-mêmes2. Dans l’espoir d’empêcher le comte Raimond d’exécuter son projet de se rendre h Rome, les prélats assemblés h Avignon l’excommunièrent et frappèrent ses États de l'interdit ; toutefois ils lui laissèrent le temps jusqu’au I" novembre de donner satisfaction h l’Église, sans se souvenir qu’k Saint- Gilles Milon lui-même avait déjk prononcé solennellement son absolution3. Mais Raimond ne se laissa point détourner; nous venons de dire qu’il partit pour se rendre auprès du roi. Alors les légats écrivirent au pape pour lui rendre compte des résultats de leur mission, et surtout pour le prévenir contre Raimond quand il viendrait k Rome : « Ne vous laissez pas émouvoir par les paroles de cet homme , dont la langue n’est habituée qu’k dire des mensonges et des injures ; que plutôt, comme il le mérite, le bras de l’Église pèse de jour en jour plus durement sur lui;» que surtout, sous aucun prétexte, on ne lui rende ses châteaux, attendu qu’on
1 Milon à Innocent III. Lib. XII, ep. 106; Baltiz., II, 565. Les formules, chez Catel, 247 et sniv.
2 Mansi, XXII, 785 et suiv.
3 Lettre des légats au pape. Lib. XII, ep. 107 ; Baluz., II, 566.
pourra s’en servir pour l’exterminer avec moins de peine. Ils voulurent bien conseiller au pape de suspendre sa sentence définitive jusqu’au 1er novembre ; mais si jusque lk le comte n’a pas satisfait k toutes les exigences de l’Église, leur avis est de le traiter sans ménagement, c’est-k-dire de s’emparer de ses terres au profit de Simon de Montfort1. Celui-ci, qui avait continué son expédition, et qui s’était rendu maître de presque tout l’Albigeois, s’adressa en même temps au pape, pour lui demander de lui confirmer, k lui et k ses descendants, la possession du pays conquis, et pour implorer son appui ultérieur2. Cet appui était nécessaire k Simon pour conserver les domaines déjk usurpés 5 peu de places seulement lui résistaient encore, mais la plupart des barons croisés étaient partis , il ne restait avec lui que quelques troupes fatiguées, l’hiver était proche, et les Albigeois retirés dans les montagnes pouvaient en profiter pour surprendre les ennemis dispersés dans le pays et haïs par les populations autant que des conquérants étrangers pouvaient l’être. Pour assurer sa conquête, Simon de Montfort sollicita le roi d’Aragon de recevoir son hommage pour le vicomté de Carcassonne. Pierre y consentit, tout en engageant en secret les seigneurs de ce domaine de ne pas reconnaître le suzerain qui ne fondait son droit que sur la violence; il leur promit son assistance dès qu’ils se lèveraient pour secouer son joug. Aussitôt tous les chevaliers du pays de Béziers , de Carcassonne et d’Alby reprennent les armes; Simon éprouve une suite d’échecs; Castres, Montréal, Lombers se soustraient k sa domination ; le comte de Foix, Raimond Roger, qui avait offert la paix aux légats, refuse leurs dures conditions et continue avec succès la guerre, de sorte qu’a la fin de 1209 il ne reste plus k Simon qu’un petit nombre de places3. Cepen-
1 Lib. XII, cp. 106 et 107 ; Baluz., Il, 365 et suiv.
2 Ibid. y ep. 109; l. c., 374.
3 Petr. Vall. Cern., 577 et suiv. Vaisselle, III, 184 et suiv.
dant l'arrivée de lettres d’innocent 111 ranima la confiance des croisés qui commençait à se refroidir; le pape confirma au comte de Montforl la possession et la seigneurie du pays conquis, il lui annonça qu’il exhortait plusieurs princes et seigneurs à venir à son aide, disant qu’il ferait plus encore, sans l’urgente nécessité de secourir les chrétiens de la Palestine1; il stimula le zèle des chevaliers qui n’avaient pas quitté la croisade2, il sollicita les magistrats et les barons du Midi d’embrasser la cause de Simon et d’accourir sous sa bannière pour cueillir des palmes dans cette guerre glorieuse 3 ; il enjoignit aux prélats méridionaux de prêcher la croix avec plus de zèle, afin que l’œuvre si noblement commencée soit couronnée d’un succès triomphant, et que «l’hydre de l’hérésie soit entièrement exterminée4 ; » il engagea enfin l’empereur Otton et le roi d’Aragon à envoyer au chef des croisés des troupes auxiliaires5. Ces lettres étaient à peine parties de Rome, que Raimond y vint porter ses plaintes. Il se présenta devant le pape, avec d’autant plus de confiance dans la bonté de sa cause , que pendant son séjour à la cour de France, le roi et plusieurs de ses grands vassaux, entre autres le duc de Bourgogne et le comte de Nevers, qui eux-mêmes avaient été de la croisade, lui avaient témoigné plus d’intérêt et s'étaient montrés plus indignés de la violence de Simon et de la perfidie des légats6. Il était accompagné a Rome des
députés de Toulouse, qui allaient poursuivre leur appel contre l'anathème dont Arnauld avait frappé la ville7. Il représenta h Innocent III avec quelle injustice les légats l’a-
1 12 novembre 1209. Lib. XII, ep. 122 et 125; Baluz., II, 380, 581.
2 Ibid., ep. 129 ; l. c., 383.
3 ... Erpergiseimini , boni filii, et ad palmam hujus glorioti certamini * festinate. Ep. 137 ; l. c., 385.
* 11 novembre. Ep. 136, l. c., 384.
4 Ep. 124, 125; l. c., 381, 382.
6 Goill. de Tadéle, 70, v. 976 et soiv.
7 Pelr. Vall. Cern., 580.
vaient persécuté jusque là, prouva qu’il avait observé tous les articles que Milon lui avait imposés après l’avoir absous à Saint-Gilles, et demanda humblement que le pape lui permît de se justifier en sa présence de l’accusation qu’on avait renouvelée contre lui d’avoir fait tuer Pierre de Castelnau et d’être un protecteur des hérétiques et un ennemi de l’Église. Le Saint-Père le reçut avec beaucoup d’honneur, lui fit des cadeaux, lui donna à voir et à toucher des reliques précieuses, l’appela son cher fils , mais se borna à enjoindre aux légats d’examiner de nouveau la cause et de convoquer, en l’espace de trois mois, un concile pour y recevoir, s’il y avait lieu , la justification du comte1. Il eût été plus simple d’entendre celte justification sur-le-champ, mais il fallait traîner l’affaire en longueur; Innocent III ne fit que suivre la marche qu’il avait tracée lui-même à ses légats, en leur donnant l’ordre d’éluder toutes les offres du comte, afin qu'il n’échappàt pas au sort que l’Église lui avait destiné. Raimond, peu satisfait, et plein de soupçons, se hâta de sortir de l’Italie; «il eut, comme dit Guillaume de Tudèle, grand’ peur d’y tomber malade^. » Il passa par Paris, où cette fois Philippe-Auguste ne lui montra plus la même faveur, et revint à Toulouse, dont les députés avaient obtenu du pape que la ville fût relevée de l’interdit*. Il demanda que , conformément à l’intention du pape, l’abbé Arnauld l’admît à se justifier; des conférences eurent lieu à Toulouse; mais pendant qu’on négociait , le légat et l’évêque Foulques adressaient des discours au peuple, pour le soulever contre le comte, et une confrérie, qui avait été instituée pour exterminer les héré-
' Lib. XU, ep. 152, 153, 170 et suit.; Baluz., II, 392, 399. Pelr. Va». Cern., 581. Gui», de Tudèle, 70, v. 984 et sniv.
7 Guill. de Tudèle, 72, v. 298.
3 Innocent III A Arnauld. Lib. XII, ep. 156; Baluz., II, 394. Lettre de* consuls de Toulouse au roi d'Aragon, 1211. Vaisselle, III, preuves, n» 105. p. 233.
tiques, se battait tous les jours dans les rues avec les habitants fidèles au comte1. Maître Théodise, l’ancien compagnon de Milon, lequel était mort dans les derniers jours de 1209, réunit son talent d’intrigue au zèle d’Arnauld, pour déjouer les offres et les demandes de Raimond , qui faisait des efforts incroyables pour satisfaire les légats et pour s’accorder avec les évêques de ses États. Théodise trouva que « si on l’admettait à se justifier, et si par ses ruses il parvenait à prouver son innocence, l’Église serait livrée h la ruine, et la foi et la dévotion chrétienne périraient dans le pays. » Pendant qu’il délibérait avec Arnauld sur les prétextes à opposer au comte, « Dieu, comme dit le chroniqueur orthodoxe, leur ouvrit une voje et leur insinua un moyen de refuser sa justification2.» Ce moyen , qu’il est difficile de croire inspiré par le Dieu qui aime la justice et la droiture, fut d’exiger de Raimond de remplir, avant de pouvoir se justifier, toutes les conditions qui lui avaient été dictées par Milon à Saint- Gilles-, or, parmi ces conditions il y en avait une surtout, dont l'accomplissement était sinon impossible, du moins toujours livré a l’appréciation arbitraire des légats 5 c’était celle de chasser les hérétiques; quelques efforts que le comte eût faits, on lui aurait toujours pu répondre, que tous les hérétiques n’étaient pas exterminés, non-seulement parce que leur nombre était en effet très-considérable , mais aussi parce qu’on était décidé à faire passer pour hérétiques tous ceux qui défendaient leur indépendance nationale contre les croisés du Nord. Les légats déclarèrent donc à Raimond que le pays étant encore plein d’hérétiques, ils ne pouvaient pas traiter avec lui, et ils le citèrent a un concile qui devait se réunir au mois de septembre. Dans l’intervalle, Simon de Montfort continua la guerre dans les États du comte, comme
1 GaiU. de Pod. Laar., 675. Guill. de Tudéle, 74 et suir.
2 Petr. Vall. Cern., 585.
si celui-ci n’avait rien fait pour demander la paix. Les chefs des croisés redoublèrent même de cruauté et de perfidie. Après s’être emparé du château de Bram , dans le Lanrageais, Simon fit mutiler d’une manière horrible une centaine de prisonniers'. Au mois de juillet il assiégea le château fort de Minerve. Pendant que Guillaume, le seigneur du lieu , forcé de capituler, traitait avec Simon des conditions, les légats survinrent; Simon déclara aussitôt qu’il ne pouvait rien conclure sans leur consentement. Guillaume réclamait que les habitants eussent la vie sauve, tandis qu’Arnauld « désirait ardemment la mort de tous les hérétiques; seulement comme il était prêtre, il pensait que son caractère sacerdotal lui défendait d'ordonner celle de tous les assiégés i * 3. » Il se borna h faire rompre les négociations ; Guillaume fut forcé de s’abandonner à la merci de Simon, qui déféra h Arnauld l’honneur de dicter les conditions. Le légat décida qu’on laisserait la vie aux catholiques et qu’on ferait grâce aux hérétiques qui se convertiraient. Plusieurs des chevaliers s’écrièrent alors : Nous sommes venus pour exterminer les hérétiques, non pour les absoudre ! Ravi de cette manifestation de zèle, Arnauld leur dit de se rassurer : «Je les connais , pas un ne se convertira. » C’est en effet ce qui arriva ; l’abbé Guy de Vaux-Cernay, envoyé une seconde fois dans le pays par ordre du pape3, fut chargé de convertir les Cathares pris dans Minerve ; comme il fit à cet effet de grands efforts d’éloquence, ils lui répondirent qu’il perdait ses paroles, qu’ils avaient renoncé à Rome et qu’ils étaient prêts à mourir pour leur foi. Là-dessus Simon en fit brûler plus de cent quarante; ils coururent aux bûchers, pleins d’enthousiasme, et l'armée, témoin du supplice, et frappée de leur courage, s’écria qu’ils étaient des martyrs du diable4. Cependant
i Ibid., 570 et suiv. — 2 Ibid., 585. — 3 Lib. XII, ep. 132; Balui., Il,
* Petr. Vall. Cern , 583 et suit. (loill. de Tudéle, 76 et tiuiv. Chroni-
Simon n’avait pas encore réparé tous les échecs que les seigneurs, secrètement secourus parle roi d'Aragon, lui avaient fait éprouver; son armée avait besoin d’encouragements et de renforts. C’est alors qu’arrivèrent des lettres du pape, qui contribuèrent beaucoup h imprimer à la croisade une vigueur nouvelle. Innocent chargea l’évéque de Riez et l’abbé de Gleaux de prêcher de nouveau la croisade en France’; il fit plus, il réitéra h Simon, «en l’honneur de la majesté de Dieu ,» la confirmation de la possession des terres conquises; il l’exhorta à ne pas se lasser dans la lutte engagée pour la foi catholique, et fit un pompeux éloge des glorieux services rendus à l’Église par le vaillant champion de Dieu3. Stimulé ainsi dans son ambition, et grâce h des renforts amenés par des évêques et des seigneurs du Nord, Simon ne tarda pas à reprendre partout le dessus. Il fit le siège du château de Termes, situé sur un roc peu accessible, et défendu vaillamment par Roger, ami dévoué du comte de Toulouse. Réduits à l’extrémité, par un siège de plusieurs mois, par la faim et les maladies, les habitants, redoutant, s’ils se rendaient, d’être traités comme ceux de Minerve, tentèrent de quitter le château , pendant une nuit de novembre ; mais surpris par les croisés, ils furent tués presque tous; ceux qui ne périrent point, furent retenus prisonniers; de ce nombre fut Roger de Termes, que Simon de Montfort tint enchaîné pendant plusieurs années dans une basse fosse d’une des tours de Carcassonne3. La prise de Termes répandit la consternation dans le pays ; plusieurs villes et châteaux ouvrirent aux croisés leurs portes; les habitants se retirèrent
con Simonia, 765. Chronol. Roberti Altissiod., 278. Benoist, I, 141, et preuves, 278.
1 27 juin 1210. Lib. XIII, ep. 87 ; Balui., II. 455.
2 28 juin. Lib. XIII, ep. 86; I. c., 455. Faisant allusion au nom de Montfort, le pape lui dit qu'il est aient mona infirmai partes Rccleriœ munilurut.
3 Petr. Yall. Cern., 586 et suir. Guill. de Tudéle, 90 et suiv.
dans les montagnes où vivaient les ministres hérétiques.
Pendant que Simon remportait ainsi de nouveaux succès, les chefs ecclésiastiques de la croisade poursuivaient leur système de persécution contre le comte de Toulouse. Le concile, auquel ils l’avaient cité, s’ouvrit en septembre à Saint-Gilles. Raimond y parut, demandant à sc justifier ; on ne lui répondit que par un refus, basé sur le prétexte que, n’ayant pas tenu son serment quant h des choses de moindre importance, à plus forte raison il ne pourrait pas prouver son innocence du meurtre de Pierre de Castelnau. Les légats supposèrent cela , parce qu’ils voulaient k tout prix que Raimond fût coupable-, s’ils avaient été convaincus de ses crimes, lui auraient-ils dénié la permission de présenter une défense qui dans le fait aurait été impossible? Ils trouvèrent plus utile de l’accuser et de le condamner sans l'entendre; ils allèrent jusqu’il prononcer de nouveau l'excommunication sur lui1; Innocent III lui-même, sous l’influence de ses envoyés , écrivit à Raimond qu’il avait appris avec étonnement qu’il n'avait pas encore tenu son serment d'exterminer les hérétiques; il le somma de le faire sans retard, en le menaçant de le priver de ses terres et de les donner k ceux qui en chasseraient les ennemis du catholicisme2. La patience de Raimond n’était pas encore épuisée. En janvier 1211 il provoqua de nouvelles conférences k Narbonne , puis à Montpellier; le roi d’Aragon y assista, espérant appuyer de son influence les démarches du comte; mais constamment joués par les prêtres, ni Raimond ni le comte de Foix, qui demandait également h se soumettre, ne purent obtenir d’être ré-
1 Petr. Vall. Cern., 585, 586. Guill. de Tudèle, 94. Les lésais à Innocent III. Lib. XVI, ep. 39; Baluz., II, 762. Hurler, II, 581, dit qu'ils outrepassèrent les volontés du pape; pour sauver Innocent du reproche, il le rejette sur tes légats. Mais on n'a qu'à se souvenir des instructions données par Innocent III à Milon.
* 17 décembre 1210. Lib. XIII, ep. 188; Baluz., II, 495.
conciliés à l’Église1. Enfin les légats tinrent un concile à Arles ; ils y citèrent le roi d’Aragon et le comte de Toulouse ; à ce dernier ils mandèrent que sans leur consentement il n’eût pas à quitter la ville. Pendant que les deux princes attendent devant les portes du concile, « par un grand froid et au vent,» Arnauld et Théodise rédigent des conditions incroyables , inspirées par l'orgueil et par la haine ; ils font entrer les princes , et ont l’audace de proposer b Raimond de l’admettre à se justiûer, s’il veut signer des articles tels que ceux qui suivent : Il congédiera toutes les troupes qu’il a levées ou qui sont en marche pour son secours-, il rendra aux clercs leurs propriétés et leurs privilèges, et leur donnera l’assurance qu’ils obtiendront de lui tout ce qu’ils demanderont; il leur livrera toutes les personnes qu’ils lui désigneront comme hérétiques et comme fauteurs d’hérétiques, afin qu’ils en fassent h leur volonté; on ne se servira aux repas dans tous ses domaines que de deux sortes de viande ; tous les habitants, tant nobles que vilains, ne porteront point d’habits de prix , mais seulement de grossières capes de couleur brune ; il fera raser les fortifications de tous ses châteaux et de ses villes; aucun noble de ses vassaux ne pourra plus habiter dans une ville, mais seulement à la campagne, comme les autres vilains aussi2; chaque chef de famille payera par an quatre deniers au légat ; le comte de Montfort et ses gens voyageront en toute sûreté dans les pays de Raimond, et s’ils enlèvent quelque chose, on ne s’y opposera pas; enfin, après avoir rempli toutes ces conditions, Raimond ira servir en Palestine parmi les chevaliers de Saint- Jean ou du Temple, et ne reviendra que lorsque le légat le lui permettra; ses terres ne lui seront rendues, que quand cela plaira à l’abbé Arnauld de Gîteaux et â Simon de Mont-
* Petr. Vall. Cern., 592. Guill. de Todélc, 90. Vaisselle, III, 202,
* Co li autre vilan. Voy. la note suivante.
fort1. Cet excès d’humiliation rendit à Raimond toute son énergie ; les deux princes , indignés , quittèrent aussitôt Arles, convaincus enfin qu’il était impossible de négocier avec des adversaires dépourvus de loyauté. Raimond fit publier les articles du concile d’Arles dans tous ses États : tout autre appel aux armes fut superflu. Tous, chevaliers et bourgeois , en entendant la lecture de la pièce étrange , s’écrièrent « qu’ils aimeraient mieux être tués , que de souffrir une chose qui ferait d’eux des vilains ou des serfs; » ils jurèrent qu’ils se défendraient a outrance, et «que plutôt que d’avoir pour maîtres des clercs ou des Français du Nord, ils quitteraient leur patrie avec leur comte2. » Les villes de Toulouse, de Montauban , d’Agen , les comtes de Foix et de Cominges, beaucoup de barons, promirent à Raimond de défendre sa cause, qui était celle de toute la population méridionale. Les prédicateurs cathares parcoururent le pays, prêchant dans les champs et sur les places publiques, et excitant le peuple h la résistance. Il y eut même des prélats catholiques qui, fatigués, indignés de cette guerre si peu conforme aux principes de la religion au nom de laquelle elle était faite, désapprouvèrent hautement la rigueur inique des légats-, l’archevêque d’Auch , Bernard de la Barlhe, les évêques de Carcassonne et de Rhodez protestèrent contre les sentences prononcées 5 ce dernier, Pierre, ne voulut pas davantage exercer des fonctions qui l’exposaient a concourir à des mesures plus odieuses les unes que les autres, et il offrit sa démission. L’irritation des deux côtés fut au comble-, les légats, parvenus à leur fin de commencer la guerre contre Raimond lui -même, l’excommunièrent, le déclarèrent enuemi de l’Église, et disposèrent de ses domaines en faveur du premier occupant. Ce jugement fut confirmé par Innocent III, le 15 avril; le pape ordonna en même
1 Guill. dcTudéle, 98, etsuiv. Vaisselle, III, 201.
2 Guill. de Tudéle, 98 el suiv.
temps aux légats d’accepter la démission de l’évéque de Rhodez, et d’exiger celle de l'évêque de Carcassonne et de l’archevêque d'Auch. Ce dernier seul demeura ferme; il ne fut déposé que trois ans plus tard*.
La croisade fut alors publiée avec un redoublement de zèle; l’abbé Amauld et l’évêque Foulques, chassé bientôt après de Toulouse, la prêchèrent en France2; en Allemagne, en Lombardie, jusqu’en Esclavonie , les prélats et les prêtres reçurent l’ordre de la proclamer. Aussi une armée nombreuse se réunit-elle, vers le milieu de mars 1211 , b Carcassonne ; l’évêque de Paris vint à la tête des croisés français; le duc Léopold d’Autriche, le comte Adolphe de Mons, le comte Guillaume de Juliers, auxquels se joignirent une foule de barons de la Lorraine, de la Saxe, de la Westphalie, de la Frise, amenèrent des troupes; il arriva même quelques seigneurs lombards et esclavons3. Ainsi renforcé , Simon de Montfort put s’emparer de différents châteaux. Pendant qu’il assiégeait celui de Lavaur, le comte de Toulouse vint une dernière fois au camp pour tenter une réconciliation ; mais ses efforts furent plus vains que jamais, et il quitta les croisés, décidé b ne plus se défendre que par les armes. Un corps de croisés allemands s’avança contre Toulouse; il fut défait par le comte de Foix4. Lavaur fut pris d’assaut; Simon de Montfort fit mettre b mort plus de quatre-vingt chevaliers prisonniers ; le commandant du château, Ayméric de Montréal, fut pendu ; sa sœur Guiraude fut jetée dans un puits, et un grand nombre de Cathares furent condamnés au feu. On dressa un immense bûcher ; on leur laissa le choix d’y monter
1 Llb. XIV, ep. 56-58; Baluz., II, 525. Uitt. littir. de la France, XVII, 588.
2 Petr. Vall. Cern., 596. Guill. do Tudéle, 102.
3 Cssarius Heistcrbac. , 582. Godolridi Colon. Chroniea, 519. Guill. de Tudéle, 168, 175.
4 Petr. Vall. Cern, 596 et auiv. Guill. de Tudéle, 110 et suir.
ou d’abjurer; la plupart préférèrent la mort, et se jetèrent spontanément, en s’exhortant les uns les autres, dans les flammes ; les croisés les brûlèrent avec une grande joie1.
Après cet exploit, l’évêque de Paris et les seigneurs français qui avaient fait leurs quarante jours de croisade , quittèrent l’armée3. La cause de Simon eût bientôt été perdue par ces départs réguliers des croisés du Nord, s’il n’avait pas eu des moyens de solder les troupes restant avec lui; il fit servir h cet effet le butin trouvé dans les châteaux emportés d’assaut; les richesses trouvées k Lavaur, par exemple, furent livrées k un marchand de Cahors, qui fournit dès lors k Simon l’argent nécessaire, et qui par la, comme dit le poète, «maintenait la croisade3. » Le pape d’ailleurs avait enjoint au clergé des diocèses qui étaient le théâtre de la guerre , de remettre k Simon les biens confisqués sur les hérétiques, pour être employés par lui k des usages publics, c’est-k-dire pour lui créer des ressources pour continuer la guerre4. Se trouvant ainsi a la tête de moyens suffisants, il « défia » le comte , parvint par la séduction k détacher de son parti son propre frère Baudouin, lui enleva plusieurs places, et vint assiéger la ville de Toulouse , que le clergé appelait la tête du dragon, le foyer le plus dangereux de l’hérésie; aussi longtemps que Toulouse ne sera pas anéanti , disait le légat Arnauld, ni la paix ni la foi ne seront rétablies dans la province6. Mais Raimond était résolu d’opposer aux croisés une résistance vigoureuse; les comtes de Foix et de Cominges s’enfermèrent avec lui dans la ville, qui fut bravement défendue ; des sorties heureuses, et l’arrivée de secours du Poi-
1 Cum ingenti gaudio. Pelr. Vall. Ccrn., 599. Selon le Chronicon Simonis, il n’y en eut que quarante; selon Guill. de Tudéle. U6,w. 1620, il y en eut quatre cents. Chron. Roberli Âltissiod., 279.
2 Petr. Vall. Cern., 6lK).
3 Guill. de Tudéle, 116.
4 28 juin 1210. Àrch. de Prouille , Doat, XI, f° 28.
3 Arnauld à Gervais de Prémontré, 1213. Gervasii cp. 42, p. 42.
tou , envoyés au comte par le roi d’Angleterre , forcèrent Simon à lever le siège1. Il ravagea alors le pays, dévasta les champs, les vignes, les plantations d’oliviers, brûla les villages, tua les habitants, et s’empara de plusieurs châteaux forts. Dans celui de Casser il trouva un grand nombre de parfaits ; les évêques de la croisade leur prêchèrent en vain; ils furent brûlés , à la grande joie des chefs et des soldats de la croisade2. Encore si les malheureux qu’on exécutait ainsi avec tant d’enthousiasme, avaient été condamnés chaque fois par une sentence rendue en forme ; on devait s’attendre k trouver auprès de l’armée des croisés une espèce de tribunal composé de clercs, en état de comprendre et d’apprécier les doctrines; mais cela aurait entrainé à des longueurs et fait perdre un temps que les chefs croyaient pouvoir employer d’une manière beaucoup plus utile h leur cause ; on avait donc imaginé un moyen plus simple et plus expéditif: comme on savait que les Cathares , à cause de leur opinion sur la transmigration des âmes , avaient horreur de tuer des animaux , on se bornait a ordonner à un prisonnier de tuer quelque animal qu’on lui présentait ; s’il s’y refusait, il était convaincu d’hérésie et condamné au feu; cette procédure sommaire était à la portée des guerriers les plus ignorants3; elle fut même adoptée plus tard par les tribunaux de l’inquisition.
Cependant le comte de Toulouse, h la tête de ses vassaux et des bourgeois de ses villes , reprit h Simon de Montfort
1 Pelr. Vall. Ceru., 600 etsuiv. Cuill. de Tudéle, 118 et iuiv. CotUin. annal. Rogcri de Hoveden, chez Bouquet, XVIII, 167.
2 ...Cum ingenti gaudio. Petr. Vall. Ceru., 600; selon lui, il y en eut soixante; selon Guill. de Tudéle, 134, il y en eut quatre-vingt-quatorze. Guill. de Pod. Laur., 676.
3 Audivi ego, qtidd mililee gallici catholiei tic examinabant hujusmodi htrreticos in terra Âlbigeniium. Dabant suspectis pullot, vel alla animalia ad occidendum, quœ n noüenl occidere , eoi hœreticot perpendebant , vil eorum credentes. Steph. de Bellavilla, 90.
plusieurs places et l'assiégea dans Castelnaudary ; après une bataille sanglante et indécise , Raimond leva ce siège , et fut à son tour poursuivi par son adversaire. Celui-ci fut renforcé par l'arrivée des hommes de son frère Guy de Montfort, qui s'était signalé par sa valeur dans la Palestine. De l'autre côté le sénéchal d’Aquitaine, le brave et poétique Savaric de Mauléon , amena à Raimond 2,000 Basques et Gascons. Les croisés éprouvèrent de graves échecs ; beaucoup de châteaux forts durent se rouvrir aux troupes toulousaines1. C’est vers cette époque , où les chances commençaient de nouveau à tourner en faveur de Raimond, que Philippe-Auguste se plaignit au pape de ce que les croisés s’étaient emparés d’une partie des domaines du comte de Toulouse, au préjudice de la souveraineté de la couronne de France. Innocent III, toujours trompé sur le véritable état des choses par ses légats , qui ne l’informaient que de ce qui était de nature à justifier leurs mesures les moins justes, répondit au roi que Raimond n’avait pas encore suffisamment prouvé son innocence , qu’il était toujours censé hérétique , et que par conséquent les légats avaient l’ordre de garder ses terres qu’il a perdues de droit, jusqu’à ce qu’il ait entièrement satisfait aux exigences de l’Église2. Il parait toutefois que le roi continua ses réclamations auprès du pape, et que ce dernier finit par y prêter l’oreille : car le légat Arnauld s’étant fait élire archevêque et reconnaître duc de Narbonne, au préjudice du comte de Toulouse3, et voulant dépouiller celui-ci des domaines qui lui restaient encore, notamment des châteaux qu’il avait engagés â l’Église romaine , Innocent III s’y opposa , par la raison que Raimond n'était pas encore condamné comme coupable des crimes de l’hérésie et du
1 Petr. Vatl. Cern., 604 et suiv. Guill. de Tudèle, 137 et suiv.; comp. aussi p. 102, 140 et suiv. Hitt. littir. de la France, XVIII, 674, 681.
7 Le 25 août 1211. Lib. XIV, ep. 163; Baluz., U, 588.
3 Le 12 mars 1212. Vaisselle, III, 223.
meurtre de Pierre de Castelnau ; « il n’en est que suspect, dit le pape à ses légats, admettez-le donc à se justifier1.» Mais les légats se gardèrent de suivre cet ordre. Simon continua la guerre dans le comté de Toulouse ; il la porta dans les pays de Foix , de Béarn , de Cominges , et s’empara de plusieurs places très-importantes2. Le 1er décembre il convoqua à Pamiers une assemblée de barons et d’évéques , par lesquels il Ut établir un statut pour le gouvernement du pays conquis3. Ces coutumes de Pamiers, arrêtées par les hommes du nord de la France , se rapportent en divers points à celles de Paris , surtout en ce qui concerne les droits et les successions des fiefs ; cette partie , nous pouvons la passer sous silence; il ne nous importe de mentionner que les articles relatifs aux affaires ecclésiastiques et religieuses. Avant tout le conquérant confirma et étendit les privilèges des églises et des clercs des provinces méridionales; il les exempta de tout péage et impôt, fit des règlements sévères contre ceux qui les molesteraient soit par la violence soit par des mesures légales. Il ordonna ensuite que chaque maison habitée de la terre conquise eût h payer par an trois deniers au pape, pour rappeler perpétuellement que par son aide elle a été eulevée aux hérétiques et donnée à toujours au comte de Montfort et h ses successeurs. Les habitants seront tenus d’entendre régulièrement la messe et le sermon , sous peine de six deniers , a partager par moitié entre le curé et le seigneur du lieu. Dans les villages où il n’y a point d’église, on y fera servir une maison enlevée aux hérétiques ; une autre maison d’hérétique sera donnée au curé. La terre de celui qui permettra à un hérétique d’y habiter, lui sera en-
1 En mai. Lib. XV, ep. 102 ; Baluz., II, 636.
sPctr. Vall. Cern., 613 et suiv. Guill. de Todéle, 166 et suiv.
3 Petr. Vall. Cern., 621. Guill. de Tudéle , 190 et suiv. Ces consuetudinei se trouvent chez Catel, 267 et suiv., Marlène, Thés. nov. anecdot , I 381 et suiv. ; Compayré, 496 et suiv. ; Dutillet, 20 et suiv.
levée, et son seigneur pourra le rançonner à volonté. Aucun hérétique, même réconcilié, ne pourra ni remplir des fonctions publiques , ni habiter le lieu où il avait résidé avant sa réconciliation ; il ne demeurera que là où le comte le lui ordonnera. Les biens de celui qui négligera de saisir ou de dénoncer les hérétiques ou les ennemis du comte qu’il pourra rencontrer, seront confisqués, et «son corps sera en la miséricorde dudit comte. » Les femmes des ennemis de Simon, quand même elles seraient catholiques, seront bannies ; nulle veuve de noble, ayant château, ne pourra se remarier avant dix ans avec un noble du pays, sans permission du comte, tandis qu’elle sera libre d'épouser un chevalier du Nord. On le voit, ces coutumes avaient pour but la destruction non-seulement de l’hérésie, mais aussi celle de la nationalité et de l’indépendance des méridionaux.
Effrayé de ces progrès de l’usurpation qui proclamait hautement ses intentions, le comte Raimond, que les victoires des croisés avaient réduit à Toulouse et à quelques villes voisines , implora le secours et l’intervention de son allié Pierre d’Aragon. Quelque temps auparavant déjà, les consuls de Toulouse avaient adressé à ce prince une lettre remarquable par la noblesse et l’élévation des vues , et destinée à les recommander à sa protection. Ils lui avaient exposé les manœuvres d’Arnauld, les excès commis par les croisés, leurs projets menaçants contre le comte et la ville; ils avaient cherché à lui démontrer que ce n’était pas la religion qui était en cause, les consuls et le comte étant toujours prêts à donner à l’Église toute satisfaction juste et raisonnable , ce que d’ailleurs ils avaient déjà prouvé par le fait. «Nos ennemis, avaient-ils dit, nous reprochent de nous servir des routiers; mais ils s’en servent à leur tour, et leur offrent même des soldes plus fortes; ils les absolvent de tous les crimes, à la condition de s’en laver dans notre sang ; ils les trouvent bons pour nous exterminer,
horribles pour nous défendre. Est-ce donc l’intérêt de la religion qui anime ces légats, ces abbés, ces prêtres qui nous persécutent? Ne voit-on pas leurs intrigues aboutir à les pourvoir eux-mêmes d’archevêchés, d'évêchés, de riches prébendes? Enfin, que nous demandent notre évêque Foulques et le légat Arnauld? Ils exigent l’infraction de nos serments au comte Raimond ; ils veulent nous contraindre h méconnaître ses droits , et h recevoir le prince qu’il leur plaira de nous imposer, comme donné par l’Église : à cette condition, ils nous promettent de nous laisser en paix. Non, nous ne commettrons point ce parjure; nous le proposer, c’est nous outrager et attenter à la foi publique1 * * *.» Le roi d’Aragon comprit la justice de ces réclamations et résolut de défendre la cause de la ville et du comte de Toulouse, c’està-dire la cause du bon droit contre la violence et la perfidie. Il envoya à Rome des députés chargés de se plaindre avec énergie des légats et de Simon de Montfort; ces ambassadeurs représentèrent au pape que , non contents d’occuper les lieux habités par des hérétiques, les chefs de la croisade avaient aussi « étendu leurs mains avides » sur des domaines sur lesquels ne planait aucun soupçon d’hérésie; qu’ils avaient tout usurpé contrairement à la justice; qu’ils avaient refusé obstinément d’entendre la justification du comte, bien que celui-ci fût disposé à tout subir, à s'exiler même, pourvu que son pays restât à son fils , que personne n’avait jamais accusé d’hérésie et dont le roi Pierre était prêt à prendre la tutelle; qu’enfm ils s’étaient emparés sans raison des terres des comtes de Foix , de Cominges , de Béarn , et d’autres vassaux du prince aragonais5. Innocent écouta favorablement ces plaintes faites au nom d’un roi, dont l’or-
1 En 1211. Vaisselle, III, preuves, n°105, p. 232 et suiv. Traduction de
M. Daunou, Uitt. litlér. de la France, XVH, 333.
? Pelr. Vall. Cern., 622. Guill. de Tadéle, 198. Innocent III aux légats;
lib. XV, ep. 212; Raluz., II, 70S. Le même à Simon; ifr., ep. 213 ; I. c.,709.
thodoxie n’avait pas encore été soupçonnée, et dont l’influence avait plus de poids depuis que, par sa victoire de las Navas , il avait sauvé l’Espagne chrétienne de la domination des Maures. Le 18 janvier 1213, Innocent ordonna à ses légats d'assembler un concile pour examiner la cause et recevoir la justification du comte de Toulouse1 ; il prescrivit à Simon de restituer au roi d’Aragon les terres qu’il avait enlevées à ses vassaux et de lui faire hommage pour le vicomté de Carcassonne2; il alla jusqu’à inviter Arnauld, désormais archevêque de Narbonne , à faire tous ses efforts pour rétablir la paix dans la Provence, où « les affaires de la foi » sont dans un état assez prospère pour qu’il puisse engager les barons et le peuple à se croiser pour la Palestine*. Cependant le légat était loin de souhaiter la paix; au lieu de « diriger les armes du peuple chrétien contre les infidèles de l’Orient,» comme le pape le lui prescrivait, il fit de nouveau prêcher la croix contre les hérétiques du Midi, qui excitaient sa colère en ne cessant de résister à l'armée conquérante. Toulouse était l’objet de sa haine et de son ambition; c’est Toulouse qu’il fallait prendre avant de songer à la paix; c’est contre Toulouse qu’il fallait pousser les croisés, avant de les faire partir pour la Palestine. L’ancien abbé de Cîteaux fit donc promettre partout des indulgences nouvelles, il offrit de donner l’abolition aux violateurs des églises, aux incendiaires, à ceux qui auraient maltraité des ecclésiastiques ou des moines, pourvu qu’ils prissent les armes contre les hérétiques toulousains4. L’abbé général de Prémontré, Gervais de Chichesler, fut un des agents les plus zélés de cette nouvelle prédication de la croix5. Toutefois, sur les pres-
1 Lib. XV, ep. 313; Baluz., II, 708.
2 Ibid., ep. 313, 314; l. e., 709, 710.
3 15 janvier 1313. Lib. XV, ep. 313; Baluz., II, 710.
4 Gervasii Præraonstrat. ep. 43 et 43; p. 41 el suiv.
5 Voy. mr lui tliit. littir. de la France, XIX, 41 el suiv Depuis 1320 il est évéque de Séez.
sautes instances du roi d’Aragon , Arnauld consentit â assembler un concile, avant même que les ordres du pape lui fussent parvenus. Il réunit à Lavaur quelques évêques hostiles h Raimond et dévoués à la cause de la croisade. Pierre II, qui s’était rendu a Toulouse, demanda par une lettre respectueuse que le concile voulût bien dicter au comte les conditions auxquelles il pourrait être absous et remis en possession de ses États ; que, si les offres de Raimond devaient être refusées, son 01s au moins ne soit pas privé de son légitime héritage; qu’enfin les comtes de Cominges et
de Foix et le vicomte de Béarn fussent également réconciliés
à l’Eglise et réintégrés dans leurs biens1. Deux jours après , le concile, dirigé par les légats, répondit au roi que le comte de Toulouse , ayant refusé les grandes grâces que le pape avait voulu lui faire, ayant violé tous ses serments et ajouté iniquité sur iniquité, crime sur crime, s’était rendu indigne de toute miséricorde et que sa justification ne pouvait pas être entendue. Quant aux autres seigneurs, leur demande fut également rejetée , le concile ne voulut traiter avec eux que lorsqu’ils se seraient fait relever de l’excommunication en satisfaisant aux exigences de l’Église2. Profondément indigné, le roi d’Aragon déclara que désormais il prenait sous sa protection royale les princes excommuniés; ceux-ci, ainsi que les capitouls de Toulouse, se remirent solennellement en son pouvoir; ils jurèrent de se soumettre h la volonté du pape, dès qu’il la ferait connaître; leur soumission au roi d’Aragon dut être la garantie de leur promesse d’obéis-
1 16 janvier 1213. Petr. Vall. Cern., 623. Mansi, XXII, 865. Chez Pierre de Yaux-Cernay la lettre commence par les mois: ...Quoniam sacrosancta mater Ecclesia non solùm vbrba , sed vbrbbra quoque docetur habere; Mansi a une variante qui donne un meilleur sens : ...Non solùm yfrbkr a, sed usera quoque...
2 Petr. Yall. Cern., 626. La lettre des légats au pape, lib. XVI, ep. 39; Raluz., II, 762.
sance h l'Église1. Pierre en appela alors du concile au pape-, il intercéda auprès de Philippe- Auguste, qui toutefois se borna h faire renoncer son fils Louis à son projet de prendre la croix contre les Albigeois3. Raimond, ébranlé de nouveau dans sa résolution de courageuse résistance, s'épuisa en efforts pour être reçu par les évêques h se justifier; mais il éprouva toujours le même refus. Pour prévenir l’appel inlerjeté par Pierre II, les prélats assemblés à Lavaur envoyèrent au pape des lettres d’une violence incroyable, pour se plaindre du comte et de la ville de Toulouse. Raimond fut représenté comme le défenseur obstiné des hérétiques , comme un prince parjure, comme un ennemi acharné de l'Église, comme le plus criminel des hommes; quant à Toulouse, il eût été h désirer pour l’honneur des évêques que l’hisloire n'cût pas conservé les expressions échappées a leur haine; mais alors qui aurait expliqué toutes les iniquités de la croisade P Voici ce que, le 20 février 1213, ils écrivirent h Innocent 111 : «Si la perfide ville de Toulouse n’est pas retranchée de l’hydre de l’hérésie dont elle est le membre le plus putride, il est à craindre que le venin du monstre n’infecte de nouveau les lieux circonvoisins déjà purifiés, et que ce que vous avez réédifié par de grands travaux et des dépenses énormes, ne retombe dans un chaos plus profond que celui dont vous venez à peine de le retirer. Nous vous prions donc en toute humilité, en fléchissant les genoux et en versant des larmes abondantes, qu'imitateur du zèle de Phinéas, vous preniez en main le glaive de la justice, et que cette cité perverse, dont les crimes égalent ceux de Sodome et de Gomorrhe, soit radicalement exterminée avec toutes les ordures et les souillures qui se sont accumulées sous le ventre gonflé de venin de la vipère3. » Cette demande de vengeance, émanée
1 S7 janvier. Voy. lea documents chez Catel, *75 et aoiv.
2 Pelr. Valt. Cern., 63*.
3 Adhuc tu mmopere timendum eit et cavendum ne vetienum hydrtr, hoc
du concile de Lavaur, fut accompagnée de demandes individuelles de plusieurs évêques méridionaux: celui de Béziers implora le pape «en versant des larmes et en le conjurant par les entrailles de Jésus-Christ ,» de faire peser inexorablement son glaive sur le comte Raimond et sur son fils; l’archevêque d’Aix lui représenta que si l’ancienne maison de Toulouse recouvrait sa puissance, la paix et la foi seraient à jamais perdues dans le pays*. Innocent, qui lui-même, on s’en souvient, avait dans l’origine prescrit cette marche, adopta l'avis des évêques, révoqua les ordres qu’il avait donnés d'admettre le comte à se justilier, rejeta l’appel du roi d’Aragon et lui ordonna impérieusement de ne plus s’opposer aux affaires de l'Église2. Mais Pierre II, outré à l’excès de la fureur et de la déloyauté des chefs de cette Église, et sans tenir compte des menaces d’Arnauld, qui lui défendait d'embrasser la cause des hérétiques 3, jeta le gant à Simon de Montfort, afin que surtout le jeune comte de Toulouse, qui «n’avait ni failli ni fait du tort à personne,» fût affranchi de la « méchante race qui voulait lui enlever son héritage,» et que «toute sa terre ne fût pas brûlée et dévastée*.» Encore avant l'arrivée des troupes aragonaises le comte et les capitouls
ut, dolosissimœ rivitatis Tolostt , si non lanquam membrum putridissi mum succidatur, et ipsa eireumstantia loca jam plene purgata et salubria inficiat iterum et cornimpat , et quod œdificatum est et reformatum a vobis multis laboribus et expensis, in antiquum chaos recidat, aut in multd détenus relabatur. Proinde benignitati vêtira- cum dévotions omnimodà, flexis genibus et profusis lacrymis supplicamus quatenus secundùm islum Phinees, quem habetis, arripial judicium manus vestra, et fermentalissima civitas ilia cum sceleratis omnibus spurcitiis et sordibus qua se infra tumidum ventrem viperœ receperunt, cum in suà malitià non sit inferior Sodomà et Gomorrhà, debito exterminio radicitus explantetur. Lib. XVI, ep. 40 et 41 ; B.iluz. , II, 765, 764. 1.» deuxième lellre se trouve aussi chez Pelr. Yall. Cern., 628.
1 Lib. XVI, ep. 42, 44, 45; Baluz., II, 765 et suiv.
2 Ibid., ep. 48; 1. c. , 770 — 3 Ibid., ep. 45; l. e., 767,
4 Guill. de Tudéie, 198, v. 2762 et suiv.
reprirent d'assaut le château de Pujols; mais le succès de leurs armes ne fut pas de longue durée. Le roi d’Aragon nu joignit son armée a celle de Raimond que pour les conduire à une défaite; la bataille sanglante livrée aux croisés sous les murs du château de Muret, fut perdue, Pierre lui-même y perdit la vie, et son (ils Jacques fut retenu prisonnier par le vainqueur Simon de Montfort1 2. Cette victoire produisit dans l’armée de la croix un enthousiasme immense; tous, chefs, soldats, prélats, moines, allèrent pieds- nus â l’église de Muret rendre grâce à Dieu d’avoir béni leurs armes; les évêques vantèrent Simon comme un autre David ayant vaincu Saül, comme un autre Judc Machabée ayant délivré le peuple d’Israël3 4. On comprend ces transports de la joie des vainqueurs, maison comprend aussi le redoublement de la haine des populations méridionales contre les croisés et la véhémence des troubadours, quand ils appelaient Simon un méchant homme, un barbare de la traîtresse race de Pilate, dont ni le légat du pape ni le roi de France, avec toute leur puissance spirituelle et temporelle, ne sauraient faire un homme d’honneur3. Ces chants de guerre des poêles du pays furent reçus sans doute avec avidité par le peuple ; ils l’excitèrent a ne pas déposer les armes, a ne pas accepter la paix trompeuse que Simon et les clercs voulaient lui oiïrir, â poursuivre de sa haine surtout «ces prêtres devenus des loups ravisseurs, cette vile populace, couverte de surplis, qui jamais ne fit un pas en avant, et qui pourtant nous enlève nos châteaux forts et nos villes1.» Cependant la conster-
1 Le 12 septembre 1413. Pclr. Val!. Ccrn., 637 et suiv. Guill. de Pod. Lear., 678 et suie. Guill. de Tudéle, 408 et suiv.
* Vita Pontificum, chez Muralori, Script, rcrum ital., III, 483.
2 Sirventcs de Pierre Cardinal, chezMillot, III, 267. Complainte de Guill.
de Béziers; But. litt. de la France, XVIII, 551 et suiv. Rajnouard, IV, 46.
4 Sirventes de Guillaume Rainols; But. littér. de la France , XVII, 536 et suiv.; Millot, I, 254; et de Guillaume Figuière*; But. littér. de la France, XVIII, 651.
nation répandue par la défaite de Muret fut trop grande et les forces qui restaient h Raimond furent trop faibles pour que ces appels à la résistance eussent pu produire immédiatement un effet utile à la cause de l’indépendance méridionale. N’ayant plus les moyens de lutter contre Simon de Montfort, le comte de Toulouse et ses amis les comtes de Foix et de Cominges quittèrent Toulouse, renonçant a se défendre et décidés à tenter un nouvel effort pour se réconcilier avec cette Église qui paraissait avoir juré leur perte. Ils envoyèrent, ainsi que les capitouls, des députés au pape, pour demander qu’il les autorisât enfin à se justifier1. Dans d’autres guerres, les hostilités cessaient pendant que l’on négociait; mais dans celle-ci, faite au nom de la croix du Sauveur du monde, Simon n’interrompit point sa marche victorieuse; il profita de la terreur produite par la bataille de Muret pour ravager le pays, pour prendre et raser les châteaux qui osaient lui résister2.
Dans la France du nord le fanatisme des populations ne cessait d’être excité par les prêtres et par les moines; le cardinal Robert de Curçon et Jacques de Vitry, après avoir prêché la croisade contre les Arabes, la prêchèrent contre les hérétiques toulousains; Robert se croisa lui-même, se mit à la tête de la multitude qui a sa voix avait pris les armes, et l’amena â Simon de Montfort. Les discours de ce prélat et des autres prédicateurs de la croix avaient enflammé h un tel point les passions des pèlerins qui cherchaient des indulgences en tuant leurs frères, que dans leurs courses à travers le Midi , ils allumèrent des bûchers, non-seulement pour les hérétiques manifestes, mais pour tous ceux auxquels on pouvait attacher quelque soupçon d’hérésie3. Sur les instances
1 Pet. Vall. Cern., 645. Innoc. III, Ub. XVI, ep. ! 72 ; Baiuz., II, 830.
* Petr. Vall. Cern., 644 et suiv.
3 Ibid., 635, 648. ...lit incendio traderent non solùm manifestos hœreticos , sed etiam quoslibet de hujusmodi pravitate suspectas. Innoc. III
des députés de Toulouse et des princes , Innocent III se décida enfin h envoyer dans le Midi un nouveau légat, le cardinal Pierre de Sainle-Marie-en-Aquirre, avec l’ordre de réconcilier, sous caution , les princes et les consuls excommuniés1. Le cardinal Pierre fit en apparence quelques efforts pour rétablir la paix; en réalité, il ne s’occupa qu’à faire disparaître les obstacles qui s’opposaient encore à la domination absolue du « champion de l'Église,» Simon de Montfort. L’entier abaissement de Raimond fut le but de sa politique; tout ce qu’il chercha par ses démarches de pacification fut de procurer à Simon le temps de recevoir les renforts qu’il attendait. Ses ruses furent couronnées de succès. Le comte et les capitouls de Toulouse, les comtes de Foix et de Cominges, levicomte de Béarn, les consuls de Narbonne vinrent en cette dernière ville, où, après avoir reçu des cautions pour leur soumission, le cardinal Pierre les réconcilia à l’Église2. Pendant que cela se passait, Simon , renforcé par des troupes que venait de recruter en France l’évéque de Carcassonne, acheva de s’emparer des domaines du comte de Toulouse. Alors le légat, dont la ruse victorieuse arrache au chroniqueur le singulier cri d’admiration : « O pieuse fraude, ô frauduleuse piété du légat!3» disposa en faveur de Simon de toutes les conquêtes faites sur les hérétiques. Un synode convoqué en décembre à Montpellier, par le cardinal Pierre de Bénévent, approuva cette disposition par un décret solennel; Simon, qui dirigea les délibérations, bien que les habitants lui eussent défendu l’entrée de la ville, fut choisi « pour prince et monarque» de tout le pays toulousain. Le nouveau
lib. XVI, ep. 17; llaluz., 11,744. Cela provoqua aussi des représailles ; Baudouin, le frère du comte de Toulouse, surpris dans le château de l'OIme par le comte de Foix, fut pendu. Petr. Vall. Cern., 646.
1 Janvier, 1214. Lib. XVI, ep. 167, 171, 172; Baluz., II, 828 et suiv.
2 Petr. Vall. Cern., 647. Vaisselle, III, preuves, n«* 110 et suiv., p. 2X9 et sniv.
3 O leguti fraui pial o pielat frauitulenta! Petr. Vall. Cern., 648.
prince se hàla d’envoyer l’archevêque d’Embrun auprès d’innocent III, et celui-ci confirma h «son bien-aimé fils» sa dignité usurpée, jusqu’il la décision du concile qui allait s’assembler h Rome1.
Impuissants à résister plus longtemps à tant d’ennemis conjurés h leur perte, les consuls de Toulouse, obéissant à la sommation du légat, remirent leur ville et le château à l’évêque Foulques, qui n’attendait qu’une occasion pour faire éclater sa vengeance sur les habitants. Le légat prit ensuite possession , au nom de l’Église romaine, du château de Foix , de sorte que la victoire sur le peuple méridional paraissait définitive et assurée. Raimond , abreuvé d'humiliation , dépouillé de ses États , découragé , ne comptant plus ni sur le roi de France, qui cependant lui aurait dû protection, ni sur le pape, qui jusque-lâ l’avait amusé de ses promesses fallacieuses , se retira avec son fils a la cour d’Angleterre , et, dans l’espoir de se créer un défenseur, il fit hommage à Jean-sans-Terre du comté de Toulouse2. Eu n'attendant plus rien de Philippe-Auguste, il ne se trompa point-, car le roi, qui jusque-là s’était abstenu d’intervenir personnellement dans la croisade, permit à son fils Louis de partir à la tête d’une armée contre «les restes des hérétiques toulousains2.» En avril 1215 le prince Louis arriva dans le Midi; c’est accompagné de lui que Simon de Montforl prit possession de Toulouse. Deux prêtres , le légat , cardinal de Sainte-Marieen-Aquirre, et l’évêque Foulques, firent alors la proposition de piller et de brûler la ville, objet de leur haine ; Louis et Simon y consentirent; cependant Simon lui-même «réfléchit que le parti serait dur et terrible ; » on s’arrêta donc au conseil de combler les fossés et de raser les murs4. Après
< Ibid., 654 et suiv.
2 Guill. de Pod. I.aur., 681. Rad. Coggeshalo, 106.
3 Petr. Vall. Cern., 655.
* Ibid., 657. Guill. de Tudélc, S42.
cette expédition, le fils de Philippe- Auguste retourna en France; ses récits ne furent pas accueillis favorablement par le roi , qui ne put s’empêcher de voir dans la chute du comte et de la ville de Toulouse , après que l'Église elle-même les eut absous et réconciliés, une victoire de la violence sur le droit foulé aux pieds1 ; toutefois il ne fit rien pour la défense de son vassal; peut-être prévoyait-il les avantages que la couronne pouvait recueillir un jour de son abaissement. En attendant , Simon de Monlfort se qualifia « par la grâce de Dieu comte de Toulouse , vicomte de Béziers et de Carcassonne, duc de Narbonne3; » il s’empressa de se faire rendre hommage par les seigneurs du pays, et frappa les habitants de Toulouse de contributions exorbitantes.
En novembre 1215 s’ouvrit le concile du Latran, un des plus imposants que l’Église eût jamais vus. Innocent III avait annoncé l’intention d’y résoudre par des décisions solennelles tout ce qui se rattachait a l’extirpation de l’hérésie dans le midi de la France. Beaucoup de prélats méridionaux se rendirent h Rome; Simon de Montfort envoya son frère Guy pour y plaider sa cause. Le comte de Toulouse et son fils y vinrent h leur tour; avec eux se présentèrent les comtes de Foix et de Cominges , et un grand nombre de barons , spoliés par la croisade. Ils exposèrent devant le concile leurs griefs contre Simon qui, malgré l'absolution que le légat du pape leur avait donnée , malgré leur soumission absolue aux ordres de l’Église , s’était injustement emparé de leurs domaines et de leurs droits ; Raimond rappela que, même pendant la guerre, il s’était montré libéral envers les églises et avait respecté leurs propriétés ; il se plaignit amèrement de l’évêque de sa ville , des légats , du pape lui-même , parce qu’ils avaient trompé sa bonne foi , en ne faisant aucun cas
1 Petr. Vall. Cern., 658. Guill. de Tudèle, 2i4, t. 5145 et suit.
2 Voy. différentes chartes, Vaissette , III , |ireuvcs 115 et suiv., p. 545 et suie.
ni de ses offres réitérées de se justifier ni de son empressement à subir toutes les humiliations pour prouver son obéissance. Plusieurs prélats du concile, tels que le chantre de Lyon, l’abbé de Beaulieu, parlèrent énergiquement en sa faveur; ils le direm victime de la haine irréconciliable de l’évêque Foulques; l'archevêque de Narbonne lui-même, l’ancien légat Arnault, brouillé alors avec Simon de Montfort au sujet du duché de Narbonne , que l’un et l’autre voulaient s'arroger 1 , prit la cause de Raimond , et accusa Simon d’être un spoliateur; plusieurs barons représentèrent ce dernier •comme ayant agi, plutôt «comme un brigand» que comme un chevalier qui respecte l’honneur et le droit. Un instant le pape fut ébranlé; les rapports de ses légats l’avaient-ils induit en erreur? avaient-ils agi arbitrairement, animés de haines personnelles qu’il ne connaissait pas? Ces questions qui sans doute se présentèrent un instant à son esprit, le disposèrent h traiter le comte de Toulouse et ses amis avec une modération qui fit renaître leurs espérances , mais qui, si elle avait eu des résultats, aurait renversé la puissance de Simon , élevée au prix de tant de sacrifices faits b l’honneur et à la justice. C’est alors que l’évêque Foulques et les autres prélats du Midi élevèrent la voix, pour éloigner le péril dont ils croyaient menacée leur œuvre ; ils s’efforcèrent de prouver de noiivcau leur ancien thème que si le pape, rendait aux comtes leurs terres , l’Église , dans ces contrées, courrait les dangers les plus terribles et s’approcherait infailliblement de sa ruine. Innocent III n’eut pas assez de grandeur d’âme pour résister aux cris intolérants de ces évêques fanatiques2; il fit rendre par le concile un décret cé-
1 En 1216 l'archevêque excommunia même Simon pour avoir pris possession de ce duché. Vaissette, III, 282.
2 «Ce n’est que le pape qui est sage et prudent.» Guill. de Tudéle, 227 Papa comitem... videbatur velle reiiiluere ad terras suas,... quod ne fieret, universum fere concilium reclamabat. Albericus, II, 489. Voy. le
lèbre, conçu en ces termes : «Considérant que le comte Raimond de Toulouse a été trouvé coupable tant sous le rapport de la religion, que sous celui du maintien de la paix dans ses terres; considérant que des indices certains ont prouvé depuis longtemps que sous sa domination son pays ne saurait être maintenu dans la foi catholique, nous avons cru devoir décider qu’il sera dépouillé a perpétuité de son pouvoir, et relégué hors de son pays, à un endroit convenable, pour y faire pénitence de ses péchés. » Ou lui accorda une pension de 800 livres par an sur les revenus de son ancien domaine, aussi longtemps qu’il aurait soin d’obéir en toute humilité-, à sa femme on laissa les domaines formant sa dot. Tout le pays conquis , y compris Montauban et Toulouse, fut cédé et accordé à Simon , comte de Montfort; le pays qui n’était pas encore conquis, c’esl-'a-dire les marquisats de Beaucaire et de Provence , devaient être gardés par des hommes sûrs, pour être rendus au fils de Raimond, à l’époque de sa majorité, s’il s’en rendait digne1. Ce décret, conforme aux principes d'innocent III sur la suprématie de l'Église, fut une des plus flagrantes usurpations du pouvoir ecclésiastique sur les droits du pouvoir politique. Raimond fut dépossédé de scs domaines, non par la justice régulière de ses pairs , mais par une assemblée de prélats qui s’arrogèrent une compétence contre laquelle le roi de France aurait dû protester. Mais telle était alors le prestige exercé par la papauté , que Philippe-Auguste , au lieu de s’élever contre le décret du concile , reçut l’hommage de Simon de Montfort pour le comté de Toulouse, le duché de Narbonne et le vicomté de Béziers et de Carcassonne , « fiefs qu'avait eu Raimond , autrefois comte de Toulouse2. » Quant aux comtes de
récit animé mais poétisé du concile, chez Guill. de Todéle, 236 et suiv.Comp. Inijuitiliode Raijmundo comité Tolotano, Percin, II, 76 el soi», i Mansi, XXII, 1069.
1 Petr. V a 1 1 . Cern. . 650. Comp. Capefîgue , lit, 402. Voici cotn-
Foix et de Cominges, Innocent III ordonna à son légat en France de mieux examiner leur cause , de leur rendre leurs châteaux et de les laisser en paix ; bientôt après Raimond Roger fut réconcilié à l'Église , et fit une trêve avec son redoutable voisin, le nouveau comte de Toulouse1.
Vers le même temps que le concile du Latran dépouillait, sous le prétexte de défendre la foi catholique, le comte de Toulouse de ses États , et rendait son décret sévère contre les hérétiques, s’accomplissait un projet qui devait avoir pour le siège de Rome les suites les plus importantes, en lui fournissant une milice dévouée, chargée spécialement de l’exécution des mesures prises contre les adversaires du catholicisme. L’Espagnol Dominique, qui avait pris part aux principaux événements des premières années de la croisade, et qui , préférant les chances de la lutte et les émotions de la vie de missionnaire à une activité plus pacifique, avait refusé plusieurs évêchés qui lui avaient été offerts2, avait réuni quelques compagnons, non moins zélés que lui, avec lesquels il habitait â Toulouse une maison commune. L’extirpation des hérétiques et le rétablissement de ï’unité de la foi étaient le but de sa vie; il prêchait contre les Vaudois et les Cathares , écrivait contre eux des traités qui malheureusement n’existent plus3, excitait par ses discours et son exemple l’enthousiasme fanatique des guerriers de la croisade, et con-
ment s’expriment les auteurs de V Histoire du Languedoc, III, 285: « C’est ainsi que Raimond fut dépouillé de tous ses États,... sans que les liens du sang qui l’attachaient à presque tous les souverains de l'Europe, fussent capables de le mettre à l’abri des entreprises de ceux qui en voulaient plus à ses domaines qu’à sa croyance. »
« Aussi Simon, par un secret jugement de Dieu, ne jouit pas longtemps du fruit de ses conquêtes, et les perdit avec la vie presque aussi rapidement qu’il les avait faites.»
» Yaissette, UI, preuves, p. 251. Baluzii Miscell., II, 252. De Marca ,
2 Gallia christ., VI, 329. — 3 Acta SS., août, I, 523.
çut enfin, en 1212, l’idée de fonder avec ses compagnons d’œuvre un ordre qui eût la mission spéciale de travailler h la destruction des hérésies. Frappé de l’influence exercée par les ministres cathares parcourant les pays pour instruire leurs croyants et pour les exciter à la résistance contre Rome , Dominique pensa que , pour contrebalancer cette influence, le moyen le plus efficace serait d’imiter l’exemple donné par les hérétiques; aux prédications de ceux-ci il voulut en opposer d’autres non moins enthousiastes, et a la vie pauvre et apostolique des Vaudois et des parfaits cathares, qui leur conciliait à un si haut degré les sympathies du peuple, la vie non moins austère de moines voués à la pauvreté1. Simon de Montfort lui assura sa protection, et lui donna un château pris sur les hérétiques2; l’évêque Foulques lui fit donation , en 1215, de l’hôpital d’Arnauld Bérard h Toulouse, où il établit son premier monastère3. Cependant Innocent III qui, au concile de Latran , fit défendre rétablissement d'ordres nouveaux4, n’approuva qu’en partie le projet de Dominique; il lui conseilla de soumettre sa congrégation h une règle déjà existante. Il choisit celle de saint Augustin et l’introduisit dans sa maison de Toulouse; mais ce n’était pas ce qu’il avait ambitionné. Aussi Innocent III était-il k peine mort, que Dominique fit approuver par Honoré III son nouvel ordre des frères prêcheurs; le pape les appela «les champions de la foi , les vraies lumières du monde6. » En 1220 l’ordre adopta les principes de pauvreté volontaire, tels qu’ils étaient pratiqués par les franciscains; il reconnut pour sa mission spéciale la prédication dans le but de sauver les âmes6. Chargés
» Chron. Ursperg., ad arm. 1212, p. 243.
2 Quélif et Échard, I, 69.
3 Archives de Prouille; Doat, LXXIII, f° 378.
4 Can. 13. Mansi, XXII, 1002,
5 1216. Bulle d’Ilonoré III. Ilolstenius, IV, 11. Ripoll., I, 2. b Ilolstenius, IV, 10.
ainsi de la réfutation et de la conversion des hérétiques, les dominicains se répandirent de bonne heure dans toutes les contrées où Rome avait des adversaires; lorsque Dominique mourut, en 1224 , plus de soixante couvents de son ordre étaient établis déjà dans la plupart des pays de l’Europe, et les frères prêcheurs avaient engagé partout avec les hérétiques une lutte ardente et implacable.
Après le concile du Latran , le comte de Toulouse avait quitté Rome, affligé moins de la perte de ses terres que de la haine fanatique dont il avait été le témoin et la victime; son fils, plus tard Raimond VII, avait été retenu auprès du pape, qui le traitait, sinon avec bienveillance, du moins avec la pitié que méritait son sort. Il rejoignit son père a Gênes; de là ils partirent pour Marseille, décidés à faire un appel au patriotisme et à la fidélité des populations méridionales , pour reconquérir avec leur aide les domaines dont ils avaient été si injustement dépouillés. La décision du concile produisit le même effet que quatre années auparavant les conditions dictées à Raimond par le synode d’Arles : partout elle fut reçue par les bourgeois comme par les seigneurs avec une indignation profonde ; partout éclatèrent avec une égale vivacité la sympathie pour les princes, et la colère contre « les gens d’Église. » A Marseille, Raimond et son fils débarquèrent aux acclamations des habitants; Avignon, Orange, plusieurs autres villes de la Provence, beaucoup de barons s’engagèrent avec enthousiasme à les assister dans la défense de leurs droits ; des seigneurs qui jusque-là avaient pris part à la croisade , « reconnurent avec douleur, pour nous servir des expressions du poète , que les clercs leur avaient menti quand ils leur disaient, qu’en tuant, qu’en forçant leur seigneur à s’en aller banni, ils obéiraient tout bonnement à Jésus- Christ1. » Pour réparer leurs torts, ils prirent les armes pour
1 G u i 1 1 . de Tudéle, 298, v. 42-il et suiv.
combattre sous la bannière du comte , et ce qui devait achever l’abaissement de la maison de Toulouse , ne servit qu’à lui procurer de plus nombreux et de plus ardents défenseurs. De meme que Simon de Montfort et le clergé étaient pour les populations méridionales les représentants de la violence, de la force brutale, de toutes les horreurs et de toutes les iniquités commises depuis le commencement de cette guerre, le comte de Toulouse rappelait à leurs yeux les temps avant la croisade, où régnait encore la tolérance religieuse , où les cités étaient florissantes, où la poésie et la chevalerie répandaient sur le pays un éclat que peu d'années avaient suffi à anéantir; c’est de Raimond qu’on attendait le rétablissement de cet état plus prospère; c’est lui qui devait ramener dans le pays l’honneur, la droiture, la noblesse, la joie que les hommes du Nord et de l’Église en avaient exilés1.
Le comte , qui avait rapporté d’Angleterre des subsides considérables, se rendit en Aragon , solliciter les secours du fils de son ancien allié Pierre II; ses plaintes au sujet de la cour de Rome , « où rien ne l’avait servi , ni Dieu , ni foi , ni loyauté, ni loi'2,» émurent le jeune roi Jacques, et l’engagèrent à lui fournir des secours, malgré le blâme du pape3. Pendant l’absence de son père, le jeune Raimond marcha sur Beauvais , qui lui ouvrit ses portes ; il assiégea les croisés renfermés dans le château , et fut assiégé à son tour dans la ville par l’armée de Simon , accourue à la hâte. L’arrivée des Marseillais força le comte de Montfort à se retirer à Nîmes ; la guerre continua avec plus d’acharnement que jamais; les populations, lassées du despotisme du conquérant, se levèrent partout pour défendre avec vigueur les droits de leur
1 Comp. Guill. de Tudéle, introduct. de Fauriel , LXV. Sismondi , VI, 4S8.
2 Guill. de Tudéle, 274, v. 5901, 5902.
3 Honoré III à Jacques , 28 décembre 1216. Raynald., XIII, 244 , n°» 55, 57.
comte*. Dans cette situation critique, Simon eut recours au pape; Honoré III envoya un légat en Provence, le cardinal Bertrand de Saint-Jean et de Saint-Paul2; il exhorta les villes d’Avignon, de Tarascon, de Beaucaire, de Saint- Gilles, de Toulouse à rentrer sous l’obéissance de Simon et du siège de Rome3 ; il somma le jeune Raimond de ne plus envahir les pays au delà du Rhône, que l’Église avait accordés au comte de Montfort4 ; il pressa le roi de France de venir au secours de ce dernier; il ordonna aux évêques de prêcher une croisade nouvelle, et de stimuler le zèle du peuple catholique contre les hérétiques albigeois5; il voulut enfin que l’Université de Paris envoyât en Provence plusieurs de ses théologiens pour contribuer par des prédications et des leçons publiques h l’extirpation de l’hérésie6, que l’on n’avait pas encore appris à distinguer du patriotisme des méridionaux. Mais tous ces moyens furent impuissants à soutenir une cause qui chancelait, parce qu’elle avait une mauvaise base. Après le siège de Beaucaire , Simon avait dirigé toutes ses forces contre Toulouse, dont cette fois il avait juré la destruction. Une députation de la ville vint h sa rencontre , pour renouveler les promesses de soumission ; il reçut les délégués avec dureté et les retint comme otages; après son entrée dans la ville, il la livra au pillage de ses troupes. Irrités, les habitants prirent les armes; des combats sanglants sont livrés dans les rues; les croisés sont forcés de se retirer dans les églises; Simon fait mettre le feu k la ville; malgré l’incendie, les Toulousains, que leur évêque exhorte en vain k se soumettre , se défendent avec le courage du désespoir, mais sont obligés de céder au nombre. Simon, furieux, exerce des cruautés sur les otages qu’il avait
< Petr. Vall. Cern., 659 et suiv. Récit du siège, Guill. de Tudéle, 264 et »niv.
2 Raynald., XIII, 245, n<> 52. — 3 ibid.y no» 58, 59. — « Ibid., n«» 60, 61. — 5 Ibid. , no 62. — 6 Ibid., n® 49.
retenus, et annonce qu’il va faire détruire la ville; cependant il finit par se contenter d’une rançon et de la démolition des murs1. Dans cette détresse, les Toulousains apprirent que le jeune comte s’avançait pour leur délivrance , et que son père lui amenait d’Espagne des secours considérables. Le 13 septembre 1217 Raimond VI rentra dans sa ville; les habitants se prononcèrent avec enthousiasme pour lui; les croisés furent massacrés ou forcés à la retraite. Simon de Montfort vint alors, avec toute l’armée, mettre le siège devant Toulouse; des prélats nombreux, Dominique, le légat Bertrand furent avec lui, et excitèrent sa vengeance; le légat surtout l’exhorta îi faire mettre à mort tous les habitants2. Dans la ville, le peuple, les nobles, tous travaillèrent avec ardeur à relever les fortifications renversées; le comte de Foix et ses chevaliers y amenèrent des troupes; bientôt le fils de Raimond s’y jeta aussi avec les siennes. Le siège traîna en longueur; la résistance héroïque des défenseurs de Toulouse lassa la patience de Simon, dont les échecs redoublèrent la fureur; il envoya sa propre épouse et l’évêque Foulques h la cour de France, pour demander des secours; ces secours arrivèrent; mais peu après, le 2o juin, quelques moments après que son frère Guy eût été blessé à mort, Simon luimême fut tué d’une pierre partie des remparts de la ville; celte pierre «vint tout droit où il fallait, » dit le poète dans son énergique simplicité3. Amaury, le fils aîné de Simon , fut reconnu chef de la croisade; une sortie vigoureuse des Toulousains le força de lever le siège , et de se retirer à Carcassonne, où il fit ensevelir le corps de son père4. La mort du comte de Montfort jeta la confusion parmi ses troupes, l’Église le pleura comme un martyr6; ceux qui avaient fondé
1 Guill. de Tudéle, 346 et suiv. — 2 Ibid., 444. — 3 Ibid., 570, v. 8451 .
4 Voy. sur le siège Petr. Vall. Cern., 663 et suiv. Guill. de Pod. Laur.,
684 et suiv. Guill. de Tudéle, 394 et suiv.
* Guill. Rrito , 446. Guill. de Tudéle rapporte l’épitaphe de Simon ,
toutes leurs espérances sur ce guerrier redoutable , se désolèrent de sa perte ; découragés, ils craignirent que les succès achetés au prix de tant de sang et de ruines, ne fussent perdus avec lui, et que le pays ne retombât dans le chaos1. Amaury de Montfort ne put continuer la guerre qu’en se tenant sur la défensive ; le jeune Raimond de Toulouse, Bernard de Cominges, Raimond Roger de Foix remportèrent tous les jours des avantages sur les croisés, affaiblis par le départ du comte de Soissons, lequel, indigné de l’injusiice de la guerre, y avait renoncé après avoir donné aux évêques des conseils de modération et de paix2.
Toutefois la fin de la croisade n’était pas encore venue , Honoré JH, marchant sur les traces de son prédécesseur, voulait qu’à tout prix la victoire restât aux guerriers de l’Église. 11 confirma à Amaury la possession du pays conquis par son père, déclarant ainsi que Raimond de Toulouse et son fils étaient des usurpateurs qu’il fallait poursuivre à outrance Il ordonna aux archevêques et aux évêques de France de redoubler de zèle dans la prédication de la croix; car, ditil, la mort de Simon de Montfort, de cet athlète intrépide de Jésus-Christ, de ce boulevard de la foi , menace la Provence des dangers les plus graves; tous leurs péchés seront pardonnés à ceux qui prendront les armes contre les détestables
en y ajoutant l'observation suivante : «Son épitaphe , à qui bien la sait lire, dit qu'il est saint, qu’il est martyr, et qu'il doit ressusciter pour hériter du ciel et fleurir dans la joie éternelle , pour y porter couronne et s’asseoir sur le trône. Et moi j'ai ouï dire qu’il en doit être ainsi : si pour avoir occis des hommes et répandu du sang; si pour avoir perdu des âmes et consenti des meurtres ; pour avoir cru de faux conseils et allumé des incendies; pour avoir détruit les barons et honni la noblesse; pour avoir ravi des terres et encouragé la violence; si pour avoir attisé le ma| et éteint le bien, égorgé des femmes et massacré des enfants , un homme pent en ce monde conquérir le régne de Jésus-Christ, le comte doit porter couronne et resplendir dans le ciel. » P. 586, v. 8683 et suiv.
1 Gervasii Præmonstr. ep. 97, p. 86.
2 Guill. de Tudéle, 590 et suiv.
hérétiques albigeois1 . Le clergé français lit de grands efforts ; de nombreux croisés se présentèrent; Philippe-Auguste consentit à envoyer loi-même des troupes, à condition que le pape lui accordât le vingtième des revenus ecclésiastiques de la France; Honoré III s’empressa de le lui accorder2. Le prince Louis, de retour de sa stérile expédition en Angleterre, conduisit alors une armée au secours d’Amaury de Monlfort. Celle-ci faisait le siège de Marmande, lorsque Louis ht sa jonction avec lui. Le défenseur de ce château, le jeune et courageux CenluI d’Àstarac, fut forcé à capituler ; la garnison étant sortie, l’évêque de Béziers et celui de Saintes conseillèrent au fils de Philippe-Auguste de livrer Centul et tous les habitants à Araaury, « afin qu'il les brûle ou les pende;» l'archevêque d’Auch, et surtout les comtes de Saint-Paul et de Bretagne s’opposèrent vivement à cet horrible conseil , parce que « la noblesse de France en serait à jamais honnie ;» aussi le prince Louis se contenta-t-il de retenir prisonniers de guerre le comte Centul d’Astarac et quelques-uns de ses barons. Mais il ne put empêcher les soldats d’Amaury de pénétrer dans Marmande, où, sur l’ordre de l’évêque de Saintes, ils massacrèrent plus de 5000 hommes, femmes, enfants, sous le prétexte que c’étaient des hérétiques3. De là on se mit en marche pour assiéger une seconde fois et pour châtier Toulouse ; l’armée croisée était nombreuse; plus de 5000 clercs étaient avec elle pour l’exciter au combat et pour convertir les hérétiques; le cardinal Bertrand prêchait tous les jours «que la mort et le glaive devaient marcher devant l’armée, de telle sorte qu’à Toulouse il ne restât rien de vivant, que tous les habitants périssent dans les flammes4.» Mais dans la ville s’étaient réunis les principaux barons du
< 17 août 1218. Raynald., XIII, 360, n«* SA, 55.
2 5 septembre 1318. Raynald., /. e., n«» 56, 57.
3 Goill. de Pod. I,aur.. 685. Gaill. de Tiidèie, 604; 631 el tuiv.
4 Gaill. de Tudéle, 638, 643.
pays; le jeune comte Raimond et les capitouls avaient pris de sages mesures de défense, et lorsque les croisés furent arrivés sous les murs, bourgeois et chevaliers rivalisèrent d’héroïsme pour empêcher leur ville chérie de ne pas tomber au pouvoir «des Français et des prêtres.» Après un siège de quarante-cinq jours, Louis renonça au projet de s’emparer de Toulouse; il leva son camp le 1er août et rentra en ' France1. Le jeune Raimond poursuivit avec succès les croisés, qui partout commettaient des brigandages et des massacres sur leur route; pendant les années 1220 et 1221, lui et le comte de Fois leur reprirent plusieurs villes et châteaux forts; les habitants de Béziers chassèrent l’évêque Conrad de Porto, qu’Honoré III avait envoyé comme légat en Provence2; la fortune quitta Àmaury de Montfort; il subit le sort de sa cause; en vain tenta-t-il, de concert avec le clergé, tous les moyens pour ressaisir la victoire qui lui échappait; en vain le pape lui confirma-t-il la possession des terres conquises, et fit-il engager par son légat le jeune Raimond à déposer les armes et à faire pénitence, sous peine de se voir privé des domaines que le concile du Lalran avait bien voulu lui laisser3; en vain institua-t-on une chevalerie religieuse, une milice de l’ordre de la foi, ayant la règle d’extirper les hérétiques et de défendre la liberté de l’Église en aidant Amaury et ses descendants1; rien ne put arrêter les succès du comte de Toulouse ni détourner de lui les populations qui s’attachaient h lui comme h leur libérateur. Amaury de Montfort sollicita Louis â venir de nouveau à son secours; Honoré III se joignit â ses instances; mais d’autres soins empêchèrent le prince français de reprendre la croix. Raimond marcha de victoire en victoire; pour récompenser la fidélité
’ Ibid., 626 el suiv. Guill. de Pod. Leur., 685.
2 Guill. de Pod. Leur., 685. Raynald., XIII, 279, n° 45.
3 Raynald., XIII, 288, n»* 45, 44, 45.
■* Ibid., 287, n° 41. Sismondi, VI, 512.
des habitants, il confirma et étendit leurs privilèges ; il fonda la ville de Cordes, au pied du château de ce nom , pour repeupler la contrée que la croisade avait dévastée1 * * *. Irrité de ces progrès, le légat Conrad de Porto lança contre Raimond une sentence d’exhérédation; Honoré III la confirma le 25 octobre 1221 J. Mais les foudres même de l'Église furent impuissantes à sauver Amaury. Réduit à l’extrémité, et se refusant encore h traiter avec un prince que le clergé condamnait, le fils de Simon de Montfort offrit à Philippe-Auguste toutes les terres que l’Église romaine lui avait adjugées ; Honoré III appuya celte offre de toute son autorité pontificale ; c’eût été un démenti , une humiliation pour le pouvoir ecclésiastique, s’il avait reconnu la légitimité des victoires de Raimond et abandonné la cause de l’usurpateur; il somma donc le roi de France de prendre les armes sans retard , afin que par sa puissance l'hérésie toulousaine fût combattue avec plus de succès et enfin exterminée*. Cependant, Philippe- Auguste, fidèle à sa politique et d’ailleurs en guerre avec l’Angleterre, ne voulut pas se lier par des promesses, bien qu’Amaury de Montfort réitérât auprès de lui ses offres, et que le légat le suppliât â genoux de les accepter*. De son côté, le jeune Raimond s’adressa également au roi, comme «à son unique et principal refuge;» il le sollicita de procurer sa réconciliation avec l’Église, attestant Dieu et les saints qu’il se soumettra humblement â ses volontés5; en même temps il commença des négociations avec le pape8. Sur ces entrefaites mourut Raimond VI; sa mort ne désarma point la haine de ceux qui l’avaient persécuté pendant sa vie; l'Église lui refusa la sépulture; il fut enseveli dans un coin
1 Compayré, 374 et sulv., 390 et suir. — * Raynald., XIII, 288, n° 45.
— 3 Ibid., 296, n» 44-47.
* Benoist, II, preuves, 319. Vaissettc, III, preuves, n° 14t, p. 27C.
5 Vaisselle, III, preuves, n» 140, p. 275.
6 Rad. Coggeshale, 115. Raynald., XIH, 296, n» 48.
frascb. 1223. 275
obscur de l’hôpital deSaint-Jean-de-Jérusalem, dans un des faubourgs de Toulouse ; ce n’est que vingt-cinq ans plus tard, en 1247, que son fils put obtenir d’innocent IV que le corps fût déposé en terre consacrée1.
Les refus de Philippe-Auguste d’accepter son hommage, engagèrent Amaury à conclure avec Raimond VII une trêve, que celui-ci, dans l'intérét de son pays fatigué, ne désirait pas moins que son adversaire. Les deux armées se retirèrent, et les chefs vinrent se voir à Carcassonne, où ils eurent plusieurs conférences pour traiter de la paix ; mais les exigences du légal, qui refusait obstinément toutes les concessions, la rendirent impossible2. Les Cathares avaient profité des échecs d’Àmaury pour reparaître sur la scène avec le même courage, la même confiance dans leur cause comme avant la croisade. Étonné, effrayé de leurs progrès, et au bout de ses ressources , Conrad de Porta , au lieu d’accepter les offres de paix et de soumission h l’Église faites par Raimond VII , ne trouva pas d'autre moyen que de convoquer un concile à Sens-, il attendait de la réunion des évêques français quelque nouveau moyen pour la destruction d’une hérésie que quatorze années de croisade n’avaient pas pu extirper3. Ce concile, qui fut transféré h Paris, parce que Philippe -Auguste lui -même voulut y assister, ne décida rien, il fut interrompu par la mort du roi4. Désespérant à jamais de l’extermination des hérétiques, le légat Conrad demanda et obtint du pape son rappel5; ce n’est que deux ans plus tard qu’il fut remplacé.
Philippe -Auguste avait légué h Amaury 20,000 livres
1 Goill. de Pod. Leur., 686. Catel, 568 et suiv.
2 Gnill. de Pod. Laar., 686.
3 Juillet 1283. Sa circulaire de convocation , chez Gerva*. PraMnonstral., ep. 129, p. 1t6.
* Goill. Brito, 250. Ripordtis, 61. Comp. Mansi, XXII, 1201 et »uiv.
s Raynald., XIII, 305, n» AO.
pour le délivrer, lui et sa famille, des mains de ses ennemis dans le pays des Albigeois1 5 c’est tout ce qu’en mourant le roi avait consenti à faire pour lui. Celte marque peu efficace d’un intérêt qui n’avait jamais été très-vif, ne put relever la cause abattue du comte de Montfort. Les seigneurs, ses alliés et ses propres troupes l’abandonnèrent ; il perdit une place après l’autre2 j assiégé sans issue dans Carcassonne, il ne lui restait d’autre ressource que l'appui du pape. Celuici l’exhorta à la persévérance, et le prit sous la protection du siège apostolique; il lit plus, il pressa le roi Louis VIII de se mettre lui-même h la tète de la croisade et de lui imprimer une vigueur nouvelle3. Mais avant que le roi eût pu prendre une résolution à cet égard, Amaury fut forcé, le 14 janvier 1224, de signer une trêve avec les comtes de Toulouse et deFoix; il quitta à jamais les provinces méridionales reconquises entièrement par leurs anciens maîtres4. Il se rendit à la cour de France, et céda a Louis VIII ses prétentions sur les pays que la croisade et l’Église avaient donnés à sa famille. Ces prétentions, il fallait les faire valoir par les armes; le roi s?engagea donc envers le pape à faire une croisade, à des conditions singulièrement avantageuses pour la couronne de France5. Cependant Raimond avait envoyé b son tour des députés à Rome pour demander son absolution, en promettant de se soumettre à la volonté de l’Église. Honoré III, voyant la difficulté de continuer avec succès une guerre qui n'excitait plus d’enthousiasme, reçut favorablement les députés de Toulouse; il pria Louis VIII de négocier entre Amaury et Raimond une paix durable, et de n’y contraindre ce dernier par la force que dans le cas qu’il s’y refu-
1 Rigordus , 61. — 2 Guill. de Pod. Laur., 686.
3 Voy. sa lettre chez Duchesne., V, 860, et chez Ravnald., XIII, 303,
n° 41 et suiv.
* Vaissette, III, p. 535 et suiv., preuves, n° 150, p. 286 et suiv.
5 L. c., preuves, n° 155, p. 292.
serait; il suspendit en même temps les indulgences pour la croisade contre les Albigeois, et fit engager ceux qui voulaient gagner le salut de leur âme, 'a aller combattre les Sarrasins au lieu des Français méridionaux1. Le roi, qui prévoyait sans doute que par la paix et par la soumission volontaire de Raimond il arriverait aux mêmes résultats que par les chances de la guerre , s'empressa de déclarer qu'il se déchargeait entièrement de l’affaire des Albigeois; pour ce qui concernait les matières de la foi, il voulait que l’Église romaine s’accordât avec Raimond comme elle le jugerait à propos, pourvu qu’elle ne lui imposât «aucun fardeau inusité2.» Placé dans ces circonstances favorables, le comte de Toulouse redoubla d’efforts pour obtenir sa réconciliation avec l’Église. L’archevêque de Narbonne, Arnauld, l’ancien persécuteur de son père3, lui proposa d’entrer en conférences avec lui; un synode fut convoqué a Montpellier, où Raimond VII, Roger- Bernard II, comte de Foix, et Raimond- Trencavel, vicomte de Béziers, jurèrent d’exterminer les hérétiques dans leurs terres, de réparer les dommages causés aux églises, et de maintenir leurs sujets dans l’obéissance k Rome4. Ce serment fut accepté, malgré les représentations d’Amaury, qui avait demandé que les évêques réunis a Montpellier ne fissent avec Raimond aucun traité préjudiciable à ses prétendus droits a lui, «attendu que, disait-il, ce serait un scandale, une ignominie ineffaçable pour le clergé et pour toute l'Église universelle5. » Le concile, entrant dans des voies plus équitables que celles suivies par l'Église jusqu’alors, n’écouta pas cette demande ; il appuya même les dé-
1 Ibid., preuves, n° 147. p. 282 et suiv., n° 155, p. 293. Chronicon Turon., 305.
- Vaisselle, III, preuves, n° 155, p. 293.
3 II mourut en 1225. Voy. sur lui Gallia christ ., VI, 62 et suiv.
* Voy. les serments des comtes, chez Mansi, XXII, 1207 et suiv.
5 Mansi, XXII, 1208.
marches que Raimond fit de nouveau faire à Rome, pour terminer la longue œuvre de sa réconciliation1 : mais circonvenu par les menées d’Amaury de Montfort, Honoré III ne conclut rien2. Ayant accordé jusqu’en 1227 un délai pour la croisade que l’empereur Frédéric II devait conduire en Palestine, il reporta son attention sur les Albigeois, qu’il se proposa de détruire dans cet intervalle. Il envoya Romain , cardinal de Saint-Ange , en Provence , avec la mission d’y « relever la religion de son triste état de décadence , » et de faire tous ses efforts auprès de Raimond pour qu’il se soumît h l’Église3. On pourrait être surpris en voyant le pape donner h son légat ce dernier ordre ; le comte de Toulouse ne faisait-il pas assez d’efforts lui-même pour se réconcilier avec l’Église et pour prouver son obéissance k Rome? Mais on ne s’étonne plus, quand on songe que ce n’est pas seulement des preuves d’orthodoxie catholique qu’on exigeait de Raimond VII; en lui demandant de se soumettre k l’Église, on voulait qu’il renonçât k ses États et qu’il en reconnût Amaury de Montfort comme seigneur légitime. C’est pour cela que le cardinal Romain eut les mêmes instructions et suivit la même marche déloyale que tous ses prédécesseurs dans la Provence. Raimond, qui savait que le légat lui était hostile, conclut un traité d’alliance avec son parent Henri III d’Angleterre, lequel saisit avec empressement cette occasion de se procurer un appui contre le roi de France4.
Le 29 novembre 1225, le cardinal tint un concile k Rourges; Raimond s’y présenta; il demanda «humblement» son absolution et s’offrit k donner satisfaction k l’Église, «dans le cas qu’il serait trouvé coupable de quelque crime, quoiqu’il ne se souvînt pas d’en avoir commis aucun.» Il réitéra sa déclaration, déjk tant de fois faite, de vouloir maintenir son pays dans l’obéissance k Rome ; il se dit prêt k
1 Chronicon Turon., 506. — 2 Vaisselle, III, 341 cl suiv.
3 Ilaynald., XIII, 319, n°» 28, 29. — 4 Vaissetle, III, 54C et suiv.
« subir un examen sur la foi ,» et alla jusqu’à supplier le légat de visiter avec lui ses terres, d’en examiner les habitants, avec pleine liberté de les condamner s’il les trouvait contraires au catholicisme. Que pouvait-on demander de plus? Mais la religion n’était plus qu’un prétexte; le fanatisme était devenu haine politique; l’Église aurait dérogé à son caractère infaillible, en faisant des concessions. Par conséquent, le cardinal rejeta tout; il ne voulut absoudre le comte qu’à la condition qu’il renonçât pour lui et ses descendants à son héritage1 *. Cette exigence rompit les négociations entamées; Raimond se vit menacé d’une nouvelle guerre. Honoré III sollicita Louis VIII dans les termes les plus pressants d’extirper « la peste toujours renaissante de l’hérésie ,» et surtout d’accepter le domaine dont Amaury de Montforl lui offrait l’hommage; il devait en expulser Raimond, excommunié et dépouillé de ses États par sentence de l'Église, et ne ménager que les terres appartenant à des princes catholiques, comme à l’empereur, aux rois d’Angleterre et d’Aragon3. Louis céda; ce qui le détermina à faire la volonté de l’Église, ce fut l’espoir de réunir à sa couronne un domaine considérable. Le 28 janvier 1226 il tint un parlement à Paris, où l’on décida la croisade3; le cardinal Romain excommunia publiquement, au nom du pape, le comte Raimond, ses alliés et ses partisans; il le proclama hérétique condamné, et confirma la possession de ses domaines au roi de France, qui, avec ses barons et ses évéques, prit la croix de ses mains. Pour fournir à Louis des ressources pour la guerre , le légat lui accorda pendant cinq ans consécutifs, une somme de 100,000 livres; il assujétit à cet effet tous les revenus ecclé-
1 ...Hcec quoque omnia legatus contempsit; nec potuit cornes catholicus gratiam invmire, nisipro se et haredibus suis hareditaiem suam deserens abjuraret. Matth. Paria, 248 et 449. Chronicon Turon., 310.
* Baluz., Miscell., II, 255 et auir. RaynaUl., XIII, 316, n«» 30 - 33.
3 VaiaseUe, preum, n« 161, p. 499.
siastiques en France à une dime extraordinaire, du paiement de laquelle il n’excepta que les prélats et les clercs qui prendraient eux-mêmes la croix1. 11 fil prêcher dans tout le pays la croisade contre le comte de Toulouse et son peuple, « infectés de l’impureté hérétique2.» Mais ces prédications n’excitèrent plus la même ardeur que vingt années auparavant; les vassaux de Louis VIII , se souvenant encore des iniquités commises lors de la première croisade contre les Méridionaux, et indignés de la conduite que tout récemment le légat du pape avait tenue au concile de Bourges, ne prirent les armes que parce que leurs devoirs féodaux les y obligeaient; la plupart d’entre eux refusaient de croire h la justice de la cause ; ils n’ignoraient pas qu’on les trompait en les exhortant a attaquer comme hérétique un prince qui ne demandait qu’à prouver à l’Église la sincérité de sa soumission et de sa foi3. Le rendez-vous général fut donné à Bourges, pour le quatrième dimanche après Pâques, 17 mai1. Auparavant encore , le roi publia une ordonnance sévère contre les hérétiques du pays qu’il se disposait à envahir, prononçant contre eux et leurs fauteurs les peines introduites par la jurisprudence papale , la confiscation des biens , la prison , la privation de tous les droits civils , etc.5 Ces préparatifs jetèrent la terreur dans la malheureuse province; Raimond avait compté sur les secours du roi d’Angleterre, mais les menaces du pape forcèrent ce prince à l’inaction6. Livré à lui seul,
< Chronicun Turon., 51t. Lettre du cardinal à l'archevêque de Rouen , 5 février 1226. Marlène et Durand, The», novut anecdol., I, 93t. Du Titlet, 49.
2 Matlh. Paris, 228.
3 Ils prennent la croix , plut melu régit , vel favore Ugali , quàm itlo juititia inducti. Videbalur enimmultii abutio, ut hominem fidelem ckrittianum infettarent. Matlh. Paris, 228.
* Chronicon Turon., 313.
s Avril 1226. Ordonnances des rois de France, XII, 519.
<> Matlh. Paris, 229. Lettre du pape, 29 avril 1226. Raynald., X1U, 517,
no» 54-36.
France. 4226. 284
épuisé par quinze années d’une guerre que la brutalité des soldats et le fanatisme des prêtres avaient rendue doublement épouvantable, le peuple du Midi ne pouvait résister avec succès à l’armée nombreuse que le roi de France conduisait contre lui ; plusieurs villes et seigneurs se hâtèrent d’envoyer auprès de Louis des députés pour faire leur soumission ; de ce nombre furent Béziers, Nîmes, Castres, Puylaurens. A Avignon les croisés trouvèrent la première résistance-, la ville ne se rendit qu’après trois mois de défense intrépide1. Alby , Carcassonne se soumettent, le comte de Cominges demande la paix, tout le pays, jusqu’à quatre lieues de Toulouse, est au pouvoir du roi; les hérétiques sont recherchés et condamnés avec le même fanatisme que durant la première croisade; saint Antoine de Padoue, venu en France pour les convertir, excite l’ardeur des croisés contre eux et en fait brûler un grand nombre2; un de leurs évêques, Pierre Isarn, est brûlé à Cannes par l’archevêque Arnauld de Narbonne3; une réunion de prélats, tenue à Pamiers par Louis VIII, prend des mesures pour la défense des immunités ecclésiastiques et la destruction de l’hérésie4; tout le pays est dans la consternation et prêt à subir les volontés du roi , lorsque celui-ci succombe, le 8 novembre, à Montpensier,à l’épidémie qui décimait ses troupes. Cet événement qui jeta le trouble parmi les croisés, auxquels d’ailleurs la guerre n’inspirait qu’un médiocre intérêt, ranima l’ardeur des Méridionaux. Excités par les chants énergiques des troubadours, les seigneurs et les populations reprirent les armes, pour repousser cette « fausse croisade,» et pour aider à Raimond 'a « reconquérir sa terre avec honneur, plutôt que d’attendre que le pape de Rome la lui rende5-» Pendant l’hiver, le comte
* Gaill. de Pod. Laur. 687. Chronicon Turon , 314 et suiv. Matlh. Paris, 230 et suiv.
•-* Wadding, II, 114.-3 Vaisselle, III, 363. — * Mansi, XXIII, 21.
5 Sirvenles de Guillaume Anelier, de Toulouse, Hist. littér. do la
de Toulouse se remit en campagne et reprit plusieurs de ses villes1. Ses succès irritèrent le cardinal Romain qui, au concile qu’en mars 1227 il tint â Narbonne, pour la réforme de la discipline et pour le maintien des privilèges de l'Église, excommunia solennellement les comtes de Toulouse et de Foix , le vicomte de Béziers , et tous les « hérétiques toulousains ; » il voulut que tous les dimanches et fêles cette sentence fût publiée dans toutes les communes du haut des chaires2. Mais ce moyen de frapper les esprits avait perdu sa force; depuis la mort de Louis VIII, la régente elle-même, préoccupée de soins qui lui paraissaient plus impérieux , ne s'occupait plus sérieusement de la croisade, quoiqu’elle continuât, malgré les plaintes des évêques, à prélever la dîme sur les revenus ecclésiastiques3. Grégoire IX qui, de même que ses prédécesseurs, aspirait 'a la gloire d’avoir extirpé les hérésies , pressa la reine Blanche de continuer avec plus de vigueur la guerre ; mais ses querelles avec la ligue des barons du Nord l’empêchèrent de se conformer â cet ordre4. Cependant dans le Midi les hostilités n’avaient pas cessé; Raimond VII et ses alliés se défendaient avec des chances diverses contre Humbert de Beaujeu , que Louis VHl avait nommé gouverneur de tout le pays conquis. Les croisés prirent le château de La Becède, où ils trouvèrent le diacre cathare Gérard de la Mothe et plusieurs autres parfaits qu’ils brûlèrent aussitôt5; d’un autre côté, ils perdirent eux-mêmes un de leurs principaux chefs, Guy de Montfort, tué au siège de Vareille dans le comté de Foix6. La guerre se traîna en-
France , XVIII, 553; de Guy de Cavaillon ; ibid., XVII, 545; de Tomiers cl dePalazis; xbid.t 593; de Durand de Pernes, etc.; ibid., XVIII,
1 Guill. de Pod. Laur., 689. — 2 ftlansi, XXIII, 25. — 3 Kaynald.,XlII, 346, no» 56-60. — ♦ Ibid., 347, no 61 ; 352, n«» 20-25. Vaisselle, III, 365. — 5 Vaisselte, III, 366.
6 Guill. de Pod. Laur., 688 et suiv. De gestU Ludovici VIII , chez Duchesne, V, 288.
corc pendantun an, sans ardeur, sans enthousiasme -, les deux partis, lassés de se battre, désiraient vivement la paix. Des négociations, pour la première fois sérieuses, furent ouvertes h Meaux , entre Raimond VII et le jeune roi Louis IX ; on y convint d’un traité que, le 12 avril 1229, devant les portes de Notre-Dame de Paris, le comte de Toulouse jura d’observer, malgré tout ce qu’il avait de rigoureux et d’humiliant pour lui. II promit d’être fidèle au roi et b l’Église; de combattre et de punir sans miséricorde les hérétiques-, de payer, pendant cinq ans consécutifs, une prime de deux marcs d’argent à quiconque prendrait un hérétique, et après les cinq ans, un marc; de chasser les routiers ; de protéger les églises et les ecclésiastiques , de maintenir leurs immunités et privilèges et de leur payer 10,000 marcs pour les indemniser des dommages éprouvés pendant la guerre; de fournir 4000 marcs pour établir b Toulouse un enseignement académique, destiné b faire refleurir le catholicisme; de traiter en amis ceux de ses sujets qui pendant la croisade avaient pris les armes contre lui, de faire jurer tous les habitants de ses domaines de combattre les hérétiques et de faire renouveler ce serment tous les cinq ans ; de raser les murs de Toulouse et de trente autres villes et châteaux forts ; de céder au roi toutes ses terres en deçà du Rhône, et de lui remettre, pour dix ans , cinq de ses châteaux comme gages de sa foi ; de donner sa fille Jeanne en mariage b l’un des frères de Louis IX; enfin de prendre la croix contre les Sarrasins de la Palestine. Après avoir prêté ce serment, par lequel il prépara la destruction définitive de l’indépendance du Midi et sa fusion avec le reste de la France, il fut introduit dans l’église, dépouillé de ses vêtements et pieds-nus, pour recevoir l’absolution du cardinal de Saint-Ange, qui l’attendait sur les marches du maître-autel. C’était pitié, dit un contemporain, c’était pitié de voir un tel homme, qui pendant si longtemps avait résisté b tant et b de si puissants adversaires, subir une
humiliation aussi profonde1. Il fit ensuite hommage au roi pour les domaines que le traité ne lui avait pas enlevés; il se constitua prisonnier au Louvre, jusqu’à ce que sa fille eût été remise entre les mains des commissaires royaux, et que ses cinq châteaux engagés eussent reçu garnison française. Quand il fut sorti de prison , le roi le créa chevalier, et sa fille Jeanne fut fiancée à Alphonse de France , à peine âgé de neuf ans2.
Les seigneurs, les magistrats et le clergé du comté de Toulouse durent s’engager à leur tour à observer le traité de Meaux et à veiller en même temps à ce qu’il fût exécuté par Raimond VU3. Celui-ci fut chargé par le roi et le légat d’inviter ses anciens alliés, les comtes de Foix et de Cominges, les vicomtes de Béziers et de Béarn , à se soumettre également aux conditions qui lui avaient procuré à lui-même la paix. Ces conditions répugnèrent à l’àme noble et chevaleresque de Roger-Bernard de Foix; Raimond insista; il lui représenta les dangers auxquels il s’exposait par un refus; s’il voulait céder, il lui promit de le tenir à l'avenir quitte de l’hommage que les comtes de Foix faisaient à ceux de Toulouse; mais Roger répondit avec une lermeté, dont Raimond VII, impatient de se conserver quelque puissance, avait fini par se départir, « qu’il ne pouvait quitter son parti ni sa croyance, dans un temps où il donnerait sujet d’estimer qu’il aurait eu plus de peur que de raison , et qu'il importait pour un changement fructueux , tel qu’on l’attendait de lui , que la vérité l’eût vaincu , non les tentations des promesses , ni la violence des armes; qu’il verrait venir ce monde de pèle-
1 Eratque pietae videre tantum virum, qui tanto tempore, lot et fanfi* nationibus paierai retistere, duci nudum in camieià, et braceit, et nudie pedibue ad altare. Chronicon Simonie, 777.
7 Goill. de Pod. Laur., 690 et suiv. Vaissette, III, preuves, u® 1S4. p. 329. Chronicon Simonie, 776 et suiv. Rayuald,, XIII, 353 et suiv., o® 24 et suiv. Catel, 337 et suiv.
3 Percin , II, 73.
rins, dont on le menaçait, qu’il espérait en Dieu, qu’il leur ferait connaître la justice de sa cause, et déplorer la témérité de leur vœu.» Le légat du pape répandit alors dans le pays de Foix des bruits sinistres de croisade et d’invasion ; des troupes s’approchèrent en effet de la frontière, menaçant delà franchir; en sorte que les habitants, fatigués, ruinés par la guerre antérieure, supplièrent leur comte de traiter de la paix; ce n’est qu’alors qu’il consentit à négocier. Grégoire X envoya auprès de lui les cardinaux Romain de Saint-Ange et Pierre de Colmieu, accompagnés de quelques évêques du pays; Roger-Bernard répondit a leurs exhortations, qu’il n’avait fait la guerre que pour maintenir sa liberté; qu’il ignorait comment il aurait pu offenser le pape, attendu que le pape ne lui avait jamais rien demandé de juste, sans qu’il n’eût obéi ; «quant à ma religion , continua- 1- il , il ne doit pas s’en mêler, vu que chacun la doit avoir libre. Mon père m’a recommandé toujours cette liberté, afin qu'étant en cette posture quand le ciel croulerait, je le pusse regarder d'un œil ferme et assuré, estimant qu’il ne me pourrait faire du mal. Ce n’est pas la crainte qui me fait branler au gré de vos passions, et qui me contraint de traîner ma volonté par terre, pour en faire comme fumier et litière, selon votre appétit; mais poussé de cette crainte bénigne et généreuse de la misère de mes sujets, et de la ruine de tout mon pays, désirant de n’être censé le mutin , l’écervelé, le boute-feu de la France , je me plie h cette extrémité, autrement je serais une muraille sans brèche et hors d’escalade contre les audaces de mes ennemis.» Il donna alors pour gages quelques-uns de ses châteaux. Son exemple entraîna aussi le comte de Cominges et le vicomte de Béarn a signer la paix1.
C’est ainsi que finit la guerre contre le Midi , la croisade
* Perrin, 158 et suiv. Albericus, II, 538.
contre les Albigeois. Elle eut pour le Languedoc , et pour la France en général , les conséquences les plus importantes. Dans l’origine l’extirpation de l'hérésie cathare en avait été non-seulement le prétexte , mais la cause réelle ; bientôt cependant cette extirpation ne fut plus qu’un prétexte, pour arriver à des buts entièrement étrangers aux affaires de la foi ; des intérêts politiques et nationaux se mêlèrent aux intérêts de l’Église et les compliquèrent; ils finirent même par prévaloir, tout en ne cessant de se couvrir du nom de la religion. Ce fut une guerre entre les chevaliers et les bourgeois du Midi, tolérants, sinon hérétiques, elles barons du Nord alliés ’a un clergé fanatique et dominateur ; ce fut en même temps , et h la fin ce ne fut plus autre chose qu’une guerre de la violence contre le droit , ou , comme dit le poète , de la fraude contre la loyauté1. Elle prépara la destruction de la nationalité particulière du midi de la France, la fusion de ces nobles et glorieuses populations avec le reste du peuple, leur passage sous le niveau de la patrie commune ; si c’est là un résultat dont nous devons nous réjouir, l’honneur n’en revient pas à ceux qui l’ont accompli dans des intentions de vengeance et de haine , mais à celte Providence divine qui sait faire concourir au bien général les actions mauvaises des hommes3. Quant au but primitif que la croisade devait atteindre et qui lui servait constamment de prétexte, l’extirpation de la secte cathare, ce fut le seul pour ainsi dire qu’elle n’atteignit point. L’hérésie subsista dans le Languedoc aussi puissante, aussi fortement enracinée dans l’esprit du peuple, après la croisade comme à l’époque où Innocent III entreprit de la détruire par la force des armes. L’indignation produite par les horreurs de la guerre , par la ruine de la prospérité du pays, par l’anéantissement de l’indépen-
1 Guill. de Tudéle, 290, v. 4134.
- Voir note 12 à la (In de l’ouvrage, les jugements de deux auteurs catholiques sur la croisade.
dance nationale et religieuse, par la destruction de la vie joyeuse et poétique du Midi et de ses traditions chevaleresques , cette indignation amère et profonde communiqua à l’hérésie de nouvelles forces. Car les seigneurs comme les bourgeois attribuèrent les malheurs de leur patrie , non-seulement a la rudesse et à ta violence des Français du Nord , mais plus encore h la perfidie et au fanatisme des prêtres. Aux cours d’amour succèdent les tribunaux de l’inquisition ; le gai savoir est remplacé par une ardente controverse théologique dont le principal argument est la menace du feu ; au lieu de poètes et de conteurs, on ne voit plus que de sombres moines parcourir le pays désolé, et là où jadis on racontait les glorieux exploits des ancêtres, on n’entend plus que des discours excitant ù la persécution religieuse. Dans beaucoup de châteaux habitent des conquérants étrangers, tandis que les anciens maîtres excommuniés et faidits, vivent exilés sur la terre étrangère ou cachés dans les profondes forêts de leur patrie. On comprend aisément l’impression que ces changements durent produire sur l’imagination ardente des Méridionaux; loin de les rattacher à l’Église, ils durent les remplir contre elle d'une haine implacable. Ce sentiment éclate avec énergie dans les chants des derniers poètes provençaux, qui se plaignent avec amertume de ce que leurs joies soient anéanties; ils ne chantent plus ni l’amour ni la bravoure chevaleresque; ils ne font des vers que pour se lamenter de l’abaissement de leur patrie, et pour en accuser les Français, les prêtres et surtout le pape1. Ces chants de tristesse et de vengeance étaient écoutés et répétés sans doute avec ardeur par le peuple du Midi, si accessible au pouvoir de la poésie ; ils entretenaient chez lui cette colère qui pendant plus d'un siècle encore ne voyait dans les Français du Nord que des oppresseurs; en le fortifiant enfin dans sa résistance à une
1 Voir «urVioflueDco de la croisade sur la poésie provençale, Villemain, I, SI 3 et soiv.
Église, qui, pour lui imposer sa foi, se servait des moyens les plus épouvantables, ils le confirmaient dans son attachement à la secte cathare.
On a vu plus haut que pendant le cours de la guerre, de nombreux: parfaits furent brûlés par les croisés, avec une grande joie, surtout après la prise de Carcassonne, de Minerve, deLavaur. Ces supplices n’ébranlèrent pas un instant ni la persévérance des parfaits survivants , ni la sympathie que les seigneurs et les peuples avaient pour eux.
Ils vivaient retirés , soit dans des vallées reculées, soit dans les châteaux de leurs protecteurs; chaque fois que les armes du comte de Toulouse avaient des succès, ils profilaient de la retraite des croisés pour sortir de leurs asiles, afin d’encourager les habitants h la résistance. Vers 1220 surtout, lorsque la cause d’Amaury de Monlfort semblait perdue, les Cathares reparurent dans le pays, avec une liberté que le comte de Toulouse ne songeait pas encore h entraver. Ils rouvrirent leurs écoles et tinrent de nouveau des réunions publiques ; leurs évêques et leurs diacres parcoururent le pays dans tous les sens , et furent reçus partout par les barons comme par le peuple avec la même vénération que précédemment1. Outre les protecteurs déjà nommés plus haut qu'ils avaient parmi les princes du pays, Roger-Bernard il, qui , en 1222, avait succédé à son père dans le comté de Foix, et son épouse, Ermessinde de Castelbon, étaient alors au nombre de leurs plus zélés partisans2. En 1220, Guiilabert de Castres, successeur de Gaucelin dans l’évêché de Toulouse, habitait
1 Kaynald., XIII, 296, n° 44. Voy. pour le récit des voyages de Kaimond Abia de Séminoret, pendant sept ans croyant de la secte, et parlait depuis 1225, réconcilié à l’Église en 1228, les Archives de VJnquisil. de Carcassonne, Doat, XXIII, 1° 260 et sniv.
- Archives de VInquisit. de Carcassonne ; l. e., f° 70. Ermessinde mourut en 1220; elle fit un testament en faveur de plusieurs hôpitaux. Vaisselle, III, preuves, n« 197, p. 347. Encore en 1269 l'inquisition ordonna de déterrer ses os. Voy. plus bas.
publiquement le château de Fanjaux , où il dirigeait un hospice et d’où il partait souvent pour visiter les Cathares de Mircpoix. Pendant qu’Amaury de Montfort assiégeait le château de Castelnaudary, en 1222, Guillabcrt s’y trouvait avec Raimond Agulier, pour rele.ver le courage des assiégés; l’année suivante il fut de nouveau à Fanjaux1; là se trouvait aussi une maison de sœurs, dirigée par Esclarmonde, mère du chevalier Bernard-Hugues de Festa2. Vers 1220, les chefs de la secte établirent à Cordes un atelier de tissage, où des jeunes gens étaient formés en apparence pour la profession de tisserands , et en réalité pour être ministres cathares ; celte école, placée sous la direction de Sicard de Figuéras , était visitée fréquemment par des chevaliers, des dames nobles , des hommes du peuple3. A Montolicu les prédicateurs ambulants Raimond de Simorre, Barthélemy de Nalaurelisse, Guillaume- Bernard d’Airos, Arnauld de Verfeuil, Pierre Roger, tenaient des réunions dans les demeures du chevalier Bernard Garsia et de la dame Aveline de Montolieu1; Adélaïde d’Aragon et sa fille Effanda avaient en cette ville une maison de sœurs5. Raimond de Carlipac prêchait à Puylaurens; le diacre Guiraud de Gordo à Franearville; Bernard de la Pelade à Ilautpoul ; Guillaume-Bernard d’Airos, qui était en même temps un médecin renommé dans tout le pays, avait sa résidence ordinaire à Saissac. A Toulouse on l’envisageait comme une grâce particulière de Dieu de pouvoir donner un asile aux chefs de la secte; il y avait des familles qui les cachaient et les nourrissaient pendant des années entières. Depuis 1224 Guiilabert de Castres demeurait de nouveau en cette ville, le chef-lieu de son diocèse6. Vers cette époque les Cathares français renouèrent aussi des
1 Archives de l'inquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f° 214 et suiv. ; XXIV, f«» 171, 241.
2 Ibid., XXIII, f» 17t. — 3 ibid., f» 209 et suiv. — » Ibid., fl> 168 et suiv. — s Ibid., f° 170. — 6 Ibid., f» 1 et suiv.; XXIV, f° 266.
relations avec ceux des pays slaves. Un des évêques de la Bosnie , instruit peut-être par des réfugiés de la persécution que les Albigeois avaient à souffrir, renvoya auprès d’eux, vers 1223, Barthélemy Cartes, de Carcassonne, avec la mission , sans doute , de les encourager par la nouvelle qu’ils avaient en Bosnie des frères qui faisaient des vœux pour eux, et qui leur offraient des asiles. Cartès se fixa dans un lieu appelé Pojors , où Vigoros de Bocona , plus tard fils majeur de l’évêque d’Agen , lui abandonna sa sphère d’activité, pour se rendre lui-même dans les environs de Toulouse. De Pojors Cartès envoya des lettres aux chefs de l’Église cathare en France , pour leur communiquer l'objet de sa mission ; il se peut que l’évêque bosnien, se souvenant que le catharisme était venu des pays slaves en Occident, ait voulu attribuer à son Église une espèce de suprématie sur celles de la France, et que par conséquent il ait autorisé son délégué à organiser des communautés et à consacrer des évêques1. Cependant il n’y a aucune trace que Cartès ait réellement exercé ce pouvoir; ce qui est encore beaucoup moins certain, c’est que les Cathares français aient eu connaissance à cette époque d’un chef suprémede la secte résidant parmi les Slaves. Dans toutes les affaires ils se décidaient eux-mêmes , selon la nécessité des circonstances; rien ne révèle une influence étrangère ; et si la pensée qu’ilsavaienl dans d’autres pays des frères plus libres, les encourageait et les consolait, ils se maintenaient néanmoins h leur égard dans une indépendance dont l’histoire de la secte fournit de nombreux exemples. Les Albigeois profitèrent de leurs relations avec les Cathares étrangers , pour s’assurer des asiles contre la violence des persécuteurs. Quelques-uns allèrent jusqu’en Bosnie; d’autres se rendirent en Espagne, le plus grand nombre se réfugia
1 Lettre du légat Conrad de Porto aux évêques de France. Incomplète chez Matth. Paria, 219; plus complète, Mansi, XXII, 12or>; le texte le plus complet et le plus correct, chez Gerva*. Præmonslrat., cp. 129, p. 116.
en Lombardie , où ils avaient, depuis le douzième siècle, leur Église française à Vérone. C'est là que le troubadour cathare, Aiméric de Péguilain, alla chercher un air plus libre1 ; c’est là que surtout Guillaume Figuéras transporta son indignation contre Rome, et qu’il composa des poésies audacieuses pour se venger des prêtres et du pape ; ce qu’il faut remarquer, c'est que cet homme n’était pas un seigneur pouvant se plaindre d’avoir été spolié de ses châteaux ou de ses terres : homme du peuple, fils d’un tailleur de Toulouse, il accusait le pape «faux et trompeur» d’avoir détruit la liberté de sa patrie et de l’avoir forcé lui-même à s’exiler2. La plupart cependant des Cathares ne quittaient pas la France: animés d’une étonnante conviction de la vérité de leur foi , ils ne se laissaient ébranler ni par les revers du comte de Toulouse, ni par ses serments jurés à l'Église d’exterminer l’hérésie ; au moment même où il fit cette promesse, en 122i, à Montpellier, iis eurent le courage d’engager des discussions publiques avec des prêtres ; c’est vers cette époque que Roger Grimoard , Pierre de Cavalsant et Bernard de la Motte disputèrent avec deux chapelains de Castelsarrasin*. Ils doutaient si peu de la durée de leur Église que , comme si les temps leur avaient été aussi favorables que jadis , ils prirent des mesures pour compléter et réformer leur organisation ecclésiastique. En 122o ils tinrent un synode au château de Pieussan, dans le diocèse même qui avait pour archevêque leur ancien ennemi, l’abbé de Citcaux; les principaux chefs et plus de cent parfaits assistèrent à cette réunion , convoquée à la demande des Cathares du comté de Rasez, qui désiraient former un évêché particulier ; jusque-là ils avaient été
' Mit. littér. Je la France, XVIII, 694. Millot, U, 235.
i Mit. littér. de la France, XVIII, 649 el suit. L'original chez Raynouard, IV, 309 cl suiv. Traduit chez Villcmain, I, 215.
3 Archives de l'Inquisition de Carcationnt , Doal , XXII , f° 5 el suiv.
soumis en partie k la juridiction de l’évéque de Toulouse, en partie k celle de l’évêque de Carcassonne; de fréquents conflits, des discussions fâcheuses sur la compétence respective des deux évêques avaient été la conséquence de cette situation incertaine. On décida donc de former du Rasez un nouveau diocèse ; l’évêque dut être élu parmi les parfaits de Carcassonne, et consacré par l’évêque de Toulouse. L’Église de Carcassonne proposa Benoit de Termes; Guillabert de Castres lui donna l’imposition des mains; Raimond Agulier fut choisi pour être son fils majeur, et Pierre Rernard son fils mineur1 *. Les articles jurés par Raimond VII, lorsqu’il fit la paix avec Louis IX, ne les intimidèrent point; nous avons remarqué au contraire que l’état général des esprits après la croisade dut leur être aussi favorable encore qu’a l’cpoque où ils avaient été plus libres. Presque tous les seigneurs du pays, qui n’avaient pas été dépouillés de leurs biens, continuaient k les recevoir dans leurs châteaux, et leur donnaient des escortes armées, lorsqu’ils allaient visiter les croyants des alentours3. D’autres habitaient des cavernes , des cabanes cachées dans les forêts , des fermes solitaires , où pendant que les hommes tissaient et que les femmes filaient, un ministre lisait un passage du Nouveau Testament ou faisait une exhortation religieuse3. Il est vrai que plusieurs de leurs commu-
1 Ibid., XXIII, f» 260 et suiv. Vaissette III, 319.
! En 1249, Raimond Isarn, seigneur de Lanierville , (U venir eu son château le diacre Bertrand Martini avec son compagnon ; il rassembla tous ses hommes et fermiers; le ministre cathare leur fit, la nuit, une prédication. Après cela le seigneur dit à ses gens de s'agenouiller; sur leur refus, il s'écria ; quôd bestia erant, parce que Bertrand Martini était unus de probioribm hominibtu de mundo. I)oat, XXIII, f° 141. Prés de ce château, les Cathares avaient une retraite dans le bois de Vaquairil. Ibid. , fo 142.
3 Tu no volt...
...dir ton lérmo
Si non o fat en baria, en bote o en boitto.
Lai on et Domergua, Rainant o Bemado,
nautés avaient été dissoutes par la croisade ; mais les plus importantes, celles de Toulouse, de Carcassonne, d’Ageu avaient subsisté ; elles comptaient encore ensemble plus de deux cents parfaits1. Celle d’Agen avait souffert le plus2; mais en l’année même où le comte de Toulouse fit la paix avec l’Église et avec le roi, en 1229, elle fut nouvellement organisée; l’évêque de Toulouse, Guillabert de Castres, quitta le château de Saint-Paul , accompagné du diacre Bernard Bonafos et du chevalier Guillaume Matfred2, et se rendit à Montségur, foyer priocipal de la secte, où il consacra le parfait Tento pour être évêque de l’Agénois ; Vigoros de Bocona fut nommé son fils majeur; h la même occasion Jean Cambiaire, un des frères les plus zélés, fut fait fils majeur de l’évêque de Toulouse*.
2° Depuis 1229 jusqu'à la prise du château de Montségur, en 1244.
Depuis la paix de Meaux , les deux pouvoirs séculier et spirituel publièrent des décrets de plus en plus rigoureux contre les hérétiques. Aussitôt après la conclusion du traité, le jeune Louis IX ordonna, en avril 1229, â tous les vassaux et officiers des provinces cédées à la couronne , de chasser les Cathares, de priver leurs fauteurs et défenseurs de leurs droits et dignités, et de faire vendre leurs propriétés k l’enchère; les baillis royaux reçurent l’injonction de payer, pendant deux années à dater du jour de l’ordonnance, deux marcs d’argent à quiconque leur livrerait un hérétique ; après les
Garsens o Peironela que filon lur cano.
Vus teis e l'autre fila, l'autre fai ton sermo...
Poème d'Isaro, écrit après 1243; chez Raynouard, XV, 229, et chez Millot, II, 46.
1 Reioerius, 1767. — * Fere deslructa est. L. e.
3 Archives de l’inquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, f» 110.
4 Ibid., XXII, f» 226 et suiv. Voy. aussi Albericus, II, 545. — Voy. noie 13 à la fin de l'ouvrage, snr tes auteurs qui ont écrit l'histoire de la croisade contre les Albigeois.
deux ans, la prime ne devait plus être que d’un marc1. Le comte Raimond ne s’empressa pas moins de remplir les conditions que la paix lui avait imposées. Il assista le légat du pape dans une grande perquisition qu'il fit dans tout le pays pour découvrir les personnes suspectes d’hérésie ; Guillaume de Solerio, un ancien parfait, réconcilié h l’Église , servit de dénonciateur3. En payant régulièrement les primes promises h ceux qui livraient des hérétiques, Raimond encouragea parmi ses sujets la délation et la trahison3. A plusieurs reprises il envoya des troupes armées pour tirer les parfaits de leurs retraites ; c’est ainsi que fut pris un des principaux ministres de la secte, nommé Guillaume-, ce fut sans doute l’ancien chanoine de Nevers , qui depuis son entrée dans la secte avait pris le nom de Théodoric-, il périt sur le bûcher4. En présence du comte et de plusieurs de ses barons , le légat tint, en 1229, un synode h Toulouse, où l’on prit des mesures qui pendant longtemps servirent de règle dans les procédures contre les hérétiques. II fut décidé que dans chaque localité les évéques institueraient des commissions inquisitoriales composées d’un laïque et d’un prêtre ; les seigneurs , les baillis et les officiers du comte, et les magistrats des villes reçurent l’ordre de faire les perquisitions les plus rigoureuses dans les maisons , les caves , les forêts , et de. détruire tout endroit où les hérétiques pourraient se cacher -, on prononça la destitution contre les fonctionnaires qui seraient négligents dans l’exécution de ces mesures ; on arrêta que dans tout le pays les jeunes garçons, depuis l’âge de quatorze ans, et les jeunes filles , depuis l’âge de douze ans , qu’ils aient été élevés dans les croyances hérétiques ou non , seraient tenus de les abjurer et de prêter U l’Église romaine le serment de fidé-
* Archives de l’Inquisit. de Carcassonne, Doal, XXI, f» 71 et sui». Ordonn. des rois de France, I, 50.
2 Guill. de Pod. Laur., 691. — 3Percin, II, 199. — 4 Albericu», II, 5i9,
lité ; que chaque habitant ira trois fois par an se confesser, sous peine de tomber dans le soupçon d'hérésie ; et surtout que les laïques ne devront posséder en aucune façon la Bible traduite en langue vulgaire ; enfin les prêtres furent chargés de faire quatre fois par an, h la commune assemblée, la lecture et l’explication de ces statuts, auxquels on en ajouta encore quelques autres concernant le maintien des immunités ecclésiastiques et de la paix publique1. L’inquisition établie par ce synode, conformément h un décret du concile du Latran de 1215, aurait eu l’avantage de présenter quelques garanties de modération et de justice : elle était subordonnée à la juridiction ordinaire des évêques, et du laïque qui en faisait partie , on pouvait attendre , dans beaucoup de cas du moins, un jugement impartial et indépendant. Ces garanties, bien minimes, il est vrai, ne tardèrent pas h disparaître, lorsque par des décrets du Saint-Siège la recherche et la punition de la «méchanceté hérétique2» furent confiées exclusivement k des moines, et surtout a ceux de l’ordre de saint Dominique.
Il résulte suffisamment de ce qui vient d’étre rapporté , que le comte Raimond VII, ne songeant qu’k se maintenir en tranquille possession du domaine que le traité de paix lui avait laissé, avait renoncé aux principes de tolérance professés par ses ancêtres-, loin d’accorder aux hérétiques une liberté plus grande, il se soumettait h tout ce que l’Église exigeait de lui pour les exterminer. Il consentit k ce que des dominicains fougueux prêchassent et sévissent k Toulouse contre les vivants et contre les morts -, le frère Roland de Crémone, plus tard inquisiteur en Italie, se distingua surtout par son emportement fanatique ; il dit publiquement en chaire que la ville était encore plongée dans l’hérésie ; les habitants ayant murmuré, et les consuls ayant engagé le
1 Mansi , XXIII, 191 cl sui». — - Inquitilio harelicœ pravitalii.
prieur a interdire des prédications aussi dangereuses, Roland s’écria : C’est plus que jamais maintenant qu’il faudra parler et agir contre les hérétiques et leurs défenseurs! Il lit déterrer et brûler les cadavres de Jean-Pierre Donat , chanoine de Saint-Saturnin, et du citoyen Galban; il assembla les moines et des gens du peuple, et démolit la maison où ce dernier était mort1. Cependant aux yeux des dépositaires du pouvoir ecclésiastique, Raimond ne déployait pas encore assez de zèle; son ardeur ne leur suffisait pas, ils voulaient de lui du fanatisme; au lieu de laisser agir les moines, il devait agir lui-méme. Les légats cl les évêques ne cessaient de l'accuser et de le persécuter, sous le prétexte de négligence; le pape lui-même, bien qu’il eût engagé son légat h traiter Raimond avec plus de douceur, et qu’il eût accordé à ce dernier un délai pour le paiement de son indemnité aux églises et pour son voyage en Palestine2, crut devoir s’adresser au roi de France pour qu’il forçât le comte b mettre Un à l’hérésie, et a se séparer de ceux qui pourraient l'ébranler dans son obéissance à Rome3. Pour assurer davantage la rigoureuse exécution des lois contre les Cathares , on donna , en J 232, pour successeur à l’évêque Foulques le provincial des dominicains de Toulouse, Raimond de Falguario, dont la haine pour les adversaires de l’Église surpassait encore celle de l’ancien troubadour de Marseille, son prédécesseur4. Il mit tout en œuvre pour stimuler le zèle orthodoxe du comte ; il l’accompagna dans une expédition faite pour rechercher des hérétiques dénoncés; dix-neuf parfaits, hommes et femmes, parmi eux Payens de La Bécède, ancien seigneur du château de ce nom, furent pris et brûlés à Toulouse5.
1 Quétif et Ëchard, I, 145, 126. Percin, II, 198.
2 Mansi, XXIII, 100, 101, 104. — 3 Bzovius, XIII, 592, n° 7.
* Percin, 47, 6t. Raimond resta évéque jusqu'en 1270. On dit qu'il a
écrit quelques traités contre les hérétiques.
5 Percin, II, 73.
Courbé sous l’empire de son évêque, Raimond VII rendit, en avril 1233, dans une assemblée de prélats et de barons à Toulouse, un édit sévère contre les hérétiques de ses domaines et pour le maintien des privilèges du clergé ; les décisions de l’ordonnance de Louis IX et du synode de Toulouse de 1229, furent renouvelées et augmentées de plusieurs autres, ayant pour objet d’empêcher les croyants des hérétiques de se soustraire b la confiscation de leurs biens par le moyen de donations ou de ventes fictives1. A la même époque Grégoire IX chargea les frères prêcheurs de la mission de rechercher dans tout le Midi les hérétiques et de prêcher et de procéder contre eux ; il somma tous les évêques et seigneurs de leur donner protection et assistance dans leur œuvre aussi «sainte» que périlleuse2. En outre il confirma l’Université fondée à Toulouse en vertu du traité de Meaux; elle dut être un moyen de « faire refleurir dans ces contrées la foi catholique2. » Pour maintenir l’ardeur des évêques, le légat Géràld de Marnis , évêque de Tournay , tint des synodes h Béziers4 et k Arles5, où l’exécution des statuts contre les hérétiques fut de nouveau recommandée k la fidélité du clergé et des magistrats. Le même légat fut chargé par le pape de faire exécuter la bulle sur l’établissement de l’inquisition par les dominicains6; les premiers inquisiteurs nommés par lui furent les frères Pierre Cellani et Guillaume Arnauld pour le pays de Toulouse , et les frères Arnauld Catalan et Guil-
1 Archives de Carcassonne, Doat, LXXV, f» 226 et suiv. Mansi, XXIII, 265 et «uiv. Un meilleur telle se trouve chez Du Tillet , 66 et suiv. Chez Mansi et dans d’autres éditions cet édit est daté du 18 février 1234. Mais chez Doat il y a XII kal. maii, ce qui fait 20 avril 1233. On a lu sans doute kal. martis au lieu de tnaü. Du Tillet a aussi mense aprili.
2 Bulles du 19 et du 21 avril 1235. Archives des dominicains de Toulouse, Doat XVIII, f» 5 et suiv. Ripoll , I, 47.
3 50 avril. Mansi, XXIII, 105.
* En 1234. Mansi, XXIII, 269 et suiv.
4 Le 12 juillet 1234; ibid., 355 et suiv.
Guill. de Pod. Laur., 694.
CHAPITBE 111.
laume Pelisse pour celui d’Alby1. Armés de grands pouvoirs et animés d’un fanatisme plus grand encore, ces moines commencèrent leur œuvre avec un zèle qui, après avoir causé le malheur du pays, devint la cause de leur propre perte. Dès l’origine, l'inquisition commit les injustices, les violences les plus révoltantes; elle débuta avec une dureté qui d’abord consterna le peuple, et qui bientôt l’irrita profondément. De simples soupçons, de vagues dénonciations suffirent pour faire condamner des hommes qu’on jeta dans les prisons, qu’on priva de leurs biens, qu’on tua même, sans les avoir ni interrogés ni jugés conformément aux règles ; les noms des délateurs et des témoins furent cachés aux accusés; k des laïques pauvres, ignorants, on adressa des questions insidieuses, et de leurs réponses on tira les conséquences qu’il fallait pour les leur rendre fatales3; beaucoup de personnes ne furent accusées que pour assouvir des
1 Sur Guillaume Pelisse, qui a écrit des mémoires sur ce qu'ont fait les premiers dominicains et inquisiteurs dans le pays de Toulouse, voy. Quétif et Échard , 1 , 346 et suiv. Nous ignorons si ces mémoires existent encore.
2 Quidam de fratribui Prcrdicatorum... ad inquisitionis , immo potius concussionis, o/ficium tam injuste tamque enormiter processerant, ut juris ordine non servato, et omissà juris observantià tam canonicà quàm civili, ad captionem hominum et occupationem rerum et distributionem , lioet nul la de ipsis suspicio haberetur , nec contra eos laboraret infamia, procedebant , et quosdam ex ipsis spoliatos rebus propriis dimittebant , et alü in carcerali custodià n ecabantur, nullà cognilione habita, et nullà sententià super eorum fide per ipsos vel alios promulgatà , rebus iptorum omnibus penitus confiscatis... Item ut homines simplices et üliteratos caperent in sermons , eis quastiones hujusmodi faciebant, dicentes : credis quàd, quando mu lier concipit, qubd illamissio fiat per Deum, vel per hominem ? Et si laicus responderet, quàd per hominem illam credebat fiers missionem; ergo, dicebant ipsi , tu es heereticus , nom hœrelici dicunt, quàd malignus spiritus et Homo faciunt hominem, et non Deus. Et Si i/lam simplex laicus timens responsionem mutaret, dicent, quàd per Deum fiebat dicta missio : ergo tu dicis quàd Deus cognoseit mulierem , et ita es hrrreticus manifestus... Lettre des consuls de Narbonne à ceux de filmes, dans Ménard, I, preuves, 74.
vengeances personnelles , ou pour procurer au dénonciateur les primes promises par le comte; les inquisiteurs acceptèrent ces accusations sans en examiner ni la valeur ni la source1; tout examen, toute formalité de procédure eût ralenti la marche de cette jurisprudence horrible; les religieux qui la pratiquaient, avaient hâte d’en finir avec l’hérésie; celle-ci avait résisté aux soldats de la foi ; résisterait-elle aux juges de la foi? Eux du moins ne le pensaient pas; dans leur fougue ardente, ils demandaient et espéraient pour l’Église une prompte victoire. 11 est vrai , on aurait dû s’attendre à ce que leur manière inique et traîtreuse de procéder, eût intimidé les Cathares pins encore que les violences brutales commises par la croisade; cependant il n’en fut rien; l’établissement de l’inquisition n’eut pour résultat qu’une résistance plus opiniâtre de la secte. C’est précisément dans les années où le comte de Toulouse était le plus empressé à prouver son zèle pour Rome, et où l’inquisition commença son œuvre, que l’on retrouve les Cathares en grande activité dans beaucoup de villes et de châteaux du pays. Beaucoup d’endroits ont comme précédemment leurs diacres ; Bernard Engelbert est diacre h Puy-Laurens2, Pons Guillabert l’est h Villemur; Arnauld Bos , médecin , h Hautpoul ; Guillaume Garin , également médecin, à Lautrec; Guillaume Vital, k La Bécède; Raimond Pétri, à Montréal. Un grand nombre de seigneurs, notamment le comte Roger-Bernard de Foix3, sont en relation permanente avec eux , et les laissent prêcher soit dans leurs châteaux soit dans des forêts voisines ; Vigoros de Bo-
1 Déjà le concile de Toulouse, en 1229, défendit : Ne autem innocentes pro nocentibus puniantur, aut quibuslibet per aliquorum calumniam hœ retica pravitas impingatur. Mansi, XXIII, 195, can. 8
* En 1250 Bernard Engelbert eut à' Puvlaurens une discussion atec un prêtre, qui le pressa de se convertir; il refusa. Archives de ilnquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, f" 125 et suiv.
3 En 1255 il eut à Ail une conférence avec l’évèque Bertrand Martini. Ibid „ f<> 265.
cona prêche à Calvimont et dans la contrée d’alentour1 ; le diacre Raimond Sans et ses campagnons Arnauld Borel , Arnauld et Pons Faure tiennent des réunions dans une forêt près du château de Bause2; Arnauld Bos prêche h Montledier, à Palajac, etc. Il y a toujours encore des membres de familles nobles qui se font recevoir au nombre des parfaits ; c’est ainsi que Pons Guillabert donna , dans le château de Puy- Agut, le Consolamentum au chevalier Raimond Abia , de Séminoret3. L’influence des chefs de l’Église cathare sur beaucoup de barons était la même que dans les temps moins difficiles ; ils en profitèrent pour se faire renouveler l’assurance que le château de Montségur continuerait à leur servir d’asile. En 1232 les évêques décidèrent de conférer h cet effet avec le chevalier Raimond de Perelle , seigneur de Montségur. L’évêque de Toulouse, Guillabert de Castres, et celui d’Agen , Tenlo , allèrent le trouver, accompagnés de Bernard de la Motte, fils majeur de Toulouse, de Vigoros de Bocona, fils majeur d’Agen, de Pons Guillabert, diacre de Villemur, de Jean Cambiaire , ancien fils majeur et maintenant diacre de Toulouse, et de plus de trente autres parfaits; les chevaliers Isarn de Fanjaux, Raimond Sans de Ravat et Pierre Mazairol avec leurs gens, formaient leur escorte. Arrivés au pas de Lasportas, ils firent mander k Raimond de Perelle de se rendre k leur rencontre; Raimond vint, et avec lui les chevaliers Guillaume Bonan d’Avellanet, Pierre Vinaduit Pairola, Raimond Falbac, Bernard Cagot d’Aselle. Tout le cortège se rendit alors a Montségur, où les deux évêques demandèrent solennellement, pour les jours du danger, un asile pour les Bonshommes. Le sire de Perelle, après en avoir conféré avec ses amis, consentit k la demande; depuis lors sa citadelle formidable fut pour tout le midi de la France le foyer et le centre de l’Église cathare. Aussitôt après, les deux
1 Ibid., f° 242. — - Ibid., (° 248. — 3 Vaisselle , III , preuves , n» 224 , p. 586.
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évêques de Toulouse et d’Agen s’occupèrent des élections nécessaires pour compléter leur organisation ecclésiastique ; Vigoros de Bocona fut consacré évéque, Jean Cambiaire le remplaça comme fils majeur d’Agen ; Bernard Bonafos obtint le diaconat de Toulouse1; un autre diaconat fut conféré à Raimond de Montola. En même temps on renouvela et on confirma par un nouveau document , transcrit par le parfait Pierre Polain , les décisions prises, en 1167, par le synode de Saint-Félix-de-Caraman , sur la délimitation des églises de Toulouse et de Carcassonne2. Tous les habitants du château de Montségur, ainsi que les hommes des environs qui en dépendaient, étaient croyants de la secte cathare; tous les dimanches il y eut, en présence de nombreux fidèles, prédication et culte dans une grande maison servant de temple3.
L’irritation produite parmi le peuple par le fanatisme des inquisiteurs, contribua puissamment â celte durée si longue et si remarquable de la secte. Dans la plupart des villes, à Toulouse, à Alby, a Narbonne, les nouveaux tribunaux de la foi ne purent être introduits qu’après des luttes violentes; partout l’instinct des populations même catholiques n'y découvrit qu’un moyen de la plus tyrannique oppression.
Les capitouls et les bourgeois de Toulouse étaient restés favorables aux Cathares, même après le traité de leur comte avec le roi. Des querelles fréquentes avaient lieu entre le magistrat et les dominicains , qui ne cessaient de se plaindre dans leurs sermons du grand nombre d’hérétiques existant impunément dans la ville. Ce fut en vain que les capitouls leur interdirent ces discours, qui ne pouvaient avoir d’autre
1 Archives de l’Inquisil. de Carcassonne, Doit, XXIV, f« 43 et suir.
2 Lo 24 août, 1332. Bouquet, XIV, 448.
3 Archives de l'Inquisit. de Carcassonne , Itoat , XXIV, f> 68 et suiv. Ibid., XXII, 301 et suiv. l.a maison erat deputala ad faciendum sermonem. Ibid., XXIII, f» 302.
effet que d’exciter les passions parmi un peuple qui avait besoin de calme et de paix. Les moines firent le procès 'a tant de personnes, que non-seulement l’argent manqua pour la construction des prisons, mais qu’on ne put pas même réunir à cet effet assez de mortier et de pierres ; le synode d’Arles , en 1234, dut ordonner de ne jeter dans les cachots que les plus coupables1. En 4234 les inquisiteurs Pierre Cellani et Guillaume Arnauld citèrent plusieurs citoyens de Toulouse -, l’un, nommé Jean le tisserand , fut condamné, et le viguier du comte le faisait conduire au supplice, lorsque le peuple le délivra ; on l’enferma dans les prisons épiscopales ; là se trouvaient plusieurs parfaits de Lavaur, que le bailli de cette ville avait livrés ù l’évêque de Toulouse-, ils donnèrent à Jean le Consolameutum ; peu de jours après ils montèrent tous ensemble au bûcher2. Beaucoup de nobles , entre autres Raimond de Perelle et Pierre Roger de Mirepoix furent condamnés par contumace, comme protecteurs des hérétiques-, d'autres furent brûlés comme parfaits-, de ce nombre fut Guillaume Bernard Hunald, frère du seigneur de Lantar3. Après ces faits, les inquisiteurs de Toulouse se rendirent à Cahors, où ils firent brûler plusieurs cadavres 5 h Moissac ils condamnèrent une multitude d’accusés ; quelques-uns cependant de ceux-ci purent se sauver par la fuite-, Falquet se réfugia en Lombardie, Jean de la Garda h Montségur4.
Les inquisiteurs d’Alby ne furent pas moins actifs; ils brûlèrent Pierre de Puy-Perdu, Pierre de Bon-Mancip et le chevalier Arnauld Griffi. Ces supplices qui tous les jours se multiplièrent, provoquèrent finalement des explosions de la haine du peuple. Les premières victimes de la vengeance populaire furent trois dominicains de Toulouse, qui , en 1233, après des discours véhéments contre les hérétiques de Cordes,
1 ...Wedum expensœ , sed vix ctiam lapide* aut cœmenta sufficere po*~ sunt ad carceres construendos. Mansi, XXIII, 558, can. 9.
2 Perrin, 48; II, 199.-3 Ibid , II, 201. — * Ibid., 48 ; II, 200.
furent précipités dans un puits1. Bientôt après , en 1234, la colère éclata aussi a Toulouse. L’évêque Raimond de Falguario célébrait dans l'église des dominicains une messe solennelle en l’honneur de la canonisation du fondateur de l’ordre2, lorsqu’on lui annonça que plusieurs Cathares étaient entrés dans une maison voisine, pour donner le Consola mentum à une femme malade. Aussitôt l’évêque et le prieur se transportèrent sur les lieux; ils s’efforcèrent de convertir cette femme, mais comme elle s’y refusa obstinément , ils la condamnèrent, et le viguier fut obligé de la faire jeter avec son lit dans les flammes. On arrêta son gendre Poitevin Borsier, messager et procureur des Cathares de Toulouse, et son compagnon Bernard Aldric; ils abjurèrent tous les deux et dénoncèrent plusieurs de leurs anciens frères3. Après cet événement, qui prouva aux inquisiteurs avec quelle audace les hérétiques osaient les braver, le prieur des dominicains, Pons de Saint-Gilles, défia, suivant la coutume du temps, les ennemis de l’Église dans un sermon public; se tournant vers les quatre points du ciel, il s’écria : « Au nom de Dieu et de son serviteur saint Dominique, je défie depuis cette heure les hérétiques et leurs défenseurs; je conjure les catholiques de déposer toute crainte et de rendre courageusement témoignage à la vérité; car j’atteste, par Dieu, qu’avant huit jours un secours extraordinaire viendra renforcer les inquisiteurs, et leur ouvrira, pour pénétrer jusque dans les retraites les plus cachées de l’hérésie , une porte qui ne se fermera plus4. » Après ce défi lancé aux hérétiques , le frère Pons de Saint-Gilles fit condamner à mort Arnauld Sancier, maréchal-ferrant de Lacroix de Baragnon, un des faubourgs de Toulouse; en traversant les rues, pour être conduit au bûcher, cet homme s’écria : «Voyez quelle insulte on me
1 Ibid., 48.
2 La bulle de canonisation est du 5 juillet 1254. Ripoll, I, 67.
3 Percin, 49; II, 200. — 4 Ibid., 49.
fait à moi et à notre ville! je suis pourtant un bon chrétien!» Il fut brûlé, mais le peuple commença à murmurer hautement contre les moines1. Le vendredi-saint de 1235 ceux-ci firent une perquisition générale dans la ville et dans les environs. Le nombre des dénonciateurs et des dénoncés fut si grand , que les dominicains durent s’adjoindre les frères mineurs et les curés de Toulouse. Sur l’avis donné par un des accusés, Arnauld Dominici, le prieur frère Pons et le viguier du comte se rendirent au château de Casser, où ils s’emparèrent de sept parfaits. Les inquisiteurs payèrent la trahison d’Arnauld Dominici en lui rendant la liberté; les croyants d’Agassoil , dans le Cantarès , la payèrent en lui donnant la mort. Pierre-Guillaume Delorl, riche bourgeois et protecteur dévoué des Cathares, fut également pris; le peuple le délivra , et il put se sauver hors de France. Un grand nombre de cadavres d’hommes et de femmes lurent déterrés, traînés par les rues au son des trompes , et jetés dans les flammes. La haine, l’exaspération du peuple s’accrut de jour en jour. Les capitouls se plaignirent auprès du comte des fureurs de l’inquisition. Raimond se repentait sans doute d'avoir consenti sans condition à l’établissement d’une juridiction qui menaçait de deveuir aussi fatale h son pays que la croisade des Français du Nord ; déjà , moins pour faciliter la mission des inquisiteurs que par pitié pour ses sujets, qu’il n’avait ni les moyens ni la force de protéger contre ces tribunaux de sang, il avait fait publier que ceux qui viendraient avouer leurs erreurs, ne seraient ni emprisonnés, ni exilés, ni dépouillés de leurs biens2. Maintenant, sollicité d’un côté par les plaintes des capitouls, et pressé d’autre part par le pape à assister les dominicains3, il ne put que prier les inquisiteurs de suspendre pour quelque temps le cours de leurs rigueurs. Ils ne lui répondirent que par un refus dédaigneux; offensé, il se
1 Ibid., Il, 200. — 2 Porcin, 4S\ — 3 15 mai 1255. Ripoll, I, 75.
plaignit au légat, auquel il représenta les moines comme animés de vengeance personnelle contre lui. Dans l’intervalle, le frère Guillaume Amauld , après avoir prononcé des condamnations k Carcassonne, revint à Toulouse et cita douze des principaux habitants devant son tribunal. A son tour il éprouva un refus énergique; les capitouls embrassèrent la cause des accusés; ils défendirent sous des peines sévères d’obéir aux citations des inquisiteurs , et comme ceux-ci persistèrent k vouloir exercer leur mission détestée, ils les expulsèrent de la ville. Alors tous les dominicains, et avec eux l’évêque Raimond de Falguario, quittèrent Toulouse; le
10 novembre l’inquisiteur Guillaume Amauld et l’évêque lancèrent une sentence d’excommunication contre les courageux capitouls1.
Des scènes pareilles eurent lieu à Alby et à Narbonne, dans la même année 1234. A Alby l’inquisiteur Amauld Catalan ordonna de faire déterrer les ossements d'une hérétique nommée Jussière. Le bailli l’avant refusé, le moine, accompagné de quelques prêtres, se rendit lui-même au cimetière, s’arma d’une pelle, et voulut de ses propres mains ouvrir la tombe; le peuple indigné le chassa, le maltraita, et aux cris de mort aux traîtres , il était sur le point de le jeter dans les flots du Tarn. Arnauld Catalan fut délivré de ses mains; il sortit de la ville, et dans sa colère excommunia les habitants; sur les instances de l’évêque et de quelques citoyens,
11 consentit à révoquer sa sentence, en tant que l’injure ne s’adressait qu’k lui personnellement; quant h l’offense faite en sa personne h l’Église, il refusa de la pardonner2.
1 Voj la sentence , Archives des dominicains de Toulouse, Doat, XXI,
160 el «ni». Percin, II, SOI. Marlène el Durand, Thés, novus anecdot.,
2 Archives de T Inquisition de Carcassonne, Doat. XXXI, f° 29 el suiv. Imprimé sous le litre de Narratio de illatis Amoldo inquisitori apud Albiensem civitatem injuriis, chez Marlène et Durand, Thés, novus anecdot., I, 985.