‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou AlbigeoisChapitre 23 sur 113 · I. ÏO · texte numérisé non relu

I. ÏO

A Narbonne, ('inquisiteur François Ferier, Espagnol, prieur des dominicains de cette ville , se rendit coupable des plus énormes injustices ; sans raison, sans examen, sans procès, avec les procédés les plus révoltants, il fil emprisonner une foule de citoyens, qui tous furent privés de leurs biens, et dont plusieurs furent mis à mort dans les cachots. En vain les consuls le prièrent-ils de modérer sa fougue, et lui offrirentils leur assistance s’il voulait agir contre les hérétiques conformément aux statuts de l’Église : rien ne put mettre des bornes à son fanatisme aveugle. Le magistrat lui refusa dès lors tout concours ; il fut obligéde se mettre lui-même h la tête de plusieurs hommes armés, lorsqu’il voulut arrêter le chevalier Raimond d’Argens, suspect d'hérésie; le peuple accouru arracha le prisonnier de ses mains. François Ferier excommunia les libérateurs, et l’archevêque frappa la ville de i’interdit. Lorsque l’inquisiteur, au comble de la colère, accusa publiquement tous les habitants d’être hérétiques, ils pénétrèrent dans le couvent des dominicains, en chassèrent les moines, et le saccagèrent. L’archevêque offrit alors des concessions: il se dit prêt h relever Narbonne de l’interdit pour une somme d’argent; les consuls traitèrent cette offre avec le mépris qu’elle méritait; ils en appelèrent au pape, et envoyèrent aux villes voisines une lettre remarquable par sa franchise énergique, destinée a justifier leur conduite par le récit des horreurs commises par l’inquisiteur1. L’année suivante, une nouvelle révolte éclata h Narbonne contre les juges de la foi ; le peuple pénétra une seconde fois dans le couvent des dominicains; les registres et les protocoles de l’inquisition furent lacérés, et les moines forcés de quitter la ville2. L’archevêque rendit un édit sévère pour contraindre les habitants de jurer de défendre la foi catholique, de renoncer à

■ Ménard, I, 505 et suit. La lettre des consuls, l. e., preuves, 75 et suit.

2 Vaisselle, III, 406.

leurs liaisons avec les hérétiques et de combattre ceux-ci h outrance-, les consuls, il est vrai, prêtèrent ce serment, mais réservèrent la plénitude de leurs droits civils , et conservèrent leur aversion pour les inquisiteurs1.

Pendant que de cette manière les populations des villes s’opposaient à l’établissement de l’inquisition , les barons accordaient dans leurs châteaux des asiles sûrs aux Cathares persécutés. Il est vrai, qu’outre les officiers royaux et ceux du comte, il se trouvait aussi quelques seigneurs qui, en poursuivant les hérétiques, se conformaient aux décrets de l’Église et aux ordonnances du suzerain. C’est ainsi que, peu de temps après 1232, le fds majeur de l’évêque d’Agen, Jean Cambiaire, fut arrêté, avec trois parfaits, par le sire de Gaillac, châtelain de Fanjaux; livrés au comte, et par lui h l’inquisiteur de Toulouse, ils furent brûlés en cette ville2. Cependant de pareils exemples ont dû être peu nombreux ; sans doute ils n’ont été donnés de préférence que par des barons catholiques du Nord , établis dans les châteaux d’où la croisade avait expulsé les légitimes possesseurs. Car il ressort de tous les documents que la plupart des familles originaires du pays restaient d’autant plus lidèles aux Bonshommes que ceuxci étaient entourés de dangers plus imminents. Les chevaliers de Perelle, de Mirepoix, de Roais, d’Amiort, de Termes, de Lantar, de Rabastens, et beaucoup d’autres avaient des liaisons intimes avec les chefs de la secte; tous les ans se renouvelaient les accusations et les procès contre eux ; mais derrière les murs de leurs châteaux forts ils bravaient et les anathèmes de l’Église et les menaces de leurs suzerains. Le comte Robert de Roussillon , convaincu d’hérésie et emprisonné par l’inquisition, parvint â s'échapper, se réfugia dans son château , refusa de donner à l’Église la satisfaction que

1 Le 29 septembre 1235. Arch. de Narbonne , Doat , L, f° 67 et suiv. Vaisselle, III, preuves, n°215, p. 369 et suiv., où la date est 1234, kal, oct.

2 Archive» de l’Inquisition de Carcassonne , Doat, XXIV, f» 39.

dans un moment de faiblesse il lui avait promise, et continua à protéger les hérétiques1. Lorsqu’en 1235, le château de Roquefort dut être remis â Humbert de Beaujeu, le chevalier Bernard Otton d’Amiort, qui en était le seigneur, ordonna h son bailli de laisser sortir secrètement les parfaits, afin qu’ils ne tombassent pas au pouvoir de l’armée du roi2. Quand ils ne pouvaient pas recevoir en leurs châteaux les prédicateurs cathares, les seigneurs et leurs femmes allaient les visiter dans leurs retraites au milieu des bois. La famille et les amis du chevalier d’Ornolai avaient l’habitude de se réunir chez Bona, parfaite, qui habitait une cabane dans une forêt voisine du château3. A Gaian on assistait sur une prairie aux prédications de Vigoros de Bocona, de Bertrand Martini, de Jordan de Lantar4. A Mirepoix, dit-on, l'Église cathare avait encore, vers 1236, près de cinquante hospices5; le chevalier Arnauld Roger la protégeait publiquement et sans crainte; il assistait avec sa famille et les nobles ses voisins aux réunions religieuses tenues â Mirepoix même par le diacre Raimond Mercier, et dans le château de Dnn , par l’évêque Guillabert de Castres6. Ayméric de Collet prêchait, en 1237, à Hautpoul7; Sicard de Figuéras, à Mas de Pamplessac; le diacre Raimond Sans et Bernard de Mairville, à Puy de Romeux; Guillaume Cambiaire, à Avignonet; le diacre Raimond de Carlipac, Bonet d’Ovizin, Guillaume Bernard d’Airos, à Sorèze. Les chevaliers ne se bornaient pas du reste à protéger les Cathares contre leurs persécuteurs ; ils persécutaient eux-mêmes les clercs et les moines , ils les

’ Ripoll, I, 91 et suit.

* Archiva de l'Inquisition de Carcassonne, Doat, XXIV.

3 Ibid., f» 873.

* Ibid., f° 175 et suiv. Le chevalier Jordan de Lantar fol, en 1819, on de* défenseurs de Toulouse contre les croisés. Guill. de Tndéle 640, t.

S Arth. de l’inquint, de Carcassonne, Doat, XXIV, f« 840.

«> Ibid., XVII, f» 108 et suiv. ' Ibid., XXIII, f« 140.

pillaient, tes maltraitaient, pour venger sur eux les crimes de l’inquisition ; c’étaient surtout les chevaliers Raimond Roger et Alaman de Roais, qui, accompagnés de leurs gens, parcouraient dans cette intention les environs de Toulouse, où ils étaient l’eflroi du clergé catholique1.

Comme les mesures prises jusque-là pour l’extirpation de l’hérésie n’avaient eu que des résultats si incertains, le comte de Toulouse lui-même, malgré toutes les preuves de son empressement à servir l’Église, finit par devenir suspect d’étre un secret protecteur des hérétiques et des ennemis de l’inquisition. Déjà, en 1235, l'archevêque de Narbonne et les évêques de Carcassonne et de Toulouse l’excommunièrent pour ce motif2 ; «Raimond de Falguario se rendit même à Rome pour porter sa plainte devant Grégoire IX ; des plaintes semblables furent adressées au roi de France3. Le pape pressa ce dernier d’employer tout son pouvoir pour forcer le comte et les capitouls de Toulouse à déployer plus de rigueur contre les hérétiques; il voulut que Raimond VH s’embarquât sans délai pour la Terre-Sainte; car ce n’élait qu’en l’éloignant de son pays qu’on croyait pouvoir arriver au but; pendant son absence, Alphonse, frère du roi et gendre de Raimond, devait gouverner la province, et y assurer la domination de l’Église et l’influence de la France4.

Raimond , pressé de toutes parts et voulant à tout prix se soustraire au voyage d’outre-mer, dont les conséquences auraient été fatales à son pouvoir, consentit à laisser rentrer à Toulouse les inquisiteurs et les dominicains , malgré les représentations des capitouls. Aussitôt l’inquisition reprit son œuvre. Un converti , Raimond Grossi , qui pendant de longues années avait fait partie de la secte, dénonça un grand

* Percin, II, 201. — ! Vaisselle, III, 406.

3 Goill. de Pod. Laur, 693. Vaisselle, III, 407 et suiv. Raynald., XIII, 440, n« 39 et suir.

Raynald , XIII, 441, n«» 44, 45.

nombre de personnes vivantes et mortes. Par sentence du 19 février 1237, plusieurs parfaits furent brûlés sur le même bûcher que des cadavres déterrés ; le chevalier Bernard Otton d’Amiort, sa mère et ses trois frères furent jugés par contumace et arrêtés plus tard ; une multitude de croyants , condamnés à la détention perpétuelle, durent s’engager à ne pas faire des tentatives de fuite, jusqu’à ce que les prisons destinées à les recevoir fussent achevées1. C’est à cette époque aussi que Vigoros de Bocona paraît avoir été brûlé à Toulouse2. Cependant les capitouls ne cessèrent d’opposer à l’inquisition une résistance qui, pour n’avoir été que passive, n’en a pas été moins efficace. Ils empêchèrent l’exécution de l’ordre donné par Grégoire IX à son légat, ^ie faire démolir les maisons des hérétiques de Toulouse «en souvenir éternel de l’opprobre3 ,» ils n’assistèrent point les inquisiteurs dans la recherche des accusés , et s’abstinrent de punir les violences faites aux prêtres et aux moines ; ils protestèrent , il est vrai , de leur attachement à l’Église et de leur empressement à contribuer à l’extirpation de l’hérésie, mais ils réclamèrent pour le pouvoir civil la juridiction contre les hérétiques. C’est pour ces motifs que , le 24 juillet 1237 , ils furent excommuniés par sentence des inquisiteurs4. Dans le même temps, l’empereur Frédéric transmit à l’archevêque d’Arles sa loi contre les sectes, pour être exécutée dans les pays soumis à la suzeraineté impériale 5. Le comte Roger-Bernard de

1 Vaisselle, III, preuves. n° 224, p. 585. En 1240 Gérald d’Amiort fui obligé de se porter garant pour que ses frères emprisonnés no cherchassent pas à s’évader; il engagea à cet effet ses trois châteaux. Ibid., preuves, n° 233, p. 397. Percin, 48b, 51.

2 Albéricus, II, 543. Cet auteur place le fait en 1233; mais Vigoros prêchait encore en 1236.

3 Raynald., XIII, 441, n° 44.

4 Arch. de* dominicains de Toulouse , Doat, XXI, f® 146 etsuiv. Percin,

n, 2oi.

5 En 1238. Papon, Hist. de Provence, II, preuves, p. 79.

Foix, cité par les inquisiteurs d'Espagne, en raison des hérétiques de son vicomté de Caslelbon , et ayant refusé de comparaître, fut frappé également d’un anathème1.

L’on sait qu'en 1239 le comte de Toulouse reprit les armes pour s'affranchir de la dépendance dans laquelle le traité de Meaux l'avait placé h l’égard de Louis IX. La guerre, interrompue par des négociations en mars 1241 a, dura jusqu’en 1242; au lieu de rendre auMidi son indépendance, elle n’eut d’autre effet pour Raimond VII que de le convaincre de sa faiblesse, et de le soumettre d’une manière plus absolue h la couronne de France3. L’expédition tentée par Raimond Trencavel, de Béziers, n’eut pas des résultats plus heureux ; après quelques succès, il échoua devant Carcassonne et se soumit aux conditions du légat du pape; mais ne voulant pas vivre dans un pays où il ne croyait plus trouver ni honneur ni liberté, il se réfugia dans la Catalogne4. Pendant la durée des hostilités, les Cathares, avec leur prudence et leur énergie accoutumées, avaient profilé des circonstances de nouveau plus favorables pour reparaître plus librement dans les comtés de Toulouse et de Foix. Les gens du peuple, de même que les nobles et jusqu’aux baillis et aux ofliciers de Raimond VII, revenaient plus nombreux aux assemblées religieuses des parfaits, témoignaient a ceux-ci publiquement, comme aux jours où la secte était puissante et libre, une vénération profonde, les pourvoyaient de toutes les choses nécessaires à la vie. Riches et pauvres leur apportaient des dons en vêtements, en argent, en chevaux, en vivres, ou faisaient en leur faveur des legs considérables; apprenait-on qu’un parfait était arrivé dans un château ou dans un village, dans une vallée écartée ou dans une cabane au milieu d’un

• Vaisselle, III, preuve», n° 883, p. 383.

* Vaisselle, III, preuves, n» 835, p. -*00.

3 La paix fut faite en janvier 1843. Vaisselle, III, preuves, n» 451, p. 415 et suiv. — * Julia, 148 et suiv.

bois, on quittait tout, on bravait tous les dangers pour entendre ses discours et pour le servir. Dans chacune de ces réunions, les parfaits distribuaient aux assistants du pain bénit, que ceux-ci conservaient pendant des années, comme une relique ou un talisman précieux. Souvent il arrivait que des Cathares prisonniers étaient délivrés par les habitants des endroits par où on les conduisait. Ailleurs des croyants employaient de fortes sommes pour se procurer des emplois publics, afin de pouvoir accorder aux Bonshommes une protection plus efficace1 2. Quelquefois aussi des seigneurs et des communes faisaient des ligues pour exclure les catholiques et surtout les officiers de l’inquisition des moulins, des fontaines, des fours publics *. Les parfaits cachés dans les forêts avaient dans les villes et dans les châteaux des agents, qui les instruisaient des projets des inquisiteurs ou qui indiquaient les routes aux frères qui demandaient h les visiter3. Les ministres parcouraient le pays, en habits de pèlerins, portant le Nouveau-Testament dans une bourse en cuir cachée sous le manteau; ils voyageaient avec des escortes armées, que les chevaliers leur fournissaient ou qu’ils avaient à leur solde4. Lorsqu'après le supplice d’un parfait, les croyants des villages, saisis de frayeur, n’osaient plus héberger les Bonshommes, les chevaliers partaient pour les recueillir et pour les mettre h l’abri derrière les murs de leurs châteaux forts; Estelo de Puylaurens ayant été brûlé, et aucun parfait ne venant plus dans le château du lieu , le chevalier Gaucelin de Miraval, privé des secours spirituels qu’il croyait trouver chez la secte, monta à cheval avec quelques-uns de ses amis pour chercher un ministre, et lorsqu’il en trouva un dans

1 Concile de Béziers, 1234, can. 3. Mansi, XXIII, 270.

2 Concile de Valence, 1248, can. 15. Mansi, XXIII, 774.

3 Archives de l’Inquisition de Carcassonne , Doat , XXIII , f° 292 et soi?.

4 Ibid., (o 209 et sui?.

FRAKCE. 1240.

une cabane solitaire , il l'invita â accepter un asile auprès de lui1. En général, il faut dire que les seigneurs ne protégaient les Cathares pas seulement pour faire acte d’opposition à l’Église romaine, mais bien réellement par un intérêt religieux qui, pour avoir été erroné, quant aux moyens de se procurer sa satisfaction légitime, n’en était pas moins sincère dans sa source. Un autre exemple le prouvera. Brunissende, la mère du chevalier Pons Raimond de Bauteville, était mourante et désirait recevoir le Consolamentum ; son fils envoya réclamer le ministère des Cathares d’Avignonet. Aussitôt deux de ceux-ci se mirent en route -, Pons Raimond les apercevant de loin, s’écria : «Courage! courage! voici les Bonshommes ! » Les chevaliers ses amis s’armèrent pour protéger leur arrivée, et les habitants du lieu, attroupés devant la maison du curé, jetèrent des pierres dans les fenêtres, pour l’empêcher de troubler la cérémonie hérétique1. Cette influence des Cathares sur les barons du pays se manifeste aussi dans d’autres rapports ; h plusieurs reprises ils apaisèrent des querelles qui avaient éclaté entre des seigneurs, et qui auraient pu compromettre la sûreté de la secte. Déjà vers 4230 le parfait Pierre Polain rétablit la concorde entre le chevalier Pierre Daide, de Pradelles, avec ses frères1; en 4240 l’évêque Bertrand Martini de Catavelle réconcilia d’abord Pierre Roger de Mirepoix et son beau-père Raimond de Perelle, divisés au sujet du partage de Monlségur, et ensuite, ces deux chevaliers avec les seigneurs du château de Roque-d’Olmes ; la paix fut jurée entre ses mains1. La vénération qu’on avait encore à cette époque pour les parfaits était si grande , que des nobles, quand ils ne pouvaient pas les recevoir en leurs demeures, consentaient souvent à vivre

1 Ibid. . fo 106 et soi».

2 Areh. de l’Inquitit. de Toulouse, Doit, XXV, f» 193 et »uiv

3 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doit XXIII, 1° 130.

« Ibid , XXIV, r« 64.

avec eux, pendant des semaines entières, dans les cavernes ou dans les cabanes qui leur servaient de retraites. Il est curieux surtout de voir subsister encore des communautés de iemmes cathares , soit dans les châteaux , soit dans les forêts, où les croyauts les pourvoyaient de vivres, ou bien où elles vivaient du travail de leurs mains. Parmi ces parfaites, profondément vénérées par le peuple, on citait Béatrice, la sœur du chevalier Roger de Cabaret, Adélaïde de Naivoras, mère de Gaucelin de Miraval , Esclarmonde de Bessac. Dans les forêts près du château de Pradelles vivaient, vers 1240, plusieurs de ces sœurs, travaillant dans des carrières de marbre ; Mélina , une dame noble de ce château , ayant reçu le Consolamentum dans une maladie, et étant guérie, renonça au monde, conformément aux principes de la secte, et vécut pendant plusieurs années avec les parfaites du voisinage, dont elle partagea les travaux pénibles1.

Parmi le peuple beaucoup de gens attribuaient aux Bonshommes des forces surnaturelles; ils s’imaginaient qu’en lisant dans leur livre, ils pouvaient conjurer les orages et les vents. Souvent on entendait la plainte , que du temps où les hérétiques n’étaient pas encore persécutés , la foudre tombait moins souvent sur les maisons que depuis que régnaient les moines3. Les parfaits pratiquaient fréquemment la médecine ; ci-dessus déjà nous avons nommé plusieurs qui, comme médecins, jouissaient d’une haute réputation dans le pays; c’est à cela qu’ils devaient en grande partie leur influence et souvent leur salut. Le diacre Guillaume Garin, ayant été pris par les gens du chevalier Guillaume Matfred , qui souffrait d’une paralysie, ce dernier lui demanda quelle espèce d’homme il était; je suis un homme comme toi, répondit le Cathare, mais si tu veux me rendre la liberté, je te préparerai un bain qui te guérira. Matfred consentit et fut guéri ;

» Ibid., XXIII, f® 127 el suhr.

2 Arch. de l’inquisit. de Carccusonne, Doat, XXIV, f° 216*.

dès ce moment il fut par reconnaissance un croyant de la secte1. Ce qui continuait à faire le plus d'impression sur l'esprit des habitants de toutes les classes , c'était l'austérité de leurs mœurs, la simplicité et l’honnêteté de leur vie; des ecclésiastiques eux-mêmes ne pouvaient résister à celte vue , et avouaient souvent qu’ils ne savaient que penser de ces hommes qui ne mentent ni ne jurent2.

Parmi les prédicateurs cathares parcourant h cette époque le pays, on rencontre les noms de beaucoup de ceux qui ont déjà été cités plus haut; h ceux qu'une mort naturelle ou violente forçait de quitter la scène, succédaient d'autres, animés d'une ardeur égale; ils entraient dans la carrière, sans s'inquiéter des dangers auxquels ils allaient s’exposer. Gérald Abith remplaça Bernard de Simorre comme évêque de Carcassonne, et eut sa résidence au château de Cabaret3 ; Bertrand Martini de Catavelle fut fait évêque des Cathares du Lauragais, évêché dont il n’est pas fait mention jusquelà; en 1241 et en 1242 il prêcha à Mirepoix, en 1243 il célébra la fête de Noël à Montségur4 *. Ayméric del Collet, plus tard évêque d'Alby, habitait, en 1240, une cabane près du château de Montaigu6, prêchait souvent à Hautpoul , à Cahors, à Mirepoix, et présida, en 1241 , une grande assemblée de parfaits et de croyants à La Pelade , sur les bords de la Larneta, pour délibérer sur la situation générale de l’Église cathare6. Alaman, de la maison de Roais, et Arnauld Roger, frère du chevalier Raimond de Perelle, sont également cités comme évêques, mais sans indication de leurs diocèses7. Du

1 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, f° 110 etsuiv.

- Le prieur de Monloga, interrogé un jour par le chevalier Matfred de Poalhac, sur ce qu’il pensait des hérétiques, répondit: Nescioquid dicam ego , audio quàd haretici non jurant nec mentiunlur. Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f° 60.

3 Ibid., XXIII, f° *225. - ♦ Ibid., f° 220. - * Ibid., f« 138.

b Entre Hautpoul et Pradelles. L. c f<* 131 et suiv.

7 Ibid., XXII, fo 107. Percin, II, 200.

nombre des prédicateurs les plus actifs et les plus redoutés des inquisiteurs étaient le diacre Bernard de Maireville, k Saint-Julien, tenant des réunions religieuses tantôt au milieu d’une lande près de ce château, tantôt k Gaian et ailleurs1; Pierre Polain , retiré avec plusieurs de ses compagnons dans des cabanes au milieu des forêts près du château de Pradelles, et prêchant dans les villages des alentours2; Jean del Collet, frère d’Ayméric, et plus tard évêque, Pons Chapelain et Sicard de Lunel , a Haulpoui ; Raimond Fort, diacre k Caraman; Pierre et Guillaume Paraire, diacres des Cathares du Cabardès3 ; Bernard Hugon , d’abord prêtre séculier, puis diacre k Villemur ; Guillaume Incartz , diacre k Vaure ; Pierre Capella. Beaucoup d’autres noms peuvent être passés sous silence1.

Des exemples que nous venons de rapporter, il résulte que les évêques cathares, qui étaient le plus exposés k la persécution, ne résidaient plus dans les chefs-lieux mêmes de leurs diocèses , mais dans les châteaux forts de leurs protecteurs. Le centre de la secte était toujours Montségur; c’est là que séjournaient habituellement les principaux chefs , Bertrand Martini, Raimond Agulier, Pierre de Manso, Pierre Sergeant, Clamens et autres; c’est là que se rendaient les évêques, les diacres, les parfaits, aussi bien que les chevaliers, pour conférer sur les intérêts de la secte; c’est là que l’on consacrait les ministres, et que l’on donnait le Consolamentum k ceux qu’on en jugeait dignes ; c'est à Montségur enfin que les croyants de toute la contrée envoyaient des

1 Arch. de l'inquitit. de Carcaiionne, Doal, XXIV, f° 30 el soit.

i Ibid., XXIII, f» 137. XXIV, f» 175.

•> Un Bernard Paraire, ingénieur, avait pris pari à la défense de Toulouse, en 1318 et 1319. Guill. de Tudéle, 514, v. 7559; 633, v. 9434.

* Nous nommerons encore Bernard deLienro, dans le Cabardès; Bernard Gaton, 4 Auriac; Bernard Gaubert, au château deBram ; Êlie Isarn, à Saint-Martin de la Guépie , prés de Cordes; Pierre Brunet, à Roquefeuille; Arnauld del Colomer et Adhémar, à Caslelverdun, etc.

vivres et des secours de toute espèce pour ceux que l’on ne cessait de vénérer comme les Bonshommes, et dont l’influence restait toujours la même1.

Après la malheureuse issue de l’expédition entreprise par Raimond VII contre les Français du Nord, les inquisiteurs recommencèrent avec un zèle redoublé leur œuvre interrompue pendant les années de la guerre. Déjît sur la fin de l’année 1241 ils tirent une perquisition générale dans tout le pays, et découvrirent des parfaits et des croyants sans nombre3. Plusieurs furent brûlés-, un seul en est nommé, Tornabois-, d’autres , tels que Perronet de Monlmaur, plusieurs chevaliers de Lavaur, un tailleur de Toulouse, condamnés à mort par contumace, purent se sauver par la fuite3-, beaucoup d’entre eux se réfugièrent en Lombardie. La manière de procéder portait, h un degré plus haut encore qu’auparavant, l’empreinte de la haine et du fanatisme ; les circonstances les plus futiles servaient de prétexte aux accusations et aux sentences de mort; par les marques les plus ordinaires d’estime données h une personne suspecte d’hérésie, on devenait suspect soi-même-, rencontrer un parfait, le saluer, se trouver par hasard avec lui sous le même toit, manger avec lui h la même table, tout cela prouvait la culpabilité, et était expié par des pénitences rigoureuses. Il ressort même des dépositions de quelques témoins , que certains inquisiteurs entendaient la doctrine cathare sur le mariage de manière qu’il suffisait qu’un homme ne fût pas marié, pourqu’it leurs yeux

1 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f» 107 et suiv., 2T-0 et suiv. Ud jour un diacre, fait prisonnier, se lit apporter en secret une tablette de cire, sur laquelle il écrivit le nom du successeur ou au moins dn remplaçant qu'il désirait qu'on lui donnât. Ces tablettes furent remises au personnage désigné, lequel , muni de cette pièce, se rendit à Montségur, pour recevoir l'ordination. Arch. de l'Inquisit. de Toulouse, Doat. XXV, f° Il et sniv.

® Arch. des dominicains de Toulouse, Doat, XXI, f» 185 et suiv.

3 Ibid., f» 155 et suiv.

il fût un hérétique. Ils suivaient même encore l’exemple des soldats de la croisade , pour convaincre les accusés : ils leur remettaient quelque oiseau , avec l’ordre de lui donner la mort1.

Il faut observer toutefois qu’on ne se bornait pas à persécuter et à brûler les hérétiques, mais qu’on cherchait aussi h les convertir par la discussion ; seulement les moyens dont on se servait 'a cet effet, ressemblaient singulièrement h la persécution elle-même. Des moines fanatiques , aussi ignorants du système cathare que de la théologie chrétienne elle -même, étaient chargés de cette mission difficile. Les preuves, parfois absurdes, par lesquelles ils croyaient renverser l’hérésie, étaient renforcées d’ordinaire par un argument qui , h leurs yeux , était le plus frappant de tous, par la menace du feu. Il nous a été conservé un échantillon curieux de ces tentatives grossières de conversion ; il retrace en traits animés la manière dont les moines procédaient avec les hérétiques. Isarn, prieur de Villemur ou de Vieux-Muret, qui s’était signalé déjà pendant la croisade par son ardeur contre les Cathares , et qui « se mêlait aussi de faire des vers et des romans, » s’efforça, vers 1242, de ramener au catholicisme le prédicateur Sicard de Figuéras , dont nous avons plusieurs fois déjà cité le nom ; il a raconté lui-même, dans un poëme provençal adressé à Sicard , la marche qu’il suivit pour arriver à son but2. Dans cette pièce, Isarn essaie de réfuter les principales doctrines cathares; à la fin de chacune de ses preuves, qui toutes sont singulièrement faibles, revient l’argument que le moine croyait sans doute être le plus décisif :

1 Un jour un accusé refusa de se conformer à cel ordre , en disant : Quàd nullam culpam habebat gallus, propter quod deberet eum occidere. Arch. de VInquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f° 42.

- Voy. sur l'auteur et le caractère de cette pièce, le chapitre premier de la deuxième section de la troisième partie , et la note 16 à la fin de l'ouvrage.

France. 1242. 319

« Si tu ne te confesses pas au plus tôt, dit-il h son adversaire, on te proclame b son de trompe par la ville, et le peuple s’assemble pour te voir brûler ; range-toi de notre côté , ou tu seras jeté dans le feu1. » Dans le poème d’Isarn ce dilemme fait une telle impression sur l’esprit de Sicard, que si on veut lui laisser la vie, il se dit prêt à dénoncer ses anciens frères , à aller lui-même au milieu d’eux pour les convertir, et s’ils s’y refusent, b devenir « leur persécuteur, sans avoir ni paix ni trêve avec eux3.» Cependant il serait difficile de croire qu’en réalité Sicard eût parlé de la sorte ; nous avons vu , il est vrai , des exemples de parfaits revenus b l’Église ; mais comment admettre qu’un prédicateur qui pendant un grand nombre d'années avait bravé tous les dangers pour prêcher à ses frères la persévérance, eût fini par se rendre à des arguments aussi mauvais que ceux du vieux prieur de Villemur? Une logique de cette force ne pouvait faire impression tout au plus que sur des croyants peu instruits ou peu fermes.

Du reste, pour convertir ceux-ci, on ne se servait pas seulement des menaces; on employait aussi les sollicitations et les promesses. Pour rassurer ceux qui se montraient disposés b revenir b l’Église, on leur promettait « une entière absolution moyennant quelques légères pénitences3.» Il se peut que beaucoup se soient laissé prendre par là; seulement ils ont dû se sentir amèrement déçus sur la nature de ces pénitences légères; car pour les croyants, elles consistaient en pèlerinages lointains et dispendieux , dans le port déshonorant de croix rouges sur les habits, dans la fourniture d’argent ou de matériaux pour la construction des cachots de l’inquisition; pour les parfaits, la pénitence légère était la détention, ou, comme on l’appelait, l’immurafton perpétuelle!

Il était b prévoir que ces procédés enflammeraient de nou-

' Chez Millol, II, 50, 65. — 2 L. c , 74. — 3 L. c., 57.

veau l’ancienne haine des populations contre les inquisiteurs. Le comte de Toulouse lui-même partagea l’indignation de son peuple. II est vrai que le 14 mars 1241 il s’était engagé b détruire plusieurs châteaux , notamment celui de Monlségur, et b expulser les hérétiques et leurs partisans1; mais quelque disposé qu’il fût de donner des preuves de son obéissance orthodoxe, il ne pouvait résister b l’impression que les horreurs de l’inquisition devaient faire sur son âme ; cette juridiction extraordinaire lui paraissait moins un défi porté b son zèle , qu’un empiétement permanent sur ses droits seigneuriaux ; b plusieurs reprises il protesta , dans les termes les plus énergiques , contre l'énorme pouvoir que les inquisiteurs s’arrogeaient sur les biens et la vie de ses sujets , et déclara enfin qu'il empêcherait l’exécution de leurs sentences aussi longtemps qu’ils ne se feraient pas commettre par luimême b l’exercice de leur charge. Le 1" mai 1242 il corrobora cette déclaration par un document public, dressé en présence de l’évêque d’Agen2. Un de ses baillis, Olton de Barèges, annonça dans l’église de Moissac, que celui qui oserait se soumettre aux peines prononcées par les inquisiteurs, serait saisi corps et biens, attendu qu’ils n’étaient nullement autorisés par le comte a rendre la justice b sa place3. Cependant les juges de la foi ne firent aucun cas de ces protestations tardives et impuissantes ; journellement ils augmentèrent le nombre de leurs victimes ; mais en même temps s’accrut celui de leurs ennemis. Le 29 mai 1242, la fureur qu’ils avaient audacieusement provoquée, éclata d’une manière épouvantable. Les inquisiteurs Guillaume Arnauld, dominicain, et Étienne de Narbonne, franciscain, avec leurs compagnons le prieur d’Avignonet et Raimond de

1 Doal, LXXV, f» 246. Vaisselle, III, preuves, n“ 255, p. 400.

2 Arch. de ïlnquitit. de Carcauon tu, Doat, XXXI, f° 40. Vaisselle, III, preuves, n» 245, p. 410.

3 Arch. de l'Inquisit. de Cnreateonne, Doal, XXII, f" 44.

Costiran , jadis troubadour libertin , maintenant chanoine de Saint-Étienne à Toulouse et persécuteur fougueux des hérétiques1, furent surpris et massacrés à Avignonet par les gens de ce château et par ceux de Moulségur; leurs notaires et leurs domestiques furent tués avec eux2. Il est vraisemblable que plusieurs barons puissants ont été les instigateurs de ce meurtre; au moins en témoignèrent-ils autant de joie, que les catholiques de douleur et de colère. On dit même que Pierre-Roger de Mirepoix avait réclamé le crâne de Guillaume Amauld , pour en faire faire une coupe entourée d’un cercle d’or3. A la même époque six dominicains furent tués 'a Toulouse4.

Le premier soupçon au sujet de cet attentat, se porta sur le comte de Toulouse. Dès le mois de juillet l’archevêque de Narbonne le frappa d'une sentence d’excommunication, et adressa au roi de France une plainte véhémente5. Raimond VII , innocent du meurtre, et désirant la paix , afin de ne pas perdre ce qui lui restait de ses Étals, mit tout en œuvre pour conjurer l’orage qui le menaçait. Il se justifia dans une humble requête â la reine-mère, et jura de venger la mort des inquisiteurs sur les auteurs du crime6. Il fit en effet punir quelques-uns de ces derniers. Cependant, dans une réunion de prélats à Béziers, il répéta sa déclaration qu’il était plus décidé que jamais à ne plus tolérer les dominicains comme inquisiteurs dans scs domaines ; il les accusa, et non sans motifs , d’obéir â une haine personnelle contre

* Voy. sur lui Biogr. toulousaine, II, 262 et suiv.

2 Guill. de Pod. Laur., 697 ; Opusculum de inquisitoribus Âver.iogneti occisis, chez Percin, II, 198 et suiv., et chez Wadding, III, 69 et suiv. Extraits des actes des inquisitions de Toulouse et de Carcassonne , chez Vaisselle, preuves, n° 264, p. 458 et suiv.

3 Arch. de VInquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f° 287.

♦ Percin, II, 209.

3 Vaisselle, III, preuves, n° 246, p. 411.

& Voy. sa lettre chez Percin, II, 75.

lui , et de chercher h la satisfaire en persécutant ses vassaux et ses sujets; par conséquent il en appela contre eux au pape; il pria en même temps les évêques d’agir eux-mêmes contre les hérétiques ou de commettre h cet effet des frères mineurs ou des moines de Citeaux ; ce n’est qu’à ceux-ci qu’il accorderait aide et protection1. Les dominicains reconnurent eux-mêmes les difficultés de leur position ; eux qui devaient faire triompher l'Église et étouffer l’hérésie dans les cachots ou dans les flammes des bûchers, ils se voyaient exposés à des dangers non moins terribles que ceux dont ils menaçaient leurs adversaires. Épouvantés par l’événement d’Avignonet, dégoûtés d’une mission qui accumulait sur leur tête les haines de tout un peuple , ils demandèrent à Innocent IV d’être déchargés de l’oflice de l’inquisition. Le pape releva Raimond VH de l’excommunication , mais rejeu son appel contre les dominicains, et refusa à ceux-ci leur demande; il leur fit savoir qu’il voyait avec regret que la sainte œuvre de l'inquisition commençait à être négligée en France, et les somma de la pousser avec une vigueur nouvelle; il ordonna aux évêques de les assister de leurs conseils et de leur autorité2. A cet effet, les archevêques de Narbonne, d’Arles et d’Aix tinrent à Narbonne un synode, qui rédigea une série d’instructions pour les inquisiteurs, sur le mode de rechercher et d’interroger les hérétiques et leurs partisans , ainsi que sur les peines à infliger aux coupables; Innocent IV avait indiqué quelques principes pour mettre un frein au moins aux injustices les plus révoltantes des juges de la foi; mais on ne règle pas le fanatisme, on ne modère pas la haine; aussi le synode de Narbonne ne dévia-t-il pas de la dureté

1 50 avril 1543. Doal, XXXI, f» 44 et »uir. Perdu, 5*. Vaisselle, III, preuves , n«* 545 , 555, p. 410, 415.

2 Areh, de l’Inquitit. de Carcassonne, Doal, XXXI. f» 60. Vaiuette, lit, preuves, n» 260, p. 433. Ra;nald., XIII, 555, n* 30, 31. Perdu, II, 508. Ripoll, I, 118. CompajrA, 535.

France. 1243. 323

accoutumée1. Les inquisiteurs tués k Avignonet furent remplacés par les dominicains Jean de Saint-Pierre et Bernard de Cancio; par les excès de leur rigueur, ces moines s’attirèrent le surnom de marteaux des hérétiques2. Ils firent l’abus le plus inouï de leur pouvoir ; partout ils rallumèrent les bûchers-, h ceux que la terreur ramena au sein de l’Église, ils imposèrent des pénitences flétrissantes ou des amendes énormes; ils confisquèrent les biens des accusés, même avant d’avoir entendu leurs moyens de défense3. En vain beaucoup de barons et de baillis , en vain des évêques mêmes refusèrent-ils de publier et d’exécuter les sentences des deux implacables dominicains4; en vain des ecclésiastiques plus éclairés, tels que les chanoines de Saint-Salvy et de Sainte- Cécile d’Alby et les moines de Gaillac, sollicitèrent-ils la cour de Rome d’arrêter l’oppression des inquisiteurs, afin de prévenir des malheurs beaucoup plus difficiles a réparer5; en vain Innocent IV lui-même les rappela-t-il plusieurs fois à une modération aussi impossible a leur fougue qu’inconciliable avec leur ministère6 : rien ne put les engager k entrer dans une autre voie. La plupart des prélats d’ailleurs brûlaient du même fanatisme; si un petit nombre d'entre eux gémissaient des excès dont ils étaient les témoins, l’esprit général du clergé l’empêchait de s’opposer avec énergie au mal; d’ailleurs résister aux inquisiteurs, c’était tomber dans

1 Raynald., I. c. Mansi, XXIII, 355 et soir. Mansi place ce concile en 1235 ; mais Vaissette, III, note 30, p. 585 et suiv., prouve qu’il doit être placé entre 1243 et 1245, elle plus probablement en 1243.

2 Percin, 53, 54. Biogr. toulousaine, II, 373 et suiv.

3 Le concile de Béziers, en 1248, défendit que les biens des accusés nullatenus confiscentur , donec per sententiam fuerint condemnati. Mansi, XXIII, 692, can. 3.

♦ Concile de Valence, 1248, can. 9, 10. Mansi, XXIII, 773.

5 Arch. d’Alby , I)oat, XXXIV, f» 44.

6 En 1247, 1249, etc. Arch» de VInquisit. de Carcassonne, Doat, XXXI. f« 80 et suiv.

le soupçon d’hérésie ; ce soupçon , que la condamnation suivait avec une promptitude effrayante, était entre les mains de l’inquisition une arme menaçante, toujours prête à frapper ceux qui osaient réclamer en faveur de l’humanité et de la justice. Dans cet état des choses , en présence des preuves de zèle données par le clergé du Midi , l’on ne conçoit pas pourquoi, dans une bulle du 23 janvier 1244,1e pape ait pu se plaindre que ce clergé n’obéissait pas h ses ordres d’assister les inquisiteurs1. L’évêque Durand d’Alby vint au secours de ces derniers, en instituant une confrérie armée, pour combattre les hérétiques2. Parmi les Cathares brûlés en 1243 et 1244, il y eut un grand nombre de membres des familles les plus illustres du pays : Pierre-Robert de Mirepoix , Braida , belle-mère du chevalier Isarn de Fanjaux, Arnaude de Massa, Pierre de Navidals, Esclarmonde, fille du chevalier Raimond de Perelle*.

Enfin le comte Raimond VII se décida à prendre et à détruire « la tête du dragon, » le château de Monlségur. Déjà en 1238 il avait assiégé cette citadelle*, à laquelle ses bases de rochers et le courage de ses défenseurs avaient donné la réputation d'être imprenable. Dans le traité de paix avec Louis IX, en 1241, Raimond jura de nouveau la destruction de Monlségur5; il envoya des troupes pour en faire le siège; mais défendu avec autant d’habileté que de bravoure6, le château résista victorieusement â une armée , dont les chefs eux-mêmes venaient en secret dans la place , pour assister

• Ibid , f® 101.

2 Le règlement de cette confrérie, en patois provençal , se trouve aux archives d’Alby; Doat, XXXI, f® 47. Voy. aussi Gallia christ., 1, 18.

3 Arch. de l’Inquirit. de Carcassonne, Doat, XXII, f» 155.

* Ibid., f® 264.

5 Vaisselle, III, preuves, n® 235, p. 400.

6 Arnauld de Villar, ingénieur célébré dans le pays , s’était rendu à Monlségur pour préparer les moyens de défense. Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f® 214.

aux prédications des Bonshommes1. Toutefois, en 1244, le comte de Toulouse, convaincu désormais de l’inutilité de tous ses efforts pour se soustraire â la domination de la couronne de France, menaça Montségur d’un danger plus sérieux. L’ancien suzerain et protecteur du château , Roger- Bernard de Foix, qui sur la fin de sa vie avait consenti encore â se réconcilier avec l’Église, était mort en 1241 , et son fils Roger IV avait fait hommage à Louis IX2. Raimond de Perelle, qui avait vu sa propre fille mourir dans les flammes, résolut d’opposer une défense désespérée â l’armée catholique. Un grand nombre de chevaliers3 s’enfermèrent avec lui dans son château , dernier refuge de l’hérésie et par conséquent de la liberté de pensée dans le Languedoc. Un des faits les plus curieux de cette histoire, c’est que Bertrand Roqua, bailli du comte de Toulouse, chargea lui-même un ingénieur habile, Bertrand de la Bataillerie, de prendre â Montségur la direction des ouvrages destinés â la défense4. De tous les points du pays on envoya dans la forteresse de l’argent, des vivres, des armes, des munitions de guerre. Beaucoup de parfaits et de ministres furent présents pendant le siège ; les évêques Bertrand Martini et Raimond Agulier enflammèrent par leurs sermons le courage des défenseurs; la plupart de ces derniers firent avec eux la Convenenza ; il leur fut même accordé, contrairement a la règle sévère de la secte, d’obtenir le Consolamentum , lorsqu’en cas de blessure mortelle , ils auraient déjà perdu l’usage de la langue. Des femmes même prirent part à la défense; Philippa, épouse de Pierre-Roger de Mirepoix, et plusieurs autres

* Ibid., fo 107.

2 En 1243. Vaissette, preuves, n° 233, p. 421.

3 Bérenger de Lavcllanet en donne les noms dans sa déposition devant les inquisiteurs, le 21 avril 1244. Arch. de l’Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXIV, fo 39 et suiv.

♦ Ibid., XXII, fo 201 ; XXIV, fo 39.

firent également la Convenenza , pour le cas que dans les combats elles seraient blessées h mort1. Cependant tout le courage des assiégés ne put sauver Montségur ; après plusieurs assauts le château fut réduit à se rendre. Avant la reddition, beaucoup des chevaliers, bien qu’ils connussent le sort qui les menaçait pour cela, se firent recevoir encore par le ConsoJamentum au nombre des parfaits-, nul ne songea à fuir, bien que peut-être la fuite ne leur eût pas été impossible ; les évêques et les ministres eux -mêmes ne quittèrent pas la place. Dans une dernière réunion, la veille de la reddition, il fut décidé que quatre parfaits seulement sortiraient du château pour sauver le trésor de la secte caché dans une forêt, et pour apporter aux frères la nouvelle de la prise de Montségur et du courageux dévouement de ses défenseurs. La nuit suivante, Amiel Aycart , Poitevin, Hugues et un quatrième parfait se laissèrent glisser, moyennant des cordes, le long des rochers; après être restés cachés pendant quelque temps dans un ravin profond, ils atteignirent heureusement le château de So, où des frères les attendaient3.

Après la reddition du château, les parfaits, au nombre de près de deux cents, furent brûlés vifs, le 44 mars 4244, par ordre des inquisiteurs, sans procès ni jugement3. Parmi les victimes furent les deux évêques Bertrand Martini de Calavelle et Raimond Agulier, Guillaume Johannis, diacre de Sainte-Foy, Martin Rolland, prédicateur estimé de la secte, Maurand de Toulouse, descendant de ce Pierre Maurand, condamné en 4478 comme Cathare4; Raimonde, épouse du chevalier de Cuc. Quelques mois après, les inquisiteurs condamnèrent un grand nombre de chevaliers et de sergeants ,

* Ibid., XXII, f° 107 et suiv. ; 140 et suiv. ; 257 et suiv. ; XXIV, f° 68 et suiv.; 200.

2 Ibid., XXII, fo 107 et suiv. ; XXIV, fo 68 et suiv.

3 Guill. de Pod. Laur., 698. Vignier, 461. — 4 Percin, II, 200.

qui avaient pris part à la défense , a des pénitences plus ou moins sévères1.

3° Depuis 4244 jusqu'à la disparition de la secte .

La prise et la destruction de Montségur, de ce redoutable asile de l’Église cathare, ne fut pas encore le dernier acte du grand et sombre drame de la lutte entre le catholicisme et l’bérésie dans le midi de la France. Cette lutte

dura encore pendant plus d’un demi-siècle. Dans cet intervalle la secte vit échapper peu à peu a son influence les générations nouvelles, mais sa propre foi en ses doctrines n’en fut pas moins ébranlée, sa résistance n’en fut même que plus opiniâtre.

L’effroi répandu dans le pays par le supplice des deux cents parfaits de Montségur, et la certitude accablante de ne plus avoir d'asile public et libre, força les Cathares de se couvrir désormais d’un mystère plus profond-, pendant plusieurs années ils surent se soustraire aux recherches des inquisiteurs. Cependant leurs croyants, encore nombreux et animés plus que jamais de haine contre le»moines, poursuivaient ceux-ci quand ils osaient pénétrer dans les retraites où ils soupçonnaient des hérétiques; partout ils leurs dressaient des embûches, et vengeaient sur ceux qui tombaient entre leurs mains les sentences prononcées contre les Bonshommes et contre leurs partisans. Intimidés par ces violences et par le souvenir du sang versé â Avignonet,les inquisiteurs, qui n’avaient plus le courage de rechercher eux-mêmes les hérétiques, se firent autoriser par Innocent IV â citer les accusés dans des lieux où ils seraient eux-mêmes en sûreté2; c’est depuis cette époque sans doute qu’ils eurent à leur solde des serviteurs armés pour exécuter leurs ordres. Pour venir au

1 Areh. de l’Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXI, XXII, XXIV.

2 En 1Î47. Arch. de l’Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXI, fu 112.

secours du saint office, un synode , tenu à Béziers , en 1246 , par l’archevêque Guillaume de Narbonne, renouvela tous les statuts antérieurs contre les hérétiques, ainsi que les instructions données aux inquisiteurs1 ; Raimond VII lui-même crut devoir prier le pape d’ordonner des recherches nouvelles et plus rigoureuses, et Innocent IV, se rendant à ce vœu, chargea l’évêque d’Agen de la mission spéciale d’extirper aies restes de l’hérésie2.» Mais les restes étaient encore infiniment plus considérables que ne le pensaient les chefs de l’Église; ils avaient encore trop de forces pour pouvoir être extirpés en peu de jours. Le zèle des inquisiteurs ayant été enflammé de nouveau, ils firent faire en 1247 dans le comté de Toulouse des recherches, auxquelles participa tout le clergé du pays. A Toulouse, des Cathares furent découverts h la suite d’une discussion théologique à laquelle le parfait Garsia s’était laissé entraîner par un franciscain du même nom que lui; la conférence n’avait été qu’un guet-apens; pendant que, dans l’auditoire des frères mineurs, le Cathare, croyant être seul, s’entretenait avec son interlocuteur sur les principaux points de la doctrine, plusieurs moines, cachés dans une galerie, avaient recueilli ses paroles et s’étaient hâtés de le dénoncer; le frère Garsia lui-même était venu rendre témoignage contre lui3.

Dans la même année , le chevalier Alaman de Roais , déj’a plusieurs fois jugé par contumace, fut condamné à la prison perpétuelle4. Rixendis Baussana, de Sorèze, une vieille parfaite qui déjà du temps de la croisade avait été vénérée par le peuple, fut livrée par l’abbé de Sorèze aux inquisiteurs de Toulouse, et brûlée par eux en cette ville5. Cependant la

1 Le 19 avril. Hansi, XXIII, 689 el suiv.; 715 et suiv.

2 Vaisselle, III, preuves, n<> 279, p. 469. Kaynald., XIII, 560, u° 38 588, n<> 27.

3 A rch. de l’Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXII, f»> 100 el suiv.

* Percin, II, 201. Itiogr. toulousaine, II, 318.

5 Arch. de ilnquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f» 291.

plupart des parfaits échappèrent encore k leurs persécuteurs ; poursuivis par les agents de l’inquisition , ils se retirèrent dans la Lombardie ou se cachèrent dans des cavernes; c’est ainsi que se sauvèrent Guillaume Sabatier et ses compagnons1. Le redoublement d’ardeur et de sévérité de la part du pape et des prélats, prouve d’ailleurs que la secte n’avait pas cessé encore de leur paraître dangereuse. Le concile de Valence, réuni en décembre 1248, prit des mesures k la fois pour abréger les procédures et pour assurer l’exécution des sentences prononcées par les juges de la foi ; en défendant d’admettre des défenseurs pour les accusés , il ne fit que sanctionner un des plus énormes dénis de justice, commis habituellement par ces tribunaux prétendus religieux, pour qui l’accusation était déjà la preuve du crime. En outre, le concile décréta des peines sévères contre ceux qui refusaient d’exécuter les jugements et de déférer aux ordres des inquisiteurs; il voulut qu’il fussent traités comme fauteurs de l’hérésie ; aux évêques qui oseraient faire de l’opposition , il défendit pendant un mois l’entrée de leur église, et ordonna que l’interdit fût jeté sur les terres où l’inquisition trouverait de la résistance2. Deux années après, l’archevêque Jean, d’Arles, tint dans le même but un concile k Lisle, sur le Tarn3. Innocent IV s’associa k toutes ces mesures; il y en ajouta d’autres, destinées h hâter l’œuvre de l’inquisition , en ^offrant des facilités aux hérétiques qui reviendraient a l’Église : il permit de commuer en des amendes les peines des condamnés qui consentiraient k se croiser pour la Terre- Sainte4. Le comte de Toulouse lui-même racheta son ancienne et légitime aversion pour les dominicains qui décimaient son peuple, en ordonnant k tous ses baillis et sous-

1 Arch. de VInquisit. de Carcassonne , Doat, XXIV, f° 285.

2 Ibid., XI, f° 64 et suiv. Mansi, XXIII, 769 et suiv.

3 En 1251. Mansi, XXIII, 795 et suiv.

4 En 1248. Gompayré, 234.

baillis qu’ils eussent k contraindre les habitants des lieux où s’arrêteraient des frères prêcheurs, h quitter tout travail pour assister aux prédications de ces moines1. Un des derniers actes de la vie de ce malheureux prince, qui aurait fini par consentir k tout , afin de conserver une puissance qui n’était plus qu’une ombre, fut de faire amener, pendant son séjour k Agen, en 1249, quatre-vingts hérétiques, de les faire examiner par les inquisiteurs et de les faire brûler ensuite2. On sait qu’il voulut prendre part k la croisade de Lonis IX, mais qu’il ne s’embarqua point, et que peu de temps après il mourut k Milhau, en septembre 1249. L’époux de sa fille, Alphonse de France, lui succéda ; désormais la fusion du Midi avec le Nord, préparée depuis la croisade, accélérée aussi par les mariages de saint Louis et de son frère Charles avec les filles du comte de Provence, fit des progrès rapides ; avec le sentiment d’une nationalité distincte, du moins chez beaucoup de membres de la noblesse, se perdit aussi de plus en plus leur besoin de la liberté religieuse. Cependant, Alphonse, tout décidé qu’il fut de devenir l’extirpateur de l’hérésie toulousaine, voulut inaugurer son entrée dans la province par un acte de clémence, qui lui offrit le double avantage de grossir son trésor et de lui concilier jusqu’k un certain point l’attachement de ceux que l'inquisition avait privés de leur patrimoine; il voulut leur permettre de racheter les biens confisqués sur leurs parents condamnés. C’eût été bien peu; néanmoins aux yeux du clergé ce fut trop. En 1233, l’archevêque de Narbonne et les évêques de Béziers, de Lodève et d’Agde s’en plaignirent auprès du comte; ils le décidèrent k ne pas donner suite k un projet qui, selon eux, n’aurait servi qu’k fournir de nouvelles ressources aux adver-

1 Le II janvier 1447. Il le fil a en mémoire des inquisiteurs tués à Avignonet.n Arc h. de* dominicain* de Toulouse , Doat , XXVIII, f° SS. Perein, 55.

2 Gnill. de Pod. Laur., 701.

saires de l’Église1. Dès lors Alphonse , après avoir publié de Bouveau les différentes lois contre les sectes,8, s’occupa avec beaucoup de soin de tout ce qui concernait la confiscation des biens des hérétiques. Il fit faire par ses officiers des enquêtes sur ce qui devait lui revenir; b Alby, le sénéchal de Carcassonne , Guillaume de Pian , trouva que les biens de soixante hérétiques antérieurement condamnés, présentaient une valeur de 10,000 livres tournois (180,000 fr.)3. Odon de Pompone, viguier de Toulouse, fut commis pour saisir les biens des hérétiques condamnés ou à condamner par la suite dans le diocèse de Toulouse4.

Aussi longtemps que Raimond YII avait vécu, les Cathares, voyant k la tête du pays un prince de race indigène, n’avaient pas renoncé k l’espoir de recouvrer un jour leur liberté religieuse; dominés par l'illusion commune à tous ceux qui restent fidèles aux causes mêmes qui se perdent , ils avaient attendu le retour d’une tolérance dont le souvenir s’effaçait, k mesure que le Midi subissait l’influence du Nord et en acceptait les mœurs. Lorsqu’Alphonse eut succédé k Raimond, cette confiance de la secte fut profondément ébranlée ; les croyants, découragés, commencèrent k se tourner du côté où étaient le pouvoir et la protection ; beaucoup de parfaits quittèrent k jamais le pays, pour chercher un peu plus de liberté dans les républiques italiennes. L’évêque cathare de Toulouse, Vivian5, et son fils majeur Guillaume du Puy , Raimond de Bautio , Raimond Imbert , Pierre de Beuvillc , Pons Boerii de Saint-Romain, Raimond d’Andorre, Pons Arnauld , Arnauld Eynard , Bernard de Covizan , Hugues de Caraman, Arnauld Pradier, Pierre Dupré, Étienne Donati et

1 Vaisselle, III, preuve*, n«3t1, p. 500. — 2 En 1253. Doal, CXVI,

f° 83 et suiv. — 3 Bn 1252. Compayré, 37.

* En 1254. Areh. de Touloute, Doal, XXXI, f° 228.

5 Les protocoles de l'inquisition l'appellent Virianut, Vivens, Viven-

ler ; cher Carapi, II, 213, il porte le nom de Viviano Boglo.

son compagnon Jean de l’Azeroul, et une multitude d’autres se réfugièrent eh Lombardie , les uns à Plaisance , d’autres à Coni , à Crémone , à Vérone , etc. Ceux qui restèrent en France redoublèrent de zèle pour réchauffer l’ardeur de leurs partisans; en 1253, Pons de Sainte-Foy, diacre du Lantarais, prêcha h Avignonel que la cause des Bonshommes n'était pas encore perdue, que les femmes surtout devaient reprendre courage, et à l’exemple de Marie et de Madeleine, demeurer fidèles h ceux qui leur procuraient le salut’. Les seigneurs de plusieurs châteaux osèrent encore leur accorder une protection presque publique; â Montgaillard , le chevalier Bertrand de Roqueville les laissa prêcher en sa demeure; en 1250, Bernard Columbi et Hugues Dominici, et en 1251, Pons de Sainte-Foy tinrent des assemblées chez lui. Lorsque la persécution le menaça, la mère de ce seigneur, Ayceline, parfaite, se retira en Lombardie; bientôt après, sa sœur Adélaïde, parfaite également, se proposa de la rejoindre; h cet effet, elle envoya en secret de l’argent à Crémone*. Un refuge plus sûr était accordé aux Cathares par le seigneur du château de Quéribus , non loin de Perpignan ; mais, en 1255, il fut assiégé et pris par le sénéchal Pierre d’Auteuil, auquel les prélats assemblés à Béziers avaient accordé à cet effet des secours extraordinaires*.

La lenteur avec laquelle l’Église s’approchait de son but, ne la lassa point ; tous les ans elle renouvela ses décrets, tous les ans elle prit des mesures nouvelles contre la secte, et s’il n’y avait pas d’autres témoignages pour constater l’existence de cette dernière , les décrets des conciles des papes suffiraient pour prouver que ceux-ci se croyaient encore loin d’un triomphe définitif. En 1254, le concile d’Alby rédigea un recueil de tous les statuts rendus â différentes époques

1 Arth. de l'Inquisit. de Toulouse, Doal, XXV, f» 297 et soir. — * L. e.

3 Arek. de Biziere , Doal , LXXV, f» 300. Bouges , prcuYe* , n» 30, p. 560.

contre les Cathares, et voulut que ce code fût mis en vigueur dans toute la province1; l’année suivante, Alexandre IV chargea le prieur des dominicains de Paris de veiller spécialement à l'exécution des lois contre les hérétiques du Midi ,et d’agir contre eux «sommairement, sans le bruit embarrassant des formes juridiques et des avocats2 ; » quelques mois après, sur les instances de saint Louis, revenu d’Égypte, il nomma des inquisiteurs pour toutes les parties de la France où l'inquisition n’était pas encore introduite3. Cependant ce «saint office» ne cessait d’être odieux aux regards de ceux mêmes qui n’étaient pas hérétiques; fréquemment les officiers et les baillis d’Alphonse refusèrent d’assister les inquisiteurs; les laïques ne voulurent plus leur servir de notaires, de peur de s'attirer les vengeances du peuple; les moines eux-mêmes perdirent de nouveau le courage. Il fallut que le pape les stimulât en leur accordant de nouveaux privilèges, et que le pouvoir civil donnât des ordres sévères pour qu’ils trouvassent aide et protection. En 1257, Alexandre IY autorisa les inquisiteurs de Toulouse à prendre pour notaires des prêtres ou d’autres clercs, «quoique l’office du tabellionat soit interdit aux clercs constitués dans les ordres4; » il leur donna une bulle, les absolvant d’avance de toute excommunication qui pourrait être lancée contre eux pour cause de leurs recherches contre les hérétiques, l’anathème fût-il prononcé par un légat du pape lui-même6. Le comte Alphonse exhorta ses évêques k prêter secours aux inquisiteurs ;

1 Mansi, XXIII, 829 et suiv.

2 Le 10 mars 1255: ...Summarie abtque judicii et advocatorum strepitu. Raynald., XIV, 7, no 53.

3 Le 13 décembre 1255; Raynald., XIV, n°» 33-37. Wadding, III, 385. Le 9 novembre 1256 ; Marlène et Durand, Thés, novus anecdot ., V, 1814.

4 Arch. de l’Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXI, f° 198. Kn 1260 le pape le permit aussi aux inquisiteurs de Frauce. Ibid., fo 277.

5 Le 2 décembre 1257. Arch. des dominicains de Toulouse , Doat,

xviii, fo isa

h tous les officiers et magistrats de ses terres, il l’ordonna sous peine de destitution ; il décida qu’à l’avenir, en entrant en fonctions, ils jureraient publiquement de poursuivre les hérétiques et d’assister l’inquisition , chaque fois qu’ils en seraient requis par les moines1. Des ordres semblables furent donnés par saint Louis à son sénéchal de Carcassonne ; il lui enjoignit en outre d’empêcher qu’aucun descendant d'hérétique ni aucun suspect ne fussent promus à des charges publiques5; il fit construire, à ses frais, des cachots pour l’inquisition à Carcassonne, et plus tard, après la réunion du comté de Toulouse à la couronne, à Toulouse même*. La confiscation des biens des condamnés occupait également à un haut degré l’attention du pieux roi ; il eut à ce sujet de fréquentes contestations avec les évêques de ses domaines méridionaux ; à plusieurs reprises il y eut des transactions en vertu desquelles la moitié des biens confisqués revenait au roi et l’autre à l’évèque; finalement l’usage prévalut que les incours sur les hérétiques, c’est-à-dire les biens confisqués, ne furent plus réservés qu’au pouvoir civil, au roi de France ou au comte de Toulouse. Souvent ils étaient vendus à des seigneurs, souvent aussi donnés en fief à des hommes qu’on voulait s’attacher; ce fut un moyen d’abaisser peu à peu les familles indigènes, et d’implanter dans le pays des races nouvelles , venues du Nord et apportant dans le Midi leurs usages, leurs mœurs, et surtout leur soumission au roi de France et à l’Église de Rome4.

> En juin 1256 et en mars 1257. Areh. de l’Inquirit. dt Carcassonne , Doat, XXXI, f» 250 et suiv. Vaisselle, III, preuves, n° 324, p. 528.

* En octobre 1258. Areh. de l’Inquirit. de Carcassonne, l. e., f° 260. Vaisselle, III, preuve», n° 329, p. 536.

3 Ibid. A Toulouse le murus immuratorum Tut construit sur un terrain appartenant au roi, in solo nostro. Vaisselle, IV, preuve», n» 54, p. 118.

4 En 1234 le roi convint avec l'évèque d'Agde que les biens confisqués du temps de la conquête de l’Albigeois par Louis VIII et depuis, appartiendraient au roi ; pour les bien* féodaux, le roi les donnera h qui il loi

Malgré toutes ces mesures, qui ne servaient qu’à opprimer les esprits, au lieu de les convertir, l’hérésie cathare existait toujours dans le Midi, puisant des forces dans l’excès même de l’oppression. A l’époque où, après la mort d’Alphonse, le comté de Toulouse fut à jamais réuni à la couronne de France, et où saint Louis, par une ordonnance applicable aussi à son nouveau domaine, donna son approbation royale h l’usage barbare de brûler les hérétiques1, le Languedoc était encore rempli de Cathares; l’Église hérétique avait conservé son organisation , ses évêchés , ses diaconats , bien que ses ministres fussent réduits le plus souvent à vivre k l’étranger. Vers 1270, Bernard Oliba succéda k Vivian dans l’évêché de Toulouse ; Ayméric del Collet était évêque d’Alby3 ; Pons de Goniville remplissait les fonctions épiscopales d’un diocèse que nous ignorons3; Guillaume Briinel et Bernard de Tilhols prêchaient encore publiquement k Saint-Paul-Capde-Jouxetk Roquevidal*. Il y avait même encore des prêtres, des chapelains, des moines qui, tout en conservant leurs fonctions et leurs bénéfices, étaient partisans de l’hérésie; en 1274, un frère du couvent d’Ardorelle mourut hérétique6;

plaira, à condition, pour celui qui en sera investi, d'en faire hommage à l'évéque et à l'église d’Agdc; si lui, le roi , les garde, comme il ne doit hommage à personne, il payera à l'évêque eti l’Église une compensation suffisante. Quant aux biens censitaires, lisseront cédés par lui à des personnes qui payeront le cens à l'Église. Trésor des chartes de Carcassonne, Doat, LXXII, f° A et suiv. En 1360 il y eut une transaction entre le roi et l'évéque d’Alby, en vertu de laquelle les biens confisqués furent partagés par moitié entre le roi et l'évéque. Doat, LY, f° 553; CVI, f° 315. Dans Doat, LXXIV et-LXXV, il y a an grand nombre d'actes par lesquels les biens confisqués sont donnés en fief À des seigneurs, ou vendus à l'encan par les lieutenants du roi ou par le comte de Toulouse.

> En 1370, Louis ordonna dans les Etablissements, selon l'usage de Paris et d'Orléans, de brûler les hérétiques condamnés par les évéques. Ordonn. des rois de France de la troisième race, I, 175, chap. 85.

2 Liber sentent, inquisit. Tolos., 216.

3 Arch. de l'Inquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f« 2.

♦ Ibid., f« 159. — 5 Ibid,, f« 136.

Bernard Bonpain,des frères de la Sainte-Croix, de Toulouse, se rendit avec deux autres religieux de cet ordre en Lombardie auprès des Bonshommes, leurs compagnons1. Le peuple n’avait pas encore cessé d’aimer, de favoriser, de soutenir les Cathares ; on leur apportait des vivres dans les cachots de l’inquisition , on se lamentait de leur captivité ou de leur absence; on allait recueillir secrètement, la nuit, les cendres de ceux qui avaient péri dans les flammes; on ne se rendait qu’avec répugnance aux prédications des moines, auxquelles on n’assistait qu’avec un air sombre et en murmurant ; les uns, intimidés par les menaces, ne s’opposaient pas ouvertement h la persécution, mais leur colère se lisait dans des coups d’œil, qui suffisaient aux inquisiteurs de preuves d’hérésie2; chez d’autres la vengeance éclatait en actes, et des moines, tels que lé dominicain François de Toulouse, tombaient sous leurs coups3.

Depuis la réunion du comté de Toulouse k la couronne de France, les rois poursuivirent le but pour lequel l’Église luttait depuis près d’un siècle, avec une vigueur que ni Raimond VII ni Alphonse lui-même n’avaient pu déployer. Tous les efforts des inquisiteurs de France se dirigèrent contre les Cathares des provinces méridionales; les rois les assistèrent de leur puissant secours. Grégoire X donna aux dominicains les instructions les plus pressantes 4 ; Philippe-le-Hardi les prit sous sa sauvegarde royale, et ordonna a tous ses vassaux et officiers d’exécuter leurs ordres5. Ceux qui se distinguèrent le plus parleur zèle, furent les frères Pons de Porel et Etienne6; Guillaume de Cohardon, le sénéchal royal de Car-

1 Ibid., fo I. — 2 Yvonelus, 1786. — 3 Percin, II, 209.

* 20 et 28 avril 1273. Marténe et Durand, Thés noms anecdot ., Y,

5 Juillet et septembre 1274, et de nouveau en février 1279. Arch. de

l’Inquisit. de Carcassonne , Doat, XXXII, fo 85 et suiv.

6 Marténe cl Durand, l. c., 1809.

cassonne, les seconda énergiquement dans la recherche et dans la punition des hérétiques1; ils firent, en 1273 et en 1274, une perquisition générale dans tous les diocèses du Midi, à la suite de laquelle un grand nombre de parfaits et de croyants furent découverts et condamnés2. C’est alors que les ministres et les parfaits qui ne tombèrent pas entre les mains des inquisiteurs paraissent avoir pris la résolution de se retirer tous en Lombardie. Us n’étaient plus soutenus par les nobles au même point que jadis; l’hérésie se concentrait de plus en plus dans le peuple des petites villes et de la campagne. Il est vrai que dans le grand procès fait en 1274, on voit figurer encore des chevaliers et des femmes nobles ; le mélange des Provençaux avec les Français n’était pas encore consommé, ces derniers étaient encore détestés par la population indigène et surtout par les hérétiques, qui ne voyaient en eux que les alliés du clergé de Rome3. Cependant un changement profond avait commencé h s’opérer dans beaucoup de maisons seigneuriales ; les nouvelles générations, qui n’avaient pas été témoins des horreurs de la croisade, s’étaient mêlées avec les Français, par intérêt comme aussi par des alliances de famille ; ne connaissant que par tradition l’ancienne liberté et la prospérité jadis florissante du pays, ainsi que les iniquités qui les détruisirent, convaincus d’ailleurs de leur impuissance contre la domination française , les barons se retiraient peu à peu des hérétiques et revenaient à une Église qui vengeait par des châtiments terribles toute tentative de désobéissance â son autorité. De plus, le nombre des seigneurs originaires du Nord était devenu d’année en année plus considérable dans

1 Vaisselle, IV, 17.

- Arch. de i/nquisit. de Toulouse , I>oat, XXV.

3 En 1275 un accusé dit : Qubd rnultùm sibi displicebat dominium Gai lorum , et quid clerici et gallici unum erant. Arch. de l’Inquisit. de Toulouse, I)oat, XXV, f« 48.

le Languedoc ; ou se souvient que déjà Simon de Montfort avait voulu que les veuves nobles du Midi ne pussent se remarier qu’avec des barons du Nord ; les châteaux et les biens enlevés soit par la guerre, soit plus tard par la confiscation, aux seigneurs méridionaux, avaient été donnés eu fiel a des Français; c’est parmi ceux-ci enfin qu’Àlphonse et ses successeurs les rois de France choisissaient de préférence les sénéchaux et les baillis de la province. Par tous ces moyens se préparait la fusion des hommes de la langue d’oc avec ceux de la langue d’oil; mais a l’époque dont nous parlons celte fusion ne s’accomplissait encore que dans la no blesse; le peuple y demeurait encore étranger. C’est pour cela que la noblesse ne protégeait plus les Cathares , tandis qu’ils conservèrent encore longtemps les sympathies du peuple. Les châteaux ne s’ouvraient plus aux prédicateurs hérétiques, ils ne leur servaient plus d’asiles contre les persécuteurs. Ce n’est plus que dans les forêts, dans les gorges inaccessibles des montagnes, dans de pauvres fermes isolées, que vivaient les Bonshommes; leur point de réunion, leur retraite principale n’était plus, comme encore trente années auparavant, une citadelle redoutable, défendue par les plus puissants et les plus intrépides chevaliers du pays; c’étaient quelques cabanes cachées dans les bois près de Palajac1. Excommuniés par l’Église et proscrits par le roi, «faydits pour cause d’hérésie,» les parfaits, les croyants, les suspects même, quand ils ne pouvaient pas payer les amendes ou les cautions énormes , ou qu'ils ne voulaient pas s’exposer aux horreurs des cachots de l’inquisition, erraient dans des contrées inhabitées , se nourrissant misérablement de quelques aumônes obtenues de la charité de gens presqu’aussi pauvres qu’eux-mêmes. Quand ils se hasardaient â sortir de leurs retraites, ils trouvaient encore çà et 1k dans les campagnes

1 Âreh. de l’Inquisxt. de Toulouse, Doat, XXV, f° 153.

des croyants conservant en secret leur fidélité à la secte et leur haine contre Rome. Mais ces croyants n’étaient plus des hommes en état de protéger leurs Bonshommes vénérés; ils ne pouvaient que les plaindre, les nourrir, les cacher pour quelques nuits; car ce n’étaient plus que des hommes du peuple, des ouvriers de tout genre, des tisserands, des tailleurs, des cordonniers, des barbiers, des maréchaux, des armuriers, des meuniers, des pécheurs, des fermiers, des écrivains, des soldats, des jongleurs même. C’est dans celle situation que fut prise par les parfaits la résolution d’émigrer en masse en Lombardie, et d'établir en ce pays, où ils avaient encore quelques protecteurs puissants et dévoués , et où se trouvaient déjà beaucoup de leurs compatriotes , les débris de l’Église cathare de France. Par des chemins détournés, escortés par quelques croyants courageux, se cachant pendant le jour chez des amis et ne marchant que la nuit, ils quittèrent alors leur patrie, un à un, pour ne pas éveiller les soupçons des inquisiteurs. Bientôt beaucoup de croyants imitèrent leur exemple pour chercher à l’étranger une liberté qu’ils n'avaient plus en France et qu’ils ne tardèrent pas à perdre aussi en Italie. Avant de partir, ils vendirent, sous différents prétextes, leurs maisons ou leurs champs, ou bien ils firent passer peu à peu leur argent aux frères déjà réfugiés. Ceux qui restèrent, faisaient de temps à autre des collectes, que des messagers fidèles apportaient en Lombardie, malgré tous les dangers auxquels iis étaient exposés pendant ces voyages difficiles1. Depuis cette époque il n’y eut plus d’évêque cathare en France; Bernard Oliba , l’évêque de Toulouse, s’établit à Sermione, avec son frère Pons Oliba et les parfaits Bernard Barba, Raimond de Bautio, Bernard Prim2;

1 Raimond lingue» de Roqaevidal (Tarn, ver» 1 *70} porta un jour 300 aol» cousus entre deux voile», que Guillaume Fabri, de Lavaur, envoya aux frères émigres. Arch. de l'Inquitil. de Toulouse, Doat, XXV, f“ 68.

* Ibid., f« 243 et auiv.

c’est la que résidait aussi Guillaume Petit, l’évêque de I ancienne Église française d’Italie1. L’évêque Pons de Goniville avec son fils majeur se retira h Pavic2, où beaucoup d'autres parfaits vinrent se joindre h eux3. C’est de la Lombardie que part désormais la direction des restes de la secte en France; il paraît que dès 1274 le Consolamentum n’est plus administré en France qu’aux malades , et que pour être reçu parfait, il faut se rendre auprès des évêques réfugiés. Les croyants, désolés du départ des Cathares, échangeaient entre eux des plaintes amères ; selon le témoignage de l’un d’eux , ils disaient fréquemment : « A quoi nous sert de rester dans ce pays et d’y travailler, .puisque nous n’avons plus ces Bonshommes qui savaient nous apporter des consolations h nos derniers moments? Hélas, durera-t-elle toujours cette persécution cruelle? Quel malheur pour nous, pour le salut de nos âmes, que ces fidèles serviteurs de Jésus-Christ soient ainsi forcés de vivre à l’étranger! Notre pays n’en serait que plus heureux, si tous ces exilés pouvaient y revenir4. » Souvent les plus courageux parmi les croyants se mettaient en route pour visiter les réfugiés ; des troupes entièresd’hommes, de femmes, d'enfants hasardaient ces dangereux pèlerinages ; c’est ainsi que Pierre Maurel, d'Auriac, Guillaume Boérii et Raimond Saichii, de Caraman, Pierre Galhard, avec leurs familles, quittèrent un jour la France et n’y retournèrent qu’après s’être fait donner la bénédiction des Bonshommes réfugiés à Asti, à Alexandrie, à Pavie, à Mantoue, à Crémone, h Milan5.

Pour maintenir le zèle des croyants demeurés en France.

• Vaisselle, IV, 17.

2 Arch. de l'Inquisit. de Toulouse, Doat, XXV, f° 2.

3 Dans Doat, XXV, il y a une foule de noms de réfugiés, depuis 1260. el surtout des années 1273-1275.

4 Arch. de l'Inquisit. de Toulouse , Doat, XXV, f«> 248 etsuiv.

5 Ibid., f» 17 et suiv.

FRANCE. 127 i.

des parfaits intrépides, pourvus des sommes nécessaires par les riches seigneurs de la Lombardie1, quittaient leurs asiles pour parcourir le Languedoc, au péril de leur vie; en 1277, le diacre Arnauld Hugues, quoiqu’il sut qu’une année auparavant Raimond Carbone!, de Carcassonne, avait été brûlé vif, osa pénétrer jusqu’à Montpellier pour donner le Consolamentumb un vieux chevalier mourant; il n’échappa qu’avec peine aux gens envoyés pour le prendre2.

Ne trouvant plus chez les nobles la même protection que jadis, les Cathares durent songer à d’autres moyens pour échapper aux inquisiteurs. Désespérant de se sauver par la fuite, ils cherchaient souvent dans les églises un asile que d’anciennes coutumes rendaient inviolable ; le pape Martin IV abolit pour eux ce privilège; il ordonna qu’on laissât les ofliciers de l’inquisition les poursuivre jusqu’aux pieds des autels3. D'autres fois ils s’adressaient à l’avidité de ceux qui ne faisaient la chasse aux hérétiques que pour gagner les primes promises; pour délivrer les prisonniers, ils payaient des rançons plus fortes que les récompenses données par l’Église4, le détenteur d’un hérétique le vendait au plus offrant ; mais bientôt ce moyen ne leur servit plus; l’inquisition redoubla de vigilance, et d’ailleurs il n'y eut plus que des croyants trop pauvres pour lutter avec succès contre les sommes dont pouvaient disposer leurs adversaires. Depuis lors les triomphes de l’inquisition furent de jour en jour plus faciles; mais pour

2 Ibid , f° 594. Arcli. de VInquisit. de Carcassonne, Dont, XXXII, |o 541.

3 Le 51 octobre 1581. Kaynald., XIV, ”>57, n° 18.

4 Vers 1578 Jean de Cavibus, d’Avipnonet, avait arrêté une femme hérétique. Il fut alors convenu qu’une autre femme se mettrait à la place de celle-ci , et qu’on dirait que Jean s’élait trompé, en prenant pour une hérétique une personne orthodoxe; celte dernière devait rester entre ses ■nains comme parantie de la somme convenue pour la délivrance. Cette somme fut levée par contribution sur les hérétiques d’Avipnonel. Arch rtc l'inqnisit de Toulouse, Doat, XXV, f" 497 et suiv.

avoir à combattre des ennemis moins nombreux et moins formidables , et pour être exposés a moins de dangers personnels, les inquisiteurs n’en agirent ni avec plus de modération ni avec plus de discernement que jusque-là. Les simples soupçons, les délations occultes leur suffirent toujours pour ordonner des arrestations et pour prononcer même des jugements; ils allèrent encore plus loin que leurs prédécesseurs, ils inventèrent des tortures pour arracher aux accusés l’aveu d’un crime dont bien souvent ils étaient innocents1. Bernard de Castanet, qui depuis 1277 réunissait aux fonctions d’évêque d’Alby celles d’inquisiteur de son diocèse, et le dominicain Simon de Valle, inquisiteur général du Midi, résidant à Carcassonne , se distinguèrent surtout par leur ardeur fanatique2 3. Dans une tournée qu’ils firent en 1277 et en 1278, ils découvrirent un grand nombre de croyants, presque tous hommes du peuple; plusieurs des prédicateurs qui, revenus de la Lombardie, parcouraient la province, ainsi que de hardis messagers qui entretenaient les relations secrètes entre les habitants et leurs compatriotes réfugiés, tombèrent entre leurs mains*. Leur manière d’agir injustement et inutilement rigoureuse, souleva contre eux l’indignation de quelques officiers royaux et de quelques membres du clergé lui-même. Sans Morlana , archidiacre de Carcassonne, voulut s’opposer 'a leurs excès; il fut accusé lui-même d’être hérétique4. Philippe-le-Bel

1 Ordonnance de Philippe-le-Bel, rendue en 1387 ; Ordonn. des rois de France, XII, 536.

2 Vaisselle, IV, 59, Marlène et Durand, Thés, novus anecdot. , V,

3 Arch. de l’Inquisit. de Toulouse, Doat, XXV.

* Il Tut accusé, en 1385, d'avoir voulu corrompre un des gens de l’inquisiteur pour se faire livrer les livres de l'inquisilion et les brûler. Honoré IV, auquel la chose fut soumise, ne trouva pas les charges suffisantes et ordonna nne plus ample information. Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXII, f» 156 et sniv.

défendit au sénéchal de cette ville de faire arrêter qui que ce fût à la requête des inquisiteurs , à moins que ce ne fussent des hérétiques manifestes et convaincus1; malgré cela, il ne put arrêter le cours de leurs fureurs. D’ailleurs il continuait lui-même à profiter du bénéfice qui résultait pour lui des procédures inquisitoriales; en 4289, il chargea son sénéchal de Carcassonne de faire une enquête des biens possédés par les héritiers des hérétiques condamnés, et d’en ordonner la saisie; ces biens, formant une quantité considérable, furent vendus au profit du fisc du roi2.

Vers 4290, les plaintes contre les inquisiteurs se renouvelèrent; à Toulouse, le frère Pierre de Mulceone 3, h Carcassonne, le frère Nicolas d’Abbeville exaspérèrent les habitants par leurs violences commises sous le prétexte de poursuivre les hérétiques4. Mais les réclamations les plus fondées furent considérées comme des symptômes d’une hérésie et punies comme tels ; le comte de Foix , Roger IV, fut accusé par des hommes que l’inquisition elle-même qualifia plus tard de calomniateurs5; les seigneurs Pons Magrefort, Guillaume et Pierre Roger de la Tour furent condamnés et dépouillés de leur château de Pech Luna6; le notaire qui rédigea l’acte d’appel contre l’inquisition que les habitants de Carcassonne voulaient présenter au roi , fut jeté en prison , et malgré les ordres réitérés de Philippe-lc-Bel h son sénéchal ,1’inquisi-

• Ordonnance du 27 avril 1287. Ordonn. des rois de France , XII, 326.

2 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne, Doat, LXXV, 1° 317. Depuis 1282 on trouve de nombreux actes de vente de biens confisqués, dans Doat, CVII.

3 Liber sentent, inquisit. Tolos., 2 et suiv.

* Vaissette, IV, 72.

5 Il fut accusé en 1292. En 1297 l’inquisiteur Bernard de Clermont déclara que l’accusation n'était qu’une calomnie inventée par la haine. Vaisselle, IV, preuves, p. 108.

6 En 1292 ce château fut vendu avec toutes ses appartenances en terres et en hommes, la justice basse et le droit de créer des consuls, etc., par le

lion ne se modéra point1. Pendant plusieurs années les Méridionaux supportèrent cette tyrannie; mais, en 1290, poussés à bout, ils s'allièrent entre eux pour la défense de leur liberté. A Béziers on opposa une résistance énergique aux inquisiteurs2; à Carcassonne on chassa le frère Nicolas, on saccagea le couvent des Jacobins , et les consuls défendirent aux citoyens d’entrer dans l’église de ces moines3. La ville, excommuniée, porta sa plainte devant le roi , qui renouvela au sénéchal l'ordre de ne pas arrêter des personnes simplement suspectes, et de n’emprisonner que celles qui se seraient elles-mêmes avouées hérétiques ou qui auraient été reconnues telles par des témoins dignes de foi; il annonça en même temps son intention d’envoyer dans la province des gens habiles pour raffermir la foi de ses sujets et pour remédier aux inconvénients et aux abus de l'inquisition1.

Cependant ces remèdes n’arrivèrent point ; Philippe-le- Bel revint sur sa pensée, et au lieu de mettre un frein aux inquisiteurs, il voulut que ses officiers se soumissent entièrement ii leur volonté. Les progrès des Vaudois parmi le peuple du Midi, l’exaltation produite par les Fratricelles fanatiques, une recrudescence évidente du catharisme, et peut-être l’affectation de paraître bon catholique tout en résistant au pape, telles furent sans doute les raisons qui engagèrent Philippe-le-Bel à favoriser l’inquisition méridionale. En 1298, il fit publier une bulle de Boniface VIII, enjoignant à tous les seigneurs temporels de prêter main-forte aux inquisiteurs; il ordonna h ses vassaux, sénéchaux et baillis d’obéir aux moines , de leur livrer les personnes accusées d’hérésie .

procureur du roi de la sénéchaussée de Toulouse , pour 500 livres tournois. Doat, XXXII, f° 344 et suiv.

1 En 1291. Vaisselle, IV, preuves, n° 4U, p. 97, 98.

2 Bouges, 215 et suiv. — 3 Ripoll, II, 54.

•* Trésor des char Ut de Carcassonne, Doal, XXXII, f" 2G4. Vaisselle, IV, preuves, n” 40, p. 98.

et de punir saus appel celles qui seraient condamnées1. Abandonnés ainsi de la justice royale , les habitants de Carcassonne ne résistèrent plus; ils demandèrent l’absolution, que l’inquisiteur Nicolas d’Abbeville leur accorda, à condition pour eux d’élever dans le couvent des dominicains uue chapelle en l’honneur de saint Louis; en outre, douze de leurs magistrats durent se soumettre à des pénitences2. Le calme, ainsi rétabli , ne dura que peu de temps. Le ressentiment populaire couva sourdement sous l'apparence de la soumission. Il ne tarda pas à éclater de nouveau. Les violences commises par Nicolas d’Abbeville à Carcassonne, par Bernard de Castanet à Alby, par Foulques de Saint-Georges à Toulouse, forcèrent, en 1301 , les magistrats et les barons du pays, auxquels cette fois se joignirent plusieurs évêques, à adresser au roi les plaintes les plus énergiques. Ils lui représentèrent les vexations et les cruautés exercées par ces moines, leurs exactions, leurs condamnations arbitraires, les tortures horribles infligées aux accusés, les ruses perfides employées pour suborner les témoins contre ceux qu’ils voulaient perdre, leur tyrannie d’autant plus odieuse qu'elle s’abritait sous le masque de la foi; Philippe-le-Bel fut supplié de faire intervenir l’autorité de la majesté royale, afin de prévenir une explosion de la fureur du peuple. Le roi céda; il défendit, notamment à l’inquisiteur de Toulouse, d’emprisonner de sa propre autorité des personnes simplement suspectes; qu’il requière, lui ordonna-t-il, l’intervention du sénéchal, qu’il ne décrète aucune arrestation sans rassentiment de l’évêque, et qu'en cas de désaccord entre ce dernier et lui, il soumette la question à une réunion d’ecclésiastiques. Le frère Foulques de Saint-Georges ne tint nul

1 Arch. de l’inquisil. de Carcassonne, Doat, XXXil, f° 272. Arch. d’Albtj, Doat, XXXII, f° 275. Vaisselle, IV, preuves, n° 40, p. 90. Or~ donn. des rois de France , I, 550.

2 En avril 1299. Vaisselle, IV, preuves, n° 40, p. 100 cl suiv.

compte de ces ordres émanés d’un pouvoir auquel il ne reconnaissait d’autre compétence en matière religieuse que celle d’exécuter les décrets et les jugements de l’Église. L’évêque de Toulouse et le roi demandèrent en vain que le chapitre général des dominicains le remplaçât : indigné, Philippe osa lui interdire l’exercice de ses fonctions et lui supprimer ses gages ; ce n’est qu’alors que les dominicains cédèrent-, le fougueux inquisiteur fut révoqué1, mais ce ne fut que pour faire place â un homme qui se rendit plus odieux encore, au frère Geofroi d’Abluses.

L’indignation publique trouva un organe dans le frère mineur Bernard Délicieux , un de ces Spirituels de Narbonne qui s’étaient séparés des franciscains de la commune observance, pour embrasser le genre de vie austère et les doctrines mystiques et hardies de Jean d’Olive. Bernard souleva le peuple par ses prédications ardentes et par ses écrits, contre les dominicains et les inquisiteurs; les sentences rendues contre les hérétiques, disait-il, ne sont dictées que par le fanatisme et la tyrannie ; les inquisiteurs sont des ennemis de la paix publique et de la liberté des communes et des individus3. Les mêmes sentiments éclataient dans les chants des derniers troubadours; le vieux Pierre Cardinal, qui dans sa jeunesse avait été partisan dévoué de Raimond VII , accusait dans des sirventes véhéments l’inquisition d’avoir banni la droiture et la loyauté pour faire régner l’hypocrisie3; et le gentilhomme marseillais Bertrand Carbonel s’écriait : «Ah! faux clergé, mensonger, traître, parjure, larron, débauché, mécréant, lu fais tous les jours tant de mal , que tu as mis le monde dans l'erreur : jamais saint Pierre n’eut capital d’ar-

1 Ibid., 105 cl suit., preuves, n° 54, p. 118 et suiv.

t Lib. tentent, inquisit. Tolut., 268. Vaisseltc, IV, 179 et suiv.

3 Millot , III , 245 et suiv. Raynouard, IV, 537 et suiv. Bill, littér. de la France, XX , 569 et suiv. Pierre Cardinal a laissé un sirvente , où il eiprime un dualisme , qui le caractérise évidemment comme hérétique albigeois. Fanriel, Bitt. de la poétie provençale, II, 1 8t.

genl en France, jamais il n’eut bureaux d’usure; il tint, au contraire, droite la balance de loyauté. Vous ne faites pas de même, vous qui pour de l’argent prononcez des interdictions , qui pour de l’argent absolvez , pour de l’argent condamnez , et chez lesquels nul, sans argent, ne trouve de rémission*. »

Nous avons dit plus haut que dans les dernières années du treizième siècle il y eut une recrudescence de la secte cathare dans le midi de la France. Ce fait n'a rien de surprenant, quand on songe k l’exaspération produite par les excès des inquisiteurs, k la résistance opposée par les villes, aux appels adressés au peuple par ses poètes, aux prédications de ces moines franciscains qui proclamaient que l’Église romaine dégénérée s'approchait de sa fin2. Attentifs ’a ces mouvements, les chefs des Cathares réfugiés en Lombardie jugèrent le moment favorable pour tenter le rétablissement de leur Église en France. De nombreux parfaits parcoururent de nouveau les contrées méridionales, rassemblant les débris de la secte, tenant des réunions secrètes, instruisant, encourageant les croyants dont la fidélité n’était pas encore ébranlée. Ils déployèrent une activité et un courage prodigieux; ils sentirent renaître leurs anciennes espérances, et la voix publique leur attribua des victoires, plus grandes que celles qu’ils remportaient en réalité. Inquiétés par ces bruits, les évêques se réunirent en concile k Béziers; l'archevêque Gilles de Narbonne leur recommanda d’exercer dans leurs diocèses la vigilance la plus sévère, et de prêter k l’inquisition des secours efficaces3. Mais leurs efforts joints k ceux des inquisiteurs ne purent ni refroidir l’enthousiasme des Bonshommes ni arrêter leurs succès. En peu d’années tout

1 Millot, II, 450 et «uît. Raynouard, IV, 484 et suiv. Mit. lillir. de la France, XX, 5tiO et «dit.

2 P. et. Lib. tentent, inquisit. Tolot,, 504, etc.

3 En 149!». Mansi, XXIV, 1415, can. 5.

le pays se trouva de nouveau rempli de croyants; les congrégations se reformèrent sous la diréclion d’anciens, jusque dans les villes où siégeaient les évêques, les inquisiteurs et les sénéchaux du roi ; on n’eut plus besoin d’aller en Lombardie pour se faire recevoir au nombre des parfaits ; le Consoîamentum fut donné à plusieurs reprises en France même-, ce n’est que pour la cérémonie de la recousolation, qu’il fallait encore se présenter auprès des chefs réfugiés. Les relations avec ceux-ci redevinrent plus fréquentes et plus suivies; des messagers réguliers leur apportaient des lettres ou le produit des collectes ; les croyants allaient les visiter en Lombardie et jusqu'en Sicile; c’est en 1300 surtout que beaucoup, sous le prétexte de se rendre au jubilé de Rome, entreprirent le voyage d’Italie1. Les documents du temps nous ont conservé les noms de quelques-uns les plus actifs des prédicateurs cathares de cette époque, qui tous enseignaient l’ancien dualisme absolu de la secte. Déjà, en 1284, Ayméric Barrot et Pons Fogassier parcoururent les environs de Toulouse, et présidèrent des réunions nocturnes2. Dans les dernières années du treizième siècle et dans les premières du quatorzième prêchèrent Raimond DelbGC, qui paraît avoir été évêque d’Alby, et son compagnon Raimond Desidérii 3 ; Bernard de Goch , de Ccrdua , revenu avec Pierre Lobet de la Lombardie, Bernard de la Vigaria et Manfred de Somart; Bernard Audouin, de Montagul, un ancien ; Pons Amiel, de la Garde, André de Prades, Ainiél de Perlis, de Hauterivc, Philippe de Clayrac4 ; Pierre Raimond , de Saint-Papou! , que le peuple aimait à cause de sa beauté remarquable5. Le chef paraît avoir été le vieillard Pierre xYulier, ancien notaire d’Aix.

• Lib. sentent, induisit. Tolos., SI. — 2 Ibid., 2.

Benoit, I, preuves, 271. Lib sentent, inquisit. Tolos., 21!).

*♦ Lib. sentent, inquisit. Tolos., 0, 10, 08, 80, 220, 248.

5 C’est un pulcher homo. Ibid., 185. Il avait un frère tailleur. Ibid.,

homme du peuple; sa litle était la femme d’un tailleur de Toulouse ; il était un des anciens de la secte ; revenu de Como avec son fils Jacques, son frère Guillaume et Pierre Raimond, de Saint-Papoul , il tenait , en 1303, des réunions secrètes à Toulouse même’. Dans cette ville il y eut des églises assez désertes ou assez mal gardées, pour que les Cathares pussent les choisir pour leurs assemblées , comme des lieux où ils avaient moius à craindre quepartout ailleursd’êtredécouverts; Jacques Auticr (H une nuit une prédication à des croyants dans l’église de Sainte-Croix*. Dans les campagnes, les parfaits se cachaient pendant le jour dans les forêts ou dans des cavernes , d'où ils ne sortaient que la nuit pour prêcher à leurs fidèles, réunis dans une grange ou autour du foyer dans une ferme3; des jeunes gens veillaient aux portes, et au moindre signe de danger, les Bonshommes se retiraient , escortés par des guides dévoués. Aucun noble n'assistait plus à ces services religieux faits sous le voile du mystère, et dont la fréquentation était punie des peines les plus fortes ; des artisans, des meuniers, des laboureurs, des pêcheurs, auxquels se joignait encore çà et là quelque clerc ou quelqu’homme versé dans les lois1, tels étaient les seuls qui crussent encore que les Cathares étaient les Bonshommes, qu’on n’était sauvé que par leur foi , et qu'on n'arrivait à « une bonne fin » qu’en se faisant « consoler » par eux. La conviction de ces hommes était singulièrement forte; le secret même dont ils durent s’entourer, ne servait qu’à lui donner un attrait de plus et à doubler sa force de résistance. Les châtiments et les pénitences infligés par les inquisiteurs étaient de peu d’effet; il

1 Ibid., 3, 6, 57, 68, 02.

2 Ibid.. 159. Ils s'y réunissent ut ibi secrctius possent tractant rt loqui de facta heereticorum.

3 Arch. de l'Inquisit. de Carcassonne , Doat, XXXIV, f° 85.

4 II y avait parmi eux des tisserands, des faiseurs de bâts [basterii), dps maréchaux-ferrants, des tailleurs, des barbiers, etc. Lib. sentent, inquisit. Tolos., 15Î, 482, etc.

est vrai que la crainte du feu arrachait souvent aux croyants accusés des abjurations qui entraînaient alors des pénitences plus ou moins dures; mais h peine condamnés, ils se hâtaient de déposer les croix rouges qu’ils devaient porter sur les habits; beaucoup même parvenaient à s’évader des prisons; chaque année les inquisiteurs découvraient un grand nombre de ces relaps opiniâtres. Les endroits où les croyants étaient le plus nombreux, étaient Aix, Verdunet, Verlhac, Limoux , Beauvoir, Born , Cordes , Verfcuil , Lugan , Gardes, Mirepoix , Saint-Papoul , et surtout Toulouse1.

C’est au milieu de ces circonstances que le frère Geofroi d’Abluses fut nommé inquisiteur de Toulouse. 11 débuta avec un fanatisme qui n’était égalé que par celui de Nicolas d’Abbeville et de Bernard de Castanet. L’indignation des habitants des principales villes fut au comble. Des plaintes, des menaces mêmes parvinrent au roi, qui cette fois résolut d’intervenir avec énergie. Il envoya dans la sénéchaussée de Toulouse le vidame d’Amiens, Jean de Pecquigni, et Richard Neveu , archidiacre de Lisieux , avec ordre de recevoir les plaintes au sujet des inquisiteurs, et de réformer les abus les plus graves. Le vidame, que les chroniques appellent un chevalier sage et loyal , se fit ouvrir les prisons de l’inquisition , délivra un grand nombre de prisonniers innocents, fit arrêter plusieurs dés agents du saint-office, et saisit, par ordre du roi, le temporel de l’évêque d’Alby, qui demeura suspendu de ses fonctions jusqu’en 43082. Le peuple, accueillant ces mesures avec enthousiasme, donna libre cours à son ressentiment

» Il y en avait en outre à Hautpoul, à Alzone, à Avignon, à Anriac, à Beaupuy, à Bolhac, à Caraman, à Casser, à Castel sarrasin, à Fanjaux, à Francarville, à Ferrus, à Garrigues, à Lanlar, à Marciac, à Mazères, à Marniac , à Montagu , à Prunet, à Prades, à Rabastens, à Saverdun , à Saint-Sulpice, à Taravel, à Tarascon, à Vaquiers, à Villemur, etc. Lib. sentent, inquisit. Tolos., passim.

2 Compayré, 239 et suiv.

contre les inquisiteurs ; partout ils furent poursuivis aux cris de mort aux traîtres ! Bernard de Castanet , insulté , prit la fuite; les dominicains d’Alby furent chassés; à Carcassonne on brûla les registres du tribunal abhorré1. Aussitôt des accusations d’hérésie furent lancées contre Jean de Pecquigni ; Geofroi d’Abluses demanda avec violence son rappel , l’excommunia, et voulut que la sentence fût publiée dans toutes les villes; mais l’amour des habitants pour le vidame, qu’ils regardaient comme un libérateur, empêcha l’exécution de ces ordres; k Castres, le prêtre qui voulait donner lecture du décret d’excommunication , fut jeté en prison ; les consuls d’Alby et de Béalmont adressèrent une supplique au roi pour obtenir que son délégué leur fût maintenu2. Philippe-le-Bel ne le révoqua point ; il jugea la position du Midi assez grave, pour se décider h y venir lui-même; le 13 janvier 1304 il arriva k Toulouse, et publia immédiatement un édit ordonnant de faire visiter les prisons de l’inquisition et d’accélérer les procédures des accusés afin qu’ils ne restassent pas injustement enfermés3. 11 recueillit les plaintes de tout le monde contre l'inquisition ; le frère Bernard Délicieux eut le courage de lui dire, que saint Pierre et saint Paul eux-mêmes , s’ils vivaient encore et s’ils étaient accusés d’hérésie , ne pourraient réussir k se défendre contre les inquisiteurs4. Ce concert de plaintes frappa l’esprit du roi ; un instant il crut qu’en effet les inquisiteurs étaient coupables; cependant il hésita encore k faire droit aux réclamations de ses peuples. C’est alors que le frère Bernard alla de ville en ville , disant aux habitants qu’ils attendraient en vain de la part du roi justice contre les inquisiteurs ; il les exhorta k se soustraire k la domination d’un maître impuissant k les protéger ; il voulait

1 Ibid. , 237. Lib. sentent, inquisit. Tolos., 282.

2 Doat, XXXIV, f° 26 et suiv. ; CIII, f° 85 et suiv.

3 Vaissette, IV, 119 et suiv.; preuves, n° 61, p. 130.

4 Lib. sentent, inquisit. Tolos., 269.

qu’ils sc donnassent a l’infant de Majorque, Ferdinand1. Ce dernier appel b la nationalité presque éteinte du Midi, ces exhortations ardentes adressées aux populations de s’affranchir du joug de l’inquisition en rompant les liens de la France, qui avait aidé à leur imposer ce joug, rencontrèrent quelques faibles échos; des ligues furent conclues, des contributions furent levées pour s’opposer h main armée aux inquisiteurs , et pour se procurer la justice que le roi hésitait à rendre2 ; à Carcassonne on délibéra même s’il ne fallait pas livrer la ville ii Ferdinand3. Mais ces mouvements n’eurent d’autres résultats que de faire revenir le roi de ses désirs de modération , et de provoquer de la part des inquisiteurs des rigueurs et des violences nouvelles. Pour assouvir ses rancunes, le frère Geofroi d’Abluses chargea les dominicains Jean de Falgosio et Gérald de Blumac de prendre toutes les mesures nécessaires pour extirper les hérétiques-, ils devaient les poursuivre dans les forêts, leur faire la chasse, les traquer comme on traque des bêtes fauves et dangereuses4; il ordonna aux ofliciers royaux et aux magistrats d’arrêter toutes les personnes que les deux dominicains leur indiqueraient comme hérétiques, comme croyants, fauteurs, suspects, etc.5 Philippe-le-Bel ratifia cet ordre donné à ses officiers par un moine, il manda à ses sénéchaux de Toulouse et de Carcassonne d’ôter les charges publiques aux hérétiques , et d’empêcher toute résistance aux inquisiteurs6. La terreur se répandit de nouveau dans le pays; des arrestations et des condamnations nombreuses eurent lieu ; les inquisiteurs

' Ibid., 270 et suiv.

2 En 1305. Philippe-te-Bel défendit ces contributions. Do*t, XXXIV, f» 81.

3 Bouges, preuves, n° 58, p. 608 et suiv.

* Le 30 septembre 1305. Arch. de l’Inquiiit. de Careiuionne , lloat , XXXIV, fo 83.

5 l.e 19 novembre 1305. Ibid., f° 85. — b Ibid., fo 81.

procédèrent selon leurs coutumes iniques : les témoins furent intimidés par les menaces de tourments horribles; on falsifia leurs dépositions su r les registres ; on irai la les condamnés avec une barbarie épouvantable. Cependant les principaux chefs purent se réfugier en Lombardie; les anciens Pierre Autier et Bernard Audoin, le diacre Raimond Isarn, Pierre Raimond de Saint- Papoul, Pons Bailly d’Aix, Pons de Narica d’Avignon , Matthieu Germain . neveu de Bernard Audoin , trouvèrent des asiles à Como et dans d'autres villes italiennes; Guillaume Salas, Raimond Magistri , Arnauldc Borrel de Liinoux, se retirèrent en Sicile1. Une sentence de mort fut prononcée contre les consuls de Carcassonne, accusés d’avoir voulu livrer leur ville à Ferdinand de Majorque2. En même temps Geoffroi d’Abluses persécuta les magistrats et olïiciers qui avaient osé s’opposer h l’excommunication qu’il avait fulminée contre le vidame. Sa haine se tourna principalement contre Guillaume de Pesencs, viguier, et contre Gaillard, juge d’Alby. Il fil faire des recherches, et découvrit que plusieurs des parents du viguier avaient été parfaits , qu'une de ses tantes même avait été brûlée; il demanda donc la destitution des deux ofliciers , « parce que , dit-il , la vengeance des crimes doit s'étendre non -seulement sur les criminels euxmêmes, mais encore sur leurs descendants. » Le connétable Pierre de Macherin , lieutenant du sénéchal de Carcassonne, satisfit aux rancunes du moine, et révoqua de leurs fonctions les deux courageux ofliciers3. Jean de Péquigny en appela au pape de la sentence rendue contre lui ; il se rendit lui-même h Rome pour se faire absoudre ; mais prévenu par l’inquisition, le pape le chassa comme patarin de l’église où il s’était présenté. Le brave chevalier mourut en Italie, sans que

1 Lib. tentent, inquisit. Toloi., 14, 76, 305, 331.

2 En septembre 1505. Vouges, preuves, n° 58, p. 608 cl suiv.

3 En 1506. Arch de i Inquisit. de Carcaatunne, Uoal, XXXV, f“ 101 et suiv.

l'Église lui eût pardonné le tort d’avoir trouvé la conduite de l’inquisition contraire à l'humanité et à la justice1; ce n’est que deux ans plus tard , que la sentence d’excommunication fut cassée par des cardinaux que , sur les instances de Guillaume, (ils du vidame, le pape avait chargés d’examiner la chose2.

Les condamnations prononcées, en 1303, par les inquisiteurs, ranimèrent tous les ressentiments des populations contre eux. Les habitants de Carcassonne, d’Alby, de Cordes se plaignirent au pape des violences, des injustices, des horreurs commises par Geoffroi d’Abluses et ses agents ; ils lui présentèrent un tableau saisissant des tortures exercées sur les accusés , et du misérable sort des condamnés , enfermés dans des cachots souterrains , où , chargés de fers et sous la garde de geôliers féroces, ils manquaient d’air, de lumière, de lits et de nourriture3. Clément V commit les cardinaux Pierre de Saint-Vital et Bérenger de Saint-Nérée et Saint- Achille, pour examiner ces plaintes; il eut le désir sincère de connaître le véritable état des choses, et de rétablir la paix en ramenant l’inquisition dans des voies plus modérées ; les deux cardinaux partirent avec l’ordre d’assurer de leur protection les citoyens qui accusaient les inquisiteurs, de veiller à ce que les témoins qu’ils appelleraient pussent déposer sans avoir à redouter le ressentiment des évêques et des moines , et d’adoucir autant que possible le sort des prisonniers. Le 13 avril 1306 les syndics d’Alby et de Carcassonne parurent devant les commissaires pontificaux ; leurs plaintes furent écoutées avec bienveillance; les cardinaux

• Vaisselle, IV, lii.

* Le 23 juillet 1308. Arch. de l'Inquieit. de Careauonne, Doal, XXXV, f° 114 et suit.

3 Ils se plaignent de la earcerit angvtlià , Uni inedi à , vel victualium penur ta , aut tormentorum strvilià. Arch. de l’Inquisit. de Careauonne . Doat, XXXIV, Compayrc, 240.

descendirent eux-mêmes dans les cachots de Carcassonne; ils furent saisis de pitié et d’effroi en y trouvant quarante et un hérétiques dans le plus triste état. Après des délais de plusieurs mois, ils ordonnèrent qu’h l’avenir personne ne dut plus être torturé ni emprisonné qu’en vertu d’une procédure faite de concert entre l’évêque et l’inquisiteur; ils changèrent les gardiens des prisons d’Alby et de Carcassonne, enjoignirent aux évêques de pourvoir aux vivres et au coucher des prisonniers, firent ôter les fers à ceux d’Alby, et voulurent qu’ils fussent transférés des caveaux souterrains dans des appartements supérieurs auxquels ils tirent donner du jour1. Au frère Geoffroi d’Abluses fut adjoint le frère Bernard de la Guionie, qui au zèle ardent du moine réunissait l’habileté du négociateur; il dut extirper l'hérésie sans provoquer l’explosion des colères du peuple2. Il paraît qu’il laissa passer deux ans avant de reprendre l’exercice de l’inquisition , soit qu’il voulût donner aux esprits le temps de se calmer, soit qu’il eût l'intention de rassurer les hérétiques afin de pouvoir mieux les surprendre dans la suite. En effet, les orages de 1305 et de 1306 furent a peine passés, que les Bonshommes réfugiés en Lombardie rentrèrent en France; Pierre Autier, Arnaulde Borrel, reparurent avec plusieurs de leurs compagnons; Autier donna le Consolamentum h plusieurs hommes et femmes sur le lit de mort; à Beauvoir, près de Tauriac, il imposa les mains h Pierre Sans de La

1 Arch. d’Alby , Dont, XXXIV, f° 45 et suiy. Compayré, 242 et suiv.

2 Voy. sur Bernard de la Guionie ou Guidonis , Quétif et Échard, I, 576 et suiv. Percin , 68. Il resta inquisiteur de Toulouse jusqu’en 1324. Outre quelques autres ouvrages, il écrivit De practicà inquisitionis ; ce traité est perdu. En 1317 il fut envoyé par Jean XXII en Italie pour pacifier la Lombardie; l’année suivante il fut chargé de négocier la réconciliation entre Philippe-le-Long et le comte Robert de Flandre. Wadding, VI, 261, 307. Plus tard il devint évêque de Lodève. Les actes de l’inquisition de Toulouse , publiés par Limborch , sont quelquefois cités sous son nom.

Garde, beau jeune homme, qui devint dès lors le compagnon de ses travaux et de ses souffrances1; à Verlhac, il reçut parmi les parfaits Sans Mercadier, tisserand de Born, et Raimond Fabri, qui s’était préparé à l’initiation à Florence; Arnaulde Borrel tint des réunions à Toulouse même2. Ce n’est qu’au commencement de 1308 que Bernard de la Guionie envoya ses agents a la recherche des hérétiques; ils lui en amenèrent un grand nombre. Le 3 mars il célébra dans la cathédrale de Toulouse son premier acte de foi ou sermon public, en présence du parlement, des consuls, du clergé, et d’une foule immense et morne. Avant la publication des sentences, le sénéchal , les officiers royaux , les membres du parlement , les consuls jurèrent entre les mains du dominicain de défendre l’inquisition et de lui obéir, de rechercher, de dénoncer et de punir les hérétiques. Ce serment, qui se renouvelait à chaque acte de foi , fut suivi d’une sentence d'excommunication générale contre tous ceux qui empêcheraient le saintoffice3. Le notaire lut ensuite les jugements rendus contre plusieurs hérétiques vivants et morts : Pous Amiel de La Garde, Philippa de Tunicio, veuve de Baimond Maurell, et Slephana de Proaudo furent livrés au bras séculier; les deux premiers furent jetés dans les flammes; Stephana, saisie de terreur à l’aspect du bûcher, abjura son hérésie; l’Église lui fit grâce de la vie, pour Y emmurer a perpétuité. Les cadavres de Richarde, femme de Guillaume Dominique de Born, et de Guillaume ïsarn furent déterrés et brûlés; et les maisons où ces deux personnes avaient reçu en mourant le Consolamentum, durent cire rasées pour devenir «des lieux d’ordures4. » L’année suivante, un sermon public fut célébré le 25 mai; Amiél de Perlis et Pierre Bernier, de Verdunet, ainsi que les os d’Arnaulde Borrel et de quelques croyants morts furent brûlés; un grand nombre de croyants furent

1 Liber sentent, inquisit. Tolos., 80, 102.

2 Ibid., 7, A2, RI, 80, 81. — 3 Ibid., 1 cl suiv. — * Ibid., 5 cl suiv.

condamnés au cachot; ceux qu’on relâcha, reçurent l’ordre de porter des croix rouges ou de faire des pèlerinages1. Des condamnations pareilles se renouvelèrent les années suivantes; en 1310 on brûla, outre quelques croyants relaps , Pierre Autier, qui avait été pris â Beaupuy, et qui répondit par un refus énergique h la sommation de confesser que l'Église romaine était sainte et vraie2; en 1312 les flammes dévorèrent trente-quatre cadavres déterrés, et les parfaits Pierre André deVerdunet, revenu de la Lombardie, Raimond Sans de La Garde, Raimonde, femme de Bernard de Lantar, Jeanne, femme d’Arnauld de Lantar, Finas, femme de Raimond Bertric, et Pierre Raimond de Hugonibus de Toulouse; ce dernier s’était imposé Ven dura dans les cachots de l’inquisition3. Plus de mille personnes accusées d’hérésie furent ainsi jugées en peu d'années; bien plus que ceux dont nous avons cité les noms, périrent sur les bûchers; la terrible coutume de l’endura, c’est-'a-dire d’abréger volontairement la vie par la faim , par le poison ou par le poignard , fut désormais pratiquée fréquemment par des hommes et des femmes qui redoutaient de tomber entre les mains des inquisiteurs, ou qui, pour ne point servir de spectacle au peuple, ne voulaient pas sortir vivants de leurs prisons4. Quant h celles-ci, elles ne suffisaient pas pour contenir toutes les victimes; les villes et les villages étaient pleins de pénitents, condamnés â porter la marque infamante des croix rouges; l’émigration recommença et priva le pays d'une foule d’artisans utiles et de citoyens courageux. La terreur fut universelle; l'inquisition revint à toutes ses violences, auxquelles elle n’avait paru renoncer un instant que "pour mieux assurer ses triomphes. La résistance semblait brisée â jamais; les frères mineurs de Carcassonne, que Nicolas d’Abbeville voulait forcer à déterrer un bourgeois dont

* Ibid., 7 cl suiv. — 2 Ibid., 38 cl suiv., 102. — 3 Ibid , US et sui?., 178. — 4 Ibid., 33, 70, 76, 111, etc.

ils soutenaient l’orthodoxie, ne trouvèrent dans tout le pays ni un notaire pour rédiger leur appel , ni un témoin qui osât déposer contre le redoutable inquisiteur1. Cependant des plaintes parvinrent au concile de Vienne ; il réitéra la défense aux inquisiteurs d’agir sans le concours des évêques; ce concours devait être une garantie pour les habitants, et un obstacle aux empiétements de l’inquisition sur le pouvoir épiscopal. Aussi les inquisiteurs de Toulouse et de Carcassonne réclamèrent-ils auprès du pape, sous prétexte que le décret du concile, qui du reste n’était qu’une répétition de deux bulles de Boniface VIII et de Benoit XI, apportait aux procédures des retards considérables et inutiles. Il paraît que le pape ne céda point2. I)’un autre côté Louis X mit en vigueur en France les lois de l'empereur Frédéric II contre les sectes3; on fit des statuts dans les villes du Midi, ordonnant à ceux qui y demandaient le droit de bourgeoisie , de renoncer par serment h toute hérésie et de jurer le maintien de la foi4; en 1329 Philippe de Valois renouvela les ordonnances pénales rendues antérieurement contre les hérétiques5.

L’hérésie cathare s'approchait de sa fin ; tandis que les sentences contre des Vaudois deviennent de plus en plus nombreuses, on ne trouve plus que peu de Bonshommes condamnés au feu. Aux actes de foi tenus en 1310, en 4319 et dans quelques années suivantes , les inquisiteurs Bernard de la Guyonie et Jean de la Baulne font brûler des cadavres, infligent à des croyants nombreux la pénitence des croix rouges ou les envoient dans les cachots, jugent par contumace des fugitifs, livrent au bras séculier Magtarell de Brandis, Pierre, tailleur de Fraxinet, Bernard Raimond de Mo-

i En 1247. Arch. de l’Inquisit. de Carcassonne, Doat, XXXIV, 123.

- Vaisselle IV, 154 et suiv.

3 Le 15 décembre 1515. Ordonn. des rois de France , I, 610 et suiv.

4 131SI. Serment pour Narbonne, en langue romane, aux Arch. de

Narbonne , Üoat, LH, f° 45.— 5 Ordonn. des rois de France, II, 40 et suiv.

nesco, de Toulouse1. En 1321, maître Guillaume Garrici, de Carcassonne, professeur ès lois, abjure, et est condamné à passer en Terre sainte pour combattre les Sarrasins, aussi longtemps qu’il plaira aux inquisiteurs, sous peine de cachot perpétuel*. Les villes renoncent à la résistance; elles font des instances pour rentrer en grâce auprès de l’Église; en 1319 les consuls d’Alby demandent pardon â l’évêque et à l’inquisiteur des outrages faits par leurs prédécesseurs à Bernard de Castanet; ils jurent de ne plus s’opposer à l’inquisition , et se soumettent à différentes pénitences pour obtenir leur absolution3. Ceux de Cordes sollicitent leur réconciliation en 1321 ; elle leur est également accordée4. Des actes de foi contre des croyants ou des relaps cathares eurent lieu encore en 1321 , en 1322 , en 1323 à Pamiers5, en 1322 à Toulouse6, en 1324, 1327, 1328, 1329 et 1330 à Carcassonne7. Le zèle de l’inquisiteur de cette dernière ville, Henri de Chamay, amena la découverte d’une multitude d’hérétiques; plusieurs en furent brûlés , entre autres un parfait, Lenoir de Saint-Papoul 8. Henri de Chamay voulut même revenir sur des accusations vieilles de plus d’un demi-siècle-, en 1335 il s’informa auprès du pape si des personnes accusées d'avoir assisté aux cérémonies cathares vers 1285, ne devaient pas être condamnées; la cour romaine eut assez de modération pour répondre que les charges étaient insuffisantes9.

1 Lib. tentent, inquint. Tolot., 183 et suiv. Halimi Mitcell., I, 211.

* Lib. tentent, inquisit. Tolut., 282 et suit. Bouges , preuves , n« 60, p. 620 et suit.

3 Le 1 1 mars. Les conditions forent : la construction d'une chapelle , 50 livres pour la construction de l’église de Cannes, deux tombeaux pour deux inquisiteurs morts et divers pèlerinages. Areh. d’Alby, Doat, XXXIV, f» 170 et suiv.

* Lib. tentent, inquitil. Tolot., 277 et suiv.

5 Ibid., 286 et suiv., 393. — 6 Ibid., 334 cl suiv. — 7 Vaisselle, IV, 183, 184. Wadding, VII, 166.

8 Arch. de l'Inquitit. de Carcatton ne, Doat, XXVII, f° 179 et suiv.

9 Vaisselle, IV, 184.

Nous ignorons si des Cathares furent jugés aux actes de foi tenus en 1337 et en 1383 à Carcassonne, et en 1374 dans la cathédrale de Toulouse’. Nous ne le pensons pas; leurs traces se perdent vers le milieu de la première moitié du siècle. Abandonnée de la noblesse et de la bourgeoisie des villes, réduite à ne chercher ses disciples que parmi de pauvres artisans ou d'humbles habitants des campagnes, l’hérésie se lassa d’opposer h la double oppression de l’Église et de l’Étal une résistance qui jadis puisait une grande partie de ses forces dans le sentiment d’une nationalité désormais effacée. La secte disparut sans laisser de vestige dans nos provinces méridionales, à moins qu’il ne soit permis d’en reconnaître des descendants dans ces malheureux Cagots, qui pendant des siècles encore furent l’objet de l’aversion et du mépris des catholiques. Les Cathares qui abjuraient, étaient obligés de porter, en signe de pénitence, des croix rouges sur leurs vêtements-, ils n’étaient pas immédiatement admis dans les églises , mais ne devaient se présenter pendant quelque temps qu'aux portes, où les anciens catholiques les évitaient avec soin, tant par leur horreur de l'hérésie, que pour ne pas s’exposer eux-mêmes aux soupçons des inquisiteurs. Ils étaient exclus des fonctions publiques; leurs fils et leurs petits-fils l'étaient de même. C’est surtout dans les derniers temps de la secte que le nombre de ces pénitents fut immense; des familles, des maisons, des villages entiers, las de résister, abjurèrent, se laissèrent marquer des croix rouges, et acceptèrent tontes les conditions accablantes de la pénitence. Est-il étonnant alors que les populations catholiques, fanatiques ou superstitieuses, se soient séparées de ces nouveaux convertis plutôt que de se mêler avec eux , qu’elles aient transporté le mépris ou l’horreur qu'elles avaient eus pour les pères , sur les fils frappés comme ceux-ci d’incapa-

1 Vaisselle, IV, 184.

cité civile? Est-il étonnant par conséquent qu’il ait pu se former ainsi dans ces provinces une race maudite , obligée de porter b perpétuité les marques déshonorantes de drap rouge, et b laquelle le peuple donna par dérision ce même nom de Chrétiens, Crestiaas, par excellence, que les Cathares s’étaient donné jadis par opposition b Rome? Il est vrai que nulle tradition d'une religion dualiste ne paraît s’être conservée parmi les Cagots méridionaux; mais abandonnés b eux seuls, sans les ministres qui les avaient enseignés, surveillés de près par l’inquisition , vivant dans des terreurs continuelles , les pénitents perdirent peu b peu le souvenir de leur ancien culte et acceptèrent le catholicisme. Il nous semble donc que l’existence de ce peuple malheureux et la réprobation qui pesait sur lui, loin de se rattacher b des races différentes de la race indigène, doivent être ajoutées aux crimes de l’inquisition qui, après avoir fait des victimes sans nombre, ne sut pas même préserver ceux qui consentirent b se courber sous son joug, de la haine superstitieuse du peuple catholique1. Quant b l'esprit qui avait porté les populations du Midi b la religion cathare, l’inquisition ne le tua point; comprimé pendant quelque temps , il se réveilla plus tard ; mais alors le catharisme, basé sur des erreurs et sur des illusions, ne l’aurait plus satisfait; il chercha ailleurs une nourriture pour les besoins de liberté de conscience et de vie pieuse , que l’Église romaine, appuyée sur l’inquisition, cherchait b étouffer dans les flammes ou b resserrer dans des formes immobiles. C’est lb la raison des rapides progrès que firent dès lors les Vaudois dans le midi de la Frauce ; c’est aussi la raison de l’ardeur avec laquelle au seizième siècle ces populations embrassèrent la Réforme ; des communautés protestantes s’établirent dans presque toutes les localités où avaient existé des communautés cathares. La chute du catharisme fut un pro-

1 Voy. U noie 14 à la fin de l'ouvrage.

grès; car, nous le répétons, il avait été une erreur profonde, une forme imparfaite du sentiment religieux, une satisfaction insuffisante du besoin de réflexion libre; après une lutte de plusieurs siècles, cette forme se brisa, vaincue par les lumières d'une civilisation plus avancée, autant que par les violences de l'Église de Rome; elle se brisa, mais l’esprit qui avait cru pouvoir s’en revêtir, ne se brisa point avec elle. Deux vérités ressortent de cette histoire, c’est qu’un peuple ne saurait être h jamais sous le poids d’une erreur, et qu’en même temps la force matérielle est impuissante contre les consciences qui sentent leur liberté ; elle peut les comprimer, mais jamais les asservir.

2° France du Centre et du Nord.

Les communautés cathares qui pendant les périodes précédentes s’étaient établies secrètement dans le Nivernais, dans la Champagne et dans la Flandre, étaient arrivées à un certain degré de consistance, a l’époque où Innocent III prit pour un des buts de sa vie l’extinction des hérétiques. Par leurs relations avec les églises du Midi delà France, elles acquerraient chaque jour des forces nouvelles, et gagnaient des partisans jusque dans les rangs de la noblesse et du clergé catholique. Mais isolées au milieu de provinces où ne régnait pas la même liberté d’esprit que dans les contrées méridionales, elles durent périr, dès que la tempête de la persécution eut rompu les liens qui les attachaient aux hérétiques provençaux.

Le chef des Cathares du Nivernais était Terric , homme enthousiaste et redouté de l’Église. Il vivait dans une caverne souterraine, non loin de Corbigny1 ; il eut de nombreux disciples dans cette ville, ainsi qu’à Nevers et surtout à La Charité; parmi eux se distinguaient le chevalier Evrard de Châ-

1 Chronol. Robert i Altissiod., 262.

teauneuf , Guillaume , chanoine de Nevers et neveu de ce seigneur, Raynauld, abbé de Saint-Martin ; le doyen du chapitre de Nevers lui -meme penchait pour les doctrines cathares.

Informé de ces progrès de la secte, Innocent III exhorta le clergé du pays à la vigilance et h la sévérité. Dès 1198, l’archevêque Michel de Sens , assisté des évêques de Nevers et d’Auxerre, fit des recherches rigoureuses, qui amenèrent devant son tribunal plusieurs partisans de la secte. L’évêque d’Auxerre, Hugues des Noyers, se signala surtout par son zèle; il mérita le surnom, très-recherché alors, de marteau des hérétiques1 . Le doyen de Nevers, cité à Auxerre, demanda qu’on prouvât le crime dont on l’accusait; mais, comme il ne put nier d’avoir eu des relations avec les Cathares, les évêques le suspendirent de ses fonctions et l’envoyèrent à Rome; Innocent III, après l’avoir examiné, invita l’archevêque de Sens h l’admettre à se justifier, et à lui rendre son bénéfice, tout en maintenant la suspension , jusqu’à ce que le scandale donné par un ecclésiastique accusé d’hérésie, fût apaisé*2. L’abbé Raynauld de Saint-Martin fut enfermé, par ordre du pape, dans un couvent pour y expier la liberté de ses opinions3; le chef Terric, surpris dans sa caverne, fut brûlé vif.4 Innocent III crut devoir envoyer un légat spécial dans la province, pour agir énergiquement contre la secte; il chargea de cette mission le cardinal Pierre de Saint-Marcel. En 1201, celui-ci fit condamner, par une assemblée de prélats convoquée à Paris, le chevalier Evrard qui, livré au comte de Nevers , fut brûlé

1 Bist. Episeopp. Altissiod., 726.

2 Chronol. Roberti Altissiod., 262. 7 mai 1199; Innocent III à l'archevêque de Sens. Lib. II, ep. 65; Baluz., 1, 575.

3 Chronol. Roberti Altissiod., I. c. 19 juin 1199; Innocent III au légat. Lib. II, ep. 99; Baluz., I, 402.

4 Chronol. Rob. Altissiod., I. c. Chronxcon Turon ., 29*.

par son ordre à Nevers même1. C:cst après ce supplice que le chanoine Guillaume se réfugia dans le pays de Narbonne, où il changea son nom en celui deThéodéric, et devint bientôt un des chefs les plus influents des Albigeois2. Plusieurs des Cathares de La Charité se retirèrent également dans le Midi ; on cite parmi eux les riches bourgeois Hervé de Lorriac, Hugues Raptier, Geoffroi et Guillaume de Monet; d’autres cherchèrent un asile en Lombardie3 , quelques autres encore, condamnés par contumace par l’évêque d’Auxerre, furent saisis de crainte, et se présentèrent devant le légat, demandant à faire pénitence; relevés par lui de l’excommunication , ils furent persécutés de nouveau par l’évêque; ce n’est qu’en 1206, après bien des longueurs , que le pape les réconcilia à l'Église4.

Cependant, malgré les rigueurs de l’évêque Hugues des Noyers, l’hérésie cathare ne fut point extirpée à La Charité. Sous son successeur, plusieurs des réfugiés rentrèrent secrètement dans leur patrie, et la parcoururent de ville en ville, de village en village; sous le prétexte de vendre des marchandises, ils ranimèrent le courage de ceux que la crainte avait fait abjurer; et dès 4207 la secte fut redevenue assez forte, pour que le pape dût exhorter les évêques de Troyes et d’Auxerre ù sévir contre elle5. Il paraît que la-dessus elle rentra dans l’ombre; l’agitation produite en France par les prédicateurs qui excitèrent le peuple a la croisade contre les Albigeois, engagea les Cathares du Nivernois à se couvrir d’un mystère profond ; ce n’est qu'après la conclusion de la paix entre le roi et le comte de Toulouse, vers 1233, qu’ils

1 Chronol. Rob. Altissiod., 264.

2 Petr. Vall. Cern., 538.

3 Hisl. Episcopp. Altissiod. y 726.

4 Chronol. Rob. Altissiod., 262. Innocent III, 12 mai 1202; lib. V, cp. 35; Baluz., I, 627. Le même, 1206; lib. IX, ep. 110; Bréqui^ny, II, II, 929.

5 Le 12 janvier 1208. Lib. X, ep. 206; Baluz., II, 125.

osèrent se relever à La Charité. Aussitôt Grégoire IX enjoignit à l’inquisiteur Robert , qui h cette époque répandait la terreur dans cette partie de la France, d’exterminer ces hérétiques, et, en cas de besoin , d’appeler à son secours le pouvoir royal1. Les résultats obtenus par ce moine fanatique sont inconnus ; en tout cas , il resta dans le pays des germes du catharisme , car encore quarante années plus tard , en 1271, une femme, suspecte d'hérésie, fut incarcérée à La Charité2.

Dans la Champagne et dans la Flandre des Cathares furent découverts et punis b plusieurs reprises. En 1200, cinq hommes et trois femmes furent brûlés a Troyes3. A Draine, l’archevêque de Reims, Guy Paré, fil brûler, en 1204, plusieurs Cathares , en présence du comte Robert de Dreux et de son épouse Yolande ; parmi les victimes (ut un peintre célèbre dans tout le pays, nommé Nicolas4. Vers 1217, des hérétiques découverts b Cambray lurent soumis b l’épreuve du fer ardent, et brûlés parce qu’ils n’y résistèrent pas5. Une grande persécution éclata en Champagne et en Flandre, lorsqu’en 1233 le dominicain frère Robert fut chargé de l’inquisition en ces provinces. L’archevêque Henri de Reims , celui de Sens, le comte Thibaud de Champagne, le comte Jean de Flandre, assistèrent le terrible inquisiteur, qui, jadis Cathare lui-même, voulait expier son erreur par le plus implacable fanatisme6. Dès 1234, il fit brûler b Douai dix de ses anciens frères7; les années suivantes, il alluma de nou-

> Bzovius, 407, n» 13. Ripoll, I, 46.

2 G allia christ., XII, Instrument., 173.

3 Albericus II, 420.

* Chron. anonymi Laudunensis canonici , chez Bouquet , XVIII , 713. On est surpris de lire dans le t. XVI de l'Hist. littér. de la France, p. 66 du discours sur l’état des lettres , par M. Daunou , qu’à cette occasion l’archevêque de Reims condamna aussi le comte tui-méme et sa femme. 5 Cssarius tleisterbac., 167.

b Ripoll , I, 46, RO. — 7 Buzelinus, 279.

veau des bûchers en celle ville, ainsi qu'à Cambrai et dans d’autres lieux de la Flandre et des provinces voisines; les hérétiques qui abjurèrent furent condamnés par lui à la prison perpétuelle1. Un Cathare de Cambrai, nommé Gilles, pour se soustraire a sa fureur, voulut se faire passer pour fou ; mais il ne put échapper aux flammes; pour frapper davantage le peuple, l’inquisiteur répandit le bruit que le démon lui-même souffla le feu qui brûla cet homme2. Grégoire IX récompensa le zèle de Robert en le nommant, en 1235, inquisiteur général pour la France; il le chargea de veiller «h ce que l’innocence ne pérît point et que l’iniquité ne demeurât pas impunie3.» En 1239, Robert découvrit l’ancienne et grande communauté cathare de Montwimers, qui depuis près d’un siècle avait su se soustraire à la vigilance de l’Église. Elle était composée d’un grand nombre d’hommes et de femmes ; h sa tête était l’évêque de Moranis. Quelques années auparavant déjà, une matrone, nommée Albéréa, vénérée par les gens du pays à cause de sa vie sainte et pieuse, avait été brûlée comme Cathare4. L’inquisiteur convoqua, pour assister au supplice, les prélats et les abbés du diocèse de Reims, le comte Thibaud et une foule de barons de la Champagne et de la Flandre; beaucoup d’autres évêques français, des moines, des inquisiteurs, augmentèrent le nombre des spectateurs5; les bûchers furent dressés aux pieds du château de Montwimers, et, le 13 mai, cent quatre-vingt-trois Cathares, hommes et femmes, sortirent des cachots pour être consumés par les flammes; avant de s’y précipiter, de Moranis donna le Consolamentum à ses com-

1 Citron. Lobiense , chez Marlène el Durand, Thés. nov. anecdote III, 1427. Chron. S. Medardi Suession., chez d’Achéry, II, 491. Malth. Paris,

2 Thomas Cantiprat., 592.

3 Bzovius, 428, n° 7.

4 Sleph. de Beila villa, chez Quétif el Échard, I, 190.

5 Étienne de Bellevillc fut du nombre. L. c.

pagnons, prononça l'absolution sur eux et les exhorta à mourir avec joie 5 quelques instants après, ils avaient expiré tous1. Peu de jours après avoir assisté à cet horrible supplice de cent quatre-vingt-trois de ses sujets, Thibaud, ce roi poète, quitta son pays pour aller combattre les infidèles en Palestine. Cependant les rigueurs aveugles et fanatiques du frère Robert suscitèrent contre lui les plaintes des hommes plus modérés ; en vain l’exhorta-t-on à ne pas abuser de son pouvoir énorme, en faisant tuer les innocents avec les coupables ; ses crimes s’accumulèrent au point que le pape luimême, qui naguère avait comblé d’éloges ce «vétéran dans la guerre contre l’hérésie2, » ne put mettre un frein à ses excès, qu’en le condamnant h la réclusion perpétuelle3. La destruction delà communauté de Montwimers fut sans doute la fin de l’hérésie cathare dans ces contrées; du moins les monuments historiques n’en font-ils plus mention depuis ce temps. L’inquisition fut définitivement établie dans toute la France; déjà, en 1235, Grégoire IX avait ordonné au provincial des dominicains de nommer des censeurs de la foi pour les provinces du Centre et du Nord4; vingt années plus tard , sur les instances de saint Louis, Alexandre IV désigna a son tour des inquisiteurs5, et eucore k la fin du siècle Nicolas IV eut soin de ne pas laisser s’éteindre le saint-office dans le royaume de France6.

1 Albericus, II, 568 et suiv. Steph. de Relia villa , l. e 190. Du nombre des brûlés fut Théobald, (ils d’Albéréa.

2 En 1235. Ripoll. I, 81.

3 Tandem verô abutens potestate sibi conccssà , et fines modestice transgrediens et iustitiœ, elatus, potens et formidabilis, bonos cum malts con-

fundens involvit, etinsontes et simplices punivit. Auctoritate igitur papali j ussus est précisé , ne amplius in illo offteio fulminando desæviret. Qui postea, mani festins claresccntibus culpis suis , quas melius œstimo reticere quàm explicare , adjudicatus est perpetuo carceri mancipari. Matth. Paris,

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