‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou AlbigeoisChapitre 35 sur 113 · RETOUR DES AMES AU CIEL · texte numérisé non relu

RETOUR DES AMES AU CIEL

primitivement pour vivre h jamais sur la terre. Pourquoi donc le Dieu bon a-t-il consenti h ce qu’elle quittât le ciel et fût enfermée dans la matière mortelle et mauvaise? Nous l’avons dit, c’est pour la punir de sa désobéissance. La terre, le domaine du démon , est le lieu de punition , de pénitence, et les Cathares sont conséquents h leurs principes, en soutenant que la terre est le séjour des damnés , qu’elle est l’enfer et qu’il n’y en a pas d’autre1. Mais les âmes célestes resteront-elles éternellement dans cet enfer? Les dualistes absolus répondent que non-, ils croient qu’elles en seront de nouveau délivrées , et que par une nécessité inhérente à leur nature elles seront toutes sauvées et retourneront toutes au ciel. Elles tirent leur origine du Dieu bon, et comme ce qui est bon est de sa nature impérissable, elles ne sauraient périr, c’ est-h-dire restera jamais dans le mal ou dans le néant; rien n’est plus nécessaire que leur salut définitif2. C’est aussi pour cette doctrine que le Nouveau Testament leur fournit des arguments. Jésus-Christ a dit que « le Fils de l’homme n’est pas venu pour faire périr les âmes, mais pour les sauver » (S. Luc IX, 56); il ne fait pas de distinction , il parle de toutes en général, elles seront donc sauvées sans exception. Ailleurs il dit qu’il n’est «envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (S. Matlh. XV, 24) ; la maison d’Israël c’est le peuple céleste, et les brebis perdues sont les âmes qui sont descendues sur la terre3. Cette croyance au salut nécessaire était tellement enracinée chez les Cathares, que la doctrine de la prédestination , telle que l’avait établie saint Augustin, leur paraissait être une erreur énorme , contraire h toutes les

1 Moncta, 381 ; Keiuerius, 1768.

2 Alanus, 24 ; Moneta, 44; Actes de l’Inquisit. de Carcassonne , 1247 ; Doat, XXII, fo 101 ; de Toulouse, 1273 ; ibid., XXV, f»60.

3 Ils citent aussi Actes XIII, 48; 2 Cor. V, 1 ; Épliés. I, 4, 10; 2° ép. à Timoth. II, 20; IV, 8. Alanus, 24; Moneta , 44 et suiv. ; Disputatio ,

idées qu’il faut se faire de la bonté et de la justice de Dieu ; si Dieu faisait une élection parmi les âmes qu’il a créées, pour en destiner les unes au salut, les autres à la réprobation éternelle, il ne serait plus le Dieu parfait, il serait plus injuste et plus faux que le Dieu mauvais; il doit nécessairement sauver toutes les âmes qu’il a créées, parce qu’elles tiennent à son essence infinie; il n’y aura de damnés que les esprits créés par le mauvais Dieu1. Un croyant de la secte dit un jour que s’il savait que Dieu ne sauve pas toutes les âmes, il déchirerait ce Dieu perfide s’il pouvait le tenir entre ses mains2.

Si les âmes célestes ne sont que passagèrement sous la domination du mauvais principe , si elles retourneront nécessairement et toutes k leur état primitif, si en un mot elles ne peuvent pas manquer leur salut, il est superflu que le Dieu bon prenne des mesures spéciales pour les retirer de la puissance du démon; tout ce qui paraît nécessaire, c’est qu’elles accomplissent leur pénitence pendant leur séjour ici-bas, et comme toutes doivent être sauvées, il n’en est aucune qui n’accomplisse point cette pénitence. Cepen-

* D’après Moneta , 549, copié par l'auteur de la Disputalio , 1757, on pourrait croire que c’est eux au contraire qui enseignaient ta prédestination ; il dit qu’il y a parmi eux quidam de prœdestinatione divinà male sentientes ; dicunt qudd quidam homines ex necessitate salvabuntur, quidam ex necessitate damnabtintur, non credentes qudd Dei intentione vita (Pterna communis sit huminibus, neque qudd otnnes salvarc proposuerit . C’est vrai , mais dans un sens tout opposé à celui de saint Augustin ; les hommes qui ex necessitate salvabuntur , sont les créatures du Dieu bon , et ceux qui ex necessitate damna buntur , sont celles du Dieu mauvais; tandis que, selon saint Augustin, Dieu choisit parmi ses propres créatures.

1 II dit : Qudd si teneret ilium Deum qui de mille hominibus ab eo factis unum salvaret et omnes alios damnaret , ipsum derumperet et dilaceraret unguibus et dentibus tanquam perfidum , et reputabat ipsum este falsum et perfidum , et spueret in faciem ejus. Actes de VJnquisit. de Carcassonne, 1247; Doat, XXII, f" 98.

dant le système cathare accorde une large place à l’œuvre de Jésus-Christ ; il aime h donner â Dieu le nom de Sauveur des âmes et â le distinguer comme tel du créateur des corps1; il prétend que le Christ a été envoyé du ciel sur la terre pour ramener les âmes à Dieu2; mais on verra que cette mission se réduit à enseigner aux hommes leur origine et leur destination , et â leur indiquer les moyens de faire plus promptement leur pénitence , ou , comme le dit un des livres apocryphes reçus dans la secte , à manifester le mauvais esprit du démon et la gloire de Dieu3. Ici se présentent maintenant plusieurs questions, auxquelles les Cathares donnent des solutions conformes , il est vrai , à leurs principes fondamentaux, mais essentiellement contraires aux doctrines du christianisme.

Après avoir conseuti pendant plusieurs milliers d’années h ce que les âmes déchues restassent sous le pouvoir du démon, et après avoir vu qu’au lieu de s’en affranchir elles s’y engageaient de jour en jour davantage, le Dieu bon résolut de mettre un terme au triomphe de son adversaire, et de prendre des mesures pour la délivrance de la portion de son peuple réduite â la servitude. C’est a cet effet qu’il envoya Jésus-Christ sur la terre. Tous les Cathares admettent que Jésus-Christ, qu’ils appellent comme les chrétiens le Fils de Dieu, est inférieur, subordonné au Père. C'est pour cela sans doute que plusieurs écrivains du moyen âge les ont accusés d’arianisme, quoique cette qualification ne pût conve-

1 ...Unum salvatorem et benignum »... alterum crcutorem rerum... Ébrardus. 136; Deu* bonus qui salvat animas, et alius... qui facit ista visibilia. Actes de VInquisit. de Carcassonne, 1305; Doat, XXXIV, f° 99.

- Moneta, 4.

3 Evangel. S. Joh., cher Benoist, I, 290.

nir que d’une manière très -vague k la doctrine cathare sur le Fils, et surtout k celle des dualistes absolus sur les rapports entre le Fils et le Père; ce système n’a un caractère arien qu’en tant qu’il enseigne en général la subordination des personnes divines ; pour le reste il y a des différences très-essentielles entre ce qu’on peut appeler la christologie des Cathares et celle de l’arianisme.

Les dualistes absolus posent en principe que Jésus-Christ n’est pas Dieu , mais qu’il est une créature , moindre que le Père1. Ils se fondent sur un passage du livre des Proverbes (VIII , 22), où , au lieu de lire avec la Vulgate : « l’Éternel a possédé la Sagesse dès le commencement , » ils lisent , conformément k d'anciens manuscrits grecs, que l’Éternel l’a créée2-, ils se fondent ensuite sur Jésus Sirach (I, 4), quand il dit que « la Sagesse a été créée avant toutes choses , » et sur les paroles que ce même auteur met dans la bouche de la Sagesse elle-même : «Il m’a créée dès le commencement, avant le monde» (XXIV, 14)3. Les explications données par Jésus-Christ sur ses rapports avec son Père, leur paraissent plus formelles encore; quoi de plus explicite que cette déclaration : « Le Père est plus grand que moi » (S. Jean XIV, 28), ou ces passages si nombreux, où Jésus-Christ distingue entre lui-même et celui qui l’a envoyé4? Si on leur oppose Jésus- Christ , disant en plusieurs occasions que lui et le Père ne sont qu’un, ils interprètent cette unité par l’unité de volonté et d’intention ; Jésus, disent-ils, prie que ses disciples soient un, comme lui et son Père sont un (S. Jean XVII, H); or, les hommes ne peuvent établir entre eux cette unité, que par la communauté d’une même foi et d’une même espérance , et par le lien spirituel de l’amour; quelque parfaite que de-

1 Moncta, 4. — 2 Ibid.t 235; comp. ci-dessus p. 5 , note 1. — 3 Ibid.,

4 P. ex. S. Marc IX, 37; S. Luc IX, 4 S; X, 16, S. Jean IV, 34; V,

30; VI, 44, etc. Moneta, 237.

vienne cette union , elle ne sera pourtant jamais une unité

d’essence : de même aussi l’union du Père et du Fils n’est

pas une unité d’essence ou de substance, elle est une simple union spirituelle1. Les apôtres, selon eux, n’ont pas eu d’autre idée sur le Christ -, saint Paul dit que « Dieu a envoyé son fils» (Gai. IV, 4) ; il y a évidemment une différence entre celui qui envoie et celui qui est envoyé; donc le Père et le Fils ne sont pas une seule et même substance; or, le Père . est Dieu , donc le Fils ne peut pas être Dieu 2. Il y a des auteurs qui ont pensé que l’interprétation que les Cathares donnent de ces passages, ne prouve pas qu’ils n’ont considéré Jésus-Christ que comme une créature; ils professaient, diton , une doctrine d’émanation , et c’est dans ce sens gnostique qu’il faut entendre leur explication du rapport entre le Père et le Fils3. Mais outre qu’il n’y a nulle part dans leur svstème une trace d’une doctrine émanatiste, leurs déclarations sur la nature de Jésus- Christ sont trop formelles, pour qu’on puisse se méprendre sur la véritable portée de leur opinion ; Jésus-Christ n’est évidemment à leurs yeux qu’une créature du Dieu bon. Le dogme de l’incarnation de Dieu lui-même leur paraît une erreur tout aussi contraire au bon sens et aux lois de la nature, qu’à leur propre système sur l’origine du corps de l’homme; ce corps est fait par le mauvais Dieu ; comment le Dieu bon aurait-il pu descendre dans un corps pareil? Comment, disait le peuple, Dieu aurait-il pu s’humilier au point de se loger in utero mulieris , et d’y prendre lui-même un corps de chair4? Non, Dieu ne s’est pas incarné; nous verrons bientôt que Jésus- Christ luimême, tout inférieur qu’il est au Père, ne s’est pas non

1 Moneta , 237.

2 Ibid., 238 et suiv.

3 Neander, Kirchengeschichte, V, 7G6.

4 Actes de l’Inquisit. de Toulouse , 1273; Doat, XXV, f° 60; de Carcassonne, 1303; ibid , XXXIV, f° 98; Liber sentent, inquisit. Tolos ., 249.

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