‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou AlbigeoisChapitre 36 sur 113 · II · texte numérisé non relu

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plus , au dire des Cathares absolus, réellement incarné. Suivant eux, Jésus-Christ est le plus élevé des anges, et c’est k ce titre seul que lui revient le nom de Fils de Dieu. Quant au Saint-Esprit, les dualistes absolus sont assez embarrassés; ils ont de la peine à lui trouver une place dans leur système; cependant comme ils tiennent à professer les doctrines chrétiennes des premiers temps de l’Église, ils ne peuvent s’empêcher de se servir aussi sinon du dogme, au moins de l’expression de Saint-Esprit. Pas plus que le Fils, le Saint-Esprit ne saurait être Dieu ; il doit être d’une substance différente de celle du Père , comme aussi de celle du Fils1, et cela leur parait prouvé par les passages où Jésus- Christ , en annonçant à ses disciples l’envoi du Consolateur, distingue cet Esprit de Dieu et de lui-même3. Us donnent de préférence h cet Esprit le nom d’Esprit principal, et se le représentent comme le chef de tous les esprits célestes, quoique inférieur k Jésus-Christ, qui est avec le Père dans des rapports infiniment plus intimes que tous les autres habitants du ciel; l’Esprit principal est d’une beauté ineffable, une des joies des anges consiste à le contempler®, et c’est à lui que pensent les Cathares en disant dans leurs prières ; Adorons le Père, le Fils et le Saint-Esprit. La dénomination spéciale de Saint-Esprit est réservée par eux k chacun de ces esprits, que Dieu a préposés k la garde des âmes du peuple céleste; ils sont appelés saints , parce qu’ils ont résisté k la séduction du Dieu mauvais, tandis que les âmes y ont succombé. Lorsqu’une âme achève sa pénitence et est initiée dans la secte, l’esprit-gardien qu’elle avait eu antérieurement dans la cité d’en-haut, se réunit de nouveau avec elle, et c’est alors que cet esprit, qui la console aussi longtemps

• Substantialiter diversus. Monda, 4. Reinerius, 1768.

* I*. ex. S. Jean, XIV, 16, 17 ; XVI, 13. Moneta, 269.

A II» y appliquent assez maladroitement le passage de la première épllre de saint Pierre, I, 12. Moneta, 4.

NATURE DE JÉSUS-CHRIST. BUT DE SA MISSION. 3o

qu’elle est encore obligée de rester sur la terre , prend le nom d'Esprit consolateur ou de Paraclèt1 .

On voit par là comment ils interprétaient, pour les adapter à leur système, certaines doctrines de l’Église, ou plutôt comment ils se servaient des expressions et des termes de la théologie chrétienne pour en revêtir des idées, tout à fait étrangères au christianisme. Tous leurs efforts avaient pour but de faire passer pour chrétien leur système dualiste; ils croyaient avoir rétabli le vrai sens de la révélation de Jésus- Christ, quoique dans le fait ils eussent abandonné, dans ses doctrines les plus essentielles, le terrain positif de la religion chrétienne. La même chose a lien quant à la réalité de la nature humaine de Jésus-Christ. Jésus-Christ a dû prendre la forme d’un homme, pour induire en erreur le mauvais Dieu , pour l’empêcher, en le trompant par l’apparence , d’opposer des obstacles b l’œuvre du salut. Il est clair, tout d’abord , que , conformément à leur doctrine sur la nature mauvaise du corps et de la matière en général , et sur l’emprisonnement violent des âmes célestes dans des corps faits par le Dieu mauvais, les Cathares n’ont pas pu admettre ce que l’Église appelait l’humanité réelle et véritable du Christ. Le Fils du Dieu bon n’a pas pu prendre volontairement un corps fait par ce même démon , des chaînes duquel il devait délivrer les âmes. Son corps a donc dû être différent de celui des hommes; les deux branches de la secte ne sont divisées, en ce point, que sur la nature même du corps particulier de Jésus-Christ. La doctrine enseignée b cet égard par les dualistes absolus, est eutièremenl conforme b leurs prémisses; si Jésus-Christ est un des esprits célestes, il est tout simple, suivant eux , d’admettre qu’il est venu sur la terre avec ce corps en quelque sorte éthéré dont il est revêtu dans le ciel, b l’égal de tous les habitants du domaine du Dieu bon3. Il a dit

’ Moneta, 4. — 5 Alanus, 69.

lui-même qu’il n’est « point de ce monde, » qu’il est « d’enhaut» (S. Jean VIII, 23), et saint Paul affirme positivement que si le premier homme est de la terre , le second homme , Jésus-Christ, est du ciel (irc ép. aux Cor. XV, 47); ces passages, ils ne les entendent pas seulement de la nature spirituelle du Sauveur, mais aussi de son corps, de toute sa personnalité1. C’est avec ce corps céleste que l’esprit Jésus est descendu dans Marie, de laquelle il est sorti de nouveau aussi pur qu’il était entré en elle, et sans qu’elle lui eût communiqué un principe matériel quelconque; ce n'est que pour celte raison qu’il a pu dire plus tard à celle qui paraissait être sa mère : « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi?» (S. Jean II, 4)2. La transfiguration sur le Thabor a consisté en ce que Jésus-Christ a fait voir h ses disciples «la substance céleste» de son corps, sur laquelle jusque-là ils avaient été dans l’ignorance; car ordinairement ce corps avait pour les yeux des hommes, l’apparence extérieure d’un corps comme un autre3. Il n’avait aucun besoin terrestre, et si Jésus mangeait et buvait, il ne le faisait que pour se conformer en apparence aux habitudes humaines, afin de ne pas révéler sa véritable nature à son adversaire. Les miracles que Jésus-Christ a opérés, ont tous été spirituels; il ne guérissait pas les maux du corps , parce qu’il considérait le corps comme un obstacle à la délivrance de l’âme, et qu’il ne voulait apporter des remèdes qu’aux maux de cette dernière ; les aveugles auxquels il rend la vue, sont les hommes aveuglés parle péché; le tombeau d’où il fait remonter Lazare, est le tombeau spirituel dont les ombres enveloppent l’àme qui pèche ; le pain qu’il multiplie pour le distribuer à la foule , est la parole de vie; l’orage qu’il dompte, est celui des passions qu’excite le mauvais Dieu4. Lorsqu’à la fin de sa carrière, les Juifs crurent

1 Monela, 247. — '& Ibid., 5. — 3 Alanus, 69.

4 Monela, 5, 96, 221 ; Disputatio, 1750; Luca* Tudensis, 158.

le faire souffrir et le tuer, son corps céleste n’éprouva aucune douleur; l’esprit s’en sépara momentanément, le troisième jour il y rentra, et Jésus ressuscita ; ses disciples, il est vrai, touchèrent son corps , mais ce n’est que par un effet extraordinaire de sa volonté que Dieu l’avait rendu palpable en apparence. Le même corps céleste remonta aussi au ciel; l’ascension avec un corps de chair et d’os, paraissait aux Cathares une chose matériellement impossible, une erreur grossière et absurde, tandis que par leur doctrine de l’humanité apparente du Christ, ils croyaient pouvoir échapper à tout ce qui leur semblait difficile et contradictoire1.

Parmi les Cathares de France il y avait, au commencement du treizième siècle, des docteurs qui poussaient si loin ce dokétisme sur Jésus-Christ, que, non contents de nier la réalité matérielle de son corps , ils prétendaient que le Jésus qui a vécu et qui est mort et ressuscité dans la Palestine terrestre, a été une créature du Dieu mauvais, appelée h l’existence pour tromper les hommes, et pour empêcher ainsi l’œuvre du salut qui devait s’accomplir par le Christ véritable2. Ceux qui soutenaient cette opinion, ne voulaient reconnaître d’autre Christ qu’un Christ idéal, qui n’aurait été dans ce monde que d’une manière spirituelle , dans la personne de son principal disciple saint Paul. L’histoire réelle de la vie et de la passion de ce Christ s’est passée , non pas sur la terre d’ici-bas, mais dans le monde invisible, dans la Jérusalem céleste. Cette opinion , qui se retrouve en partie chez un docteur cathare célèbre de l’Italie, présente une dif-

1 Ce dokétisme se trouve mentionné dans la profession de foi de Gerbert; Bouquet, X, 409; cher les Cathares d’Orléaus, 1022; G esta synodûs Aurel., 605 ; chez ceux de Soissons, 1H4; Guibertus Novigentinus, 519; par Eckbertus, 899; Joachim, Expositio in apocalipsim, f° 133»; Ermengaudus. 226; Alanus, 38; Moneta, 5, 247; Reinerius, 1768; Eugène IV au légat de Bosnie; Farlati, IV, 257.

2 Petr. Vall. Cern., 556. Il dit expressément que cela n'est enseigné que secundum quotdam .

ficullé de plus que celle du système général de la secte ; car on ne voit guère pour quelles raisons le Christ aurait dû souffrir et mourir dans un monde qui ne connaît pas le mal , et où par conséquent sa passion et sa mort auraient été aussi impossibles qu’inutiles.

La raison du dokétisme cathare relativement à l’humanité de Jésus-Christ, se fonde, comme il a été indiqué ci-dessus, sur le principe dualiste. Jésus-Christ , esprit céleste, destiné h descendre sur la terre pour apprendre aux âmes captives les moyens de s’affranchir des liens de la matière ou du mal, n’a pas pu lui-même entrer en contact avec cette matière ; comme elle souille tout ce qui la touche, ce qui doit rester pur doit éviter toute communication directe et volontaire avec elle, afin de se préserver de son influence funeste. Comment par conséquent le Christ aurait-il pu remplir sa mission, s’il avait eu un corps comme les hommes? C'est l'a, à la vérité, une conséquence nécessaire du dualisme cathare; mais les partisans de cette doctrine n’ont pas songé que de cette manière Jésus-Christ a dû rester entièrement étranger a ceux mêmes pour le salut desquels il était envoyé sur la terre; ils l’ont réduit, comme le dit fort bien un de leurs adversaires, â un vain produit de l’imagination, â un fantôme1. Ce Christ imaginaire n’aurait pu servir ni de type de l’homme saint et parfait, ayant rétabli l’harmonie originelle, la domination de l'esprit sur la matière; ni de consolateur et de libérateur dans des souffrances qu’il n’aurait pas éprouvées lui-même. Quel sens auraient surtout la passion et la mort de ce Christ fantôme? On l’ignore entièrement; rien ne fait pressentir si les Cathares assignaient dans leur système une place importante à la mort de Jésus- Christ, s’ils lui attribuaient une certaine action dans l'œuvre de la délivrance des âmes. Cette mort n’a pu être qu’un

1 Dicunt Christum phantasma fuisse, non hominem. Dispu tatio, 1705.

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