‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou AlbigeoisChapitre 37 sur 113 · NATURE DE JEAN-BAPTISTE ET DE LA VIERGE MARIE · texte numérisé non relu

NATURE DE JEAN-BAPTISTE ET DE LA VIERGE MARIE

effet du mauvais Dieu qui, trompé par l'apparence, a dû prendre le corps céleste de Jésus-Christ pour un corps réel, et le faire tuer ensuite, afin de se débarrasser de celui dont il avait fini par connaître ou soupçonner la mission ; il est vrai qu’en ce point aussi le démon se serait trompé ; car les corps célestes sont aussi impérissables que les esprits, et les Cathares soutiennent que la mort du Christ n’a été qu’apparente. Il n’y a en outre nulle trace qu’ils aient donné h cette mort une signification symbolique, comme le faisaient les anciens Manichéens , qui voyaient dans la passion une image des souffrances de l’àme attachée U la matière, et dans la résurrection une image de sa délivrance. En général nous ne comprenons guère que dans le système dualiste absolu , le but de toute la mission du Fils de Dieu ait pu être un autre que celui Renseigner. Les âmes célestes ne sont que momentanément captives sur la terre, elles seront toutes nécessairement sauvées un jour; il n’est donc pas besoin de grâce pour elles, dans le sens chrétien du mot. Toute l’œuvre de Jésus-Christ a dû se borner h leur rappeler leur nature et leur origine, b leur enseigner qu’elles ont été dans l’erreur relativement au Dieu auquel elles avaient cru jusque-la, b leur montrer les moyens de pénitence pour revenir plus promptement au Dieu bon , et enfin b former une association , une Église , de tous ceux qui acceptent sa révélation et qui se soumettent b ses lois.

H ATI) K K DK JEAN “BArTISTE ET 118 LA VIERGE.

Avant de passer outre, il faut dire comment, conformément b leur système, les Cathares absolus se représentent la nature du précurseur et celle de la mère de Jésus-Christ.

L’opinion la plus ancienne et la plus répandue sur Jean- Baptiste est qu’il a été un des démons du mauvais Dieu . en-

voyé pour entraver l’œuvre du Christ, en opposant à son baptême spirituel le baptême matériel par l’eau1. S’il avait été bon , il aurait suivi Jésus-Christ et n’aurait pas douté de , lui en disant : «Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?» (S. Matth. XI, 2), et Jésus-Christ n'aurait pas déclaré que « le moindre dans le royaume des cieux est plus grand que Jean» (ib. V, 11)2.

Quant h la Vierge, elle était généralement considérée comme un ange, comme un des esprits célestes3. Pour pouvoir donner passage h un être pur, sans le souiller, il a fallu qu’elle lût elle-même étrangère h la matière, et d’une nature semblable a la nature de celui à qui elle devait en apparence donner le jour. Il en résulte qu’elle n’a pas pu être née de parents humains, car en ce cas sou corps eût participé de la nature mauvaise inhérente a la matière; aussi disent-ils qu’on ne trouve dans aucun livre canonique de la Bible ni le nom de son père, ni celui de sa mère4. Elle a un corps céleste, comme Jésus- Christ lui-même, sans sexe, paraissant seulement être le corps d’une femme, et n’ayant en réalité aucun des besoins de la nature humaine5. Quelques-uns disaient que ce n’est que par son entrée en cet ange Marie, que Jésus, ange suprême, intelligence absolument pure et incorporelle, a eu son corps céleste 6 ; cependant la croyance générale , qui se retrouve aussi chez beaucoup de dualistes

1 Bonacursus, 208 ; Ermengaudus, 226 ; Moneta, 225, 227 ; Reinerius, 1773; Pctr. Vall. Cern., 226. Johannes liaptista fuit unus de majoribus diabolis qui unquam fuissent. Actes de VInquisit. de Carcassonne, 1247; Doat, XXII, 101. Quelques-uns disaient qu’il était le mauvais prophète Elie. Evangel. Johannis, chez Benoist, I, 291.

2 Ebrardus, 154; Moneta, 229 et suiv.; Disputatio, 1724.

3 Alanus, 69; Moneta, 5, 223; Reinerius, 1768, 1774; Disputatio , 1722.

* Alanus, 70; Benoist, I, preuves, 270.

5 Moneta, 5, 232 ; Actes de VInquisit. de Florence , 1244 ; chez Lami, II,

6 Alanus, 69.

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mitigés, était que Jésus, ayant apporté lui-même son corps du ciel , n’a fait que passer par Marie, afin d’avoir l’air aux yeux des hommes et du démon d’étre né d’une femme1 -, et ce qui au premier abord parait assez bizarre, on s’imaginait qu’il était entré en elle par l’oreille et ressorti d'elle par le même chemin2. Cette doctrine étrange n’est pas de l’invention des Cathares; longtemps avant l’origine de la secte elle se trouve dans d’anciennes liturgies de l'Église et chez des Pères orthodoxes tant de l’Orient que del’Occident. Chez ces auteurs elle n’a été peut-être qu’une figure pour exprimer que Jésus- Christ étant le Verbe, la Parole, il a dû entrer dans la Vierge par la voie spirituelle de l’ouïe ; pour les Cathares , au contraire, elle a dû être plus qu’une simple métaphore, elle a été un élément même de leur christologie mythologique; l’ayant rencontrée dans l’Église, ils s’en sont emparés avec empressement, pour marquer comment l’esprit Jésus est passé par l’esprit Marie de la manière la plus spirituelle et la plus subtile, sans aucun contact matériel3. Les Cathares étaient donc conséquents à leurs principes, en disant que Marie n’a

1 Monda, 227», 232.

2 Monda, 232 ; Etang. Johannis, chez Benoist, I, 290 : Cum cogitaret Pater meus mittere me inmundum, misit angelum suum ante me, nomine Maria , ut acciperet me. Ego autem descendais intravi per auditum , et exivi per auditum.

3 Parmi les Grecs, cette doctrine se trouve chez Grégoire Thaumaturge (mort en 270 , Sermo III in annunciat. B. Virginie : etcroSov Si àxorjç Cnriay vEcroct ; in opp., 28; chez Proclus (patriarche de Constantinople, mort en 446), Oratio III de incarnatione Domini : ...‘0 oè Xoyo; SI àxovjç £t<767n$3a; dans la Biblioth. Patrum, ed. Gallandi, IX, 625. Voy. d’autres passages grecs dans le Thésaurus de Suicerus, II, 505 ; voy. aussi Thilo, Codex apocr. Novi Testant., I, 839. En Occident la doctrine se rencontre 1° dans un sermon attribué à saint Augustin, où il est dit : Deus per Angelum loquebatur , et Virgo auribus imprœgnabatur ; in opp. , V, appendice, p. 155, serm. 121 ; et 2® dans l’ancienne liturgie de Lyon : Descendit de cœlis missus ab arce Patrie, introivit per aurem Virginie in regionem nostram indutus stolà purpureà,et exivit per auream portant lux et decus universee fabricœ mundi ; Agobardus, De correctione antiphonarii ; in

pas été la mère de Jésus-Christ ; qu’il n’a pas eu de parents humains; que Marie n’avait que l’apparence d’être une femme et d’être sa mère1. Il faut observer toutefois que quelques dualistes absolus de Bulgarie et d’Italie n’appliquaient pas à Marie le même dokétisme qu’à Jésus-Christ; ils croyaient qu’elle avait été en effet une femme ; mais un petit nombre seulement la disait née d’un père et d’une mère, tandis que d’autres prétendaient qu’elle était née « de solà muliere sine virili setnine,» et soutenaient ainsi une doctrine semblable à celle de la conception immaculée , défendue par beaucoup de docteurs de l’Église3. Ces Cathares qui faisaient de Marie une femme véritable, enseignaient également que Jésus n’avait fait que passer par elle avec son corps céleste ; cependant comme il faut admettre ici qu’il fut d’une manière quelconque en contact avec un corps terrestre, cette opinion est moins en rapport avec l’esprit général du système; aussi les partisans n’en étaient-ils que peu nombreux. D’un autre côté il y avait en France des Cathares professant, au sujet de la mère du Christ, une doctrine tout à fait opposée , beaucoup plus allégorique et plus mythique encore que celle qui envisageait Marie comme un ange; Marie, disaient-ils, n’est ni un ange ni une femme, elle n’est qu’une métaphore; la Vierge est l’Église cathare , qui engendre comme fils de Dieu tous ceux qu’elle reçoit en son sein3.

Une opinion enfin qui paraît avoir été assez répandue dans

opp., 394. Un savant historien ecclésiastique de l'Allemagne, Néander, de Berlin, rroit que ce dernier passage (il ne parait pas avoir eonnu relui do sermon attribué à saint Augustin), est un reste de gnosticisme et une preuve de l’introduction précoce d'éléments gnostiquos en Occident. Mais rien n’oblige d'admettre cela, dés que l'on compare ces passages avec ceux des auteurs grecs allégués ci-dessus. C'est tout simplement une ligure; la Vierge ayant conçu après avoir entendu les paroles de l'ange, on s’imaginait que le Verbe était entré en elle par l'ouïe.

1 Dùputatio, 17*4; ils citaient S. Jean II, 4; 8. Mattb. XII, 48.

2 Monda, 443, 448.

3 Un Albigeois brûlé à Toulouse, en 1310, avait enseigné Martnm non

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la secte, c’est que saint Jean l’évangéliste a été un ange, descendu avec Jésus-Christ sur la terre pour rendre spécialement témoignage de lui , et n'ayant également eu qu’une existence humaine apparente. Les dualistes absolus élevaient cet apôtre h ce rang céleste , parce qu’il est appelé le disciple que le Seigneur aimait (p. ex. S. Jean XXI, 20), et parce que de bonne heure le bruit s’était répandu qu’il ne mourrait point (ib. XXI, 23)’. De même que beaucoup d’autres sectes qui prétendaient aspirer h un plus haut degré de spiritualité dans la religion, ils croyaient que l’Évangile de saint Jean , qui leur paraissait plus spéculatif et plus mystique que les autres livres delà Bible, contenait le témoignage le plus pur de Jésus-Christ et de Dieu ; c’est pour cela aussi qu’ils croyaient devoir l’attribuer h un esprit céleste, et qu’ils s’en servaient de préférence dans leur culte.

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