‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou AlbigeoisChapitre 54 sur 113 · L’infidélité k la vérité, non-seulement en commettant · texte numérisé non relu

L’infidélité k la vérité, non-seulement en commettant

1 Rubigo anima*. Actes de VJnquisit. de Toulouse, 1273; Doat, XXV, fo 46.

2 Mundi sunt non quœrentes, non domum , nec agros, nec aliquod peculium possidentes , si eut Christ us non possedit , nec discipulis suis possidenda concessit... De se dicunt : nos pauperes Christi ... Evervini Epistola, 434.

3 Stephanus de Bellavillà, 91.

4 Actes de l’Inquisit. de Toulouse , 1273; Doat, XXV, f° 46.

LE PÉCHÉ

un mensonge ordinaire , mais surtout en trahissaul ou en quittant la secte, seule dépositaire de la vérité religieuse absolue*. De là d’un côté le précepte de dire en toute occasion la vérité avec la plus entière franchise , et de l’autre la condamnation du serment comme péché mortel; car, outre que le Nouveau Testament défend de la manière la plus solennelle de jurer par quoi que ce soit (S. Mattli. V, 34—37; S. Jacques V, 12), on ne rougit pas, en consentant à jurer, de paraître capable de mensonge jusqu’à ce qu’on ait confirmé la vérité par un serment2. Un fait digne d’attention, c’est que les Bogomiles ne professaient pas ce rigoureux respect pour la vérité; chez eux il était permis, pour échapper aux persécutions, de se servir de la ruse et du mensonge; ils prétendaient que les persécutions étant suscitées par les démons , il n’y avait pas de crime à les tromper par des allégations fausses; ils citaient même, pour se justifier, une parole apocryphe qu’ils attribuaient à Jésus-Christ : « Sauvezvous par ruse3.» Les vrais Cathares, au contraire, avaient le mcnsouge aussi bien que le serment en telle horreur, qu’ils mouraient plutôt que de trahir ou de cacher ce qu’ils croyaient être la vérité, et que l’un d’eux dit devant le tribunal de l’inquisition , que si en jurant que sa foi est bonne, il pouvait engager tous les hommes de la terre à l’embrasser, il ne jurerait pourtant pas4.

4. La guerre, l’exercice du droit du glaive par la puissance civile, même la défense légitime, tout cela, les Cathares le comprenaient dans la catégorie de l’homicide; ils ne permettaient de se défendre par les armes , qu’aux membres qui

* Forma qualiter hœretici hmretieant hœrcticos tuos, à la «aile de la Summa de Reinerius, dans Marlène et Durand, Thet. novus anecd., V, 1777.

2 Ebrardus, 155; Ermengaudas, 211; Monola, 465; Reinerius, 1762 Ditpulalio, 1737.

3 Tpôrrto otéOr/rs , TouTeVci , (xtrà |xr,x«v^ç xa’i ànârr^. Eatbymius, iVarralio de Borjomilis, 30.

* Actes de l’Inquisit. de Florence, 1244; cheï Lami, 556.

frétaient pas encore reçus au nombre des parfaits imitateurs du Christ. De nombreux passages leur servaient h prouver que l’effusion du sang, pour quelque motif que ce soit, est contraire à la volonté de Dieu1. Le guerrier qui tue son ennemi dans la bataille, le juge qui envoie un malfaiteur au supplice, et surtout le prêtre qui livre un hérétique au bras séculier, sont, h leurs yeux, tout aussi coupables que les meurtriers et les assassins2.

5. L’action de tuer un animal, autre qu’un reptile3. La raison de ce principe est fondée dans la métempsycose enseignée par les dualistes absolus; les dualistes mitigés n’avaient pas les mêmes raisons de considérer comme un péché mortel la mort donnée il un animal ; aussi ne savons-nous pas si c’était une opinion commune aux deux brauches de la secte. Il était permis de tuer des reptiles, parce qu’a cause de leur forme hideuse et des dommages qu’ils causent, on les envisageait comme logeant des esprits créés par le démon , et comme ne pouvant pas servir de corps transitoires aux âmes condamnées à la pénitence.

6. L’usage de la viande, et en général de tous les aliments provenant d’animaux, comme du lait, du fromage, des œufs, etc. Ce principe découle naturellement de la doctrine cathare sur l’origine de la matière créée ou formée par le démon; toute chair est une œuvre du Dieu mauvais, et se perpétue parle mélange des sexes; un homme, parvenu à

1 P. ex. S. Malth. XXVI, 52; Gai. V, 20, 21; 1r*ép. de S. Jean ni, 15; aussi S. Malth., V, 21, 22, 38 et suiv; X, 23, elc.

2 Ebrardus, 156 ; Ermengaudus, 241 ; Moneta, 508 et suiv.; Reinerius, 1762 ; Disputatio , 1740 et suiv. B eue potest cognosci quàd clerici non tenait viam apostolorum, quia apostoli non occidebant, nec morti hominem exponebant, sicut ipsi faciunt. Actes de VInquisit. de Toulouse, 1273 ; Doat, XXV, fo 46.

3 Les Cathares de Goslar, GestaEpiscoporumLeodiensium,90$; Ermengaudus, 236 ; Stephanus de Bellavillà, 91 ; addition à Reinerius, chez Gretser, 33 ; Ejraericus, 274; Actes de VInquisit, , souvent.

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dégager son âme de l’influence du mal, se souillerait donc de nouveau, en se nourrissant d’un produit aussi impur. A. cela se joignait, pour les dualistes absolus , la considération qu’en mangeant du corps d’un animal, on risquerait de se nourrir peut-être de la dépouille d’une âme céleste dont la pénitence aurait été violemment interrompue; cette idée devait avoir pour un Cathare quelque chose de singulièrement repoussant.

On invoquait, du reste, l'exemple et les préceptes de Jésus-Christ et de ses apôtres, en insistant surtout sur les paroles de saint Paul aux Romains, détachées de leur contexte : «Il vaut mieux ne manger point de chair» (XIV, 21); si pour les convaincre d’erreur, on leur citait le Sauveur mangeant avec ses disciples l'agneau de Pâques, ils se tiraient d’embarras par une interprétation allégorique; l’agneau n’était pour eux qu’une figure, pour exprimer la vérité qui doit être la nourriture des âmes1. Fidèles à cette doctrine, les parfaits de la secte se refusaient rigoureusement les viandes; ils préféraient souffrir les horreurs de la faim, ils préféraient mourir plutôt que de toucher à un mets animal. Un homme se donnant la mort par du poison , n’était pas plus coupable à leurs yeux que le Cathare qui , pour se préserver de la mort, consentirait 'a manger de la viande2. Ils se nourrissaient de produits végétaux, de légumes, de fruits,

1 Prof, de foi deGerbert,ehez Bouquet, X, 409; Cathares deMonteforle, Landulphus, 89 ; Cathares de Châlons, Gesta Episcopp. Leodietis., 899 ; Cathares deGosIar, Chronicon Hermanni Contracté 333; Cathares d’Agen, Radulphus Ardeus, 9; Cathares de Soissons , Guiberlus Novigent., 519; Fasti Corbeienses, 77 ; Evcrvini Epistola , 455; S. Bernardus, Sermo 66, 1, 1499; Eckbertus, 899,906; Radulph. Coggeshale, 92; Bonacursus, 209; Joachim, In Apocahjpsim, f° 132b; Ebrardus, 167 ; Alanus, 169; Monela, 138 et suiv.; Reinerius, 1762 ; Disputatio , 1746; Eugène IV au légat de Bosnie, chez Farlati, IV, 257; — les Bogomiles: Euthymius, Victoria de Massalianis, 116 ; Germanus, Oratio de exaltatione crucis, 114.

2 Guido de Perpiniaco, f° 75b.

de pain, d’huile d’olives1 ; le vin ne leur était non plus interdit2. C'est là une inconséquence manifeste-, car la nature végétale n'est pas d’origine moins mauvaise que la nature animale, surtout pour ceux qui s’imaginaient que la terre fait germer les plantes «motu meretriciœ conceptionis » avec le concours du démon, et qui auraient dû s'abstenir par conséquent des végétaux, par la même raison qui leur faisait éviter la nourriture animale, c’est-à-dire comme étant produits en quelque sorte «ex coitu.» Une inconséquence beaucoup plus grande encore, c’est qu’ils permettaient démanger du poisson ; non-seulement ils citaient l’exemple de Jésus- Christ qui n’a distribué à la foule que du pain et des poissons (S. Matth. XV, 32 — 37), et qui a fait semblant d’en manger lui-même avec ses disciples (S. Luc XXIV, -42 , 43; S. Jean XXI, 13), mais ils se justifiaient aussi par la zoologie imparfaite du moyen âge, suivant laquelle les poissons ne naissaient pas d’un coït impur3.

On pourrait dire que les Cathares rigoureusement conséquents à leurs principes , auraient dû se refuser toute espèce de nourriture , afin de débarrasser au plus vile leur âme des entraves du corps; rien ne parait plus logique que de briser par le suicide les murs de la prison ignoble où l'âme est retenue captive par l’ennemi de son bonheur céleste ; et on peut se demander pourquoi l’on continuait à vivre, une fois qu’on était arrivé au degré de la perfection? Cependant, sauf des cas spéciaux qui seront mentionnés plus bas, il n’est dit nulle part qu'ils aient élevé le suicide au rang d'un devoir; ce n’est là qu'une inconséquence apparente de leur système; car ils admettaient non-seulement que les âmes sont laissées dans les corps pour achever leur pénitence, mais aussi que

* Olera comcdunt. F cuti Corbeientes, 77. Acte i de l' Inquitit., souvent.

2 Liber tentent, inquitit. Tolot., 50, 42, 48, etc.

3 Eckbertus , 907; Uonela , 141 ; Liber sentent, inquitit. Tolot., 30, 48, etc.

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par le fait de la réception dans la secte on rentre jusqu’à un certain point dans le domaine du Dieu bon , et qu’alors l’influence funeste que la matière avait exercée jusque-là est détruite, ou au moins considérablement affaiblie.

7. Le dernier et le plus grave des péchés mortels, si les Cathares admettaient des degrés dans le péché, est le mariage, ou en général le commerce charnel d’un sexe avec un autre; car ils ne faisaient pas de différence entre la culpabi lité de l'adultère ou du concubinage et celle du mariage saint et légitime1. Ils prononçaient cette condamnation contraire aux lois de la nature , non-seulement parce que le mariage, suivant eux, est une satisfaction impure des convoitises charnelles , des grossiers appétits de la matière , mais surtout parce qu’il est le moyen inventé par le démou pour propager l’espèce humaine et pour perpétuer ainsi son propre empire. Il faut observer toutefois que les dualistes absolus ont du professer à cet égard une opinion particulière; les âmes célestes, enfermées dans les corps, ne reviendront, disaient-ils, à leur origine qu’après l’accomplissement de leur pénitence terrestre, et jusqu'au moment où elles l'auront achevée , elles passent de corps en corps ; à la mort d'un corps, elles ne le quittent que pour en passer dans un

1 Prof, tic foi de Gcrlierl, chez Bouquet, X, 409; Leu lard us, Glaber Radulphus, 25 ; Cathares d’Orléans , fragment , chez Bouquet , X , 212; Cathares d’Arras, Mansi, XIX, 424; Cathares de Monteforte, Landulphus, 139; Cathares de Chiions, Gcsta Episcop. Leodiens., 899; Cathares d’Ageu, Radulphus Ardens, 9; Cathares de Soissons, Guibcrtus Xovigent., 519 ; Evervini Epistola, 457 ; S. Bernardi Sermo, 65 et 66 ; I, 1494, 1497; Eckbcrlus, 899 et suiv.; Joachim, In Apocalypsim, P> I52k; Ebrardus, 142; Ertnengaudus, 225; Moneta, 515 et suiv.; Reiucrius, 1761 ; Disputait», 1711; Sfeph. de Bcllavillà, 91 ; Liber sentent, inr/uisit. Tolos , 84, 159, 178, 191, etc. — Les Bogomiles : Euthymius, Victoria de .Hitssaliattit, 116; Germanus, Oratio de cxaltatione crucis , 114. Selon Kckberl, 905, ils permettaient aux époux de demeurer ensemble , mais non aliter nisi abstineant ab opéré conjugaU. — Encore en 1445; Eugène IV au légal de Bosnie ; Farlati, IV, 257.

autre; il nous semble qu’il suit de là que le mariage devait être considéré comme nécessaire pour fournir des corps aux âmes aussi longtemps que dure leur pénitence ; il ne devait devenir un péché que pour ceux qui avaient achevé leur expiation, c’est-à-dire pour les Cathares parfaits; une fois que tout le genre humain serait reçu dans la secte, ce serait la fin de son existence terrestre, car il n’y aurait plus de motif pour donner la naissance à de nouveaux corps. Le système des dualistes mitigés, au contraire, a des raisons pour réprouver le mariage d’une manière absolue; car, si avec chaque nouveau corps il naît une nouvelle âme, n’est -ce pas un péché bien grave que de multiplier ces dernières et de devenir pour elles la cause de leur soumission au démon , de leurs douleurs et de leur chutes en ce monde et peut-être de leur damnation éternelle? Le mariage est la continuation du péché d’Adam; lui seul est le vrai péché héréditaire1, et il est à condamner chez tous les hommes, qu’ils soient parfaits ou non; car ne pas augmenter le nombre des âmes, c’est ne pas augmenter le nombre des victimes du démon , et mettre plus promptement un terme à son règne. Les deux partis d’ailleurs croyaient leur doctrine sur le mariage parfaitement conforme au Nouveau Testament; quoi de plus explicite, disaient-ils, que ces paroles de Jésus-Christ : «Les enfants de ce siècle épousent des femmes, et les femmes des maris, mais ceux qui seront jugés dignes d’avoir part au siècle à venir et à la résurrection des morts, ne se marieront point» (S. Luc XX, 34, 35), ou cette recommandation de saint Paul : « Il est bon à l’homme de ne toucher point de femme » (lre cpltre aux Cor., VII, 1)? «Les enfants de la chair, dit encore le même apôtre, ne sont point les enfants de Dieu» (Rom. IX, 8); donc ce qui donne naissance à ces enfants de la chair, n’est pas non plus de Dieu ; les vrais héritiers du

i Eckbcrtus, 904 ; Monela, 1H.

■(ÉMISSION DES PÉCHÉS ET INITIATION AU MONDE Sl’PÉR. 89

royaume céleste ne sont que ceux dont Jésus-Christ parle en termes obscurs chez S. Matth. XIX, 12*. Quant aux passages qui consacrent le mariage entre un homme et une femme, ils les faisaient rentrer dans leur système par le moyen de leur interprétation allégorique1 2; ils les entendaient dans un sens spirituel , et prétendaient qu’eux seuls connaissaient et respectaient la véritable sainteté du mariage; ce mariage, suivant eux, était la nouvelle réunion de l’àmc avec son esprit céleste, lors de l'initiation dans la secte; ou, suivant le dualisme mitigé, l’union de l’àme avec le Saint- Esprit3.

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