LE CONSOLAMENTUM
lion devait être célébrée: de nombreux flambeaux allumés étaient disposés le long des murs, pour symboliser sans doute qu'on allait donner à un frère le baptême de feu1 ; au milieu se trouvait une table, couverte d'un drap blanc, sur lequel était posé le volume du Nouveau Testament2. Avant de commencer la cérémonie, les ministres, de même que tous les assistants, se lavaient les mains, pour qu’aucune souillure ne troublât la pureté du lieu3. L’assemblée se rangeait ensuite en cercle, suivant le rang que chacun occupait dans la secte, et en gardant le silence le plus respectueux4; le récipiendaire se plaçait au milieu , à quelque distance de la table servant d’autel5. Le ministre, tenant en main le Nouveau Testament6, ouvrait la solennité en instruisant le néophite des doctrines des Cathares, en lui retraçant l’austérité de la vie qu’il aurait à mener après sa réception, et en l’exhortant surtout à ne plus fonder aucun espoir sur l’Église de Rome, mais à persévérer jusqu’à la mort dans sa foi nouvelle, qui seule pourrait lui procurer le salut et le ramener à Dieu7. Après cette allocution , le ministre adressait au récipiendaire la question : «Frère, veux-tu te rendre à notre loi?» Et il devait répondre par oui8. S’il était marié on demandait à sa femme de le délier du serment conjugal , afin de le rendre à Dieu et à l’Évangile; en recevant une femme, on adressait cette question à son mari9. Alors le récipiendaire s’agenouil-
1 Locantur luminaria copiose in parielibus cunctis. Eckbertus, l. c.; ... candelit undique accensis . Steph. de Bellavillà, l. c.
2 ...Impositis in quodam banco manutergiis albis, et desuper librttm quem vocabant texlum ... Vaissette, III, preuves, no 224, p. 387.
3 Ermengaudus, 236.
* Ils se placent per ordinem incircuitucumreverentiàmagnà. Eckbertus,
5 Ibidem. Vaissette, l. c.
6 Ermengaudus, 236. — 7 Ibidem. Moneta, 278.
8 Forma qualiter hœretici hœreticant hœreticos suos ; chez Marténe et Durand, Thés, novus anecdote V, 1776.
9 Arch. de VInquis. de Carcassonne , 1243 ; Doat, XXIII, fo 79.
luil, et mettant les mains contre terre, il (lisait : « Bénissez moi.» Le ministre répondait : «Que Dieu te bénisse.» Cela se répétait une seconde et une troisième fois, et à chaque fois le récipiendaire s’avançait de quelques pas , en gardant toujours sa position baissée contre terre. Après avoir demandé la troisième fois à être béni, il ajoutait: «Seigneur, prie Dieu pour moi, pécheur, qu’il me conduise à une bonne fin,» elle ministre répondait a son tour : «Que Dieu te bénisse, qu’il fasse de toi un bon chrétien et te conduise à une bonne fin1.» A cela succédait l'obligation solenuelle du nouveau frère; «je promets, disait-il, en étant toujours agenouillé , de me rendre à Dieu et à son Évangile ; de ne jamais mentir ni jurer ; de ne plus toucher à une femme ; de ne tuer aucun animal et de ne manger ni viande , ni œuf, ni laitage-, de ne me nourrir que de nourriture végétale et de poissons2 ; de ne rien (aire sans prière; de ne pas voyager, ni de passer la nuit h un endroit, ni même de manger sans compagnon, et si je tombe entre les mains de mes ennemis et que je sois séparé de mon frère, de m’abstenir au moins pendant trois jours de toute nourriture; de ne jamais dormir sans être vêtu3; enfin de ne pas trahir ma foi , quel que soit le genre de mort dont on me menace4. » Il ajoutait de nouveau un triple : «Bénissez-moi5,» et toute l’assemblée se mettait à genoux
1 Forma qualiter hirretici hcereticant, etc.; I. e. Les paroles étaient en langue vulgaire : Senhor, prega Iteuper aqucit pecaire, que Dcut m'aport a bona fi ; réponse : Deus vos benedicat , eus ( Deus ?) fassa bon chrestia, eus port a bona fi. Arch. de VInquis. de Carcassonne, 1843 ; Doat , XXII,
2 Ain de aquà et ligno ; et pro aquà intelligunt pisces, et pro ligna oleum. Forma, etc., I. e. A'iri de oleo et piscibus. Vaisselle, III, preuves, n» 224, p. 387.
3 Sine camisià et braeis. Forma, etc., 1. c.
* Ibidem . Vaisselle, l. c. Actes de VInquis., souvent; surtout Inquis. de Carcassonne, 1244; Doat, XXIII, f» 272.
2 Vaissette, I. e.
LE COUSOLA MENTUM .
comme lui1. Le ministre s’avançait alors et lui ayant donné h baiser la Bible3, il la lui posait sur la tête, et les autres frères parfaits s’approchaient et lui imposaient la main droite, les uns sur la tête, les autres sur les épaules3; toute l’assemblée prononçait les mots : « Adorons le Père , le Fils et le Saint-Esprit,» après quoi le ministre implorait Dieu de faire descendre sur le néophite l’Esprit saint et consolateur1. L’assistance entière récitait ensuite l’Oraison dominicale6, et le service se terminait par la lecture, faite par le ministre, desdix-sept premiers versets de l’Évangile selon S. Jean6. Au frère consolé on remettait en souvenir de son initiation un fil de lin ou de laine, dont il devait se ceindre le corps, et qu’on appelait symboliquement son vêtement1. Avant de se séparer, les ministres donnaient encore au nouveau parfait le baiser de paix, en l’embrassant deux fois sur la bouche8; le parfait rendait ce baiser h celui qui se tenait le plus près de lui , et tous les assistants le recevaient ainsi à la ronde; si le nouveau membre était une femme, le ministre lui donnait la paix en lui touchant l’épaule avec la Bible et le coude avec son coude ; elle transmettait ce baiser symbo-
• Forma, elc., /. c.
3 ...El denique osculatiu fui I librum dictorum hareticorum ; et hit comptent, impotuerunl librum... Vaisselle, l. e.
3 Eckberlus. 911 ; Ermengaudus, 250; Forma, etc., I. e.; Mooela, 278; Actei de l’Inquitil., souvent. — Les Bogomiles : Euthymias, A’arr. de Bogom., 25.
* Arch. de Vlnquitit. de Carcastonne, 1244; I)oat, XXIII, f» 58*.
4 Selon Ermengaudus, 256, ils la disaient sept fois; d'ordinaire on ne la disait qu’une fois. — Les Bogomiles : Eulhymius, Narr. de Bogom., 26.
6 Ermengaudus, 256 ; Sleph. de Bellavillà, 9t ; Forma, etc., I. c.
7 ...Quoddam filum nbti/e lineum vel laneum pro habilu, quem portai tupra camitiam ; et tic ille postmodum dicitur hœreticut indutut. Forma, etc., I. e.; Liber lent, inquitit. Tolot., 249; les femmes portaient cordulam cinctam ad carnem nudam subtut mamillat. Arch. de l’ Inquitit. de Toulouse, 1273; Doat, XXV, f« 60».
8 ...Bit »n ore ex Irantverto. Forma, etc., I. e.; Arch de V Inquitit. de Carcattonne, 1243; Doat, XXII, f» H2\ etc.
lique de la même manière à son voisin s’il était homme1. Tous les hommes finalement se donnaient l’accolade fraternelle entre eux; les femmes se la donnaient entre elles, et l’assemblée se séparait après avoir félicité le frère nouvellement reçu3. Celui-ci, sortant h peine d’un jeûne absolu de trois jours, devait se retirer pendant quarante jours dans la solitude et ne se nourrir que de pain et d'eau , pour méditer sur la grâce qu’il venait d’obtenir, et sur les graves obligations qu’elle lui imposait pour le reste de sa vie3.
Quant â la cérémonie du Consolamentum donné aux malades , elle différait en quelques points de la réception ordinaire d’un candidat â la perfection. Lorsqu'un malade désirait l’imposition des mains, deux parfaits se rendaient en sa chambre, suivis seulement d’un petit nombre de croyants. Ils s’assuraient d’abord si le malade était encore maître de ses sens, s'il avait une pleine conscience de ce qu'il faisait, et surtout s’il avait encore l’usage de la parole, pour pouvoir dire les prières et prononcer sa promesse; ce n’est que dans des cas rares que l’on faisait exception à cette règle; on ne s’en écartait en général que lorsqu’il s’agissait de «donner une bonne lin » à des guerriers blessés à mort dans un combat contre les catholiques4. Dans les cas ordinaires, la solennité s’ouvrait par la bénédiction donnée aux assistants, agenouillés devant les Bonshommes. Puis le ministre demandait au malade s’il voulait se rendre â Dieu et â l’Évangile.
1 ...A libro elcubitu, ou cum libro et cum brachio. Arch. de l’Inquitit. de Carcauonne, 1244; Doat, XXIII, f» 58K, 128“, etc.
* Ibidem.
3 Ibid., Doat, XXIV, f° 289*. Suivant Ëuthymius, Narr.de Bogom., 26, cette première initiation était suivie cher les Bogomiles d’une seconde plus parfaite, quoique consistant absolument dans les mêmes rites; il est possible que cela ait eu lieu ; cependant il est aussi possible qu'Eutbjmius eût rapporté un fait inexact; car on ne voit chez les Cathares aucune trace d'une seconde initiation, du reste superflue après tout ce qui se faisait dans la première.
* Comme p. ex. au siège du château de Monlscgur, en 1244.