‹ Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou AlbigeoisChapitre 81 sur 113 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

cause des rigueurs de l’inquisition, ils avaient surtout en haine les dominicains et les frères mineurs; ces moines étaient h leurs yeux les « mauvais hommes» par excellence, les loups ravisseurs dont parle l’Évangile, et qui détruisent les brebis de Dieu1. Il paraît même que les persécutions les forcèrent çà et 1k, notamment en Allemagne, à dévier de leurs principes , et à porter des armes pour se défendre contre les agents des inquisiteurs2. En France et en Italie, au contraire, on voyait les parfaits, toujours fidèles à leurs doctrines, supporter les persécutions avec une patience et un courage que rien ne pouvait ébranler; il n’y a que de rares exemples de parfaits qui, soit par crainte, soit par conviction réelle, rentrèrent dans l’Église; ceux qui persévéraient croyaient démontrer par leur résignation qu’ils étaient les vrais successeurs du Christ et de ses apôtres, et ils disaient: «(Nous supportons beaucoup de maux, nous faisons une dure pénitence, mais nous savons que l’entrée du paradis est difficile, et qu’il faut la payer au prix de sa chair et de son sang3.» Nous répéterons , en terminant, que tant de force d’àme eût été digne d une croyance plus vraie; tout en nous prononçant contre les erreurs théoriques des Cathares , nous ne pouvons nous empêcher de respecter leurs mœurs et de leur accorder par conséquent dans l’histoire de la civilisation une place qu'une partialité intolérante pourrait seule leur refuser.

1 Procès d’Armanno Pungilovo, chez Muratori, Antiquit., V, 138.

- D’abord gingen sie gar in geistlichem gexcande ; mais dans la seconde moitié du treiziéme siècle, tragent nu die ketzer siccrt und meszer , langes har, langes getcant. Berthold, 305.

3 Multos labores patiuntur, et magnam pœnitentiam faciunt , et austeritatem vitœ ducunt amici I)ei quos persequitur Ecclesia Romana ;... ex~ pedit quàd dccostet homini de carne et sanguine, qui vult intrarc in paradisum, quia ibi non sic leviter intrat homo. Arch. de l’Inquisit. de Toulouse, 1273; Dont, XXV, fo 46b.

APPRÉCIATION GÉNÉRALE

CONCLUSION

APPRÉCIATION GÉNÉRALE

En exposant le système cathare , nous avons eu occasion à plusieurs reprises de juger ses doctrines, tant au point de vue de la philosophie qu’à celui du christianisme. Une réfutation détaillée et complète du dualisme ne nous parait pas nécessaire ; nous ne pensons pas qu’on puisse l’attendre de nous; depuis longtemps tout a été dit pour prouver l’insuffisance d’un système qui ne compte plus de partisans en Europe; le combattre de nouveau, serait un travail trop facile pour qu’il pût avoir encore son utilité. Quant aux arguments que la science du moyen âge opposait au dualisme , ils trouveront leur place dans un chapitre particulier. Ici nous n’ajouterons plus que quelques mots sur l’impression générale que toute cette étude nous a laissée.

En jetant un coup d’œil sur l’ensemble du système cathare , on reconnaît qu’il veut être à la fois une philosophie et une religion , une métaphysique et un culte , une doctrine pour l’intelligence et un guide pour la vie.

Considéré au point de vue philosophique , il est le résultat d’une spéculation imparfaite sur les rapports entre Dieu et le monde , entre le bien et le mal ; basée sur un fond évidemment païen , cette spéculation n’a pu s’élever ni à la conception pure du monothéisme, ni en général à des idées simples; rien n’y est abstrait, tout y prend immédiatement une forme sensible, et l’imagination de ses partisans, plus puissante que leur raison , l’a enrichie de personnifications et de fables, qui donnent à plusieurs de ses parties tous les caractères d’une véritable mythologie. Son point de départ est la différence, qui lui parait inconciliable, entre l’esprit et

CONCLUSION

la matière; celui-là est le principe du bien, celle-ci est le principe du mal ; ces deux termes , le catharisme les oppose l’un à l’autre d’une manière essentielle et absolue, et tout son but est d’expliquer comment ils ont pu se rencontrer et se mettre en lutte dans le monde d’ici-bas. Dieu , l’esprit bon et parfait, ne peut avoir aucune part à la matière ou au ibal ; le mal forme un domaine en dehors de Dieu , mais il tend continuellement à se révolter contre lui , à empiéter sur son règne, à en rétrécir les limites. Suivant le système du dualisme absolu , les deux domaines sont également éternels-, il n’est pas question d'une victoire finale du Dieu bon sur le mauvais-, le rétablissement de l'harmonie et de l’unité , la réconciliation des deux termes opposés , n’auront jamais lieu , le mauvais Dieu régnera toujours à côté du Dieu bon et ne cessera d’être son antagoniste. Dans ce système la mission de Jésus-Christ n’a pas pour but de combattre le règne du mal, et de le réduire finalement h l’impuissance, le Fils de Dieu n’est venu que pour délivrer les âmes célestes , captives dans les chaînes de la matière, et pour les ramener à leur origine ; quand toutes seront remontées au ciel , c’està-dire à la fin de la période actuelle du monde, toutes choses seront remises dans l’état où elles avaient été avant la chute des âmes; les deux règnes continueront d'exister séparés, indépendants l’un de l’autre Le dualisme mitigé, au contraire, n’envisage pas l’opposition comme éternelle ; il y aura, selon lui, un jugement dernier qui marquera la victoire finale du bien sur le mal ; le mal , il est vrai , ne sera pas anéanti , il ne sera que puni et privé de sa puissance , son auteur et les esprits qui lui appartiennent, seront éternellement enchaînés dans l’abîme, et il n’y aura sur toutes choses qu’un seul maître, Dieu; mais au lieu de régner sur un univers plein d’ordre et d’harmonie, il régnera sur deux mondes, dont l’un sera le ciel, et l’autre un chaos confus, couvert de ténèbres profondes ; car la forme que le démon avait donnée

APPRÉCIATION GÉNÉRALE

au monde , sera brisée de nouveau , les éléments de la matière se confondront en un mélange trop indigne de Dieu pour qu’il s’en occupe, mais subsistant néanmoins en toute éternité à côté de lui.

On voit par la que , loin d’être une philosophie chrétienne, le système cathare se rattache aux spéculations métaphysiques et religieuses du paganisme ; il est une des nombreuses formes sous lesquelles les idées dualistes ont essayé de se répandre en Europe , dans les premiers siècles qui ont suivi l’établissement de l’Église.

Quoique païen dans son essence , le catharisme a voulu s’adapter le christianisme. 11 est une religion , il a son culte, ses préceptes moraux et ascétiques, ses cérémonies, ses rites d’initiation et d’expiation , son organisation comme Église ; il s’appuie sur les livres sacrés des chrétiens , et prétend être le vrai christianisme apostolique. Mais la distance qui le sépare de la religion de Jésus-Christ est énorme -, il ne s’agit pas entre les deux croyances d’une divergence sur quelque dogme particulier ou sur quelque point de discipline, mais d’une différence essentielle et fondamentale. Il y a telles hérésies qui, tout en s’écartant du système de l’Église, ont néanmoins maintenu les caractères primitifs et particuliers de la révélation chrétienne, tandis que le catharisme rejette ces caractères de manière a n’en conserver qu’une forme illusoire; il est donc autre chose qu’une hérésie ; le christianisme est monothéiste, le catharisme est dithéiste, les deux religions n’ont point de base commune entre elles; les Cathares n’ont que l’apparence de l’Évangile, Jésus-Christ luimême n’est pour eux qu'un fantôme ou une ombre; h son histoire ils substituent une mythologie, et a son autorité celle de leurs pensées et de leurs fantaisies souvent vagabondes. Leur morale , tout sévère qu’elle est, n’est pas celle du christianisme; car celui-ci ne demande pas l'anéantissement de la nature corporelle, le mépris de la création, la

470 CONCLUSION

dissolution de tous les liens entre les hommes. Pour les Cathares, qui condamnent le mariage, il n’y a plus de famille, il n’y a que des individus, dont chacun est h lui-même son propre centre et son unique but, et la conséquence rigoureuse de ces doctrines doit être le règne de l’égoïsme et la destruction du genre humain; le christianisme, au contraire, en sanctifiant le mariage, fait de la famille la base même de la société et de l’Église, établit entre les hommes les liens de la véritable fraternité, et laisse marcher l’humanité de progrès en progrès vers le but que la Providence lui assigne. Les Cathares enfin veulent réaliser sur la terre, par la seule force de leur imagination et de leur volonté, une perfection idéale impossible; tandis que le christianisme, en ramenant l’homme h la conscience de sa faiblesse, en lui assurant l’appui de Dieu et en lui présentant un type parfaitement saint, s’adapte infiniment mieux aux vrais besoins de notre nature.

Mais si les Cathares détruisent ainsi le christianisme dans ses doctrines essentielles et dans sa réalité historique , on peut se demander pourquoi ils se montrent si jaloux d’être appelés chrétiens, et pourquoi ils donnent h Jésus-Christ une place dans leur système et une mission de salut? Nous ne saurions expliquer cette illusion de leur esprit que par une illusion de leur cœur ; le sentiment chrétien , quoiqu’obstiurci en eux, avait cependant conservé assez de force pour les empêcher de se faire une idée nette de leur position à l’égard du christianisme. Ils n’ont été ni des athées, ni des imposteurs hypocrites ; ils ont vécu de bonne foi dans des erreurs d’autant plus difficiles à dissiper, qu’ils les croyaient fondées sur des arguments rationnels plausibles et sur une interprétation irréfutable du Nouveau Testament. Craignant de se perdre dans le matérialisme des formes extérieures, ils ont voulu spiritualiser tout, la religion , le culte, la vie; ils ont voulu mettre d’un côté le monde, et de l’autre l’es-

APPRÉCIATION GÉNÉRALE

prit, et établir entre les deux un abîme infranchissable, au lieu de reconnaître ce qu’il y a de providentiel dans la dualité de la nature humaine, et comment cette dualité a été sanctionnée par les enseignements mêmes du christianisme. L’Église catholique les considérait avec raison comme s’étant placés en dehors de ce dernier ; mais ils rendaient le même reproche a leurs adversaires; a la prétention de l’Église romaine d’être seule la vraie, ils opposaient une prétention semblable; ils se croyaient seuls en possession des moyens de salut, ils voulaient ramener l’Église à sa pureté primitive, la comprendre dans son sens spirituel, et la représenter dans sa sainteté et sa perfection idéales ; ils reprochaient aux catholiques, non-seulement d’avoir mêlé aux enseignements du Nouveau Testament beaucoup de choses étrangères, mais d’envisager aussi le christianisme d'un point de vue inférieur et matériel , et de ne pas avoir su se dégager des souvenirs judaïques, en ne pas rejetant les livres de l’ancienne alliance. Ils protestaient contre les traditions et les institutions romaines, contre le culte trop extérieur, contre les vices de beaucoup de membres du clergé; il y a plus, ils protestaient contre l’existence même de l’Église catholique. Si dans leur opposition h certaines erreurs et à certains abus , ils ne se sont pas toujours trompés , ce n’est pourtant pas là une preuve en faveur du reste de leur système; car leur protestation, tout en s’appuyant sur des passages du Nouveau Testament, partait de leurs propres principes, et se fondait par conséquent sur une base erronée.

Il peut paraître étrange qu’un système aussi contraire à une saine philosophie qu’au christianisme lui-même, ait trouvé pendant si longtemps de si nombreux partisans, et surtout qu’il ait séduit tant d’esprits prenant au sérieux la spéculation et la vie religieuses. Cela ne vient pas seulement de ce que les parfaits donnaient l'exemple d’une vie austère et pieuse, telle qu’on ne la rencontrait pas toujours chez le

CONCLUSION

clergé orthodoxe; ou de ce que la pensée libre se trouvait à l’étroit dans les entraves où le système ecclésiastique prétendait la retenir : il faut aussi en chercher la cause dans l'imperfection d’une instructiou chrétienne peu profonde et peu solide; l’imagination des hommes du Midi surtout , mal dirigée par les leçons de prêtres souvent ignorants, aimait h se nourrir des mythes et des allégories des Cathares; leur sentiment religieux, auquel les pompes extérieures d’un culte splendide ne suffisaient pas, croyait trouver une satisfaction plus abondante dans les rêveries et au moyen des pratiques sévères de la secte ; tandis que leur raison peu développée considérait le dithéisme comme la solution la plus naturelle de toutes les énigmes philosophiques. Les succès des Cathares prouvent combien les peuples du moyen âge éprouvaient encore de difficulté à s’élever jusqu’à la hauteur et à la pureté de l’idée monothéiste; ils montrent tout ce qu’il y avait encore de tendances païennes au fond des cœurs, et à quels dangers on était exposé lorsque, se livrant a sa seule imagination , on voulait spéculer sur les questions les plus ardues de la métaphysique et de la théologie. D’ailleurs, il ne faut pas se le dissimuler, le dualisme trouvait un point de contact dans une des doctrines mêmes de l’Église; on sait quelle influence le dogme du diable et de son règne a exercée au moyen âge; le diable était l’antagoniste de Dieu, il avait son empire et ses anges, le monde non-chrétien formait son domaine, il en était le prince, il constituait, en un mot, une puissance formidable à côté de celle de Dieu. Ne pourrait-on pas dire, après cela, que chez beaucoup de croyants le dualisme cathare n’a été qu’une exagération de la foi au diable, et doit-on s’étonner qu ignorant la véritable portée du système, ils n’aient pas entrevu les différences entre le christianisme réel et le christianisme tel que l’interprétait la secte?

Si grâce à toutes ces circonstances le catharisme a pu se développer et régner pendant plusieurs siècles, il a dû dis-

APPRÉCIATION GÉNÉRALE. 173

paraître dès que l’état général des esprits ne le favorisait plus. Ce n’est pas à l’inquisition seule que revient l’honneur du triomphe; l'hérésie n’a pas été étouffée au milieu des flammes qu’allumait une orthodoxie fanatique; elle ne s’est retirée qu’à l’approche des lumières, répandues par une civilisation plus avancée1. Un pareil système a pu séduire les hommes à un degré inférieur de culture intellectuelle; il a été impuissant à se soutenir contre les progrès religieux et philosophiques. Mais s’il a dû périr sans retour, les besoins de l'esprit humain auxquels il avait voulu satisfaire, ne périrent pas avec lui : ce sont les besoins de vie et de liberté religieuses , dont l’un est aussi primitif, aussi indestructible que l’autre.

< Cela ne souffre une restriction que pour la Bosnie , où le catharisme s’est absorbé dans le mahométisme.

Page 1