Revue de France, t. XL, n° du 15 mars
Sans prétendre, après tant d'écrivains, donner un tableau d'ensemble de l'époque qui nous occupe, nous voudrions étudier ici, avec quelque précision, les négociations, les cérémonies, les incidents curieux qui ont marqué la prise de possession par le duc d'Anjou du trône de Pologne, puis du trône de France. Le sujet n'a pas été, ce semble, traité encore avec tous les développements qu'il comporte. Sans parler des Mémoires de Jean Choisnin et de Cheverny, des Histoires de d'Aubigné, de De Thou et de Mathieu, des écrits de TEstoile, de Brantôme, de Marguerite de Valois, de Papyrius Masso, nous avons puisé dans la précieuse collection des registres manuscrits de l'Hôtel de Ville de Paris un certain nombre de documents inédits et intéressants à divers titres, qui, venant se fondre et s'encadrer dans notre récit, contribueront, nous l'espérons du moins, à éclaircir des faits jusqu'alors très confus et à mettre dans tout leur jour les premiers actes du roi Henri III ! .
La jalousie que les succès militaires du duc d'Anjou avaient inspirée à Charles IX rendait très difficile la situation de l'héritier de la couronne. Après Jarnac et
1. Les Registres de l'Hôtel de Ville de Paris sont au nombre de cent quatre. (Arch. nat., sect. adm. H. 1778 à 1880.) Ils commencent le 25 octobre 1499 et s'arrêtent au mois de mars 1784. Quelques fragments seulement ont été publiés par Du Breul, Sauvai, Félibien, Delamare, Cimber et Danjou, Leroux de Lincy. La Ville de Paris fait copier depuis plusieurs années ces curieux documents. Nous avons dû la communication de cette copie, encore peu avancée, à la haute intervention de M. Ferdinand Duval, préfet de la Seine, et à l'obligeance de M. Tisserand, directeur des travaux historiques de la Ville.
Ceci était écrit en 1880. Aujourd'hui, la Ville de Paris a fait imprimer onze volumes des Registres. Le dernier s'arrête en 1598 (17 août) et a paru en 1902.
Monconlour, le frère du roi devenait presque un rival. Catherine, qui connaissait la violence de Charles, tremblait pour le plus chéri de ses fils. Aussi, quand on apprit, en février 1572, que le roi de Pologne, Sigismond III, le dernier de la dynastie des Jagellons, était assez gravement malade pour qu'on pût prévoir l'ouverture prochaine de sa succession, le roi et la reine mère se trouvèrent d'accord pour mettre en avant la candidature du duc. Quant au roi, « il empoigna ardemment cette occasion, dit d'Aubigné, pour les jalousies prises et augmentées sur ce que les armées ne cognoissoyent plus que Monsieur; et la reine mère se laissa aller à ce dessein sur la promesse des magiciens qu'elle verrait tous ses enfants rois ». Procédant avec les raffinements habituels de sa diplomatie secrète, Catherine envoya d'abord en Pologne une mission composée de personnages secondaires, afin de tàter le terrain et de réunir des renseignements exacts sur les dispositions de la noblesse polonaise. Ces premiers agents étaient le sieur de Balagny, fils naturel de Montluc, évêque de Valence; Charbonneau, gentilhomme du Dauphiné; Du Belle, baillif de Valence, et Jean Choisnin, secrétaire du même Montluc et auteur des curieux Mémoires sur l'élévation de Henri au trône de Pologne. Pour donner le change aux puissances étrangères, les envoyés français, qui se présentaient comme de simples voyageurs, ne suivirent pas un itinéraire très direct. Ils visitèrent l'archiduc Ferdinand, à Inspruck, et furent parfaitement accueillis par Maximilien. Arrivés en Pologne, ils nouent immédiatement des intelligences avec les gentilshommes amis de la France, notamment avec le grand maître de la cham-
bre du roi. Après avoir longuement langui, Sigismond III meurt le 7 juillet. Déjà les compétiteurs surgissaient. L'abbé Cyre, ambassadeur de l'empereur, posait ouvertement la candidature de l'archiduc Ernest, le deuxième fils de Maximilien. Balagny, convaincu qu'un candidat français peut entreprendre la lutte avec chance de succès, se hâte de s'acheminer vers la France et s'embarque à Dantzig, sur un navire français, Y Ange (de Fécamp). Éclairés par Balagny, Catherine et Charles IX se décident alors à poursuivre à fond l'affaire de la succession de Pologne.
C'était l'évoque de Valence qui avait choisi le personnel de la première mission. Nul personnage n'était mieux préparé que lui à se mettre à la tête de l'ambassade officielle. La connaissance du latin paraissait surtout inappréciable, alors qu'il s'agissait de se faire comprendre de la foule innombrable des gentilshommes polonais. Montluc partit le 17 août, quelques jours avant la Saint-Barthélémy. Il voyageait avec un certain mystère, et l'événement prouva que ses précautions n'étaient pas inutiles : à peine avaitil atteint Verdun, qu'un certain Manègre, lieutenant du gouverneur de cette ville, fit arrêter l'ambassadeur et le mit sous bonne garde. Prévenus de ce contretemps, le roi, la reine mère et le duc d'Anjou écrivirent immédiatement à Manègre pour lui ordonner de rendre la liberté à Montluc et de lui faire des excuses. L'évêque eut ensuite maille à partir avec les reîtres de Francfort, indignés du massacre de la Saint-Barthélémy; et ce fut comme par miracle qu'il atteignit sain et sauf les frontières de Pologne, le 15 octobre 1572.
Sans se laisser effrayer par la peste qui ravageait
alors les provinces polonaises, Montluc fit immédiatement des ouvertures aux gentilshommes qui lui avaient été désignés par les premiers agents comme sympathiques à la France. 11 avait affaire à forte partie, car le trône des Jagellons excitait la convoitise non seulement. de l'empereur, mais du tsar, du roi de Suède, du duc de Prusse, du voïvode de Transylvanie. Tous ces princes avaient député des ambassadeurs à la diète polonaise, qui s'était réunie vers la fin de Tannée 1572, et faisaient valoir avec zèle les titres de leurs candidats respectifs. Nous ne parlons que pour mémoire du parti national, qui voulait donner la couronne à un roi polonais; ce parti n'avait aucune chance de réunir une majorité, car les nobles polonais se croyaient tous également dignes du rang suprême. Montluc, démasquant ses batteries avec hardiesse, entreprit de persuader à la diète que « de la personne du duc d'Anjou l'on pouvait espérer beaucoup de bien, et rien craindre de mal ».
Ses efforts ne restèrent pas infructueux, quoique les évangéliques lui fissent une opposition acharnée en exagérant l'horreur de la Saint- Barthélémy et la part qui revenait au duc d'Anjou dans la préparation comme dans l'exécution de cet acte monstrueux. « Toutes les sepmaines, écrit Choisnin dans ses Mémoires, l'on apportoit des peintures où l'on voyait toute manière de mort cruelle dépeinte ; l'on y voyait fendre des femmes pour en arracher les enfants qu'elles portoient. Le roy et le duc d'Anjou y estoient dépeints spectateurs de ceste tragédie, et, avec leurs gestes et des paroles escrittes, ils monstroient qu'ils estoient marrys de ce que les exécuteurs n'estoient assez cruelz. Telz escritz et telles peintures irritèrent
tellement le cueur de plusieurs qu'ils ne vouloient pour rien endurer qu'en leur présence le nom du roy fust nommé; les dames en parloieni avec telle effusion de larmes comme si elles eussent été présentes à l'exécution. »
Les jésuites d'Ingolstadt avaient imaginé un procédé plus ingénieux pour combattre* la candidature française. Ils firent imprimer un panégyrique du duc d'Anjou, dans lequel on le qualifiait de « premier inventeur, autheur et violent solliciteur, conducteur et brave exécuteur de la dernière bataille contre les ennemis de l'Église, donnée en la journée Saint- Barthélémy ». Il fallait dire, suivant les bons pères : « Charles en a tué mille, mais Henri dix mille ». Le tout soigneusement orné de vignettes à sensation et dédié au libérateur du Saint-Siège, fut expédié à Cracovie. Mais Montluc était de taille à déjouer les ruses des spirituels panégyristes de son candidat. D'Aubigné, qui rapporte le bon tour des jésuites d'Ingolstadt, ajoute que « le trop d'affectation servit aux Français pour faire voir le but du livret ». L'évoque de Valence taxa de calomnies tous les bruits qu'on répandait sur le duc d'Anjou ; et, pour parler aux yeux à son tour, il fit répandre à profusion un portrait de Monsieur qui lui prêtait un air de douceur et un charme d'expression tout à fait de nature à lui concilier les âmes sensibles des Polonaises.
Lorsque la première diète de Varsovie se sépara, au mois de janvier 1573, après avoir fixé au 5 avril la date de l'élection du roi, Montluc put mander à Charles IX, par le doyen de Die, que la candidature de Monsieur avait de grandes chances de succès. C'est à ce moment que Gilles de Noailles, ambassa-
deur de France près de la Porte, arriva en Pologne, sur l'ordre de Catherine, qui avait cru que Montluc n'avait pas réussi à traverser l'Allemagne. L'évêque de Valence, craignant que cet auxiliaire /inattendu ne vînt lui dérober la gloire du résultat qu'il travaillait à obtenir, demanda au roi de donner à Noailles une autre destination. Mais l'ordre de retourner à Constantinople, où son frère poussait les Turcs à favoriser auprès de la noblesse polonaise les intérêts du duc d'Anjou, n'arriva à Noailles que beaucoup plus tard; En attendant, il resta en Pologne et prêta à Montluc un concours désintéressé. L'évêque de Valence avait, en outre, à sa disposition, sans parler de son fils Balagny et de son secrétaire Jean Choisnin, le doyen de Die, les sieurs Bazin et d'Elbenne, et un Polonais dont le nom était si difficile à prononcer qu'on l'appelait Dominé, pour plus de clarté. Le 1 er mars, un mois avant la convocation générale des électeurs, Montluc vit arriver un nouvel agent qu'il avait, d'ailleurs, demandé lui-même. C'était le sieur de Lansac, de la maison du duc d'Anjou. Il avait reçu de la cour de France la mission difficile « d'apporter un discours de tout ce qui estoit advenu à la Saint- Barthélémy, et de faire entendre au Sénat et à toute la noblesse le contraire de ce qui avoit esté dit contre Sa Majesté et du dict seigneur duc d'Anjou ».
Grâce à l'activité et au dévouement des collaborateurs de l'évêque, qui parcouraient dans tous les sens les provinces polonaises, visitant les palatins et les castellans, échauffant le zèle des amis de la France, déjouant les manœuvres de ses adversaires, distribuant des portraits et des mémoires en faveur du duc d'Anjou, le prétendant français était soutenu par une
notable portion de la noblesse lorsque s'ouvrit, le 5 avril, la grande assemblée électorale.
Dès le 3, l'évêque de Valence, accompagné de M. de Noailles et de M. de Lansac, arrivait à Varsovie. De Thou et Jean Choisnin évaluent à trente mille le nombre des gentilshommes qui avaient répondu à la convocation. L'assemblée se tint dans une grande plaine, à un mille de la ville. On avait dressé 12 tentes, et, au milieu, une plus grande qui, d'après les uns, pouvait tenir 6 000 hommes, et, d'après les autres, 1 000.
Les ambassadeurs prirent successivement la parole. Le premier qu'on entendit fut l'envoyé du duc de Prusse, en qualité de représentant d'un grand feudataire du royaume. L'ambassadeur du pape, le cardinal Commendon, prononça ensuite un discours enflammé pour exhorter les Polonais à élire un roi dévoué à la cause catholique et impitoyable pour ceux de la nouvelle religion. De furieuses interruptions montrèrent à l'intolérant cardinal que ses conseils n'étaient pas du goût de tous les électeurs. La troisième journée fut consacrée à entendre l'ambassadeur de l'empereur. Guillaume Ursin de Rosemberg, grand burgrave de Bohême, eut beaucoup plus de succès que les précédents orateurs. Après avoir mis en relief les mérites de l'archiduc Ernest, et notamment sa connaissance de la langue slavonne, Rosemberg fit une satire indirecte de la cruauté du duc d'Anjou, en élevant jusqu'aux nues la sagesse de Maximilien, « prince prudent, sage, plein de clémence, ennemi du sang ».
Un peu déconcerté par l'effet de ce discours, Montluc, qui devait prendre la parole le même jour,
LES DEUX COURONNES DE HENRI III. il
allégua une indisposition pour se procurer le temps de la réflexion et méditer sa réplique. Le 10, l'évêque de Valence, complètement rétabli, se présenta devant l'Assemblée et parla pendant trois heures. Dans ce discours, qui a été conservé, l'ambassadeur français affirmait la sympathie profonde du duc d'Anjou pour les Polonais, ses relations cordiales avec tous les monarques de l'Europe, l'immensité de ses revenus qui s'élevaient bien à 450 000 écus d'or. De telles ressources lui permettraient d'équiper une flotte pour protéger le commerce maritime de Narva, et pour transporter en Pologne une armée de Gascons, s'il en était besoin. A en croire Montluc, le duc avait une humeur douce et toujours égale. Jamais on ne l'avait vu en colère. Quant à la Saint-Barthélémy, c'était un pur effet du hasard. Le massacre avait eu lieu sans l'aveu du prince. « Requis de dire son opinion sur ce faict, n'en voulut jamais opiner, disant qu'il réputait que ce luy serait deshonneur s'il estoit d'advis de faire mourir hors la guerre ceux que par tant de fois il avoit rompus et deffaits en bataille, estant fort malcontent que ceux à qui la fortune de guerre avait pardonné fussent ainsi meurtris par des bourreaux et par une lie de populace.... »
Qui n'aurait applaudi à ces nobles déclarations? Les Polonais furent réellement séduits; les pag^s qui, par jeu, s'étaient amusés à nommer aussi un roi, battirent ceux de leurs camarades qui représentaient les candidats de Suède et de l'Empire. Beaucoup de gens virent dans cette parodie un présage de l'élection du duc d'Anjou. Malgré les efforts des évangéliques, qui demandaient tous les jours de nouvelles garanties au représentant du candidat français,
Montluc obtint que l'élection ne serait pas indéfiniment ajournée. Le premier jour de mai, les opérations électorales commencèrent. Au bout d'une heure,
13 provinces s'étaient déjà déclarées pour le duc d'Anjou. Le lendemain et le surlendemain, les autres provinces donnèrent leurs suffrages. D'après de Thou et Choisnin, sur 35 000 gentilshommes qui se trouvaient présents, 500 seulement refusèrent leurs voix au duc d'Anjou. C'était un véritable triomphe.
Tout n'était pas fini cependant. L'archevêque, de Gnesne, partisan très chaud des Français, crut devoir, le 9 mai, proclamer roi le duc d'Anjou. Les maréchaux protestèrent, en déclarant que la proclamation du nouveau roi ne pouvait être faite sans leur concours. Grâce à la souplesse de Montluc, on finit par mettre d'accord tous les amours-propres froissés, et il fut convenu que la proclamation faite par l'archevêque serait considérée comme la simple déclaration d'un particulier.
Les maréchaux firent, en conséquence, une nouvelle proclamation, le 5 juin, après avoir fait jurer aux ambassadeurs français que le duc d'Anjou se conformerait à certaines conditions imposées par les évangéliques de Pologne. Cet engagement, dont beaucoup d'électeurs avaient fait la condition expresse de leur vote, devait mécontenter vivement la cour de France. Quand le décret d'élection eut été dressé et qu'il fut revêtu des signatures des évêques, palatins et castellans, la noblesse se dispersa, et une commission de sénateurs choisit les membres de la députation qui devait porter le décret au duc d'Anjou. Cette députation fut composée des nobles dont les noms suivent : évêque de Posnanie, palatin Laski, duc
d'Olique, comtes de Tensin, de Gorca, castellans de Guesna, de Sanoca et de Racziane, gouverneurs de Besle, de Cazimiria et d'Odolanovie, Nicolas de Romiczki et Alexandre de Pruniski.
Dès le 10 mai, dans l'ivresse du triomphe, Montluc avait écrit à Charles IX, à la reine mère et au duc d'Anjou pour leur annoncer le résultat de l'élection. Sans aucune fausse modestie, il attribuait la nomination de Monsieur à l'éloquence persuasive de son ambassadeur. « Dieu m'a faict prononcer, écrit l'évêque, une oraison si belle devant une si grande, si honorable et si diverse compagnie que, deux heures après, la plupart de ceux qui avoient esté vos ennemys se rendirent affectionnez et comme solliciteurs de vostre cause. » Toutefois, Montluc n'était pas bien sûr d'avoir procuré au frère de Charles IX une satisfaction sans mélange. Aussi ne lui décernait-il dans ses lettres la qualification de roi de Pologne qu'avec une certaine restriction : « Sire, je vous appelle ainsi parce que vous avez esté faict roy de Pologne, si vous le voulez estre... ».
L'évêque de Valence avait hâte de juger par luimême des impressions delà cour de France. Laissant derrière lui la députation polonaise avec Noailles, il traversa audacieusement l'Allemagne, sans s'inquiéter du mauvais vouloir de l'empereur et du duc de Saxe, et atteignit sain et sauf la ville de Metz. Charles IX lui fit l'accueil le plus affectueux et le félicita chaudement, tant il était charmé de la perspective d'être à bref délai débarrassé de son frère. La reine mère affectait la même satisfaction. Quant au duc d'Anjou, Choisnin déclare dans ses Mémoires « qu'il n'étoit pas si content; mais il avoit grand soin de ne laisser
rien échapper de ses véritables sentimens. Quelque honorable que fût le rang qu'il alloit tenir, il le regardoit comme un exil : il étoit piqué contre son frère qui le releguoit si loin; et ce prince, élevé dans les délices de la cour de France, n'alloit pas de bon cœur dans un pays comme la Sarmatie ».
Monsieur était en train d'assiéger La Rochelle lorsqu'il apprit qu'on l'avait élu roi de Pologne. Il faillit ne pas porter longtemps sa nouvelle couronne, par suite d'un accident que Charles IX annonçait en ces termes, le. 2 juin, à la Ville de Paris : « Très chers et bien amez, nous vous faisons ce mot de lettre pour vous dire que, dimanche dernier, comme nostre très cher et très aimé frère le roy de Polongne alloit recongnoistre l'ouvraige d'une sappe qu'il faisoit faire à un ung endroict des murailles et tours de La Rochelle, il luy fut tiré deux coups d'harquebuzades d'ung flanc qui ne s'estoit encores découvert, dont l'ung l'ataignit au col et l'autre à la main; mais, à la grâce de Dieu, il n'est demeuré offensé de l'ung ni de l'autre, ayant seullement la peau ung peu froissée, dont j'ay grande occasion de louer Dieu de l'avoir ainsy miraculeusement préservé, et qu'il soit aujourd'huy en la mesme bonne santé que si la chose ne fût advenue... ». Monsieur estima qu'il s'était suffisamment exposé pour réduire cette ville obstinée de La Rochelle qui se permettait de repousser tous les assauts des troupes catholiques. On trouva plus simple de négocier à la hâte une capitulation plus qu'honorable pour les assiégés. Elle fut signée le 25 juin.
Le roi de Pologne était désormais libre d'aller jouir des fêtes splendides qui l'attendaient dans la capitale.
11 s'achemina lentement vers Paris, pour donner le temps à la cour et à la ville de faire les préparatifs de sa réception solennelle. Les Parisiens, qui venaient déjà d'être taxés à la somme de 150000 livres pour la solde des reîtres, croyaient s'être tirés d'affaire en faisant quelques feux de joie et quelques distributions de vin au peuple. Mais leur illusion dura peu. La reine mère commença par déclarer au prévôt des marchands « que le roy entendoit que l'on feist ung présent honneste au dit sieur roy de Poullongne, ainsy qu'elle s'assuroit que feroient les autres villes, desquelles ceste ci debvoit estre l'exemple, lequel présent ne debvoit estre de moindre valleur que de cent cinquante mille livres ou envyron ». Le roi de France vint à son tour et donna Tordre à la Ville de faire au roi de Pologne « une entrée »; il invita, en outre, le prévôt des marchands, par lettre du 21 juillet, à faire étudier en assemblée générale « les moyens de la levée et cueillette » des 150000 livres, demandées pour son frère.
L'entrée du roi de Pologne devait être précédée de celle des ambassadeurs polonais. Charles IX avait envoyé au-devant d'eux, à Metz, Tévêque de Langres et le comte de Brienne. Quand ils furent arrivés à trois lieues de Paris, les Polonais rencontrèrent la maison de Monsieur, conduite par M. de Villequier, premier chambellan, avec un cortège de cinquante pages, « montés sur chevaulx d'Espagne et turcs ». A Pantin, une autre députation les attendait. Elle venait, au nom du roi de France, recevoir les ambassadeurs. « Toute la cour, dit d'Aubigné, défonça audevant d'eux. » Il y avait là les princes du sang, les ducs de Guise, du Maine et d'Aumale. le marquis
d'Elbœuf et une foule de gentilshommes. (Test le mercredi 19 août que les ambassadeurs polonais entrèrent dans Paris. Le Corps de Ville, à cheval et précédé des archers, arbalétriers et arquebusiers, attendait à la porte Saint-Martin. L'immense cortège entra sur les trois heures; et ce ne fut pas un mince sujet d'admiration pour le peuple que cette longue suite de cinquante « chariotz, faictz à la polonnoise et tirez les ungs par quatre, les autres par six chevaulx » ; ces trois cents étrangers, dont « cent quarante maistres » couverts de vêtements bizarres et magnifiques, portant des marques avantageuses, comme dit d'Aubigné, « l'eôpée, le monde ou la boule couronnée, et plusieurs drapeaux de toile et d'argent arborez ». Les envoyés suivirent la rue Saint-Martin et descendirent chez Nantouillet, prévôt de Paris, dont l'hôtel leur avait été assigné pour demeure. C'est là que les membres du Corps dé Ville vinrent leur présenter « les confitures, ypocras, dragées et aultres présens accoustumés ».
Le 21, les Polonais eurent audience du roi de France. Sur le mandement du Bureau de la Ville, Georges Reignier « passeur d'eau es ports de Paris, avait fait accoustrer unze basteaulx de passeurs, en forme de gondolles de Venise, couvertz de thoille et accoustrez de riches tappis de Turquie, pour passer par la rivière les unze sieurs ambassadeurs polonnais, venuz vers le roy et le roy de Pologne, et leur train ». Après avoir passé l'eau dans ces barques, l'ambassade fut reçue par le roi. La cérémonie eut lieu dans la grande salle du Louvre, en présence des cardinaux et de toute la Cour. A la suite de l'audience royale, les Polonais allèrent saluer la reine mère, puis la reine.
Le lendemain, ils présentèrent leurs hommages au nouveau roi de Pologne. Les Parisiens s'écrasaient pour voir ces étrangers, vêtus de longues robes de drap d'or, montés sur des chevaux magnifiques qui disparaissaient sous les pierreries, et précédés de gentilshommes en tunique de soie, et d'officiers, aux types étranges, qui portaient des masses de fer de deux coudées de haut. Oies hommes n'étaient pas des barbares. A en croire les contemporains, leur culture intellectuelle valait bien celle des bea ux gen tilshom mes de la cour de France. Jean Choisnin s'étend avec admiration sur la perfection avec laquelle ils parlaient les langues étrangères; et d'Aubigné, qui avait le droit d'être difficile, trouve que plusieurs des envoyés étaient de « doctes princes et de bons capitaines ».
Dans sa réponse à la harangue de Pévêque de Posnanie, le roi de Pologne avait promis de ratifier les articles souscrits par Montluc ; mais il y en avait un qui paraissait exorbitant à l'entourage de Henri : c'était celui par lequel le roi s'engageait à punir les auteurs de la Saint-Barthélémy, à donner aux protestants français des sûretés suffisantes, et à faire observer religieusement les édits de pacification. Montluc, sur ce point, avait, par cas de force majeure, dépassé ses instructions. En vrai courtisan, il fut le premier à conseiller à son maître de désavouer la parole donnée. Mais les évangéliques polonais montrèrent une opiniâtreté extraordinaire; et il fallut toute la dextérité du cardinal Vincent Lauro, nonce du pape, pour apaiser quelques-uns des envoyés polonais qui criaient bien haut que la signature de la France avait été mise au bas des fameux articles. Le 10 septembre, une grande solennité religieuse eut lieu à Notre-Dame. Le roi de
Pologne lut la formule du serment exigé de tous les souverains polonais; et Charles IX jura « d'entretenir la bonne foi » avec les sujets de son frère.
Trois jours après, dans la grand'salle du palais, magnifiquement ornée, on procéda à la lecture du décret qui conférait au duc d'Anjou le titre de roi de Pologne. « Ung eschatïaut, élevé de sept ou huit dégrés », avait été dressé sur la table de marbre. Il y avait trois dais : un pour le roi de France, un pour la reine mère et un troisième pour le roi de Pologne. Des tribunes spéciales étaient réservées aux cardinaux et aux membres du Conseil privé. Toute la Cour était là. D'après les Registres de la Ville, la salle contenait de dix à douze mille personnes. L'évêque de Posnanie ouvrit la séance en notifiant au frère du roi son élection et l'invita, au nom de la Pologne, à venir prendre possession de sa nouvelle couronne. Le décret fut lu par « le castellan de Sanoca, accompagné des castellans de Guesna et du comte Corca qui tenoient les deulx boutz du décret, scellé de vingt sceaulx ». Après une brève réponse latine du roi de Pologne et une harangue du chancelier Cheverny, qui dans ses Mémoires porte aux nues sa propre éloquence, le décret, qui était dans un coffre d'argent, fut remis dans une caisse de velours vert et couvert d'un drap d'or frisé. Le précieux parchemin, confié aux soins de Cheverny, fut porté à l'hôtel d'Anjou par une haquenée blanche, richement caparaçonnée d'une housse de drap d'or.
Le lendemain, 14 septembre, était le ^grand jour fixé pour Ventrée du roi de Pologne. La Ville de Paris avait fait, par ordre, des préparatifs considérables. On avait mandé au Bureau les jurés des métiers
pour leur enjoindre de fournir un nombre d'hommes déterminé. Certains métiers, celui des tailleurs par exemple, fournirent jusqu'à cent délégués. Les maîtres et gardes « des marchandises et états de draperie, espiciers, merciers, pelleteries, bonneteries et orfaivrerie » devaient revêtir leurs robes de velours et porter le dais au-dessus du roi. Les inscriptions et poésies avaient été confiées à Dorât « excellent poète, dit le Registre de la Ville, es langues grecque, latine et françoise ». Antoine le Carron fit les peintures et Germain Pilon la sculpture. L'empressement des bourgeois à participer à ces fêtes ne semble pas avoir été excessif. C'était pour eux une occasion de grosse dépense. La Ville alloua 100 livres tournois à chaque conseiller pour se faire faire une robe de satin noir, et 70 livres à chaque quartenier pour acheter une robe de damas. Bien des gens « proposaient infinies excuses ». Il y avait des querelles de préséance entre les corporations; la Ville rendit maintes sentences pour mettre tout le monde d'accord.
Enfin se leva le grand jour. Après avoir dîné à Saint-Antoine-des-Champs, dans une salle de bois édifiée pour la circonstance, après avoir essuyé les harangues du recteur de l'Université et du Prévôt des marchands, le roi de Pologne monta à cheval et suivit l'itinéraire officiel, passant sous les arcs de triomphe, couverts de devises dans le goût de celle-ci :
Henry, ton front, couvert De laurier toujours vert, Va régir le Sarmace.
le grand roi guerrier!
L'honneur de ton laurier Ne craint ni froid ni glace.
A la fontaine Baudoyer, il y avait un navire, « le navire Argo », qui dut faire une grande impression sur les amis de l'antiquité. Les argonautes étaient « réprésentez par excellents musiciens, accoutrez tous à l'anticque de divers ornements : sçavoir est à la grecque, persique et autres façons anticques. Et, estans tous rangez en chore ou en rond, chantoient des odes et vers, tant latins que françois, accommodant leurs voix au jeu de luths, espinettes, régalles et autres instruments musicaulx, les plus mélodieux qu'il estoit possible ». Le pont Notre-Dame avait, pour sa part, deux arcs de triomphe, avec force inscriptions en l'honneur des deux rois et de la reine mère, sans compter les vers grecs, latins et français. Nous n'insisterons pas sur le défilé du cortège, qui ressemblait beaucoup à ceux qu'on avait vus lors des dernières entrées des rois de France. Félibien a d'ailleurs reproduit la description d'après le Registre de la Ville. Les ambassadeurs polonais firent, une dernière fois, l'admiration du peuple avec leurs magnifiques costumes et leurs chevaux « fort excellents, enharnachez à la polonnoise ».
On commençait au reste à trouver que toutes ces fêtes coûtaient bien cher. Pour obéir aux ordres du roi, la Ville avait dû présenter, le 15 août, un très riche présent à celui qui allait* régir le Sarmace, comme disait Dorât. Le présent était « ung chariot d'argent doré, taillé, esmaillé et enrichy, dedans lequel y avoit un Dieu Mars tiré à deux chevaulx blancz; derrière lequel chariot y avoit ung laurier chargé de trophées d'armes, et au-dessus une quantité de mousches à miel en trouppes, dessus ung pied en façon d'ovalle, y ayant quatre grands roulleaux ».
Catherine voulut aussi fêter son fils préféré. Elle donna un grand festin aux ambassadeurs polonais dans le palais des Tuileries. Après le festin, « les ambassadeurs furent menez où la reine avait fait couper un bois de haute futaye, plus pour montrer, dit cTAubigné, qu'elle n'espargnoit rien que pour le besoin qu'elle eust de la place ». Puis, il y eut spectacle et tableaux vivants. On vit paraître un rocher argenté, qui faisait de lui-même le tour de la salle. 11 portait seize nymphes, représentant les seize provinces de France. C'étaient des filles de condition, de la maison de la reine mère. Ces divinités, du haut de leur Parnasse "de carton, récitèrent des vers de Ronsard, de Dorât, d'Amadis Jamin, composés en l'honneur du roi de Pologne; puis, s'humanisant tout à fait, elles descendirent des seize niches pour offrir des présents au nouveau roi et danser une ballet si plein d'agrémçnts que les Polonais s'écrièrent tout d'une voix que « le bal de France estait chose impossible à contrefaire à tous les rois de la terre ».
Une sorte d'ivresse malsaine s'était emparée de toute la cour. Charles IX et son frère, entraînant avec eux le roi de Navarre, qu'ils trouvaient bon compagnon, allèrent, un soir, avec la fleur des courtisans, piller l'hôtel de Nantouillet, prévôt de Paris, dont le grand crime était d'avoir refusé la main de la Châteauneuf, maftresse du roi de Pologne. La suite des trois rois vola au prévôt plus de 50 000 francs en argenterie et en espèces. C'est ainsi que Monsieur faisait ses adieux à la France. Il essaya d'ailleurs de les prolonger le plus possible, cherchant tous les jours de nouveaux prétextes pour passer l'hiver à Paris. La reine mère était de connivence avec lui.
Charles IX semblait avoir abdiqué entre les mains de Catherine. Agité par des furies vengeresses, tantôt exalté jusqu'à la rage, tantôt en proie à des abattements sombres, le roi ne trouvait plus de plaisir que dans les profondeurs des bois. Absorbé par la chasse, il s'étourdissait en sonnant du cor jusqu'à s'épuiser, et semblait fuir la grande ville qu'il avait naguère jonchée de cadavres. Mais la haine contre son frère n'était pas morte dans le cœur du malheureux prince. Quand il s'aperçut que le roi de Pologne ne voulait pas quitter la France, il eut un réveil terrible; et, reprenant brusquement la direction des affaires, il déclara devant Catherine, avec des jurons effroyables, qu'il fallait que lui ou son frère sortît du royaume. Catherine essaya de résister, mais elle ne réussit qu'à se brouiller avec le roi. Alors elle s'inclina. « Partez, dit-elle à Henri, mais vous n'y demeurerez guère ». Jean Sborouski avait déjà pris les devants pour rendre compte au Sénat polonais des résultats de la mission envoyée en France et des dispositions du roi élu. Nicolas d'Angennes, seigneur de Rambouillet, était parti en même temps, avec la charge de présenter aux sénateurs les remerciements de la cour de France et les compliments de Monsieur.
Tout étant prêt pour le départ, le roi de Pologne se mit en route le 28 septembre. Charles IX voulut lui-même conduire son frère à la frontière, pour être bien sûr que sa sortie de France n'était pas une fausse sortie. C'est alors que se produit un grave incident. Le roi tomba sérieusement malade. Maladie singulière, qui, nous apprend de Thou, « donna matière à bien des discours : car peu de gens se persuadèrent qu'il n'y eut dans cette maladie rien que
de naturel, surtout quand on se rappelait les menaces que ce prince, très dissimulé, avait faites, dans un mouvement d'impatience, à la reine sa mère et à son frère, et qu'on voyait la répugnance que le roi de Pologne avait à quitter la France ». D'Aubigné se livre aux mêmes insinuations sinistres; il rapproche la maladie du roi « des menées de la reine mère pour prolonger le partement du roi de Polongne jusques après Thyver; de ses regrets, qui n'estoyent pas peu violents, tesmoignez avec aigres paroles ». Étrange destinée que celle de cette femme que les contemporains croyaient capable d'empoisonner son fils et son roi, comme ils l'avaient supposée capable d'empoisonner la reine de Navarre!
Quelle que fût la véritable cause de la maladie de Charles IX, il dut s'arrêter à Vitry-le-Français, espérant que son indisposition n'aurait rien de grave, et qu'il pourrait surveiller jusqu'au bout le départ de son frère. Il écrit à la Ville de Paris, le 1 er novembre : « Très chers et bien amez, nous arrivasmes, il y a quatre jours, en ce lieu où nous nous trouvasmes ung peu mal disposé, qui a esté cause que nous y sommes arresté pour nous reposer et prendre quelque purgation, affin de nous guarrir, comme espérons, Dieu aydant, que serons entièrement dedans quatre ou cinq jours, et que nous poursuivrons après nostre voyage de Nancy et de Metz, pour conduire nostre très cher et très aimé frère, le roi de Polongne, suivant nostre première délibération; dont nous avons bien voullu donner advis, affin que, si d'adventure l'on faisoit courir autre bruict de notre indisposition, vous en saichiez la vérité, qui est telle que ce que nous vous en escripvons cy-dessus; et n'en croyez
autre chose. Et à costé, porte le registe, sont escriptz ces mots : Ne voulions vous celler que les médecins disent qu'il y a quelque apparence que c'est la petite vérolle, combien que nous l'ayons desjà eue une fois ; toulesfois (grâces à Dieu), nous n'avons aucune fiebvre, et commance la graine et petites pustulles qui nous sont sortiz à maturer et blanchir, de sorte que nous espérons estre bien tost du tout guary ».
Mais la santé du roi ne se rétablit pas, ce qui, nous apprend Cheverny, « donna subject à beaucoup de gens de vouloir divertir le roi de Pologne de poursuivre plus avant son voyage ». Catherine faisait de son côté des efforts incroyables pour maintenir l'héritier du trône à proximité de la France. Elle négociait-, par l'intermédiaire de Schomberg, avec le prince d'Orange pour faire nommer Henri chef des confédérés contre les forces espagnoles. En même temps, elle comblait de présents les plus influents parmi les castellstns Polonais pour obtenir d'eux qu'ils ne fissent pas obstacle à la réussite de ce projet singulier. Charles IX, malgré son état, ne permit pas à son frère de temporiser plus longtemps. Ces deux rois, qui se détestaient au fond de Fâme, se firent des adieux déchirants. Le comte de Cheverny, dans ses trop discrets Mémoires, a cependant reproduit cette curieuse comédie de famille : « Après avoir tenu ensemble plusieurs propos de familiarité et amitié devant moy, leur séparation et départ fut accompagné de larmes, plaintes et cris si hauts de la part du roy, disant adieu à son bon frère qu'il craignoit ne revoir jamais, que cela porta doute à quelques-uns s'il a voit autant de regret du dit département, veu les choses passées et l'envie conceue contre le roy de
Pologne, comme il en faisoit de démonstration ».
Henri s'éloigna enfin, le 12 novembre, suivi de la reine mère et du duc d'Alençon. Il laissait en France sa créature, le comte de Cheverny « avec force despeches et un grand et ample pouvoir de surintendant absolu de toutes ses terres et affaires en France, et charge et instruction fort particulière et secrette de ce qui pouvoit estre nécessaire près de la personne du roy. . . » . A Nancy, Charles de Lorraine, qui avait épousé Claude de Valois, fille de Henri II, reçut avec de grands honneurs son beau-frère. L'évêque de Posnànie tint sur les fonds l'enfant dont venait d'accoucher la duchesse. Ce fut à Blamont que Catherine prit congé de son fils chéri. « Elle conféra longtemps en secret avec lui, dit de Thou, et après bien des larmes, elle le laissa enfin partir. »
Le roi de Pologne entra en Allemagne avec une suite tellement nombreuse qu'elle ressemblait à une petite armée. Il avait à ses côtés les ducs de Nevers et de Mayenne, les comtes de Chaulnes et de Rochefort, le marquis d'Elbœuf, Jean de Tavannes, Pic de la Mirandole, René de Villequier, grand prévôt de la Cour, Gaspard de Schomberg, Albert de Gondy, comte de Retz et maréchal de France, Roger de Bellegarde, Belleville, Jacques de Lévy de Quélus, de Gordes, les deux d'Enlragues, et plus de six cents gentilshommes, la fleur de la noblesse française. Quelques gens de robe suivaient aussi le roi de Pologne. C'étaient Pompone de Bellièvre, du Faur de Pibrac, Gilles de Noailles et Vincent Lauro, évêque de Mondovi, envoyé du pape. Après avoir traversé les évêchés de Spire et de Worms, Henri reçut à Heildeberg l'hospitalité redoutable de l'électeur Palatin. Ce prince dit sévère-
ment au roi de Pologne, en lui montrant le portrait de Coligny : « Voilà l'image du meilleur Français qui ait jamais été ». La nuit, le feu prit dans les communs du château où logeaient le roi et sa suite. « 11 y accourut tant de gens et avec si grand bruit, qu'ils pensoyent estre à la Saint-Barthélémy. » Henri se hâta de prendre congé de ce brutal palatin. Le brillant cortège passa par Mayence, Francfort, Fulda; 1 électeur' de Hesse l'escorta avec 3000 chevaux, mais, en revanche, l'électeur de Saxe ne se dérangea pas. Le prince de Prusse, vassal de la Pologne, montra plus de courtoisie et conduisit le roi jusqu'à l'Oder.
Henri franchit, le 25 janvier 1574, la frontière polonaise. Un corps de noblesse vint le recevoir à Miedzericz (palatinat de Posnanie); et l'évêque de Cujavie, Stanislas Karnskowski, le harangua, au nom du Sénat. Le roi remercia brièvement et chargea son orateur, Guy de Pibrac, défaire une réponse plus développée. Pibrac était un improvisateur remarquable. Il fit notamment l'admiration des auditeurs, en comparant le roi à un mari que l'on mène à son épouse, et qui vient chercher sa dot, c'est-à-dire un royaume. De Miedzericz, le cortège royal s'achemina vers Cracovie par un chemin pratiqué au milieu des neiges. Le roi coucha, le 15 février, dans le château de Balice, situé à une lieue et demie de Cracovie, et le lendemain, de grand matin, comme il se préparait à partir, il vit arriver une immense cavalcade. C'étaient les seigneurs, polonais qui venaient au-devant de lui, « chacun avec sa troupe ». Le spectacle était imposant et pittoresque. Les élégants gentilshommes de la cour de France se croyaient transportés dans un autre monde, en contemplant ces palatins, ces arche-
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vêques et ces castellans, chevauchant comme des princes féodaux à la tête de leurs vassaux ; cette infinie variété des costumes, ce miroitement splendide des pierreries et des armes. Voici les archevêques et évoques de Gnesne, de Posnanie et de Plosko, avec leurs deux cents piquiers, vêtus à la hongroise, avec de longues tuniques de velours brochées d'or, qui ne laissaient passer que la tête, et armés de longues lances creuses. Voilà les évoques de Caminiec et de Cracovie; le maréchal de la cour, André Opalinski, et leurs escortes, habillées à l'italienne ; puis, les hommes du palatin de Caliski, couverts de bijoux, à la mode des Huns; ceux des palatins de Culm, de Marienbourg et de Poméranie, qui portaient le costume des reîtres allemands; enfin, les palatins de Sandomir, de Kiovie et de Siradie, conduisant leurs cavaliers tartares, armés du javelot, un carquois plein de flèches, sonnant sur leurs épaules et faisant cabrer leurs petits chevaux, rapides comme le vent. Toute cette foule étrange s'ébranla, au bruit des trompettes et des « cors sarrazinois qui ont le son comme d'une cornemuse bien haute », et des tambourins, battus à tour de bras par des cavaliers sauvages. Les coursiers, couverts de peaux d'ours et de léopards, mêlaient à cette harmonie stridente le bruit des grelots et des sonnettes qui garnissaient les harnais et les selles. Les cavaliers agitaient de longues banderoles au bout de leurs lances colossales, et les « grands plumaches et ailes d'aigles rayées d'or », qui surmontaient leurs coiffures, les faisaient ressembler, dit un chroniqueur anonyme, plutôt à des fantômes ou à une mascarade qu'à des hommes de guerre. Le roi vint se placer au milieu de son nouveau peuple, entouré de ses Gascons
et de ses Suisses; et Pibrac fit une nouvelle harangue, en réponse à celle de Tévèque de Plosko.
Le 18, eut lieu l'entrée solennelle à Cracovie. Les consuls de la ville portèrent le dais sur le roi. Il y eut discours, coups de canon, arcs de triomphé, Tedeum> à l'instar de Paris. On fit voler un aigle blanc devant le nouveau monarque. Le couronnement eut lieu le dimanche gras. « Le roy entra dedans l'église revestu d'une chappe d'or, ayant au-dessous une soutane de taffetas blanc, pui9, au-dessous, une soutane d'escarlate. Estant près de l'autel, on le déshabilla, puis l'archevesque luy feist faire le serment ordinaire de ses prédécesseurs, auquel Ton adjousta ces mots seulement : Pacem infer dissidentes de religione tuebor et manu tenebo ». Mais celte concession ne satisfit pas complètement les évangéliques. Le palatin de Cracovie accusa à voix haute le nouveau roi de se moquer des engagements acceptés par Montluc, et réclama des garanties pour ses coreligionnaires. La cérémonie s'acheva cependant, grâce au sang-froid de l'archevêque de Gnesne, qui officiait. Peu de tempsaprès,Ie palatin de Cracovie mourut. « On ne sait dit de Thou, si ce fut naturellement. »
Après avoir reçu pendant deux jours les hommages de ses vassaux, Henri pensait goûter quelque repos, mais il avait compté sans l'humeur turbulente de ses nouveaux sujets. Tous ces palatins, suivis de deux ou trois cents hommes, qui parcouraient Cracovie « montez sur des chevaux tout garnis de drap d'or et d'orfaverie et de riches pierreries », s'entre-détestaient à l'envi. Pour un regard de travers, pour une parole malsonnante, ils étaient prêts à en venir aux mains. Le mercredi des Cendres, dans l'intérieur même du
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château royal de Cracovie, le comte Tenchin et Samuel Sbaroski transformèrent un tournoi en une véritable bataille. Six ou sept cadavres restèrent sur le terrain. Un castellan fut blessé mortellement, et Samuel Sbaroski reçut un coup de pistolet dans la cuisse. Henri n'était pas habitué à ces mœurs brutales. En France au moins, les gens de cour se donnaient la peine d'assassiner leurs ennemis avec plus de délicatesse : on ne versait pas le sang sous les yeux du maître.
Hélas! le pauvre roi ne vivait plus à sa guise. Pendant les trois mois qui suivirent son couronnement, il eut à supporter un nombre infini de harangues et de félicitations, dans une langue qu'il ne comprenait pas. Tous les jours, il fallait donner audience à toutes les veuves, à tous les orphelins qui venaient frapper à la porte du château, avec le cadavre d'un mari, d'un père assassiné. Toute la parenté les suivait, criant justice ! Le roi était forcé de recevoir, même à table, même au lit, et d'écouter les pleurards. Les Polonais considéraient leurs princes comme des justiciers. Il n'y manquait plus que le chêne de saint Louis. En outre, le roi n'avait nullement l'exercice de l'autorité absolue. Il ne pouvait rien faire sans l'aveu d'une aristocratie jalouse et arrogante, qui observait tous ses actes. Les évangéliques ne manquaient pas une occasion de faire allusion devant lui aux horreurs de la Saint-Barthélémy. La Pologne était inondée d'estampes et de dessins reproduisant le grand massacre. Cela devenait un cauchemar. Le roi en perdait le sommeil, et Miron, son médecin, passait les nuits à lui faire la lecture.
Tous ces brillants gentilshommes qui avaient suivi Monsieur partageaient l'abattement du maître. Les
Polonais étaient jaloux de la préférence marquée que leur témoignait le souverain. Ils tournaient en dérision les façons polies et mignardes de ces étrangers qui, de leur côté, traitaient de sauvages les palatins de Sarmatie. Le roi passait son temps à écrire aux dames de France. L'historien Mathieu dit tenir de Beaulieu, secrétaire des commandements, que Henri écrivait parfois « quarante ou cinquante lettres de sa main, et qu'il y en avait de trois feuilles ». Quand il adressait sa brûlante correspondance à la princesse de Condé, il tirait du sang de son doigt, et Souvray « ouvroit et fermoit la piqueure, à mesure qu'il fallait remplir la plume pour écrire ». Tel était l'éloignement du roi pour ses sujets de Pologne qu'il restait parfois au lit pendant plusieurs semaines, faisant le malade pour ne pas être obligé de paraître en public. Puis, passant brusquement d'un extrême à l'autre, il donnait à Niepolomie, près de Cracovie, des « festins et beuveries perpétuelles » qui le réconciliait un peu avec les palatins. « Les plus sages des François ne se pouvoient dispenser de boire au gré des Polonois, jusqu'à se faire porter de la table au lit. »
Pendant que le roi Henri de Pologne et son entourage français essayaient d'oublier ainsi leur ennui profond, un courrier, nommé Berny, apporta des nouvelles du roi Charles IX, Berny avait écouté aux portes; il savait l'opinion des médecins « et le peu d'espérance qu'ils avaient ». La reine mère avait, il est vrai, refusé de dire quelle était son opinion sur l'état du roi, mais ce silence même était significatif. Henri recommanda au courrier de ne rien dire à personne. Il savait, au reste (par une dépêche chiffrée, adressée par Cheverny au médecin Miron), que
Charles IX n'avait pas chance de dépasser le mois de mai.
Depuis le départ de son frère, le roi de France ne s'était pas rétabli. Le sang de la Saint-Barthélémy Tétouffait. C'est à partir de cette époque, si Ton en croit d'Aubigné, qu'il « n'eut repos qu'enlrerompude tressaux et de gémissements, qui se terminoyent en reniements et en propos tendants au désespoir... Aux extrêmes douleurs, il sortait du sang par les pores de la peau de ce prince, presque en tous endroits ». Les complots du duc d'Alençon avaient achevé le malheureux roi de France. « Au moins, disait-il, s'ils eussent attendu ma mort! » Les médecins, suivant Brantôme, ne purent jamais connaître la nature de sa maladie. Mazille, le premier médecin, prétendit jusqu'au dernier jour que l'indisposition de Charles IX n'avait aucune gravité. C'était fermer les yeux à l'évidence, Cheverny qui était resté en France pour surveiller les intérêts du roi de Pologne, avait jugé, du premier coup d'œil, que le roi de France « estoit fort proche de sa mort ». Il communiqua son impression à la reine mère, « en se promenant un jour dans le chasteau du bois de Vincennes avec elle le long de la muraille du parc » ; et il la pria de prendre des mesures dans l'intérêt du roi de Pologne, héritier du trône. Catherine joua Tétonnement. Elle ordonna une grande consultation, qui eut lieu en présence du chancelier de Birague et de MM. de Morvilliers et de Limoges, et dont la conclusion fut « que la maladie du roy n'étoit qu'une simple fièvre tierce sans danger » . La reine mère partageait ostensiblement cet optimisme. « Messieurs, écrivait-elle, le 28 mai, aux prévôt des marchands et échevins de Paris, je vous asseure
a2 HISTOIRE.
quelc roy, monsieur mon filz, se porte bien, et espère, avec l'ayde de Dieu, que la médecine qu'il a prise ce matin Yachèvera de guérir en tout de sa fiebvre tierce, qui est bien diminuée à son dernier accez, et n'aiant quasi plus d'esmotion ou si peu que ce n'est rien. »
Et le 30, Charles IX était mort, non sans avoir déclaré le roi de Pologne son héritier, et Catherine régente, jusqu'au retour de son successeur. Dès le lendemain, on fit l'autopsie, avec le cérémonial accoutumé. « On n'y trouva, dit Papyrius Masso, aucune noirceur ou corruption qui pût appuyer le mauvais bruit qu'on faisoit courir que son frère l'avoit empoisonné ». Ce bruit avait bien de la consistance. Tous les historiens le mentionnent. « Si est-ce, écrit Brantôme, qu'on ne sçauroit oster aucuns d'oppinion qu'il ne fût empoissonné dès que son frère partist pour la Pologne. »Qui avait intérêt à la disparition de Charles IX? Un passage de d'Aubigné révèle quelle était la situation de la cour et l'état d'esprit du roi de France depuis la Saint-Barthélémy : « Comme il détestoit fort souvent le massacre, il a voit déjà esloigné des affaires ceux qui lui avoyent donné ce mauvais conseil, voire mesme jusques à vouloir envoyer la royne sa mère (sous couleur de voir son fils aisné) faire un voyage en Polongne ». La reine, en affectant une douleur immodérée et en ordonnant défaire à Charles IX des funérailles magnifiques, n'avait d'autre but, ajoute d'Aubigné, que « d'arracher par là de la pensée des grands et du peuple l'opinion, que presque tous avoyent, qu'elle eust apporté de la fraude et de l'artifice à la mort de son fils; mais cela profita envers peu : tesmoins deux livres imprimez de ce temps, l'un intitulé
la Vie de Sainte Catherine, et l'autre la Légende de Saint Nicaise ».
Quelle que fûl la cause de la maladie de Charles IX, sa mort donnait le trône de France au roi de Pologne. Il s'en fallait de beaucoup que toute la cour s'inclinât devant ses droits au trôrie. Cheverny assure qu'il n'y eut que trois gentilshommes qui, pendant la maladie de Charles IX, n'eussent pas déserté la cause de Henri. Son fidèle mandataire fut menacé de mort et n'échappa que par miracle au poignard des prétendants. Le parti du duc d'Alençon était redoutable, et la connivence de Catherine l'aurait assurément rendu prépondérant; mais la reine mère n'avait pas abandonné son fils de prédilection. Surveillant de près le duc d'Alençon et le roi de Navarre, elle expédia, dès que Charles IX eut les yeux fermés, le sieur de Chemeraut en Pologne, avec mission d'aviser Henri de la mort de son frère, et de le presser de tout quitter pour venir prendre possession du trône de France. Chemeraut fut suivi, à un jour d'intervalle, du sieur de Neuvy, qui était porteur d'ordres identiques. Catherine prévoyait le cas où l'un des deux courriers serait intercepté. Chemeraut arriva le premier, ayant franchi en treize jours l'énorme distance qui séparait la capitale de la Pologne de celle de la France. La nouvelle de la mort de Charles IX parvint à Henri au milieu d'une fête qu'il donnait à Cracovie en l'honneur de l'infante Anne. Il dissimula, et, s'étant retiré dans ses appartements, assembla ses amis les plus dévoués, Villequier, Bellièvre, Souvray, Pibrac. On tint conseil. Les uns conseillaient au roi de conserver à la France le trône de Pologne, en essayant d'y faire monter le duc d'Alençon. Ils n'étaient pas partisans d'un départ
précipité qui aurait l'air d'une fuite et porterait atteinte à l'honneur français. D'autres, et surtout René de Villequier, « le ministre des plaisirs du roi », engagèrent Henri à quitter tout pour revenir en France sans le moindre retard. Le roi ne demandait qu'à suivre cet avis. On décida que Pompone de Bellièvre prendrait congé du Sénat, en alléguant que la mort de Charles IX mettait fin à sa mission, et qu'il partirait en avant pour préparer les relais. Les Polonais avaient appris, de leur côté, par les Allemands la mort du roi de France. Ils surveillaient leur prince de très près et avaient chargé plusieurs gentils^ hommes d'épier toutes ses démarches. Henri était un remarquable diplomate. Il fît répandre le bruit qu'il préférait de beaucoup le calme de la Pologne aux agitations qui troublaient la France. Il affecta de tout subordonner à la grandeur de son pays d'adoption. Ne voulant pas faire trop paraître leur défiance envers le roi, les seigneurs polonais s'arrêtèrent à un parti singulier. L'évêque de Gnesne vint inviter le roi à" épouser l'infante Anne. Henri s'y montra fort disposé. Il accordait tout avec une résignation admirable. Cependant plusieurs Français avaient déjà franchi la frontière; et, à Ja date du 15 juin, le roi avait écrit au Corps de Ville de Paris pour lui annoncer son retour en France : « Très chers et bien amez, nous avons eu ung extrême regret et déplaisir du décès adveneu au roy, nostre très cher seigneur et frère; mais, considérant que telle a esté la volonté de Dieu, nous nous sommes résoluz selon icelle; et, puisqu'il luy a pieu par son décès nous appeler au royaume de France, selon l'ordre et loy establie et gardée en France, avons advisé de nostre partement
d'icy et nous achemyner, au plus tost que faire se pourra, pour prendre la protection et deffence de tout nostre peuple... ».
Bellièvre était en route pour ordonner les relais. Neuvy, l'un des envoyés de Catherine, allait demander des passeports à l'empereur. Un autre avait emporté une valeur considérable en joyaux et bijoux. Le mercredi 16 juin était le jour fixé pour le départ du roi. Le bruit en avait transpiré et les Polonais avaient mis des gardes à toutes les issues du château de Cracovie. Pour endormir les soupçons du comte de Tenchin, chargé de le surveiller, le roi affecta de se coucher devant lui et sembla bientôt livré à un profond sommeil.
Xe comte tira les rideaux et se retira sur la pointe du pied. A peine était-il sorti par une porte que Souvray entrait par l'autre, avec un Français nommé L'Archam. Ils aidèrent le roi à s'habiller. On le fit passer par l'appartement du médecin Miron, et Souvray fut assez adroit pour obtenir d'Alamany, l'un des gardiens, la clef d'une petite porte qui donnait sur la campagne, sous prétexte que lui Souvray avait un rendez-vous d'amour avec une belle dame de la ville. Le roi et sa suite passèrent par la petite porte et firent un quart de lieue à pied pour gagner une chapelle où Pibrac, avec les guides et les interprètes, devait attendre le royal fugitif. Mais Pibrac s'était égaré. Le roi, guidé par un pauvre charbonnier, fit vingt lieues sans débrider. Au point du jour, la petite troupe se trouva k un endroit appelé Satura. On joignit, à trois lieues de là, Pibrac, Villequier, Quélus et Nangy. Une troupe de cavaliers polonais apparaissait au loin. Ce fut une course échevelée» Chose
bizarre! Des sujets poursuivaient leur prince pour le forcer à régner malgré lui. Le médecin Miron enfonçait ses éperons dans le ventre de son cheval, en criant aux autres: Piquez! Piquez! Pibrac se jeta dans un marais. Par bonheur, un pont se rencontra. Le roi donna Tordre de le détruire, et cette circonstance le sauva : car les Polonais durent aller chercher un gué une lieue plus loin. Enfin, les Français arrivèrent à Peizna, ville de l'empereur. Bellièvre attendait son maître, avec des chevaux frais. La jument que montait le roi tomba morte à l'entrée de l'écurie. On n'était pas bien sûr des dispositions des fonctionnaires impériaux. Henri se faisait appeler le capitaine La Motte. Mais le gouverneur de la ville le reconnut et le pria seulement de repartir sans délai, car il avait reçu des lettres de Pologne pour faire arrêter les Français et leur chef.
Une agitation inexprimable secouait, en effet, la Pologne. Un gentilhomme français avait quelque temps amusé les gardiens du roi en alléguant, le lendemain de sa fuite, qu'il n'avait pu dormir pendant la nuit et qu'il reposait. Mais le comte de Tenchin, ayant forcé la consigne, pénétra dans la chambre et la trouva vide. Les palatins entrèrent dans une fureur terrible. Us coururent tous au château pour se saisir des pierreries de la couronne, qui étaient dans un coffre placé au pied du lit royal. Elles étaient estimées 300000 écus. Le coffre était à sa place ordinaire; mais, quand on fut arrivé à l'ouvrir, non sans peine, on s'aperçut qu'il était vide. Henri avait tout emporté. Le comte de Tenchin s'élança à la poursuite du roi avec une grosse troupe de cavaliers. Il ne parvint à le rejoindre qu'au delà de la frontière polonaise
sur le territoire autrichien. A toutes les supplications du comte, Henri répondit qu'il ne voulait pas abdiquer la couronne de Pologne, mais la joindre à celle de France. Il avait, disait-il, les épaules assez fortes pour les soutenir toutes deux. Il promit de revenir en Pologne quand la France serait pacifiée. Le comte pleurait à chaudes larmes. Pour prouver sa fidélité à sa manière, il se piqua le bras et suça le sang qui s'échappait de sa blessure. Il offrit au roi un bracelet et lui demanda en retour une simple aiguillette. Sur le conseil de Souvray, Henri donna au pauvre comte une bague de 1 200 écus. Le Sénat fut moins accom^ modant que le grand chambellan. Il fit arrêter tous les Français, malgré les explications de Charles de Dauzy auquel Henri avait confié la mission difficile de justifier sa fuite. Pibrac, qui était resté quinze heures dans son marais pour éviter les flèches des Polonais affolés, courut grand risque d'être pendu. Le palatin Laski et Stanislas Karnkowski eurent beaucoup de peine à le faire mettre en liberté. Cependant Henri continuait son voyage. Remis de ses émotions, il ne paraissait plus pressé de prendre possession de sa nouvelle couronne. Nous passerons rapidement sur tous les incidents qui marquèrent son voyage à travers l'Allemagne et l'Italie. Bien reçu par l'empereur Maximilien, qui voyait avec joie le trône de Pologne redevenir vacant, il passa à Venise sous les arcs de triomphe élevés en son honneur par l'architecte Palladio et monta sur le Bucentaure. La République lui fit un accueil enthousiaste. 11 ne marchait qu'entouré de cent jeunes nobles, prenait place au-dessus du doge dans les assemblées. Les belles Vénitiennes lui témoignèrent aussi une attention dont
il fut charmé. Il y eut au palais Foscarini des bals splendides, où les merveilles du luxe italien se montrèrent dans tout leur éclat. Henri ne quitta qu'à regret cette aimable aristocratie qui l'avait si bien reçu. Le doge Louis Moceuigo et le Sénat tout entier l'accompagnèrent jusqu'à Lizza-Fusina. A Padoue, Ferrare, Mantoue, la fête continua. Le 24 août seulement, il arrivait à Turin. C'est là que Cheverny, envoyé par Catherine qui ne connaissait pas exactement les secrètes intentions de son fils, vint trouver Henri et réussit à le replacer sous le joug de la vieille reine. Les conseils de tolérance donnés par l'empereur, par le doge et tous les princes de l'Europe furent bien vite oubliés. Pibrac et Bellegarde devinrent suspects à leur maître, comme catholiques tièdes. Henry de Montmorency, qui était venu à Turin pour se réconcilier avec le roi, retourna malgré lui en Languedoc et traita de nouveau avec les protestants. Ces fautes furent couronnées par la cession faite au duc de Savoie de Pignerol et Savillan, avec la vallée de Pérouse. C'était payer beaucoup trop cher l'hospitalité intéressée du duc.
Après avoir traversé le mont Cenis dans une litière fermée, le roi franchit la frontière française au pont de Beauvoisin, le 5 septembre. Il y trouva le roi de Navarre et le duc d'Alençon, qui venaient protester de leur fidélité. Le lendemain, eut lieu à Bourgoin l'entrevue de Henri et de sa mère. Tout le monde pensait que le nouveau roi allait marcher lui-même contre les protestants du Languedoc. Mais le vainqueur de Jarnac et de Moncontour était bien changé. « Du vivant de Charles IX, dit de Thou, personne ne paraissait plus digne du trône que Henri, et tout le
monde souhaitait l'avoir pour maître; à peine fut-il arrivé qu'on s'en dégoûta, jusqu'à augurer fort mal son règne. » Il ne montait plus à cheval et passait ses journées enfermé dans un bateau peint qui le promenait doucement sur la Saône. L'étiquette de la cour fut profondément modifiée. Le roi ne mangeait plus qu'entouré d'une balustrade qui ne permettait pas de l'approcher. Il prenait des façons de satrape oriental et ne s'occupait plus que de futilités. Les seigneurs les plus braves abandonnaient cette cour efféminée où des parvenus humiliaient les vieux serviteurs de la royauté française. Les deux d'Angennes, Gaspard de Nançay, capitaine des gardes, ami de Charles IX, prirent congé du roi. Des prodigalités sans mesure, des caprices insensés, épuisaient le Trésor. Après deux mois d'inaction, passés à Lyon, quand le royaume était en feu, Henri consacrait six semaines aux momeries d'Avignon, avilissant sa dignité par le ridjcule étalage de la douleur, — peut-être sincère, — que lui causa la mort de Marie de Clèves, princesse de Condé, « qu'il aimoit éperdûment », dit l'Esloile. Tandis que le souverain de France s'affiliait aux confréries des Battus et des Flagellants, le maréchal de Damville, à la tête d'un corps protestant, prenait Aiguës- Mortes, presque sous les yeux du roi, et organisait à Nîmes une sorte de république fédérative.
Henri se décida enfin à reprendre le chemin du Nord. Les pompes officielles du sacre de Reims ne réussirent pas à faire oublier la levée lamentable du siège de Livron, petite ville huguenote de la rive gauche du Rhône, devant laquelle vint se briser, en présence même du roi, tout le corps du maréchal de Bellegarde. « Assassins, criaient les assiégés aux
troupes catholiques, que venez-vous chercher ici? Est-ce encore pour nous surprendre dans nos lits et nous égorger, comme vous l'avez fait dernièrement à l'amiral? Mais vous avez affaire à des gens armés tfette fois. Montrez- vous, jeunes mignons; venez éprouver à vos dépens s'il est aussi aisé que vous le pensez de faire tête seulement à nos femmes. »
Henri se consolait de toutes les humiliations que lui attirait sa mollesse par l'activité de sa diplomatie matrimoniale. La reine mère voulait le marier à la princesse Elisabeth, sœur du roi de Suède. Cette union pouvait procurer à la France de sérieux avantages. Le projet prit vite une certaine consistance, carPinart, un des secrétaires d'État, fut envoyé en Suède avec mission de demander la main de la princesse; et on lui adjoignit le peintre Nicolas Belon pour faire le portrait d'Elisabeth, qui avait une grande réputation de beauté. Mais le favori Du Guast se jeta à la traverse, fit rompre les négociations entamées avec la cour de Suède; et le roi épousa Louise de Lorraine, fille du comte de Vaudemont. Des sommes immenses furent gaspillées en fêtes inutiles ; et, lorsque Henri fit enfin son entrée à Paris, le 27 février 1575, toutes les ressources étaient épuisées. La cour en était réduite à faire argent de tout. Les sièges de conseiller au Parlement ou au Châtelet, les évêchés même, étaient vendus au plus offrant ou donnés à des favoris. Du Guast avait eu, pour sa part, les évêchés d'Amiens et de Grenoble. 11 revendit l'un pour trente mille, l'autre pour quarante mille francs. Celui d'Amiens fut acheté par une courtisane, qui voulut bien ne pas le garder et se contenta de le revendre avec bénéfice. Quant au roi, « il n'a voit de quoi disner, dit l'Estoile,
et le moi en qu'il avoit de vivre n'estoit que par emprunts ».
Le peuple le méprisait profondément. Dans la nuit de 9 au 10 mai, le reliquaire de la vraie croix fut volé h la Sainte-Chapelle. Ce fut un grand événement. Les capitaines de la milice parisienne fouillaient ceux qui sortaient de la ville. On arrêta sur la Seine la circulation des bateaux. Une récompense de cinq cents écus fut promise à celui qui découvrirait le voleur. Le roi, la reine, toute la cour, vinrent assister à une procession solennelle pour obtenir du ciel la punition de ce sacrilège. Et cependant la commune opinion était que le roi et sa mère avaient envoyé la vraie croix en Italie pour gage d'une grosse somme d'argent. Voilà où en était la couronne de France. Vivant au jour le jour, donnant ce qu'il n'avait encore pas, sans aucune pitié pour les souffrances du peuple, le roi accablait les bonnes villeSj et surtout les bourgeois de Paris, de demandes d'argent multipliées. Déjà Charles IX, au mois de mars 1574, avait déclaré à la Ville « qu'il avait advisé prendre le quart des rentes constituées sur la dicte Ville au-dessus de douze cens livres, par prest et advance seullement, lequel quart il rendroit incontinent et à la première commodité qu'il en auroit ». Le Prévôt des marchands s'était récrié, « en suppliant très, instamment Sa Majesté de ne pas toucher aux rentes, afin de maintenir la foy publicque que luy et ses prédécesseurs roys avoient donnée à ses bons et loyaulx subjectz ». C'était à grand'peine qu'on avait obtenu du roi qu'il se contentât d'une somme de 600000 livres, une fois donnée. Un des premiers actes de la régente, après la mort de Charles, avait été de presser le recouvrement de cette somme
énorme. A peine entré dans sa capitale, Henri III, de son côté, avait frappé les Parisiens les plus aisés d'une cotisation d'un million. François de Vigny, le receveur de la Ville, se trouvait dans l'impossibilité de faire les fonds des rentes municipales. En novembre 1574, le déficit de la caisse de la Ville était de 1 500057 livres tournois. Le clergé ne payait pas les sommes assignées sur les diocèses. Les rentiers, réduits à la misère et au désespoir, accusaient hautement le roi de gaspiller les deniers publics en scandaleuses libéralités. Mais Henri III se souciait peu des mécontents. Le 23 septembre 1575, après la révolte du duc d'Alençon, il vient lui-même à rassemblée générale de l'Hôtel de Ville et demande les fonds nécessaires pour lever et soudoyer 2000 hommes de pied et 200 chevaux; il ajoute, avec une aimable désinvolture, que, « combien que ses subjectz aient eu de bons roys cy-devant qu'ils ont bien aimez, il les aymera aultant et plus qu'eulx ». Le Prévôt des marchands a beau déclarer que les bourgeois ne touchent plus ni rentes, ni fermages, il faut obéir et payer. Le 10 décembre, Henri III revient à la charge et demande aux Parisiens « de le secourir promptement du paiement de trois mille Suisses, pour quatre mois... le tout sans tirera conséquence pour l'avenir ». La mesure était comble. La Ville, dans les assemblées des 12 et 13 décembre, décide de faire des remontrances. Préparées par une commission de vingt-trois membres, ces remontrances tracent le tableau fidèle de l'état du royaume à la fin de l'année 1575. Nous en donnerons seulement de courts extraits, tirés des Registres de la Ville.
Après quelques formules de politesse obligée et
quelques protestations banales de dévouement, les représentants de Paris rappellent tous les sacrifices qu'ils ont consentis et leurs résultats négatifs : « Vostre pauvre peuple a esté tellement pillé, vexé et saccagé, sans aucune relasche n'y môien de respirer, depuis Tannée 1560 jusques à présent, qu'il ne luy reste que la voix cassée et débille pour vous déclairer et exprimer, le mieulx qu'il luy sera possible, ses oppressions et grandes calamitez ». Depuis quinze ans, les citoyens de Paris ont donné à la monarchie 36 millions de livres, et le clergé 60 millions. A quoi ces sommes énormes ont-elles servi? Dans quel état se trouve le royaume? Quant à l'Église, la simonie y règne publiquement. « Les bénéfices ecclésiastiques sont, à présent, tenuz et possédez par femmes et gentilzhommes, mariez, lesquelz emploient le revenu à leur proffict particulier. » Les évêques et les curés ne résident pas sur leurs bénéfices et évêchés. Contrairement à leur devoir et aux anciennes coutumes, ils n'exercent nullement la charité ; « et sont les ecclésiastiques si desbordez en luxe, avarice et autres vices que le scandale en est publicq ! »
Dans l'ordre judiciaire, les abus ne sont pas moindres. La vénalité rend la magistrature un objet de mépris et de risée : « Pour ceste cause, nos voisins qui ne savent que c'est de manier tel trafficq, s'en mocquent et nous ont en grande abhomination.... Et de ce est proceddé la multiplicité et nombre effréné des dilcz officiers, de laquelle vostre royaume peult dire, comme Adrien l'empereur en mourant, que la multitude des médecins l'ont tué.... Parmi les magistrats, les uns sont notoirement incapables, prenant leur façon et instruction aux despens de vostre pauvre
peuple et de la réputation de vostré estât.... Les autres sont pauvres, et par là induictz et comme constraïnctz à choses mauvaises et malhonnestes... ».
Les remontrances ne font pas de l'armée ou de la gendarmerie, comme on disait alors, un tableau plus optimiste. Elles la représentent comme « remplie de personnes de vil estât qui se livrent à mille exactions », telles que « forcements de filles et femmes, cruauliez plus que brutalles et barbaresques ». On reproche aux gens de guerre de lever des tailles, de leur autorité propre sans l'aveu du roi. Il est vrai que ses officiers font comme les autres « lesquelles pilleries et rançonnemens sont pratiqués non seulement par vostre dicte gendarmerie, mais aussy par aucuns de vostre dicte garde de vostre corps, par lesquelz les fermes de vos suitte et subjectz et maisons de pauvres laboureurs sont ordinairement destruictes et pillées ».
« Quant au maniement de voz finances, ajoutent les remontrances, il est de mesme façon conduict. Les dons immenses, mal et inégallement distribuez, et en temps si calamiteux, jusques à revenir, en l'année 1572, à deux millions 700 000 livres, moitié de laquelle somme est composée d'offices nouvellement errigez, à la charge et foulle du peuple, qui en a paie et porté les gaiges; en l'année 1573, reviennent, les dietz dons, à 2 millions 44 000 livres; Tannée 1574, à la somme de 547 800 livres, et, en Tannée présente, depuis six mois, 955 000 livres; la pluspart desquelz dons ont esté refîusez par vostre Chambre des Comptes, et commandez par Vostre Majesté infinies fois, et depuis passez par vos jussions et très exprès commandemens, sans comprendre les pensions données, revenantes à la somme de 200000 livres, qui sont aultant de
rentes sur voz finances, à la grande diminution d'icelles et augmentation de la nécessité, et conséquemment à la charge et foulle de vostre pauvre peuple, qui est réduit à toute pauvreté et impuissance. » La Ville détaille les différentes causes de cette misère générale. Au mépris de la foi publique, les renies assignées sur les grandes fermes d'impôts ne sont plus versées dans la caisse municipale. Les transactions sont partout arrêtées. La licence effrénée de la gendarmerie et des gens de guerre a ruiné la banlieue, de telle sorte que les bourgeois de Paris ne touchent plus le revenu des biens qu'ils ont aux champs. L'usure, « cause très fréquente et ordinaire des troubles et séditions », se développe d'une manière effrayante et achève de consommer la ruine des particuliers.
La Ville termine en plaçant sous les yeux du roi les belles paroles adressées par « ce bon roy Saint-Loys » à son fils, quelques instants avant de mourir : « Aye le cœur piteux et charitable aux pauvres gens et les conforte et aide de tes biens. Faitcz garder les bonnes loix et coustumes de ton royaume; ne prends point tailles n'y aides de tes subjectz, si urgente nécessité et évidente utilité ne te le faict faire, et pour juste cause, non pas volontairement : car, si tu faictz autrement, tu ne seras pas pas réputé pour roy, mais tu seras réputé pour tyran. Garde, sur toutes choses, que aies sages conseillers etd'aage meur.... S'il y en a aucuns rioteux, garde que incontinent tu les envoyés hors de ta maison».
Cette allusion directe frappait en plein visage les mignons du roi, qui étaient présents lorsque le Prévôt des marchands, le 19 décembre, fit donner lecture des remontrances au roi et à son Conseil, dans une salle
du Louvre. René de Villequier ne put s'empêcher d'interrompre avec violence l'orateur de la Ville; mais Henri III n'avait pas dessein de s'emporter. Il impose silence à son entourage et répond doucement « qu'il a les distes remonstrances pour bien agréables et que, quand Dieu luy donnera le moien de pourveoir à tout ce qui est contenu en icelles, il' montrera qu'il a la volonté de le faire et de se montrer toujours bon roy » . En fait, les protestations du Corps de Ville. n'eurent aucun résultat, et l'assemblée générale du 10 décembre accorda la solde de 2000 Suisses pour quatre mois. Mais dans le cœur des bourgeois commençait à germer cette indignation fanatique d'où allait naître la Ligue. On trouve dans les remontrances de 1575 les deux sentiments profonds qui armèrent les Seize, le mysticisme clérical et l'instinct révolutionnaire : « La guerre que nous souffrons vient du ciel et n'est autre chose que Tire de Dieu qui se manifeste ; la cause de laquelle n'est s'y oculte ne tant secrette qu'elle ne soit apparemment remarquée en la corruption universelle de tous les estatz et ordres de vostre dict royaume... ». -Et plus loin : « Comme vous avez la domination sur votre peuple, aussy est Dieu votre supérieur et dominateur, auquel devez rendre compte de votre charge; et sçavez trop mieulx, sire, que le prince qui lève et exige de son peuple plus qu'il ne doist, allienne et perd la volunté de ses subjectz, de laquelle deppend l'obéissance qu'on luy donne ».
Un prince qui écoutait le sourire aux lèvres des
menaces aussi claires et des vérités aussi dures
courait fatalement aux abîmes: Ce n'était plus qu'une
question de temps.
Au moment, qù la municipalité parisienne adressait
à Henri l'expression non équivoque de ses sentiments hostiles, il venait de perdre le trône de Pologne.
Après la fuite de leur roi, les Polonais, assemblés à Varsovie, lui avaient écrit, le J8 septembre 1574, pour le sommer de revenir en Pologne avant le 12 mai de Tannée suivante, époque à laquelle devait se réunir la Diète de Stezicza. Si le roi n'était pas de retour à la date fixée, les Polonais, s'estimaient libres de procéder à une nouvelle élection. Henri répondit qu'il ne pouvait abandonner la France ; mais qu'il enverrait en Pologne « quelques personnes des plus distinguées de son État capables par leur prudence de tenir sa place ». En effet après le sacre et le mariage avec Louise de Lorraine, le roi se décida à expédier en Pologne le maréchal de Bellegarde, en demi-disgràce depuis l'échec retentissant du siège de Livron, et le sieur de Pibrac, exfavori. La diplomatie n'était plus pour le roi qu'un moyen de se débarrasser de ce.ux de ses courtisans qui avaient cessé de plaire. Bellegarde, au reste, comprit bien l'intention du maître; et, au lieu d'aller en Pologne, il alla tranquillement demander l'hospitalité au duc de Savoie, qui lui avait de grandes obligations.
Quant à Pibrac, il ne se mit en route qu'au commencement d'avril 1575. Son voyage ne s'accomplit pas sans incidents. Le bruit s'étant répandu qu'il était porteur de 200000 écus, il fut attaqué par des voleurs à une demi-lieue de Montbéliard, perdit son argenterie et ses bagages. Plusieurs de ses gens furent tués et il courut lui-même risque de la vie. Relâché par les brigands, il traversa Bûle, la Souabe, là Franconie, la Bavière, la Bohême, la Silésie, et atteignit enfin, à Pozna, la frontière polonaise» Mais il était
trop tard. La diète s'était déjà dissoute et le Sénat ne prit pas au sérieux les ordres de Henri. La faction nationale et le parti autrichien s'accordaient pour demander sa déposition. Malgré les efforts de l'archevêque deGnesne, Jacques Uschanski, et du comte de Tenchin, la diète de Stezicza avait voté, le 15 juillet, un décret portant que, « puisque Sa Majesté ne s'était point rendue en Pologne au jour marqué par la diète tenue à Varsovie Tannée précédente, le Sénat et la noblesse se libéraient du serment de fidélité qu'ils lui avaient prêté, déclaraient Henri déchu de la couronne de Pologne et le royaume vacant, de même que si le roi était mort ». Tout ce qu'avait pu faire Jacques de Faye, sieur d'Espesses, chargé d'affaires de France en Pologne, avait été de faire reculer l'élection du nouveau roi à la diète suivante. Quand Pibrac arriva, la déposition était prononcée depuis trois jours. Il vitpromptement que la résolution des Polonais était définitive. Le nom français était devenu un objet d'aversion et de mépris. Pibrac reprit la route de France, sans attendre même la nouvelle élection.
Le 1 er décembre, la diète se réunit à Varsovie, et, après bien des contestations, l'archevêque de Gnesne, grand chancelier, à la tête de la plupart des sénateurs, proclama roi l'empereur Maximilien (15 décembre). En même temps, une autre faction déférait la couronne à la princesse Anne, sœur du dernier des Jagellons, à condition qu'elle épouserait Etienne Bathory, prince de Transylvanie. La guerre civile semblait sur le point d'éclater. Maximilien perdit du temps, posa des conditions, voulut transporter ses droits à son fils l'archiduc Ernest et lui faire épouser la princesse Anne. Etienne Bathory montra plus de résolution.
Laissant ses États à la garde de son frère, il arriva en Pologne presque seul, épousa immédiatement la princesse Anne et fut couronné solennellement, le 1 er mai 1576. Maximilien se préparait à faire valoir ses droits les armes à la main; il nouait des alliances avec les Moscovites, quand il mourut. Les partisans de l'empereur se rallièrent alors à Bathory et le Transylvain fut généralement reconnu.
Si, faisant un retour en arrière, Ton embrasse d'un coup d'œil la courte et singulière histoire des deux avènements de Henri, roi de Pologne, puis roi de France, on est frappé des contrastes qui, dans l'espace de deux années, font de la vie de ce prince une sorte de roman dont le dénouement attriste et humilie l'amour-propre français. Quelle étrange destinée, en effet, que celle du vainqueur de Jarnac et de Moncontour ! Après avoir excité toutes les espérances et rendu le roi son frère jaloux de ses succès militaires, il devient, à quelques mois de distance, le souverain de deux grands royaumes. L'Europe l'admire et l'envie. 11 va peut-être pacifier la France et rendre une nouvelle sève à la branche épuisée des Valois. Mais bientôt le prestige tombe, les illusions se dissipent. Le roi guerrier n'est plus que l'homme-femme. 11 s'évade de l'un de ses royaumes, comme un voleur de la maison qu'il a pillée. La France, qui le reçoit déjà déshonoré, témoigne par son mépris de la grandeur de sa déception. Une sourde fermentation agite les masses populaires. Le clergé et la noblesse s'unissent dans un même sentiment de protestation et de révolte. Tout l'édifice social chancelle et se disloque, tandis que le prince, souriant et parfumé, passe de l'orgie aux exercices d'une dévotion outrée, étudie avec ses
mignons les grâces « des chemises à grands goldrons ou des cols renversés à l'italienne », décline le verbe amo per quintos modos, et va en coche « par les rues, maisons et monastères, faire des quêtes de petits chiens damerets, au grand regret et desplaisir des dames ».