Id., F
pour constater, à la prison de la rue Marguerite, l'évasion du célèbre détenu. Du procès-verbal de constat, il résulte, en substance, que la corde trouvée dans le préau n'avait pu servir à l'évasion du prisonnier, attendu que, si elle avait suppprté le poids d'un corps, les nœuds auraient été plus serrés par la tension naturelle; que l'appui en pierre de taille de la fenêtre aurait dû aussi faire une coche à ladite corde; qu'enfin, le mur de plâtre ne portait pas la moindre trace de frôlement; que le trou par lequel Drouet était présumé avoir passé n'avait qu'une hauteur de deux décimètres, sur une largeur de deux centimètres ; qu'en outre, arrivé dans le préau, il aurait eu à escalader un mur de quarante-cinq pieds. Le gardien Louis Carion déclara qu'à six heures du soir, il avait pénétré dans la chambre de Drouet pour faire son lit, et l'avait trouvé présent. A sept heures et demie, il était remonté pour fermer le prisonnier; la porte était ouverte et Drouet s'était évadé. Il était bien matériellement démontré qu'en moins d'une heure et demie, le prisonnier n'avait pu scier un barreau, le forcer, descendre dans le préau et escalader ensuite un mur de quarante-cinq pieds de hauteur. Celle évasion de Drouet ne fut donc qu'une comédie. Qui favorisa l'évasion de cet encombrant personnage? La Revellière, dans ses Mémoires, dit nettement que ce fut Barras, et que ce dernier ne se gêna pas pour prendre devant ses collègues la responsabilité de l'évasion. Les directeurs furent plutôt soulagés par la disparition du plus populaire des conspirateurs, et le citoyen Rimbault, dans sa lettre au Courrier républicain, tire bien la moralité de l'incident en disant : « On a cru qu'en sauvant le plus considérable des
personnages impliqués dans le détestable complot babouviste, on atténuerait tout l'intérêt que cette affaire inspire, et qu'on préviendrait des relations funestes à la tranquillité de plusieurs autres hommefc, non moins élevés en puissance que le fameux maître de poste ».
Barras ne pardonna jamais à C4arnot et à Cochon, le ministre de la police qui avait fait arrêter les babouvistes, d'avoir réuni les preuves de ses intrigues. Lorsque, dans la nuit du 23 au 24 fructidor (9 au 10 septembre 1796), quelques centaines de jacobins, conduits par plusieurs ex-conventionnels, marchèrent sur le palais directorial, puis essayèrent de soulever le camp de Grenelle, Barras, qui avait alors la police dans ses attributions, était à la campagne, ainsi que Reubell qui passa la nuit à Arcueil. La Revellière-Lépeaux déclare dans ses Mémoires qu'il envoya un messager à Barras, mais qu'on frappa longtemps et inutilement à la porte du directeur, qui, le lendemain, affirma n'avoir rien entendu parce qu'il « dormait profondément ». L'opinion de La Revellière, partagée par Garnot, est que Barras trempait dans ce détestable complot. Ses amis Tallien et Fréron avaient été reconnus dans les groupes, factieux, et ils s'enfuirent en grande hâte après l'échec de la tentative terroriste.
Le long procès des babouvistes, qui dura du 4 brumaire an V au 7 prairial (26 avril 1797), se termina, comme on sait, par la condamnation à mort de Babeuf et de Darthé. Les élections de germinal (mars 1797) qui donnèrent la majorité aux royalistes dans les deux Conseils, n'étaient pas faites pour sauver la tête des deux amis; mais, quelques mois
après, au 18 fructidor an V (4 septembre 1797), Barras put assouvir sa haine contre Garnot et Cochon, l'exministre de la police, qui avaient réprimé le complot babouviste. Il les fît condamner à la déportation, avec d'Ossonville, l'inspecteur général de police auquel on devait l'arrestation de Babeuf. Il est vrai que La Revellière affirme dans ses Mémoires que les directeurs qui avaient fait le coup d'État furent bien aises de Vévasion de Carnot, mais il n'en est pas moins établi par le rapport du policier Limodin, en date du 21 fructidor an V, que des mandats d'amener furent lancés contre Carnot, ainsi que contre Barthélémy, et que le Bureau central pria les agents du ministre de la police de lui envoyer directement ces individus, si Ton venait à les découvrir.
Tel est l'épilogue du procès de Babeuf et de la longue rivalité de Barras et Carnot.
Messieurs,
La période de notre histoire qui sépare le 9 thermidor (27 juillet 1794) du coup d'État du 18 brumaire (9 novembre 1799) est, comme toutes les époques de transition, l'une des plus fertiles en surprises. Entre la dictature mystique de Robespierre et la dictature militaire de Bonaparte, s'interposent plus de cinq années de troubles et d'anarchie, illuminées parfois d'éclairs de gloire; une succession de chocs violents, de coups de théâtre bizarres et contradictoires, de revanches prises par les factions contre les factions rivales, le tout s'agitant dans une atmosphère de sang et de poudre de riz, au milieu de l'atroce misère du peuple, des orgies provocatrices des muscadins et du sourd grondement des derniers terroristes. Au fond, c'est la police qui gouverne, toujours au service du pouvoir qui la paie, mais divisée elle-même comme
1. Extrait de la Révolution française, n° du 14 avril 1895. Lecture faite à l'assemblée générale de la Société de VHistoire de la Révolution le 3 mars 1895.
le Directoire. En ce temps, qui paraît l'idéal du roman-feuilleton, tout le monde conspire et intrigue, les uns pour le trône et l'autel, les autres pour la cause de la démocratie; tout le monde parle de la liberté et personne n'en veut, sauf pour soi-même. Rien n'égale le vague du but, sinon la pauvreté des idées et des moyens; et les rapports de la police secrète { dont nous venons de faire une étude approfondie, sont le miroir fidèle de cette société en décomposition qui appelait un sauveur et ne réussit qu'à trouver un maître.
Nous voudrions aujourd'hui, dans l'impossibilité de donner en quelques minutes une analyse des documents précieux que nous avons recueillis sur cette époque troublée, vous raconter tin épisode qui se rattache à la conspiration dd célèbre Babeuf; le véritable ancêtre des communistes de nos jours. Cet épisode est, à vrai dire, le terme de la conspiratioti, puisqu'il s'agit de l'arrestation de l'auteur principal du complot.
Quelques mots sont nécessaires pour rappeler l'ori* gine et la nature de ce mouvement, qui aurait pu fort bien réussir et dont l'importance a été trop atténuée* à notre avis, par beaucoup d'historiens.
Après la chute de Robespierre, le parti jacobifi, malgré les hécatombes de thermidor, restait redoutable. Il le fit bien voir dans là journée du 1 er prairial an III (20 mai 1795) quand il faillit balayer la Convention. L'exécution du marchand de vin Boucher, qui avait coupé la tête du représentant Féraud* et celle du serrurier Jean Tinel, qui avait promené cette tète au bout d'une pique, ne firent qu'exaspérer les haines. Du pain et la Constitution de 93 restait le
mot (Tordre du faubourg Saint-Atitoine, qui mourait littéralement de faim. Il faut voir dans les rapports de la police officielle publiés par l'Allemand Schmidt * ce que coûtaient aux pauvres gens les œufs, le pain et les pommes de terre, en 1795 et 17t>6!
Le régime organisé par la Constitution de Tari III (proclamée le 1 er vendémiaire an IV, 23 septembre 1795) fut lui-même sur le point de sombrer avant de naître, et, dans la journée du 13 vendémiaire (5 Oc* tobre 1796), les sectionnaires royalistes se chargèrent de démontrer que les patriotes étaient bien fondés à craindre une subversion violente de lft République.
C'est précisément à cette époque que Babeuf commence à transformer en actes ses plans de réformes sociales et de révolution radicale.
Qu'était-ce que Babeuf? Je ne puis l'indiquer ici que par quelques traits rapides. C'était, à la fin de 1795, unjiomme de trente-cinq ans. Son dernier biographe, M. Ad vielle, le fait naître à Saint-Quentin, le 23 novembre 1760. Son père, Claude Babu (en Picard le mot bœuf se dit 6u, d'où Babu au lieu de Babeuf), était un ancien déserteur du régimeht Dauphin étranger, qui avait bénéficié de l'amnistie de 1755, obtenu ensuite une brigade dans les gabelles et s'était marié à soixante ans, en 1772, avec une jeune fille de vingt ans, Marie-Catherine Anceret. Les parents de Babeuf, chargés d'enfants, tombèrent dans la dernière misère : le petit François-Noël coucha longtemps dans une malle vermoulue, apprit l'alphabet sur les papiers qu'il trouvait dans la rue, et, à seize ans, prit son vol.
1. Tableaux de la Révolution française , Leipzig, 1867-1871, 4 vol. in-8 (dont un de tables).
Il fut d'abord petit clerc, puis domestique chez M. de Bracquemont, seigneur de Damery, dont il épousa, en novembre 1782, la femme de chambre, Marie-Anne- Victoire Langlet. Babeuf, après un court apprentissage chez un arpenteur de Roye, fut, vers 1785, nommé commissaire à terrier, ses fonctions consistant à garder les titres des biens domaniaux et féodaux. De là peut-être ses embryons d'idées sur une répartition nouvelle des propriétés foncières : « J'étais féodiste, a-t-il écrit, dans le Tribun du Peuple, sous l'ancien régime, et c'est la raison pour laquelle je fus peut-être le plus redoutable fléau de la féodalité dans le nouveau ». En attendant, et jusqu'à la Révolution, il vécut tant bien que mal de son métier de féodiste, qui consistait à fournir au clergé et à la noblesse desdocuments pour la défensedeleursprivilèges. Après avoir participé à la rédaction des cahiers du bailliage de Roye, et réclamé notamment l'impôt unique et une éducation nationale, il vint à Paris et figura parmi les « vainqueurs de la Bastille ». Il ne s'en montre pas, d'ailleurs, autrement fier, dans ses lettres à sa femme.
Nous ne le suivrons pas dans les différentes péripéties de sa vie besogneuse et errante, de 1789 à septembre 1792. A cette époque, il eut une grave mésaventure. En qualité d'administrateur du district de Montdidier, il s'occupait de faire vendre les biens du clergé; mais le président du district s'avisa de le faire condamner (par contumace car Babeuf put s'échapper) à vingt années de fer, pour un faux commis dans l'acte de vente d'un bien national. Le condamné trouva moyen, en remuant ciel et terre, de faire casser le jugement du tribunal de Montdidier, et les juges de Laon l'acquittèrent.
Babeuf s'installa tranquillement dans un petit poste obscur de l'administration des subsistances de Paris, poste que Thibaudeau lui avait obtenu, et fit le mort jusqu'au 9 thermidor. On pouvait, dès lors, être journaliste, sans s'exposer à trop de dangers. Babeuf se fit donc journaliste et fonda le Journal de la liberté de la presse, qui devint ensuite le Tribun du Peuple. Lui qui avait d'abord hurlé avec les thermidoriens, qui passe pour avoir inventé le mot terroriste; et avait écrit une brochure sous ce titre : Du système de dépopulation ou la vie et crimes de Carrier; lui qui, en 1786, dans son Discours sur les causes des désordres qui se remarquent trop souvent dans les titres des seigneuries, s'était ouvertement prononcé contre la théorie du suffrage universel, en écrivant « que l'instruction n'est pas d'ordinaire le partage du plus grand nombre, et que pourtant, la plupart du temps, c'est l'avis de ce plus grand nombre qui prédomine, parce qu'on a partout la manie de la pluralité des voix... », ce même homme, un moment soupçonné de royalisme, se met brusquement à insulter Tallien, la jeunesse dorée et les ennemis de Robespierre. Ces attaques contre Tallien et Barère décidèrent Tallien à réclamer l'arrestation de l'insulteur. En vertu d'un arrêté pris parle Comité de sûreté générale le 17 pluviôse an III, il fut arrêté le 19, rue Antoine, au coin du passage Lesdiguières, par Sylvain-Guillaume Boula, commissaire de police de la section de l'Arsenal, et dirigé sur les prisons d'Arras, avec Lebois et quelques autres journalistes. Il y resta jusqu'au 24 fructidor an III (10 septembre 1795), et c'est là qu'avec ses compagnons de captivité, notamment avec Charles Germain, un lieutenant de hussards destitué, qui ne se trouvait
pas cependant dans la môme prison, il arrêta les grandes lignes de sa théorie des Égaux, et de ce qu'il appelle « les mystères sacrés de l'agrairianisme ». Transféré d'Arras à Paris, il bénéficia de l'amnistie générale proclamée par la Convention, le 4 brumaire an IV (26 octobre 1795), et reprit, au n° 34, la publication du Tribun du Peuple.
Instruit par l'expérience, il attaque moins les personnes et développe surtout cette thèse générale que la Révolution française « est une guerre déclarée entre les patriciens et les plébéiens, entre les riches et le6 pauvres.... Oter à celui qui a trop, donner à celui qui n'a rien. Le but de la société est le bonheur commun... ». Son éloge de la législation de Lycurgue (n° 35 du Tribun du Peuple) provoqua de nouvelles poursuites contre Babeuf. Faute de pouvoir mettre la main sur lui, Lamaignière, juge de paix de la section des Champs-Elysées, arrêta sa femme et ses enfants et les écroua à la Petite-Force, Ce n'était pas là une mesure inutile, car la femme de Gracchu* le secondait pour la vente du journal et pour la tenue de sa comptabilité.
Le Gouvernement commençait, d'ailleurs, à s'effrayer de l'agitation qui se manifestait dans les cafés, notamment au café Chrétien et au café de$ Bains Chinois, ainsi que de l'activité des comités jacobins où déclamaient! 'ex-général Rossignol, Léonard Bourdon, Àmar et beaucoup d'autres. Mais le journal de Babeuf, qui continua à paraître jusqu'au o floréal an IV, était encore plus à craindre que des conciliabules de café et poursuivait de ses invectives les lois des 27 et 28 germinal contre les rassemblements et les délits de presse : « Tout est consommé, écrivait Babeuf.
La Terreur contre le peuple est à Tordre du jour : il n'est plus permis de parler; il n'est plus permis de lire; il n'est plus permis de penser; il n'est plus permis de dire que l'on souffre! » Enfin, le 9 ventôse an IV (28 février 1796), en vertu d'un ojdre du Directoire, Bonaparte, commandant de l'armée de l'intérieur, vint lui-même dissoudre la Société du Panthéon, dans l'ancien réfectoire des Génovéfins, où les débris de la Montagne et les jacobins babouvistes venaient nouer leurs trames, et le général emporta les clefs.
Babeuf, ne pouvant plus faire aux directeurs une guerre ouverte, par la plume et par la parole, adopte alors une tactique nouvelle. Il créa, sous le nom de Directoire de Salut public, une société secrète dont le but était la révolution sociale. Son programme se résume dans deux documents célèbres : c'est d'abord le Manifeste des Égaux, rédigé par Sylvain Maréchal, l'auteur du Dictionnaire des athées, et qui suivit de peu l'organisation du directoire secret, en germinal an IV*. « Nous prétendons vivre et mourir égaux, comme nous sommes nés : nous voulons l'égalité pu la mort.... Plus de propriété individuelle* des terres : la terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde. ...Qu'il ne soit plus d'autres différences parmi les hommes que celles de l'âge et du sexe. Puisque tous ont les mêmes besoins et les mêmes familles, qu'il n'y ait donc plus pour eux qu'une seule éducation, une seule nourriture,... L'instant est venu de fonder la République des Égaux, ce grand hospice ouvert à tous les hommes. Les jours de la restitution générale sont arrivés. »