CHAPITRE VI
Sommaire. — Nouvelles tentatives faites en 1832 pour arriver à fonder un établissement à Madagascar. — Exploration de la baie de Diego Suarez, par ordre de M. le comte de Rigny, ministre de la marine. — Ressources présentées par cette baie. — Moyens proposés pour y former un établissement maritime. — Avis du conseil d'amirauté à ce sujet. — Ce projet est abandonné. — Dispositions relatives à Sainte-Marie. — Cette île est de nouveau conservée par la France. — Situation des missionnaires anglais à Tananarive. — La reine forme le projet de les chasser et de détruire le christianisme. — Sinistres paroles prononcées par elle à ce sujet. — Discours de l'un des Grands Chefs à la reine. — Mesures prises par la reine pour arriver à l'abolition du christianisme à Madagascar. — Elle enjoint d'abord aux missionnaires de respecter les coutumes du pays, de s'abstenir de baptiser ses sujets et de célébrer le dimanche. — Doléances adressées à ce sujet à la reine par les missionnaires. — 11 est répondu à ces doléances par un édit plus rigoureux encore, à la suite d'un kabar. — Texte de cet édit de la reine, sous forme de proclamation adressée aux naturels. — Cet édit reçoit son exécution. — Les missionnaires abandonnent Tananarive, le 18 juin 1835. — Réflexions à ce sujet. — Rébellions vers le Sud réprimées par les Hovas. — Renseignements donnés au ministre de la marine par un capitaine au long cours sur le commerce de Madagascar. — M. l'amiral Duperré envoie un émissaire à la reine. — L'envoyé français est mal reçu. — Deux corvettes anglaises et deux corvettes françaises se présentent à Tamatave, pour demander des explications sur les persécutions infligées aux traitants européens. — Repos momentané. — Émissaires anglais envoyés à la reine pour demander des émigrations à Maurice de travailleurs maie-
gâches. — Leur peu de succès. — Nouvel échec de M. Campbell, agent officiel envoyé à Madagascar dans le même but. — Histoire des acquisitions récentes de la France dans le canal de Mozambique. — Récit des derniers événements de Tamatave, d'après le Moniteur. — Rapport de M. Romain Desfossés. — Conclusion.
Lorsque les premières années qui suivirent la révolution de juillet se furent écoulées, et que la paix parut se maintenir sur le continent européen, malgré le peu de succès des tentatives précédemment faites pour fonder un établissement durable à Madagascar, l'importance de la possession d'un port dans ces parages ne pouvant être méconnue, le projet d'y rétablir avec honneur le pavillon français parut trouver quelque faveur dans les Chambres et au dehors. Vers le milieu de l'année 1832, M. le comte de Rigny, alors ministre delà marine, pensa qu'il ne serait peut-être pas impraticable d'acquérir à Madagascar, soit par voie d'achat, soit en échange de nos possessions peu salubres de la côte orientale, un territoire plus sain et offrant des facilités pour y établir à peu de frais un comptoir, en attendant qu'on pût y former un établissement maritime.
La baie de Diego-Suarez, située au nord de Tintingue, avait été indiquée à l'administration de la marine comme réunissant ces avantages. M. de Rigny chargea M. le contre-amiral Guvillier, nommé gouverneur de Bourbon, du soin de la faire explorer en même temps que les parties avoisinantes du littoral. Cette exploration fut exécutée en 1833 par le commandant et les officiers de la corvette la
Nièvre. Des diverses parties de la côte visitées par les explorateurs, aucune ne leur parut plus propre en effet à la formation d'un établissement maritime que la baie de Diego-Suarez. Cette baie est extrêmement vaste et contient plusieurs beaux ports; l'eau douce quoique rare y est suffisamment abondante ; les terres qui la bordent, quoique peu riches en apparence, paraissent susceptibles de culture; et, à en juger par la bonne santé que l'équipage de la corvette la Nièvre avait conservée pendant un séjour de trois mois sur cette côte, et par les renseignements recueillis auprès des marins du commerce qui la fréquentent, on n'y avait point à craindre l'insalubrité qui règne dans les parties de Madagascar où nous nous étions précédemment établis.
Les moyens d'exécution furent discutés. M. le contre-amiral Cuvillier et M. Bédier, commissaireordonnateur à Bourbon, tombèrent d'accord que ce n'était ni par voie d'achat ni par voie d'échange, comme l'indiquaient les instructions ministérielles, que la France pourrait acquérir la possession de la baie de Diego-Suarez, mais bien par la conquête, en enlevant aux Hovas la domination du littoral de Madagascar, et en faisant rentrer cette nation belliqueuse dans ses anciennes limites, avec le secours de toutes les peuplades auxquelles elle avait imposé son joug. Huit bâtiments de guerre, douze cents hommes de troupes blanches , un corps de soldats yoloffs, avec un matériel d'artillerie assez considérable, telles étaient les forces jugées indis-
pensables pour cette expédition. L'importance des questions qui se rattachaient à ce nouveau plan détermina le successeur de M. le comte de Rigny, M. le contre-amiral Jacob, à en renvoyer l'examen au conseil d'amirauté. Le conseil d'amirauté considérant : d'une part, que les dépenses qu'il faudrait faire pour fonder dans la baie de Diego-Suarez l'établissement projeté seraient très-considérables, et qu'on n'obtiendrait que difficilement des Chambres les crédits spéciaux nécessaires pour y subvenir; d'autre part, que le gouvernement manquait de renseignements suffisants sur les avantages que pouvait présenter la localité proposée, fut d'avis qu'il y avait lieu d'ajourner tout projet d'établis-sèment maritime à Madagascar, quelque utile qu'il dût être pour la France de posséder un port dans une mer où nous en manquions absolument. Cet avis fut adopté par M. l'amiral Jacob.
Quant à l'île Sainte- Marie, on ne crut pas devoir l'abandonner. Les intérêts des colons français qui s'y étaient établis sur la foi des promesses du gouvernement ne pouvaient être ainsi sacrifiés. D'un autre côté, un assez grand nombre d'indigènes, ennemis des Hovas, et qui avaient pris parti pour la France, s'étaient réfugiés dans l'île au moment de la destruction du fort de Tintingue, et on leur devait asile et protection jusqu'à ce qu'ils pussent se soustraire à la vengeance des Hovas en choisissant une autre retraite. 11 parut nécessaire, d'ailleurs, de conserver des moyens de protection efficaces à l'égard de notre commerce sur la côte orientale
de Madagascar, et de constater, par la présence de notre pavillon, que la France maintenait ses droits sur ses anciennes possessions. On se borna donc à réduire le personnel et les dépenses de l'établissement au strict nécessaire.
-: Depuis lors , l'état de guerre avait paru cesser entre les Français et les Hovas ; mais les relations commerciales ne furent qu'imparfaitement rétablies sur la côte orientale de Madagascar.
D'un autre côté, la puissance anglaise voyait s'éteindre rapidement dans la personne de ses missionnaires, le peu d'influence qui leur restait depuis l'avènement au trône de Ranavalo. La reine manifestait hautement une haine croissante contre ses hôtes pieux. Durant les hostilités de l'expédition de 1829, les missionnaires anglais parurent un instant oubliés ; mais dès que la crainte cessa de glacer ces débiles courages, la persécution recommença plus ardente que jamais.
Cependant la reine ne voulut songer à l'expulsion des étrangers qu'après avoir obtenu d'eux tout ce qu'ils pouvaient enseigner à son peuple dans l'art de tisser les étoffes, de fondre le fer, de travailler le bois, de construire les machines. Ses intentions restèrent ainsi à peu près secrètes jusqu'en 1835. Vers cette époque, la reine se montrait plus assidue au culte des idoles, culte que les missionnaires s'étudiaient à flétrir et à déconsidérer. Un jour, Ranavalo qui relevait de maladie, allant en procession solennelle, remercier l'Idole du rétablissement de sa santé, passa
devantla chapelle clés missionnaires anglais, d'où les chants sacrés vinrent frapper son oreille et réveiller sa haine assoupie. Elle prononça alors ces paroles sinistres : « Ils ne se tairont que lorsque la « tête de l'un d'eux sera tombée. »
L'aversion sainte des prêtres anglais contre le culte des idoles s'accroissait de jour en jour, et d'autre part, les naturels s'irritaient de voir ainsi des étrangers attaquer sans cesse les^objets de leurs antiques croyances. Il était visible qu'un événement se préparait. A cette époque, un chef influent et d'un rang élevé, se présenta au palais de la reine et demanda à être admis à lui parler. Quand il fut en sa présence, il lui dit : « Je suis venu demander une zagaie à Votre Majesté, une zagaie acérée. J'ai vu le discrédit jeté par des étrangers sur les gardiens sacrés de cette terre, sur la mémoire des illustres ancêtres de Votre Majesté, à la protection desquels notre pays doit son salut. Les cœurs de votre peuple sont détournés des coutumes de nos ancêtres et de celles de Votre Majesté ; c'est que les instructions, les livres, la fraternité prêchée par ces étrangers, ont déjà gagné à leurs intérêts bien des hommes puissants, dans l'armée et dans le gouvernement, bien des hommes libres et un nombre immense d'esclaves. Tout cela n'est fait que pour préparer l'arrivée de leurs compatriotes qui fondront sur nous, au signal que tout est prêt, et qui s'empareront d'autant plus aisément de notre pays que le peuple leur est acquis. Telle sera la conséquence de leur enseignement et comme je ne veux
pas vivre pour voir une telle calamité infligée à mon pays, et nos propres esclaves employés contre nous, je viens vous demander une zagaie, une zagaie acérée pour me percer le cœur, alin de mourir avant la venue de ce jour fatal. »
Après avoir entendu ce discours étrange, on dit que la reine versa des larmes de douleur et de rage, et qu'elle resta sans paroles pendant un long moment ; puis elle s'écria qu'elle mettrait fm au christianisme, dût-il en coûter la vie à tous les chrétiens de l'île.
Le plus profond silence régna alors dans le palais. La musique, les danses, les fêtes, les amusements ordinaires, furent suspendus durant quinze jours entiers. La cour d'Imerne semblait comme frappée d'une calamité nationale et la consternation la plus morne régnait dans tous les cœurs. Enfin, des mesures furent prises pour arriver à cette abolition tant souhaitée du christianisme. Un premier message de la reine enjoignit aux missionnaires de respecter les coutumes du pays tout en suivant librement les leurs et de s'abstenir de baptiser ses sujets ou de leur faire célébrer le dimanche, cérémonies formellement contraires aux coutumes ou aux lois du peuple hova. Les missionnaires adressèrent, à ce sujet, des représentations à la souveraine de Tananarive. Il n'y fut répondu que par un édit plus rigoureux encore publié solennellement dans un kabar convoqué le 1" mars 1835. A ce kabar assistèrent plus de cent cinquante mille indigènes de tous les rangs.
Voici cet écrit reproduit littéralement et adressé à son peuple par la reine en manière de proclamation directe , mélange inouï de formules barbares et d'idées empruntées, dans ce qu'elle a de moins éclairé, à la civilisation moderne: «Je viens vous le déclarer. Je ne suis pas une souveraine qui trompe et vous n'êtes pas des sujets trompés. Je vais vous dire ce que je me propose de faire et comment je vous gouvernerai. Quel est l'homme qui voudrait changer les coutumes de vos ancêtres et des douze souverains de cette contrée? A qui le royaume a-t-il été laissé en héritage par Dianampouine et par Radama, si ce n'est à moi? Eh! bien, si quelqu'un d'entre vous veut changer les coutumes de vos ancêtres et des douze souverains, j'abhorre cela. »
" Maintenant, quant à avilir les idoles, à traiter la divination de plaisanterie, à renverser les tombes des Vazimbas\ je déteste ces crimes. Ne faites point cela dans mon royaume. Les idoles, dit-on, ne sont rien. Mais n'est-ce pas par elles que les douze rois ont été établis? Et maintenant elles seraient changées au point de ne devenir rien ! La divination que vous traitez de la même manière et les tombes des Vazimbas, ne sont-ce pas là des témoignages de leur puissance ? Le souverain lui-môme les regarde comme sacrées et, vous, le peuple, vous les estimeriez moins que rien ? C'est là mon af-
' Les Vazimbas sont les aborigènes de l'Ue. Leurs tombes sont regardées comme sacrées. Voyez à ce sujet, et pour plus de détails, le chapitre Ethnographie, Mœurs el Coittwnrs, dans le second Livre de cet ouvrage.
faire et je tieus pour criminel quiconque détruit les tombes des Vazimbas. »
« Quant au baptême, aux associations, aux lieux de prière, autres que les écoles, et aux prescriptions du dimanche, combien y a-t-il donc de souverains sur cette terre? jN'est-ce pas moi, moi seule qui règne? Ces choses ne se doivent pas faire, elles sont illégales dans mon pays, car elles ne font point partie des coutumes de nos ancêtres, et je ne changerai point leurs coutumes, excepté pour les choses qui peuvent être utiles au bien démon pays. »
« Eh bien donc, je vous accorde un mois pour vous dénoncer, vous qui avez reçu le baptême, qui faites partie des associations ou qui allez prier dans des maisons séparées, et si vous ne venez pas dans ce délai et attendez d'être découverts et accusés par d'autres, je vous déclare dignes de mort. Remarquez bien le délai fixé. C'est un mois, à partir du coucher du soleil, que je vous donne pour confesser votre état coupable. Vous, écoliers, voici mes ordres. Tant que vous serez écoliers et recevant l'instruction des Européens dans leurs maisons, observez le dimanche. Cependant, ce sera pour les leçons seulement que vous devrez l'observer et non pour toute autre chose, quelle qu'elle soit. Et plus tard, dès que vous aurez quitté les écoles, vous n'observerez en quoi que ce soit le dimanche; car, moi, la souveraine, je ne l'observe pas du tout, et pareille chose ne doit pas avoir lieu dans le pays. »
« Souvenez-vous que ce n'est pas au sujet de ce
qui est sacré dans le ciel comme sur la terre et qui a été tenu pour sacré par douze souverains, ni pour offense aux idoles sacrées que vous êtes accusés maintenant, mais parce que votre conduite n'est pas d'accord avec les coutumes de vos ancêtres et c'est ce que j'abhorre. »
Ce fut vainement que plusieurs des Grands Chefs intervinrent pour faire modifier la rigueur de cet édit, en proposant de ne pas lui donner d'effet rétroactif et de ne pas exiger que les coupables se dénonçassent eux-mêmes. Tout fut inutile , et le lendemain, la reine fit publier par ses officiers qu'au lieu d'un mois, elle ne donnait qu'une semaine pour se dénoncer. Placés entre l'obéissance ou la mort, les nouveaux chrétiens, sous l'empire de la terreur inspirée par l'édit royal , vinrent en foule remettre entre les mains des officiers désignés à cet effet les exemplaires des livres saints qu'ils tenaient des missionnaires anglais. Plus de quatre cents officiers furent privés de leurs grades et ceux d'entre le peuple qui se trouvèrent du nombre des coupables furent condamnés à des amendes plus ou moins fortes.
Ce fut le 18 juin 1835 que les missionnaires abandonnèrent définitivement la capitale des Hovas. Ils y laissèrent moins encore le germe de la parole divine que le souvenir des arts, des sciences et des métiers qu'ils avaient appris à leurs barbares catéchumènes. Telle fut la triste fin de cet apostolat hardi qui avait duré plus de quinze ans. Cette
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tentative de la Société des Missions à Madagascar n'atteignit que la moitié de son but plus politique encore que religieux, ainsi qu'on a pu le voir par tout ce qui a été dit précédemment. Les missionnaires s'éloignèrent donc , laissant le terrain à des successeurs plus heureux ou plus habiles. Ce départ fut un échec notable pour la politique anglaise qui vit ainsi détruit , en un jour, sur cette terre qu'elle avait disputée sourdement à la France avec tant de persévérance, le fruit de ses efforts prolongés et des sommes considérables que ses agents avaient jetées en pure perte dans le gouffre toujours ouvert et toujours inassouvi de l'avidité malegache.
Après le départ des missionnaires anglais, les Hovas eurent à réprimer de redoutables rébellions qui se déclarèrent surtout dans les provinces du Sud de l'île. Les actes de la plus horrible cruauté signalèrent les victoires remportées par ces féroces dominateurs dont le joug usurpé, secoué sans cesse par les peuplades de la côte, ne s'impose que par le massacre et la terreur.
On put croire pendant quelque temps que le gouvernement d'Imerne se montrerait disposé à céder, à l'égard de la France, aux sentiments des tribus qui, en grand nombre, nous sont restées fidèles. En effet, à lafm de 1835, M. l'amiral Duperré, alors ministre de la marine, reçut de plusieurs capitaines marchands qui venaient de faire le voyage de Madagascar des rapports de nature à attirer de
nouveau rattention du gouvernement sur la grande île africaine. L'un de ces capitaines avait été parfaitement accueilli à Tamatave et y avait placé sans difficulté une cargaison de la valeur de deux cent quarante tonneaux. La reine Ranavalo avait fait dire à ce capitaine, par le prince GoroUer, alors commandant de Tamatave, qu'elle verrait avec plaisir la France signer avec elle un traité de commerce et d'amitié, traité d'autant plus désirable et d'autant plus avantageux que les Français paraissaient préférés aux Anglais, malgré tous les efforts faits antérieurement par ceux-ci pour s'emparer moralement du pays. Enfin, en adressant son rapport au ministre de la marine, ce capitainey exprimait l'avis que si la France voulait, dans le but indiqué, envoyer un agent officiel à la cour de Tananarive et ne soumettre qu'à de faibles droits les marchandises importées de Madagascar en France, on obtiendrait d'excellents résultats commerciaux dans nos rapports avec cette grande île, peuplée, selon le rapport, de cinq à six millions d'habitants et où les produits de notre industrie s'échangeraient avantageusement contre des denrées coloniales de toute nature.
Ce fut sans doute pour tirer paiti de ces dispositions si favorables, du moins en apparence, que M. l'amiral Duperré envoya à Tananarive, en décembre J8o7, un capitaine de navire qu'il chargea de jeter les bases d'un traité de commerce et d'ami lié avec la reine Ranavalo. Arrivé dans la capitale des liovas, l'envoyé français n'eut pas de peine
à se convaincre que le gouvernement d'Imerne n'avait aucun désir sincère de nouer des relations sérieuses avec les étrangers, de quelque nation qu'ils fussent. Les conseillers de la reine lui firent savoir, avec l'accent de la mauvaise humeur la plus marquée, « qu'on ne pouvait accéder aux articles du traité de commerce qu'il présentait et qu'on le ferait sortir du pays, s'il en reparlait. »
Depuis cette époque, les farouches oppresseurs de la grande île malegache, vivant dans leur inquiet et stupide isolement, regardent avec crainte à l'horizon si aucune nation de l'Europe ne vient donner à leurs victimes les armes destinées àanéantir leur tyrannie chancelante. Habitués à maltraiter sans contrôle les populations indigènes, les Ilovas n'ont pas craint de reporter jusque sur les traitants européens l'aveugle oppression qu'ils imposent à l'île entière. Des plaintes nombreuses et fréquentes sont venues dénoncer hautement les vexations incroyables, les persécutions inouïes dont les Européens ont à souffrir sur toute la côte où sont établies leurs factoreries. Il est triste d'ajouter que ces mauvais traitements infligés au commerce local sont dus, en grande partie, s'il faut en croire les bruits malheureusement unanimes, à l'influence qu'un Français, M. Delastelle, a acquise sur l'esprit de la reine pour laquelle il est venu récemment à Paris faire des achats considérables en ameublements, bijoux, et autres objets. M. Delastelle est en effet un des conseillers de Ranavalo, surtout en ce
qui concerne la politique commerciale de son gouvernement. Il a été élevé à la dignité d'andrian ou prince, et il jouit dans le royaume d'Ancove des droits attribués aux classes les plus privilégiées. En 1838, un capitaine appartenant au cabotage de Maurice faillit être victime d'un guet-à-pens de la part des Hovas. Le gouverneur sir William Nicolay expédia à ?>Iadagascar deux corvettes pour exiger une réparation de cet outrage. Des munitions de guerre avaient été embarquées sur ces deux bâtiments, quand les bâtiments anglais arrivèrent àTamatave, ils y trouvèrent le Lancier et le Colibri, corvettes françaises, envoyées également par le gouverneur de Bourbon pour demander des explications au gouvernement ho va sur ses mauvais procédés à notre égard. Le moment paraissait venu de châtier ces oppresseurs barbares, si les réparations exigées n'étaient pas accordées sur-le-champ. L'apparition de ces forces jeta une consternation aussi grande chez les traitants européens que chez les naturels. En effet, à la moindre agression de la part des étrangers, les ordres de la reine sont d'incendier indistinctement toutes les propriétés des blancs. Ces craintes se réalisèrent, ainsi que le redoutaient les Européens. Le feu se déclara dans la nuit avec violence, mais grâce aux secours des marins français, on se rendit bientôt maître de l'incendie. Le lendemain, des garanties furent exigées de Ramanache, gouverneur du fort, et ces garanties donnèrent pour quelque temps un
peu de sécurité aux Européens établis sur la cote et qui purent ainsi continuer leur négoce.
Comme on le voit, depuis la mort de Radama, la présence des Européens à Madagascar n'a été que l'objet des plus indignes traitements de la part du gouvernement d'Imerne. A cette noble ardeur qu'inspiraient à Radama ses instincts civilisateurs, a succédé la plus brutale sauvagerie. Les conseillers de la reine n'ont su que la maintenir dans des sentiments d'hostilité aussi bien contre les Anglais que contre les Français. Nous avons vu ce règne sanglant inauguré par l'expulsion des missionnaires et de l'agent de la Grande-Rretagne. Les traitants des deux nations ont eu à souffrir des mêmes vexations, aussi insensées que contraires aux véritables intérêts de ces peuples. Ce système barbare n'a pas cessé de prévaloir dans les conseils de la reine Ranavalo qui, tantôt paraît encourager les étrangers cl l'acquisition de terres dans l'île, à la formation d'établissements, et tantôt les soumet aux plus odieuses persécutions.
Il est évident que le gouvernement d'Imerne semble vouloir se refuser à toutes relations, môme les plus avantageuses et les plus utiles pour lui, avec les Européens. En effet, au commencement de 1839, un négociant de Maurice vint à Madagascar, avec l'autorisation du gouvernement anglais, dans le but de solliciter de la reine Ranavalo la permission d'emmener avec lui huit cents naturels pour cette colonie que l'affranchissement des escla-
ves avait privée des bras nécessaires au travail agricole et manufacturier. La reine n'a voulu entendre aucune proposition à ce sujet et l'envoyé du gouvernement de Maurice a été obligé de repartir sans avoir obtenu de résultat. Une mission officielle ayant le môme objet fut donnée, peu de temps après, à M. Campbell. Ranavalo fit entendre à cet envoyé qu'il était étrange que les Anglais, qui avaient affranchi leurs esclaves, vinssent chercher ses sujets libres pour le travail de leurs terres ; elle défendit, sous peine de mort, tout engagement pour Maurice, et l'on dit que plusieurs Malegaches, qui avaient traité secrètement avec M. Campbell ayant été découverts, furent zagayés par les ordres de la reine, sous les yeux mêmes de l'envoyé britanuique.
L'acquisition de Nossi-bé et celle de Mayotte sont des actes significatifs que nous ne devons point omettre dans la série des faits politiques que nous avons énumérés. En juillet I8/1.O, Tsioumeka, reine des Sakalaves a fait cession au roi des Français de l'île de Nossi-bé et de l'île de Nossi-Cumba, et lui a abandonné tous ses droits de souveraineté sur la côte occidentale de Madagascar, depuis la baie de Passandava jusqu'au cap Saint- Vincent. En 1841, Tsimiaro, roi d'Ankara, a également fait, de son côté, cession à la France de l'île de Nossi-Mitsiou, des autres îles qui entourent son royaume d'Ankara, ainsi que de ses droits de souveraineté sur Madagascar. Andriansala,chef de Nossi-Fali, a aussi transmis au roi des Français la propriété de cette dernière île.
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Enfin, dans la même année, le 25 avril '18/ii, l'île Mayotte a été cédée en toute propriété à la France par le sultan Andrian-Souli.
Disons quelques mots de la manière dont ces différentes cessions furent faites à la France et des événements qui les ont inévitablement amenées. En 1838, M. de Hell, alors gouverneur de Bourbon, avait chargé M. Passot, son aide de camp, capitaine d'infanterie de marine, de s'enquérir de la situation politique des peuplades du nord de Madagascar, et, dans ce but, il avait mis à la disposition de ce dernier le brig le Colibri. LesSakalaves réfugiés dans l'île de Nossi-bé, aveclajeune reine de Bouéni,Tsioumeka, exposèrent à l'envoyé de M. de Hell la situation critique dans laquelle ils se trouvaient, menacés d'un côté jusque dans leur retraite par les Hovas, et, d'autre part, ne recevant aucune réponse à une demande de secours adressée par eux à l'iman de Mascate, Seïd-Saïd. Les chefs Sakalaves chargèrent M. Passot de faire connaître au gouverneur de Bourbon que, dans de telles circonstances, ils invoquaient la protection du roi des Français.
Comprenant dignement la mission de tout agent français dont les populations opprimées réclament l'appui, M. Passot se présenta avec le brig le Colibri sur la côte-ouest de Madagascar, devant le poste de Mourounsang, et signifia au commandant hova ({u'il eût dorénavant à s'abstenir de toute hostilité contre les habitants de Nossi-bé, attendu qu'ils venaient de réclamer la protection de la France.
UISTOIRE POLITIQUI- DE MADAGASCAR. 185
Dès ce moment, les Hovas ne firent aucune tentative sur l'île et si ce n'avait été les désordres intérieurs qu'amenaient les mésintelligences de leurs chefs, les réfugiés auraient pu y trouver un peu de repos et de bien-être. Les dispositions manifestées par les chefs des SakalavesdeNossi-bé, dernier débris delà population duBouéni, bien qu'elles fussentinutiles pour établir vis-à-vis de toute puissance étrangère nos droits de souveraineté sur Madagascar, n'en étaient pas moins bonnes à constater, comme adhésion de la population à cette souveraineté pour le moment où il conviendrait de l'exercer \ Aussi M. le gouverneur de Hell envoya-t-il, à peu de temps de là, M. Passot à Nossi-bé avec l'autorisation de dresser un acte par lequel les Grands Chefs concéderaient leur pays à la France et se reconnaîtraient, eux et leurs tribus, comme des sujets français.
L'iman de Mascate n'avait, dans cet intervalle, donné aucun signe de vie, ni la moindre espérance pour l'avenir. Il avait eu sans doute connaissance des droits qui nous étaient acquis depuis longtemps sur Madagascar, à l'exclusion de toute autre puissance, et il prévoyait que l'opposition de la France viendrait bientôt rendre inutiles les dépenses qu'il aurait pu faire pour établir son autorité sur (fuelque point du Bouéni. Les chefs Sakalaves et
' Documents sur la paiiie occidoniale de Madagascar, par M. le capitaine de corvclle (Juillain, page 141. hiipvimeric Roijule. 1810.
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la jeune Tsioimieka, reine de Boiiéni, signèrent alors l'acte de cession dont nous avons parlé, le 14 juillet 1840. Telles sont les circonstances politiques qui ont précédé l'occupation de Nossi-bé par la France.
Quant à Mayotte, voici le récit sommaire des événements qui ont amené iVndrian-Souli à invoquer l'appui du gouvernement français.
Amadi , fils du sultan de Mayotte, était lié d'amitié avec Andrian-Souli, roi des Sakalaves, lequel depuis la mort de Radama, chassé de ses États par les Hovas, résistait dans le Bouéni à leurs attaques incessantes. Amadi vint se réunir à son ami Andrian-Souli, épousa une de ses parentes et ne quitta Madagascar que pour aller succéder à son père à Mayotte. Ses rapports d'amitié avec Andrian-Souli continuèrent, et, fatigué d'un pou voir qui l'exposait, d'un moment à l'autre, à être assassiné par des prétendants, il lui envoya son fils Buona-Combé pour lui offrir la souveraineté entière de Mayotte ou le partage de l'île, et celui de ses biens. Andrian-Souli accepta l'offre de son ami, mais il ajourna momentanément son départ pour Mayotte. Dans l'intervalle, Amadi avait été assassiné par son frère. Mais ce dernier fut chassé du pouvoir aussitôt que Buona-Combé se présenta.
Dans ces circonstances, Buona-Combé s'empressa d'écrire à Andrian-Souli, confirma et renouvela les offres précédentes de son père et l'engagea à hâter son arrivée. Ce dernier passa en effet sur un bateau arabe, avec ses Sakalaves et ses esclaves, dans
celte île où il fut reçu comme un père. Une partie de Mayotte lui fut immédiatement assignée comme sa propriété et il se mit à la cultiver. Les cultures des Sakalaves, plus laborieux que les indigènes, prospérèrent bientôt. Cette prospérité excita la jalousie de ces derniers qui envoyèrent leur bétail dans les plantations de riz d'Andrian-Souli. La justice , réclamée avec instance contre ces procédés , ayant été refusée, Andrian-Souli fut obligé de faire tirer sur les bœufs de Buona-Combé.
La guerre se déclare entre eux dès ce moment. Buona-Combé, bloqué à Zaoudzi, demande quartier, l'obtient et abandonne Mayotte, pour se réfugier à Moliéli, chez Ramanetak à qui, pour prix de son hospitalité, il fait don de l'île Mayotte, dont Andrian- Souli était devenu le maître. Ce dernier acte fut, dit-on, le résultat d'une fraude de Ramanetak.
Quoi qu'il en soit, Ramanetak, à la tète d'une petite armée , envahit Mayotte , en 1 836 , en chasse Andrian-Souli, laisse le commandementà un officier, et retourne à Mohéli. Andrian-Souli, qui s'était réfugié chez Abdallah , sultan d'Anjouan , s'empare de nouveau de Mayotte avec l'assistance de ce prince. Ensuite , il vient bloquer , à Mohéli , Ramanetak , lequel, à la faveur d'un coup de vent qui met à la côte la flottille d'Anjouan , s'empare d'Abdallah et le la*sse mourir de faim en prison. Depuis lors, à l'instigation de Ramanetak, Salim, oncle d'Alaouy, chasse d'Anjouan son neveu , qui fuit à Comore , de là à Mozambique, à Mascate, et qui, en dernier
lieu, se réfugie à Maurice. Salim devient l'ennemi naturel d'Andrian-Souli, à cause des liaisons de ce dernier avec Alaouy ; il manifeste quelques prétentions à la souveraineté de Mayotte, sous prétexte qu'elle aurait été autrefois, ainsi que les autres Comores, une des dépendances d'Anjouan. Salim se borne toutefois , de concert avec Ramanetak, à favoriser à Mayotte la rébellion d'un jeune chef de la province d'Antankare, accueilli par Andrian- Souli et qui, depuis lors, après avoir réuni autour de lui les Sakalaves mécontents et quelques Mayottais, finit par succomber dans la lutte.
Tel était l'état des choses en 18/ii , lorsque Andrian-Souli fit cession de l'ile Mayotte à la France. Depuis cette époque, Buona-Combé, seul prétendant sérieux, est mort, ainsi que Ramanetak. Andrian-Souli lui-même vient de mourir. Quant à Alaouy, ancien sultan d'Anjouan, il est mort aussi en I8/16, à l'île Maurice, laissant après lui, comme prétendant opposé à Salim, un de ses parents nommé Saïd-llamza. Ce Saïd-Hamza a formulé, dans les premiers moments, une protestation contre l'occupation de Mayotte par la France, manifestant ainsi, quant à la souveraineté des Comores, des prétentions parallèles à celles de Salim ; mais , depuis lors , il est venu demander lui-même au gouverneur de Bourbon de l'aider à reconquérir ses droits vrais ou supposés sur Anjouan, demande qui n'a pas été accueillie. Les événements feront connaître lequel , de Salim
OU d'Hamza, conservera définitivement la souveraineté d'Anjouan, mais aucune réclamation sérieuse sur celle de Mayotte ne peut désormais s'élever de leur part. Par un acte authentique daté du 19 septembre 1843, Salim a même renoncé positivement à tous ses droits de souveraineté sur Mayotte en reconnaissant « comme une chose juste et vraie que « depuis la mort du sultan Alaouy, les sultans « d'Anjouan n'ont aucune espèce de droits à faire « valoir sur l'île Mayotte, et que ses habitants sont « libres d'en disposer suivant leur volonté. »
Ces diverses acquisitions faites par la France, et surtout celle de Mayotte , la plus importante de toutes, en enveloppant la grande île africaine d'un réseau de stations françaises auraient dû donner à réfléchir au gouvernement d'Imerne. En effet la puissance si douteuse et si précaire de la petite tribu des Hovas se trouve, maintenant, comme noyée au milieu des nombreuses peuplades qui leur sont hostiles et qui sont dévouées à la France. Nos fidèles alliés, les Betsimsaracs, les Bétanimènes, les Sakalaves, attendent avec impatience le jour de la délivrance et sont prêts à nous servir d'auxiliaires, pour le moment où la France voudra sérieusement soutenir leur dévouement. C'est à ce point de vue politique que nos acquisitions récentes, dans le canal de Mozambique doivent être envisagées selon leur réelle et véritable importance. Sainte-Marie a toujours été le refuge des Betsimsaracs et des Bétanimènes fuyant les Hovas et se jetant dans nos bras.
Mayotle, Nossi-bé, Nossi-Mitsiou et Nossi-Fali, sont également l'asile des Sakalaves nos alliés et des peuplades du Bouéni. La plus grande partie de la population indigène de Madagascar a donc des sentiments français. Là minorité est évidemment du côté des tyrans d'Ancove. La présence de la i'rance dans le canal de Mozambique aurait dû inquiéter les Hovas et convaincre la reine du ferme dessein qu'a la France de faire respecter dans ces mers son pavillon et d'y étendre son commerce sur de plus grandes proportions. 11 n'en a rien été pourtant, comme on va le voir par le récit des événements de Tamatave. Des persécutions inqualifiables, un ordre brutal d'expulsion qui n'a été motivé sur aucun acte répréhensible , de la part de nos nationaux , sont venus mettre le comble aux mauvais traitements infligés parle gouvernement d'imerne aux traitants européens.
Au mois de juin 18/i-5, le commandant de la station française des côtes orientales d'Afrique, M. Romain Desfossés apprit , par des rapports officiels , les persécutions dont nous parlons '. Deux heures après la réception de ces rapports, M. Romain Desfossés fit partir la Zélée pour Tamatave, avec ordre au capitaine Fiéreck de couvrir de la protection du pavillon français les Européens qui lui de-
' Nous reproduisons scrupulciiscmenl le récit des faits qui vont suivre d'après les rapports adressés les 7, 13, iO et 17 juin 184o, au ministre de la marine par M. Romain Desfossés et tels qu'ils ont été officiellement insérés au J/o«/7rH?- par le Gouvernement du roi.
manderaient asile et assistance , quelle que fût leur nation. Le Berceau, monté par M. Romain Desfossés lui-même, mouilla peu de temps après devant Tamatave , mais il avait été devancé de deux heures par la corvette anglaise le Comuay, venant de Maurice dans un but analogue. Cependant le Conway avait été primé par la Zélée qui avait déjà offert aux traitants anglais et français un asile sous la sauvegarde de notre pavillon. Le capitaine Fiéreck avait eu avec le Second Chef ou Grand Juge hova, un habar ou entretien sans résultat avantageux pour nos traitants. Le capitaine Kelly, commandant le Convmij, n'avait pas été plus heureux. La reine avait signé un décret d'expulsion contre tous les Européens, et ce décret était exécutoire sur-le-champ, sous peine de mort pour tout agent hova qui chercherait à l'éluder.
M. Romain Desfossés ne crut pas devoir demander une entrevue au gouverneur de Tamatave qui, prétextant une indisposition, avait déjà refusé de recevoir le capitaine Kelly et M. Fiéreck. Le commandant français se borna à envoyer un officier lui porter deux lettres, l'une pour lui, l'autre pour la reine Ranavalo. Les officiers français et anglais envoyés à terre pour recueillir les traitants, avec tous les objets transportables qu'ils pouvaient embarquer, ne purent mettre le pied sur la plage que gardaient de nombreux détachements de Hovas.
Une conférence eut lieu entre le capitaine Kelly et M. Romain Desfossés. La position des traitants
192 LIVRE î. — CHAPITRE VI.
des deux nations était identique. Douze traitants anglais et onze traitants français avaient été dépouillés et chassés de Tamatave \ Le commandant du Berceau et celui du C'omvay reconnui-ent d'un commun accord que s'ils exerçaient, sans une provocation bien patente, un acte d'hostilité contre les Hovas, ils exposeraient peut-être à de graves dangers les Français et les Anglais qui résidaient encore sur d'autres points de Madagascar, depuis le fort Dauphin jusqu'à Voliémar. Cette puissante considération contint dans de sages limites l'indignation ressentie par les deux comuiandants, en présence de la sauvage spoliation qui venait de frapper leurs nationaux. Ils rédigèrent et signèrent une protestation énergique qu'ils firent partir pour être remise à la reine Ranavalo.
Le Berceau, la Zélée et le Conivay s'étaient embossés à trois cents toises des forts de Tamatave et sous la protection de leurs batteries, et, avec l'aide de leurs embarcations, le transport des marchandises appartenant aux traitants des deux nations se continua. Le capitaine Kelly déclara à M. Romain Desfossés que son opinion personnelle était que les Hovas, déjà aussi insolents que leurs sauvages instincts le comportent, seraient enhardis par notre modération et prendraient l'initiative des hostilités. Telle ne fut pas la pensée du commandant français, maiscelui-ciassura qu'il était décidé, quoiqu'il
' Rapport officiel du 13 juin \Si:i, iméré au Muniteur.
arrivât à châtier tout acte d'agression comme toute insulte de la part des Hovas.
Nous allons maintenant laisser la parole au brave commandant du Berceau, pour le récit des événements qui ont suivi ces préparatifs et ces courtes négociations.
M. Romain Desfossés s'exprime ainsi, dans le rapport adressé par lui à M. le ministre de la marine, sous la date du 16 juin 18/i5. « Monsieur le ministre, lorsque le 13 de ce mois, je rendais compte à Votre Excellence des événements qui m'avaient amené à Tamatave , et que je l'entretenais de la situation si déplorable et si digne d'intérêt, dans lacpelle je venais de trouver les Français qui, pendant plusieurs années, avaient vécu et travaillé dans ce pays sous la sauvegarde du droit des gens, j'espérais encore que les représentations énergiques que j'allais adresser à la reine Ranavalo, ainsi qu'au gouverneur de la place, ne seraient pas sans résultat heureux pour nos traitants, et qu'en attendant une nouvelle décision du gouvernement d'Imerne, le délégué de la reine à Tamatave jugerait prudent et sage de suspendre l'exécution de la loi spoliatrice qui venait de frapper d'une manière si inattendue les Européens. »
« Cette espérance a été déçue , monsieur le ministre; je n'ai pas tardé à me convaincre que j'avais affaire à des hommes pour qui toutes les questions de justice, de droit des gens, de respect des personnes et des propriétés sont des choses incoii-
nues ou méprisées, qui enfin ne savent céder qu'à la force qui se déploie menaçante et inexorable. Votre Excellence sera convaincue, j'ose l'espérer, par la lecture des divers documents que je viens de réunir pour les joindre à ce rapport , qu'avant de me résoudre à punir l'insolent orgueil de ces insulaires, j'ai tenté tous les moyens de conciliation, et fait, de concert avec le capitaine William Kelly, de la frégate de S. M. Britannique le Conwaij, tout ce qu'il était honorablement possible de faire pour arriver à un arrangement amical de cette affaire. »
« Vendredi dernier, 13 juin, après avoir longuement conféré avec les principaux traitants et acquis la certitude positive que , indépendamment de ce qu'ils étaient exposés à de continuelles et grossières insultes, beaucoup d'entre eux sont créanciers des chefs hovas, et tous possesseurs d'immeubles ou de marchandises d'une grande valeur, qu'ils vont se trouver forcés d'abandonner, j'écrivis à la reine Ranavalo, ainsi qu'au gouverneur de Tamatave. »
« L'officier que j'envoyai à la plage pour faire remise de ces lettres demanda au chef de la douane l'autorisation de les porter lui-même au gouverneur, ou tout au moins au grand-juge; mais il ne put l'obtenir. On l'empêcha même de sortir de sou canot, et il lui fut dit, après d'interminables pourparlers, que la nuit étant proche et le grand-juge occupé, il eût à revenir à la plage le lendemain, et qu'on verrait. »
« Dans ce moment, tous nos traitants, à l'excep-
tien d'un seul, qui avait voulu mettre en sûreté sa femme et ses enfants, étaient encore à terre occupés à emballer ce qu'ils avaient de plus précieux; je leur fis dire de lutter le lendemain l'embarquementdeces objets, ainsi queceluide leurs personnes, et je me décidai à endurer jusque-là, sans mot dire, tous les procédés hostiles des chefs de Tamatave. Dans la nuit, les magasins et l'habitation du sieur Bédos, qui était venu coucher en rade avec sa famille furent pillés par les Hovas. Ce commerçant, ayant voulu embarquer une chèvre qui allaitait son enfant, âgé de quatre mois, les douaniers lui arrachèrent brutalement cet animal, quoiqu'il leur offrît une forte somme, pour qu'il lui fût possible de l'embarquer. »
« Au point du jour, je fis une nouvelle tentative pour faire parvenir entre les mains d'un des chefs mes lettres à Ranavalo, ainsi qu'au gouverneur, et cette fois, je les envoyai porter par le second de la Zélée, qui parlait la langue sakalave et avait pu mettre pied à terre la veille. J'employai ce moyen détourné, ayant été informé par les traitants que j'étais l'objet de l'animosité toute spéciale des Hovas, parce qu'en arrivant sur la rade, je m'étais refusé à dire au capitaine du port ce que j'y venais faire, et que, fatigué de l'insistance inconvenante de cet officier, je l'avais prié de se retirer. Le lieutenant de la Zélée revint à huit heures avec le paquet que je lui avais remis. Il n'avait pu descendre ni obtenir du chef de la garde qui bordait la plage
qu'on reçût mes lettres. Le gouverneur et le grandjuge étaient, lui dit-on, à la campagne, et n'avaient que faire des lettres des Français. Un officier anglais du Comvay, arrivé là dans un but analogue, reçut le même accueil que mon envoyé. Je pense néanmoins que mes lettres auront suivi leur destination, parce que je les confiai , en désespoir de cause, à un de nos traitants, qui me dit depuis avoir rouvé moyen de les faire parvenir chez le gouverneur. »
« Durant tous ces essais de conciliation, les embarcations françaises et anglaises, armées en guerre, opéraient en commun, et sans distinction de personnes ni de pavillons . tant sur les bâtiments de guerre que sur quelques caboteurs de Bourbon et de Maurice qui se trouvaient sur la rade, l'embarquement de tout ce que les traitants pouvaient enlever de leurs établissements. Ces effets et marchandises étaient portés ou traînés jusqu'au bord de la mer par nos malheureux traitants eux-mêmes, ou par des Hovas qui ne prêtaient qu'à prix d'or leur coopération, les marins ne pouvant quitter leurs embarcations qu'au danger d' une collision qu'il était urgent d'éviter tant qu'il resterait à terre un Européen. Au coucher du soleil, ces travaux cessèrent. Les traitants français , répartis sur le Berceau, la Zélée elle n3.\ire français le Cosmopolite, me firent connaître qu'ils étaient tous en sûreté, et que le temps, ainsi que l'espace à bord des navires leur manquant totalement pour l'embarquement des
lourdes marchandises que renfermaient leurs magasins, tellesque salaisons, sel, riz, vin, alcools, etc. , ils les abandonnaient forcément, se réservant d'en constater régulièrement Tétat et de le soumettre humblement à qui de droit. »
« Telle était, avant-hier soir, monsieur le ministre, la situation des choses àTamatave. L'œuvre de spoliation méditée depuis longtemps sans doute par les Hovas allait se consommer, car nos traitants n'auraient pu rester un instant de plus au milieu de ces hommes rapaces et sanguinaires, sans compromettre gravement leur existence, ou tout au moins sans s'exposer à être enlevés et vendus comme esclaves dans l'intérieur de Madagascar. Ils étaient tous en sûreté, mais ruinés pour la plupart. A ce juste grief s'en joignaient d'autres dont j'avais à demander un compte sévère au chef de Tamatave. La maison d'un Français avait été pillée, la nuit précédente, sous le canon de deux bâtiments de guerre de cette nation ; enfin je considérais comme une insulte directe faite à notre pavillon le refus de toute explication, et surtout celui de recevoir les lettres que j'avais adressées à la reine, ainsi qu'à Razakafidy. J'étais à bout de toute patience, de toute longanimité, et j'avais d'ailleurs, monsieur le ministre, la conviction profonde qu'en apprenant aux Hovas à mieux respecter à l'avenir le pavillon de la France, je remplirais le premier des devoirs dont Votre Excellence m'a confié l'accomplissement. »
«Le capitaine William Kelly se trouvait dans une situation parfaitement analogue à la mienne. Comme moi, il avait inutilement réclamé un sursis à l'exécution de la loi d'expulsion des traitants ; ses officiers, comme les officiers français, n'avaient pu descendre sur la plage durant l'embarquement des effets et marchandises. Seulement, le capitaine anglais avait obtenu, à son arrivée, un kabar, dans lequel un agent subalterne hova, se disant délégué du gouverneur, lui avait déclaré que les lois de la reine étaient sans appel, et qu'il fallait s'y soumettre. Cette déclaration s'était reproduite encore, le 13, dans une lettre de Razakafidy au capitaine Kelly. Ce digne officier étranger, qui, dans toutes ces conjonctures difficiles, n'a cessé de me donner des témoignages de parfait accord, de déférence empressée et de loyal concours, vint avanthier m'annoncer que tous ses nationaux étaient embarqués. »
« Le moment était venu de nous communiquer nos sentiments sur la conduite des Hovas à notre égard. Nous nous trouvâmes parfaitement d'accord sur la réalité de l'insulte faite à nos pavillons, et sur la nécessité d'en punir à tout prix les auteurs. Néanmoins, avant d'en venir à ce dernier argument, nous voulûmes faire parvenir à Razakafidy, pour qu'il la transmît à la reine, notre protestation contre la loi d'expulsion et contre la manière dont elle avait été mise à exécution. Cette protestation, rédigée immédiatement en triple expédition,
fut écrite en anglais et en français; les deux textes de clmque expédition furent signés en commun par moi et le capitaine Kelly, et nous nous séparâmes. » '
« Hier matin, 15 juin, le premier lieutenant du Berceau et celui du Conivay se présentèrent à la plage pour remettre la protestation ; mais, après avoir vainement demandé qu'un officier supérieur vînt la recevoir, ils la rapportèrent, et le capitaine Kelly fut alors obligé d'aller lui-môme, accompagné de mon lieutenant, demander impérativement à parler à un officier du gouverneur, qui se présenta enfin au canal et reçut la protestation, ainsi que l'avertissement verbal de ces deux messieurs, que nous attendrions jusqu'à deux heures de l'après-midi l'accusé de réception de Razakafidy. »
« Pendant toute la matinée, nous remarcjuâmes que les Hovas évacuaient la ville, en emportantdes bagages ou des fardeaux, et qu'ils se dirigeaient pour la plupart vers les trois forts devant lesquels nos trois bâtiments étaient embossés depuis la veille sur une ligne parallèle à la plage, et aussi rapprochée du rivage que le permettait le tirant d'eau de nos bâtiments. Le Berceau, placé au centre de la ligne, était à 660 mètres du fort principal des Hovas. »
« Les travaux de fortification de Tamatave se composent de deux batteries à barbette, à parapets en terre, très-peu élevées au-dessus du sol, et d'un fort principal auquel les deux premiers se relient
au moyen de chemins couverts. Le fort principal, peut-être unique en son genre, est, dit-on, l'œuvre de deux Arabes de Zanzibar, qui furent chargés par Ranavalo d'entreprendre ce travail après l'expédition du capitaine Gourbeyre, en 1829, et qui l'ont terminé depuis quelques années seulement. Ce fort, bâti en pierre, est protégé par une double enceinte en terre, plus élevée que son parapet, et qui en est séparée par un fossé de dix mètres environ de largeur sur six mètres de profondeur ; il est circulaire et se compose d'une galerie couverte et caseniatée, percée de sabords dans l'épaisseur de sa muraille extérieure comme un navire , ne laissant sur la cour intérieure qu'elle domine, que de rares et de petites ouvertures. L'enceinte extérieure en terre est percée de larges embrasures qui correspondent à celles des galeries couvertes, et qui permettent de diriger le feu partant de ces dernières sur la rade et sur la campagne. Les traitants européens, n'ayant jamais pu voir de près ces travaux de défense, n'en avaient aucune idée. Ils me firent seulement connaître que la garnison de Tamatave se composait d'un millier d'hommes, dont liOO Hovas de troupes régulières et 600 Betsimsaracs ou Bétanimènes auxiliaires. »
« Dès midi, j'avais fait connaître aux équipages et troupes passagères des deux bâtiments français qu'ils auraient vraisemblablement à punir les Hovas avant la fm du jour. Les réfugiés français me demandèrent à suivre comme volontaires nos com-
pagnies de débarquement. Je le leur accordai et leur fis donner des armes, dont ils se sont tous bravement servis.»
« A deux heures, un canot, qui attendait à la plage la réponse demandée à Razakafidy, revint avec la courte réponse dont voici la traduction littérale : « Nous avons reçu votre lettre, et nous vous déclarons clairement que nous ne pouvons changer la proclamation que nous avons donnée comme loi de Madagascar. Je vous salue. Signé Razakafidy, commandant gouverneur de Tamatave. » Le capitaine Kelly me quitta aussitôt pour retourner à son bord, et, cinq minutes après, le Berceau et le Couway ouvrirent le feu sur le fort principal, tandis que la Zélée, placée en tête de notre ligne, dirigeait le sien sur la batterie rasante du sud. »
« Le feu des forts y répondit immédiatement, mais sans beaucoup d'activité. Toutefois, le tir des Ilovas avait une précision dont nous aurions eu lieu de nous étonner, si nous n'avions été informés d'avanoe que leur artillerie était dirigée par un renégat espagnol, homme aussi intelligent que méprisable. Un quart d'heure à peine s'était écoulé que nos obus avaient occasionné un violent incendie dans l'intérieur et les alentours de la batterie hova du nord, qui, à partir de ce moment, fut abandonnée. A trois heures et demie, un grand nombre d'obus avaient été lancés et avaient éclaté à notre vue dans les deux forts que nous combattions. Je pensai, avec le capitaine Kelly, qu'ils avaient perdu
bon nombre de leurs défenseurs et qu'il était temps de jeter à terre nos détachements. Il nous importait, d'ailleurs, de terminer cette opération avant la nuit. 100 marins et 68 soldats du Berceau , 40 matelots et 30 soldats de la Zélée, 80 matelots et soldats de marine du Comuaij, furent embarqués simultanément et avec un ordre parfait dans ili embarcations qui, un quart d'heure après, et suivant un plan d'attaque que j'avais fait de concert avec le capitaine Kelly, se formèrent entre le Berceau,et la Zélée, sur une ligne parallèle à la plage : les Anglais adroite, le Berceau au centre et /a Zélée à gauche. »
« Au signal du lieutenant de vaisseau Fiéreck, capitaine de la Zélée, que j'avais chargé de diriger, conjointement avec le premier lieutenant du Conîvay, l'opération du débarquement, tous les canots nagèrent vers la plage qu'ils abordèrent à la fois, à cent toises du fort principal, qui était en grande partie masqué par un rideau de palétuviers. En moins de dix minutes, nos 300 combattants furent formés en bataille, ayant au centre de leur colonne les deux obusiers du Berceau, montés sur leurs affûts de montagne. »
« L'ennemi se borna, durant ce débarquement, à tirer quelques coups à mitraille qui produisirent peu d'effet. Le capitaine Fiéreck donna bientôt le signal de la charge, et la petite troupe s'élança avec une ardeur indicible vers l'ennemi, qui n'avait pas osé sortir de ses retranchements. Les hommes de
la Zélée, auxquels j'avais adjoint 20 matelots et un élève du Berceau, entrèrent à l'instant dans la batterie rasante du sud, y enclouèrent trois canons, en culbutèrent deux autres et refoulèrent les Hovas qui la défendaient dans le fort principal, où ils s'efforcèrent vainement de pénétrer avec eux. Là, l'enseigne de vaisseau Bertho, second de la Zélée, officier bien digne et bien regrettable, fut zagayé sur la porte même du fort principal, ainsi que le souslieutenant d'infanterie Monod. »
« Tandis que la batterie du sud avait été envahie et en partie désarmée, le gros de la colonne, formé par le Berceau et le Conwaij, s'élançait sur le fort principal et couronnait en un instant son enceinte extérieure. Là, et dans le fossé qui sépare les deux enceintes, commença une lutte opiniâtre, corps à corps, dans laquelle Français et Anglais ont rivalisé de dévouement et de résolution. Le drapeau deRanavalo, après avoir été abattu deux fois par le feu de nos bâtiments, était suspendu à une gaule au bord du rempart. L'élève de première classe, de Grain ville, et quelques matelots anglais et français parvinrent, malgré une vive fusillade des Hovas et en montant les uns sur les autres, à saisir et à arracher ce pavillon, qui fut ensuite loyalement partagé entre Français et Anglais. »
« Quarante minutes s'étaient écoulées depuis que nos marins occupaient l'enceinte extérieure et le fossé du fort principal ; les Hovas, après avoir combattu longtemps et bravement à ciel découvert,
s'étaient retirés dans leurs casemates ; nous manquions des moyens matériels indispensables pour y pénétrer après eux, car lesobusiers de montagne du. Berceau, que l'enseigne de vaisseau Sonolet avait mis en batterie sur le parapet extérieur, ne purent tirer qu'un seul coup, les étoupilles ayant été mouillées dans l'opération du débarquement. Dans ce moment, M. Prévost de la Croix, mon premier lieutenant, qui, depuis quelque temps, remplaçait le capitaine Fiéreck, blessé dans la direction de nos pelotons, me fit connaître que nos hommes, ainsi que les Anglais, avaient épuisé presque toutes leurs cartouches. »
« Les Hovas n'osaient plus se montrer à découvert. Ils avaient fait des pertes considérables; et, bien que la destruction complète de leur artillerie fut le but primitif de notre entreprise, et que ce but ne fût pas atteint, la leçon que nous venions de donner aux barbares spoliateurs de nos traitants était de nature à ne point être oubliée par eux. Je fis battre le rappel sur la plage, où nos divers détachements se reformèrent dans leur ordre primitif. Je fis embarquer nos obusiers, nos blessés et même nos morts, sauf cependant les cinq hommes tués dans la batterie rasante du sud, et que le détachement de la Zélée, privé de la direction de ses. officiers et emporté par l'ardeur du combat, oublia d'enlever. Après avoir fait sur la plage unehalte d'une heure, durant laquelle les Hovas n'osèrent plus se montrer, je dirigeai la colonne vers l'extrémité de
la pointe Hastie, où rembarquement était plus facile. Un détachement d'infanterie du i^erceftif et un des soldats de marine anglais formait l'arrièregarde. Chemin faisant, en longeant la ville, je fis mettre le feu à quelques misérables cases en paille, ainsi qu'à un magasin de la douane, à l'abri desquels les Hovas auraient pu gêner notre embarquement. Je ne voulus pas consentir à la proposition qui me fut faite de brûler toute la ville. »
« A six heures et demie, toutes les embarcations se dirigeaient vers nos bâtiments, et je quittais moimôme le rivage avec les officiers du Berceau et du Couwaij. Le capitaine Kelly, à son bord, et M. Durant-Dubraye, lieutenant de vaisseau, à bord du Berceau, n'avaient cessé de protéger tous les mouvements de nos détachements de débarquement par un feu d'artillerie habilement dirigé. Le Berceau a tiré six cent vingt coups de canon ; le Conivay, qui présentait deux pièces de plus en batterie, en a tiré environ sept cents ; la Zélée ne m'a pas encore fait connaître sa consommation de munitions de guerre. »
« Ainsi que je crois l'avoir dit plus haut, le feu des forts hovas était peu actif, mais assez bien dirigé. Le Berceau a reçu dans sa coque, sa mâture ou son gréement, treize boulets, dont un a brisé son petit mût de hune. Ces projectiles sont du calibre de 18. La Zélée a également reçu quelques atteintes et a eu, comme le Berceau, son petit mât de hune brisé: ces avaries sont, à l'heure qu'il est. réparées, et les deux bâtiments prêts à faire voile.
Le Conway n'a point d'avaries. Dans une lutte de la nature de celle qui a eu lieu à terre, et dans laquelle les forces étaient numériquement si disproportionnées, nous ne pouvions manquer de faire des pertes sensibles. Le Berceau compte neuf morts et trente-deux blessés ; la Zélée, sept morts et onze blessés ' ; le Conway, quatre morts et douze blessés. »
^ Voici l'état nominatif des officiers, élèves, marins et militaires tués ou blessés dans le combat. — morts. — Corvette le Berceau. — Équipage: MM. Louis Eldut, quartier-maître voilier. — François- Jean-Baptiste Besançon, quartier -maître canonnier. — Guillaume- Marie-Joseph Lelay, ?>/. — Jean Maïs, matelot de 3« classe. — Thomas-Marie Kerivel, /(/. — Joseph Imbert, /(/. — Gabriel-Louis Roussel, id. — 3« régiment d'infanterie de marine, 30^ compagnie : MM. Jean-Pierre Noël, lieutenant. — Jean-François Adéma, soldat.
— Jean-Jacques Allard, id. — Corvette la Zélée. — Équipage : MM. Joseph Bertho, enseigne de vaisseau. — Auguste-Frédéric Calmes, magasinier. — Jacques Salabéry, matelot de 2<= classe. — Etienne Dcrenues, matelot de 3*^ classe. — Franzen, id. — Henri Gorphé, id. — 3* régiment d'infanterie de marine, 30'= compagnie : MM. Ducimeticre-Monod, sous-lieutenant. — Simon, soldat. — Belligond, id. — blessks. — Corvette le Berceau. — Équipage : MM. Ernest-Stanislas Lcfrançois de Grainville, élève de r*-" classe.
— Joseph-René Bidot, élève de 2*= classe. — Eugène-Malhurin-Marie Le Bris-Durumain, élève de 2^ classe. — Sévère-Henri-Hippolyte Desmerliers de Longueville, élève de 2" classe. — Guillaume Lemégat, quartier-maître canonnier. — Charles-Ferdinand Von, matelot de 2'' classe. — Jean Beckman, id. — Charles-Adrien Loret, matelot de 3« classe. — Nicolas Le Gravot, /(/. — Clnisto Aghéry, id. — Ferdinand-Noël-Antoine Giron, id. — Jean-Bapliste-Raymond Cailloche, /(/. — Henri-Marie-Dauiel Bourré de Goberou, id. — Auguste-Alexandre l*ol, id. — Jean-Marie Tréal, mousse, id. — S'" régiment d'infanterie de marine, 36*^ compagnie : MM. Louis-Marin Calvet, sergent-major. — Casimir Sauvelon, sergent. — Louis Kantzel, caporal. — David Bonnet, id. — Augustin
«L'enseigne de vaisseau Bertlio, le lieutenant d'infanterie Noël et le sous-lieutenant Monod sont au nombre des morts. Le lieutenant de vaisseau Fiéreck, frappé d'une balle à la tête, a été rapporté à son bord pendant le combat. Sa blessure paraît ne présenter aucun danger grave. Les élèves de Grainville, Bellot, Le Bris et Desmerliers de Longueville, tous les quatre du Berceau, sont également au nombre des blessés. J'oserai demander à Votre Excellence, pour quelques-uns des dignes et zélés serviteurs qui m'entourent et qui acceptent depuis un an avec tant d'abnégation les privations et les écrasantes fatigues que je leur impose, le prix du sang versé ou d'utiles services rendus: je me borne ici à dire à Votre Excellence que dans cette circonstance, comme toujours, tous ont dignement fait leur devoir. »
« Je viens de mettre à la hâte sous vos yeux, mon-
Cassagne, soldat. — Jean Rivoiron, /(/. — Julien Quinlard, ùl. — Jean Julien, kl. — Antoine Labarlhes, /(/. — Joseph Chaumard, id.
— Alexandre Ferrand, id. — Joseph Kauffmann, id. — Claude Dutois, id. — Vidal Sallette, id. — Jean Hue, id. — Michel Grunevald, id. — Corvette la Zélée. — Équipage, MM. Delphin Fiéreck, lieutenant de vaisseau. — Toussaint-Matthieu Mattey, matelot de r'= classe. — Antoine Boudin, matelot de 2" classe. — Joseph-Julien Cato, matelot de 3« classe. — Joseph-Antoine Guiraudon, id.
— 3** régiment d'infanterie de marine, SO*" compagnie : MM. Saunières, soldat. — Brunel, id. — David, id. — Boudouard, id.
D'après le relevé qui précède, le nombre des Français morts est de dix-neuf; celui des blessés, de quarante. La différence que présente le rapport provient de ce que trois des blessés sont morts à bord.
sieur le ministre, le récit fidèle de tous les faits qui m'ont amené irrésistiblement à une prise d'armes contre lesHovas. Ainsi que Votre Excellence semble favoir pressenti, lorsqu'elle traça mes instructions du 17 juin 1 8/i/i, j'ai eu àTamatave « à demander des réparations pour des actes contraires à la dignité de notre pavillon, » comme aussi « pour des violences et des spoliations exercées à l'égard de nos traitants. » Après avoir vainement essayé tous les moyens de conciliation, j'ai frappé aussi vigoureusement qu'il m'a été possible de le faire, et l'honneur du pavillon est sorti pur de cette épreuve. »
«J'attends avec confiance et respect le jugement de Votre Excellence et les ordres qu'il lui plaira de me donner. Jusque-là, je ne modifierai en rien la conduite qu'il m'est prescrit d'observer dans le cours ordinaire des choses, à l'égard de la nation dominatrice de Madagascar. »
« Depuis hier soir, les Hovas restent silencieux dans leurs batteries. Deux des leurs se sont évadés ce matin et sont venus se présenter à bord du Berceau ;i\s ont déclaré avoir éprouvé hier une perte de deux cents tués et d'un plus grand nombre de blessés. Neuf de leurs principaux chefs, et entre autres le second gouverneur, le porte-zagaie ou porte-étendard de la reine, le chef de la douane, sont au nombre des tués. Ce matin, nous avons rédigé, le capitaine Kelly et moi, une lettre pour la reine des Hovas. Cette lettre, écrite dans les deux langues, sera déposée à Foulepointe par la Zélée. »
« Je viens de placer un officier solide et actif, M. Sonolet, enseigne de vaisseau, sur ce bâtiment, .pour remplacer momentanément le capitaine Fiéreck, et ensuite M. Bertho, qui a été tué hier. Ce bâtiment va mettre à la voile, en passant par tous les points de la côte orientale où il existe des traitants. L'hospitalité de la Zélée leur sera offerte, s'ils veulent, comme je n'en doute pas, se soustraire aux lois inqualifiables émanées de Tananarive. »
« Ce matin, j'ai voulu faire encore acte d'autorité sur cette même plage où nous étions descendus hier, et dont nous allons bientôt nous éloigner. J'ai mis pied à terre avec quarante matelots armés du Berceau, et j'y ai fait embarquer dans nos canots un assez grand nombre de barils de salaisons, appartenant à l'un de nos traitants, et dont il lui sera fait remise à Bourbon ; ce travail a duré une heure, et a été fait sans que les Hovas aient osé sortir de leurs casemates. »
« Le 17 au matin, notre présence étant devenue désormais inutile à Tamatave, le Berceau et le Conway ont mis à la voile, il y a une heure, ainsi que les cinq navires du commerce qui se trouvaient sur la rade. La Zélée fait route pour Foulepointe, Fénériffe, Sainte-Marie, Vohémar et Louquez. Nos traitants rentrent à Bourbon sur le navire le Cosmopolite. »
Tel est, d'après les documents officiels, le récit des derniers événements de Tamatave. Une expédition se préparait à partir pour Madagascar, sous
le commandement d'officiers généraux les mieux versés dans la connaissance des lieux et de l'état de la question, lorsque la Chambre des ^éputés, malinstruite des éléaients de la discussion, crut devoir inviter tout à coup le gouvernement, dans la séance du 5 février dernier, à surseoir à toute opération militaire contre les Hovas. Des ordres en ce sens ont été immédiatement donnés pour le désarmement de l'expédition annoncée.
Toute occupation définitive de la grande île malegache par la France se trouve donc réservée par le fait de cette résolution provisoire, jusqu'au jour où le cours des événements politiques et le progrès des idées sur cette matière si peu connue rendront cette occupation nécessaire.
Quant à nous, nous sommes arrivés au terme de la tache que nous nous étions imposée et qui consistait à raconter, dans tous ses détails, sans omettre aucun fait politique de quelque importance, l'histoire de la grande île africaine, depuis 1642 jusqu'à nos jours. Nous espérons qu'après la lecture de ce livre, il ne restera dans l'esprit du lecteur aucun doute au sujet de nos droits à la possession de ce beau territoire, droits incontestables qui, du reste, viennent d'être reconnus hautement et unanimement, tout à la fois par l'Opposition et par le Gouvernement du Roi dans les récentes discussions parlementaires.
FIN DU CHAPITRE SIXIÈME ET DU LIVUE l'RE.MIEK.