‹ Histoire et géographie de Madagascar (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ADRESSES DES CHAMBRES DE COADIERCE DE FRANCE ET DU CONSEIL COLONIAL DE BOURBON .

Sommaire. — Vœux exprimés par les corps constitués en faveur de l'occupation de Madagascar par la France. — Adresses votées à ce sujet par les Chambres de commerce des principales villes maritimes de France, Bordeaux, Marseille, le Havre, Nantes et Saint-Malo. — Mémoires lithographies de la chambre du commerce de Nantes distribués aux Chambres, dans le but d'appeler leur attention sur cette question. — Analyse des mémoires lithographies de la Chambre de commerce de Nantes. — Adresse au Roi du Conseil colonial de l'île Bourbon , sur la colonisation de Madagascar. — Le conseil colonial de Bourbon commence par exposer au Roi la position où cette colonie se trouve par suite de la rupture de ses rapports avec la grande île africaine.

— Historique fait parle Conseil de la question de Madagascar.

— Édit d'août 1661, de juillet 1666 et juin 1685. — M. de Fiacourt. — Le comte de Benyowski. — La Convention. — Le général Decaen. — Capitulation de Sylvain Roux. — Traité de Paris de mai 1814. — Expédition de Sylvain Roux. — Expédition Gourbeyre. — Reconnaissance tacite et universelle de nos droits de souveraineté sur Madagascar. — Des Hovas et de leur domination. — Radama et Ranavalo. — Examen de la situation actuelle de Madagascar. — Résumé des causes qui ont empêché la réussite des premières tentatives de colonisation. — Disposition à notre égard des peuplades de Madagascar. — C'est sur Tananarive qu'il faut marcher.— Route de la côte ouest à Tananarive. — Cette route est praticable à l'artillerie. — Réfutation des objections tirées de l'insalubrité du climat. — Salubrité des plateaux du centre. — L'occupation de Madagascar est d'une exécution facile. — Composition des troupes pour une expédition. — Importance de la situa-

tion militaire et commerciale de Madagascar. — Nécessité de cette occupation. — Postscriptum. — Fin de l'Adresse au Roi votée par le Conseil colonial de Bourbon. — Conclusion.

Les vœux formulés en faveur de l'occupation de Madagascar par les publicistes et les écrivains de la presse française ont trouvé de l'écho parmi les corps constitués du pays. Les Chambres de commerce de nos principales villes maritimes ont fait parvenir des adresses en ce sens à M. le ministre de l'agriculture et du commerce. Ces villes sont Bordeaux, Marseille, Nantes, le Havre et Saint- Malo. La chambre de commerce de Nantes a fait répandre et distribuer aux Chambres les mémoires intéressants ', qu'elle a votés à l'unanimité et présentés surcetobjetàM. le ministre de l'agriculture et du commerce.

La Chambre de commerce de Nantes commence par appeler l'attention toute particulière du Gouvernement du roi sur l'état de dépérissement dans lequel languit notre marine marchande si utile, si indispensable au recrutement et au bon armement de la flotte. Après avoir traité à fond cette question générale d'un si grand intérêt, la Chambre de Nan-

* Mémoire touchant la décadence du commerce maritime de la France et l'affixiblissemenl de la puissance politique du pays, présenté au gouvernement par la Chambre de commerce de Nantes, en date du 10 janvier 1843.

Nossi-Bé. — Examen général par la Chambre de commerce de Nantes des colonisations nécessaires à la France, en date du 1 i février 1844. (Ces deux mémoires sont lithographies.)

tes déclare qu'à ses yeux le salut des villes maritimes de France, réside tout entier dans la colonisation par la France de régions lointaines et fertiles. A tous ces titres, elle demande que le Gouvernement français, usant de ses droits qu'il a reconnus incontestables, se décide enfin à occuper de nouveau son ancienne colonie de Madagascar.

Nous croyons , disent les armateurs nantais, que des relations lointaines avec de grands pays peuvent seules donner à la France l'ancienne splendeur de son commerce maritime. La Chambre de commerce de Nantes conclut en établissant, que, pour de grandes relations et par son éloignement, Madagascar paraît offrir à la France les plus précieuses ressources, si le Gouvernement du roi veut sincèrement atteindre le grand but du développement commercial du pays. Nous souhaitons, pour notre compte, que des plaintes aussi légitimes soient entendues et prises en considération définitive par ceux qui tiennent dans leurs mains les destinées de la France.

L'adresse du Conseil colonial de l'île Bourbon, publiée récemment à Paris \ et votée à l'unanimité dans la séance du Conseil colonial du 1" juillet 1845, est, sans contredit, le document le plus important et le plus complet qui ait paru depuis longtemps, sur la reprise de possession par la France de son

* Adresse au Roi du Conseil colonial de l'île Bourbon sur la colonisation de Madagascar — ln-8°. Paris, 1845.

ancienne colonie de Madagascar. Nous ne pouvons mieux faire que de donner en entier à nos lecteurs ces pages remarquables qui résument avec une grande force de logique et une rare élévation de vues tous les aspects de la haute question de politique générale qui nous occupe :

« Sire, — Au milieu des maux présents et des inquiétudes de l'avenir, nos regards se portent avec confiance vers le trône d'où sont descendues tant de fois les paroles les plus rassurantes pour les colonies.

« La loi du 2/r avril 1833 autorise les conseils coloniaux à présenter des Adresses au Roi sur toutes les questions qui intéressent les populations dont ils sont les organes. La prompte et complète organisation de Madagascar importe si essentiellement à l'avenir et au salut de l'île Bourbon, que, malgré notre réserve extrême dans toutes les questions qui sont plus particulièrement du domaine des pouvoirs métropolitains, il nous est impossible de garder plus longtemps le silence. »

« Une disette récente vient de nous révéler plus profondément tout le danger de notre situation : notre sol se refuse à la culture des céréales ; la fréquence des ouragans ne nous permet plus de compter sur les plantations de vivres ; l'industrie sucrière, véritable aliment du commerce métropolitain, a d'ailleurs envahi nos campagnes ; les riz de l'Inde peuvent, d'un moment à l'autre, être frappés de taxes prohibitives et nous échapper. »

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« L'occupation de Madagascar peut seule assurer notre approvisionnement en grains et en bœufs. Sans les troupeaux que nous tirons de cette grande île, la viande manquerait absolument à nos troupes, à nos marins, et à la population de nos villes. 11 est vrai que jusqu'ici le gouvernement des Hovas a laissé une sorte de liberté à notre commerce ; mais cette tolérance incomplète est accompagnée de tant d'exigences, d'injustices et de vexations, de tant de symptômes d'une haine mal déguisée, qu'il est facile d'en prévoir le terme. Et cependant, si les ressources alimentaires que nous fournit Madagascar venaient à nous être enlevées, notre existence même serait en péril ! »

« Sous un autre rapport, notre population prend un grand développement. Une jeunesse nombreuse et intelligente remplit nos écoles ; mais il nous est impossible de ne pas être inquiets sur le sort qui lui est réservé : l'espace lui manquera bientôt; les fonctions judiciaires et administratives, d'ailleurs si restreintes, sont en général réservées aux métropolitains; toutes les carrières industrielles sont encombrées. Dans une telle situation, les pères de famille ne peuvent être trop alarmés sur l'avenir de leurs enfants. C'est donc sous l'empire des plus vives perplexités que nous vous demandons, Sire, la réalisation d'un projet que la France entretient depuis plus de deux cents ans. Aucun gouvernement n'aura été plus digne, que le vôtre de l'exécuter; et ce qui redouble l'ardeur de nos vœux à cet

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égard, c'est que la conquête de Madagascar peut seule assurer notre nationalité. Nous sommes ici au centre de la domination anglaise; ses vaisseaux et ses armes nous enveloppent de toutes parts. Isolés et sans aucun point d'appui, que deviendronsnous au milieu de la guerre? Oui, les colons de Bourbon sont dévoués à la France et au Roi! Oui, le drapeau français sera défendu ici avec autant d'intrépidité que sur aucun autre point de l'empire. Mais la nécessité nous accablera. Les vaisseaux français, endommagés par la tempête ou le feu de l'ennemi, s'éloigneront de nos côtes, qui ne peuvent leur offrir aucun abri, et, à défaut du fer, la faim nous subjuguera. Mais avec Madagascar nous sommes inexpugnables; notre dévouement ne sera plus stérile; nous sommes assurés de transmettre le pavillon de la France aux générations qui nous suivront. »

« Au milieu de tant et de si graves préoccupations, notre respectueuse intervention vous paraîtra, Sire, suffisamment justifiée. Nous n'avons plus qu'à entrer dans le développement des grands intérêts qui sollicitent de vous la colonisation de Madagascar ; mais, auparavant, il ne sera peut-être pas sans utilité de rappeler sommairement les titres de la France à la souveraineté de cette ile, successivement appelée île Dauphine et France orientale. »

« La souveraineté de la France sur Madagascar ressort avec éclat du simple récit du passé. La

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grande île africaine nous appartient au même titre que Java à la Hollande, la Nouvelle-Zélande et l'Australie à l'Angleterre. Et, en eflet, c'est un principe fondamental du droit international européen que toute terre nouvelle appartient à la première puissance qui y plante son pavillon ; et ce principe a été tellement fécond en conséquences heureuses pour les principaux Etats de l'Europe qu'aucune de ces puissances n'oserait sérieusement le mettre en question. Voyons donc, en fait, quelle est la situation de la France vis-à-vis de Madagascar. «

« A peine Vasco de Gama avall-il iranchi le Cap de Bonne-Espérance, que les navigateurs français dans la mer des Indes montrent leur pavillon sur les côtes de Madagascar, s'abritent dans ses ports et entrent en relation avec ses habitants. Le 2/i juin 16/t2 , des lettres patentes de Louis XIII, confirmées le 20 septembre 16/l3 par Louis XIV, accordent la concession de l'île et le droit exclusif d'y commercer pendant dix années à la Compagnie française de Lorient, dont le fondateur fut le capitaine de marine Rigaut. »

« Cette compagnie ne tarde pas à se dissoudre, et ses privilèges sont transmis à la Compagnie des Indes orientales par un édit du mois d'août \6i)[i, dont nous transcrivons ici littéralement l'article 29 : Notis avons donné, concédé et oclroijé, donnons, concédons et octroyons à la Compagnie des Indes orientales Vîle de Madagascar ou Saint-Laurent, avec les îles circonvoisines, forts et habitations qui peuvent y

avoir été construits par nos sujets, et, en tant que besoin est, nous avons subrogé ladite Compagnie à celle ci-devant établie pour ladite île de Madagascar, pour en jouir par ladite Compagnie à perpétuité, en toute propriété, seigneurie et justice, etc. » Le 1" juillet 1665, nouvel édit confirmatif. On y remarque ces expressions : « Vile de Madagascar, que nous avons concédée à la Compagnie des Indes orientales par notre déclaration du mois d'août 1664, aux conditions y mentionnées, comme nous étant le seul souverain qui y ait présentement des forteresses et des habitations, etc. » Enfin, l'île de Madagascar a été définitivement réunie à la couronne de France par un arrêt du Conseil d'État, sous la date du /i juin 1686. En voici les termes : « Tout considéré. Sa Majesté étant en son conseil, en conséquence de la renonciation faite par la Compagnie des Indes orientales à la propriété et seigneurie de l'île de Madagascar, que Sa Majesté a agréée et approuvée, se réserve et réunit à son domaine ladite île de Madagascar, forts et habitations en dépendant, pour par Sa Majesté en disposer en toute propriété, seigneurie et justice.» Certes, il est impossible d'imaginer desactes de souveraineté plus positifs, plus solennels et plus conformes aux principes du droit international. Sans doute, il y a eu des intervalles dans l'occupation; les vicissitudes politiques, les révolutions que nous avons traversées, en ont été la cause ; mais l'intention de conserver Madagascar, de ne pas laisser périmer notre droit, est écrite à chaque page de notre histoire. Sur ce seul

point peut-être, et en ce qui touche nos relations extérieures, la politique de la France a toujours été constante et ne s'est jamais démentie. »

« Un administrateur d'un mérite éminent, M. de Flacourt, qui prit le gouvernement de l'île en 16/i8, disait, en son vieux langage, aux Malegaches qui voulaient le faire roi (Relation de l'île de Madagascar, page 304) : « Je leur fis entendre à tous que ce n'étoit pas moi qu'il falloit qu'ils reconnussent pour roi, n'en étant pas digne, mais Louis de Bourbon, roi de France, mon seigneur et maître, que je servois en ce pays, et pour qui j'avois conquis leur terre sans les avoir attaqués, et moi, pour celui qui étoit pour représenter sa personne, et que, quand il viendroit un navire, il viendroit un autre gouverneur en ma place, qu'ils reconnoîtroient comme moi, dont ils furent tous contents. »

« Au massacre des Français, au fort Dauphin, en 1672, il est répondu par la déclaration énergique du /i juin 1686. En 1774 , le comte de Benyowski conduit une expédition française sur les côtes de Madagascar ; des établissements importants se forment dans la baie d'Antongil. La jalousie du gouvernement de l'île de France fait seule avorter cette entreprise, conduite avec courage et habileté. La Convention, au milieu de ses terribles préoccupations, ne perd pas de vue Madagascar ; Lescalier y est envoyé et déclare la facilité et l'importance de la colonisation. En 1801, M. Bory de Saint- Vincent est chargé d'une nouvelle exploration. Son

rapport établit que Madagascar seule peut nous donner, dans la mer des Indes, la prépondérance à laquelle nous avons droit. En 1804, le capitaine général Decaen relève notre pavillon à Tamatave, et en fait le siège des possessions françaises à Madagascar. En 1811, notre commandant à Tamatave est obligé de céder à une force supérieure. Sommé, le 18 février 1811, par une division navale du roi d'Angleterre, il capitule. Les Anglais détruisent les forts, abandonnent le pays aux naturels, et n'y forment aucun établissement; seulement ils maintiennent leur pavillon sur quelques points de la côte. » j

« Le traité de Paris, du 30 mai 1814, rendit à la France sesanciens droits sur Madagascar. L'article 3 stipule en effet la restitution de tous les établissements que nous possédions hors de l'Europe avant 1792, à l'exception de certaines possessions, au nombre desquelles ne figure pas Madagascar. Il est vrai que sir Robert Farquhar, gouverneur de Maurice, prétendit que les établissements malegaches se trouvaient implicitement compris dans la cession de l'île de France ; mais cette interprétation erronée fut combattue avec fermeté par la cour de France. La discussion fut vidée contre l'Angleterre, et, en vertu d'un ordre émané du gouvernement anglais, le 18 octobre 1816 sir Robert remit à l'administration de Bourbon tous nos anciens établissements, et le signe de notre souveraineté, le pavillon français, flotta de nouveau sur le littoral de l'est, du

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fort Dauphin à Fénériffe. De ce moment la politique française relativement à Madagascar reprend son cours, avec trop de circonspection et de ménagement sans doute, mais avec persévérance ; les plans se succèdent; les projets les plus divers sont étudiés; l'intention de rétablir tôt ou tard notre autorité sur Madagascar ne se dément pas un seul instant. En 1818, une commission est chargée d'explorer de nouveau la côte orientale. Cette exploration, à laquelle concourut M. le baron de Mackau, alors capitaine de frégate, aujourd'hui ministre de la marine, affermit le gouvernement dans ses projets de colonisation. »

« A la fm d'octobre 1821 , une expédition commandée par M. Sylvain Roux s'établit sur la petite île Sainte-Marie, qui, placée vis-à-vis Tintingue, parut un préliminaire indispensable pour l'occupation de la Grande -Terre. Depuis, la France a manifesté sa volonté par l'expédition de 1829 , commandée par M. Gourbeyre, qui n'a échoué que par l'insuffisance des moyens , et l'inexpérience de l'officier qui commandait les troupes de débarquement. Tout récenmient encore, l'occupation de Nossi-Bé en est un nouveau et éclatant témoignage. Et même les considérants de l'arrêté de prise de possession, promulgué à Bourbon, et publié dans les journaux de Maurice, ont rappelé explicitement la souveraineté de la France sur la grande île, sans aucune réclamation de la part du gouvernement anglais. »

« Dans cette tâche, que notre gouvernement a remplie, de prévenir toute prescription contre nous, le concours individuel ne lui a pas fait défaut. Des négociants aux vues étendues, et qui ont pressenti l'avenir, ont constamment maintenu leurs établissements particuliers dans un pays où ils étaient journellement menacés; par là, ils ont contribué à empêcher la désuétude, et, en ramenant constamment l'attention de votre gouvernement sur Madagascar, ils ont rendu un véritable service public. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'au milieu de cette œuvre de colonisation de Madagascar, si souvent interrompue, mais toujours reprise, aucune contradiction formelle n'a jamais été produite par aucun cabinet européen. Pendant deux cents ans , les flottes espagnoles , portugaises , hollandaises, anglaises, ont côtoyé Madagascar sans jamais élever aucune prétention ou rivalité. »

« Depuis 16/|2, c'est-à-dire depuis notre déclaration de souveraineté, les nations de l'Europe, les plus jalouses de former des établissements à l'est du cap de Bonne-Espérance ont respecté nos droits. Dans le siècle précédent, on s'est disputé avec acharnement chaque point du littoral de l'Inde et de l'archipel de l'Asie ; le sang européen, versé par des Européens, a coulé sur tous les rivages de l'océan Indien. Madagascar seule n'a été la cause, l'objet ou le prétexte d'aucune de ces luttes opiniâtres. Sur ce théâtre, d'ailleurs trop souvent té-

moin de nos revers, nous n'avons jamais eu à combattre que les indigènes. »

« Une reconnaissance tacite, universelle, de notre souveraineté, de la part de toutes les puissances de l'Europe, résulte évidemment d'une abstention aussi remarquable et aussi prolongée. Notre droit, ainsi demeuré intact, semble un fait providentiel. Cette grande île nous a été conservée, afin que, sous votre règne. Sire, la perte du Canada, de l'Inde, de Saint-Domingue, de la Louisiane, de l'île de France, soit enfin réparée , et notre ascendant maritime reconquis ! »

« Sous un autre rapport la question de Madagascar engage au plus haut point l'honneur national , qui, placé sous votre sauvegarde, ne recevra jamais aucune atteinte; et, nous ne craignons pas de le dire, il serait gravement compromis si jamais une autre domination que la nôtre s'établissait définitivement sur cette île, appelée autrefois la France orientale. Ce serait là pour notre puissance un échec encore plus déplorable que le funeste traité de 1763, qui nous enleva l'Inde et le Canada et nous fit décheoir de notre rang maritime ; parce que , dans l'état actuel du monde, Madagascar perdue, aucune autre compensation n'est possible. Mais nous ne saurions nous arrêter à de pareilles craintes. La volonté de tous les gouvernements qui vous ont précédé est manifeste ; la vôtre ne l'est pas moins. Chaque année, nos établissements malegaches figurent au budget de l'État ; mais ces

établissements n'ont par eux-mêmes aucune valeur ; ils ne sont réservés que comme protestation de notre droit sur la Grande-Terre. L'occupation de ces différents points n'est qu'une confirmation répétée, et à laquelle les Chambres s'associent annuellement, des édits de 1664, 1666 et 1686. Ce n'est pas sous votre règne, Sire, que la France peut perdre une souveraineté fondée par vos prédécesseurs, confirmée par tant d'actes législatifs que le temps a consacrés, et que la France s'est ménagés constamment au milieu de toutes les vicissitudes de notre politique et de nos plus affligeants revers. »

« Nous croyons superflu d'insister davantage sur une question si évidente. Celte discussion même était sans doute inutile ; mais, témoins par nous ou par nos pères de tous les faits relatifs à Madagascar, nous avons cru devoir vous apporter un témoignage qui est le fruit d'une étude locale et de l'examen le plus approfondi et le plus consciencieux. En outre, indépendamment de nos droits incontestables sur Madagascar, les sujets de guerre les plus légitimes et les plus nombreux y appellent nos armes, et en consacrent d'avance la conquête aux yeux même de la politique la plus scrupuleuse. Nous ne serons pas les agresseurs. Depuis 1813, une peuplade a surgi qui aujourd'hui opprime toutes les autres. Descendue des hauteurs d'imerne, secondée originairement, il faut le dire, par l'influence anglaise , elle a successivement

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étendu sa domination sur toutes les parties de la côte orientale. Le premier de ses rois , Radama, était entré avec fermeté et générosité dans les voies de la civilisation. — Mais depuis sa mort, en 1828, les plus effroyables scènes de barbarie se succèdent sans interruption à Imerne. Le massacre, l'incendie, le tanguin, sont les seuls moyens de gouvernement de la reine Ranavalo, ou plutôt de ceux qui gouvernent en son nom. Les tribus qui nous étaient le plus anciennement dévouées gémissent toutes maintenant sous le joug le plus tyrannique : les Antavarts, les Betsimsaracs, les Bétanimènes, les Anossy, n'ont recueilli de notre alliance qu'une servitude plus dure et une haine plus violente de la part de leurs oppresseurs. Mais les Hovas ne se bornent pas à appesantir leur tyrannie sur nos anciens alliés ; nous sommes particulièrement l'objet de leur dédain et de leur haine ; ils n'ont cessé de nous harceler sur ces portions du territoire , auxquelles une occupation constante avait définitive Qient imprimé le cachet de notre nationalité. Cette horde barbare nous chasse devant elle. Notre pavillon a successivement disparu de tous les points de la côte orientale , du Fort- Dauphin, de ïamatave, de Foulepointe , de Fénériffe; et maintenant, en attendant des jours plus heureux, il est réduit à se cacher dans les îlots qui, à l'E. et à rO., ceignent Madagascar. Le drapeau de ses nouveaux conquérants a été élevé en triom-

phe là où ont flotté si longtemps les nobles couleurs de la France ! »

« Nous ne craignons pas de l'affirmer, si leur insolence n'est enfin réprimée, non contents d'accabler de leurs outrages les Français que le commerce conduit à la Grande-Terre, ils viendront bientôt nous attaquer jusque sur les rochers de Sainte- Marie et de Nossi-Bé. Leur audace ne connaît plus de bornes. Le drapeau français foulé à leurs pieds lors de la prise de fort Dauphin en 1824, les dépouilles de nos soldats égorgés à Foulepointe en 1829, conservées et dérisoirement exposées dans les palais improvisés de Tananarive, les remplissent d'une folle présomption. La force seule peut désormais les ramener à une attitude convenable. La voie des négociations est épuisée ; toutes les propositions de la France ne peuvent dorénavant qu'exciter leur dédain et exaspérer leur orgueil. «

« Tel est l'état des choses. Sire ; nous vous l'exposons avec vérité. Vous trouverez d'ailleurs tous ces faits consignés dans les rapports officiels de votre gouvernement. Ainsi donc jamais sujet plus légitime de combattre ne fut donné à aucun peuple. »

« Examinons maintenant si, poussés à bout par les injustices et la violence des Hovas, nous avons l'espérance fondée de créer à Madagascar une grande et importante colonie. Il ne serait certes pas raisonnable de chercher dans le passé des arguments contre l'avenir. Toutes les tentatives qui ont été faites jusqu'à ce jour sur Madagascar n'ont été

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que partielles, et, par l'insuffisance des moyens employés, elles étaient en dehors de .toutes les conditions de succès. En outre une fatalité politique, qui ne se renouvellera pas toujours, s'est attachée jusque aujourd'hui à toutes nos entreprises. A peine Louis XIIÏ a-t-il déclaré sa souveraineté sur Madagascar qu'il descend dans la tombe, où le cardinal de Richelieu l'avait précédé de quelques mois. Les agitations de la Fronde et les troubles d'une minorité orageuse paralysent ensuite toute action gouvernementale. Louis XIV, sans perdre un seul instant de vue Madagascar, porte cependant sa principale attention sur l'Amérique du Nord et sur l'Inde, où l'antagonisme de l'Angleterre l'obligea concentrer ses efforts. La faiblesse de Louis XV ne l'empêche pas de préparer un armement considérable pour Madagascar. Il en confie le commandement au comte de Benyowski ; mais ce prince expirait dans son château de Versailles au moment môme où Benyowski atteignait les rivages du fort Dauphin. Néanmoins la colonisation allait s'accomplir sous ce chef intelligent et hardi, lorsque la jalousie odieuse du gouvernement de l'île de France vint tout entraver. Benyowski contrarié, traversé, poussé en quelque sorte à la révolte, périt le 23 mai 1784 atteint par des balles françaises. »

«Depuis, la Révolution a éclaté, et lespréoccupations violentes de la Convention, du Directoire et de l'Empire, ne permirent pas de mener à fin les projets de la politique française sur Madagascar. La

Restauration elle-même a succombé au momentoù, par l'expédition Gourbeyre, elle venait de témoigner sa volonté bien arrêtée d'ajouter cette colonie à nos possessions. »

« Il semble, Sire, que la Providence ait réservé à votre règne l'honneur de consommer cette œuvre si glorieuse, tant de fois ébauchée, tant de fois interrompue, et que l'instinct national n'a jamais pu se résoudre à abandonner. Jamais circonstances ne furent plus favorables. Les Sakalaves, nos alliés, maintiennent leur indépendance sur toute la côte ouest, où ils ont été refoulés. Ils n'attendent que notre apparition pour se porter en avant. Toutes les tribus de l'est, du sud et du nord, impatientes du joug odieux que leur ont imposé les Hovas, n'aspirent qu'à le briser. »

« Ces dispositions morales des peuplades de Madagascar nous sont connues par des rapports journaliers et dont la véracité ne saurait être douteuse. Nous avons l'intime conviction que vous trouverez les mêmes renseignements consignés dans les documents officiels de l'Administration de la marine. Et non-seulement les Hovas sont environnés de tribus secrètement ennemies, mais la peuplade conquérante elle-même, profondément divisée, est à la veille de se disjoindre; la reine Ranavalo, portée au pouvoir par le peuple et l'armée, a contre elle le parti des princes, réfugiés sur les côtes, à Nossi-Bé, ou aux îles Comores ; l'héritière du prétendant Ramanétack est en ce moment à Anjouan, envi-

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ronnée de chefs coalisés qui n'attendent que le moment favorable pour rentrer dans la Grande-Terre. On assure que, pleine d'appréhensions, et fatiguée d'une situation aussi violente, la reine elle-même se propose d'abdiquer. Quels nombreux et puissants éléments de succès ! »

«Et d'ailleurs il ne s'agit plus, comme autrefois, d'attaquer un point unique de la côte et d'y attendre fatalement les ravages de la fièvre. Par les soins de votre gouvernement, les études les plus sérieuses , les plus approfondies, ont été faites. Un ancien gouverneur de Bourbon, M. le contre-amiral de Hell, peut fournir les renseignements les plus précis. C'est au cœur qu'il faut frapper le gouvernement des Hovas, c'est sur leur capitale qu'il faut se porter directement ; c'est à Tananarive que doit se résoudre la question qui s'agite depuis deux cents ans dans les Conseils de la France. Les trésors qui s'y trouvent et toutes les ressources financières du pays tomberaient immédiatement en nos mains, et seraient une première indemnité qui allégerait les charges de l'expédition, et pourvoieraient, dans une certaine proportion, aux besoins de l'avenir. Une fois bien établis dans le district d'Imerne, nous rayonnerons du centre à la circonférence. Tous les plateaux de l'intérieur offrent un climat aussi sain que la France. Les documents les plus authentiques, ne peuvent laisser à cet égard aucun doute ; et c'est même ce qui a fait la base de tous les succès obtenus par les Hovas. Malades comme nous sur

le littoral, à peine sont-ils atteints par la fièvre, qu'ils regagnent les hauteurs d'Imerne, et se retrempent dans une température européenne. Aussi c'est par les tribus soumises qu'ils occupent en général le littoral, et en transplantant les hommes du sud au nord, et réciproquement. C'est leur exemple qu'il faut suivre. Ils nous ont tracé la route dans laquelle nous devons marcher. Leur gouvernement, à part les expédients affreux tirés de l'emploi du tanguin, est parfaitement constitué ; nous n'aurons qu'à le continuer. Seulement nous substituerions la civilisation à la barbarie, et peu à peu, sous l'influence irrésistible de la persuasion, les plus déplorables superstitions feraient place à cette religion du Christ, qui n'est jamais descendue sur aucun peuple sans l'anoblir et sans le civiliser. » « De la côte ouest à Tananarive s'ouvre une route praticable à l'artillerie. Les canons de gros calibre donnés par les Anglais, et transportés sur les hauteurs d'Imerne, en sont la preuve. Quant aux troupes que les Hovas pourraient nous opposer, elles sont disséminées en différents postes qui s'étendent depuis le fort Dauphin jusqu'au cap d'Ambre. Il nous est impossible d'en préciser le chiffre; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, tremblant devant les Yolofs, les Hovas sont incapables de résister à l'impétuosité française réglée par la discipline européenne. Les peuplades asservies qui font aujourd'hui leur force hâteraient leur défaite dès qu'une intervention sérieuse de notre part au-

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rait donné le signal d'une insurrection générale ; et les Hovas eux-mêmes, frappés journellementpa r les confiscations, décimés par le tanguin, se rallieraient bientôt à un gouvernement régulier et juste, qui assurerait leur vie et leurs fortunes et garantirait l'avenir de leurs familles. »

x Lorsqu'on sort des généralités et du champ des théories pour entrer dans le domaine des faits précis et positifs, on ne peut assez s'étonner qu'une opinion se soit manifestée à la tribune nationale, où l'on représente Madagascar comme une future Algérie à quatre mille lieues de la métropole. 11 nous est impossible de voir entre les deux pays un seul point de comparaison ; mais partout, au contraire, des dissemblances et des oppositions. En Algérie, une nationalité indestructible, un même lien religieux, un fanatisme violent, une incroyable ténacité de volonté. A Madagascar, au contraire, aucun esprit national; vingt peuplades diverses, pleines de rivalités et de haines, les unes à l'égard des autres; un culte vague, à peine caractérisé et n'exerçant aucune autorité sur les esprits; une tendance prononcée de la part d'un grand nombre de tribus à s'abandonner aveuglément à la direction que la France voudra leur imprimer. Madagascar offre donc par sa constitution morale, politique et religieuse, autant de chances favorables à la conquête, que l'Algérie offre de chances contraires. Peut-on raisonnablement s'arrêter devant des objections de cette nature? »

« Et d'ailleurs, malgré les sacrifices considérables que l'Algérie impose à la France en hommes et en argent, nous n'en considérons pas moins la colonisation de cette vaste contrée comme éminemment utile à la France, et comme une des plus grandes gloires de votre règne. »

« Nous devons aborder maintenant, Sire, une objection beaucoup plus grave : c'est celle qui est fondée sur l'insalubrité du climat. On ne peut nier qu'on ne soit exposé sur le littoral à des fièvres intermittentes. La cause en est facile à découvrir. Les rivières, obstruées à leur embouchure par le refoulement des sables, répandent leurs eaux le long du rivage et y forment d'immenses marécages ; là se décomposent toutes sortes de débris, et cette abondante végétation intertropicale qui croît, se développe, et périt avec tant de rapidité. Des vapeurs pestilentielles s'en exhalent ; de là la fièvre et ses ravages. Mais la cause peut en être facilement amoindrie ou paralysée ; les forêts abattues, les terres défrichées, l'écoulement artificiel des eaux, rendraient bientôt les côtes de Madagascar aussi saines que celles de Bourbon. Et d'ailleurs est-ce que le génie de la civilisation a jamais reculé devant la fièvre? L'insalubrité des Antilles est bien autrement meurtrière, et vingt colonies remplissent le golfe du Mexique. Aucune île n'a atteint un degré plus élevé de richesse que Saint-Domingue avant sa fatale révolution, et cependant une peste redoutable semait incessamment la mort parmi les

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habitants. Cayenne et la Guyane ne restent pas fermées à notre industrie, par cela seul que la fièvre y règne. Ces établissements, au contraire, se développent chaque jour, et devant eux s'ouvre le plus brillant avenir. Java, sous un climat funeste aux Européens, grandit sans mesure; avec Java, la Hollande se console de toutes ses pertes, et même du démembrement de la Belgique. Grâce à l'admirable persévérance des Hollandais, Batavia est aujourd'hui le centre du commerce et de la civilisation dans l'archipel d'Asie. Pour aucun peuple du monde l'insalubrité du climat n'a été une cause de découragement et de retraite. Le génie de rhomme s'attaque au climat lui-même, et, par la persévérance de ses efforts, par une heureuse combinaison de travaux, il parvient à le modifier et à l'assainir. Ainsi des fièvres, endémiques dans plusieurs départements de la France, et notamment dans le département de la Charente-Inférieure, sont devenues plus rares ou ont disparu sous l'influence des défrichements ou des irrigations qui préviennent la stagnation des eaux. »

« D'ailleurs votre gouvernement. Sire, l'a déjà constaté : tous les plateaux du centre jouissent d'un climat parfaitement sain et d'une admirable température. Eh bien, nous l'avons dit, c'est là qu'il faut d'abord s'établir pour rayonner ensuite jusqu'au littoral ; et, à l'exception des postes les plus importants, qu'il faut occuper immédiatement, la conquête et la culture doivent descendre simul-

tanémenl au fur et à mesure de l'assainissement. » « Oui, Sire, roccupation de Madagascar nous paraît d'une exécution facile, si on l'entreprend avec des forces convenables. Nous n'entrons dans aucun détail ; nous avons la conviction que des documents complets existent à cet égard au ministère de la Marine. Nous dirons seulement que c'est de l'armée d'Afrique, accoutumée à la guerre dans l'Atlas, qu'il faudrait tirer la force militaire destinée pour Madagascar ; une ou deux compagnies des tirailleurs d'Orléans, et un régiment d'Yolofs, devraient en faire partie. Nous croyons que cinq ou six mille hommes, qu'appuieraient certainement un grand nombre de volontaires de Bourbon suffiraient pour l'expédition. »

« Il nous reste à examiner maintenant si la colonisation de Madagascar est véritablement d'une haute importance pour la France. »

« Madagascar a 285 lieues du nord au sud, et 80 lieues dans sa plus grande largeur de l'est à l'ouest; sa superficie est à peu près égale à celle de la France. Les terres s'y élèvent en amphithéâtre jusqu'aux plateaux de l'intérieur, et offrent successivement toutes les températures. Les cultures intertropicales , et celles même d'Europe, s'y trouvent dans les plus admirables conditions. De la baie d'Antongil à celle de Bombetock, en passant par le cap d'Ambre, se rencontrent des ports magnifiques, et par une latitude exempte des coups de vent. La baie de Diego-Suarez et

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celle de Passandava sont égales ou supérieures à celle de Rio-Janeiro. Des terres prêtes à être ensemencées, des forêts vierges, s'étendent le long de leurs rivages. Nos vaisseaux trouveront là, nonseulement un abri parfaitement sûr, les moyens de défense les plus efficaces, mais encore des bois magnifiques et l'approvisionnement le plus abondant. »

« Jamais M. de La Bourdonnais n'eût fait ses belles campagnes de l'Inde, si glorieuses pour notre pavillon, si Madagascar ne lui eût fourni les incroyables ressources de son territoire. Madagascar est la reine de l'océan Indien. Ce que l'Angleterre est, par sa situation géographique visà-vis de l'Europe, Madagascar l'est en Afrique et en Asie. Située à l'entrée de la mer des Indes, cette île domine à la fois le passage du cap de Bonne- Espérance, le canal Mozambique et le détroit de Bab-el-Mandeb; elle est la clef des deux routes de l'Inde. Quand les Français y seront une fois solidement établis, nulle puissance au monde ne pourra les enchâsser; ils y seront inexpugnables.»

« Le territoire est assez vaste pour recevoir une population de 30 millions d'habitants. Madagascar, dans tout son développement industriel, commercial, agricole, est préférable à l'Inde. Défendue de tous côtés par la mer, elle est à l'abri de ces irruptions soudaines qui ont tant de fois attaqué l'Inde par la frontière de terre, et l'ont fait passer sous le joug. Les expéditions récentes des Anglais dans l'Afghanistan , témoignent assez avec quelle

vive sollicitude le gouvernement cle l'Inde tourne constamment ses regards vers la frontière du Nord. »

« Madagascar, par sa position insulaire, est à jamais à l'abri de pareilles appréhensions. »

(( Depuis le traité de Paris de 18U, le rôle de la France est nul du cap de Bonne-Espérance au capHorn; le pavillon anglais règne souverainement dans la mer des Indes, le golfe Arabique, la mer d'Oman, le golfe Persique, le golfe du Bengale, la mer de Java, la mer de Chine et le grand Océan. »

« Dans la Micronésie, l'archipel d'Asie et la Polynésie, il n'est plus une seule île importante où quelque puissance de l'Europe n'ait planté son pavillon. Java ne suffit plus à l'admirable activité de la Hollande. Bornéo et Sumatra sont progressivement envahis; il n'y a plus de terres nouvelles que Madagascar. Du reste, cette île, la plus importante du monde, après Bornéo et l'Angleterre, pour son étendue, peut, par son admirable situation, compenser abondamment tous les accroissements de puissance qui se réalisent au profit de nos rivaux. Mais les moments sont précieux. Aujourd'hui toutes les circonstances militent en notre faveur ; demain peut-être des obstacles insurmontables surgiront, et ne laisseront plus à votre gouvernement que de stériles regrets. Pour exprimer sur ce sujet notre pensée en peu de mots, nous croyons que notre domination, solidement établie àMadagascar, suffit pour nous faire remonter au rang de puissance maritime de premier ordre. Et, quoi qu'en

ait dit un homme d'État célèbre, c'est là une noble ambition, c'est l'ambition de la France ; et, tant que les trois mers qui l'environnent baigneront ses rivages, elle n'y renoncera pas ! »

« Indépendamment de ces grandes considérations politiques, Madagascar ouvre un immense débouché à l'excédant de notre population en France ; le travail libre peut y être organisé sur la plus vaste échelle. Notre commerce y trouve immédiatement, et avant toute colonisation, trois millions de consommateurs ; nos bâtiments peuvent en exporter de suite du fer de première qualité, du charbon de terre, des gommes de toute nature, la nacre, des cornes, des peaux, de l'orseille, des bois de construction de toute sorte. »

« En vain on objecterait que l'Algérie peut nous tenir lieu de Madagascar. Cette possession, d'ailleurs si importante, est en dehors de la zone torride, et se refuse à la plupart des cultures intertropicales; par ses produits, elle offre même l'inconvénient de faire concurrence à nos départements du midi. D'ailleurs l'Algérie n'a pas de port, n'alimente pas la navigation de long cours, la seule importante au point de vue de la puissance militaire; elle offre en outre tous les inconvénients de la domination sur un continent, qui résiste toujours par quelque endroit, qui engage toujours d'une guerre dans une autre, et qui, n'étant jamais soumis que partiellement , fait toujours redouter de nouvelles invasions. »

« Telles sont les considérations que le conseil colonial a cru devoir porter au pied du trône. »

« Les Français de Bourbon sont les seuls enfants que la France ait conservés dans la mer indo-africaine. Nos yeux sont constamment frappés de la haute importance de l'île qui nous touche; des récits journaliers nous révèlent l'immensité de ses ressources. »

'( Notre devoir, Sire, était de vous dire la vérité, nous l'avons accompli ; votre haute sagesse et votre patriotisme feront le reste. »

« Sire, vous avez donné au monde un mémorable exemple, celui d'une dynastie nouvelle qui se fonde par la conciliation des partis, la modération et la paix. Vous avez consolidé et étendu la domination de la France en Algérie ; donnez-lui Madagascar, et vous aurez plus fait pour l'agrandissement et la gloire de cette patrie, dont vous êtes le père, qu'aucun de vos prédécesseurs, sans en excepter ceux que le génie des conquêtes a le plus favorisés. »

Post-scriptîim : « Le conseil colonial ne pouvait se défendre des plus sinistres pressentiments. 11 venait de les consigner dans son adresse, lorsqu'une sanglante catastrophe est venue les justifier. Nous savions que la cour d'Imerne n'entretenait son luxe grotesque que par les rapines; que le vol et le brigandage étaient l'unique fondement de sa puissance ; mais ses nouveaux excès ont dépassé toutes

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nos prévisions. Tranquilles sous la garantie du droit des gens, nos compatriotes, que de fausses et perfides démonstrations avaient attirés ou retenus à Madagascar, reçoivent tout à coup l'ordre général de leur expulsion. On leur donne vingt jours pour liquider leurs affaires, c'est-à-dire qu'ils sont chassés et leurs biens confisqués. »

« En vain le commandant de la station navale de Bourbon, le capitaine de vaisseau Desfossés, homme de cœur et d'intelligence, intervient avec promptitude et prudence. En vain votre nom, Sire, celui de la France et de la Grande-Bretagne, dont les pavillons s'unissent, sont invoqués pour obtenir quelque adoucissement à une semblable proscription. Aucune parole de paix n'est écoutée ; toutes les voies de conciliation sont dédaigneusement repoussées. Sans doute, tant de violence n'est pas demeurée impunie. Tamatave porte encore la trace sanglante de la juste indignation de nos soldats et de nos marins, qui n'ont jamais montré plus de dévouement et d'héroïsme. Mais si, à l'aspect d'une poignée de Français et d'Anglais, qui avaient confondu leurs rangs, les Hovas n'ont pas osé un seul instant tenir la campagne et sont demeurés ensevelis dans leurs casemates fortifiées, nous n'en avons pas moins à gémir sur des pertes cruelles : le sang français a coulé ; de nobles victimes de l'honneur national ont succombé et laissent après elles d'inconsolables douleurs. Nos compatriotes, outrageusement chassés, n'en ont pas moins leurs établissements ruinés

et leurs fortunes détruites! L'approvisionnement de Bourbon n'en est pas moins paralysé et compromis. »

« Sire, le cri de notre patriotisme ne retentira pas vainement aux pieds de votre trône! Saint- Jean-d'Ulloa foudroyé est un monument glorieux de votre sollicitude active pour les intérêts du commerce national, et, nous ne craignons pas de le dire, jamais au Mexique la dignité de la France n'avait été à ce point méconnue et insultée. Ce ne sont pas d'ailleurs de vaines indemnités qu'il s'agit de réclamer ici. »

« Au milieu des sentiments pénibles qui nous oppressent, permettez-nous, Sire, de vous exprimer toute notre pensée. C'est à Imerne qu'il faut marcher ; c'est sur les ruines du gouvernement tyrannique des Hovas qu'il faut inaugurer notre domination. Partout sur votre passage accourront les tribus opprimées , impatientes de nous seconder et de venger leurs humiliations et leurs défaites ; et, par la conquête de Tananarive, un même jour doit être pour les populations malegaches le signal de leur délivrance, et pour la France une ère nouvelle de grandeur et de puissance maritime. »

L'adresse qu'on vient de lire , écrite avec une supériorité véritable par des hommes politiques placés dans les meilleures conditions pour l'examen de cette grande question extérieure , restera comme le guide le plus sûr , pour le moment où

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le gouvernement français, secondé par les Chambres mieux informées , se décidera enfin à accomplir quelque résolution définitive et considérable , en faveur d'une reprise de possession si utile à l'avenir maritime du pays. Quant aux adresses votées par les villes maritimes de France , elles sont une manifestation publique très-significative et tout à fait digne d'attention. Les chambres de commerce ont imité , dans cette occasion , de nobles exemples donnés par l'histoire, et suivi la trace de leurs aînées. En effet, au moment où se forma la grande Compagnie de 1664, dont nous avons parlé en détail dans le premier Livre de cet ouvrage , les principales villes commerciales de France, au dire de Charpentier, s'empressèrent d'encourager l'entreprise nouvelle. Lyon contribua pour mille livres en argent, Rouen, Bordeaux et Nantes pour la moitié environ de cette somme, Tours, Saint- Malo, Grenoble et Dijon dans une proportion relativement fort honorable.

Nous avons cru devoir reproduire , dans un chapitre spécial de notre ouvrage, les vœux exprimés par des corps constitués du pays en faveur de la grande île africaine, afin que rien de ce qui la concerne ne parût rester étranger à Fauteur de VHisloire et de la Géographie de Madagascar.

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