‹ Histoire et géographie de MadagascarChapitre 26 sur 38 · ADRESSE AU ROI · texte numérisé non relu

ADRESSE AU ROI

DU CONSEIL COLONIAL DE L’iLE BOURBON, DU 24 FÉVRIER 1847.

Sire,

Confiant dans votre haute sagesse, le conseil colonial de l’île Bourbon croit de son devoir d’appeler de nouveau l’attention de Votre Majesté sur une île malheureuse, appelée autrefois la France orientale, sur laquelle nos pères firent briller les lueurs du christianisme et de la civilisation, et qui maintenant, délaissée, se dégrade dans les plus avilissantes superstitions et se débat dans les convulsions de l’anarchie.

La conscience d’avoir pressenti tout ce qui est arrivé nous anime, d'ailleurs, et nous encourage : la ruine de notre commerce, à laquelle préludait depuis MADAGASCAR. 89

longtemps la cour d’Imeme, aujourd'hui consommée, n’avait pas échappé à nos prévisions. Da discussion qui a eu lieu dans le sein des Chambres, aux séances des 5 et 6 février 1846, démontre combien les faits relatifs à Madagascar sont peu connus et nous impose l’obligation de les rappeler avec précision, en vous soumettant quelques nouvelles considérations.

Les habitants de Bourbon apportent dans la question de Madagascar, avec toute l’autorité d’une expérience locale, un témoignage désintéressé. En vain , la pureté de leurs sentiments tout français a pu être méconnue : il est manifeste que le jour où le drapeau national flottera sur les hauteurs d’Imeme ou sur les rivages de la magnifique baie de Diego-Suarez, Bourbon doit commencer à s’amoindrir et à s’effacer. Notre dépendance est inévitable; les produits de notre sol doivent même s’avilir par la concurrence de ceux de Madagascar, dont le prix de revient est nécessairement moins élevé. Mais, de telles préoccupations ne sauraient nous arrêter. Français jusqu’au fond du cœur, nous voulons, avant tout, la grandeur et la puissance de la mère patrie, et sans contester les compensations que la colonisation de Madagascar peut nous réserver, en assurant notre nationalité et en ouvrant des chances d’avenir à nos enfants, notre principal désir est de voir s’élever la fortune de la France et d’accroître ses richesses. Tels sont nos véritables sentiments; ils nous pressent de vous exposer dans une nouvelle Adresse les faits et les principes qui établissent notre souveraineté sur Madagascar, et en même temps la haute utilité et la facilité de la colonisation.

La souveraineté de la France sur Madagascar doit etre envisagée sous un double rapport , d’abord quant aux peuples de l'Europe et ensuite relativement aux indigènes.

Quant aux peuples de l’Europe, c’est un principe fondamental du droit international que toute terre nouvelle et non civilisée appartient à la première nation qui y plante son pavillon , pourvu que des actes successifs attestent l’intention qu’elle a de s’y établir.

Christophe Colomb avait abordé les rivages de l’Amérique; Yasco de Gama , non moins hardi , avait franchi le cap des Tempêtes ; un champ sans limite s’ouvrait désormais aux navigateurs de toutes les nations ; un irrésistible élan était donné ; tous les pavülons de l’Europe se montrent à la fois sur les mêmes mers et poursuivent les mêmes conquêtes. Les plus sanglantes collisions devenaient inévitables. Les nations européennes allaient s’exterminer sur le terrain même de leurs découvertes, et à la vue des peuples qu’elles venaient pacifier et civiliser. C’est alors que sortit, du fond delà conscience, cette loi salutaire et universellement admise que, dans les pays nouveaux, tout pavillon doit se retirer devant un autre pavillon qui l’a précédé : c’est le sentiment unanime qui la proclame ; elle devient sur les mers la base du droit des gens ; depuis trois cents ans ce principe tutélaire a été tour à tour invoqué et accepté par les Espagnols, les Portugais, les Hollandais, les Anglais et les Français. Il est le fondement de cette sécurité parfaite qui permet au peuple néerlandais de développer lentement, mais sûrement, son commercé et sa puissance au sein de ce grand archipel qui commence au golfe du Bengale et se prolonge jusqu’aux mers de la Chine.

L’Angleterre ne pourrait le méconnaître sans saper par sa base tout l’édifice de sa grandeur coloniale.

La France peut aujourd’hui en réclamer l’application avec d’autant plus de fermeté qu’elle en a supporté avec plus de résignation toutes les conséquences , lors même que ses plans étaient contrariés et ses intérêts blessés ; ainsi nos projets sur Sumatra et l’Australie ont été abandonnés aussitôt que la Hollande et la Grande-Bretagne nous eurent fait connaître leur désir d’agrandissement ultérieur sur un territoire dont elles n’occupent pas encore aujourd’hui la centième partie : ainsi, nos armements pour la Nouvelle-Zélande se Sont arrêtés devant une expédition anglaise qui les avait précédés. Ce sont des faits récents ; et les documents qui s’y rattachent se retrouvent dans les archives du ministère de la marine. Au surplus , le principe ne semble pas devoir subir plus de contradiction de nos jours qu’il n’en a subi pendant trois siècles. Nous n’avons plus qu’à apprécier les faits. Déjà nous les avons exposés sans art et avec fidélité dans une première Adresse.

Le 24 juin 1642 des lettres patentes données par Louis XIII déclarent la souveraineté de la France sur la grande île africaine. De ce moment , tous les pavillons étrangers s’éloignent et disparaissent. L’œuvre de colonisation commence; on l’abandonne, on la reprend , on la suspend encore : elle s’arrête, tantôt par l’insuffisance des moyens , tantôt par l’incapacité ou l’immoralité des chefs ou des agents , tantôt par les révolutions ministérielles ou dynastiques que subissait la métropole elle-même jamais, par des prétentions rivales et la contradiction étrangère ! Jamais un établissement anglais ou hollandais n’est venu se placer à côté de nous , pour jeter du doute sur notre droit, diviser les sympathies des indigènes, et contrarier nos opérations actuelles ou nos projets d’avenir. Nous ne pouvons nous imputer qu’à nous-mêmes nos erreurs et nos désastres. Ainsi, d’une part, constance de l’occupation française , de l’autre , approbation tacite de tous les peuples de l’Europe, voilà ce que les faits démontrent avec la dernière évidence.

A travers toutes les vicissitudes du pouvoir, et les révolutions par lesquelles nous avons passé , la politique française reste constante et invariable quant à Madagascar. Notre possession non interrompue pendant deux cents ans, et fondée sur des actes législatifs nombreux , est donc aujourd’hui à l’abri de toute contradiction ; il est vrai que notre domination avait été principalement reconnue sur le littoral du sud et de l’est ; c’est là que nous avions d’abord établi nos alliances, et qu’avaient grandi nos premiers établissements de commerce, fécondés par le voisinage de Maurice et de Bourbon. Mais par les édits royaux notre souveraineté avait été déclarée sur toute l’île de la manière la plus formelle et la plus absolue ; et suivant les principes que nous avons développés, il n’est pas nécessaire pour donner naissance au droit que l’occupation embrasse chaque baie, chaque port, en un mot le littoral tout entier : il suffit d’un fait bien caractérisé de possession , avec l’intention d’y donner les développements que le temps amène inévitablement . Au surplus , des actes récents répondent à toutes les objections et ne permettent pas plus de contester notre souveraineté sur les territoires de l’ouest et du nord que sur Ceux de l’estet du sud. *

Les Sakalaves, peuples de l’ouest, ne veulent point courber la tête devant les Hovas; ils préfèrent la fuite et l’exil; ils se réfugient sur les îles du nordouest, principalement à. Nossi-Bé : là, dans leur détresse, ils tournent leurs regards vers la France et implorent son appui. Le 5 mai 1841 , le pavillon français a été arboré à Nossi-Bé et salué par toute la population indigène comme un signal de délivrance , et comme un gage de la nationalité glorieuse qu’ils se flattaient d’avoir enfin reconquise ! Les Antakares, tribus du nord, repoussent aussi loin d’eux le joug des Hovas. Pour ecbapper à la servitude, ils cherchent un asile sur les rochers delà petite île de Nossi-Mitsiou. Tsimiaro, leur roi , prince guerrier, ne demande que des armes pour recommencer la guerre. La vue du pavillon protecteur de la France ranime toutes ses espérances. — Il entre en négociation avec les agents de notre gouvernement, et bientôt, pour échapper à une odieuse domination, il cède au roi des Français tous ses droits sur l’Ankara et les îles dépendantes. Dans cette cession se trouve comprise la magnifique baie de Diego-Suarez I

En présence de tous ces faits , quel peuple de l’Europe oserait contrarier nos projets de colonisation et contester notre droit? Les Anglais? Mais, tous nos établissements à Madagascar se sont formés sous leurs yeux et ils n’ont jamais protesté! Ils n’ont pas protesté, quand Richelieu créa la Compagnie française de l’Orient et lui assura par des lettres patentes connues de l’Europe entière le commerce exclusif de Madagascar ! Ils n’ont pas protesté, quand Colbert, digne émule de Richelieu, garantit dans des formes aussi solennelles , les mêmes privilèges à la Compagnie orientale , organisée par ses soins! Ils n’ont pas protesté, quand l’autorité française était représentée à Madagascar, tantôt par un gouverneur général, tantôt par un amiral, environné de tout l’appareil d’un vice-roi ! Ils n’ont pas protesté, quand le duc de Choiseul, que les désastres de la guerre de sept ans n’avaient pas abattu, cherchait 4 Madagascar une compensation 4 tant de pertes récentes et y envoyait M. de Modave pour relever les ruines du Fort-Dauphin et y rétablir notre pavillon ! Ils n’ont pas protesté, quand la Restauration fit un armement en 1829 , s’emparait de vive force de Tamatave, de la Pointe- à-Larrée et rétablissait tous les signes de notre domination sur la Grande Terre, par la construction du fort de Tintingue. Les travaux suspendus, puis abandonnés par suite des événements politiques de la métropole , 1 ont été en dehors de toute influence étrangère! Ils n’ont pas protesté, quand votre gouvernement, en vertu du traité du 14 juillet 1840, a fait occuper Nossi-Bé et Mayotte. Et cependant , l’arrêté de l’administration de Bourbon qui précéda la prise de possession rappelait les droits anciens de la France et ne dissimulait pas ses projets ultérieurs; il fut à dessein publié dans les journaux de Maurice et ne provoqua ni explication ni réclamation. Ainsi , nos droits sur Madagascar sont bien évidemment sanctionnés par l’assentiment tacite de l’Angleterre. Mais il y a mieux, nous avons de sa part l’aveu le plus formel et le plus explicite.

En 1816, le gouverneur' de Maurice, M. Farquhar, interprétant à son gré le traité de Paris du 30 mai 1814, prétend que l’Angleterre est substituée 4 la France dans tous ses droits sur Madagascar : de cette substitution , il fait

aussitôt dériver un droit de souveraineté sans limite. Le 25 mai 1816, il écrit à MM. les administrateurs généraux de Bourbon pour leur faire connaître que son gouvernement se réserve le commerce exclusif de Madagascar: il leur notifie en conséquence que nos traitants ne seront plus reçus à Madagascar qu’à titre précaire, et munis de licences délivrées par le gouvernement anglais. Cette étrange sommation est transmise immédiatement au gouvernement de la métropole ; aussitôt , une vive discussion s’élève entre les deux cabinets. Le droit était trop évident , l’Angleterre fut obligée de céder et de reconnaître que Madagascar ne pouvait pas être une annexe de Maurice, et devait nous être restitué, comme tous les autres établissements que nous possédions au 1er janvier 1792 et qui n’avaient pas été formellement exceptés. En conséquence, le cabinet Saint- James donne des ordres pour que le gouvernement de Maurice se désiste de toutes ses prétentions ; les troupes qui y avaient été envoyées sont rappelées et remplacées par des détachements de la garnison de Bourbon. Madagascar nous est donc resté , et évidemment avec cette étendue de droits que l’Angleterre revendiquait pour elle-même , quand elle se présentait comme concessionnaire de notre souveraineté.

Nos titres sur Madagascar sont donc consacrés non seulement par l’assentiment tacite mais encore par l’approbation expresse de l’Angleterre.

Sans méconnaître nos droits, cette puissance voudrait-elle intervenir dans nos démêlés avec les Hovas , sous prétexte d’alliance avec cette peuplade mais, ce serait la violation de tous les principes que nous avons posés et qui ne sont pas contestés ; ce serait nous autoriser à armer les nombreuses peuplades encore indépendantes de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie; ce serait, en un mot , bouleverser toute cette partie du droit international que nous avons déjà exposée et qui sert de fondement aux colonisations européennes. Il y a mieux , le prétexte n’existe même pas , car toutes les relations que les Anglais avaient établies avec la cour d’Emirne , sont depuis longtemps rompues ; ils ont été chassés de Tananarive , ils ne pourraient raisonnablement soutenir un gouvernement qui a proscrit leurs traitants et ruiné leur commerce.

Ainsi obligée de s’abstenir, l’Angleterre verrait-elle avec chagrin la civilisation et la religion chrétienne pénétrer à notre suite dans ces vaste3 contrées) en proie aux superstitions les plus avilissantes et à toutes les misères qu’engendrent le dérèglement des mœurs et le despotisme des institutions : une telle supposition serait injurieuse, et quelles que soient encore les préventions nationales, le gouvernement delà Grande-Bretagne est environné de trop de gloire , il remplit dans le monde civilisé et chrétien une trop haute mission , il accomplit de trop grandes choses pour que nous le soupçonnions jamais d’une si odieuse jalousie. La France est de bonne foi dans ses efforts pour éteindre l’antagonisme au sein des peuples de l’Europe ; elle doit présumer la même sincérité chez ses alliés et ses voisins. Les armes victorieuses de l’Angleterre ont pénétré jusque dans l’Asie centrale : ses bateaux à vapeur sondent toutes les côtes , remontent tous les fleuves ! une seule de ses possessions Jd’outre-mer, l’Indoustan, compte autant de sujets qu’en renferma jadis l’empire romain dans ses vastes limites. L’Australie, presque grande comme

l’Europe, reçoit une population anglaise. La terre de Van-Diémen, la Nouvelle-Zélande , l’Afrique du Sud, cent autres colonies fécondent pour l’Angleterre de nouveaux éléments de richesses. Nous ne sommes pas jaloux : nous applaudissons au contraire à ces triomphes de l’humanité et de la religion et nous ne pouvons admettre que l’Angleterre s’inquiète et s’afflige de ce que la France accomplit à son tour la part de civilisation qui lui a été depuis si longtemps départie. Yotre gouvernement, Sire, ne peut être taxé de se livrer à un élan ambitieux , lorsqu’il ne fait que se renfermer dans nos vieilles limites coloniales. La France de Juillet peut bien, sans blesser aucune susceptibilité, tenter ce qu’ont tenté avant elle Richelieu et Colbert, le duc deChoiseul et M. de Sartines , les ministres de Louis XYIII et de Charles X. En portant la guerre à Madagascar, si le passé nous répond de l’avenir, et si les droits les plus anciens et les mieux reconnus peuvent vous servir de garantie, nous n’avons donc à craindre ni réclamations , ni observations de la part de l’Angleterre. H nous reste à examiner si une agression de cette nature ne blesse aucun principe de droit ou d’équité par rapport aux indigènes eux-mêmes qui , certes , doivent bien être comptés pour quelque chose dans une telle discussion !

L’île de Madagascar se divise entre vingt-cinq tribus principales, indépendantes en 1813, aujourd’hui assujetties et opprimées par l’une d’elles, la tribu des Hovas, qui, des plateaux de l’intérieur, a fait irruption sur toutes les parties du littoral. Les commencements de cette usurpation ne datent que de 1810, époque de l’avènement de Radama au trône. Le joug odieux des Hovas n’est nulle part accepté, ni par les tribus de l’est, nos plus anciennes et nos plus fidèles alliées , ni par celles du nord qui ont déserté leur pays pour se réfugier dans les bois ou sur les rochers qui ceignent la baie de Passandava, ni parles peuplades de l’ouest, toujours prêtes à prendre les armes. Nous sommes appelés par les Anossy , les Betsimsaracs, les Bétanimènes , les Antankares et les Sakalaves.

Nous avons donc l’assentiment des indigènes eux-mêmes, si on en excepte une seule tribu qui, en nous attaquant partout où elle nous rencontre, et en pillant et massacrant nos alliés, nous a donné les plus légitimes sujets de la combattre ; il ne s’agit pas d’attaquer, mais de nous défendre ; il s’agit de délivrer nos alliés, de briser le joug qui accable les Betsimsaracs, les Antankares et les Sakalaves ; d’obéir à des traités qui nous lient et de rétablir notre pavillon là où il a été renversé ; il s’agit enfin de sauver le peuple hova lui-même de la faction militaire qui l’opprime !

Ce gouvernement tyrannique, qui s’est fait, sans autre motif que celui de son ambition , l’implacable ennemi de la France , a marqué chaque pas de sa durée par les agressions les plus injustes et les outrages les plus gratuits. En 1825 , les Hovas enlèvent le Fort-Dauphin et abattent le drapeau de la France ! A la même époque, Tsifanin , chef des Betsimsaracs connu par son dévouement à notre cause, devient l’objet d’une haine implacable ; des pièges lui sont tendus ; il est surpris et massacré 1 En 1829 , Andrianmifidy, commandant de Fénériffe pour les Hovas, fait mettre publiquement en vente et adjuger comme esclave, pour 250 francs un Français nommé Pinçon ! Le gouvernement

français est indigné, il adresse les plus violents reproches à la cour d’Emime ; nos plaintes servent de recommandation à AndrianpiiMy qui devient dès ce moment l’objet d’une faveur particulière et se voit bientôt comblé des plus hautes distinctions ! Nous sommes constamment harcelés , et puis enfin chassés de Tamatave, de Foulepointe, de FénériÆe et de Tintingue ! Notre commerce est détruit, nos traitants insultés et ruinés dans ces mêmes lieux où le pavillon delà France avait flatté pendant deux cents ans, presque sans interruption ! Les têtes de seize de nos compatriotes qui ont succombé dans une lutte héroïque épouvantent encore les habitants de Tamatave. Elles sont là, suspendues à des gibets , dans l’endroit le plus apparent du rivage , comme pour porter au loin un témoignage d’insulte et de barbarie ! Il n’est pas un navigateur dans l’océan Indien dont les regards ne soient attristés de cet odieux spectacle. La France, Sire, ne saurait rester plus longtemps indifférente! Son honneur a été blessé, il doit être réparé! Ses droits ont été méconnus et violés, ils doivent être rétablis.

En présence de ces faits, les consciences les plus timides ne sauraient conserver aucun scrupule ; on ne prit jamais les armes pour une cause plus légitime ! Mais la guerre nous conduira inévitablement à la colonisation , examinons maintenant si cette colonisation est dans les intérêts de la France , et si elle est d’une facile exécution.

Utilité de Madagascar. — Depuis que nous avons perdu l’Inde, le Canada, la Louisiane, Saint-Domingue, Maurice, les vaisseaux de l’Etat une fois sortis des ports de France, manquent de point d’appui, de lieu de refuge et de tous les moyens de recrutement et d’approvisionnements ; et d’ailleurs , la navigation marchande, sans laquelle il n’y a pas de marine militaire, est destituée de tout aliment sérieux. Avec Madagascar, la lacune est comblée : nos pertes les plus cruelles sont réparées. Nous ne restons plus stationnaires, quand tout progresse autour de nous et le maintien de notre puissance relative est au moins assuré !

Les peuples de l’Europe envahissent l’Asie et le monde maritime : c’est sous leur influence , par leur action et à leur profit que se développent les magnifiques cités de Bombay, de Madras, de Calcutta, de Batavia ; les colonies les plus florissantes remplissent l’archipel d’Asie , l’Australie , la Polynésie ; l’Angleterre et la Hollande voient se multiplier pour elles les centres de production les plus abondants , dans ces mêmes îles qui leur offrent en même temps que les richesses de leur sol les rades les plus sûres et les ports les mieux défendus. La Hollande trouve à Java tout à la fois des ressources inépuisables pour son commerce et des ports où ses vaisseaux sont aussi en sûreté contre les coups de la tempête que contre le feu de l’ennemi. L’Angleterre embrasse tout dans sa prodigieuse activité, mais elle ne consacre des efforts sérieux qu’à ces grandes terres que découpent des havres profonds, et qui par la fertilité du sol, l’abondance des bois de construction et des matières premières, sont en même temps l’aliment de sa navigation marchande, et la sauvegarde de sa puissance navale.

La France seule concentre tous ses efforts sur des îlots aussi dépourvus d’utilité au point de vue militaire qu’au point de vue commercial; Mayotte

n’a de valeur que comme acheminement à l’occupation de Madagascar. Mayotte manque de bois ; sans doute une flotte pourrait s’y réfugier, mais elle y serait bientôt affamée, et forcée d’en sortir ou de capituler. Son sol volcanique, l’exiguité de son territoire, l’insalubrité relative du climat ne permettront jamais à une population considérable de s’y développer. Aucun approvisionnement n’y est possible : il faudrait y apporter de la métropole tout ce dont on y aura besoin. On ne peut isoler Mayotte de Madagascar. D’ailleurs, Mayotte n’appartient pas à la puissance qui s’y établit actuellement mais à celle qui occupera plus tard Diego-Suarez. Diego-Suarez est la citadelle de l’Afrique orientale. S’établir à Mayotte, sans avoir pris préalablement possession des magnifiques baies qui sont à l’est du cap d’ Ambre, c’est se placer sous le feu de l’ennemi, c’est édifier pour lui, c’est employer à son bénéfice l’industrie et les trésors de la France. Les Marquises ne sont que des rochers stériles, sans aucune influence possible sur notre avenir politique ou commercial.

Madagascar peut seul nous donner aujourd’hui une position militaire à l’est du cap de Bonne-Espérance. Cette grande île commande à la fois la côte orientale d’Afrique, l’Indoustan et l’archipel d’Asie. Par Madagascar, on est maître du double passage de l’Europe dans l’Inde ; on domine à la fois le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Bab-el-Mandeb.

Une fois établis à Madagascar, nous acquérons une position sérieuse dans l’océan Indien ; nous cessons d’y figurer à titre de tolérance seulement. Tout l’hémisphère oriental, d’où nous sommes en réalité bannis, devient accessible pour nous. Nous y apparaissons avec la dignité et l’indépendance qui conviennent à une grande nation. Nous nous suffisons à nous-mêmes et si nous sommes attaqués , non seulement la défense , mais le succès est certain . Des ports nombreux reçoivent nos vaisseaux ; des bois superbes fournissent des éléments inépuisables de travail à nos chantiers de radoub et de construction; des approvisionnements à bas prix en riz, blé, bœuf, salaisons de toute sorte, assurent la subsistance de nos soldats et de nos matelots, Madagascar cultivé et civilisé ne refuserait pas à nos amiraux ce que Madagascar encore en friche et tout à fait sauvage a fourni si abondamment à Mahé de la Bourdonnais, au vicomte d’Aché, au célèbre bailli de Suffren (1) !

En temps de guerre, la colonie se défendrait toute seule : une population de plusieurs millions d'hommes, renfermée dans une île naturellement approvisionnée, à 4,000 lieues de la puissance assaillante, est inexpugnable! et d’un autre côté, désormais libres dans leurs allures, maîtres de leurs moindres mouvements, nos vaisseaux pourraient toujours avec opportunité, tantôt fondre sur l’ennemi, tantôt se retirer devant lui, tantôt attaquer et ruiner son commerce , tantôt protéger le nôtre ; nos victoires nous donneraient de nouveaux moyens de combattre. ; nos désastres seraient facilement réparés dans un pays qui nous offrirait des matelots et dés soldats et de nouveaux approvisionnements.

Ainsi, par l’occupation de Madagascar, notre marine militaire aurait reconquis un de ces points d’appui importants qui lui manquent absolument depuis

( 1) A ces ressources il faut ajouter le fer et la houille, si abondants à Madagascar (1884>,

la paix de 1763, la révolution de Saint-Domingue et le traité de Paris du 31 mai 1814 ; mais notre navigation marchande prendrait un accroissement rapide , ce qui profiterait encore à la marine de l’Etat : c’est principalement par la marine du commerce qu’on peut créer et développer la marine militaire. Cette vérité, que la raison seule indique, trouve encore dans l’histoire une complète démonstration.

Athènes se livre à un commerce maritime actif avec les îles de la mer Égée, les côtes de l’Asie Mineure, de la Propontide et du Pont-Euxin, et bientôt elle domine la Grèce et balance la puissance du grand roi ! Des marchands phéniciens établis à Carthage envoient leurs armées jusqu’au cœur de l’Italie , et font chanceler sur ses bases la ville éternelle ! Y enise arme ses Hottes, et du fond de ses lagunes, elle secourt ou opprime à son gré les empereurs de Byzance, s’empare de leurs plus riches provinces et voit à ses pieds , .comme ses tributaires , les rois les plus puissants de l’Europe. La Hollande , marécageuse et stérile, ne pouvait subsister que par le commerce; mais elle s’y enrichit, et bientôt elle dispute l’empire des mers à l’Angleterre, arrête la fortune de Louis XIY et devient au dix-septième siècle l’arbitre des couronnes. Aujourd’hui elle a transporté sa prodigieuse et persévérante activité dans l'archipel d’Asie, et elle y fonde un empire puissant.

Mille autres exemples pourraient être cités, mais l’espace nous manque et nous prive de la richesse des développements.

Le sceptre des mers appartient à l’Angleterre, du jour où le célèbre Acte de navigation a donné à sa marine marchande un essor qui lui a fait dépasser toutes les autres. On l’a dit avant nous, les marines militaires et marchandes croissent et décroissent en même temps; leurs fortunes sont inséparables; et le génie commercial, encore plus que le génie militaire, revendique l’empire des mers. Les moyens artificiels peuvent être plus ou moins ingénieux; mais ils seront toujours sans résultats! C’est le commerce qu’il faut ranimer, si nous voulons reconquérir notre rang maritime. Ce fut là le système du cardinal de Richelieu, suivi par Colbert, pratiqué par Louis XYI ; les fruits en ont été assez brillants pour que nous ne devions pas répudier d’aussi glorieuses traditions.

Lorsque Saint-Domingue , par l’immensité de son commerce , tenait toujours à la disposition de l’État une pépinière de matelots, les plus grands désastres furent réparés comme par enchantement.

La guerre de sept ans fait à l’honneur national une. profonde blessure. Notre fortune maritime paraissait tout à fait compromise. Mais de 1763 à 1778, notre commerce avait pris le plus grand développement. Les riches cargaisons de Saint-Domingue remplissaient tous les marchés de l’Europe; une nombreuse population maritime avait surgi. Aussi le 17 juin 1878 la frégate anglaise V Aréthuse fuyait devant la frégate française la Belle-Poule , et nous ouvrions par un brillant succès cette guerre de l’indépendance , où s’illustrèrent tour à tour le comte d’Estaing , . le brave et vigilant Lamothe-Piquet, le comte de Guiches et le comte de Grasse. Devenu la terreur de l’amiral Hughes, vainqueur à Trinquemale et à Gondelour, le bailli de Suffren jette un éclat immortel sur la marine française; et , on le sait, s’il avait reçu

à temps quelques renforts, l’Inde tout entière échappait à la domination anglaise.

Ainsi, l’expérience, aussi bien que la raison, le démontre, c’est dans les ressources de la marine marchande qu’il faut puiser le personnel de la marine * militaire. Eh bien , Madagascar seul peut ranimer le commerce maritime de la France , qui languit de plus en plus et commence de s’éteindre.

Un honorable député, M. d’Angeville, n’a-t-ü pas dit à la tribune nationale, dans la séance du 15 avril 1846, que neuf mille matelots français, sans engagements dans nos ports, étaient contraints de naviguer avec les Américains et les Anglais ? Les tableaux statistiques ne nous apprennent-ils pas que la navigation de concurrence est à peu près envahie par le pavillon étranger : l’effectif de notre marine, qui était, en 1827, de 14,322 navires, jaugeant 692,125 tonneaux, ne portait plus en 1844 que sur 13,679 navires, jaugeant 604,637 tonneaux. Ainsi, pendant que toutes les autres marines s’accroissent, la nôtre diminue, et a perdu, en dix-huit années, 643 bâtiments et 87,468 tonneaux. Une décadence aussi sensible , lorsqu’il devrait y avoir progrès continu, ne pouvait échapper à l’attention de votre gouvernement. Nous savons que depuis longtemps il cherche des ressources contre une telle situation : ces ressources existent à Madagascar.

Cette île a une population de trois millions d’habitants ; sa superficie de 25,000 lieues carrées est à peu près égale à celle de la 'France ; ainsi, elle peut lecevoir une population de trente millions d’iiommes.

Les exportations se composaient , avant les prohibitions insensées du gouvernement de la reine Ranavalo, de bœufs, moutons, tortues de terre, riz, gomme copal, orseille, ambre gris, cire, peaux de bœufs, écaille de caret (tcstudo imbricata ) qui se vend jusqu’à 120 fr. le kilog. Les importations consistaient en mouchoirs et autres impressions des manufactures françaises, beaucoup d’objets de luxe, savon, bijouterie commune, verroterie, quincaillerie, mercerie , etc.

Sans doute, c’est là un commerce restreint, mais il s’étendrait rapidement par 1 introduction des arts de l’Europe, et par les nouveaux besoins que fait naître la civilisation ; il suffit, pour s’en convaincre, de jeter les yeux sur les rapports de tous les voyageurs qui ont pénétré dans l’intérieur de Madagascar.

Cette île peut nous fournir et en quantités immenses le sucre , le café , le coton, le tabac, la soie, l’indigo, le riz , le maïs , le blé, le bois d’ébène, toutes les matières premières nécessaires aux ateliers de teinture, de tabletterie, de marqueterie, les écorces les plus estimées, des mines d’or et d’argent, de première qualité et à fleur de terre, peut-être de la houille (1), du mercure, du sel gemme , du cristal de roche de la plus grande beauté.

Toutes les jouissances du luxe s’introduiraient promptement dans un pays riche en exportations et donneraient à nos manufactures une activité dont Paris lui-même recueillerait les premiers fruits.

Les essais sont déjà faits, la voie est tout ouverte,1 prenant une hono-

(1) La présence de la houille à Madagascar n’est plus douteuse. Il en existe des gisements considérables et d’une exploitation facile dont nous avons parlé plus haut (1884).

râble initiative, une des premières maisons de commerce de l’île Bourbon, la maison de Rontaunay, sans aucun secours du gouvernement, avait ouvert des relations commerciales avec Tananarive et y excitait le désir des produits français par l’importation de broderies, tissus, soieries de Lyon et autres objets manufacturés ; en même temps, elle avait fondé trois établissements de rhumnaerie et de sucrerie , l’un à Mabéla , l’autre à Mananzary , et le troisième à Soamdakiray , à quatre lieues de Tamatave; les usines perfectionnées Derosne et Cail avaient été introduites dans ces divers établissements et l’on y élevait plus de trois mille bœufs destinés à l’approvisionnement de Bourbon. Cette patriotique entreprise allait être couronnée d’un plein succès ; déjà des navires de Nantes et de Bordeaux avaient facilement trouvé à Tamatave la vente de leurs cargaisons , composées principalement des produits de 1 industrie parisienne. Déjà l’établissement de Mananzary avait fabriqué plus de trois mille kilogrammes de sucre exportés à Marseille en 1843, par le navire le Picard, lorsque tout à coup la persécution du gouvernement hova a de nouveau éclaté contre nous. Des capitaux français considérables se trouvent ainsi perdus ou compromis , Bourbon est affamé et les dernières espérances du commerce français dans l’océan Indien complètement renversées.

Après la perte de tant de vastes possessions , qui étaient autrefois 1 aliment fécond de notre commerce maritime, il n’est pas un Français, jaloux de la prospérité et de la gloire de son pays , qui ne désire de justes compensations et qui n’en comprenne l’absolue nécessité. Mais une opinion bien funeste aux intérêts de la France a pris crédit : on pense communément que l’Algérie peut nous tenir lieu de toutes nos autres colonies. D’abord 1 Angleterre qui recule ses frontières de l’Inde jusqu’aux limites de l’empire russe , qui a formé en Asie un empire de 80,000,000 de sujets, n’en poursuit pas moins dans les autres parties du monde ses gigantesques entreprises.

Mais d’ailleurs l’Algérie , qui certes est une grande et précieuse conquête, n’est pas à l’égard de la France une colonie proprement dite ; son sol se refuse aux cultures intertropicales. L’Algérie a les mêmes produits et le même climat que nos départements du Midi. Le grand cabotage seul peut prendre une nouvelle activité dans nos relations avec l’Algérie, et c’est la navigation au long cours qui seule forme les matelots du commerce , et par conséquent ceux de la marine militaire. L’Algérie n’a pas de port , et ne satisfait ainsi à aucune des conditions qui peuvent rendre à la marine de l’État son ancienne prépondérance. Par l’Algérie, la France a pris un plus haut ascendant dans la Méditerranée ; mais ne doit-elle pas être présente partout , et porter partout son influence? Ne faut-il pas qu’elle puisse se défendre partout où elle sera attaquée? Nos établissements dans le nord de l’Afrique ne sont pas une raison de nous condamner à une nullité complète dans une moitié du monde , dans tout l’hémisphère oriental ! Si nous voulons cesser d’etre dépendants dans les mers du Cap, dans le golfe Arabique, dans tout l’océan Indien , une seule et dernière chance nous est ouverte , c’est de nous établir à Madagascar.

Votre gouvernement, Sire, n’y rencontrera aucune des difficultés qu imaginent ou se plaisent à grossir des hommes honorables , mais complètement abusés. En vain on veut effrayer les esprits par un rapprochement dénué de

toute justesse. Madagascar sera aussitôt soumise qu’attaquée et ne deviendra pas une Algérie à 4,500 lieues de la métropole ; comment une comparaison aussi fausse a-t-elle pu se, produire à la tribune nationale et exercer quelque influence sur les esprits ! Là un continent qui oblige toujours à passer d’une conquête à une autre, en montrant toujours à la frontière un ennemi nouveau ! ici, une entreprise dont la nature même a posé les limites, une île que quelques bateaux à vapeur suffisent pour bloquer, et qui peut être mise dès l’abord à l’abri de toute intervention ou excitation étrangère. Là, une nation compacte, indivisible; ici, vingt peuples différents de mœurs, d’origine, et ennemis les uns des autres ; là, tout l’orgueil d’une antique mais fausse civilisation; ici, des peuples qui reconnaissent leur infériorité , et demandent à être instruits et éclairés ; là, un fanatisme qui s’exaspère au sein même de ses défaites ; ici , un culte non caractérisé , presque insaisissable , et qui n’exerce aucune influence sur les esprits ; là, une race implacable qui s’élève et vieillit dans sa haine contre nous ; ici , des tribus d’une grande douceur de mœurs , et que la sympathie entraîne au-devant de nous ; là , en un mot, la colonisation malgré les habitants ; ici, au contraire, les habitants devenus les premiers et les plus ardents auxiliaires de la civilisation. Telle est la vérité, Sire, et elle ressortira avec plus d’éclat des détails dans lesquels nous allons entrer sur les moyens d’exécution.

Moyens d’exécution. — Nous ne saurions trop insister sur ce point : il ne s’agit pas de faire la guerre aux peuples de Madagascar, mais au contraire de briser leurs fers et d’être leurs libérateurs ; c’est avec les tribus de l’ouest et du nord qu’il faut marcher au secours des tribus de l’intérieur. Il doit être manifeste, dès l’abord, que nous n’attaquons ni nos anciens alliés , ni les Hovas eux-mêmes, mais seulement un gouvernement qui les avilit et les opprime.

Des agents français envoyés à l’avance sur les points opposés de la côte doivent partout nous ménager des intelligences , éclairer les esprits et disposer les populations à nous seconder; les membres de l’ancien gouvernement, les princes fugitifs , doivent être recueillis partout où ils se trouveront , et ramenés au lieu de la lutte, sous la protection de notre pavillon.

Au moment où les hostilités commenceront, l’île doit être déclarée en état de blocus ; un acte aussi significatif portera l’inquiétude et le trouble au sein du gouvernement qu’il s’agit d’abattre, et donnera une confiance nouvelle aux peuplades timides, dont il faut nous assurer le concours. Cette mesure préliminaire est surtout indispensable pour ôter tout prétexte à l’intervention étrangère.

Il ne faudrait pas renouveler la faute, commise tant de fois, d’arriver à Madagascar dans la hors-saison. Les côtes doivent être abordées dès le mois de mai, afin qu’on puisse pénétrer dans l’intérieur, s’y loger, s’y établir convenablement avant la saison des pluies et la recrudescence des fièvres intermittentes, qui ne régnent, du reste, que sur une partie du littoral, et qui demeurent circonscrites dans une zone qui serait rapidement franchie.

Nous n’avons pas la témérité de faire ici et de publier le plan de l’expédition ; cette divulgation ne serait pas sans inconvénients ; nous ne sommes point, d’ailleurs, compétents pour un travail de cette nature. Au surplus,

cette tâche a été remplie par d’autres bien mieux que nous ne pourrions le faire, et les renseignements les plus précieux à cet égard se trouvent consignés dans divers documents préparés par les soins de l’administration locale, et notamment dans un mémoire approuvé par le conseil privé de l’île Bourbon et adressé au ministère de la marine dès 1834 (1).

L’expédition doit être forte surtout en matériel, approvisionnements d’armes, de poudre, etc., afin de pouvoir armer les indigènes qui ne manqueront pas d’accourir à la première apparition de notre drapeau, dès qu il se présentera à eux dans de véritables conditions de succès.

Deux plans d’expédition ont été soumis à votre gouvernement : tous deux peuvent être acceptés , car tous deux nous semblent devoir être couronnés de succès. Le premier consiste à se porter dès l’abord sur Tananarive pour dissoudre le gouvernement des Hovas ; le second , à s’établir à Diego-Suarez , pour s’étendre progressivement dans le sud. Nous n’hésitons pas à donner la préférence au premier, parce que , quoique le plus nardi , il doit etre le moins dispendieux et que , d’ailleurs , il extirpe le mal dans sa racine.

Nous ne mettrons pas en doute, d’après tout ce que nous avons exposé, ce soulèvement des tribus du littoral , pourvu que la force de notre armement leur donne de suffisantes garanties ; dès lors, notre marche sur Tananarive ne peut trouver d’obstacle. La route de Bombetoch à Imerne est toute tracée. C’est par là qu’ont été transportés les canons qui défendent les murs de la capitale des Hovas. De ce côté on ne trouve aucune des difficultés qui se présentent dans la partie orientale , ni marais profonds , ni montagnes escarpées, ni populations intermédiaires qu’on puisse soulever et armer contre nous. De ce côté de l’île, les Hovas ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Isolés, dès l’abord, ils se trouveront face à face avec nos soldats; bientôt leur mécontentement contre leur propre gouvernement éclatera, et le trône de la reine Ranavalo s’écroulera au milieu d’unanimes applaudissements !

C’est alors seulement que nous pourrons traiter delà paix; jusque-là toute tentative de conciliation n’a fait et ne fera que nous préparer de nouveaux outrages. La faction militaire qui opprime les Malegaches ne comprendra jamais la générosité de la France et la longanimité d’un grand peuple. Notre modération n’est, à ses yeux, que faiblesse et lâcheté. Dans l’Adresse que nous eûmes l’honneur de présenter à Yotre Majesté en 1845 nous lui disions : (C La voie des négociations est désormais épuisée ; toutes les propositions de la France à un gouvernement odieux ne peuvent plus qu’exaspérer son orgueil et provoquer des mépris. »

Nos prévisions n’ont été que trop confirmées. Pendant que nous employons le temps à parlementer, nos commerçants sont chassés, leurs biens confisqués, et les ports de la côte est, si fréquentés par notre commerce depuis deux cents ans, nous sont aujourd’hui fermés! Les faits dont nous nous plaignons ne sont , du reste, que l’exécution d’un plan prémédité , hautement avoué et auquel la cour d’Emime ne renoncera pas. Elle organise , au contraire, de plus

(1) Un plan d’opérations a été élaboré par M. l’amiral Cécille, et, si nous sommes bien informé, ce plan se trouve aujourd’hui entre les mains de l’amiral Galiber (1884),

en pins , le monopole du commerce à son profit ; elle force les indigènes à lui vendre leurs denrées à bas prix, et se ménage par là, sans coup férir, d’énormes bénéfices. Ce brigandage n’a de chance de durée qu’autant que notre influence aura été définitivement écartée. C’est là aussi le succès qu’elle se flatte d’avoir obtenu ; c’est le plus cher de ses triomphes , celui qui exaspère surtout son arrogance et son orgueil.

Sire, il a été assez fait pour la modération et la paix; il est temps d’accorder quelque satisfaction au sentiment national si profondément blessé. Tous nos alliés sont en fuite ou dispersés , et pendant qu’ils réclament en vain notre appui et l’exécution des traités , la, reine Ranavalo , dans ses grotesques orgies, insulte à votre nom et célèbre ses victoires imaginaires. Et pour mettre le comble à une telle situation , un député a pu dire à la tribune nationale qu’il n’était pas au pouvoir d’un peuple barbare de porter atteinte à l’honneur de la France. Ainsi, de nos jours, la barbarie aurait la prérogative de l’insulte ! Nous ne craignons pas de le dire , de telles distinctions sont nouvelles! jusqu’ici la susceptibilité nationale ne les avait pas connues.

Quant à nous, nous croyons avoir un sentiment plus vrai de la dignité de votre couronne , en demandant que, sous votre gouvernement, le nom de la France soit honoré et respecté partout, aussi bien chez les nations civilisées de l’Europe que chez les peuples les plus sauvages de l’Afrique ou de l’Océanie. Mais, d’ailleurs, le dédain dans lequel les adversaires de notre puissance maritime trouveraient commode de se renfermer ne serait pas d’accord avec les faits; quelque grande, quelque glorieuse que soit la France , elle ne peut pas considérer comme inaperçu un gouvernement, odieux à la vérité, mais enfin , qui commande à trois millions d’hommes , qui étend sa domination sur un territoire aussi grand que celui de la France, sur une île qui, par l’excellence et la multiplicité de ses ports, l’incroyable fertilité de son sol et son admirable position géographique, est destinée à devenir un empire puissant , aussitôt que la civilisation y aura pénétré. Ce n’est donc point par une indifférence dédaigneuse et affectée qu’il faut 'répondre , mais les armes à la main ! Il faut faire flotter notre pavillon sur les murs de Tananarive. Aussitôt nous verrons se dissoudre le gouvernement de la reine, et bientôt nous pourrons donner la paix au peuple hova lui-même comme à toutes les tribus du littoral !

C’est là, Sire, suivant nous, le plan qu’indique l’histoire du passé, parce que dans notre opinion , la domination de la France est incompatible avec l’existence d’un gouvernement qui unit au plus haut degré la cruauté à la perfidie et que d’ailleurs il importe de rendre à nos armes, par la vigueur de l’attaque, tout leur ancien prestige.

Toutefois le but peut être atteint plus lentement , il est vrai , mais tout aussi sûrement , par l’occupation de Diego-Suarez où l’on établirait une colonie qui s’étendrait dans le sud au fur et à mesure que les sympathies des tribus indigènes se déclareraient. C’est là le plan présenté plus particulièrement par l’administration de Bourbon , et , qu’il s’agit maintenant d’examiner.

Pour le bien apprécier, il importe de revenir sommairement sur le passé. Dans les tentatives diverses et successives de colonisation à Madagascar , il

faut remarquer que des efforts un peu sérieux n’ont été faits que sur une partie du littoral de l’est, du Fort-Dauphin à la baie d’Antongil.

Les Français débarquèrent pour la première fois à Manghafia, dans le sud-est de Madagascar; c’est là que furent créées les premières habitudes. Depuis , les colonies de Maurice et de Bourbon s’étant développées , les relations commerciales s’ouvrirent et continuèrent naturellement avec le côté qui était le plus à proximité, et ce fut encore la côte orientale; l’attrait pour cette partie du littoral se fortifia en outre par le caractère doux et pacifique des tribus qui l’habitaifent. Là se trouvaient les Betsimsaracs adonnés au commerce, et tellement attachés à la France, que les Hovas ont pu les exterminer, mais non pas les rendre infidèles à notre alliance.

. Ainsi, pendant deux cents ans, nos efforts ont été concentrés sur les rivages de l’est, du 16e au 25e degré de latitude sud. La baie d’Antongil est la baie la plus nord qui ait été explorée par nous jusqu’à ces derniers temps , et cependant, c’est de la baie d’Antongil, en remontant vers le cap d’ Ambre, que l’acclimatement deviendrait facile, par la rareté et même par l’absence de la fièvre intermittente qui règne sur une grande partie des côtes de Madagascar. Cette fièvre, d’après le rapport de tous les hommes de l’art, n’est autre que celle qui a sévi ai longtemps en France , à Rochefort, dans plusieurs départements du Centre et du Midi , qui est produite par la stagnation des eaux et qui disparaît par le défrichement des bois et le dessèchement des marais. Or, il suffit de parcourir le littoral de Madagascar pour se convaincre que les causes d’insalubrité accumulées sur la côte, depuis Sainte-Luce jusqu’à la baie d’Antongil, ont toutes disparu quand on a franchi cette baie en s’avançant dans le nord. Dès qu’on s’éloigne d’Antongil , en se dirigeant vers le cap d’ Ambre, le terrain s’élève et présente, dès le rivage, de hauts amphithéâtres battus par les brises du large. Les forêts ont disparu , et les arbres disséminés n’apportent aucun obstacle à la libre circulation de l’air. La température n’est pins humide ; il y a autant de jours de sécheresse à Diego-Suarez que de jours de pluie à Tintingue et à Tamatave.

Toutes ces causes réunies rendent parfaitement compte des limites dans lesquelles est circonscrite la zone fiévreuse de Madagascar. Les récits des voyageurs sont du reste d’accord avec cette théorie. Nos commerçants qui ont fréquenté la partie nord de Madagascar, s’accordent à dire que le climat y est aussi sain qu’à Bourbon. La corvette la Nièvre , qui a passé quarante-quatre jours dans le port qui porte son nom, et dont l’équipage a été constamment employé à des travaux pénibles à terre et dans les embarcations , n'a eu qu’un seul exemple de fièvre intermittente. Les rapports les pins dignes de foi ne permettent plus d’en douter. Les rivages de Diego-Suarez sont, sur le littoral, la partie la plus saine de Madagascar, et si une entreprise partielle doit être substituée à un plan général, nous pensons, comme l’Administration de Bourbon, que c’est à Diego-Suarez qu’il faut s’établir. La bonne fortune de la France nous livre sans défense ce Gibraltar de l’Afrique et de l’océan Indien. Les Hovas en ont chassé les Antankares, nos alliés, et ne s’y sont que faiblement établis ! Ils n’y ont pas 300 hommes de garnison.

Diego-Suarez est une de plus fortes positions maritimes du monde. Son

entrée est par 12° 14' de latitude sud; facile et large de 1,200 mètres, elle peut être défendue par une seule batterie. Le vaste bassin intérieur se subdivise en cinq baies. Celle qui s’avance le plus profondément dans les terres , le port de la Nièvre, a près de quatre milles de longueur sur une profondeur de sept à douze brasses; chacune de ces différentes baies pourrait recevoir une escadre nombreuse. Le village d’Antombouk domine la baie et marque l’emplacement où pourront s’élever nos fortifications, nos chantiers et nos établissements de marine. Contrairement à une opinion erronée, et trop longtemps accréditée, l’eau y est abondante. Plusieurs sources jaillissent à peu de distance du rivage, et une rivière , dite des Makes , coule à deux kilomètres à l’ouest d’Antombouk. Les arbres qui s’élèvent au fond de la baie seraient pendant longtemps suffisants pour nos approvisionnements. Les terres qui avoisinent le port , entrecoupées de bouquets de bois et de pâturages, offrent, du côté du sud, un sol d’une grande fertilité. Là croîtraient indistinctement la canne à sucre, le riz, le coton, l’indigo, le blé si nécessaire à l’approvisionnement de nos vaisseaux, Un isthme, que forme la baie en s’avançant vers l’ouest, pourrait être défendu par un seul fort et servirait de premier rempart à la colonie naissante. En libre communication avec la mer, nous serions , dès notre arrivée , inexpugnables derrière cet isthme fortifié. Il n’a pas huit kilomètres de largeur !

Aussitôt que l’adhésion des peuplades voisines serait bien assurée, nous franchirions la presqu’île, et nous nous étendrions vers le sud. Les indigènes deviendraient les premiers colons. Mais pour donner une véritable force et une grande impulsion à un établissement de cette nature, il faudrait l’appuyer d’une population attachée à la France par les liens du sang, et toute dévouée à ses intérêts. L’appel fait aux habitants de Bourbon serait certainement entendu (1). Notre île ne suffit plus à la population qui s’y presse. Une jeunesse active, intelligente, profiterait avec joie de l’issue qui lui serait ouverte. De chaque famille se détacheraient quelques rameaux vigoureux qui iraient prendre racine sur cette terre nouvelle, réservée à de brillantes destinées.

Pour les habitants de Bourbon, il y aurait à peine déplacement; une traversée de trois jours les porterait à Diego-Suarez. Là, ils trouveraient même climat, même température, les mêmes aspects du ciel et de la terre ; mais au lieu d’un espace resserré, des terres sans limites, et au lieu d’efforts stériles, un travail fécond en immenses résultats. En recevant une partie de la population de Bourbon, le nouvel établissement posséderait immédiatement des hommes accoutumés au soleil de la zone torride, exercés à toutes les cultures intertropicales, et auxquels la fabrication du sucre et toutes les cultures coloniales sont familières ; sur leurs pas accourraient sans doute bon nombre de nos frères de Maurice.

Nos concitoyens de la métropole, attirés à Bourbon par des espérances qui ne peuvent se réaliser dans un territoire aussi étroit que le nôtre , auraient un refuge tout préparé sur les rivages de Diego-Suarez. Au lieu de s’en retourner désespérés, et après avoir épuisé leurs dernières ressources dans un voyage

(1) L’événement a justifié cette prévision de l’ancien conseil colonial L’île de la Réunion a offert et donné de l’argent et des volontaires pour l’expédition actuelle (1883).

stérile , ils iraient tenter à Madagascar des chances bien autrement brillantes que celles qui leur auraient échappé.

L’excédent de notre population, en France, qu’attire faiblement l’Algérie avec ses guerres cruelles , sans cesse renaissantes , et son climat qui réponse les cultures intertropicales , affluerait sur une terre riche de tous les produits de la zone torride, et qui sera purifiée aussitôt que le gouvernement hova aura disparu. La colonie trouverait à son origine d’admirables ressources dans la fécondité tonte spontanée du sol : en différents lieux, la sonde a fourni d’excellente terre végétale jusqu’à quatre pieds de profondeur. Le manioc, les patates , le riz, le maïs croissent presque sans culture : nous lisons dans un rapport fait au gouvernement de Bourbon , par un voyageur aussi modeste qu’instruit, M. Bernier, chirurgien delà marine et botaniste, que les bœufs errent librement et par milliers dans les vastes pâturages qui s’étendent au sud de Diego-Suarez ; les vallons qui avoisinent le cap d’ Ambre en sont remplis ; le poisson abonde sur les côtes et dans les rivières ; le gibier couvre les campagnes ; dans un pays aussi favorisé, la nature a tout prodigué; il suffit de s’y rendre pour en recueillir les bienfaits ! Des ateliers de salaisons pourraient être immédiatement établis.

D’autres branches de commerce pourraient aussi dès l’abord être avantageusement cultivées. Ainsi seraient facilement franchies les premières difficultés de la colonisation : bientôt, au sein d’une population devenue française, notre marine militaire pourrait au besoin recruter son personnel sur le théâtre même des événements, et s’y approvisionner : des produits riches et abondants fourniraient à une immense exportation et l’importation se développerait dans la même proportion.

Le prix élevé de notre fret qui préoccupe votre gouvernement, parce qu’il est un obstacle permanent à l’accroissement de notre marine marchande , s’abaissera , dès que nous pourrons, comme les Anglais et les Américains , construire et armer les navires à bas prix et avoir un emploi constant du capital dépensé pour l’armement. Toutes les conditions de prospérité commerciale se trouvent à Madagascar. Nous y aurons à bon marché les matières premières nécessaires à la construction et à l’armement des vaisseaux , et , dans un avenir prochain , un vaste marché qui le disputera en importance à ceux de l’Inde et de l’archipel d’Asie , et qui sollicitera constamment notre marine marchande à de nouveaux efforts et â une plus grande activité.

Ce ne sont ni les rochers des Marquises , ni les îlots du canal Mozambique qui peuvent préparer ce nouvel avenir à notre navigation de commerce. Ce que Bordeaux, Nantes, le Havre, Marseille, toutes les villes maritimes de la France vous demandent avec nous , c’est l’occupation d’un vaste territoire , abondant en objets d’échange, pourvu d’excellents ports, et destiné à devenir grand producteur de sucre, de café, d’indigo, de coton , de riz, de matières à la fois précieuses et encombrantes. Mais il faut se hâter : tout est facile aujourd’hui, demain les difficultés surgiront de toutes parts; aujourd’hui redoutés de la reine Ranavalo , les Anglais restent étrangers aux affaires de Madagascar ; demain ils peuvent être tout-puissants à la cour d’Émime. L’héritièr présomptif du trône , à peine âgé de dix-sept ans , peut être facilement MADAGASCAR. 40

circonvenu et entraîné dans des voies toutes contraires à la politique française ! Si Madagascar venait à tomber sous le protectorat de l’Angleterre comme nous en sommes menacés, notre influence y serait bientôt détruite et la dernière chance d’avenir de notre commerce maritime dans les mers de l’Inde aurait péri sans retour !

Pour prévenir un malheur aussi irréparable , le conseil colonial de P île Bourbon, excité par son dévouement pour la Erance , n’hésite pas à signaler une seconde fois à votre attention une île qui nous appartient depuis plus de deux cents ans , que nous avons trop oubliée , que nous n’avons jamais abordée qu’avec des expéditions mal préparées, mal dirigées, mal exécutées. C’est là cependant que la nature tient en réserve ses plus précieuses ressources pour un grand établissement commercial et maritime !

Telles sont nos inébranlables convictions , fruit de longues études et des plus sérieuses méditations.

Si nous étions assez heureux pour que l’occupation partielle ou totale de Madagascar entrât dans les desseins de votre haute sagesse, et si notre voix, toute faible qu'elle est, pouvait trouver accès auprès de votre trône, nous appellerions d’une manière toute particulière l’attention de votre gouvernement sur le choix des hommes destinés à cette grande entreprise. Toutes les fautes passées vivent dans les souvenirs et les traditions de notre colonie; la jalousie ou la mésintelligence des chefs ou des agents, leur dureté et leur inhumanité envers les indigènes , leur déloyauté dans l’exécution des traités , ont rendu stériles les dispositions les plus bienveillantes, et fait évanouir les plus légitimes espérances. C’est par l’humanité, la justice, la plus parfaite loyauté, qu’il faut marquer notre retour : ce sont là des moyens aussi puissants que le fer de nos soldats et les armes de nos vaisseaux! Que notre bienveillance pour les indigènes ne soit ni simulée, ni trompeuse, qu’elle soit sincere et parte du fond du cœur; qu’elle préside à tous nos conseils comme à toutes nos démarches ! Que les naturels voient en nous des amis véritables, et à 1 exception des Hovas, qu’il faudra bien combattre, car le fer seul fait justice des oppresseurs, toutes les autres tribus accourront à nous comme à leurs libérateurs ! Faites que la France accomplisse tout entière la part de civilisation qui lui est dévolue, et cette part c’est surtout Madagascar! Les lumières si pures de l’Évangile doivent enfin pénétrer cette terre malheureuse qui leur est fermée depuis si longtemps.

Les temps sont arrivés ! Madagascar ne peut plus rester en dehors de la sphère d’activité delà France. Une grande révolution va s’accomplir autour de nous. Déjà les bateaux à vapeur ont sillonné les côtes d’Adel et les rivages de l’Abyssinie; bientôt ils uniront entre elles, dans une communication rapide, toutes les diverses parties de l’archipel malgache, et cet archipel à l’Inde et à l’Afrique. Cette mer Erythrée, sur laquelle les souvenirs d Ophir jettent encore tant d’éclat, semble réservée à une opulence nouvelle. La France, Sire a été grande par les armes durant toutes les phases guerr.eres de son histoire; qu’elle le soit maintenant parles arts de la paix, par le développement de son commerce et de son industrie, et par une participation active à cette œuvre de civilisation que l’Europe accomplit si glorieusement à 1 egard

de toutes les autres parties du monde. Ce sera le triomphe de votre politique et la gloire de votre règne.

Nous sommes avec le plus profond respect, de Votre Majesté, Sire, les très humbles , très obéissants et très fidèles serviteurs.

Le président du conseil colonial, H.-Martin DE FlvcOürt.

Les secrétaires : A. Fitau, P. de Geeslax.

La présente Adresse au roi a été délibérée et votée à V unanimité dans la séance du 24 février 1847.

Tjü commission était composée de MM. Patu de Rosemond , de Greslon et Ruyneau de Saint-Georges, rappw'teur.

En dehors des chambres de commerce et des conseils coloniaux, des écrivains , des publicistes , des économistes ont plaidé avec talent et avec succès la cause de l’occupation de Madagascar.

Nous ne parlons plus ici des véritables explorateurs qui, depuis Commerson jusqu’à M. Grandidier, passant par M. Guillain , M. Jehenne, et d’autres encore, ont exploré l’île et publié le fruit de leurs recherches directes ; nous leur avons rendu , en temps et lieu, l’hommage exceptionnel auquel ils ont droit. Nous voulons parler seulement de ceux qui, sans avoir visité Madagascar, ont fait avancer la question par les efforts de leur plume et par des ouvrages de longue haleine , de nature à éclairer l’opinion et les pouvoirs publics.

Parmi ces publicistes , ces écrivains , ces économistes , il en est trois qui ont droit à notre attention toute particulière : M. Barbaroux , M. Jules Duval et M. Barbié du Bocage. M. Barbaroux, ancien procureur général à l’île Bourbon, a écrit, en 1857, un ouvrage juridique sur la transportation; mais, à la suite de ce livre, il a traité avec étendue la question de la colonisation de Madagascar; il en a examiné toutes les faces avec la compétence d’un homme qui avait séjourné de longues années dans le voisinage de la grande île malegache.

Dix ans plus tard, le regretté Jules Duval a repris ce sujet et lui a consacré de remarquables articles, qui, après avoir paru dans la Revue des Deux Mondes , ont été réunis en un volume sous le titre : les Colonies et la politique coloniale de la France. Talent

plein d’élévation, écrivain éloquent et patriote ardent, l'éminent publiciste, par la séduction de son style sympathique et par la force de ses arguments , a fait faire un pas en avant à 1 idée de l’occupation définitive de Madagascar.

Quelques années après, M. Barbié du Bocage étudiait la même question dans son livre intitulé Madagascar. Dans une Introduction substantielle, M. Barbié du Bocage, s’inspirant des deux Adresses du conseil colonial de Bourbon et y ajoutant le tribut de ses propres observations, a résumé avec impartialité et combattu avec force les préjugés injustes répandus depuis trop longtemps contre la colonisation de Madagascar ; nous ne saurions trop recommander à ceux qui s’occupent de cette question la lecture de ces divers et excellents écrits.

En signalant à la reconnaissance publique les noms des explorateurs qui ont visité la grande île française de la mer des Indes et publié le résultat de leurs recherches, en associant à ceux-ci les noms des écrivains qui par leurs ouvrages ont concouru à vulgariser cette question nationale , nous serions heureux que le lecteur voulût bien, à titre d’antériorité seulement, ajouter à cette liste le nom de l’auteur de Y Histoire et géographie deMadagascar.

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