CHAPITRE YL
SomtAip.E : Vœux exprimés par les corps constitués en faveur- de l’occupation de Madagascar par la France. — Adresses votées à ce sujet par les chambres de commerce des principales villes maritimes de France : Bordeaux, Marseille, le Havre, Nantes et Saint-Malo. — Mémoires lithographiés de la chambre du commerce de Nantes distribues aux Chambres, dans le but d’appeler leur attention sur cette question. — Analyse des mémoires lithographiés de la chambre du commerce de Nantes. Les deux
adresses au roi Louis-Philippe du conseil colonial de nie Bourbon, publiées à Paris", sur la colonisation de Madagascar. — Le conseil colonial de Bourbon commence par exposer la position où cette colonie se trouve, par suite de la rupture de ses rapports avec la grande île franco-indienne. — Historique fait par le conseil de la question de Madagascar. — Reconnaissance tacite et universelle de nos droits de souveraineté sur Madagascar. - Examen de la situation actuelle de Madagascar. — Résumé des causes qui ont empêché la réussite des premières tentatives de colonisation. — Dispositions à notre égard des peuplades de Madagascar. — C’est sur Tananarive qu’il faut marcher.
— Route de la côte ouest à Tananarive. — Cette route est praticable à l’artillerie. — ' Réfutation des objections tirées de l’insalubrité du climat. — Salubrité des plateaux du centre. — L’occupation est d’une exécution facile. — Composition des troupes pour une expédition. — Importance de la situation militaire et commerciale de Madagascar.
’ Nécessité de cette occupation. — Opinions des principaux publicistes au sujet de la question de Madagascar. — M. Barbaroux. - M. - Jules Duval. - M. Barbié du Bocage.
— Conclusion.
Les vœux formulés en faveur de l’occupation de Madagascar par les publicistes et les écrivains cosmographes et économistes de la presse française ont trouvé de l’écho parmi les corps constitués du pays. Les chambres de commerce de nos principales villes maritimes ont fait parvenir des adresses en ce sens à M. le ministre de l’agriculture et du commerce. Ces villes sont Bordeaux, Marseille, Nantes, le Havre et Saint-Malo. La chambre de commerce de Nantes a fait répandre et distribuer aux Chambres les mémoires intéressants (1) qu’elle a votés à l’unanimité et présentés
(1) Mémoire touchant la décadence du commerce maritime de la France et ' V affaiblissement de la puissance politique du pays, présenté au gouvernement par la chambre de commerce de Nantes, en date du 10 janvier 1843.
Nossi-Bé. — Examen général par la chambre de commerce de Nantes des colonisations nécessaires à la France, en date du 14 février 1844. (Ces deux mémoires sont lithographiés.)
sur cet objet à M. le ministre de l’agriculture et du commerce.
La chambre de commerce de Nantes commence par appeler l’attention toute particulière du gouvernement sur l’état de dépérissement dans lequel languit notre marine marchande si utile, si indispensable au recrutement et au bon armement de la flotte. Après avoir traité à fond cette question générale d’un si grand intérêt, la chambre de Nantes déclare qu’à ses yeux le salut des villes maritimes de France réside tout entier dans la colonisation par la France de régions lointaines et fertiles. A tous ces titres, elle demande que le gouvernement français, usant de ses droits qu’il a reconnus incontestables , se décide enfin à occuper de nouveau son ancienne colonie de Madagascar.
Nous croyons, disent les armateurs nantais, que des relations lointaines avec de grands pays peuvent seules donner à la France l’ancienne splendeur de son commerce maritime. La chambre de commerce de Nantes conclut en établissant que, pour de grandes relations et par son éloignement, Madagascar paraît offrir à la France les plus précieuses ressources, si le gouvernement du roi veut sincèrement atteindre le grand but du développement commercial du pays. Nous souhaitons, pour notre compte, que des plaintes aussi légitimes soient entendues enfin et prises en considération définitive par ceux qui tiennent dans leurs mains les destinées de la France.
Les adresses au roi Louis-Philippe du conseil colonial de l’île Bourbon, du 1er juillet 1845 et du 24 février 1847, sont, sans contredit, les documents les plus importants et les plus complets qui aient paru depuis longtemps sur la reprise de possession par la France de son ancienne colonie de Madagascar. Nous ne pouvons mieux faire que de donner en entier à nos lecteurs ces pages remarquables qui résument, avec une compétence parfaite et avec une grande force de logique, tous les aspects de la haute question de politique générale qui nous occupe :
« Sire, — La prompte et complète organisation de Madagascar importe si essentiellement a 1 avenir et au salut de 1 île Bourbon, que, malgré notre réserve extrême dans toutes les questions qui sont plus particulièrement du domaine des pouvoirs métropoli-
tains, il nous est impossible de garder plus longtemps le silence.
ce Une disette récente vient de nous révéler plus profondément tout le danger de notre situation : notre sol se refuse à la culture des céréales ; la fréquence des ouragans ne nous permet plus de compter sur les plantations de vivres; l’industrie sucrière, véritable aliment du commerce métropolitain, a d’ailleurs envahi nos campagnes; les riz de l’Inde peuvent, d’un moment à d’autre, être frappés de taxes prohibitives et nous échapper.
ce L’occupation de Madagascar peut seule assurer notre approvisionnement en grains et en bœufs. Sans les troupeaux que nous tirons de cette grande île, la viande manquerait absolument à nos troupes, à nos marins, et à la populatian de nos villes. Il est vrai que jusqu’ici le gouvernement des Hovas a laissé une sorte de liberté à notre commerce ; mais cette tolérance incomplète est accompagnée de tant d’exigences, d’injustices et de vexations, de tant de symptômes d’une haine mal déguisée, qu’il est facile d’en prévoir le terme. Et, cependant, si les ressources alimentaires que nous fournit Madagascar venaient à nous être enlevées, notre existence même serait en péril !
« Sous un autre rapport, notre population prend un grand développement. Une jeunesse nombreuse et intelligente remplit nos écoles ; mais il nous est impossible de ne pas être inquiets sur le sort qui lui est réservé : l’espace lui manquera bientôt. Les fonctions judiciaires et administratives, d’ailleurs si restreintes, sont en général réservées aux métropolitains ; toutes les carrières industrielles sont encombrées. Dans une telle situation, les pères de famille ne peuvent être trop alarmés sur l’avenir de leurs enfants. Nous sommes ici au centre de la domination anglaise ; ses vaisseaux et ses armes nous enveloppent de toutes parts. Isolés et sans aucun point d’appui, que deviendrons-nous au milieu delà guerre ? Qui , les colons de Bourbon sont dévoués à la France. Oui, le drapeau français sera défendu ici avec autant d’intrépidité que sur aucun autre point de l’empire. Mais la nécessité nous accablera. Les vaisseaux français, endommagés par la tempête ou le feu de l’ennemi, s’éloigneront de nos côtes, qui ne peuvent leur offrir aucun abri et, à défaut du fer, la faim nous subjuguera. Mais, avec Madagascar nous sommes inexpugnables ; notre
dévouement ne sera plus stérile ; nous sommes assurés de transmettre le pavillon de la France aux générations qui nous suivront.
« La souveraineté de la France sur Madagascar ressort avec éclat du simple récit du passé. La grande île africaine nous appartient au même titre que Java à la Hollande, la Nouvelle-Zélande et l’Australie à l’Angleterre. Et, en effet, c’est un principe fondamental du droit international européen que toute terre nouvelle appartient à la première puissance qui y plante son pavillon ; et ce principe a été tellement fécond en conséquences heureuses pour les principaux États de l’Europe qu’aucune de ces puissances n’oserait sérieusement le mettre en question. Voyons donc, en fait, quelle est la situation de la France vis-à-vis de Madagascar. »
Après avoir rappelé les faits historiques relatifs à la découverte de l’île par les Portugais, à sa prise de possession par la France sous Louis XIII et Louis XIV ; après avoir, comme nous l’avons fait, parlé de nos premiers établissements à Madagascar et constaté nos droits, l’Adresse continue en ces termes :
« Certes, il est impossible d’imaginer des actes de souveraineté plus positifs, plus solennels et plus conformes aux principes du droit international. Sans doute, il y a eu des intervalles dans l’occupation; les vicissitudes politiques, les révolutions que nous avons traversées, en ont été la cause ; mais l’intention de conserver Madagascar, de ne pas laisser périmer notre droit, est écrite à chaque page de notre histoire. Sur ce seul point peut-être et en ce qui touche nos relations extérieures, la politique de la France a toujours été constante et ne s’est jamais démentie.
«Un administrateur d’un mérite éminent, M. de Flacourt, qui prit le gouvernement de File en 1648, disait, en son vieux langage, aux Malegaches qui voulaient le faire roi (1) : « Je leur fis entente dreàtousquecen’étoitpasmoi qu’il falloit qu’ils reconnussent « pour roi, n’en étant pas digne , mais Louis DE Bourboh, roi de « France, mon seigneur et maître, que je servois en ce pays et pour « qui j’avois conquis leur terre sans les avoir attaqués, et moi, pour « celui qui étoit pour représenter sa personne et que, quand il « viendrait un navire, il viendrait un autre gouverneur en ma
(1) Relation de Vile de Madagascar , pag. 304.
« place , qu’ils reconnoîtroient comme moi, dont ils furent tous cc contents. »
cc A dater de 1816, la politique française relativement à Madagascar reprend son cours, avec trop de circonspection et de ménagement sans doute, mais avec persévérance ; les plans se succèdent ; les projets les plus divers sont étudiés ; l’intention de rétablir tôt ou tard notre autorité sur Madagascar ne se dément pas un seul instant. En 1818, une expédition sous le nom de M. de Mackau, est chargée d’explorer de nouveau la côte orientale.
cc A la fin d’octobre 1821, une expédition commandée par M. Sylvain Eoux s’établit sur la petite île Sainte-Marie, qui, placée vis-à-vis Tintingue, parut un préliminaire indispensable pour l’occupation de la Grande-Terre. Depuis, la France a manifesté sa volonté par l’expédition de 1829, commandée par M. Gourbeyre, qui n’a échoué que par l’insuffisance des moyens, et l’inexpérience de l’officier qui commandait les troupes de débarquement. Tout récemment encore, l’occupation de Nossi-Bé est un nouveau et éclatant témoignage. Et même les considérants de l’arrêté de prise de possession, promulgué à Bourbon, et publié dans les journaux de Maurice, ont rappelé explicitement la souveraineté de la France sur la grande île, sans aucune réclamation de la part du gouvernement anglais.
cc Dans cette tâche, que notre gouvernement a remplie , de prévenir toute prescription contre nous, le concours individuel ne lui a pas fait défaut. Des négociants aux vues étendues, et qui ont pressenti l’avenir, ont constamment maintenu leurs établissements particuliers dans un pays où ils étaient journellement menacés ; par là, ils ont contribué à empêcher la désuétude, et, en ramenant constamment l’attention de votre gouvernement sur Madagascar, ils ont rendu un véritable service public. Ce qu’il y a plus remarquable, c’est qu’au milieu de cette œuvre de colonisation de Madagascar, si souvent interrompue, mais toujours reprise, aucune contradiction formelle n’a jamais été produite par aucun cabinet européen. Pendant deux cents ans , les flottes espagnoles , portugaises, hollandaises, anglaises, ont côtoyé Madagascar sans jamais élever aucune prétention ou rivalité.
cc Depuis 1642, c’est-à-dire depuis notre déclaration de souve-
raineté, les nations de l’Europe, les plus jalouses de former des établissements à l’est du cap de Bonne- Espérance ont respecté nos droits. Dans le siècle précédent , on s’est disputé avec acharnement chaque point du littoral de l’Inde et de l’archipel de l’Asie ; le sang européen, versé par des Européens, a coulé sur tous les rivages de l’océan Indien. Madagascar seule n’a été la cause, l’objet ou le prétexte d’aucune de ces luttes opiniâtres. Sur ce théâtre, d’ailleurs trop souvent témoin de nos revers, nous n’avons jamais eu à combattre que les indigènes.
« Une reconnaissance tacite, universelle, de notre souveraineté, de la part de toutes les puissances de l’Europe , résulte évidemment d’une abstention aussi remarquable et aussi prolongée. Notre droit, ainsi demeuré intact, semble un fait providentiel. Cette grande île nous a été conservée, afin que, sous votre règne, Sire, la perte du Canada, de l’Inde, de Saint-Domingue, de la Louisiane, de l’île de France, soit enfin réparée, et notre ascendant maritime reconquis !
« Sous un autre rapport la question de Madagascar engage au plus haut point l’honneur national ; et, nous ne craignons pas de le dire, il serait gravement compromis si jamais une autre dominination que la nôtre s’établissait définitivement sur cette île, appelée autrefois la France orientale.
« Ce serait là pour notre puissance un échec encore plus déplorable que le funeste traité de 1763, qui nous enleva l’Inde et le Canada et nous fit déchoir de notre rang maritime; parce que, dans l’état actuel du monde, Madagascar perdue, aucune autre compensation n’est possible. Mais nous ne saurions nous arrêter à de pareilles craintes. La volonté de tous les gouvernements qui vous ont précédé est manifeste ; la vôtre ne l’est pas moins. Chaque année, nos établissements malegaches figurent au budget de l’État ; mais ces établissements n’ont par eux-mêmes aucune valeur ; ils ne sont réservés que comme protestation de notre droit sur la Grande-Terre. L’occupation de ces différents points n’est qu’une confirmation répétée, et à laquelle les Chambres s’associent annuellement, des édits de 1664, 1666 et 1686.
« Nous croyons superflu d’insister davantage sur une question si évidente. Cette discussion même était sans doute inutile ; mais,
témoins par nous ou par nos pères de tous les faits relatifs à Madagascar, nous avons cru devoir vous apporter un témoignage qui est le fruit d’une étude locale et de l’examen le plus approfondi et le plus consciencieux. En outre, indépendamment de nos droits incontestables sur Madagascar, les sujets de guerre les plus légitimes et les plus nombreux y appellent nos armes, et en consacrent d’avance la conquête aux yeux même de la politique la plus scrupuleuse. Nous ne serons pas les agresseurs.
« Depuis 1813, une peuplade a surgi qui aujourd’hui opprime toutes les autres. Descendue des hauteurs d’Imerne, secondée originairement, il faut le dire, par l’influence anglaise, elle a successivement étendu sa domination sur toutes les parties de la côte orientale. Le premier de ses rois, Radama, était entré avec fermeté et générosité dans les voies de la civilisation. — Mais depuis sa mort, en 1828, les plus effroyables scènes de barbarie se succèdent sans interruption à Imerne. Le massacre, l’incendie, le tanguin, sont les seuls moyens de gouvernement de la reine Ranavalo, ou plutôt de ceux qui gouvernent en son nom. Les tribus qui nous étaient le plus anciennement dévouées gémissent toutes maintenant sous le joug le plus tyrannique : les Antavarts, les Betsimsaracs, les Bétanimènes, les Anossy, n’ont recueilli de notre alliance qu’une servitude plus dure et une haine plus violente de la part de leurs oppresseurs. Mais les Hovas ne se bornent pas à appesantir leur tyrannie sur nos anciens alliés ; nous sommes particulièrement l’objet de leur dédain et de leur haine ; ils n’ont cessé de nous harceler sur ces portions du territoire , auxquelles une occupation constante avait définitivement imprimé le cachet de notre nationalité. Cette horde barbare nous chasse devant elle. Notre pavillon a successivement disparu de tous les points de la côte orientale, du Fort-Dauphin, de Tamatave, de Foulepointe, de Fénériffe ; et maintenant, en attendant des jours plus heureux, il est réduit à se cacher dans les îlots qui, àl’E. et à l’O., ceignent Madagascar. Le drapeau de ses nouveaux conquérants a été élevé en triomphe là où ont flotté si longtemps les nobles couleurs de la France !
(( Nous ne craignons pas de l’affirmer, si leur insolence n’est enfin réprimée, non contents d’accabler de leurs outrages les Fran-
çais que le commerce conduit à la Grande-Terre , ils viendront bientôt nous attaquer jusque sur les roches de Sainte-Marie et de Xossi-Bé. Leur audace ne connaît plus de bornes. Le drapeau français foulé à leurs pieds lors de la prise de Fort-Dauphin en 1824, les dépouilles de nos soldats égorgés à Foulepointe en 1829, conservées et dérisoirement exposées dans les palais improvisés de Tananarive, les remplissent d’une folle présomption. La force seule peut désormais les ramener à une attitude convenable. La voie des négociations est épuisée ; toutes les propositions de la France ne peuvent dorénavant qu’exciter leur dédain et exaspérer leur orgueil.
« Tel est l’état des choses, Sire ; nous vous l’exposons avec vérité. Vous trouverez d’ailleurs tous ces faits consignés dans les rapports officiels de votre gouvernement. Ainsi donc, jamais sujet plus légitime de combattre ne fut donné à aucun peuple.
« Examinons maintenant si, poussés à bout par les injustices et la violence des Hovas, nous avons l’espérance fondée de créer à Madagascar une grande et importante colonie. Il ne serait certes pas raisonnable de chercher dans le passé des arguments contre l’avenir. Toutes les tentatives qui ont été faites jusqu’à ce jour sur Madagascar n’ont été que partielles , et, par l’insuffisance des moyens employés , elles étaient en dehors de toutes les conditions de succès. Jamais circonstances ne furent plus favorables qu’aujourd’hui, les Sakalaves, nos alliés, maintenant leur indépendance sur toute la côte ouest , où ils ont été refoulés. Ils n’attendent que notre apparition pour se porter en avant. Toutes les tribus de l’est, du sud et du nord, impatientes du joug odieux que leur ont imposé les Hovas, n’aspirent qu’à le briser. Ces dispositions morales des peuplades de Madagascar nous sont connues 'par des rapports journaliers et dont la véracité ne saurait être douteuse. Nous avons l’intime conviction que vous trouverez les mêmes renseignements consignés dans les documents officiels de l’administration de la marine. Et non seulement les Hovas sont environnés de tribus secrètement ennemies, mais la peuplade conquérante elle-même, profondément divisée, est toujours à la veille de se disjoindre. Quels nombreux et puissants éléments de succès !
cc Et d’ailleurs il ne s’agit plus, comme autrefois, d’attaquer un point unique de la côte et d’y attendre fatalement les ravages de la fièvre. Par les soins de votre gouvernement, les études les {)lus sérieuses, les plus approfondies, ont été faites. Un ancien gouverneur de Bourbon, M. le contre-amiral de Hell, a pu fournir les renseignements les plus précis. C’est au cœur qu’il faut frapper le gouvernement des Hovas, c’est sur leur capitale qu’il faut se porter directement ; c’est à Tananarive que doit se résoudre la question qui s’agite depuis deux cents ans dans les conseils de la France. Les trésors qui s’y trouvent et toutes les ressources financières du pays tomberaient immédiatement en nos mains, et seraient une première indemnité qui allégerait les charges de l’expédition, et pourvoiraient, dans une certaine proportion, aux besoins de l’avenir.
« Une fois bien établis dans le district d’Imerne, nous rayonnerons du centre à la circonférence. Tous les plateaux de l’intérieur offrent un climat aussi sain que la France. Les documents les plus authentiques ne peuvent laisser à cet égard aucun doute ; et c’est même ce qui a fait la base de tous les succès obtenus par les Hovas. Malades comme nous sur le littoral, à peine sont-ils atteints par la fièvre, qu’ils regagnent les hauteurs d’Imerne et se retrempent dans une température européenne. Aussi c’est parles tribus soumises qu’ils occupent en général le littoral, et en transplantant les hommes du sud au nord, et réciproquement. C’est leur exemple qu’il faut suivre. Us nous ont tracé la route dans laquelle nous devons marcher.
« Seulement nous substituerions la civilisation à la barbarie, et peu à peu, sous l’influence irrésistible de la persuasion , les plus déplorables superstitions feraient place à cette religion du Christ, qui n’est jamais descendue sur aucun peuple sans l’anoblir et sans le civiliser.
« De la côte ouest à Tananarive s’ouvre une route praticable à l’artillerie. Les canons de gros calibre donnés par les Anglais , et transportés sur les hauteurs d’Imerne, en sont la preuve. Quant aux troupes que les Hovas pourraient nous opposer, elles sont disséminées en différents postes qui s’étendent depuis le fort Dauphin jusqu’au cap d’ Ambre. II nous est impossible d’en préciser
le chiffre ; mais ce que nous pouvons affirmer, c’est que , tremblant devant les Yolofs, les Hovas sont incapables de résister à l’impétuosité française réglée par la discipline européenne. Les peuplades asservies qui font aujourd’hui leur force hâteraient leur défaite dès qu’une intervention sérieuse de notre part aurait donné le signal d’une insurrection générale ; et les Hovas euxmêmes, frappés journellement par les confiscations, décimés par le tanguin, se rallieraient bientôt à un gouvernement régulier et juste, qui assurerait leur vie et leurs fortunes et garantirait l’avenir de leurs familles.
cc Lorsqu’on sort des généralités et du champ des théories pour entrer dans le domaine des faits précis et positifs , on ne peut assez s’étonner qu’une opinion se soit manifestée à la tribune nationale , où l’on représente Madagascar comme une future Algérie à quatre mille lieues de la métropole. Il nous est impossible de voir entre les deux pays un seul point de comparaison ; mais partout, au contraire, des dissemblances et des oppositions. En Algérie, une nationalité indestructible, un même lien religieux, un fanatisme violent, une incroyable ténacité de volonté. A Madagascar, au contraire, aucun esprit national ; vingt peuplades diverses, pleines de rivalités et de haines les unes à l’égard des autres; un culte vague, à peine caractérisé et n’exerçant aucune autorité sur les esprits ; une tendance prononcée de la part d’un grand nombre de tribus à s’abandonner aveuglément à la direction que la France voudra leur imprimer. Madagascar offre donc par sa constitution morale, politique et religieuse, autant de chances favorables à la conquête , que l’Algérie offre de chances contraires. Peut-on raisonnablement s’arrêter devant des objections de cette nature ?
cc Et d’ailleurs, malgré les sacrifices considérables que l’Algérie impose à la France en hommes et en argent , nous n en considérons pas moins la colonisation de cette vaste contrée comme éminemment utile à la France, et comme une des plus grandes gloires de votre règne.
« Nous devons aborder maintenant une objection beaucoup plus grave : c’est celle qui est fondée sur l’insalubrité du climat. On ne peut nier qu’on 11e soit exposé sur le littoral à des fièvres
intermittentes. La cause en est facile à découvrir. Les rivières , obstruées à leur embouchure par le refoulement des sables , répandent leurs eaux le long du rivage et y forment d’immenses marécages ; là se décomposent toutes sortes de débris, et cette abondante végétation intertropicale qui croît, se développe et périt avec tant de rapidité. Des vapeurs pestilentielles s’en exhalent ; de là la fièvre et ses ravages. Mais la cause peut en être facilement amoindrie ou paralysée ; les forêts abattues, les terres défrichées, l’écoulement artificiel des eaux, rendraient bientôt les côtes de Madagascar aussi saines que celles de Bourbon. Et d’ailleurs est-ce que le génie de la civilisation a jamais reculé devant la fièvre ? L’insalubrité des Antilles est bien autrement meurtrière , et vingt colonies remplissent le golfe du Mexique. Aucune île n’a atteint un degré plus élevé de richesse que Saint-Domingue avant sa fatale révolution, et cependant une peste redoutable semait incessamment la mort parmi les habitants. Cayenne et la Guyane ne restent pas fermées à notre industrie, par cela seul que la fièvre y règne. Ces établissements, au contraire , se développent chaque jour, et devant eux s’ouvre le plus brillant avenir. Java, sous un climat, funeste aux Européens, grandit sans mesure; avec Java, la Hollande se console de toutes ses pertes, et même du démembrement de la Belgique. Grâce à l’admirable persévérance des Hollandais, Batavia est aujourd’hui le centre du commerce et de la civilisation dans l’archipel d’Asie. Pour aucun peuple du monde l’insalubrité du climat n’a été une cause de découragement et de retraite. Le génie de l’homme s’attaque au climat lui-même, et, par la persévérance de ses efforts, par une heureuse combinaison de travaux, il parvient à le modifier et à l’assainir. Ainsi, des fièvres, endémiques dans plusieurs départements de la France, et notamment dans le département de la Charente-Inférieure, sont devenues plus rares ou ont disparu sous l’influence des défrichements ou des irrigations qui préviennent la stagnation des eaux.
« D’ailleurs, votre gouvernement l’a déjà constaté, tous les plateaux du centre jouissent d’un climat parfaitement sain et d’une admirable température. Eh bien, nous l’avons dit, c’est là qu’il faut d’abord s’établir pour rayonner ensuite jusqu’au litto-
rai ; et , à l'exception, des postes les plus importants , qu’il faut occuper immédiatement, la conquête et la culture doivent descendre simultanément au fur et à mesure de l’assainissement.
« L’occupation de Madagascar nous paraît d’une exécution facile, si on l’entreprend avec des forces convenables. Nous n’entrons dans aucun détail ; nous avons la conviction que des documents complets existent à cet égard au ministère de la Marine. Nous dirons seulement que c’est de l’armée d’Afrique, accoutumée à la guerre dans l’Atlas, qu’il faudrait tirer la force militaire destinée pour Madagascar ; une ou deux compagnies des tirailleurs indigènes, et un régiment d’Yolofs, devraient en faire partie. Nous croyons que cinq ou six mille hommes, qu’appuieraient certainement un grand nombre de volontaires de Bourbon, suffiraient pour l’expédition.
« 11 nous reste à examiner maintenant si la colonisation de Madagascar est véritablement d’une haute importance pour la France.
« Madagascar a 285 lieues du nord au sud, et 80 lieues dans sa plus grande largeur de l’est à l’ouest ; sa superficie est à peu près égale à celle de la France (1). Les terres s’y élèvent en amphithéâtre jusqu’aux plateaux de l’intérieur, et offrent successivement toutes les températures. Les cultures intertropicales, et celles même d’Europe, s’y trouvent dans les plus admirables conditions. De la baie d’Antongil à celle de Bombetock, en passant par le cap d’ Ambre, se rencontrent des ports magnifiques, et par une latitude exempte des coups de vent. La baie de Diego-Suarez et celle de Passandava sont égales ou supérieures à celle de Rio- Janeiro. Des terres prêtes à être ensemencées, des forêts vierges, s’étendent le long de leurs rivages. Nos vaisseaux trouveront là, non seulement un abri parfaitement sûr, les moyens de défense les plus efficaces, mais encore des bois magnifiques et l’approvisionnement le plus abondant.
« Jamais M. de la Bourdonnais n’eût fait ses belles campagnes de l’Inde, si glorieuses pour notre pavillon, si Madagascar ne lui eût fourni les incroyables ressources de son territoire.
(1) On a yu, dans les chapitres précédents, que la superficie de Madagascar est. plus considérable que celle de la France,
cc Madagascar est la reine de l’océan Indien.
« Ce que l’Angleterre est, par sa situation géographique, visà-vis de l’Europe, Madagascar l’est en Afrique et en Asie. Située à l’entrée de la mer des Indes , cette île domine à la fois le passage du cap de Bonne-Espérance , le canal Mozambique et le détroit de Bab-el-Mandeb ; elle est la clef des deux routes de l’Inde. Quand les Français y seront une fois solidement établis, nulle puissance au monde ne pourra les en chasser ; ils y seront inexpugnables.
cc Le territoire est assez vaste pour recevoir une population de 30 millions d’habitants. Madagascar, dans tout son développement industriel, commercial, agricole, est préférable à l’Inde. Défendue de tous côtés par la mer, elle est à l’abri de ces irruptions soudaines qui ont tant de fois attaqué l’Inde par la frontière de terre, et l’ont fait passer sous le joug. Les expéditions récentes des Anglais dans l’Afghanistan témoignent assez avec quelle vive sollicitude le gouvernement de l’Inde tourne constamment ses regards vers la frontière du nord.
cc Madagascar, par sa position insulaire, est à jamais à l’abri de pareilles appréhensions.
« Depuis le traité de Paris de 1814, le rôle de la France est nul du cap de Bonne-Espérance au cap Horn ; le pavillon anglais règne souverainement dans la mer des Indes, le golfe Arabique, la mer d’Oman, le golfe Persique, le golfe du Bengale, la mer de Java, la mer de Chine et le grand Océan. Dans la Micronésie, l’archipel d’Asie et la Polynésie, il n’est plus une seule île importante où quelque puissance de l’Europe n’ait planté son pavillon. Java ne suffit plus à l’admirable activité de la Hollande. Bornéo et Sumatra sont progressivement envahis ; il n’y a plus de terres nouvelles que Madagascar. Du reste, cette île, la plus importante du monde, après Bornéo et l’Angleterre, pour son étendue, peut, par son admirable situation, compenser abondamment tous les accroissements de puissance qui se réalisent au profit de nos rivaux.
cc Mais les moments sont précieux. Aujourd’hui toutes les circonstances militent en notre faveur ; demain peut-être des obstacles insurmontables surgiront, et ne laisseront plus à votre gou-
vernement que de stériles regrets. Pour exprimer sur ce sujet notre pensée en peu de mots, nous croyons que notre domination, solidement établie à Madagascar, suffit pour nous faire remonter au rang de puissance maritime de premier ordre. Et, quoi qu’en ait dit un homme d’État célèbre, c’est là une noble ambition, c’est l’ambition de la France; et, tant que les trois mers qui l’environnent baigneront ses rivages, elle n’y renoncera pas !
« Indépendamment de ces grandes considérations politiques , Madagascar ouvre un immense débouché à l’excédent de notre population en France ; le travail libre peut y être organisé sur la plus vaste échelle. Notre commerce y trouve immédiatement, et avant toute colonisation, trois millions de consommateurs; nos bâtiments peuvent en exporter de suite du fer de première qualité, du charbon de terre, des gommes de toute nature, la nacre, des cornes, des peaux, de l’orseille, des bois de construction de toute sorte.
r « En vain on objecterait que l’Algérie peut nous tenir lieu de Madagascar. Cette possession, d’ailleurs si importante, est en dehors de la zone torride, et se refuse à la plupart des cultures . intertropicales; par ses produits, elle offre même l’inconvénient de faire concurrence à nos départements du midi. D’ailleurs l’Algérie n’a pas de port, n’alimente pas la navigation de long cours, la seule importante au point de vue de la puissance militaire ; elle offre en outre tous les inconvénients de la domination sur un continent qui résiste toujours par quelque endroit, qui engage toujours d’une guerre dans une autre, et qui n’étant jamais soumis que partiellement, fait toujours redouter de nouvelles invasions.
« Telles sont les considérations que le conseil colonial a cru devoir porter au pied du trône.
« Les Français de Bourbon sont les seuls enfants que la France ait conservés dans la mer indo-africaine. Nos yeux sont constamment frappés de la haute importance de l’île qui nous touche ; des récits journaliers nous révèlent l’immensité de ses ressources.
« Notre devoir, Sire, était de vous dire la vérité, nous l’avons accompli ; votre haute sagesse et votre patriotisme feront le reste.
« Sire, vous avez consolidé et étendu la domination de la France
en Algéiie ; donnez-lui Madagascar, et vous aurez plus fait pour l’agrandissement et la gloire de cette patrie, dont vous êtes le père, qu’aucun de vos prédécesseurs.
« Au milieu des sentiments pénibles qui nous oppressent, permettez-nous, Sire, de vous exprimer toute notre pensée. C’est à Imerne qu’il faut marcher ; c’est sur les ruines du gouvernement tyrannique des Hovas qu’il faut inaugurer notre domination. Partout sur notre passage accourront les tribus opprimées, impa^ tientes de nous seconder et de venger leurs humiliations et leurs défaites; et, par la conquête de Tananarive, un même jour doit etre pour les populations malegaches le signal de leur délivrance, et pour la France une ère nouvelle de grandeur et de puissance maritime. »
Un an après la fameuse séance du 6 février 1846, à la Chambre des députés, au cours de laquelle, tout en reconnaissant solennellement nos droits sur Madagascar, les députés de ce temps exprimèrent le vœu de voir surseoir à toute expédition lointaine, le conseil colonial de Bourbon ne se découragea pas et vota, le 24 février 1847, une nouvelle Adresse, plus explicite encore que la première, car elle combat, par des considérations pratiques, les préjugés que l’ignorance seule des faits peut propager à propos de la question de Madagascar.
Nous donnons ici cette seconde Adresse, malgré son étendue. Nos lecteurs reconnaîtront que ces deux documents constituent deux pièces historiques de premier ordre pour le sujet qui nous occupe.