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Histoire et légende de la Congrégation (1801-1830)

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Rien n'égale la crédulité populaire ; rien, sinon parfois l'audace et l'impudence de ceux qui en abusent.

D'où vient ce double phénomène ? Faut-il, pour l'expliquer, admettre de la part du peuple une passion instinctive pour le mensonge ? Non ; le peuple est naturellement loyal. Bien loin de fuir la vérité, il l'aime, il la désire ; mais comme il n'a pas les moyens de la chercher par lui-même, trop souvent les pires ennemis de lui et d'elle lui font accepter à sa place les plus grossières inventions.

Tromper le peuple pour le mieux exploiter, l'abêtir s'il se peut pour l'asservir, telle est leur devise secrète, alors que leur devise extérieure, au contraire, est « Lumière, Progrès, Liberté ».

Il connaissait bien la nature humaine, cet enjôleur d'hommes, Napoléon I", qui disait que de toutes les figures de rhétorique la répétition est la plus puissante ; il la connaissait mieux encore, ce Voltaire qui écrivait à son ami Thiriot : « Le mensonge « n'est un vice que quand il fait du mal... C'est une « très grande vertu quand il fait du bien... Soyez « donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir « comme un diable, non pas timidement, non pas « pour, un temps, mais hardiment et toujours... « Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai « dans l'occasion. » (Lettres de Voltaire à Thiriot, 18 et 21 octobre 1736.)

Adresse, audace et persévérance, avec ces trois qualités recommandées par Voltaire, le mensonge peut tout.

N'est-ce pas un phénomène psychologique étrange, inexplicable, que les préjugés accumulés, par exemple, contre les Jésuites .' ('lie/, nombre de gens, même non complètement dépourvus de culture intellectuelle, quoiqu'on ne sache pas au juste ce que c'est qu'un Jésuite, on en a une peur instinctive, on leur attribue les maximes les plus per-

verses : « la fin justifie les moyens, etc. », et la puissance la plus colossale ; on leur suppose sinon des mines d'or dans leurs caves, au moins des liasses de billets de banque reliées en volumes dans leurs bibliothèques, et le don de magnétiser, d'hypnotiser les plus habiles hommes d'Etat rien qu'en les regardant. Et si vous demandez à ceux qui en parlent ainsi : Mais les connaissez-vous personnellement ces hommes terribles ? Etes-vous en relations avec un ou plusieurs d'entre eux? — Non, vous sera-t-il répondu. On avouera même que, si l'on a rencontré des Jésuites, ils ont paru très moffensifs ; mais sur leur Société, on sait ce que l'on sait, tout le monde le dit !.. Et la légende persiste, inébranlée.

Le Maître dont les Jésuites portent le nom l'avait prédit : « Heureux serez-vous lorsqu'ils auront dit de vous toute sorte de mal, mentant, à cause de moi, mentientes, propter me. Remarquez ces deux dernières conditions: il ne suffit- pas qu'on dise « toute sorte de mal » contre les disciples de Jésus ; il faut qu'on le dise à cause de lui, et que ce soit un mensonge. Mais alors la béatitude devient complète.

Les Jésuites, sous ce rapport, furent comblés. Ils le sont encore.

Et, puisque c'est une béatitude, aucun d'eux peutêtre n'a été aussi heureux que le bon Père Loriquet. On lui fit la réputation d'avoir écrit dans son Histoire de France (excellente, du reste, par la clarté, la juste sobriété et le sentiment chrétien et patriotique ; je n'en connais pas de meilleure pour les écoles : c'est le motif sans doute qui l'a fait interdire par l'Université ?) on lui fit, di's-je, la réputation d'avoir écrit des inepties comme celle-ci : « M. de Buonaparte, lieutenant-général des armées de Louis XVIII ». En vain a-t-on sommé cent et cent fois les journalistes qui lui reprochent cette phrase idiote de la montrer dans un exemplaire quelconque de son livre ; en vain M. de Montalembert apporta-t-il un jour à la tribune de la Chambre des Pairs les vingt et quelques éditions de Loriquet, en invitant à les feuilleter pour la découvrir ; la phrase introuvable n'en resta pas moins admise comme certaine, et l'on entend encore parfois non seulement des francs-maçons,

mais des catholiques dire à leurs contradicteurs : « Vous écrivez l'histoire à la façon de Loriquet ! »

Et cette autre ineptie imputée à un concile de Mâcon, qui, dans une religion où une femme trône comme la plus parfaite des créatures humaines, aurait posé et discuté sérieusement cette question : « Si les femmes ont une âme et si elles font partie du genre humain '. »

Et tant d'autres calomnies bètes, réfutées par l'abbé Gorini et par d'autres vengeurs de la vérité?

Mais on n'en finirait pas.

Je ne veux pourtant pas terminer cette introduction et aborder mon sujet sans rappeler un fait contemporain, que ceux de mes lecteurs qui approchent aujourd'hui de la cinquantaine, ou qui l'ont dépassée, ont pu constater de auditu : la rumeur répandue en 1870, que c'étaient les curés et les nobles qui avaient amené l'invasion, et que les curés et les nobles envoyaient de l'argent aux Prussiens.

Ici peut-être plus d'un lecteur plus jeune, ou devant qui le peuple ne cause pas à cœur ouvert, va m'arrêter et me dire : Voyons, parlez-vous sérieusement ? Tout le monde sait que les Prussiens sont protestants et nous catholiques, tout le monde sait que la défaite de la France en 1870 a aclievé la spoliation des domaines du pape par les Piémontais, et qu'elle devait l'achever inévitablement puisque seuls, par leur présence à Rome, les soldats français empêchaient Victor-Emmanuel d'y entrer. Est-il donc possible qu'ont ait cru à cette plaisanterie des curés, des nobles et des Prussiens !

Si, c'est possible ! C'est tellement possible qu'on y croit encore, au bout de trente ans. Je l'ai entendu répéter dix fois, en chemin de fer, et répéter avec conviction. Je pourrais vous citer, aux portes de la ville que j'habite (Bourg-en-Bresse), tel village dont les votes, de conservateurs qu'ils étaient, sont devenus radicaux pour ce motif, et pas pour un autre ; je pourrais vous nommer tels paysans (je dis paysans au pluriel, parce qu'il y en a des quantités), qui n'ont pas remis les pieds dans les églises, à cause de cette même ineptie. Du reste je l'ai entendue ailleurs : à Versailles, au Mans, à Grenoble, à Clerînont-Ferrand.

Cela ne s'écrit pus; rendons cette justice aux

journaux les plus anticléricaux que jamais ils n'ont osé donner un corps et une forme précise aux accusations contre les curés pourvoyeurs des Prussiens. Jamais non plus ils ne les ont démenties, quelques invitations qui leur en aient été faites par les touilles catholiques s'adressant à leur loyauté. Ils en profitent et ils laissent faire. Cela s'est colporté de cabarets en cabarets et de marchés en marchés sur un mot d'ordre des Loges.

C'était, du reste, la même chose déjà en 1814 et 1815. Rien de nouveau sous le soleil. Des vieillards se rappellent qu'alors, comme en 1N70, « les curés et les nobles attiraient l'ennemi en France ». Mais en 1815 la calomnie pouvait alléguer une ombre de vraisemblance. La chute de Napoléon I" rendit la liberté à Pie VII, prisonnier à Fontainebleau, et ceux des nobles qui se faisaient illusion sur la profondeur de la Révolution pouvaient espérer que les Bourbons leur rendraient leurs privilèges. Mais, en 1870, comment alléguer rien de semblable 1 Loin d'être délivré par la chute de Napoléon III, Pie IX y a perdu sa liberté. Quant aux nobles, ne les a-t-on pas vus, dans l'année fatale, oublier leurs griefs, leurs rancunes, et se faire tuer aux premiers rangs pour refouler l'invasion allemande ?

L'intervalle de temps qui s'écoula entre les deux Napoléon fut marqué par l'exploitation d'une outre calomnie, moins populaire et plus bourgeoise, celle-là, plus littéraire, d'une sottise qui sautait moins brutalement aux yeux et qui eut les journaux pour la formuler et la répandre ; il s'agit de la nature occulte et de l'influence prétendue omnipotente de ce qu'on appelait la Congrégation.

Qu'était-ce au juste que la Congrégation? Quelle part avait-elle dans la direction des affaires publiques? D'où sortait-elle et comment finit-elle? C'est ce que nous allons essayer de dire, d'après les documents les plus sûrs.

LA CONGREGATION

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