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DE LA FONDATION' A LA PREMIÈRE DISPERSION

La Congrégation est un de ces mots- fantômes qui épouvantent le vulgaire ; une de ees institutions mystérieuses, un de ces faits vagues, imprécis dont chacun parle sans les connaître au juste et qui troublent jusqu'aux hommes sincères et honnêtes. Ainsi, à chaque instant, dans les journaux, dans les conférences publiques, n'entendons-nous pas parler de la Congrégation comme d'une puissance politique réelle ayant servi effectivement jadis de contre-poids à la Franc-Maçonnerie, de contre mine aux entreprises souterraines des Carbonari ?

« La Congrégation, s'écriait M. de Montlosier en la dénonçant en 1826, comme un péril pour la monarchie, la Congrégation, c'est tout à la fois une assemblée pieuse d'anges, un sénat de sages, un foyer d'intrigues et un cénacle de démons. » La bizarrerie de ces définitions contradictoires appelait elle-même un commentaire explicatif; mais l'écrivain se déclarait incapable de le fournir, confessant ainsi ingénuement, dès la première page, son ignorance du sujet qu'il abordait : c< Cette puissance mystérieuse qui, sous le nom de Congrégation, figure sur la scène du monde, me paraît aussi confuse dans sa composition que dans son objet, dans son objet que dans son origine. »

Alors de quoi vous mêlez-vous, ô nuageux dénonciateur? aurait-on pu lui répondre. Eclaircissez d'abord vos propres idées avant de cher-

cher à éclaircir les nôtres ; précisez vos propres informations, vous nous renseignerez ensuite.

Mais la passion cherche tout autre chose que la lumière. En dépit des obscurités de M. de Montlosier, ou peut-être à cause d'elles, son livre émut l'opinion publique, les Chambres, les tribunaux ; il eut dix éditions consécutives et l'auteur fut, pendant six mois, l'écrivain le plus lu, le plus discuté de Paris et de la province. C'était là le résultat premier à atteindre. M. de Montlosier était devenu le grand homme du jour. Il n'avait toujours pas dit ce que c'était que la Congrégation, mais il n'en avait cure.

Rien pourtant n'est plus connu, ni plus facile ù définir qu'une Congrégation, pour la plupart des personnes ayant été élevées dans un collège catholique ou petit séminaire, ou dans une institution catholique de jeunes filles. Là, à peu près partout, existent des Congrégations, et elles sont un choix des élèves qui, sous l'œil des maîtres ou maîtresses, se réunissent dans le but de se fortifier mutuellement dans la vertu. Congrégation des Saints Anges pour commencer, ensuite Congrégation de la Sainte Vierge, puis quelquefois sous d'autres noms, initiation plus élevée et plus confidentielle, c'est une gradation habilement imaginée pour exciter la curiosité, l'émulation, le progrès indéfini, et il en résulte des merveilles dans les jeunes âmes.

La première Congrégation de collège fut imaginée en 1560, par un Père Jésuite du Collège Romain. On l'appela Prima primaria, car bientôt d'innombrables congrégations se créèrent sur le même modèle et s'y affilièrent.

Eh bien, la fameuse Congrégation dénoncée par Montlosier ne fut pas autre chose qu'une de ces congrégations de collège, mais transportée au milieu du monde.

C'était à l'aurore de ce xixe siècle qui se couche au moment où nous écrivons. Que de ruines il avait à réparer après les sanglantes catastrophes

du précédent ! Il les a réparées sur certains points, mais aggravées sur d'autres. Laissons de côté le point de vue national : l.à, en dépit des orgueilleuses promesses de 1789, il nous a été nettement funeste et a détruit la suprématie politique et intellectuelle de la France. Mais au point de vue social et religieux, il fut un progrés et il fut un recul ; un progrès dans les classes cultivées, un recul dans les masses populaires. Cellesci, en effet, il y a cent ans, subirent les proscriptions de la Terreur plus qu'elles ne s'y associèrent. Restées croyantes, elles réagirent même en beaucoup d'endroits. La noblesse et la haute bourgeoisie, classes réellement dirigeantes alors, étaient seules voltairiennes.

Un mouvement de bascule s'est produit dans le cours du xixc siècle. Les hautes classes furent purifiées par le malheur ; elles ont, en général, retrouvé la foi ; seulement, noyées dans le suffrage universel, elles ne dirigent plus rien. Par contre, le peuple a presque complètement ce>>é de croire. Le xix'- siècle entra dans l'existence avec une société saine en bas, viciée en haut ; le xx° y entre avec une société viciée en bas, saine en haut. Et --'il survenait une nouvelle Terreur, l'innocence proscrite trouverait moins d'asiles qu'en 1793. Que sera-t-elle, cette étape nouvelle de l'humanité ? Rappelons-nous le proverbe espagnol : « C'est par la tète que pourrit le poisson », et le proverbe latin : « Rer/is art exemplum t<i(us eomponitur orbis ; à l'exemple du roi tout le monde se conforme, o Peut-on espérer que l'assainissement de la tête gagnera tout le corps/... Dieu seul connaît l'avenir. Quant à nous, arrêtant là nos hypothèses et renonçant à comparer ce qui s'en va avec ce qui arrive, bornons-nous à constater que si la régénération morale accomplie sous nos yeux dans l'aristocratie française est due surtout aux congrégations religieuses enseignantes, la Congrégation laïque dont nonallons parler, la Congrégation des hommes du

monde y contribua aussi, dans une modeste mais incontestable mesure.

Elle fut fondée à Paris le 2 février 1801, en lu fête de la Purification, par un vieillard, ancien jésuite sécularisé malgré lui lors de la suppression de son ordre, et par six: jeunes gens, tous étudiants en droit ou en médecine.

Le vieillard s'appelait le P. Delpuits. 11 avait réuni les jeunes gens dans son salon transformé en chapelle, avec autorisation de l'archevêque de Paris. Après l'élévation, les jeunes gens: MM. Régis Buisson, François Régnier, Louis Gondret, Joseph Perdreau, Auguste Périer et Charles Frain de la Villegontier vinrent s'agenouiller au pied de l'autel et, chacun à son tour, y prononcèrent en latin la formule solennelle et traditionnelle des Congrégations, formule approuvée par le Saint-Siège :

« Sainte Marie, Mère de Dieu, moi (ici les nom et prénoms), je vous choisis aujourd'hui pour ma maîtresse, ma patronne et mon avocate, et je me propose fermement et vous promets de ne jamais vous abandonner, de ne jamais rien faire ou dire contre votre honneur et celui de votre divin Fils, ni permettre que rien soit fait ou dit contre ce même honneur par ceux qui dépendent de moi ; je vous en supplie donc, recevezmoi comme votre serviteur à jamais, soyez-moi présente en toutes mes actions, et surtout ne m'abandonnez pas à l'heure de la mort. Ainsi soit-il. »

11 est connu maintenant, ce srcret plein d'horreur, et la voilà dévoilée la grande conspiration congréganiste ! Pour être admis à en faire partie, il fallait, d'après le règlement, être catholique, avoir fait sa première communion, jouir d'une réputation intacte sur la probité, les mœurs et l'assiduité aux devoirs du culte catholique ; jouir aussi dans son état de cette sorte d'estime que les habitudes connues de la vie procurent ordinairement. 11 était nécessaire aussi de demander

son agrégation, d'être présenté par deux confrères et de faire, avant de l'obtenir, un postulai ou stage permettant de bien connaître à quoi l'on s'engageait. L'esprit de la Congrégation était celui de fidélité à tous les devoirs, et sa devise, celle de la charité : « Cor unum et anima a.na, un seul cœur et une seule âme. »

Toute société, pour fonctionner avec ordre, exige une hiérarchie. On nomma un président, ou préfet, un secrétaire et un trésorier. Plus tard, quand la société, plus nombreuse, fut obligée de se fractionner, on adjoignit au préfet deux assistants. Les réunions se tenaient le dimanche soir, tous les quinze jours. La cotisation était de trois francs par an ; cette somme suffisait aux frais du culte, et comme une association amicale de prières et d'édification n'avait pas d'autres besoin-, on n'admettait pas de versement plus fort. Un jour qu'un congréganiste voulait laisser vingt francs au trésorier, le Père Delpuits l'obligea à accepter la monnaie de sa pièce, par esprit de pauvreté et d'égalité. De bonne foi, à qui fera-t-on croire qu'elle eut des visées politiques, cette société qui s'interdisait ainsi d'amasser les ressources d'argent, qui sont le plus puissant moyen d'action sur les hommes ' On commençait les séances par la lecture de la vie des saints; après quoi le Père directeur faisait l'appel, donnait des avis et prononçait une allocution, généralement sur l'évangile du jour ; ou bien un des membres de la réunion lisait une conférence rédigée par lui sur un sujet de morale ou de religion.

On a conservé les nombreux manuscrits de ces conférences ; plusieurs seraient dignes de l'impression ; il y en a du docteur Laënnec, de Mac- Carthy, de MM. de Monmerquié, Charles de Breteuil, Alexis de Noailles, etc.

Les membres se visitaient en cas de maladie et lorsqu'un d'eux venait à mourir, non seulement on se faisait un devoir de l'accompagner au

champ du repos, mais un de ses confrères réunissait les traits édifiants de sa vie et en composait une notice qu'on lisait publiquement.

Les fêtes patronales étaient celles de la Purification et de l'Assomption. Ces jours-là le préfet, un cierge à la main, renouvelait, au nom de tous, la consécration à la Mère de Dieu.

Le vicomte Armand de Melun a retracé dans ses Souvenirs ses impressions sur une réunion à laquelle il assista, bien jeune encore et par hasard :

ci II y avait aussi, chez le prince-abbé de Rohan, des réunions dont je ne faisais pas partie. Introduit néanmoins une fois dans ce cénacle, je fus un peu saisi de voir tant de monde à genoux;. L'abbé de Rohan récitait, pour terminer la séance, une prière à laquelle toute l'assistance paraissait s'associer avec ferveur. La prière dite, chacun salua et sortit. Resté seul avec lui, je lui demandai quelle assemblée il venait de présider. « Vous venez de voir, me dit-il, cette Congrégation dont on dit tant de mal. Je ne vous ai pas proposé d'en faire partie, parce que votre esprit critique et raisonneur s'accommoderait mal de l'obéissance que nous demandons à nos associés et des pratiques auxquelles il faut qu'ils s'engagent. Mais je regrette que vous n'ayez pas assisté à la séance entière. Vous auriez vu là des hommes, presque tous jeunes, réunis pour s'édifier, se soutenir contre le respect humain, mettre en commun leurs bonnes œuvres et leurs prières, en dehors de toute préoccupation politique, d'intérêt personnel et de vues d'ambition. »

Est-il étonnant qu'une association pareille attirât à elle l'élite de la jeunesse laborieuse des écoles ? Parmi les six premiers adhérents se trouvaient un médecin lyonnais plein d'avenir, Régis Buisson, cousin et collaborateur de Bichat et publicateur de ses œuvres, et un médecin d'âge presque mûr, Charles Frain de la Villegontier, qui, sous la Terreur, avait parcouru en apôtre les

prisons de la République et bien souvent la nuit, après une journée passée auprès des malades des hôpitaux, avait quitté Paris pour aller donner se^ soins à des prêtres déguisés, cachés dans les bois ou les villages, sous le coup d'arrestations qui, pour eux, étaient le prélude de Féchafaud.

Les premières recrues furent ensuite :

Venant de l'Ecole de médecine : le breton Louis Fizeau qui, avant de faire ses études médicales, avait été artilleur dans l'armée vendéenne ; le docteur Savary qui venait d'obtenir le premier prix au concours de médecine (1800) et qui, au dîner officiel donné à cette occasion par le ministre de l'intérieur (Quinette, conventionnel et régicide), n'avait pas craint' de se poser en catholique, en refusant de manger de la viande un jour d'abstinence ; le docteur Tilorier ; enfin l'illustre Laënnec, plus tard professeur au collège de France et qui a laissé son nom à un des hôpitaux de Paris.

De l'Ecole de droit une demi-douzaine d'étudiants des plus distingués, amenés par François Régnier, un des membres fondateurs.

De l'Ecole polytechnique : le dauphinois Paul- Emile Tesseyrre, le plus jeune et l'un des plus brillants élèves de sa promotion (1805, il avait 16 ans), bientôt répétiteur à la même école où il maintint ou ramena dans le droit chemin des multitudes déjeunes gens, plus tard encore élève de Saint-Sulpicc et prêtre ; Jean du Plessis, mort à 21 ans ; Vuillet et Bailleul qui, ayant reçu du professeur académicien Andrieux, comme sujet de composition littéraire, « Galilée dans les cachots de l'Inquisition », eurent le courage de réfuter l'opinion courante sur ce point d'histoire (1).

(I) Andrieux ne put s'empêcher de déclarer a l'amphithéâtre que leur travail devait compter parmi les mieux faits, mais en même temps il les dénonçait à l'indignation de leurs camarades comme apologistes des brûleurs. Toutefois, comme il négligeait de faire connaître cette dissertation c^u'il traitait de"lanatique et qu'il se bornait à envoyer à Vuillet et à Bailleul les plus pitoyables observations, des curieux se pro-

Des rangs de la vie mondaine deux cousins, le duc Mathieu et le marquis Eugène de Montmorency-Laval, dont le premier au moins mérite une mention à part, car il devait être deux ibis préfet de la Congrégation (1810, 1818), avant d'être ambassadeur et ministre.

Le duc Mathieu de Montmorency avait 41 ans déjà lorsqu'il vint (21 décembre 1801) mêler intimement sa vie à celle de la Congrégation. A 20 ans il avait fait en Amérique sa première campagne, dans le régiment d'Auvergne dont son père était colonel. Il en avait rapporté bien des illusions et, sans cependant afficher dans sa conduite le mépris des principes traditionnels dans sa famille, il s'était laissé éblouir par le Contrat social. Membre de l'Assemblée constituante, il fut des plus empressés à voter l'abolition de la noblesse et le nivellement social ; bien plus, lui, descendant du premier baron chrétien, il ne craignit pas d'approuver la translation des restes de Voltaire et de Rousseau dans l'église dédiée à sainte Geneviève. Son dévouement à la Révolution ne le mit pas à l'abri des fureurs des clubs et il dut, pour sauver sa tête, se réfugier en Suisse.

La mort de son jeune frère, l'abbé de Laval, guillotiné le 14 juin 1794, lui ouvrit les yeux et, dans la catastrophe générale de tout ce qu'il avait aimé, il reconnut qu'il s'était trompé. Généreux dans sa conversion comme il avait été sincère dans la poursuite des chimères d'égalité absolue et de liberté sans Dieu, il orienta aussitôt sa vie vers un but qui fut une réparation . Il ne se rap-

curèrent le manuscrit incriminé. Celui-ci prit l'attrait du fruit détendu et circula bientôt de main en main. La netteté de la thèse, appuyée sur des documents historiques irréfutables, satisfit promptem.ent ces jeunes esprits mal informés mais dépourvus de parti pris. La fougue même de leur à,-e et de leur sincérité les fit passer, sans transition, de l'insulte a l'estime : changeant de direction, les railleries allèrent frapper en pleine poitrine l'auteur du Meunier sans souci, et l'on raconte <]ue la philosophie du poète professeur fit mauvais-' contenance en cette occasion.

pela plus les triomphes de sa brillante jeunesse que pour les effacer par les bonnes œuvres et justifia pleinement les paroles de saint Ambroise : « Sa faute lui est commune avec beaucoup d'autres, mais l'aveu qu'il en a fait a peu d'imitateurs : cette faute a été l'effet de la corruption de la nature ; la réparation est le fruit et la récompense de la vertu. »

Après avoir rempli, sous la Restauration, les plus hautes fonctions dans l'État, après avoir édifié le monde par son chevaleresque désintéressement comme jadis par ses illusions généreuses et sa promptitude à réparer ses erreurs, Mathieu de Montmorency mourut le jeudi saint, 24 mars 1826, en priant au tombeau dressé dans sa paroisse (Saint-Thomas d'Aquin, à Paris). Il était venu se prosterner au pied de la Croix ; à peine agenouillé il chancela, perdit connaissance ; on le releva, il n'était plus. Quelle belle mort pour le dernier représentant direct de la plus noble famille de France (à part la famille royale), pour un chrétien et pour un congréganiste ! Rien de plus touchant, de plus honorable pour cette époque si divisée que l'unanimité des regrets à ses funérailles. Tous les partis semblèrent se réconcilier un instant pour admirer -es vertus et reconnaître la source élevée où il les avait puisées.

Il y avait aussi, dans la Congrégation, quelques employés des ministères et quelques-uns, en petit nombre, du commerce ou de l'industrie. Bref, l'élan religieux était donné. Les Congréganistes étaient les plus assidus non seulement à Saint-Sulpice, autour de la chaire de l'éloquent abbé de Frayssinous, mais chacun aux offices de sa paroisse. La présence d'un homme dans une église était malheureusement assez rare pour que l'assistance recueillie de ces jeunes gens fut à elle seule une éloquente prédication. Dans une lettre a sa mère, Tesseyrre racontait avec quelle joie il avait escorté le Saint Sacrement en grand uniforme de polytechnicien, un i la main.

« On me prenait au moins pour un général d'armée », ajoutait-il. Dans une autre lettre, il exposait les fruits merveilleux, inespérés, des Conférences de Saint-Sulpice (qui furent transférées à Notre-Dame).

A la fin de 1804, le pape Pie VII vint en personne sacrera Paris le jeune héros qui avait rétabli le culte public. La France entière se porta au devant du Pontife. « Nous l'avons traversée au milieu d'un peuple à genoux », disait Pie VII, en arrivant le 25 novembre à Fontainebleau ; on ne se rassasiait pas de voir le pape et d'implorer sa bénédiction.

Naturellement, dans ce brillant accueil, les jeunes gens que réunissait le Père Delpuits furent au premier rang. Leur nombre atteignait déjà cent quatre-vingt. L'un d'eux, Maximilien Séguier, qui portait dignement un des grands noms de la magistrature (et qui fut plus tard préfet dans plusieurs départements), lut au Pape, à Saint-Sulpice, une adresse en latin dont Pie VII fut charmé : « Nihil miJd jucundius fuit », répétat-il plusieurs fois. Le Père Delpuits profita de la circonstance pour solliciter une faveur spéciale : « Que Votre Sainteté daigne m'accorder, disait-il dans sa supplique, de pouvoir admettre les congrégations de province à s'unir à celle de Paris, et les faire participer aux faveurs spirituelles concédées par les Papes aux anciennes congrégations établies depuis si longtemps dans les maisons de la Compagnie de Jésus. » Le pape accorda avec empressement tout ce qu'on lui demandait.

Les années qui suivirent continuèrent le développement de l'œuvre. Au nombre des congréganistes admis à cette époque se trouvent des jeunes gens portant 1rs plus beaux noms de France ; il est vrai que par une fatalité qui fut une véritable épreuve, la mort moissonna largement parmi eux ; le jeune comte Henri de Rivière, Timothée de Saint-Wulfranc, le duc Maximilien de Béthune-Sully, dernier descen-

dant du grand Sully, le vicomte Alfred de Noailles et plusieurs autres payèrent tribut soit aux guerres cruelles et incessantes, soit aux épidémies qui en étaient parfois la suite.

Les congréganistes se faisaient un devoir non seulement de se visiter entre eux quand ils étaient malades, mais de faire revivre les œuvres charitables détruites par la Révolution. Les prisons et les hôpitaux étaient le théâtre de leur apostolat. Ils faisaient ainsi le rude mais salutaire apprentissage de "la vie en sondant les plaies de la société, et si Dieu réservait dans la suite à leur action un champ plus vaste, rien n'était plus digne d'admiration que les débuts modestes de jeunes gens, remplissant avec amour une mission rendue plus particulièrement nécessaire par la rareté des prêtres.

La Congrégation reçut, en 1808, un homme éminent qui allait être son édification et sa gloire et qui mérite, comme le duc de Montmorency, une notice spéciale : Augustin Cauchv.

Fils de Louis Cauchv, avocat au Parlement de Normandie avant la Révolution, et secrétaire général du Sénat sous Napoléon Ier, Augustin- Louis Cauchv, né à Paris en 1789, était l'aîné de trois frères qui tous furent des hommes distingués et d'intrépides chrétiens. Le second, Alexandre, mourut conseiller à la Cour de cassation ; le troisième, Eugène, fut maître des requêtes au Conseil d'Etat. Augustin les amena tous les deux à faire partie de la Congrégation : Alexandre en 1816, Eugène en 1822.

Tout enfant, Augustin Cauchv avait été deviné par Lagrange qui, dans une soirée chez son père, dit à plusieurs savants qui l'entouraient: « Remarquez ce garçon ; s'il vit, il nous éclipsera tous ; on ne devrait pas lui laisser toucher un livre de géométrie avant dix-sept ans. » Mais il ne paraît pas que cette recommandation ait beaucoup impressionné le père, car à seize ans Augustin fut admis le second à l'Ecole polytechnique. 11

entra le premier à l'Ecole des ponts et chaussées. 11 en sortit le premier encore et fut attaché à la direction des immenses travaux de la digue de Cherbourg.

A. vingt-sept ans, déjà illustre par ses découvertes mathématiques, il entra à l'Académie des sciences. Professeur à l'Ecole polytechnique, à la Sorbonne et au Collège de France, à l'âge où tant d'hommes achèvent à peine leurs études, il montra un caractère égal à son génie par sa fidélité politique, en 1830, en brisant sa carrière administrative par le refus d'un serment qui répugnait à ses convictions. Plus tard, en 1852, Napoléon III s'honora en le dispensant du serment, ainsi qu'Arago ; et il mourut, chose rare en notre siècle tourmenté, avec la gloire d'avoir été l'homme d'un seul serment. De 1830 à 1848, il n'occupa aucune chaire officielle, mais fut un des précepteurs du duc de Bordeaux. Ses loisirs profitèrent largement à la science ; il publia plus de cinq cents mémoires admirés du monde entier, et se fit un nom, non seulement, comme mathématicien, mais comme philosophe, linguiste et littérateur ; dix-huit académies ouvrirent successivement leurs portes à son incomparable renommée.

L'illustre Biot, son confrère à la Congrégation (la même année que lui, 1808) et son digne collègue à l'Académie, a porté sur lui ce jugement : « Augustin Cauchy offre dans sa vie un exemple complet de la vertu chrétienne unie aux plus hautes facultés de l'intelligence ; il a été l'un des géomètres les plus éminents que la France ait produits, et son caractère personnel ne fut pas moins admirable que son génie mathématique. »

Telle était l'indépendance de caractère d'Augustin Cauchy et son mépris du respect humain que, dès le premier jour où il arriva à l'Ecole polytechnique, il se mit à genoux au pied de son lit pour faire sa prière du soir. Ce fut une stupeur parmi ses camarades. Des âmes fortes

s'émurent et, dans leur commisération pour un malheureux qui perdait en patenôtres son temps et sa jeunesse, écrivirent à sa mère. L'idée était originale; on aurait bien dû se douter qu'il tenait sa piété de sa mère. Celle-ci néanmoins crut devoir lui conseiller un jour la prudence. La réponse du fils est remarquable par la dignité, la sagesse, la fine et sereine raillerie à l'égard des « dénonciateurs ». Elle est datée de Cherbourg, alors qu'il s'y trouvait comme ingénieur ; elle est bonne à reproduire, au moins en partie, comme réfutation des sottises qui assaillent tout jeune homme ayant des convictions religieuses et les pratiquant :

« ... Je vous remercie beaucoup de me faire part de tout ce que vous entendez dire sur mon compte à Paris, soit en bien, soit en mal...

« On dit que la dévotion me fait tourner la tête. Quelles sont les personnes qui disent cela ï Ce ne sont pas celles qui ont beaucoup de religion; celles-ci ne m'en ont parlé que pour m'encourager à persister dans ma ligne de conduite, et tout ce qui m'a été rapporté à ce sujet ne me

prouve pas qu'elles me blâment Quant aux

personnes qui n'ont point de religion, j'ai résolu de ne leur en parler jamais le premier ; je me contente de leur répondre, quand elles veulent m'attaquer sur ce point. Ainsi, quand je suis arrivé a Cherbourg, M. X... s'avisa de me dire, en parlant des devoirs religieux, que je me corrigerais bientôt de tout cela. Je lui répondis, sans me fâcher, que lorsqu'on faisait le mal, on pouvait bien se corriger, et je lui demandai quel mal il trouvait dans ma conduite. Après avoir vu échouer quelques plaisanteries de ce genre, ce monsieur a fini par me faire beaucoup de politesses et ne me plus parler religion... il peut se faire que quelque philosophe se suit avisé de dire que la religion me ferait tourner la têie, et je me félicite sincèrement que. dans un pays où l'on fabrique tant de nouvelles et où quelques per-

sonnes s'occupent de médire du matin au soir, on ne m'ait point encore fait d'autres reproches. Et qu'y a-t-il en effet dans la religion qui soit propre à faire tourner la tète % Serait-ce d'assister aux offices divins, de s'approcher plusieurs fois l'année des Sacrements ? Je ne le pense pas, et la plus grande obligation que je puisse vous avoir est de m'avoir élevé de lionne heure dans ces saints exercices. Grâces soient rendues à vous, mes chers parents, qui ne m'avez jamais donné que de bons conseils à suivre, que de bons exemples à imiter ! Grâces à Dieu, qui m'a fait naître de parents si chrétiens et m'a donné tous les moyens de le servir ! Et si j'ai quelque chose à Lui demander, c'est de fortifier en moi le sentiment religieux qu'il y a placé, de détacher de plus en plus mon cœur de l'amour des créatures pour ne l'attacher qu'à Lui ; de me pardonner toutes mes fautes ; et après m'avoir comblé de ses grâces sur la terre, de m'admettre avec vous à l'héritage céleste dans la société des saints. Je ne vois rien dans tout cela qui puisse me faire tourner la tête, et je sens, au contraire, que si je venais à perdre le don sacré de la foi, c'est alors que mon âme, ne sachant plus ce qu'elle doit craindre ni ce qu'elle doit espérer, inquiète et incertaine sur l'existence d'une autre vie, se promènerait inutilement sur tous les objets qui l'environnent, sans pouvoir se reposer dans l'avenir...

« ... En voilà bien long sur ce sujet, mais je tenais à vous prouver que je n'ai pas perdu lu tète. Si vous en voulez une autre preuve, c'est que je vous aime toujours autant et que je reste conséquent avec moi-même en vous embrassant de tout mon cœur.

« Votre fils,

« A. Cauchy. »

Très peu de temps après Augustin Cauchy, en 1809, la Congrégation reçut l'abbé Philibert de Bruillard, déjà prêtre depuis longtemps, et qui

fut nommé, Tannée suivante, curé de Saint" Nicolas-du-Chardonnet, puis, en 1825, évêque de Grenoble, où il mourut en 1860, dans sa quatre-vingt- seizième année.

L'abbé Philibert de Bruillard avait été un des « enfants perdus » de la milice sacerdotale pendant la Terreur, un de ces confesseurs intrépides qui allaient, sous des déguisements de toutes formes, baptiser et instruire les enfants, porter les derniers sacrements aux mourants. Mêlés à la foule, le long des rues qui conduisaient à l'échafaud, et ne se distinguant que par quelque signe convenu, lorsque passait devant eux une funèbre charrette chargée de victimes, ils prononçaient sur les têtes qui s'inclinaient la formule du suprême pardon. A Paris, ce service, d'un genre inouï depuis le temps de Dioclétien, était régulièrement organisé. Sept ecclésiastiques en étaient chargés ; chacun avait son jour dans la semaine. L'abbé Philibert de Bruillard était de service le mercredi ; et tant que dura le régime jacobin, les initiés le virent chaque mercredi à son poste de combat si glorieux, mais si exposé.

Nous ne saurions non plus oublier, parmi les recrues de la même époque, le vicomte Charles de Lavau, plus tard préfet de police et conseiller d'Etat ; Gabriel et Adrien Bauchet ; Antoine de Ponton d'Amécourt, employé aux Contributions indirectes, aîné de trois frères qui le suivirent.

Mais déjà, après le rétablissement momentané de la liberté religieuse, les espérances d'une longue paix s'étaient évanouies. Les Articles organiques, ajoutés subrepticement au Concordat par l'Empereur et maintenus malgré les réclamations de Pie VII, avaient amené un refroidissement qui ne fit que s'accroître par le refus du Pape de fermer ses ports aux Anglais. L'orgueil immense de Napoléon, surexcité par des succès inouïs, ne lui permettait plus de voir dans le monde que lui-même, sa puissance sans bornes, sa sagesse infaillible, sa volonté brisant

tout ce qui ne pliait pas. Il finit par spolier le Pape, le fit enlever de Rome par ses gendarmes et l'enferma à Savone.

Que pouvait faire le captif pour se défendre? Il n'avait que des armes spirituelles. 11 y eut recours ; il excommunia l'Empereur.

Celui-ci riait de ses traits sans portée : telum i ml telle sine ietu. « Est-ce que son excommunication va faire tomber les armes des mains de mes soldats % » écrivait-il à son beau-fils, le prince Eugène. Et les flatteurs d'applaudir. La sécurité et le mépris étaient d'autant plus grands qu'on jugeait facile de dérober aux populations jusqu'au fait même de l'excommunication et à l'existence de la bulle redoutée, au fond, plus qu'on n'osait se l'avouer. Tous les journaux et les correspondances postales étaient entre les mains de l'Empereur.

Aussi quelle surprise et quelle colère lorsqu'on apprit que la bulle circulait en copies manuscrites ! Elle avait été secrètement apportée de Savone à Lyon, à MM. Franchet d'Espery et Bertaud du Coin ; elle parvint à Paris par le marquis Eugène de Montmorency, qui la cacha dans ses bottes afin de dépister la police. Ces trois jeunes hommes étaient congréganistes. Trois de leurs confrères et de leurs complices, dont Alexis de Noailles, furent arrêtés. Naturellement ils demeurèrent muets, et l'on ne put rien savoir par eux. On se vengea sur les associations religieuses en général. Les missionnaires furent impitoyablement proscrits ; les vertus et les services rendus furent impuissants à défendre les Sœurs de charité elles-mêmes ; la communauté de Saint-Sulpice fut dissoute ; une douzaine de petits séminaires, jusque dans le diocèse qui avait pour archevêque le cardinal Fesch, oncle de l'Empereur, furent fermés (1) ; un décret

(1) Le petit séminaire de l'Argenture (Rhône), et le collège des Pères de la Foi, à Belley (Ain), où Lamartine venait d'achever ses études.

HISTOIRE ET LÉGENDE DE LA CONGRÉGATION là

impérial supprima « tous les établissements connus sous le nom de Congrégations de la Sainte Vierge ». Ce texte constituait un nonsens ou une absurdité, car il n'y avait nulle part de Congrégations de la Sainte Vierge formant par elles-mêmes des établissements, et à peu près tous les établissements religieux ou ecclésiastiques, instruisant des jeunes gens ou des jeunes filles, possédaient des Congrégations. Mais allez donc discuter avec la police impériale !

La Congrégation du P. Delpuits cessa de se réunir. Le 10 septembre 1809, après la messe, le vénéré fondateur annonça à ses enfants cette dure nécessité. Accablé par l'âge et les événements, il les recevrait encore, leur dit-il, mais en particulier. Bientôt la dispersion parut définitive et irrémédiable : le P. Delpuits termina par une mort douce et radieuse sa carrière d'apôtre, le 15 décembre 1811.

La nouvelle de cette mort reconstitua la Congrégation pour un jour ; le cercueil de l'humble prêtre traversa Paris, escorté d'une foule considérable de jeunes hommes qui témoignaient leur douleur par leur tristesse, et qui suivaient, non en causant entre eux comme c'est trop souvent l'usage, mais en priant pour le défunt. Après un service à Notre-Dame (M. Delpuits était chanoine honoraire), on se dirigea vers le petit cimetière de Clamart, au faubourg Saint-Marceau, non loin du Jardin des Plantes.

La modeste tombe du vieux prêtre a été détruite, quarante ans plus tard, par le percement du boulevard Saint-Michel. Tant qu'elle exista, bien des congréganistes vinrent s'y agenouiller ; mais aucune révolution, aucune amélioration de la voirie parisienne ne sauraient abolir la mémoire d'un homme de bien tel que le fondateur de la Congrégation.

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