FURIEUX ASSAUTS : LA LEGENDE OPPRIME L HISTOIRE
L'année 182G marque une transformation dans la tactique de l'opposition contre la royauté et contre le « parti-prêtre » ; on ne disait pas encore le parti « clérical ». Charles X, toujours chevaleresque et toujours imprudent, ayant accordé la pleine liberté de la presse, les protestations de fidélité monarchique cessèrent ; on n'en avait plus besoin pour faire passer le reste. Elles furent remplacées par des attaques plus franches, croissant chaque jour en audace, par un système de dénonciations incessantes destinées à surexciter l'opinion publique, sans lui laisser le temps de se reconnaître.
« L'un des incidents les plus curieux de cette lutte à la fois politique, religieuse et judiciaire fut, sans contredit, la campagne entreprise par le comte de Montlosier, ce vieillard septuagénaire, ce gentilhomme catholique et royaliste qu'on vit tout à coup se placer à l'avant-garde des adversaires de M. de Villèle, et se faire le dénonciateur le plus âpre du parti-prêtre. Nature originale et bizarre entres toutes, ayant dans les manières et dans l'esprit la sauvagerie forte, rude, abrupte, du coin d'Auvergne 'où il était né et où il aimait à s'enfermer, batailleur, l'épée ou la plume à la main , ergoteur , brise-raison , soutenant les thèses qu'il s'était formées dans la solitude avec l'énergie obstinée d'un montagnard qui défend
son sol ; non sans générosité, mais trop souvent possédé par l'orgueil ou la haine ; ayant à certains moments, on dirait par poussées, des idées belles, surtout fortes, des vues perspicaces ; mais écrivain presque toujours confus, embrouillé, disparate, tumultueux par excès de passion, tenant à la fois du fou et de l'homme supérieur, et après une longue vie très laborieuse et très agitée, n'aboutissant qu'à des œuvres manquées et ne laissant qu'une mémoire trouble. »
Le portrait a été tracé par M. Thureau-Dangin ; il est plutôt flatté, mais il est ressemblant.
Député à l'Assemblée nationale, M . de Montlosier y avait prononcé, dit-on (car la chose est douteuse, le Moniteur ne l'ayant pas enregistrée au compte rendu de la séance) une parole qui servit, plus tard, à lui donner, dans les feuilles libérales, l'autorité du plus sincère et du plus ardent des catholiques : « Vous ôtez aux évêques leur croix d'or, ils en prendront une de bois, et c'est une croix de bois qui a sauvé le monde ! » Il avait émigré, ferraillé contre ses compagnons de l'armée de Condé beaucoup plus que contre les soldats de la République, passé en Angleterre, servi le roi, servi l'empereur et obtenu de celui-ci une pension que celui-là eut la bonté de lui continuer. En 1826, retiré dans sa province et las du silence qui l'enveloppait, il présenta à l'impression, à Paris, un ouvrage où toutes ses déceptions, ses rancunes, ses rêveries prenaient corps et se concentraient sur un seul ennemi : les Jésuites. Après avoir lu son manuscrit et constaté le vide de logique et de preuves qui s'y cachait sous une phraséologie grandiloquente, les éditeurs auxquels il l'offrait hésitèrent quelque temps, puis ils se mirent à deux pour courir les risques de l'impression. De cette façon, pensèrent-ils, cela ne les ruinerait ni l'un ni l'autre. Cela allait les enrichir.
Le titre était : Mémoire à consulter sur un système religieuse et politique tendant à renver-
r>U HISTOIRE ET LÉGENDE DE LA CONGRÉGATION
ser la religion, la soeiété et le trône. Rien que cela. L'auteur dénonçait lés Jésuites et la Congrégation. Il venait pourfendre ces ennemi- du trône, de la société, de la religion, et sauver du même coup le trône, la société, la religion ; ni plus ni moins.
Si les journaux: révolutionnaires, le Constitutionnel, les Débais, le Courrier Français, ennemis déclarés, ceux-là, du trône et de l'autel, avaient cru sincèrement que les Jésuites fussent pour cette même cause des ennemis occultes, ils auraient vu dans les Jésuites des auxiliaires précieux ; ils auraient pris leur défense contre M. de Montlosier, ou mieux, organisé contre ses dénonciations la conspiration du silence. Mais puint. Ils embouchèrent la trompette, dans un unisson formidable, en l'honneur de M. de Montlosier. En quelques jours ce ci-devant, ce féodal devint l'homme à la mode, le héros de la démocratie, et presque un Père de l'Eglise.
Quels étaient donc ces ennemis cachés du trône et de l'autel que le perspicace Mémoire dévoilait si à propos, « au moment où ils allaient couvrir la France de ruines % » Ne sortons pas de notre sujet, bornons-nous à ce qui concerne la Congrégation.
« La Congrégation, écrivait M. de Montlosier, est une puissance mystérieuse, aussi confuse dans sa composition que dans son objet, dans son objet que dans son origine. Il m'est aussi difficile de dire avec précision ce qu'elle est, que de montrer, au temps passé, comment elle s'est successivement formée, étendue, organisée. Je dis : organisée, avec cette restriction que quelquefois son corps est entier, et alors on y voit un tronc et des membres ; d'autres fois une partie de ses membres s'en retire, il paraît comme mutilé. Le corps lui-même est composé de manière à pouvoir, quand cela lui convient, se dissiper comme une ombre, et alors on s'inter-
roge pour savoir s'il est vrai qu'il existe une Congrégation.
« Son objet n'est pas moins difficile à déterminer que sa nature. Ce sera, quand il le faudra, de simples réunions pieuses ; vous aurez là des anges. Ce sera aussi, quand on voudra, un Sénat, une assemblée délibérante , vous aurez des sages. Enfin ce sera, quand les circonstances le demanderont, un bon foyer d'intrigue, d'espionnage, de délation ; vous aurez des démons. »
Appuyé sur des renseignements aussi précis, aussi clairs, aussi irréfragables, M. de Montlosier découvre qu'à la mort de Louis XYI1I « on fit entrer tout le ministère dans la Congrégation et toute la Congrégation dans le ministère ». Joli tour de force, en vérité, le ministère n'ayant que huit portefeuilles et la Congrégation comptant, selon Montlosier, 48.000 personnes. « Il n'y a pas jusqu'au placement des domestiques dont elle ne se soit emparée. J'ai vu à Paris, continuet-il, des femmes de chambre et des laquais qui se disaient approuvés de la Congrégation. » Leur a-t-il demandé leur diplôme d'approbation '. S'il l'avait fait, il le dirait ; s'il ne l'a pas fait, quelle est l'autorité de ces potins d'antichambres ?
« Je ne sais rien de positif sur la Chambre des pairs. Pour la Chambre des députés, au mois d'avril dernier, le public y comptait tantôt cent trente membres de la Congrégation, tantôt cent cinquante. Un député congréganiste que j'ai pu interroger ne m'en a accusé que cent cinq. ■> Son député s'était moqué de lui ; ce n'est pas cent cinq, c'est cinq qu'il fallait dire. M. de Saint- Chamand, maître des requêtes au Conseil d'Etat, le lui prouva en citant les noms : le comte Alexis de Noailles (Corrèze), le chevalier de Beiliis (Cote-d'Or), le marquis de Vaulchier (Jura), le marquis de Sainl-Géry (Tarn), M. Henri de la Villemarqué (Finistère). A ces cinq noms, M. de Montlosier et ses défenseurs ne purent pas ajouter un seul nom, si ce n'est tn>is députés
faisant partie de Congrégations de province : total huit, au grand maximum. On était loin de cent cinq, encore plus loin de cent cinquante.
« J'apprends en ce moment, par un recensement nouvellement fait, que la Congrégation renferme en France 48.000 individus. Le moyen de résister à une semblable puissance ! » Les auteurs de « ce recensement nouvellement fait » bernaient, tout comme « le député congréganiste », la naïveté de M. de Montlosier. Le nombre précis des membres de la Congrégation, pendant les trente ans qu'elle exista, fut de 1 . 373 ; les archives de la Congrégation en font foi, et M. Geoffroy de Grandmaison a donné cette liste nominative et complète. Toutes les hypothèses, tous les « on dit » bienveillants ou malveillants tombent devant une preuve matérielle : en 1826, au moment du fameux Mémoire, le nombre des admissions depuis 1801 avait été de 1.219, et de ce chiffre il fallait déduire les membres décédés, 150 à 200 ; il existait donc en tout un millier de congréganistes .
De 1.000 à 48.000 il y avait de la marge. Il est vrai que M. Lacretelle, dans son Histoire de la Restauration, nous a révélé (tome III, page 143) « qu'on devenait congréganiste sans le savoir ». Après celle-là il faut, comme on dit, tirer l'échelle.
M. de Vieil-Castel, malgré son antipathie caractérisée pour l'Eglise, a la loyauté de remarquer que les qualifications de Jésuite, Congréganiste, appliquées indistinctement à quiconque professait des sentiments religieux et monarchiques, devinrent des armes puissantes, entre les mains de l'opposition, pour discréditer des adversaires, o Ces mots produisaient, dit-il, d'autant plus d'effet qu'on ne savait pas précisément ce que c'était que la Congrégation. On est stupéfait lorsqu'on lit les contes absurdes que débitait le Constitutionnel; on éprouve un sentiment de dégoût en se rappelant les chansons
licencieuses et obscènes par lesquelles Béranger livrait les disciples de saint Ignace de Loyola au ridicule, à la haine et au mépris ; mais tout cela portait coup, tout cela trouvait créance dans le peuple, dans la petite bourgeoisie et peut-être plus haut. »
Et c'est ainsi qu'à côté de l'histoire de la Congrégation on a créé sa légende. Celle-ci ressemble à celle-là comme l'ombre ressemble à la lumière ; mais que de gens on rencontre encore pour lesquels la légende absorbe et remplace l'histoire !
Le prodigieux succès de M. de Montlosier — « le flambeau de la France », disait le Journal des Débats, eut un effet immédiat : il effraya les faibles. Mgr Frayssinous, ministre des cultes, dans la discussion du budget, le 25 mai 1826, crut devoir prendre la parole pour dissiper des doutes qui n'existaient que dans l'esprit de ceux qui voulaient bien en avoir. Il ne fut pas adroit. N'ayant jamais été de la Congrégation, il se défendit d'en être, tout en lui rendant hommage, avec une sorte de terreur plaisante qui allait contre son but :
« Craignons, dit-il, de prendre pour une réalité un fantôme qui s'enfuit et qui s'échappe de nos mains à mesure qu'on veut le saisir. Oui, messieurs, il y a vingt-sept ou vingt-huit ans qu'il existe, au sein même de cette capitale, une réunion pieuse qui, depuis son origine, n'a pas cessé d'exister. J'en parle avec d'autant plus de désintéressement que je n'en ai jamais été membre ; j'ai même refusé d'en faire partie, quoique la chose m'ait été plus d'une fois proposée, non que je n'aie toujours été rempli d'estime et de respect pour elle , j'ai même contribué à y faire entrer des jeunes gens, soit sur leur demande, soit sur celle de leurs familles, et je n'ai jamais eu qu'à m'en féliciter. Mais exerçant alors un ministère public dans une des églises de cette grande cité, j'ai voulu rester parfaitement libre,
conserver l'indépendanee qui, d'ailleurs, est dans
mes goûts, et enfin ne connaître d'autres liens que ceux qui m'attachent à mes supérieurs ecclésiastiques et à mes fonctions. »
A la suite de ces protestations enveloppées de réticences, il eut beau affirmer qu'il ne croyait pas à l'empire mystérieux exercé par la Congrégation, et que « jamais il î^en avait senti le joug», — Casimir-Périer, blême d'horreur, s'élança à la tribune dès que le prélat en fut descendu :
« La voilà donc reconnue officiellement cette Congrégation dont l'existence a été si souvent contestée par les feuilles ministérielles ! Ce n'est donc point un fantôme. Elle existe. Et la preuve qu'elle est dangereuse, c'est que l'évêque éclairé qui vient de parler a refusé d'en faire partie. Elle a pris naissance dans les temps de trouble, elle est donc politique, etc., etc. »
M. de Montlosier poussa sa pointe. Il était du pays de Cujas, de Pascal et d'Arnaud ; il avait dans les veines du sang janséniste, de ce sang processif et chicanier qui est spontanément en défiance vis-à-vis de l'Eglise, et essentiellement habile à la lier, à la paralyser avec respect dans le réseau des lois civiles. Il rédigea une Dénonciation aux cours royales relativement au système religieuse et politique signalé dans le « Mémoire à consulter ». Les légistes de l'époque se firent une joie de l'appuyer ; à leur tête marchait maître Dupin ( 1), et le ministère eut la faiblesse de l'accueillir. La cour en délibéra, toutes
(1) M* Dupin ne pardonna de sa vie à la compagnie de
Jésus un lion tour qui lui fut joué, un jour de Fête-Dieu, au collège Saint-Acheul où il était en visite. Le P. Loriquet lui fit l'honneur de lui offrir, à lui l'avocat libéral, un des cordons du dais, à la procession, et comme les autres cordons étaient tenus par de hauts personnages, il n'osa refuser. Mais cela se sut à Paris, on en fit des gorges chaudes, on le surnomma du pain bpnit, ce qui compléta le trio des surnoms de la famille, car ses frères étaient appelés déjà l'un du pain sec, l'autre du pain beurré. Hommes de mérite, au demeurant, ces trois Dupin : on trouva cependant excessive l'orgueilleuse épitaphe qu'ils firent à leur mère : « Ci-gît la mère des trois Dupin. »
chambres réunies. Dans cette circonstance un conseiller honoré de tous pour sa science et sa vertu, M. Jules Gossin demanda la parole.
<• Je suis congréganiste, dit-il, je le dis hautement, et si ce titre, aux yeux: de plusieurs de ceux: qui m'éeoutent, n'est pas un gage d impartialité, au moin- en est-il un de compétence... En vous parlant donc de ce cpie j'ai vu et entendu depuis huit ans. j'ai le droit d'être cru. Si vous ne me croyiez pas, je désespérerais d'une époque où un magistrat affirmant à ses collègues des faits ou il a été mêlé personnellement, provoquerait le sourire de l'incrédulité...
« On vous a dépeint la Congrégation comme une assemblée délibérante, agissant en dehors d'ellemême, dirigeant, quelques-uns vont jusqu'à dire conspirant, et en état d'insurrection occulte mais perpétuelle contre le trône et contre les libertés publkpies. Mais que deviennent ces reproches si, depuis huit ans que j'en fais partie et que j'en suis assidûment les exercices, je n'ai pas entendu proférer dans son enceinte je ne dis pas une phrase, mais un mot ayant trait, même détourné, à la politique et aux événements du jour ?
« Les congréganistes ne se voient qu'au pied des autels, dans une chapelle autorisée, désignée par Mur l'Archevêque; ils s'y voient suis se parler et, notez bien ceci, ils n'ont pus d'autre lieu de réunion, ils ne se voient nulle part ailleurs. Ils entendent la messe, ils prient de tout leur cœur, mai- c'est tout... Ils ont un autel, point de tribune, de- livres d'heures, point d'ordre du jour. Le prêtre qui les dirige leur adresse, d'après le texte des saints livres, des exhi irtations propres a les corriger de leurs défauts : jamais il ne leur a suggéré même l'ombre d'une pensée relative à la direction de l'État, ou a leur avancement personnel dans leur carrière. Ils n'ont pas de signe de reconnaissance ; pourquoi en auraient-ils i Ils n'ont pas besoin de se reconnaître, ni même île se connaître...
« Quant à moi, si, après seize ans de magistrature, j'ai eu l'honneur de rentrer dans la cour avec le titre si précieux et si cher de votre collègue, c'a été non parce que j'étais congréganiste, mais malgré que j'en fusse et, à cet égard, je pourrais citer des faits irrécusables... Je tenais, messieurs, à vous donner ces explications parce que, témoin des faits qui vous préoccupent, j'ai des droits tout particuliers à en parler et à être cru lorsque j'en parle... Quelles que soient pour moi les conséquences de ce discours, je me féliciterai toute ma vie d'avoir rempli un devoir, celui de vous parler le langage de la franchise et de la vérité, et ce langage, messieurs, vous étiez tous dignes de l'entendre. »
L'impression produite par ces accents sincères fut profonde. La cour royale, tout en faisant précéder son arrêt de considérants absurdes contre la Compagnie de Jésus (sans cela que seraient devenues les traditions des vieux parlements ?), repoussa les prétentions du Mémoire et se déclara incompétente (par 38 voix contre 16).
Battu devant la cour, M. de Montlosier adressa une pétition à la Chambre des pairs ; elle fut discutée le 18 janvier 1827. Un rapport du comte Portalis ouvrit les débats. Il se plaçait au même point de vue que l'arrêt de la cour royale, innocentant la Congrégation, mais non les terribles Jésuites contre lesquels cependant on n'avait aucun grief appuyé sur des faits. Ces vieilles théories gallicanes et parlementaires furent appuyées par Pasquier, Laine, Choiseul, combattues par M. de Bonald, le cardinal de la Fare, le vicomte Dambray, le duc de Fitz- James. Au scrutin 130 voix sur 186 acceptèrent les conclusions de Portalis. M. de Montlosier, au paroxysme de la folie furieuse, écrivit à M. de Villèle : « Je vous ledéclare dans toute la sincérité de mon âme : si vous étiez mis en accusation, je ne pourrais faire autrement que de vous condamner à mort ! »
La Congrégation semblait devoir continuer
indéfiniment la tenue paisible, de ses séances. Des admissions avaient lieu, comme de coutume ; les nouveaux étaient en général de jeunes étudiants sortant de Saint-Acheul ou d'autres collèges ecclésiastiques. M. Gossin que nous avons vu si intrépide comme catholique et comme magistrat, fondait l'œuvre de Saint -François-Régis pour la régularisation sacramentelle des unions libres ou purement civiles. Les misères morales étaient immenses en effet, dès ce temps-là, dans la population ouvrière de Paris. M. de Metternich, après une visite à cette capitale (1825), écrivait ceci dans ses Mémoires : « 11 est difficile de se faire une idée de la démoralisation du peuple... Près du tiers de la population de Paris n'a pas reçu le baptême. Dans le quartier Sainte-Geneviève, habité par la lie de la populace, on peut admettre que sur vingt ménages, il y en a un qui vit dans l'état de mariage ; la moitié au moins ne figure pas même sur les registres de l'état civil. » Dans le même temps l'infatigable Père Ronsin menait de front la direction de la Congrégation, celle du couvent des Oiseaux, celle des Sœurs de Saint- Thomas de Villeneuve et une correspondance « spirituelle » énorme, mais fructueuse ; il eut la rare consolation de ramener à la foi catholique des personnages considérables des sectes protestantes : le duc et la duchesse d'Anhalt-Ccethen, princes souverains ; le comte de Senfft-Pilsach, ministre du roi de Saxe, et sa famille ; Albert de Ilaza-Radlitz, conseiller de légation d'Anhalt, etc. Plusieurs de ces nouveaux convertis prirent rang dans la Congrégation.
Les prétendus libéraux n'avaient pas cessé de molester les serviteurs de Dieu et des pauvres. L'illustre docteur Récamier, congréganiste, lorsqu'il remplaça comme professeur au Collège de France son ami Laënnec, décédé, fut accueilli a l'ouverture de son cours par un épouvantable vacarme d'étudiants qui, pour la plupart, n'étudiaient guère. Les excitations contre deux autres
congréganistes, M. Franchet d'Esperey, directeur général de la police, et M. de Lavau, préfet de police, allèrent jusqu'à l'émeute. Il y eut des barricades (novembre 18"27) ; des bandes armées s'emparèrent des quartiers Saint-Martin et Saint- Denis, aux cris de « Vive Napoléon ! » Mais les troupes, massées aux Tuileries, étaient préparées aux événements. Elles marchèrent avec ardeur, comme elles font toujours quand elles sont bien commandées, et firent deux cents prisonniers, dont l'arrestation fut maintenue pour quelques semaines seulement. MM. Franchet et de Lavau, victorieux, n'en furent pas moins obligés de donner leur démission. Le grand ministre qui les avait appelés à ce poste de confiance, M. de Vil— lele, venait d'être battu aux élections, par l'inqualifiable coalition de M. de Chateaubriand et de quelques autres royalistes avec la gauche, et parmi ces imprudents exaltés on remarquait des congréganistes, dont l'excellent M. Sébastien Laurentie, qui, pour avoir ses coudées franches, avait donné sa démission d'inspecteur général des études. On vit bien alors que la Congrégation ne donnait pas de mot d'ordre politique.
En laissant partir M. de Villèle, Charles X venait de descendre, selon le mot de la Dauphine, les premières marches de son trône. Le 5 janvier 1828, M. de Martignac fut nommé président du conseil. Portalis, rapporteur de la pétition Montlosier, devint garde des sceaux et trouva enfin moyen de satisfaire ses rancunes jansénistes. Le 16 juin 18:28 parurent des Ordonnances exigeant des professeurs l'affirmation par écrit qu'ils n'appartenaient à aucune congrégation non autorisée (ce qui équivalait à interdire l'enseignement aux Jésuites) et limitant, en outre, le nombre des élevés des petits séminaires. Charles X signa, la mort dans l'âme, ces mesures par lesquelles il s'accusait clans le passé tout en donnant des gages pour l'avenir : il n'ignorait pas, du reste, que les ennemis de la royauté n'étaient ni les col-
lèges de Jésuites, ni les petits séminaires ; mais il y aura toujours des bergers faillies, disposés à éloigner les chiens de la bergerie dans l'espoir de désarmer la fureur des loups.
Ce qui démontra plus nettement que jamais l'inanité des directions politiques de la Congrégation, c'est que ce fut un congréganiste qui consentit à apposer son nom, comme ministre des cultes, au bas des Ordonnances de 1828 : Monseigneur Feutrier, évêque de Beauvais. Ce prélat courtisan ne comprit pas qu'en mettant en suspicion un ordre religieux approuvé par l'Eglise il y mettait tout le clergé. Soixante-treize évêques adressèrent au Roi un mémoire respectueux mais ferme. Le cardinal de Clermont-Tonnerre (congréganiste), répondit au ministre par cette lettre laconique et hère : « Voici la devise de ma famille, qui lui a été donnée en 1120 par Calixte II : Etiamsi omnes, ego non ; c'est aussi la mienne » .
Si par le renvoi d'un ministre éminent et qui n'a pas eu d'égal en France, dans ce siècle, Charles X avait descendu la première marche de son trône, il descendit la seconde par les Ordonnances de 1828, et la dernière par les Ordonnances de 1830, en ne les appuyant pas d'une armée, alors qu'il aurait pu le faire. Cette faute >i élémentaire et si irréparable fut commise par un congréga-r niste, M. Jules de Polignac, homme honnête et naïf. Il comptait sur le bon sens populaire, qui comprendrait que le gouvernement ne pouvait plus marcher avec la liberté de la presfe : comme si le but des meneur- de l'opinion n'avait pas été précisément de paralyser la marche du gouvernement ! Il comptait sur la gloire toute fraîche de la conquête d'Alger : connue h l'opposition tenait compte d'aucune gloire !
Avec beaucoup d'autres œuvres catholiques, la Congrégation sombra dans le naufrage. Elle disparut à l'heure où Charles X partait pour l'exil, où l'on pillait l'Archevêché, qù l'on murait
r>0 HISTOIRE ET LÉGENDE DR LA CONGRÉGATION
les prisons, où l'on brûlait vifs les Suisses de la caserne de la rue de Babylone, où Ton mettait à sac le Mont-Valérien et le noviciat des Jésuites à Montrouge.
La Congrégation tint sa dernière séance le 18 juillet 1830, chez le cardinal de Rohan, archevêque de Besançon, qui, deux semaines après, eut sa voiture brisée, à la porte de Vaugirard et n'échappa qu'avec peine aux insurgés. A la rentrée des Écoles, la « Jeunesse studieuse » empêcha les professeurs congréganistes de reprendre leurs cours : c'étaient MM. de Portets, le docteur Cruveillier et le docteur Récamier. Les archives de la pieuse association furent sauvées par M. Gossin, qui les conserva longtemps avant de les remettre au Père de Ravignan. Elles permettent aujourd'hui de reconstruire l'histoire opprimée par la légende.
Plusieurs congréganistes appartenaient à la magistrature. En gens d'honneur, ils se souvinrent de leur serment : « Si la vérité doit se trouver dans quelque chose, c'est dans le serment d'un juge », écrivit M. Gossin au nouveau garde des sceaux, et il rentra dans la vie privée, ainsi que MM. Jules d'Haranguiers, Alexandre Cauchy, Espivent de la Villeboisnet, de Vaufreland, Levavasseur, Bérard des Glayeux. Mais ne pouvant plus servir la dynastie à laquelle ils s'étaient attachés, ils continuèrent à servir la société et la religion. A la Chambre, Alexis de Noailles fit rejeter les pétitions qui demandaient l'établissement du divorce. En 183:2, Récamier organisa, pendant le choléra, les secours de l'Hôtel-Dieu et risqua mille fois sa vie dans les mansardes des pestiférés. Le cardinal de Rohan revint d'exil malgré les menaces de la populace et mourut au service des pauvres, en leur laissant sa fortune. Mgr de Forbin-Janson alla dépenser son zèle dans les missions d'Amérique. Laurentie vécut encore un quart de siècle qu'il consacra aux labeurs assidus de la presse quotidienne, fidèle
jusqu'à la fin à sa double foi catholique et monarchiste. Emmanuel Bailly et Frédéric Ozanam, Emmanuel d'Alzon (ces deux derniers trop jeunes pour avoir été congréganistes) fondèrent en L833 la Société de Saint- Vincent de Paul, et, faisant revivre la piété et la charité clans la jeunesse, attirèrent ainsi sur eux, quoiqu'à un degré moindre, la fureur des Loges et leur prodigieuse habileté à créer d'odieuses légendes pour les substituer à la pure histoire.
Car la lutte n'est point finie, elle ne finira qu'avec le monde. Au commencement du xxe siècle, on la retrouve plus ardente qu'au commencement du xixe. Les trônes sont par terre ou fortement ébranlés ; mais l'autel reste debout, et, à part quelques rares et impuissantes exceptions, c'est l'autel avant tout que visent les secousses de la violence et les habiletés de la calomnie.
Reportons un instant, avant de finir, nos regards sur un grand pays voisin. Les catholiques de France ne sont pas les seuls qui aient à souffrir des préjugés et du mensonge. Le grand cardinal Newmann déplorait, lui aussi, de voir chez ses compatriotes le catholicisme méconnu, travesti, défiguré par une opinion publique de laquelle toute sincérité n'était point bannie. « L'ignorance de ce que nous sommes, disait-il, fait la force de nos adversaires et, dans une certaine mesure, leur excuse. On nous juge sur ouï-dire, non sur ce que nous sommes ; on veut connaître aussi bien que nous, mieux que nous, notre religion ; on prétend nous l'enseigner ! »
Et tandis que le cri de No popery ! soulevait les rues de Londres, que le Parlement retentissait de déclamations absurdes et que la populace brûlait chaque soir en effigie, sur les ponts, le Pape et l'archevêque de Wetsminster, dont elle précipitait les cendres dans la Tamise : Newmann écrivait avec sa plume d'or :
« Tout s'arrangerait vite si l'on consentait à
nous juger sur nous-mêmes, au lieu de poursuivre notre image à travers Y Apocalypse... On aime mieux s'en rapporter aux dires d'Henri VIII et d'Elisabeth, avec leurs mille échos, que de se fier à ses propres yeux et à ses propres oreilles... Seul le créateur pourra détruire ce vaste palais enchanté qu'a édifié la tradition, et dans lequel nous faisons si triste figure... »
N'y a-t-il aucun remède contre un état d'esprit aussi injuste et devons-nous nous borner à courber la tête et à laisser passer l'avalanche des calomnies % Newmann répond hardiment :
« On vous juge mal parce qu'on ne vous connaît pas ; montrez-vous !... Obligez les hommes à vous connaître. Rendez si claires votre foi et vos œuvres qu'ils ne puissent affecter de ne pas vous voir... Ils chercheront à échapper : ils regarderont en bas, ils regarderont en haut, ils fermeront les yeux, ils feront tout ce qu'ils pourront pour ne pas vous voir. Plus vous viendrez près d'eux, plus ils s'obstineront à fermer les yeux. Ils s'irriteront, ils s'effrayeront, ils donneront l'alarme comme si vous alliez les assassiner ; ils feront n'importe quoi plutôt que de vous regarder. Vous n'avez qu'un but à atteindre : obtenir qu'ils vous regardent fixement ; je ne dis pas qu'ils deviendront alors catholiques ; mais alors ils n'auront plus le moyen de vous infliger les stigmates de l'imposture (1). »
Cela suffira-t-il pour désarmer l'ennemi ? Non certes : celui qui mène la bataille contre la Vérité est immortel en même temps qu'inconvertissable et il a été appelé dès le commencement « le père du mensonge ».
Mais les gens de bonne foi, ceux qui ne sont qu'inattentifs et superficiels — et ils sont nombreux — en viendront à rire avec nous des pieds fourchus des Jésuites et des méfaits de la Con-
(i) Newmann, Conférences sur la situation des catholiques
en Ariff/ptrrrp.
grégation... en attendant d'autres inventions sataniques dont l'avenir ne chômera pas plus que le présent.
Le Maître nous les a annoncées : « Le monde vous haïra comme il m'a haï ; il vous persécutera comme il m'a persécuté. »
Seulement il ajoute : « Ayez confiance, petit troupeau, car j'ai vaincu le monde ! »