CHAPITRE II
LES ANNEES PROSPERES
Pendant les dernières années de l'Empire, la Congrégation officiellement dispersée, ne laissa pas de se réunir de temps à autre, sous la présidence tantôt de deux de ses membres, les abbés Philibert de Bruillard et Tesseyrre, tantôt d'un nouvel ami qui, sans s'enrôler positivement dans ses rangs, accepta de courir les risques de cette réunion. C'était l'abbé Legris-Duval, et il était coutumier des actes téméraires de dévouement.
Lors de l'exécution de Louis XVI, craignant que l'auguste condamné ne fût privé des secours de la religion, il s'offrit pour l'assister et, le 20 janvier 1793, se présentant à la terrible Commune de Paris : « Citoyens, dit-il, je suis prêtre ; ayant appris que Louis est condamné à mort, je me mets à sa disposition et à la vôtre, je vous demande de lui faire connaître ma proposition. » On peut juger de l'étonnement des membres de la Commune ; stupéfaits, ils répondirent cependant qu'on allait en délibérer. Plusieurs heures d'attente s'écoulèrent, pleines d'angoisses. L'abbé Legris-Duval, voyant la nuit venir, appela de nouveau l'attention sur sa demande. Un des membres, soupçonneux, ordonna de le fouiller. Un autre voulait le faire emprisonner sur l'heure, mais un troisième ayant fait savoir que « le tyran avait déjà retenu un confesseur », l'abbé, rassuré sur le sort religieux du roi, mais non sur sa propre sécurité, s'esquiva sans en demander davantage, à la faveur des ombres croissantes.
Ainsi il associa son nom à celui d'Edgeworth de Firmont, qui remplit, dans la funèbre journée du 21, une si noble tâche. Il s'était trouvé deux prêtres pour exposer ainsi leur vie à un danger certain, dans un moment où la peur, sous le nom de prudence, opprimait toutes les énergies.
L'abbé Legris-Duval parvint ensuite à se soustraire à tous les dangers en changeant constamment d'asile ; mais dès 1795, il fit une déclaration publique de son caractère sacerdotal et de son intention d'en remplir les devoirs, et il se donna depuis lors à quiconque faisait appel à lui.
L'année 1813 et le commencement de 1814 s'écoulèrent dans le silence, au milieu d'une morne tristesse. Les désastres de la campagne de Russie, la levée de deux classes au lieu d'une pour le service militaire en une môme année, atteignaient toutes les familles. D'autre part, loin de se ralentir, la persécution religieuse s'accentuait. On salua donc comme une délivrance la chute du despote, en dépit du morcellement de la patrie, et lorsque les Bourbons, dont tout le monde avait oublié l'existence, se révélèrent en débarquant sur plusieurs points du territoire, et en devançant ainsi les alliés qui étaient loin de les désirer et qui jamais ne les eussent appelés, ce fut dans toute la France d'abord une surprise, ensuite un soulagement et une allégresse universelle. Le retour de la paix et de la liberté, bienfaits inconnus depuis tant d'années, voilait momentanément l'éclipsé de la gloire.
Les congréganistes reprirent publiquement leurs séances le lundi de Pâques, 11 avril 1814, dans une salle des Missions étrangères. Charles de Breteuil, Mathieu de Montmorency, Nicolas Emmery, François Régnier, les derniers préfets d'avant la dispersion, purent enfin convoquer les amis auxquels ils avaient cessé de parler de L'association. Il y eut une joie profonde à se retrouver, joie d'autant plus vive que cette institution qu'on voyait revivre tout-à-coup , la
plupart l'avaient crue morte depuis quatre ans.
Des demandes nouvelles et nombreuses d'admission se produisirent aussitôt ; parmi elles celle de Charles Gaultier de Claubry, le seul des trois frères portant ce nom qui ne fit pas encore partie de la Congrégation. Charles, l'aîné des trois, y vint remplacer le plus jeune, Louis, chirurgien à l'hôpital du Gros-Caillou, qui fut enlevé cette même année par une fièvre cérébrale à la science médicale, dont il était une des notoriétés, comme Henri Gaultier de Claubry, le second frère, était une de celles de la chimie. Il faut noter aussi, à la môme époque, l'admission des trois frères de la Rigaudelle, employés à la Trésorerie, du colonel de Gontaut, gouverneur des pages de Monsieur, de l'abbé Eliçaragay, recteur de l'Académie de Pau, de Dubois de Montlignon, garde du corps ; de Jules de Polignac, qui rentrait à peine de l'exil ; enfin d'un dentiste, Eugène Peltier, auquel sa piété valut d'être choisi comme un des dignitaires de la Congrégation.
Les congréganistes étaient maintenant près de trois cents. L'abbé Legris-Duval ne pouvait suffire à les diriger, ne voulant pas renoncer aux autres travaux de son ministère. Il cherchait donc à se faire remplacer auprès d'eux lorsque la bulle Sollieitudo omnium eeclesiarum, du 31 juillet 1814, rétablissant la Compagnie de Jésus, l'amena tout naturellement à penser aux confrères du P. Delpuits, fondateurs à l'origine et directeurs expérimentés de tant de congrégations. Les Jésuites, immédiatement rappelés en Italie, en Autriche, en Espagne, en Suisse, ne le furent pas officiellement en France, mais la Société des « Pères de la Foi », qui avait recueilli leurs traditions et suivait leur règle, rendit très facile une reconstitution effective. C'est à leur supérieur, le P. de Clorivière, que M. Legris-Duval s'adressa; celui-ci, au mois d'août 1814, désigna pour s'occuper de la Congrégation le R. P. Ronsin qui devait
HISTOIRE ET LEGENDE DE LA CONGRÉGATION £i
la diriger d'une main prudente et ferme jusqu'à la fin.
Pierre Ronsin, né à Boissons, le 18 janvier 1771, ancien Père de la Foi, ancien professeur au célèbre collège de Relley, n'avait ni la rondeur entraînante du P. Delpuits, ni la grande éloquence de l'abbé Duval. Ses débuts à la Congrégation causèrent presque de la déception : « Ce n'est pas ce qu'il nous faut, se dirent quelquesuns de ses auditeurs : il fait de bonnes homélies, mais il n'est pas assez homme du monde. » Toutefois, lorsqu'on eut pu apprécier sa bonté, sa prudence et son zèle, les sympathies lui arrivèrent, chaudes et persévérantes. Elles lui étaient bien nécessaires, car il allait se trouver en face de difficultés inattendues.
Après les premiers enthousiasmes qui accueillent tout gouvernement nouveau, les adversaires de la monarchie s'étaient peu à peu comptés et groupés. Anciens terroristes qui avaient tremblé et tremblaient encore par crainte du châtiment, acquéreurs de biens nationaux qui' se croyaient menaeés d'être dépossédés, officiers et sous-officiers mis en demi-solde à cause de la réduction des cadres de l'armée (et cette réduction était indispensable, après les grandes guerres, si l'on voulait rétablir l'équilibre budgétaire), bourge lis qui redoutaient le retour des privilèges des nobles, quelquefois aussi nobles qui boudaient parce qu'on ne leur avait pas rendu leurs privilèges, formèrent une opposition frondeuse d'abord, hypocrite, dénigrant tous les actes du pouvoir sous prétexte de défendre la royauté et vouant au ridicule le culte et ses ministres sons prétexte de défendre la religion. Puis bientôt, mal réprimée, quand elle n'était pas soutenue par les ministres eux-mêmes lit; duc Decazes) ou par les princes (le Dauphin) qui visaient à la popularité, cette opposition se fit violente, brutale, irréconciliable.
C'est ce que les conjurés eux-mêmes, une fois
vainqueurs et le rideau tombé, appelèrent « la Comédie de quinze ans ».
Comme ils en voulaient à la religion encore plus qu'à la monarchie, et que les catholiques, mitraillés par la République, emprisonnés par l'Empire, étaient naturellement royalistes, il était inévitable que la Congrégation, cette forteresse de la jeunesse catholique, fut des premières attaquées. Aussi la « Comédie de quinze ans » ne la ménagea-t-elle point. Elle l'assaillit dès 1814 et, jusqu'à la fin, ne lui laissa pas un moment de répit.
Rien de plus vague, mais rien de plus acerbe que les griefs relevés contre elle, dès cette époque, par les historiens dits « libéraux ». Ecoutons M. Charles Lacretelle dans son Histoire de France depuis la Restauration :
« Il existait, depuis plus de dix ans, une vaste et puissante société qui attendait les Jésuites pour chefs spirituels et surtout pour chefs politiques... La Congrégation recueillit l'héritage des sociétés secrètes royalistes, sanctifiant leurs pensées turbulentes. Son trésor était accru par les largesses de la piété opulente et par les dons plus abondants encore que suggère un esprit de parti vivement allumé. Le Père Ronsin fut nommé supérieur de la Congrégation ; tout fut placé sous l'invocation de saint Ignace de Loyola. Le club dévot eut ses sociétés affiliées, ses correspondances ; on eût dit le club des Jacobins. A Paris, la maison des Missions Etrangères, rendue aux Jésuites sous le nom de Pères de la Foi, était le principal point de ralliement pour les exercices dévots et les conférences politiques... »
Les congréganistes, dans leurs réunions aux Missions Etrangères, rue du Bac. eussent été fort en peine d'y conspirer avec les Jésuites, attendu que les Jésuites, pas plus que les Pères de la Foi, n'ont jamais possédé ni habité cette maison. Ils ne songeaient guère non plus à y constituer un trésor de guerre ; trois francs de
cotisation annuelle, versés par chacun d'eux, quel trésor pour bouleverser les empires !
En réalité les congréganistes conspiraient uniquement contre les dangers du monde, et leur trésor de guerre était le travail, la fréquentation des sacrements, les joies de l'amitié. Le Père Ronsin les poussait aussi aux bonnes œuvres extérieures, mais seulement quand ils avaient un certain âge : « Non, écrivait-il à M. Duclaux, directeur du séminaire de Saint-Sulpice, non, Père Duclaux ; j'ai dit à Charles de Janson et aux autres qui vont avec lui à la Charité et qui ont tout leur temps, que je les approuve fort, mais que je ne voudrais pas me mettre à la tête de cette œuvre comme directeur de la Congrégation ; car, dans ce cas, mes jeunes gens voudraient tous s'y employer avec l'ardeur qui distingue leur âge et seraient peut-être conduits à négliger leurs études qui, en ce moment, doivent être leur principale occupation. Il en est de même de ceux qui se livrent au commerce ou aux arts ; il faut, avant tout, qu'ils remplissent les devoirs de leur état. »
L'objet direct de l'institution était donc de procurer le moyen de défendre contre les mauvais exemples et contre les entraînements delajminesse leur foi et leurs mœurs. Voilà toute la Congrégation. Mais, continue son historien (1), comme il n'y a pas de chrétien sans prosélytisme, et les Œuvres de zèle étant la conséquence directe de l'œuvre de préservation, à la Congrégation fut ajoutée la Société des bonnes Œuvres, corollaire de la Société principale, distincte par son but spécial, mais nullement séparée. La Société des bonnes Œuvres prit pour champ d'action l'immense champ de misères qui, dans une ville comme Paris, n'a pour ainsi dire pas de limitrs. Elle était divisée en trois sections : Hôpitaux, Petits Savoyards et Prisons. Elle eut pour prési-
(1) Nous analysons ici de très près M. Geoffroy de Grandmaison ; nous ne saurions mieux dire que lui.
dent Charles de Lavau, qui fut <'n même temps préfet de la Congrégation pour Tannée 1817.
Et dans combien d'autres œuvres ne retrouvons-nous pas l'action personnelle des congréganistes !
Œuvre de Y Apprentissage des orpheline, œuvre des Prisonniers pour dettes, des Orphelins delà Révolution, de là Marmite des pauvres, des Maîtres d'écoles pour les campagnes (il n'y en avait plus et MM. de Ponton d'Amécourt et de Bonald, pour ne nommer que ceux-là, s'occupèrent activement d'en former) ; Association de Saint-Joseph pour le placement des ouvriers et leur logement, leur entretien quand ils se trouvaient sans place ; Maison de Saint-Nicolas pour les enfants abandonnés ; Société catholique des bons livres, etc., etc.
Le monde, toujours moqueur et envieux sous tous les régimes politiques, persifflait quelquefois, mais sans pouvoir s'empêcher de les admirer, ces jeunes gens courant aux malheureux et aux déshérités de la vie, comme d'autres de leur âge se précipitaient aux plaisirs bruyants. A la suite de la Correspondance inédite de Joseph de Maistre, nous trouvons une lettre du vicomte de Bonald adressée, le 15 décembre 1817, à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg. 11 se faisait honneur d'appartenir à la « Société des bonnes Œuvres », et il expose trop bien ses charitables travaux pour que nous ne reproduisions pas ici ces lignes tout intimes. C'est une bonne fortune de pouvoir emprunter la plume de M. de Bonald pour résumer notre pensée sur les œuvres de la Congrégation :
« Voici quelques détails sur une œuvre à laquelle j'appartiens moi môme, dirigée, sous l'autorité des ecclésiastiques les plus recommandables, par un nombre considérable de jeunes gens ou autres, de toute condition, depuis la pairie jusqu'à l'humble place de commis, qui se dévouent à cet acte sublime d'humanité avec
une ferveur, un zèle, une tendresse véritablement admirables. Quand on est trop aigri par tout ce qu'on voit, ce qu'on entend ; quand on est prêt à désespérer de la France, il faut, pour rasséréner son àme, aller voir les différentes œuvres entreprises par les jeunes gens dont mon ami et parent, M. de Roussy, que je vous ai recommandé, était un des plus fervents instruments. Ce sont, ici, les petits Savoyards, qu'on catéchise, dont on soigne la conduite et l'existence ; là, ce sont de petits malheureux condamnés à plusieurs années de prison, presque avant l'âge de raison, en qui la malice a devancé l'âge et qui, dans les prisons, confondus avec de grands scélérats, sans travail, sans instruction, livrés à la corruption la plus profonde, et à de détestables et trop certaines leçons de crime, sous des hommes qui, à la lettre, le professaient; des malheureux, dis-je, recueillis à l'expiration de leur peine dans une maison gouvernée par de lions Frères de la Doctrine chrétienne et toujours par les soins et sous la surveillance de la société des jeunes gens, instruits des devoirs de la religion avant d'être rendus à la société et même élevés dans une profession quelconque, pour leur donner les moyens de gagner leur vie. Ailleurs, ce sont les malades et les hôpitaux vi>ités dans tout Paris par ces mêmes jeunes gens, qui suppléenl au petit nombre d'ecclésiastiques dans tout ce que peuvent faire des laïques pour instruire, ramener, consoler, servir cette multitude d'infirmes que cette ville immense et corrompue vomit dans les hospi où. presque tout le bas peuple va terminer sa misérable existence.
« L'œuvre des petits Savoyards vous intéressera particulièrement, Monsieur le comte, et nous continuerons ici, envers eux, les soins de votre administration paternelle. On leur ferait beaucoup plus de bien si on avait plus de ressources ; mais il y a tant d'objets d'un intérêt majeur qui ne sont entretenus que par les aumônes des fidèles, et
même on peut dire des royalistes ; grands et petits séminaires, hospices pour les enfants, secours pour tous les âges, etc., etc., qu'en vérité, au milieu de toutes les pertes qu'ont éprouvées les familles les plus opulentes, et du peu de ressources qu'on trouve généralement dans les familles qui se sont enrichies, l'abondance des besoins rappelle tout à fait la cruche inépuisable de la veuve de Sarepta. Si votre gouvernement, Monsieur le comte, voulait nous envoyer quelques secours et coopérer à une bonne œuvre dont tous les fruits ne sont pas perdus pour lui lorsque ces braves enfants reviennent dans leur pays, nous les recevrions avec reconnaissance ; je sais qu'une autre fois, M. le marquis de Sostegno, votre ambassadeur ici, a fait parvenir quelques secours à la Société... »
Les empiétements de la Congrégation ne se produisaient que sur le vice au profit de la vertu, sur l'ignorance au profit de la lumière, sur la misère au profit du bien-être. Mais les exploiteurs de la sottise humaine n'en jugeaient pas ainsi. A les en croire, ses membres étaient animés d'un esprit cosmopolite qui les portait à aller de ville en ville chercher des affiliés pour augmenter leur puissance occulte. Ce sombre tableau était peint avec habileté. Il convenait admirablement au bourgeois français, « gobeur », naïf, d'humeur essentiellement ombrageuse et à qui rien ne fait mieux goûter les charmes de sa sécurité que le récit d'un crime dont il frémit, ou la révélation d'une conspiration qui le menace et lui fait dresser les cheveux sur la tête. C'est pour avoir bien compris cette disposition d'esprit du bourgeois, car le peuple ne lisait pas encore les journaux, qu'Eugène Sue, avec son Juif errant, en 1846, devint, du premier coup, un homme bien plus célèbre que Michelet et Quinet, attachés comme lui à la facile besogne d'agiter devant le pays le fantôme des Jésuites. Michelet et Quinet bâtissaient des romans sans le dire. Eugène Sue eut
l'audace d'en imaginer un en le disant. Le bourgeois accepta les uns et les autres comme de l'histoire ; Il crut que c'était arrivé ; mais ce fut Eugène Sue qui, n'étant point gêné par la question de vraisemblance, produisit l'effet le plus terrifiant. C'était lui qui avait le mieux compris le précepte de leur commun maître, Voltaire : « Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. » En fait de calomnies les meilleures seront éternellement les plus grosses.
Michelet faisait cependant ce qu'il pouvait, il faut lui rendre cette justice. Les congréganistes avaient, salon lui, « livré aux Jésuites la société tout entière : comme médecins, les secrets de familles ; comme notaires, ceux des fortunes ; comme parquet, l'impunité.» Cette fantasmagorie ne s'appliquerait-elle pas bien plutôt à une autre société vraiment souterraine, celle-là, car la Congrégation n'était pas une société secrète ? Le lecteur n'a pas besoin qu'on lui nomme la Franc- Maçonnerie qui nous enserre si bien, à l'heure actuelle, qu'elle a exproprié l'Etat pour se substituer à lui, et qu'on a pu dire avec raison : « La Freinée n'est pas en République, elle est en Franc- Maçonnerie. »
Pour revenir à la Congrégation, le réseau dont elle enveloppa, d'après Michelet « la société tout entière », ne fut jamais bien serré ni bien étendu. La Congrégation de Paris compta, en tout, une soixantaine de congrégations de province qui s'affilièrent à elle, et parmi ces petites congrégations, une dizaine étaient dans de toutes petites villes (Carhaix, Langogne, Cuiseaux, Tréguier, Sotteval, . Craon, Baugé, etc. >) et une vingtaine dans des collèges ou petits séminaires ; peu redoutables par conséquent comme influence politique.
Au moment où le Père Delpuits reçut de Pie VII (18 janvier 1805), les pouvoirs nécessaires à l'érection canonique d'une congrégation de la Sainte- Vierge, il était seul, en France, à les posséder.
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Mais il n'est point étonnant que dos provinciaux, témoins du bien que faisait son œuvre, aienf
désiré, en quittant Paris, établir chez eux une œuvre semblable. Bon nombre d'ecclésiastiques, appelés à l'épiscopat, avaient fait partie de la Congrégation lorsqu'ils n'étaient que simples prêtres. Leurs noms seuls expliquent bien des choses. C'étaient NN. SS. Brute, Philibert de Bruillard, de Forbin-Janson, de Roban, Mathieu, Blanquard de Bailleul, de Mazenod, Foutrier, de Jerphanion, Gerbet, Sibour, Dupuch, de Garsignies, Dufêtre, de la Croix d'Azolette, Burderies, la fleur de l'épiscopat français durant la première moitié du siècle, on peut le dire sans amoindrir leurs successeurs ; enfin Mgr Dumoulin-Borie, martyrisé au Tonkin.
Des documents manuscrits nous apprennent qu'à la fin de l'année 18*20, faisaient partie de la Congrégation : Mgr de Montblanc, évêque de Saint-Dié (puis archevêque de Tours) ; Mgr Plessis, évêque de Québec ; Mgr de La Châtre, évêque de Beauvais ; Mgr du Chatellier, évêque de Laon ; Mgr d'Astros, évêque de Bayonne (puis archevêque de Toulouse et cardinal) ; Mgr Le Blanc de Beaulieu, évêque de Soissons ; Mgr Dubois, évêque de Dijon ; Mgr de Cosnac, évoque de Meaux'; Mgr Soyer, évêque de Luçon ; le nonce Mgr Macchi, et trois évêques des Missions étrangères : Mgr Pérocheau, évoque de Maxula, en Chine ; Mgr Glaury, vicaire apostolirpie des Antilles, et Mgr Coupperie, évêque de Babylone.
Beaucoup d'autres, depuis lors, voulurent se consacrer à Marie dans l'oratoire de la rue du Bac. En 1821, ce furent : Mgr de la Myre, évêque du Mans ; Mgr de Villefrançon, coadjuteur de Besançon ; Mgr de Chaffoy, évoque de Nîmes.
En 1822, le grand aumônier de France, Mgr le prince de Croy, évêque de Strasbourg (depuis archevêque de Rouen et cardinal) ; Mgr de Pins,
évêque de Limoges (depuis administrateur de l'archidiocèse de Lyon, en l'absence du cardinal Fesch qui résidait à Rome avec presque toute la famille Bonaparte, mais n'avait pas voulu démissionner) ; Mgr Maréchal, archevêque de Baltimore.
En 1823, Mgr Falconiéri, ablégat apostolique ; Mgr Millau x, évêque de Nevers ; Mgr de La Lande, évêque de Rodez (puis archevêque de Sens), Mur d'Arbaud, évêque de Gap ; Mgr de Richery, évêque de Fréjus (puis archevêque d'Arles) ; Mgr de Beausset, archevêque d'Aix.
En 1824, Mgr de Prilly, évêque de Châlons ; Mur Jacquemin, évoque de Saint-Dié ; Mgr Tharin, évêque de Strasbourg ; Mgr d'Ordet, évêque de Langres ; Mgr de Cheverus, évêque de Montauban (puis archevêque de Bordeaux et cardinal).
En 18*25 et années suivantes, Mgr de Poulpiquet, évêque de Quimper ; le cardinal de Clermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse ; le cardinal Lambruschini ; Mgr Cottret, évêque de Caryste et d'autres évêques missionnaires.
A quel homme de bonne foi, capable d'un instant de réflexion, pourra-t-on faire croire que tant de personnages pieux, tous distingués par leurs qualités d'esprit et de bon sens, s'engagèrent les yeux fermés, à l'aventure, dans Congrégation, et qu'ils s'y seraient engagés, qu'ils y seraient restés si elle eut été un foyer d'intrigues, d'agitations, de conspirations?
Leur adhésion s'explique tout naturellement, au contraire, par la connaissance qu'ils avaient du caractère vraiment chrétien de l'association, La liste des évêques et des prêtres qui furent congréganistes est donc, pour tout observateur impartial, une réfutation péremptoire des détracteurs de la Congrégation. Cette li*te explique également la propagation de la société hors de Paris. Lyon, Bordeaux, Toulouse, Grenoble, Nantes, etc., eurent leurs réunions, en rapports
directs et constants avec Paris, car pour participer aux indulgences et privilèges religieux accordés par Pie VII, il ne suffisait pas de suivre la règle de l'Œuvre du P. Delpuits, il fallait être formellement inscrit. Le docte et pieux abbé Jean de Lamennais (créateur d'un grand Institut de Frères et auteur probable de l'édition de V Imitation de Jésus-Christ qu'on attribue à son frère), fit agréger presque toutes les villes de Bretagne. Mgr Fournier de la Contamine, évoque de Montpellier, dans un mandement concernant sa ville épiscopale, développait le but commun à toutes ces fondations :
« Depuis longtemps, disait-il, nous cherchions un moyen de garantir la jeunesse des dangers qui l'environnent de toutes parts. La ville de Montpellier avait des droits particuliers à notre charité et à notre zèle, à cause de cette foule de jeunes gens qui s'y rassemblaient de toutes les provinces pour les études de médecine et de chirurgie. La plupart sont catholiques et ont reçu les principes de notre religion sainte dans les collèges ou dans le sein de leurs familles : plusieurs même apportent, avec l'innocence de leurs mœurs, une foi vive, éclairée et agissante ; mais les scandales dont ils sont tous les jours les malheureux témoins corrompent bientôt en eux les fruits de l'éducation la plus chrétienne. Effrayés de leur solitude, livrés à leur propre faiblesse, ils commencent à rougir des aimables vertus de l'enfance ; devenus timides pour le bien, ils s'enhardissent au mal, ils perdent cette retenue, cette modestie qui nous les rend si chers, et quand ils ont fait naufrage dans les mœurs, ils ne tardent pas à faire naufrage dans la foi. Alors l'étude n'est plus qu'un prétexte qui favorise leurs passions. Les cafés, les jeux, les spectacles, les plaisirs remplissent tous leurs moments. Se réjouir, se corrompre, se ruiner, voilà l'occupation de toute cette brillante jeunesse, l'espérance de la religion et de la société.
Peut-on attendre de beaux jours après une semblable aurore ? Pourrions-nous nous contenter de gémir et de prier, et le précepte de l'apôtre d'exhorter les jeunes gens à la sagesse chrétienne et l'intérêt que nous inspire notre cher troupeau, viendraient-ils échouer contre les obstacles que pourrait opposer à notre zèle l'ennemi de tout bien"? Non, sans doute, et nous voulons leur donner un nouveau témoignage de notre tendresse paternelle.
« Nous avons appris qu'il existe à Paris une société pieuse et littéraire qui produit des effets merveilleux dans la classe des jeunes gens, et nous avons formé le projet d'en établir une semblable dans notre ville épiscopale, après avoir demandé des renseignements à M. Ronsin, prêtre, directeur de cette nombreuse et fervente société, etc. »
Et le mandement se terminait par l'avis qu'une Congrégation de jeunes gens, affiliée à celle de Paris, était instituée à Montpellier.
N'est-ce pas un phénomène étrange que l'hostilité de certains gouvernements contre des institutions pareilles ? On dirait des médecins pourchassant dans les hôpitaux la propreté et les antiseptiques. Heureusement que les œuvres de préservation de la jeunesse ont la vie dure aussi et qu'elles ne succombent que pour renaître, tant elles sont nécessaires. Trente ans après l'établissement d'une Congrégation à Grenoble, Mgr Philibert de Bruillard se félicitait encore de l'heureuse influence qu'elle exerçait dans son diocèse. Il écrivait à l'occasion de la mort du P. Rauzan, en 1847 : « La mission qu'il a prêchée en 1817 eut un succès éclatant. Je maintiens avec soin la Congrégation qui fut alors établie et qui continue aujourd'hui à rappeler le souvenir de cette consolante époque. »
Il se produisit en effet, à ce moment, grâce à la réaction contre les crimes révolutionnaires non encore oubliés, grâce aux missions prêchées
partout avec sucer-, jusque dans les campagnes, grâce aux lions exemples donnés par un certain nombre de représentants du pouvoir, grâce aussi. dans une certaine mesure, à la Congrégation, il se produisit en France une sorte de renouveau moral et national qui justifie amplement ce beau nom de Restauration donné par l'histoire à ce régime. Les finances étaient restaurées par M. de Villèle, le prestige national restauré par MM. de Chateaubriand et de Montmorency, les mœurs elles-mêmes restaurées par la liberté rendue à l'Eglise et par le zèle d'un clergé jeune et plein d'ardeur. Sans la coalition de la Franc- Maçonnerie et de la jalouse Angleterre, sans l'imprudence — il faut bien le dire aussi — de M. de Polignac et de Charles X qui firent un coup d'Etat sans l'appuyer d'une force armée suffisante, la France aurait repris son rôle dans le monde ; la conquête d'Alger marquait son premier essor et, appuyée sur l'alliance russe, elle pouvait tout espérer.
Mais nous n'avons à nous occuper ici que de la question morale et religieuse.
A Paris, l'ordination sacerdotale de la Trinité, en 1822, parut donner à la confiance des catholiques Un fondement large et solide, par la condition sociale d'un grand nombre d'ordinands et et par la générosité particulière de leur renoncement au monde. C'était le duc de Rohan, qui, veuf par suite d'une terrible catastrophe (sa femme brûlée en s'habillant pour un bal), s'était donné tout à Dieu ; c'étaient ensuite quatre jeunes avocats : M. Mathieu (mort cardinal et et archevêque de Besançon) ; M. de Jerphanion (mort archevêque d'Albi) ; M. Johannet, sulpicien, et M. Dupuch ''premier évêque d'Alger) ; c'était un avocat plus éminent encore, Xavier de Ravi gnan, descendu de son siège de substitut à la cour de Paris et qui devait un jour illustrer la chaire de Notre-Dame ; c'étaient deux aimables écrivains, futurs évêqUes : Antoine de Salinis et
Philippe Gerbet ; c'étaient M. Garniér des Garets, ancien officier de la garde royale ; M. Dupont des Loges, futur évêque de Metz — hélas ! et le dernier de nationalité française.
Tous congréganistes, ils commençaient dans la joie, par une belle journée d'été et sous le regard bienveillant des pouvoirs publics, une carrière qui devait se poursuivre dans la lutte contre l'impiété qui ne désarme jamais et contre les gouvernements devenus indifférents ou hostiles ; pour plusieurs môme, cotte carrière devait finir dans les disgrâces, dans l'exil, clans le deuil de leurs espérances et comme catholiques et comme français. Gardons-nous de les plaindre : le soldat n'est pas obligé de vaincre, la victoire ne dépend pas de lui. Ils ont lutté vaillamment, jusqu'au bout; ils sont restés la gloire de leur chère Congrégation et l'exemple de l'avenir.
Nous avons nommé le P. de Ravignan, apôtre de Paris sous le règne de Louis-Philippe ; nous ne saurions passer sous silence un autre congréganiste devenu également Jésuite : le P. de Mac- Carthv, apôtre de la France sous Louis XVIII et Charles X.
Nicolas de Mac-Carthv (Hait d'origine irlandaise. Son père avait dû ^'expatrier pour échapper à la persécution protestante Il s'était fixé à Toulouse avec sa famille et les débris, encore considérables, d'une grande fortune. Il avait trois fils, Nicolas, Robert et Justin ; tous trois s'étaient fait inscrire, dès 1806 et 1807, dans le bataillon d'élite du P. Delpuits.
Nicolas de Mae-Carthv prêcha pour la première fois, en mai 1819, aux Missions Etrangères, et avec un tel succès, que l'annonce d'une retraite donnée par lui, trois mois plus tard, à Notre-Dame de Paris, suffit pour remplir la vaste cathédrale. I m n'avait pas vu semblable auditoire depuis cinquante ans. H lut le Bourdalotie et le Bndaine de cette époque; on l'écoutait et pour la magnificence de son langage et pour la
conviction profonde qu'on sentait en lui. Pendant dix ans il fut le prédicateur attitré de toutes les bonnes œuvres. Il ne refusait jamais sa parole, pas plus que son frère Robert ne refusait sa personne et ses dons. Leur mort à tous deux fut le couronnement d'aussi belles vies. Le comte Robert voulut se faire étendre sur le plancher de sa chambre et attendit, le crucifix à la main, que Dieu le rappelât à lui. Le Père de Mac-Carthy expira quelques années après, à Annecy, entre les bras de l'évêque, qui témoignait publiquement de son admiration, et déclarait que toute l'éloquence de l'orateur était surpassée par la prédication victorieuse de sa résignation dans la souffrance.
La Congrégation poursuivait donc en toute liberté la mission qu'elle s'était donnée dès le principe : édification réciproque de ses membres et participation aux œuvres de charité : rien de plus, rien de moins. On n'y faisait pas de politique, pas plus qu'on n'en fait aujourd'hui dans les conférences de Saint-Vincent-de-Paul. La paix sociale, la consolidation du régime qui était alors celui delà France, profitaient de son action, mais sans en être le but direct. Elle cherchait à assainir les membres, et de là résultait la santé de tout le corps. Mieux encore, elle s'en tenait à la parole du Maître qu'elle servait en le prenant pour modèle : « Cherchez d'abord 'e royaume de Dieu et sa justice, le reste vous sera donné par surcroît. »
La régularité de leurs mœurs et leur intelligence de la charité attiraient aux congréganistes la confiance des gens de bien. Lorsque, le 26 septembre 1824, le chevaleresque roi Charles X qui dépensait en générosités le plus clair de ses revenus, institua un « Conseil des pensions sur la liste civile », il y appela naturellement des congréganistes : l'abbé Desjardins, vicaire général de Paris ; l'abbé de Retz, depuis auditeur de rote ; le baron Alphonse de la Bouillerie, maître des
requêtes au Conseil d'Etat ; le marquis de Saint- Géry, conseiller d'État; Espivent de la Villeboisnet, conseiller à la cour royale ; Jules d'Haranguiers, résident de chambre à la même cour ; le chevalier de Lavau ; René d'Infreville ; huit sur les seize personnages de choix qui furent appelés à l'honneur de composer ce Conseil. Et l'honneur ici n'était pas une sinécure. On ne saurait trop le redire : Charles X n'imitait guère la prévoyance de ses cousins le duc d'Orléans et le prince de Condé, il ne thésaurisait pas. Le comte de Montbel raconte ceci dans ses Mémoires sur la dernière époque du règne de Charles X : « Le baron de la Bouillerie m'a dit souvent : Je tiens beaucoup à maintenir le paiement de la liste civile par douzièmes, comme un moyen d'arrêter la générosité du Roi, et cependant je n'y parviens pas. Outre les pensions fixes et les secours qui absorbent plus du quart de nos ressources, il donne tout ce qu'il a dès qu'il rencontre quelque nouvelle infortune. Quelquefois il me dit : La Bouillerie, j'ai tout donné, il ne me reste pas même une pièce de vingt francs, et cependant il y a encore des pauvres ; prêtez-moi de votre argent pour les secourir ; je vous le rendrai le mois prochain. Aussi, ajoutait M. de la Bouillerie, s'il arrive une catastrophe, il n'aura pas une obole. » La catastrophe arriva et, sans les soins prévoyants d'un serviteur fidèle, le Roi exilé n'aurait eu effectivement pas une obole ; il lui resta strictement de quoi vivre sans être à charge à personne, et il sut prendre encore sur ce strict nécessaire pour donner toujours. Il disait : « Je ne regrette rien de ce que j'ai perdu pour mi >imême, j'ai besoin de si peu de chose ; mais je ne voudrais pas que mes serviteurs souffrent et je plains les infortunés que je ne puis plus secourir. » Tel était le genre de collaboration que, avant tout autre, les Congréganistes ambitionnaient d'apporter au Roi. Les journaux de l'opposition « libérale » disaient que Charles X était congre-
gahiste ; qtie n'a-t-on pas dit et imprimé contre lui, jusqu'à répandre qu'il avait reçu les ordres, et qu'il disait la messe en secret? 11 n'était point congréganiste, mais il méritait de l'être.
Cependant, il fallait s'y attendre, ce n'est pas impunément que les fervents de la rue du Bac, portés les uns par leurs talents, les autres par leur naissance ou leur fortune, tous par des habitudes de travail et d'ordre que n'avaient pas au même degré leurs camarades coureurs de cafés, arrivaient plus vite aux situations enviées. On apprit un jour que Jules de Lavau, préfet de police, Mathieu de Montmorency ministre des affaires étrangères et Jules de Polignac, premier ministre, étaient tous trois d'anciens préfets de la Congrégation : (le premier en 1810 et 1818, le second en 1817, le troisième en 1820). Le mot de favoritisme fut (prononcé. Pouvait-il manquer de trouver écho dans le public ? On les accusa de se pousser les uns les autres, de se faire la courte échelle pour escalader le pouvoir. Reproche inattendu, venant d'un parti qui s'intitulait alors « parti libéral », mais qui une fois devenu maître à son tour, a si peu songé à accaparer les fonctions publiques, qu'il a fait une loi pour se les réserver toutes et en exclure les citoyens élevés par renseignement congréganiste, quels que soient leur mérite et sans examen. Comédie, comédie de quinze ans, tes acteurs ont jeté leurs masques avec une singulière désinvolture ; ils nous ont donné la mesure de leur mépris de l'espèce humaine !
Mais ne sortons pas du calme de l'impartiale et froide histoire. Il ne faut rien exagérer. Favoriser ses amis, et à mérite égal, les préférer à des indifférents, surtout à des adversaires, cela n'a rien d'illégitime, c'est même très logique ; lorsqu'on aime le gouvernement que l'on sert, et qu'on s'est dévoué à des principes sociaux que l'on juge vrais et salutaires, ce serait de l'inconséquence que de ne pas désirer de les voir servir par des gens qui
les aiment également. Or l'histoire nous dit que, sous ce rapport, la Restauration n'a rien exagéré, qu'elle resta même souvent en deçà de ses droits, on pourrait ajouter de son devoir. Sans remonter jusqu'au duc Decazes peuplant les administrations d'anciens révolutionnaires jusqu'à encourir le soupçon de trahir sciemment la monarchie, On ne voit pas que Louis XVIII et Charles X aient refusé les services du maréchal Marmont, de Siméon, de Portalis, de Talleyrand, du protestant Cuvier et de tant d'autres. Ils auraient dû le faire pour quelques-uns ; ils furent généreux, ils le furent jusqu'à l'imprudence. Lorsque M. de Portets, congréganiste, fut nommé professeur de droit naturel à l'école de Paris (1822), les étudiants l'accueillirent par un tapage fomenté du dehors et interrompirent son cours, aux cris de « A bas le Jésuite ! A bas la Congrégation ! » Lorsque Cauchy fut appelé à l'Académie des sciences, réorganisée par ordonnance royale (1!S1<>), des clameurs jalouses attribuèrent de même cette nomination à l'influence de la Congrégation. Si la faveur avait dicté ces choix, on avouera qu'elle aurait pu rencontrer plus mal. Voici un autre exemple plus développé de l'inanité d'accusations inspirées par l'esprit de parti.
Dans ses Mémoires, où il se montre si friand de scandales et parle souvent à tort et à travers, le maréchal Marmont, écrit les lignes suivantes : « La chaire d'astronomie, au Collège de France, devint vacante par la mort de Delambre. L'état de sa santé avait forcé depuis cinq ans, à lui nommer un suppléant, M. Mathieu. Malgré les droits incontestables de celui-ci, malgré les efforts de tout le monde pour le faire choisir, M. de Corbière préféra un individu qui peut-être ne connaissait pas le nom et l'usage des instruments d'astronomie, M. Nicolette ; mais c'était Uii protégé de la Congrégation. »
Sur quoi, M. Geoffroy de Grandmaison constate : 1° que le successeur de Delambre fut
M. Binet, et nul autre ; 2° que M. Mathieu ne fut pas suppléant de Delambre, ou du moins que rien ne prouve qu'il l'ait été ; 3° que M. Mathieu, n'aurait pu, sans un passe-droit évident, devenir titulaire après Delambre, car il était le dernier sur la liste des sept astronomes suppléants, parmi lesquels Biot et Arago ; 4° que le maréchal duc de Raguse ignore jusqu'au nom de celui qu'il représente comme le favori vainqueur ; il veut probablement parler d'un M. Nicollet, qui figure sur l' Almanach royal comme habitant l'Observatoire, ce qui autorise à penser qu'il connaissait au moins de vue les instruments d'astronomie ; 5° que M. Nicollet n'était pas congréganiste.
Telle est la valeur de certaines accusations. Quoi de plus probant, en apparence? On a le témoignage d'un contemporain, d'un maréchal de France, vivant dans le monde dont il parle, citant les noms, les dates, les circonstances. Que veuton de plus ? Et cependant si l'on examine de près tout s'évanouit ; il ne reste rien, qu'un racontar stupide tombé d'une plume étourdie, si ce n'est d'une plume impudente et complice, qui cherchait des lecteurs dans le parti du mensonge, parce que c'était le parti qui avait triomphé.
Il en est de même des mille et une billevesées de tout genre qui traînaient alors dans les journaux maçonniques. Elles traînent encore dans les nôtres ; qu'est-ce que cela prouve, sinon que le papier porte tout ? Mais quelques mots sont ici nécessaires sur le prétendu favoritisme congréganiste dans l'armée.
Il exista effectivement, de 1821 à 1830, une congrégation militaire dite de Notre-Dame des Victoires. Elle était parfaitement distincte de celle du P. Ronsin, quoi qu'elle eût pour fondateur principal un des membres les plus zélés de cette dernière, M. Bertaud du Coin, capitaine au 2e régiment de la garde royale. Quelques officiers faisaient partie des deux réunions, mais le nombre n'en fut jamais bien considérable ; il ne dépassa
point, en huit années, le chiffre total de cinquante-deux.
Le règlement de la Congrégation de Notre- Dame des Victoires portait, à sa première page, l'explication suivante :
« Des officiers français et chrétiens voulant, dans les jours d'irréligion, faire revivre les sentiments de tant de nobles chevaliers qui se faisaient gloire de servir Dieu et le roi, ont résolu de former, sous les auspices de Marie, patronne de la France, une association militaire et chrétienne pour se fortifier dans la foi et dans l'amour de leurs devoirs ; pour s'animer et s'encourager les uns les autres ; pour faire aimer et respecter la religion et montrer au monde qu'on peut être militaire et chrétien.
« La religion catholique qu'ils professent a moins besoin de preuves que d'exemples. Puisque les méchants se réunissent pour l'attaquer, pourquoi les bons ne se réuniraient-ils pas pour la défendre, contribuant par là à l'affermissement du trône et à la prospérité de la patrie ? Ainsi, pleins de confiance en la bonté de Dieu, qui a manifesté et manifeste encore tous les jours ses grandes miséricordes sur la France, appuyés sur la puissante protection de Marie, qu'ils prennent dès ce moment pour leur mère et leur patronne spéciale, ils se constituent en congrégation. »
La nouvelle Congrégation se réunissait dans une chapelle de l'église Saint-Thomas d'Aquin. M. Bertaud du Coin étant mort (1823), le duc de Rivière la présida. Mais à peine l'existence en fut-elle connue qu'elle se vit l'objet de soupçons, de dénonciations, qui réussirent à influencer 1rs personnages les plus considérables. Ainsi le Dauphin, toujours prompt à faire étalage d'impartialité, déclara publiquement qu'il ne recevrait jamais chez lui un officier convaincu d'être congréganiste. Evidemment il eût préféré des officiers francs-maçons. En présence de cette aveugle
hostilité et pour ne pas augmenter les divisions
que les Loges, ainsi que L'idolâtrie des vieux soldats pour la mémoire de Napoléon, n'introduisaient déjà que trop dans l'armée, les officiers chrétiens se résignèrent à dissoudre leur association. C'était d'ailleurs au moment où le P. Ronsin lui-même cédait à l'orage ; les deux Congrégations firent ensemble leur sacrifice à Dieu.
Cela n'a pas empêché M. Charles Lacre telle, M. de Vaulabelle et autres historiens fantaisistes de fulminer contre le favoritisme congréganiste dans l'armée, et en particulier contre celui du ministre de la guerre, M. de Clermont-Tonnerre. Ce dernier, dans ses Mémoires, leur a répondu avec une franchise de soldat :
« A l'époque où j'étais ministre, je ne connaissais pas un jésuite. Je n'en avais pas vu, et le premier auquel j'ai parlé clans ma vie est le P. de Mac-Carthy, que j'ai vu à Toulouse, en 1830, au mois de février, lorsque j'y fus avec mon père à l'occasion de la mort de mon oncle le cardinal...
« On disait aussi dans ce temps-là que j'étais congréganiste, et l'on ajoutait que la Congrégation disposait de tout dans les ministères. Même dans ma propre famille il y avait des personnes qui ne faisaient aucun doute de tout cela, à tel point qu'un jour la duchesse de Clermont- Tonnerre, ma cousine, en me parlant de je ne sais quelle affaire, me dit : « Vous devez connaître cela, vous qui êtes de la Congrégation. — La Congrégation ? dis-je, en partant d'un éclat de rire, je ne sais pas ce que c'est. » La vérité est que je ne l'ai su que quelques années après, par M. de Carvoisin, l'oncle de ma femme, qui en faisait partie. Il m'apprit que c'était une association religieuse formée du temps de l'Empereur, dont les fondateurs étaient le bon duc de Doudeauville et l'abbé Legris-Duval, et dont le but était de ramener les jeunes gens et les ouvriers à la religion. On comprend parfaitement com-
HISTOIRE ET LÉGENDE! DE LA. CONGREGATION Ai
ment la Congrégation était pour les libéraux un objet d'aversion et de haine, comment ils s'en servaient, à l'aide de la calomnie, pour dépopulariser le gouvernement du Roi. Quant à moi je n'ai jamais fait partie d'une association religieuse quelconque. J'ai toujours, grâce à Dieu, fait profession de la foi catholique, sans embarras ni ostentation, et j'ai pratiqué ma religion autant que je l'ai pu faire, dans les circonstances difficiles que j'ai euà traverser... Mais, sous la Restauration, la haine des hommes du libéralisme pour la religion était devenue tellement intolérante, que, dans le dessein de lui nuire et de nuire à la royauté, ils accusaient de fanatisme, de superstition et d'intrigue quiconque ne rougissait pas de la foi de Jésus-Christ. »
Les légères erreurs de détail que l'on peut relever dans ce qui précède, comme celle qui donne au duc de Doudeauvillc le rôle du duc de Montmorency, et à l'abbé Legris celui du P. Ronsin, ncn démontrent que mieux; l'ignorance personnelle de M. de Clermont-Tonnerre concernant la Congrégation (1).
(1) Je suis en mesure de confirmer, moi aussi, les dires de M. de Clermont-Tonnerre, sur la nullité du rôle politique de la Congrégation, quoique n'étant pas son contemporain. Je me rappelle avoir, dans ma jeunesse, interrogé les souvenirs de vieillards qui l'avaient été : en 1845 et 1850, M. le comte de Lyle-Taulane, dé p 14 té de Grasse sous la Restauration ; en
(854, M. le; marquis de Saint-G 'ges, ancien officier aux
gardes du. corps. Le premier me répondit: « Le gouvernement de la Congrégation, une farce, une pure invention de l'opposition! » Le second': « La Congrégation, je n'en ai jamais entendu parler a mon régiment, jamais! »