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Histoire et littérature

Je ne voudrais pas médire de l'Ecole normale. Elle a donne' à TAcadémie et au journalisme, à l'histoire et à la critique, des écrivains distingués, élégants, ingénieux, corrects, et il est tel d'entre eux, M. Taine par exemple, qui peut prétendre au premier rang. J'ai pourtant contre elle plus d'un grief, dont le principal est d'avoir fait de Victor Cousin, de Théodore JoufFroy, de Jules Simon, de Caro, de Taine luimême, — puisque aussi bien c'est de lui qu'aujourd'hui je voudrais parler, — d'en avoir fait des philosophes.

Cousin, à vingt ans, avait l'esprit, la verve, l'éloquence, la passion des lettres. Il eût été un historien de premier ordre, un critique incomparable, peut-être même un grand romancier. L'Ecole le prend et lui dit : « Tu seras professeur de philoso-

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phic! » Va le malheureux, pendant cinquante ans, a usé un prodigieux talent, des facultés merveilleuses, à discuter sur le moi et le non-moi^ sur la causalité et la phcnoménalité, sur V immédiation et Vaperception des liaisons causales entre le vouloir primitif et la motion. Il a écrit sur toutes ces belles choses vingt volumes que personne ne lit plus et qui dorment, à la Bibliothèque de la Sorbonne, côte à côte avec les livres de M. Philippe Damiron et ceux de M. Adolphe Garnier. Il ne resterait rien de ce grand et bel esprit, s'il ne s'était avisé sur le tard de tomber am.oureux de M'"*^ de Longueville et de lui consacrer trois ou quatre volumes, où se trouvent quelques-unes des plus belles pages qui aient été écrites au xix^ siècle.

Au moment où Victor Cousin sortit de l'Ecole normale, en i8i3, Théodore Jouffroy y entrait. Il avait fait ses premières études à Lons-le-Saunier, sous un vieil oncle prêtre ; de là il était allé à Dijon, où il avait suivi le collège sans y être renfermé, lisant beaucoup à part des cours, et se formant avec indépendance. Il avait un goût marqué pour les comédies et essaya même d'en composer. Ses premiers essais à l'Ecole attestaient une lecture immense, et particulièrement des études historiques très nourries. Peut-être avaitil une vocation d'historien, comme Augustin Thierry, qui était alors son camarade d'Ecole; mais le malheur voulut qu'il fût enrégimenté parmi les « philosophes ». Et tandis qu'Augustin Thierry débutait, à peu de temps de là, par ses lettres au Censeur sur VHistoire de France, Théodore Jouffroy se faisait recevoir doc-

teur avec une thèse sur la Causalité, devenait maître de confe'rences à l'Ecole normale et était en même temps attaché comme professeur de philosophie au collège Bourbon. Le pli était pris; il ne devait plus s'effacer. Force nous est bien de le regretter. Malgré tout le talent qu'il devait déployer plus tard dans ses divers écrits, dans ses Mélaiiges philosophiques^ dans son Cours de droit naturel et dans son Cours d'esthétique, il n'est que trop certain qu'il n'avait pas trouvé là l'emploi de ses vraies facultés, et que Sainte-Beuve, avec sa pénétration habituelle, voyait juste, lorsqu'il écrivait du vivant même de Jouffroy :

Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré sa vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la philosophie; je me le suis demandé toutes les fois que j*ai lu des pages historiques ou descriptives où sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu traiter de l'Art et du Beau avec une délicatesse si sentie et une expansion qui semble augmentée par l'absence, ripœ iilterioris amore, où enhn, lorsque en certains jours tristes, au milieu des matières qu'il déduit avec une lucidité constante, j'ai cru sentir l'ennui de Tâme sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exilé

Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le bien, il a pris sa science au sérieux et a voulu que rien de téméraire et de hasardé n'y restât. La réserve a empiété de jour en jour sur l'audace Sa raison est demeurée victorieuse, mais quelque chose en lui a regretté la flamme, et son regard paraît souffrant. Nous disons qu*z7 a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare mérite moral que de faire ainsi...

Et en terminant son étude, Sainte-Beuve ajoutait : Outre les travaux et écrits ultérieurs qu'on a droit d'es-

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pcrer de M. JoufTroy, il est une œuvre qu'avant de finir nous ne prouvons nous empêcher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproché à quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes persuadé qu'un roman de lui, un vrai roman^ serait un trésor de psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine par là un jour! il s'y fondera à côté de la science une gloire plus durable : Pétrarque doit la sienne à ses vers vulgaires, qui seuls ont vécu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a déjà projeté), ce serait un lieu sûr pour toute sa psychologie réelle... ce serait un refuge brillant pour toutes les facultés poétiques de sa nature qui n'ont pas donné (i)....

Ce roman que Sainte-Beuve demandait à son ami, Jouffroy ne l'a pas écrit, et ce n'est ni le Coings d'es' thétique ni le Cours de droit naturel qui nous en tiendront lieu.

- Le conseil que Sainte-Beuve, en i833, donnait à Théodore Jouffroy, je me permettais de le donner, à mon tour, il y a quelques années, à M. Jules Simon. A lui aussi je disais : « Faites-nous un roman ! » C'est qu'il me semble bien qu'à lui aussi, M. Jules Simon, l'Ecole normale a joué un vilain tour lorsqu'elle lui a dit : Tu seras philosophe. Ils sont nombreux, ses livres de philosophie! On lui doit une Etude sur la Théodicée de Platon et d'Aristote, une Histoire de V Ecole d'Alexandrie, en deux gros volumes, le Devoir^ la Religion naturelle^ la Liberté de -penser^ la Liberté civile^ la Liberté de conscience, VOu-

(i) Portraits littéraires, tom. \, pag. 3o6- et 323.

prière, V École et le Travail^ sans parler d'un Manuel de philosophie^ jadis en honneur dans l'Université, et d'articles importants insérés dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, la Liberté de penser et la Revue des Deux Mondes.

Histoire, études, articles, manuel même, tout cela est clair, élégant, d'une plume facile et d'un tour aisé. Ce n'est pas à M. Jules Simon que M.Jourdain aurait eu jamais besoin de dire : « Il y a trop de tintamarre là-dedans et trop de brouillamini... Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs, apprenons autre chose qui soit plus joli ». Tout est joli chez l'auteur de la Religion naturelle^ et avec lui le Devoir n'a rien de rébarbatif. Malheureusement, dans tous ces écrits, on vou- •drait trouver plus d'originalité. Disciple de M. Cousin, il n'est que l'écho de la parole du Maître. Il ne se distingue sur aucun point des autres écrivains de l'Ecole : M. Damiron, M. Garnier, M. Jacques, M. Saisset, M. Franck. De tout ce groupe, dont Victor Cousin était l'âme et le chef, une seule physionomie se détache, pâle, ardente, désespérée, celle de Théodore Jouffroy, garrotté dans les liens de cette fausse philosophie qui l'a séparé de Dieu, et les brisant un jour avec éclat, redevenant libre un instant pour écrire l'histoire de ses combats intérieurs, de ses souffrances, de ses angoisses, dans une page superbe, la seule qui survive au naufrage de l'éclectisme (i).

(i) Voir le livre de Mgr Baunard, Le Doute et ses victimes dans le siècle présent^ pag. 7 et suiv.

Une telle page, on la chercherait vainement dans les (euvres philosophiques de M.Jules Simon. Est-ce pour cela qu'un beau jour, à l'exemple de Victor Cousin il a planté là la philosophie? Il s'est fait journaliste. Lorsque lui advint cette aventure, il pouvait dire :

Et j'avais soixante ans, quand cela m'arriva.

Il fit campagne dans le Matin, et de cette campagne le souvenir est resté. Chacun de ses articles était un petit chef-d'œuvre. Mais des articles de journaux, même les plus réussis, on peut dire, hélas ! qu'ils

vivent

L*espace d'un Matin!

En même temps, il publiait ici et là de petites nouvelles, de courts récits, des Souvenirs d'enfance et de jeunesse, qui sont des morceaux achevés. Il avait enfin trouvé sa voie; mais c'était un peu tard, trop tard sans doute pour qu'il nous donnât le roman qui lui aurait peut-être assuré une gloire durable. S*il n'a été qu'un écrivain ingénieux et brillant, si aucune de ses œuvres ne doit lui survivre, la faute n'en est pas à son talent, qui est et qui reste considérable; elle est tout entière, je le crois bien, à l'Ecole normale.

Il y professait encore, lorsque M. Caro y fit son entrée, en 1845. Caro venait d'avoir, au concours général, les deux prix de dissertation latine et française. Ce fut sa perte. Lorsqu'il sortit de l'Ecole, il était voué par état à la philosophie. Que pouvait-il faire dès lors que de composer des ouvrages sur le Alaté-

rialismeet la Science^ sur la Philosophie de Goethe, sur le Mysticisme an XVIII^ siècle^ sur le Pessimisme an XIX^ siècle, sur le Positivisme, etc., tous livres remarquables, je le veux bien, mais qu'il fallait laisser faire à M. Garnier ou à M. Damiron ? Qu'au lieu de cela il eût fait de la critique littéraire, ce qui eût été, je crois, sa vraie vocation, il aurait pris rang parmi les maîtres, un peu au-dessous de Villemain et de Nisard, de Sainte-Beuve et de Pontmartin.

Mais c'est surtout à M. Taine que l'Ecole normale a été funeste ; et le mal ici a été d'autant plus grand, que l'écrivain qui en a souffert était de tout premier ordre.

Né à Vouziers, dans les Ardennes, le 21 avril 1828, Hippolyte-Adolphe Taine vint à Paris avec sa mère en 1842 et suivit comme externe les cours du collège Bourbon. Après avoir eu, au concours général, les deux seconds prix en philosophie, il entra à l'Ecole normale, en 1848, le premier de sa promotion. Un de ses camarades d'alors nous le représente « lisant Kant et Spinoza pour se distraire » (i). On le classa dans la section de philosophie, si bien que, lorsqu'il quitta la rue d'Ulm, en 1 85 1 , ce fut pour être envoyé, comme suppléant de philosophie, au lycée de Nevers. Il y resta peu de temps et se fit bientôt mettre en dis-

(i) Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, tom. VIII. Appendice.

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ponibilitc. Pendant son court séjour à Ncvers, il avait conçu toute une psychologie nouvelle, et c'était pour l'approfondir cju'il désirait avoir des loisirs. La philosophie ne va point, paraît-il, sans beaucoup de mathématiques et d'algèbre, sans un peu de médecine et de physiologie. M. Taine revint donc à Paris et se refit étudiant. Durant trois années, il se mit aux sciences et s'appliqua principalement à la physiologie humaine et comparée, suivant assidûment les cours • de l'Ecole de médecine et ceux du Muséum. C'en était

fait. Lui qui était né pour être un grand littérateur, un grand artiste et un grand historien, il était devenu un savant, l'homme d'un système, et ce système, il l'appliquera, au risque de les fausser, à l'art, à la littérature, à l'histoire.

Tout en fréquentant l'Ecole de médecine et le Muséum, il se préparait à l'agrégation de philosophie. Elle semblait ne devoir être pour lui qu'un jeu, mais il arriva que, pour des raisons de doctrine, il fut refusé. Cet échec ne laissa pas de le refroidir un peu, et c'est sans doute ce qui le décida, quand il voulut se faire recevoir docteur es lettres, à choisir pour sa thèse française un sujet purement littéraire : La Fort' taine et ses Fables (i853). Sa thèse latine était une thèse philosophique et avait pour titre : De personis platonicis ,

Dans sa thèse française, dans cette œuvre de début, • — l'auteur avait alors vingt-cmq ans, — se révélait un tempérament d'écrivain d'une force singulière. Le style avait les qualités les plus rares, la vigueur, l'ori-

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ginalité, le mouvement et la vie. On ne pouvait lui reprocher qu'un éclat trop violent, un coloris trop vif, une profusion d'images qui allait jusqu'à l'encombrement. Ces défauts même étaient de ceux qui attestent la richesse et la puissance des dons. Somme toute, le talent était énorme. Mais, dès ce premier livre, le système apparaît.

Le volume s'ouvre par une description de la Champagne, du sol, du paysage, du climat, des produits ; •et il se trouvera tout à l'heure que La Fontaine et ses Fables sont eux-mêmes au nombre de ces produits, comme les moutons et les vins mousseux. « L'air et les aliments, dit M. Taine, font le corps à la longue ; le climat, son degré et ses contrastes produisent les sensations habituelles et à la fin la sensibilité définitive ; cest là tout Ihomme^ esprit et corps^ en sorte que tout l'homme prend et garde l'empreinte du sol €t du ciel; on s'en aperçoit en regardant les autres animaux, qui changent en même temps que lui, et par les mêmes causes : un cheval de Hollande est aussi peu semblable à un cheval de Provence qu'un homme -d'Amsterdam à un homme de Marseille » (i). Et voilà pourquoi La Fontaine a écrit ses Fables ! Son caractère, son génie, ses œuvres s'expliquent de la façon la plus simple et la plus naturelle — par V Anthropologie! Le mot y est, et dès la huitième page; il me semble que c'est un bien gros mot, quand on parle des Deux Pigeons et de La Cigale et la Fourmi. Ce n'est pas

(i) La Fontaine et ses Fables, pag. 8.

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qu'il n'y ait dans ce livre, et en grand nombre, des pages charmantes, des mieux venues et des plus spirituelles ; mais toutes, même les meilleures, ont un grave dc'faut : le bonhomme ne s'y serait pas reconnu. On l'eût bien étonné, certes, si on lui eût dit — comme le fait M. Taine — qu'il a créé des types (! !) ; que ses Fiables résument toute l'histoire et toute la société de son temps, le Roi, le Noble, le Courtisan, le Prêtre, le Bourgeois, le Peuple — le Peuple, dont l'Ane est l'image (pas flatteur, M. Taine), comme le Lion est l'image de Louis XIV. Et, de fait, à l'aide de ces malheureuses Fables, qui n'en peuvent mais, M. Taine dresse contre Louis XIV et son siècle un réquisitoire terrible et qui a le tort, à tout le moins, de n'être pas à sa place.

Nous lisons dans Gulliver que ce grand voyageur habita quelque temps une contrée dont tous les habitants étaient tellement adonnés à l'étude des sciences exactes, qu'un tailleur vint avec un quart de cercle lui prendre mesure d'un habit — qu'il manqua, malgré toute sa géométrie. ~ Malgré toute son anthropologie, M. Taine a manqué son La Fontaine.

En i855, l'Académie française ayant proposé pour sujet d'un de ses prix un Essai sur Tite-Live^ M. Taine se mit sur les rangs, et son travail fut couronné. C'était moins une étude littéraire qu'une application de son système de psychologie. D'après lui, Tite-Live tout entier s'explique par la théorie de la faculté maîtresse. Cette théorie est ainsi énoncée dans la préface : « Les facultés d'un homme, comme

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les organes d'une plante, dépendent-elles les unes des autres? Sont-elles mesurées et produites par une loi unique? Cette loi donnée, peut-on prévoir leur énergie et calculer d'avance leurs bons et leurs mauvais effets ? Peut-on les reconstruire comme les naturalistes reconstruisent un animal fossile? Y a-t-il en nous une faculté maîtresse, dont Vaction uniforme se communique différemment à nos différents rouages et imprime à notice machine un système nécessaire de mouvements prévus? J'essaye de répondre oui, et par un exemple. » — Il n*y a pas à se méprendre sur la portée d'une doctrine qui se formule avec cette rigueur. Pour la préciser encore, M. Taine la met sous le patronage de Spinoza et redit avec lui que « les mouvements de V automate spirituel qui est notre être sont aussi réglés que ceux du inonde matériel oii il est compris. »

D'après M. Taine, la faculté maîtresse de Tite-Live, c'est réloquence. Tite-Live est orateur. Dès lors, besoin est que tout, dans son œuvre, se ramène à l'esprit oratoire. Cet esprit oratoire, notre critique le voit à toutes les pages de l'historien latin, dans les narrations et les portraits comme dans les discours.

Aimez-vous l'éloquence? on en montre partout.

Sainte-Beuve, qui savait, lui aussi, son Tite-Live, a très bien fait voir, lors de l'apparition de VEssai de M. Taine, que la thèse de ce dernier n'était rien moins qu'exacte, qu'il n'était pas vrai de dire que Tite-Live

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ctait oiatcur en tout et partout dans son Histoire^ orateur au pied de la lettre, et orateur en quelque sorte dépaysé lorsqu'il fait autre chose que des discours (i). M. Amédée de Margerie le montre, à son tour, avec non moins de sûreté que Sainte-Beuve, avec plus de détails et en serrant de plus près la question. Il conclut en ces termes un chapitre excellent : « L'Essai sur Tite-Live, riche de beaux détails, de vives peintures, d'observations fines et pénétrantes, de grandes vues sur l'histoire et la philosophie de l'histoire, est un livre manqué comme livre, parce que tout, y compris les faits, y est mis violemment au service d'une idée systématique et fausse 2j »» Son ouvrage une fois envoyé à l'Académie, M. Taine, souffrant d'un excès de travail, dut faire une promenade aux Pyrénées. Il en revint avec un volume (3) où il se révélait comme un paysagiste de premier ordre. Le livre est illusti^é do. dessins de Gustave Doré et de formules telles que celle-ci : « Un degré de chaleur dans Tair et d'inclinaison dans le sol est la cause première de nos facultés et de nos passions. )) Même en Voyage^ M. Taine n'abandonne pas son système :

La Thèse monte en croupe et galope avec lui.

(i) Causeries du lundi, tom. XIII, pag. 274.

(2) H. Taine, par Amédée de Margerie, doyen de la Faculté catholique des lettres de Lille, p. 243. Je ne saurais trop recommander ce volume de M. de Margerie. C'est, à mon sens, une des œuvres les plus élevées, les plus judicieuses et les plus fortes qui aient paru depuis bien des années.

(3) Voyage aux Pyrénées.

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Jusqu'ici cependant, et malgré le rare talent dont te'moignaient ces premiers e'crits, M. Taine n'avait pas encore conquis la grande célébrité. Tandis que son camarade Edmond About obtenait, avec La Grèce con^ tempof^aiîie, Tolla et Le Roi des Montagnes^ des succès retentissants, il lui fallait se contenter du suffrage des lecteurs d'élite, suffrage restreint. Mais voilà que tout à coup, avec un petit volume intitulé Les Philosophes français du XIX^ siècle^ il réussit aussi bruyamment qu'Edmond About avec la Grèce contemporaine. Les deux ouvrages se ressemblaient d'ailleurs en ceci,, que tous les deux étaient prodigieusement spirituels et que tous les deux étaient des pamphlets.

Celui de Taine était une critique, la plus vive du monde et la plus irrespectueuse, des maîtres de l'enseignement spiritualiste officiel. Jamais Royer-Collard, Maine de Biran, Victor Cousin, Théodore Jouff'roy n'avaient été traités avec une telle irrévérence. Seul, Laromiguière était un peu ménagé, sans doute parce que sa philosophie est celle qui se rapproche le plus de celle du xvm^ siècle. L'auteur avait trouvé moyen de rendre amusantes des discussions sur la méthode d'analogie et sur l'idée du moi, sur la doctrine de la finalité et sur l'objectivité de la perception extérieure. Afin d'y arriver, il avait donné pour prologue, ou pour épilogue, ou pour épisode, à chacun

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de SCS chapitres, une scène ou un portrait humoristique qui, par sa verve et son coloris, attirait et retenait le lecteur. 11 faisait ainsi passer la discussion philosophique, austère et froide, entre une c'tude littéraire accessible à tous et un hors-d'œuvre de haut goût, attrayant pour tous. Les cadres dans lesquels il place ses philosophes sont vraiment inge'nieux. Pour Victor Cousin, par exemple, et pour Jouffroy, c'est la métamorphose du premier en un contemporain et disciple de Bossuet, prédicateur renommé et qui eût été évêque s'il n'eût préféré jouir des triomphes de son éloquence; — du second en un protestant anglais, élevé à l'université de Cambridge, qui, plus libre dans un symbole plus élastique, évita les conflits entre la science et la foi, philosopha en observateur solitaire, et finalement suivit Locke et devança Condillac.

A côté du pamphlet brillant, pittoresque, agressif, il y a, dans l'ouvrage de M. Taine, un énoncé de doctrine, Texposé de sa propre méthode, et c'est ici la partie faible du livre.

La doctrine de l'auteur se réduit aux formules suivantes :

Il n'y a 7ii esprits ?ii corps y mais simplement des groupes de mouvements présents ou possibles et des groupes de pensées présentes ou possibles. Il n'y a point de substances, mais seulement des groupes de faits qui constituent les différents êtres (f .

(i) Les Philosophes /français du xix» siècle, pag. 78, 161. — Article de M. Taine sur Stuart Mill, Revue des Deux Mondes, i" mars

L'homme n'est pas une personne, une force> une volonté; il n'est qu'un système de faits, la résultante de certains rapports, le produit de certaines nécessités logiques. Le monde est une hiérarchie de nécessités ; et cela n'est pas moins vrai du monde moral que du monde physique (i). Une loi unique imprime à V automate spirituel qui est notre être un système nécessaire de mouvements prévus .

La destinée d'un être — de l'homme, ou du chien, ou du bœuf, ou de tout autre animal — c'est le groupe des faits principaux qui composent sa vie (2).

Un être atteint ou manque sa destinée suivant que les circonstances sont favorables ou défavorables à la satisfaction de ses tendances.

Pour l'homme, les circonstances sont toujours défavorables, l'homme n'atteint jamais sa destinée.

Dans cette doctrine, il n'y a place ni pour l'âme qui « n'est pas distincte des idées et des sensations » (3), ni pour la liberté, ni pour la loi morale. La philosophie de M. Taine aboutit au pur pessimisme. Sous les dehors qui la couvrent, sous les images qui la décorent, elle n'est pas autre chose au fond que la philosophie d'Henry Beyle (Stendhal), que M. Taine appelle le plus grand psychologue de ce temps : c'est le matérialisme. Victor Cousin, qui vivait encore, aurait eu beau jeu pour répondre, et,

(i) Les Philosophes français, pag. 354.

(2) IbiJ., pag. 266.

(3) Jbid.j pag. 243-244.

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s'il l'eût fait, j'incline h croire que les rieurs n'auraient pas été toujours du côté de M. Taine.

Mieux encore que ne l'eut pu faire Victor Cousin, M. de Margerie, qui est catholique, a répondu à l'auteur des Philosophes finançais du XIX^ siècle. Il a fait toucher du doigt l'inanité et le péril de sa doctrine. Sa discussion est un modèle de netteté, de clarté, de logique, et la courtoisie de la forme ajoute encore à la solidité du fond.

U Histoire de la littéy^aiure a?iglaise {i), publiée en 1864, est le plus étendu des ouvrages littéraires de M. Taine, et c'est encore un ouvrage philosophique.

Dans son Tite-Live, il avait tout expliqué par la théorie de la faculté maîtresse. A ce facteur personnel et interne, il en joint un autre dans sa Littérature anglaise^ et ce nouveau facteur en partie interne, en partie externe, est constitué par trois causes qui sont la race., le milieu, le moment.

Ainsi que le fait très bien remarquer M. de Margerie, aucune de ces influences n'avait jamais été complètement méconnue, même au temps où la critique littéraire appréciait les choses de l'esprit comme des choses en soi, sans s'inquiéter du milieu historique où elles avaient pris naissance. La théorie de la

(i) Quatre volumes in-8. Un cinquième volume, les Ecrivains anglais contemporains, parut l'année suivante, en i865.

faculté maîtresse ne fait que transporter du domaine de l'e'motion et de l'action dans celui de la pense'e, la doctrine, classique, chez tous les moralistes, de la passion dominante. Horace célébrait les merveilleuses aptitudes esthétiques de la race des Hellènes :

Graiis ingenium, Graiis dédit ore rotundo Musa loqui.

En exceptant les Béotiens de sa louange, Bœtum in crasso jurares aere natum,

il appliquait la théorie des climats^ que chez les Grecs eux-mêmes, plusieurs siècles avant Horace, Hippocrate avait touchée le premier dans son Traité des airsy des eaux et des lieux. Fénelon l'a reprise au xvn^ siècle dans sa Lettre sur les occupations de r Académie française. Au xviii^, Montesquieu s'y est longuement arrêté. Il n'a pas consacré moins de cinq livres et de quatre-vingt-neuf chapitres (je dis quatrevingt-neuf) à étudier les lois dans le rapport qu'elles ont avec la nature du climat et avec la nature du terrain (i). Enfin, quant au moment., Fénelon, dans la Lettre déjà citée, ne manque pas d'en signaler l'importance. Voltaire lui-même, selon lequel « pour tout homme qui pense et qui a du goût il n'y a que quatre siècles qui comptent dans l'histoire de Tesprit humain », Voltaire n'ignorait pas que les siècles précédents avaient servi du moins à les préparer. Et il était si loin de méconnaître l'importance des moments

CO Esprit des lois, liv. xiv à xviii.

dans l'histoire des lettres qu'il rexa^érait jusqu'à tout sacrifier aux quatre moments privilégiés. Knfin, de nos jours, est-ce que Lamennais, lui qui croyait pourtant avant tout à la toute-puissance de la volonté de l'individu, ne reconnaissait pas hauter-ient l'influence du milieu et du moment ? N'a-t-il pas écrit quelque part : « Plus je vais, plus je m'émerveille de voir à quel point les opinions qui ont en nous les plus profondes racines dépendent du temps où nous avons vécu, de la société où nous sommes nés, et de mille circonstances également passagères. Songez seulement à ce que seraient les nôtres, si nous étions venus au monde dix siècles plus tôt, ou, dans le même siècle, à Téhéran, à Bénarès, àTaïti. »

Il y a mieux. Longtemps avant M. Taine, en i836, Chateaubriand écrivait ses deux volumes sur l'histoire de la Littérature anglaise. Bien loin de ne tenir aucun compte des influences de race, de milieu et de moment, il les estimait si considérables qu'il consacrait la plus grande partie de son premier volume à retracer l'histoire des Anglo-Saxons, à peindre leurs mœurs, à décrire leurs institutions. « Les institutions politiques, écrit-il, ont autant d'influence que les mœurs sur la littérature » (i). Il montre les changements que produisent dans les lettres mêmes les changements des institutions et des mœurs. Dès qu'il lui faut parler de Shakespeare, de Milton, de Dryden ou de Pope, il ne manque pas, avant de les aborder,

(i) Essai sur la littérature anglaise, tom. I, pag. 109. ]

de s'étendre sur les circonstances au milieu desquelles ces grands poètes se sont trouvés, sur la société au milieu de laquelle ils ont vécu.

On le voit, M.Taine n'a pas découvert les éléments dont est formée sa théorie des causes. Où donc est la nouveauté dans son système ?

Elle est dans ceci qu'il a donné aux milieux la première place dans la production de l'œuvre d'art ou de littérature. Il fait même plus que leur donner la première place, puisque aussi bien il nie la liberté humaine. Cette liberté n'existant pas, l'influence des milieux étant décisive et méluctable, les œuvres de littérature et d'art naissent, croissent et se développent comme des plantes, comme les fleurs du parterre humain. Ces grandes choses auxquelles appartient vraiment la première place, l'âme, la loi morale, la liberté humaine, l'illustre écrivain, j'ai regret à le dire, les écarte résolument. Ainsi comprise, la théorie des milieux est périlleuse autant que fausse. Non, il n'est pas vrai que l'on doive assimiler des œuvres d'art, fruits de notre intelligence et de notre liberté, à des plantes qui naissent et poussent fatalement dans des conditions déterminées d'avance par le terrain où elles germent, par l'atmosphère qui les entoure, par le soleil qui les mûrit. L'histoire de l'art est une chose, l'histoire naturelle en est une autre. Vainement essaierez-vous de les confondre. Si puissantes que soient vos descriptions, si ingénieuse que soit votre comparaison de l'art avec la botanique, vous ne pourrez pas faire qu'il n'y ait dans les chefs-d'œu-

vrc du génie humain un clément qui fait défaut dans les cliefs-d'œuvre de la nature : c'est l'élément immatériel, c'est ridée morale, c'est l'ame.

La vérité, la note juste, sur la théorie des milieux en tant qu'elle s'applique à la littérature et à l'art, je la trouve dans cette pensée de Joubert : « Dans le tempéré, et dans tout ce qui est inférieur, on dépend malgré soi des temps où l'on vit et malgré qu'on en ait, on parle comme tous ses contemporains. Mais dans le beau et le sublime et dans tout ce qui y participe en quelque sorte que soit, on sort des temps, on ne dépend d'aucun, et dans quelque siècle qu'on vive on peut être parfait, seulement avec plus de peine en certains temps que dans d'autres. »

Pourquoi faut-il quQ\a philosophie de M. Taine soit venue gâter un livre qui, sans elle, sans les idées systématiques qui le déparent en trop d'endroits, eût été un chef-d'œuvre ?

L'auteur le présenta au jugement de l'Académie française et le fit inscrire au concours pour le prix Bordin « spécialement consacré à encourager la haute littérature ». Dans la séance du 12 mai 1864, le rapporteur, M. Villemain, conclut en ces termes :

« La commission a donc pensé que l'ouvrage de M. Taine, considérable par l'étendue des recherches, l'importance du sujet dans son ensemble, le mérite éminent de quelques parties, était hors de comparaison ; et qu'en blâmant quelques fausses théories de l'auteur, on pouvait honorer d'une récompense son vaste et savant travail. Elle a pensé que ces fausses et

dangereuses théories ,, ces tendances matérialistes d'une philosophie étrangère, il les discrédite souvent lui-même par les démentis qu'il leur donne en raisonnements et en exemples, et qu'ainsi reste une œuvre abondante en idées et d'un style expressif, non sans quelque monotonie, mais avec une force souvent originale... La commission propose donc sans dissentiment, et avec les réserves qu'elle a exprimées, de décerner le prix Bordin à M. Taine. )>

C'est dans ces conditions que s'ouvrait le débat. M. Cousin prit le premier la parole et fit ressortir éloquemment le danger des principes et des doctrines professés par l'auteur, doctrines et principes opposés à la spiritualité, à la dignité de l'homme.

Plusieurs membres, sans prendre la défense des doctrines incriminées, firent valoir que, s'il convenait de repousser les erreurs, il était juste de récompenser le talent. Ils ajoutaient que, si les théories de l'auteur étaient fausses et dangereuses, le livre lui-même était honnête, autant que savant, et que l'impression générale qui s'en dégageait n'était contraire à la morale ni dans l'intention ni dans l'effet produit sur les esprits. Ce fut alors que Mgr Dapanloup intervint. Il avait apporté avec ^lui les volumes de M. Taine. Il fit de nombreuses citations, celles-ci entre autres : — « Dans les grands courants historiques... il n'y a, comme partout y que des PROBLÈMES DE MÉCA- NIQUE » (i). — « Lorsque nous avons considéré la

(i) Histoire de la Littérature anglaise. Introduction, pag. i3.

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race, le milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort du dedans, la pression du dehors, et l'impulsion déjà acquise, nous avons épuisé, non seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes les causes possibles du mouvement » (i). — « Le VICE et la VERTU sont des produits comme le SUCRE et le VI- TRIOL » (2). Ces citations faites, l'évêque d'Orléans déclara qu'il ne concevait de correctif et de contrepoids à ces erreurs que le blâme complet et le désaveu. Que l'auteur eût loué çà et là les sentiments honnêtes et la bonne morale d'un écrivain, cela ne justifiait pas ses attaques contre l'essence même et les conditions de toute morale. Pour lui, il aimait à se rappeler en ce moment que, dans une autre occasion, il avait défendu contre un zèle sincère, mais aveugle, l'usage des classiques païens, dont la doctrine, imparfaite sans doute, n'offrait rien de pareil à ce qu'on relevait ici. Il n'approuvait pas que l'amour de vérités plus pures proscrivît ce que la raison avait reçu d'une première tradition divine et de la conscience humaine développée chez de grands peuples. Mais ici, où il voyait des erreurs systématiquement rétrogrades, des retours volontaires au matérialisme le plus réprouvé par la sagesse antique, il n'admettait pas l'indulgence et ne pouvait que réprouver des théories si fausses en soi et si dangereuses pour la jeunesse (3).

(i) Histoire de la littérature anglaise, pag. 33.

(2) Ibid.^ pag, i5.

(3) Vie de Mgr Diipanloup, évêque d'Orléans, par M. l'abbé Lagrange, tom. II, pag. 420.

L'Académie, par treize voix contre onze, décida que l'ouvrage ne serait pas couronné.

En cette même année 1864, peu de mois après son insuccès à l'Académie, M. Taine fut nommé professeur d'histoire de l'art et d'esthétique à l'Ecole des beaux-arts. Le recueil de ses leçons forme plusieurs volumes : Philosophie de Vart (i865) ; — Philosophie de Vart en Italie (1866) ; — L'Idéal dans Vay^t (1867) ; — Philosophie de Vart dans les Pays-Bas (1868) ; — Philosophie de Vart en Grèce (1869).

Après avoir donné, dans son Introduction à V Histoire de la littérature anglaise^ une nouvelle philosophie de l'histoire, M. Taine ne se fait pas faute d'exposer ici une nouvelle philosophie de l'art. Le système d'ailleurs n'a pas changé ; c'est toujours la « Théorie des milieux ». De même qu'il a donné au sang, au soleil, à la paternité et au siècle la première place dans la production des événements historiques, quand ils ne méritent que la seconde; de même il assigne aux milieux la première place dans la production de l'œuvre d'art, tandis qu'ils ont seulement droit à la deuxième. Il est ainsi conduit, pour ne citer qu'un exemple, à expliquer toute la splendeur de l'école italienne, à l'époque de la Renaissance, par les mœurs sauvages, sanglantes et libertines du xvi^ siècle. Mais c'est là une thèse que suffit à ruiner le nom

seul de Michel-Ange. Le sculpteur du Moïse, le peintre du Jugement dernier y ne fut un si grand artiste que parce qu'il fut un grand chrétien, k II a vécu près de quatre-vingt-dix ans, dit Thistorien Scipione Ammirato, et dans une aussi longue période de temps et avec toute liberté de pécher, on n'a jamais pu relever dans ses mœurs une souillure et même une tache. » Dans toutes les occasions graves, il réclame des prières. Au moment de faire couler à Bologne sa statue de Jules II, il en demande à Florence, « afin que la statue vienne bien ». Sa confiance en Dieu ne faiblit jamais. « Il ne nous a pas créés, écrit-il, pour nous abandonner. » Il n'est pas jusqu'à son ardeur artistique qu'il ne reporte à Dieu : « Rien, écrit-il encore, ne rapproche plus de Dieu et ne rend l'âme plus parfaite et plus pure que l'effort pour produire une œuvre parfaite, puisque Dieu est la perfection et que celui qui y aspire aspire à chose divine » (i).

Que M. Taine ait ici cédé une fois de plus à l'esprit de système, qu'il ait considéré la science qui étudie les œuvres d'art « comme une sorte de botanique appliquée non aux plantes mais aux œuvres humaines », cela est d'autant plus regrettable que, dans ces volumes sur l'art, plus que dans aucun de ses autres ouvrages, il a déployé toute sa puissance descriptive, il a tracé des tableaux qui, par la fermeté du dessin et l'éclat de la couleur, rivalisent avec ceux des plus grands maîtres.

(i) Voir le beau livre de M. Emile Ollivier sur Michel-Ange (Garnier frères, éditeurs, 1892).

A l'époque même où M. Taine faisait, à l'école des Beaux-Arts, sur la rive gauche, ses savantes leçons sur l'esthe'tique, sur la rive droite, dans un « milieu» très difïe'rent, un journal amusant, la Vie parisienyie^ publiait des Notes sur Paris, signées Frédéric-Thomas Graindorge, docteur en philosophie de l'université d'Iéna, principal associé commanditaire de la maison Graindorge and C° (Huiles et porc salé, à Cincinnati, Etats-Unis d'Amérique). On eût fort étonné les lecteurs et les lectrices de ces Notes, si on leur eût dit alors qu'elles avaient pour auteur le docte et grave professeur de la rue Bonaparte, M. Taine luimême. Rien de plus vrai cependant. Thomas Graindorge, c'était M. Taine, — M. Taine avec son système qui le suit partout, même au Casino de la rue Cadet, avec sa philosophie qui ne le quitte jamais, même quand il va au bal Perron. Aussi ses jugements sont-ils du pessimisme le plus noir. Pour lui, la vie ne vaut pas la peine de vivre. La « minute de jouissance )) n'y est qu'un accident heureux, une broderie clairsemée ; le tissu tout entier en est fait « de besoin, d'inquiétude et d'ennui, de dangers et de douleurs ». Du point de vue où s'est placé M. Taine, on ne peut guère voir les chose sous un autre jour. Et en effet, d'après les principes de sa philosophie, rien n'est plus vain que ce raisonnement : la nature humaine aspire invinciblement à tel bien, donc ce bien lui sera donné. Son aspiration n'aurait de valeur que si elle révélait une promesse et s'il y avait quelqu'un qui pût promettre et dût tenir. Mais il n'y a personne,

il n'y a qu'une série de mouvements déterminés par des lois mécaniques ; voulez-vous, pouvez-vous sans ridicule implorer ces lois qui ne vous connaissent pas ? Thomas Graindorge — ou M. Taine, c'est tout un — explique cela tout au long dans une page qu'on dirait sortie de la plume de Sv^ift :

Mon enfant, tu as les joues roses, et tu entres dans la vie comme dans une salle à manger, pour te mettre à table. Tu te trompes ; les places sont prises. Ce qui est naturel, ce n'est pas le dîner, c'est le jeûne. Ce n'est pas le malheur, c'est le bonheur qui est contre nature. La condition naturelle d'un homme comme d'un animal, c'est d'être assommé ou de mourir de faim... Dans le monde, on souffre, et cela est raisonnable; veux-tu demander aux grandes puissances de la nature de se transformer pour épargner la délicatesse de tes nerfs et de ton cœur ? On s'y tue et on s'y mange et cela n'a rien d'étrange ; il n'y a pas assez de pâture pour tant d'estomacs. Si tu veux comprendre la vie, que ceci soit le commencement et comme l'assiette de tous tes jugements et de tous tes désirs : tu n'as droit à rien, et personne ne te doit quelque chose, ni la société, ni la nature. .. Il y a des lois immuables qui gouvernent la possession de la gloire, comme la rencontre de l'amour, comme l'acquisition du bien-être. Elles t'enveloppent et te maîtrisent comme Tair méphitique ou sain dans lequel tu es plongé, comme les saisons qui, sans s'inquiéter de tes cris, tour à tour te gèlent ou te brûlent. Tu es parmi elles, pauvre être débile, comme un mulot parmi des éléphants ; aie l'œil vigilant, prends garde où ils vont poser le pied ; ne te hasarde pas sur leurs sentiers accoutumés; grignotte avec précaution quelque petite parcelle des provisions qu'ils accumulent ; mais surtout ne sois pas à ce point ridicule que de t'étonner s'ils ne sont pas à ton service et si leurs redoutables masses se meuvent san's songer à toi. Ce que tu auras de vie est un don gratuit; mille qui valaient mieux que toi ont été

écrasés dès leur naissance... Tu te complais dans ta taupinière, elle te paraît solide ; cela est vrai jusqu'au premier flot d'eau lancé par une de ces grosses trompes, jusqu'à l'approche de ces lourdes pattes. Après tout, au vingtième jour, au cinquantième ou un peu plus tard, l'effet sera pareil. Le monstrueux galop rencontrera ton petit corps, un soir que tu mettras le nez dehors au soleil couchant, un matin que tu sortiras pour aller à la pâture. Plaise àla chance que, du premier coup, la patte s'appuie sur toute ta carcasse ! A peine tu la sentiras, c'est ce que je puis souhaiter de mieux à mes amis, à toi, à moi-même.. . (i).

M. Taine est de ceux que l'on peut nommer à côté de nos plus grands écrivains. Les Notes sur Paris rappellent les Lettres persanes. Quelle différence, pourtant ! La satire, chez Montesquieu, est vive, enjouée, souriante ; elle est, chez M. Taine, triste, morose, amère. L'auteur de Thomas Graindorge a. de l'esprit à revendre, mais il n'a pas, dans la frivolité et dans l'épigramme, la grâce, la légèreté, la belle humeur du président à mortier du Parlement de Bordeaux. De cela, peut-être, il eût tiré un argument en faveur de sa théorie favorite. Son livre est triste, parce qu'il est, lui, un homme du Nord ; il est né à Vouziers,

Tout au beau milieu des Ardennes.

Montesquieu est né au château de la Brède, près de Bordeaux, sur les rives ensoleillées de la Garonne, et voilà pourquoi son livre est gai. Thomas Graindorge ne pouvait pas ressembler aux Lettres persanes;

(i) Notes sur Paris, Vie et opinions de Th. Graindorge, pag.263-266.

3o H. TAINE

autrement, M. Taine se serait trompé, lorsqu'il a écrit dans son livre sur La Fontaine : « Un cheval de Hollande est aussi peu semblable à un cheval de Provence qu'un homme d'Amsterdam à un homme de Marseille. )>

M. Taine avait écrit en se jouant les Notes sur Paris. Son livre De V Intelligence., qui parut en 1870, lui avait coûté de longues années de préparation.

On y trouvait l'exposé complet et systématique des doctrines de l'auteur, déjà esquissées par lui un peu partout, mais à l'état dispersé. Aussi bien jusque-là, dans tous ses livres, il n'avait jamais fait que de la psychologie — mais de la psychologie appliquée. Dans V Intelligence., il fait de la psychologie pure (i). Ce qu'elle vaut, M. de Margerie va nous l'apprendre. Dans une discussion pleine de logique et de force, irréfutable, si je ne m'abuse, il montre qu'elle est fausse et qu'elle est, de plus, funeste.

M. Taine, en effet, n'admet qu'un principe générateur de la connaissance, la sensation. D'après lui, il n'y a rien en dehors de nos états de conscience déterminés et passifs. Donc le monde extérieur est une illusion, le moi se fait et se défait à chaque instant, les idées générales ne sont que des mots. L'idée du devoir est absente du livre de V Intelligence ; le

(r) Lettre de M, Taine à M. Yves Le Querdec, du 12 décembre 1890. [Le Monde ^ du 12 mars 1894.)

H. TAINE 3l

nom même n'en est pas prononcé. Et il en devait être ainsi, puisque M. Taine nie le libre arbitre. La loi morale n'est que la loi des êtres libres, et n'est leur loi que parce qu'ils sont libres. Les deux choses sont inséparables l'une de l'autre. L'idée de loi morale est l'idée d'une loi qui oblige sans contraindre, d'une loi que la volonté peut, suivant son arbitriiuuy ou suivre ou ne pas suivre ; être obligé, c'est être libre. Toute philosophie qui nie le libre arbitre est par cela même condamnée à nier non seulement l'existence objective d'une loi morale, mais l'idée subjective du devoir, puisque cette idée ne peut être conçue par l'esprit sans s'imposer à la volonté comme impérative.

Et de même M. Taine se tait sur l'idée de Dieu, ce qui est une façon dédaigneuse — et commode — de la nier. Plus encore peut-être que l'idée du devoir, et ici je ne fais que reproduire les termes mêmes de M. Amédée de Margerie, — l'idée de Dieu est universelle dans l'humanité. Rien n'a pu la détruire ; et sa persistance invincible est absolument inexplicable si on se refuse à reconnaître qu'elle tient au fond même de notre nature intelligente. Elle est là, vivante, survivant à tout, présente aux consciences individuelles comme aux consciences collectives, tenant une place presque aussi considérable dans l'esprit de ceux qui lui font la guerre que dans l'esprit de ceux qui s'inclinent devant elle avec adoration. Elle s'incarne partout dans des institutions religieuses stables, à côté desquelles les plus solides établissements politiques sont des accidents éphémères. Il y a là un

32 II. lAINK

courant aussi large et profond que l'humanité ellemême, un courant auquel nous ne pouvons, vu son universalité, chercher une autre source que la nature humaine elle-même. Le philosophe qui prétend s'opposer à ce courant et qui ne veut voir dans cette foi universelle qu'une universelle illusion, s'impose donc une double tâche qu'il ne peut décliner : la tâche d'expliquer l'illusion par des causes aussi étendues qu'elle, la tâche de détruire l'illusion en réfutant les raisons scientifiques par lesquelles nous élevons notre foi naturelle en Dieu à l'état de conviction réfléchie, et notre affirmation spontanée de l'existence de Dieu à l'état de vérité démontrée.

Mais se taire sur l'idée de Dieu, ou se délivrer d'elle en niant a priori la possibilité du surnaturel, et se persuader ensuite qu'on a fait une analyse complète du contenu de l'intelligence, c*est se retirer toute autorité en matière philosophique, et c'est se reconnaître vaincu sur un terrain où l'on n'a point osé engager le combat après avoir promis de le soutenir. C'est précisément le cas de M. Taine. La critique de ridée de Dieu est plus absente encore de son livre que la critique de Tidée du devoir. Il semble que ce détail lui ait échappé, ou qu'à ses yeux l'idée de Dieu soit si irrémissiblement submergée dans le naufrage général des entités scolastiques et des fantômes métaphysiques, qu'il soit désormais inutile de s'en occuper (i).

(i) Amédée de MargerIe, pag. i8i.

« Ne méprise pas les choses invisibles », disait Socrate à Euthydème. Et Joubert parlait, en les plaignant, des esprits « qui n'ont pas de fenêtres ouvertes du côté du ciel ». Dans son livre de V Intelligence^ qui témoigne pourtant d'une si grande force de volonté et où il y a une si grande dépense de talent, M. Taine a été de ces esprits. Il faut donc, bien à regret, reconnaître la fidélité de ce portrait tracé au lendemain de sa mort par une plume très amie : « Taine était un positiviste pur, sans mysticisme, ce qui est excessivement rare en France. Notre race est foncièrement idéaliste. Quand elle devient positiviste, elle croit à la science comme à une déesse, à l'humanité comme à une personne sacrée et divine, fille et puis mère du progrès. Taine était positiviste tout simplement. Il ne croyait qu'aux faits et à quelques petites lois très humbles auxquelles une patiente, méthodique, minutieuse, héréditaire et séculaire observation des faits peut conduire. Les hommes sont une fourmilière, et les grands événements du monde qui nous entoure sont des éléphants. Avec de bons télescopes — une connaissance vague des éléphants, et avec une observation intense — quelques indications sur les chemins ordinairement suivis par les éléphants et leur façon de marcher, voilà ce qui est permis aux plus intelligentes d'entre les fourmis. Ramasser des faits et en tirer quelques lois plus ou moins certaines et toutes relatives, proportionnées à la taille des citoyens des fourmilières, voilà le droit,

et voilà aussi le devoir du philosophe. Taine ne voyait

34 II. tainf:

rien et se refusait h rien voir au delà. Personne ne

fut moins religieux » (i).

Et c'est pour cela, ajoute avec raison M. de Margerie, qu'aucune philosophie n'est plus incomplète et moins scientifique que la sienne.

Nous sommes arrivés à la veille des événements de 1870. A cette date, il a conquis un des premiers rangs, le premier peut-être, parmi les écrivains de son temps. Il est un artiste en même temps qu'un penseur. Artiste, il a un style qui lui est propre. Sa plume, qui est un admirable instrument de précision pour analyser les idées, est aussi un pinceau qui reproduit avec une extraordinaire fidélité les images des objets, leurs contours, leur relief surtout et leur couleur, et qui fait revivre avec une intensité rare l'impression rude ou caressante, sombre ou lumineuse, violente ou délicate que ces objets produisent(2). Penseur, il a cette rare et précieuse qualité d'être logique. Il part d'un principe et en tire toutes les conclusions qu'il renferme. Il va devant lui, déduisant inexorablement toutes les conséquences de son idée-mère. Aussi son influence est-elle considérable, principalement sur les jeunes esprits.

Cette influence, malgré la haute probité de récriai) Emile Faguet, i^^yz/e bleue, II mars 1893. (2) Amédée DE Margerie, pag. 21 3.

vain, s'est exercée, il faut bien le dire, dans le sens le plus funeste, dans le sens mate'rialiste et révolutionnaire. Je ne veux pas insister sur ce point et citerai seulement deux témoignages, venus de deux points très opposés.

Dès i8ô3, dans son Avertissement à la jeunesse et aux pères de famille, ^\gv Tyu\)<in\ou\) dénonçait les attaques dirigée par M. Taine contre les vérités religieuses et philosophiques ; il signalait dans ses premiers écrits les germes d'une philosophie matérialiste et fataliste. En i8()6, dans V Athéisme et le péril social, l'évoque d'Orléans exposait, avec une éloquente tristesse, le mouvement d'impiété radicale qui se faisait en France, le progrès des doctrines matérialistes et athées, la guerre à la religion et à Dieu grandissant chaque jour, préliminaire menaçant de la guerre à l'ordre social. 11 fournissait ses preuves, il produisait ses témoins, et parmi les écrivains qui défendaient ces doctrines, il était condamné à nommer M. Taine.

J*ai promis un autre témoignage. Interviewé par un journaliste, au lendemain de la mort de M. Taine, M. Emile Zola se vanta d'être un de ses disciples. Il se réclama de lui, estimant n'avoir fait autre chose, dans ses romans, que mettre en application la théorie des milieux, telle que l'a enseignée le Maître.

Ce que j'ai hâte d'ajouter, c'est que M. Taine valait mieux que sa doctrine. La condamnation qu'il est juste de porter contre le système, il ne serait pas juste de la faire peser sur l'homme. L'homme était la pro-

36 H. TAINIÎ

bitc, la délicatesse, l'honneur même. Alexis de Tocqueville, dans ses SouveJib^Sy parle de certain sentiment populaire « qui passe à travers les Révolutions sans s'y dissoudre, comme l'eau de ces fontaines merveilleuses qui, suivant les anciens, passaient au travers des flots de la mer, sans s'y mêler et sans y disparaître » (i). De même en fut-il des sentiments de M. Taine. Si grande était sa droiture naturelle, et ce que j'appellerai sa probité native, qu'il a pu traverser le positivisme et le matérialisme sans y rien perdre de son esprit de justice, de son ardent amour de la vérité. C'est pourquoi il lui a été donné, au lendemain de la guerre de 1870, de remplir enfin tout son mérite, d'élever un monument impérissable, d'écrire ce livre, les Origines de la France contemporaine, qui sera l'immortel honneur de son nom. Ce ne sera pas trop de tout un chapitre pour en parler comme il convient.

(i) Souvenirs d'Alexis de Tocqueville, pag. 3ii.

(suite)

Jusqu'en 1870, M. Taine ne s'était guère occupé de politique. « En 1849, dit-il dans la préface de ses Origines de la Frafice contempoj^aiiie^ ayant vingt-etun ans, j'étais électeur et fort embarrassé ; car j'avais à nommer quinze ou vingt députés, et de plus, selon l'usage français, je devais non seulement choisir des hommes, mais opter entre des théories. On me proposait d'être royaliste ou républicain, démocrate ou conservateur, socialiste ou bonapartiste : je n'étais rien de tout cela, ni même rien du tout, et parfois j'enviais tant de gens convaincus qui avaient le bonheur d'être quelque chose. » Quinze ans plus tard, il fréquentait chez la princesse Mathilde, mais sans être pour cela devenu impérialiste. Il continuait, je le crois bien, à n'être rien du tout. Après 1870, bien des choses étaient changées. Il lui parut quel'indiffé-

3S H. tainh:

rcncc en matière politique t'tait chose plus grave qu'il ne l'avait cru pendant longtemps. Persévérer dans celte indifférence, n'était-ce pas manquer au devoir? Il se rappela alors qu'en 1849 '^ s'était promis, s'il entreprenait un jour de chercher une opinion politique , de ne le faire qu'après avoir étudié la France. Le moment était venu pour lui de se livrer à cette étude. Sans doute il la circonscrira le plus possible, il la limitera à la PVance contemporaine. Mais comment comprendre notre situation présente, si nous ne nous rendons pas un compte exact de la j crise par laquelle l'ancien régime a produit la Révo- J lution, et la Révolution, le régime nouveau ?

Ancien régime, Révolution, Régime nouveau, tels sont donc les trois états que M. Taine va étudier et qu'il va décrire. Aussi bien les procédés qu'il compte employer sont toujours ceux dont il s'est servi jusqu'ici. Il aborde un sujet nouveau, mais il y appliquera sa méthode ancienne. En devenant historien, il est bien décidé à rester naturaliste. Ce qu'il va faire, ce sera encore de la botanique ou de l'entomologie. (( On permettra, dit-il, à un historien d'agir en naturaliste : j'étais devant mon sujet comme devant la métamorphose d'un insecte. » Et ailleurs : « A la fin du siècle dernier, pareille à un insecte qui mue, la France subit une métamorphose. Son ancienne organisation se dissout; elle en déchire elle-même les plus précieux tissus et tombe en des convulsions qui semblent mortelles. Puis, après des tiraillements multipliés et une léthargie pénible, elle se redresse. Mais

son organisation n'est plus la même : par un sourd travail intérieur, un nouvel être s'est substitué à l'ancien » (i). Patience, pourtant! ne nous effrayons pas trop vite ! Peu h peu, à mesure que Tauteur avancera dans ses études et dans ses recherches, le naturaliste s'effacera devant l'historien. L'heure est proche où celui-ci saura se faire sa place.

Le premier volume des Oi^igines de la France contemporaine parut en 1876 sous ce titre : L'Ancien régime.

L'auteur, disons-le tout d'abord, avait à revenir de loin. Certes, il était l'un des plus grands travailleurs de son temps. Dès l'école normale, il lit Kant et Spinoza, et sans doute aussi tous les autres philosophes ; comme c'est l'agrégation de philosophie qu'il vise, il ne s'inquiète guère des historiens. Plus tard, alors qu'il pourrait être maître lui-même, il redevient étudiant ; mais c'est aux sciences et surtout à la physiologie qu'il en a. Il suit les cours de l'Ecole de médecine ou ceux du Muséum ; il fréquente les laboratoires ou pousse le plus avant qu'il peut l'analyse mathématique. Un jour, il est vrai, il se met à l'histoire romaine, aux Décades de Tite-Live. Lorsqu'il entreprend son grand ouvrage sur la Littérature anglaise, sa théorie des milieux lui fait une loi de tenir grand compte de l'influence des révolutions et des événements politiques ; force lui est donc, ici, encore, d'étudier l'histoire... l'histoire d'Angleterre. De même

(i) Préface, op. cit.

40 H. TAINK

il sera conduit à étudier Thistoire d'Italie et celle des Filandres lorsqu'il composera ses leçons sur la Philosophie de Vart en flalic et dans les Pays-Bas. Quant à l'histoire de P>ance, il n'apparaît pas qu'avant 1870 il s'en soit occupe' à aucun moment. On trouve en effet, dans ses premiers écrits, de singulières ignorances. Le Moyen âge n'obtient de lui que de méprisantes paroles. Au besoin, il le supprimerait d'un trait de plume. Il écrit : « Par-dessus la procession des scolastiques encapuchonnés, des disputeurs crasseux, ces deux âges adultes et pensants (l'Antiquité et la Renaissance) se j^ejoignent, et l'homme moderne, faisant taire les voix enfantines ou nasillardes du Moyen âge, ne daigne plus s'entretenir qu'avec la noble antiquité. // accepte ses Dieux ; il les comprend du moins, et s'en entoure » (i). — M. Taine ne voyait alors dans les siècles chrétiens, dans ceux qui nous ont donné Charlemagne et saint Louis, saint Bernard et saint Thomas d'Aquin, qui ont produit la chevalerie et les croisades, qui ont vu sortir de terre et monter vers le ciel les cathédrales d'Amiens, de Chartres, de Paris, de Reims, de Cologne et de Strasbourg, M. Taine ne voyait alors qu'une halte ignominieuse dans les ténèbres et la barbarie. « On était arrivé, dit-il, aux mœurs des anthropophages de la Nouvelle-Zélande, à l'abrutissement ignoble des Calédoniens et des Papous, au plus bas fonds du cloaque humain » (2).

(i) Histoire de la littérature anglaise, tom, I. (2) Ibidem.

Il m'en coûte de reproduire ces lignes invraisemblables, mais elles doivent être cite'es puisqu'elles ont été écrites. Et pourtant celles qui vont suivre sont plus déplorables encore. « Le Christ maigre du Moyen âge, le misérable ver de de terre déformé et sanglant ! la Vierge livide et laide, la pauvre et vieille paysanne évanouie à côté du gibet de son enfant, les martyrs hâves desséchés par le jeûne, les saints aux doigts noueux , à la poitrine plate , les touchantes et lamentables visions du Moyen âge se sont évanouies » (i). — Le Moyen âge n'est pas autre chose qu'une nuit affreuse. La Renaissance est une aurore parce qu'elle est un retour au Paganisme, et que le Paganisme, c'est la nature, la beauté, la liberté et la vie, tandis que le Christianisme est TAntinature, la laideur, la servitude et la mort. Mais ici encore il faut citer :

Après Vaffreuse nuit du Moyen âge et les douloureuses légendes des revenants et des damnés, c'est un charme que de revoir TOlympe de la Grèce ; ses dieux héroïques et beaux f^avissent encore unt fois le cœur des hommes. Ils soulèvent et instruisent ce jeune monde en lui parlant la langue de ses passions et de son génie : ei ce siècle de fortes actions, de libre sensualité., n'a qu'à suivre sa pente pour reconnaître en eux ses maîtres et les éternels promoteurs de la liberté et de la beauté... La Beauté (pour les hommes de la Renaissance) est celle de la charpente osseuse qui s'emmanche, des tendons qui se tiennent, des cuisses qui font dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire amplement, du colqui va tourner. Qu'il fait bon d'être nu ! Qu'on est bien en pleine lumière pour jouir de son

(i) Philosophie de l'art, pag. 121.

42 H. TAINI-:

corps florissant, de ses muscles dispos, de son âme gaillarde et hardie ! Les splendidcs dcesscs reparaissent dans leur nudité primitive sans songer qu'elles sont nues; on voit bien, à la tranquillitéde leur regard, à la simplicité de leur expression, qu'elles l'ont toujours dtd, et que la pudeur ne les a pas atteintes. La vie de l'ômc ne s'oppose point ici, comme chez nous, à la vie du corps ; la dernière n'est ni abaissée ni méprisée ; on ose en montrer les actions et les organes; l'homme ne songe pas a paraître tout esprit(i).

Décidément, n'en déplaise à Sainte-Beuve(2), TAcadémie française a eu raison de ne pas couronner un livre où se rencontraient de telles pages.

Pas plus que le Moyen âge, le dix-septième siècle ne trouvait grâce à cette époque devant M. Taine. Il écrivait : « Au xvii^ siècle, on compatit aux malheurs des gens de sa société ; quant aux autres, Fénelon seul, je crois, y pense » (3). Et le siècle dont M. Taine dit cela, c'est le siècle de saint Vincent de Paul ! Mais voici qui est plus incroyable encore ; « La sympathie pour les pauvres a été inventée par Rousseau » (4). Et TEvangile ?

Ces injustices, ces erreurs, ces ignorances, M. Taine les a noblement réparées depuis. Dès qu'il a eu commencé d'étudier véritablement notre histoire, dès qu'il l'a connue, il a écrit, sur l'Eglise au Moyen âge, cette page par laquelle s'ouvre son volume sur VAu' cien régime :

(i) Histoire de la littérature anglaise, tom. I.

(2) Nouveaux lundis, tom. YUl, pag. 104.

(3) Essais de critique et d'histoire (1857), pag. i3.

(4) Ibid., pag. 10.

Au commencement, pendant les quatre premiers siècles, le clergé avait fait la religion et l'Eglise... Dans un monde fondé sur la conquête, il avait annoncé la « bonne nouvelle», promis « le royaume de Dieu », prêché la résignation tendre aux mains du Père céleste, inspiré la patience, la douceur, l'humilité, l'abnégation, la charité, ouvert les seules issues par lesquelles l'homme étouffé dans l'ergastule romain pouvait encore respirer et apercevoir le jour : voilà la religion. D'autre part... il avait formé une société vivante, guidée par une discipline et des lois, ralliée autour d'un but et d'une doctrine, soutenue par le dévouement des chefs et l'obéissance des fidèles, seule capable de subsister sous le flot de barbares que l'Empire en ruines laissait entrer par toutes ses brèches : voilà l'Eglise. — Sur ces deux premières fondations, il continue à bâtir, et à partir de l'invasion, pendant plus de cinq cents ans, il sauve ce qu'on peut encore sauver de la culture humaine. Il va au-devant des barbares ou les gagne aussitôt après leur entrée : service énorme... — Jusqu'à la fin du douzième siècle, si le clergé pèse sur les princes, c'est surtout pour refréner en eux et au-dessous d'eux les appétits brutaux, les rébellions de la chair et du sang... Cependant, dans ses églises et dans ses couvents, il conservait les anciennes acquisitions du genre humain, la langue latine, la littérature et la théologie chrétiennes, une portion de la littérature et des sciences païennes, l'architecture, la sculpture, la peinture, les arts et les industries qui servent au culte, les industries plus précieuses qui donnent à l'homme le pain, le vêtement et l'habitation, surtout la meilleure de toutes les acquisitions humaines, je veux dire l'habitude et le goût du travail... Avec ses compagnons le moine bénédictin défriche et construit ; il domestique les animaux demi-sauvages, établit une ferme, un moulin, une forge, un four, des ateliers de chaussure et d'habillement. Selon sa règle, chaque jour il lit pendant deux heures ; sept heures durant, il travaille de ses mains, et il ne mange et ne boit que le strict nécessaire. Par son travail intelligent, volontaire, exécuté en conscience et conduit en

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