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vue de l'avenir, il produit plus que le laïque. Par son régime sobre, concerte, économique, il consomme moins que le laïque. C'est pourquoi la où le laïque avait défailli, il se soutient et même il pr(jspère. Il recueille les misérables, les nourrit, les occupe, les marie ; mendiants, vagabonds, paysans fui^itifs affluent autour du sanctuaire. Par degrés, leur campement devient un village, puis une bourgade ;... ainsi se forment de nouveaux centres d'agriculture et d'industrie qui deviennent aussi des centres nouveaux de population.
Au pain du corps ajoutez celui de l'âme, non moins nécessaire ; car, avec les aliments, il fallait encore donnera l'homme la volonté de vivre, ou tout au moins la résignation qui lui fait tolérer la vie, et le rêve louchant et poétique qui lui tient lieu du bonheur absent. Jusqu'au milieu du treizième siècle, le clergé s'est trouvé presque seul à le fournir. Par ses innombrables légendes de saints, par ses cathédrales et leur structure, par ses statues et leur expression, par ses offices et leur sens encore transparent, il a rendu sensible « le royaume de Dieu » et dressé le monde idéal au bout du monde réel, comme un magnifique pavillon d'or au bout d'un enclos fangeux. C'est dans ce monde doux et divin que se réfugie le cœur attristé, affamé de mansuétude et de tendresse... Pendant plus de douze siècles, le clergé a nourri les hommes de cette légende divine, et par la grandeur de sa récompense, on peut estimer la profondeur de la gratitude. Ses papes ont été pendant deux cents ans les dictateurs de l'Europe. Il a fait des croisades, détrôné des rois, distribué des Etats. Ses évêques et ses abbés sont devenus ici princes souverains, là patrons et véritables fondateurs de dynasties. Il a tenu dans ses mains le tiers des terres, la moitié du revenu, les deux tiers du capital de l'Europe. Ne croyons pas que l'homme soit reconnaissant à faux et donne sans motif valable; il est trop égoïste et trop envieux pour cela. Quel que soit l'établissement, ecclésiastique ou séculier, quel que soit le clergé, boudhiste(?) ou chrétien, les contemporains qui l'observent pendant quarante générations ne
sont pas de mauvais juges ; ils ne lui livrent leurs volontés et leurs biens qu'à proportion de ses services, et l'excès de leur dévouement peut mesurer l'immensité du bienfait(i).
Malgré sa longueur, je n'ai pas voulu priver le lecteur de cette reproduction textuelle. N'est-ce pas Sainte-Beuve, le maître critique, qui a dit : « La bonne critique n'est souvent qu'une bordure» (2).
Certes ces pages, et beaucoup d'autres que je pourrais citer, te'moignent que l'auteur était animé d'un grand esprit de justice, d'un vif désir de trouver la vérité et de la dire. Il me semble bien pourtant que, dans ce premier volume, M. Taine s'est souvent et gravement trompé. Il ne faut pas oublier qu'il abordait pour la première fois notre histoire. Subitement jeté au milieu d'une multitude de documents manuscrits, de correspondances, de mémoires, il en a été comme grisé, et il lui est arrivé plus d'une fois de s'exagérer l'importance de ses textes. 11 était de bon ton, au xviii^ siècle, dans le monde même des privilégiés, de parler comme les philosophes, d'attaquer l'autorité, de crier plus haut que personne contre les abus et de les grossir outre mesure. On court risque de se tromper en prenant leurs plaintes et leurs critiques au pied de la lettre. Alexis de Tocqueville,
(i) L'Ancien régime, pag 4 à 9.
(2) Portraits littéraires^ tom. II, pag. 166.
qui avait fait, lui aussi, vingt ans avant M. Tainc,
un livre sur l'Ancien régime (i;, dit très justement, dans ses Soinfcnirs^ à propos de la rc'volution de février : « Chez nous, quand le gouvernement devient impopulaire, il arrive que les membres de la classe même pour laquelle il se depopularise préfèrent le plaisir de médire de lui avec tout le monde aux privilèges qu'on leur assure. L'ancienne aristocratie française, qui était plus éclairée que notre classe moyenne et pourvue d'un esprit de corps bien plus puissant, avait déjà donné le même exemple ; elle avait fini par trouver de bel air de blâmer ses propres privilèges et par tonner contre les abus dont elle vivait » (2).
Rien ne me serait plus facile que d'opposer des textes aux textes de M. Taine, mais il y faudrait un volume. D'autres le feront mieux que moi. Ou plutôt ce travail n'est plus à faire. Il a été entrepris et mené à bien par M. Albert Babeau, à qui nous devons sur ce sujet toute une série de livres excellents. J'ai plaisir à en consigner ici les titres : le Village sous Vancien 7^égime, la Ville sous Vaiicien 7'égime, la Vie rurale dans l'ancienne France, les Artisans et les domestiques d'autrefois, les Bourgeois d'autrefois^ les Voyageurs en France depuis la Renaissance jusqu^à la Révolution (3). Les livres de M. Albert Babeau sont
(i) Le livre de Tocqueville, V Ancien régime et la Révolution, a. paru en i856.
(2) Souvenirs d'Alexis de Tocqueville, pag. b-j.
(3) Parmi les nombreux ouvrages qui confirment ceux de M. Albert Babeau, il convient d'en signaler deux qui sont particulièrement remarquables : L'Ancien régime dans la province de Lorraine et
la contre-partie, et la contre-partie victorieuse, de l'ouvrage de M. Taine. A ceux qui n'auraient pas le temps de lire ces six volumes, je conseillerai de lire au moins la remarquable Etude de M. Brunetière sur le Paysan sous V ancien régime (i). Dans cette Etude, elle-même très documentée, M. Brunetière est amené à dire que M. Taine ne nous a montré que « l'envers de l'ancien régime ». Cela sans doute n'est pas tout à fait exact, car M. Taine a fait visiblement effort pour être juste, et il y est souvent parvenu. Mais il y a lieu de se défier de ses peintures et de ses conclusions.
Je voudrais, malgré le peu d'espace dont je dispose, montrer par quelques exemples combien cette défiance est légitime.
Dès la page 23, M. Taine accuse le clergé d'avoir possédé d'immenses richesses sans payer d'impôt. Il le montre rejetant sur les épaules des petits le poids que la justice sociale lui commandait de porter lui-même.
Par un chef-d'œuvre de diplomatie ecclésiastique, écritil, le clergé a détourné, émoussé le choc des impôts. Gomme il fait corps et qu'il a des assemblées, il a pu traiter avec le roi, se racheter, éviter d'être taxé par autrui, se taxer lui-même, faire reconnaître que ses versements ne sont pas une contribution imposée, mais un don gratuit, obtenir en échange une foule de concessions, modérer ce don, parfois ne pas le faire, en tout cas le réduire à seize
Barrois.^diV M. l'abbé Mathieu, aujourd'hui évoque d'Angers ; — La Vie agricole sous Vayicien régime en Picardie et en Artois^ par M. le baron de Galonné.
(i) Revue des Deux Mondes, i*' avril i883. — M, Brunetière a reproduit cet article dans son volume intitulé : Histoire et littérature (Calmann Lévy, éditeur, i883).
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millions tous les cinq ans, c'csi-à-dirc à un peu plus de trois millions par an ; en 1788, c'est seulement i.8oo.rjoo livres, et il le refuse pour 1789. Bien mieux, comme il emprunte pour y fournir, et que les décimes qu'il lève sur ses biens ne suffisent pas pour amortir le capital et servir les intérêts de sa dette, il a eu l'adresse de se faire allouer, en outre, par le roi, et sur le trésor du roi, chaque année, i.5oo.ooo livres, en sorte qu'au lieu de payer il reçoit : en 1787, il touche ainsi i.5oo. 000 livres.
Cette accusation, M. Taine l'a si fort à cœur qu'il la renouvelle quelques pages plus loin, avec des saillies épigrammatiques ;
L'assemblée du clergé n'est un asile que pour lui, et, dans la série des transactions par lesquelles elle se défend contre le fisc, elle ne décharge ses épaules que pour rejeter un fardeau plus lourd sur les épaules d'autrui. On a vu comment sa diplomatie a sauvé les immunités du clergé, comment elle l'a racheté de la capitation et du vingtième, comment elle a changé sa part d'impôt en un a don gra- à luit », comment chaque année elle applique ce don au remboursement des capitaux empruntés pour son rachat, par quel art délicat elle est parvenue, non seulement à ne rien verser dans le Trésor, mais encore à soutirer chaque année du Trésor environ i .5oo.ooo livres : c'est tant mieux pour l'Eglise, mais tant pis pour le peuple (i).
Ces allégations sont absolument démenties par les faits et les chiffres ; dans son beau travail sur la Contribution du clei^gé àVimpôt sous la monardiie française (2), M. l'abbé L. Bourgain, professeur à la Faculté catholique des lettres à Angers, a établi, pièces
(i) L'Ancien régime, pag. 78.
(2) Revue des questions historiques, i'' juillet 1890.
en main, que, de 17 15 à 1789, le clergé avait payé une contribution s'élevant au total de 457.806.000 livres, quifait47i. 487. 180 francs en valeurabsolue (1), et 942.874.360 francs en valeur de nos jours (2) ; soit, en chiflres ronds, 950.000.000, c*est-à-dire, année moyenne de 1715 à 1789, I2.863.5i3 francs; en chiffre rond : i3 millions.
Mais ce n'est là que la moitié des sommes déboursées. Le clergé, cédant toujours aux instances de l'Etat, qui voulait toujours jouir des décimes par anticipation, s'était engagé dans des emprunts ruineux (3), dont l'intérêt général, sans compter l'intérêt des dettes particulières des diocèses, était, en 1784, de 5 millions 800.000 livres, c'est-à-dire de 5.974.000 francs en valeur absolue, et de 11 .948.000 francs en valeur actuelle, qui, ajoutés aux i3 millions précédents, font 24.81 1.5 1 3 francs et, en chiffre rond: 25 millions.
A la fin du xviii^ siècle, le clergé prélevait donc annuellement sur lui-même jnngt-cinq millions.
M. Taine s'est beaucoup moqué du « don gratuit », et il affirme que, versé d'une main et retiré de l'autre, ce prétendu don se réduisait à rien, — à moins que rien — ; ici encore, quelques chiffres vont répondre.
(i) Bien que l'on multiplie presque toujours par i fr. 20, M. l'abbé Bourgain a multiplie par i fr, o3, parce que M. de Wailly donne un chiffre revenant seulement à i fr. o3, depuis lyin à 1785. Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tom. XXI, pag. 228.
(2) Cette nécessité de doubler les francs d'alors pour avoir leur valeur en monnaie actuelle est établie par quantité de preuves évidentes. (Note de M. l'abbé Bourgain.)
(3) A l'Assemblée des notables, Galonné présenta un mémoire où il était dit que les dettes du clergé « grevaient l'universalité de ses biens d'une hypothèque éternelle ».
En 1770, rassemblcc du clergé accorde à l'Etat, à titre de don gratuit, seize millions de livres (i).
En 177*2, elle accorde dix millions (2).
En 1775, elle accorde seize millions (3).
En 17^0, elle accorde trente millions, pour la guerre d'Amérique : « Touchée particulièrement, dit l'Assemblée, de la sagesse et de la bonté de Sa Majesté, qui a su jusqu'à présent suffire aux frais d'une guerre dispendieuse sans mettre de nouveaux impôts : pleine de cette espérance, si consolante pour les pasteurs des peuples, que, si leurs dons ne peuvent entièrement empêcher ces impôts, ils peuvent au moins en adoucir le poids, ou au moins en reculer l'époque » (4).
En 1782, elle accorde seize millions : quinze millions de dons gratuits et un million de secours aux marins (5).
En 1785, elle accorde dix-huit millions (6). j
Dans l'espace des cinq dernières années, de 1784 à 1788, l'ensemble des dons gratuits versés par le ^ clergé au trésor royal s'élève à 64 millions de livres (7).
En 1787, à l'Assemblée des Notables, en apprenant qu'il existait dans le revenu un déficit annuel de cent quarante millions, le clergé se déclara prêt à renoncer à toute exemption pour supporter l'égalité
(i) Collection des procès-verbaux du clergé, VIII, 1646 et suiv,
(2) Ibid., 1942 et suiv.
(3) Ibid., 2095 et suiv.
(4) Procès-verbal de rassemblée de lySo, pag. loby.
(5) Picot, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le XVlll" siècle, tom. V, pag, i83.
(6) Id., ibid., tom. V, pag. 21 3.
(7) Mavidal, Archives parlementaires ; tom. I, pag. SyS.
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de l'impôt : ce qui toucha si vivement le roi, que, dans une séance de l'assemblée générale, il remercia « les archevêques et évêques de l'empressement avec lequel ils avaient déclaré ne prétendre aucune exemption dans les charges publiques » (i).
M. Taine insiste longuement sur ce fait que toutes les grandes places ecclésiastiques étaient pour les nobles; qu'en 1788 ils occupent tous les archevêchés et, sauf cinq, tous les évêchés. Cela est exact ; mais pourquoi l'auteur a-t-il omis de faire remarquer qu'à côté de ses inconvénients, assurément très réels, cette sorte de main-mise de la noblesse sur les hautes charges de l'Eglise, ne laissait pas d'offrir, pour l'Eglise elle-même et pour les peuples, des avantages considérables ?
Que le clergé fût le premier ordre de l'Etat, cela n'était pas chose indifférente, on me l'accordera bien ; son action et sa puissance s'en trouvaient singulièrement accrues. Or, la noblesse eût-elle consenti facilement à céder le pas au clergé ; la ro3'auté elle-même se serait-elle montrée aussi disposée à lui reconnaître le premier rang, si l'épiscopat n'eût pas été recruté principalement parmi les gentilshommes ?
Il ne faut pas perdre de vue que plusieurs prélats —
(i) Mémoires de Weber, ch. JI : Collection Barrière^ tom. VII, pag. 93, 102.
l'archevcque de Reims, les évêques de Laon, de Langres, de Beauvais, de Châlons, de Noyon — étaient pairs ecclésiastiques, titre qui conférait à ceux qui le portaient une sorte d'égalité avec le roi. Les archevêques de Besançon, de Cambrai, les évêques de Strasbourg, Metz,Toul, Verdun, Belley, étaient princes du Saint-Empire. Certains sièges faisaient leurs titulaires pairs de France ; d'autres les constituaient présidents d'Etats. L'évêque d'Autun est président né des Etats de Bourgogne ; l'archevêque d'Aix, des Etats de Provence ; l'archevêque de Narbonne, des Etats du Languedoc, province dont l'administration égalait en importance celle de certains royaumes.
L'archevêque de Paris est duc de Saint-Cloud et pair de France. L'archevêque de Cambrai est duc de Cambrai. L'évêque de Sisteron est prince de Lurs ; l'évêque de Viviers prince de Donzère. L'évêque du Puy est comte du Velay ; l'évêque de Quimper, comte de Cornouailles ; l'évêque de Dol, comte de Dol; l'évêque de Mende, comte de Gévaudan ; l'évêque de Montpellier, comte de Mauguio et de Montferrand, marquis de Marquerose, baron de Sauve, Durfort, Salevoise, Brissac (i). Nous sommes loin, bien loin de tout cela. Il ne faut pas le regretter sans doute ; il ne faut pas s'en scandaliser non plus, ni méconnaître tout ce que ces situations et ces titres ajoutaient à l'influence des évêques.
Ceux d'entre eux qui n'étaient ni princes, ni ducs,
(i) L'abbé Stcard, Les Evêques avant la Révolution, un vol. in-8, 1893, chap, III.
ni marquis, ni comtes, ni barons, devaient du moins à leur qualité de gentilshommes , à l'élévation et à la puissance de leurs familles, d'être en situation de défendre avec succès les intérêts de la religion et ceux de leurs diocésains vis-à-vis des parlements, des intendants royaux ou des ministres. Je trouve que l'abbé Proyart ne se trompe pas tout à fait, dans son livre sur Louis XVI déti^ôné avant d'être roi^ lorsqu'il dit de Boyer, ancien évêque de Mircpoix, ministre de la feuille : « Quoique personnellement étranger à la noblesse, ce n'en avait pas moins été parmi les nobles que ce prélat s'était appliqué à découvrir les sujets dignes de siéger au rang des premiers pasteurs, persuadé qu'il était qu'unir aux humbles et sublimes vertus de Tépiscopat une naissance distinguée leur donne plus d'élévation et de caractère, toujours du moins plus de cette considération extérieure utile à un premier pasteur, soit qu'il ait à imposer le respect à des coopérateurs, soit qu'il lui faille soutenir les intérêts de la religion auprès des grands, ou ménager ceux des peuples auprès du gouvernement » (i).
Ces prélats avaient, pour la plupart, des revenus considérables, et M. Taine s'en indigne. Encore eût-il été bon de dire qu'avant 1789 le budget de la charité incombait presque exclusivement à l'Eglise, et de rappeler que si les évêques étaient richement dotés, une grande partie de leurs revenus allait aux pauvres.
(i) L'ouvrage de l'abbé Proyart parut en 1808. Il ne forme pas moins de cinq volumes et renferme des parties excellentes.
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M. l'abbc Sicard, dans son beau livre sur VAficien clergé de France, a mis ce point hors de doute. Il a multiplié les preuves. Je lui emprunterai seulement deux ou trois faits.
On a dit de Christophe de Bcaumont, archevêque de Paris, que sa charité fut « une des gloires du xviii^ siècle ». Le feu ayant détruit une partie de THôtei-Dieu, les malades furent transportés à l'archevêché. Christophe de Beaumont venait de gagner un procès lui attribuant, en grande partie, le terrain de l'ancien hôtel de Soissons. Il en fit immédiatement l'abandon aux hôpitaux; c'était plus de 5oo.ooo livres données aux pauvres. On découvrit à sa mort que plus de mille ecclésiastiques et cinq cents personnes retirées dans des couvents ou pensions vivaient du secours qu'il leur donnait.
Tl avait été archevêque de Paris de 1746 à 1781. Son successeur, Mgr de Juigné, qui avait accompli déjà à Châlons des miracles de charité, les renouvela sur le siège de Paris, donnant jusqu'à 10.000, 20.000 livres à la fois à des pauvres honteux pour relever leurs familles, s'interdisant toute dépense de luxe comme un larcin fait à l'indigence, et répondant à ceux qui lui proposaient d'acheter les volumes en tranche dorée de la bibliothèque de Bourbon : « Des livres couverts d*or, tandis que mes pauvres ne sont couverts que de haillons, ne m'en parlez pas. » A la veille de la Révolution, pendant le grand hiver de 1788-1789, il épuisa toutes ses ressources et contracta, pour secourir les pauvres, un emprunt de 400 mille
livres, qui fut garanti par son frère, le marquis de Juigné.
Que d'exemples semblables en province !
L'archevêque de Besançon, Mgr de Durfort, avait d'opulents revenus, mais sa générosité était princière. Chaque jour, douze couverts sont mis dans son palais pour les officiers les plus pauvres de la garnison ; il leur fait servir des aliments gras, quand l'usage le permet aux militaires, pendant qu'il fait maigre. Il abandonne à un pauvre gentilhomme la résidence du château de Mandeure. Sa maison est un lieu d'asile, et tel peintre poursuivi pour dettes y trouve un refuge. Quand il officie pontificalement, les pauvres de la ville ^ont rangés sur son passage, du palais archiépiscopal à la cathédrale. Des serviteurs armés de grandes bourses précèdent le prélat et leur distribuent des aumônes qui atteignent chaque fois le chiffre de i.ooo livres.
L'évêque de Lescar, Mgr de Noé, donnait tous les ans aux pauvres ses 27.000 livres de revenu. Une année, en 1776, une épizootie terrible désola les campagnes. Il obtient un million de Louis XVI pour ses malheureux diocésains. Il ouvre deux caisses : Tune pour ceux qui peuvent donner, l'autre pour ceux qui peuvent prêter ; il verse So.ooo livres dans la première et 1 5.000 dans la seconde. Son exemple est suivi, et presque toutes les pertes sont couvertes.
« Il y a, dit M. Sicard, comme un besoin de donner chez ces prélats, qui ont le cœur aussi grand que leur naissance, et en qui l'instinct du gentilhomme corrcs-
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pond si bien au devoir le plus sacré de l'évêque. » Ils ne donnent pas seulement leur argent; s'il le faut, ils donneront leur vie.
A Dijon, un enfant est resté dans une maison en proie à l'incendie et va périr au milieu des flammes. L'évêque, Mgrd'Apchon, est présent; il offre loo louis à qui voudra opérer ce dangereux sauvetage ; mais personne ne répond à son appel. Alors, s'enveloppant d'un drap mouillé, il s'élance, arrive jusqu'à l'enfant, le rapporte et place sur sa tête les loo louis qu'il vient de gagner. Dans le diocèse de Saint-Brieuc, en •1773, une inondation fournit à Mgr de la Ferronnays l'occasion de montrer le même courage. Un enfant est emporté par les eaux. Le prélat se précipite dans le courant, saisit l'enfant et le rend à sa mère. Ce trait est connu à la cour, et Louis XV dit que les La Ferronnays vont à l'eau comme au feu. M. Sicard, après avoir rapporté d'autres traits du même genre, ajoute : « On sent que ces prélats sont de la trempe de Belzunce, et qu'ils ne reculeraient pas plus devant la peste que devant Teau et le feu. »
Il n'était pas un progrès pouvant améliorer la condition matérielle ou morale de leurs diocésains, que les évêques du xvnf siècle ne fussent prêts à provoquer, à appuyer de leur crédit et de leur bourse. Prêts gratuits, monts-de-piété, suppression de la mendicité, amélioration et dotation des hôpitaux, ateliers de charité, cours d'accouchement pour donner des sages-femmes aux campagnes, toute entreprise ayant pour objet le soulagement du pauvre,
l'intérêt des humbles, la conservation de la vie, trouva en eux des promoteurs, des protecteurs toutpuissants. C'est à eux, pour emprunter encore à M. l'abbé Sîcard un fait généralement ignoré, que l'on doit le premier fonctionnement des assurances contre l'incendie, sous forme de contribution à une quête annuelle (i).
M. Taine n'a rien dit de ces choses. Il n'a rien dit non plus, absolument rien, du rôle des évêques sur un autre terrain, celui de l'éducation et de l'enseignement.
Au xviii® siècle, l'évêque était le véritable ministre de l'instruction publique pour son diocèse. Il réunissait en sa personne les pouvoirs exercés aujourd'hui par le préfet et le recteur. Par ses archidiacres, par le grand-chantre capiscol, écolâtre ou chancelier de son chapitre, par ses curés ou par lui-même, il instituait, inspirait, dirigeait, inspectait tous les maîtres et maîtresses. L'Etat ne se contentait pas de lui reconnaître tacitement ces attributions ; les rois de France avaient tenu à les lui confirmer par de nombreuses déclarations. Au besoin, les prélats recevaient ordre d'établir dans chaque paroisse des écoles pour les garçons et pour les filles.
Leur ardeur n'avait pas besoin d'être stimulée. Les
• (i) Pour les détails, voir l'abbé Sicard, p. 475 et suivantes.
conciles provinciaux, les statuts diocésains, les recueils de mandements et d'ordonnances attestent leur sollicitude pour l'instruction de la jeunesse. Leurs libéralités sont sans nombre. Ils multiplient les fondations avec une générosité dont la lecture complète du livre de M. Sicard peut seule donner une idée. Je ne puis qu'indiquer ici les principales.
Mgr de Belzunce fonda à Marseille un collège qui porta son nom et qui, en 1788, compta 600 élèves. L'évêque de Pamiers, M. de Verthamon, assure au collège de sa cité épiscopale une dotation permanente et lui élève à ses frais une belle église et une bibliothèque. A Bayonne, Mgr Druillat relève le collège en décadence. A Soissons, Mgr de Fitz-James n'épargne ni ses soins ni son argent pour son collège, étendant aussi sa sollicitude sur l'établissement fondé à Château-Thierry. Mgr de Bourdeilhes, son successeur, suit les mêmes traditions et dote largement l'enseignement secondaire. A Belley, deux évêques, qui remplissent presque à eux seuls le siège de cette ville au xviii® siècle, se signalent par leurs libéralités. Le premier, M. Jean de Gaulet, donne 54.000 livres pour l'établissement d'un collège et d'un séminaire ; l'autre, M. de Balore, achève de pourvoir par des fondations à l'existence de ces établissements. Une mention spéciale est due à Mgr de la Marche, dernier évêque de Saint-Polde Léon. Il bâtit à ses frais un vaste et beau collège, assez grand pour recevoir les élèves des contrées voisines, y ajoute un petit séminaire pour l'éducation gratuite des écoliers se destinant au sacer-
doce, et dote les deux maisons de revenus suffisants. Il avait consacré à cette œuvre une somme de 40 mille livres.
La suppression des Jésuites en 1762 laissa vides les cent treize collèges qu'ils tenaient en France. La crise ouverte dans l'enseignement secondaire par cette de'plorable mesure fut atte'nue'e par les évoques dans la mesure du possible. Ce sont eux surtout qui conjurèrent la catastrophe. Grâce à leur intervention et à leurs sacrifices, la France comptait, en 1789, près de neuf cents collèges, qui ne demandaient rien au pouvoir, et dans la plupart desquels l'instruction était gratuite. L'abbé de Montesquiou, ancien député à la Constituante, ancien agent général du clergé, qui avait eu en mains tous les éléments d'information, écrivait à M. Laine, en 1820 : « La Révolution a pris aux collèges près de trente millions de revenus » (i).
L'instruction secondaire est tellement répandue, à cette époque de soi-disant obscurantisme, que de tous côtés des réclamations s'élèvent contre « ce torrent d'éducation qui entraîne tout, qui submerge les chaumières et dépeuple les campagnes » (2). C'est un cri général contre le « trop grand nombre des collèges » ; les parlementaires, les philosophes sont les premiers à le faire entendre.
« Pourquoi cette fureur d'apprendre le latin et les
(i) Lettre datée de Plaisance, i8 décembre 1820; elle a été communiquée par la famille à M. l'abbé Sicard. Voy. les Evêqiies avant la Révolution, p. 435.
(2) Veri.ac, Nouveau plan d'éducation pour toutes les classes, 1789.
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langues ? s'écrie la Chalotais... N'y a-t-il pas trop d'écrivains, trop d'académies, trop de collèges? Il n'y jamais eu tant d'étudiants... Le peuple même veut étudier. Des laboureurs, des artisans envoient leurs enfants dans les collèges des petites villes où il en coûte peu pour vivre » (i).
Un autre parlementaire, le président Rolland, tout en déclarant que « l'éducation ne peut être trop répandue », que « chaque classe de citoyens » doit être « à portée » de recevoir « l'éducation qui lui est propre », signale, à son tour, comme un danger, l'extrême multiplicité des collèges, qu'il voudrait voir remplacés, au moins en partie, par de simples pédagogies. « N'y a-t-il aucun inconvénient, ajoute-t-il, à laisser subsister cette multitude de collèges qui se sont établis successivement dans les petites villes du royaume et jusque dans les bourgades ?... Les collèges de plein exercice sont trop multipliés.» Et le président Rolland citait à ce sujet la réclamation suivante de la municipalité deThouars : « Il s'est élevé depuis quelque temps un cri généi^al contre la ynultiplicité des collèges, La culture des terres en souffre et une ambition mal entendue des pères de famille enlève à l'agriculture et au commerce d'excellents laboureurs et de bons artistes... Ce jugement est presque universel » (2).
Après les parlementaires, les philosophes : Diderot se plaint que tant d'enfants sortis de leur condition
(i) La Chalotais, Essai d'éducation nationale, lyôS. (2) Recueil de plusieurs ouvrages du président Rolland. Il était' membre du Parlement de Paris.
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soient voués « à l'inutilité, à l'oisiveté et au libertinage » (i). Mercier, dans son Tableau de Paris^ écrit de son côté :
Les collèges de plein exercice répandent dans le monde une foule de scribes qui n'ont que leur plume pour toute ressource et qui portent partout leur indigence et leur inaptitude à des travaux fructueux... N'est-il pas ridicule et déplorable de voir des boutiquiers, des artisans, des domestiques mêmes, vouloir élever leurs enfants ainsi que le font les premiers citoyens, se repaître d'une profession imaginaire pour leurs enfants, et répéter imbécilement d'après le régent de sixième : Oh ! le latin conduit à tout ! — On les accoutume à faire plus cas d'un livre que d'une charrue, d'un marteau (2;.
Les hommes politiques parlent ici comme les philosophes et les magistrats. L'intendant de Flandre écrit, le 22 septembre 1768, au contrôleur général des finances :
Je suis bien éloigné de croire que ce soit un bien pour l'Etat d'ouvrir des collèges aux enfants de la campagne ; la plupart ne deviennent que des sujets médiocres, qui, après avoir épuisé leur famille pour activer leurs études, n'en profitent que pour augmenter le nombre des religieux mendiants, beaucoup moins utiles à l'Etat que de bons ouvriers ou laboureurs (3).
Sur tout cela encore, M. Taine est muet dans son premier volume. Un tableau de V Ancien régime^ où
(i) Diderot, Œuvres complètes, XVII, 36o.
(2I Tableau de Paris (i-jSi-i-jgo)^ tom. I, pag. 248 ; tom. III, pag. 63; tom. IV, pag. igo.
(3) Histoire de renseignement secondaire dans le Pas-de-Calais, par M. DE Hauteclocque.
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il n'est pas dit un seul mot de cette extraordinaire diiïusion de l'instruction secondaire, n'est pas seulement incomplet, il est forcément infidèle. Une telle et si étrange lacune est d'autant plus fâcheuse qu'il s'agit la d'un fait d'une importance capitale, puisque aussi bien ce « torrent d'éducation » a fini par tout « submerger » et qu'il convient d'y voir une des causes de la Révolution française.
M. Guizot, dans l'un de ses premiers écrits, dans son Essai sur V histoire et sur V état actuel de Viiist jonction publique en France (i), paru en 1816, n'hésite pas à signaler comme une des causes principales de la Révolution l'instruction secondaire distribuée à profusion Qi presque gratuitement à une foule de jeunes gens ainsi déclassés. — C'était aussi l'opinion d'un homme assurément compétent dans la question, d'un témoin qui n'est pas suspect, l'abbé Sieyès. L'auteur anonyme d'un livre plein de vues élevées et judicieuses rapporte l'anecdote suivante :
J'assistais à un dîner où tous les convives dissertaient sur les véritables causes de la Révolution française, à laquelle plusieurs d'entre eux avaient pris la part la plus active. Silencieux comme d'ordinaire, Sieyès se mêla enfin à la conversation en prononçant ces mots remarquables : Ce sont les boursiers qui ont fait la Révolution. Puis il entra dans le détail de tous les révolutionnaires fameux que l'ancienne monarchie avait élevés pour sa ruine : lui-même en faisait partie, et dans le nombre figurait Robespierre (2).
(i) Un volume in-8, Paris, 1816, chez Maradan. (2) De la population dans ses rapports avec la nature des gouvernements. Un volume in-8, Paris, iSSy, 2° partie, chapitre IV. En 1890,
Dans son livre cinquième intitulé le Peuple^. M. Taine trace un tableau effrayant de la misère des campagnes pendant les années qui précèdent la Révolution. La France est inculte; l'aspect de la campagne est le même qu'en Irlande. Partout l'abandon, la solitude et la souffrance. C'est la nuit noire sans un seul rayon, c'est la foi^êt sauvage de Dante sans éclaircie :
Ahi quanto a dir quai era è cosa dura Questa selva selvaggia ed aspra e forte, Che nel pensier rinnova la paura ! (ij.
M. Taine avait pourtant sous les yeux les Voyages eft France d'Arthur Y oung pendant les années ij^y y ij88 et ij8g. Il les cite même en quelques endroits ; mais pourquoi n'a-t-il pas voulu y voir les passages suivants :
Nous nous trouvons tout à coup transportés, écrit Arthur Young, en passant d'Espagne en France, et de la Catalogne dans le Roussillon, nous nous trouvons transportés d'une province sauvage, déserte et pauvre, au milieu d'un pays enrichi par l'industrie de l'homme. — Pau^ le 12 août lySy : Quelques parties de l'Angleterre se rapprochent de ce pays de Béarn, mais nous en avons bien peu d'égales à ce que je viens de voir dans ma course de
au tome I de son Régime moderne^ P^gc 216, M. Taine, à son tour, reconnaît que a cette extension rapide de l'instruction secondaire a beaucoup contribué à la Révolution ».
(0 L'Eu/er, chap. I.
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12 milles de Pau à Moncins... Partout on respire un air de propreté, de bien-circ et (i'aisance qui se retrouve dans les maisons, dans les Stables fraîchement construites, dans les petits jardins, dans les clôtures, etc. — Pont-l'Evêque^ le 10 août lySS : Pont-l'Evcque est dans le pays d'Auges célèbre par la grande fertilité de ses pâturages. Gagné Lisieux à travers la même riche contrée, haies admirablement plantées; le sol est divisé en nombreux enclos et très boisé. — Le 20 : Le chemin gravit une hauteur qui domine la riche vallée de Corbon... Elle est remplie de beaux bœufs du Poitou et se ferait remarquer dans le Leicesteret le Northampton. — Strasbourg, le 20 juillet ijSrj : arrivé à Strasbourg en traversant une des plus belles scènes de fertilité et de bonne culture que l'on puisse voir en France. Elle n'a de rivale que la Flandre, qui la surpasse cependant.
D'après M, Taine, pour le malheureux paysan, pas de répit dans la souffrance. Pas un jour de bonheur, pas une heure de contentement. Eh ! mon Dieu ! les paysans d'autrefois, comme les ouvriers, comme les bourgeois et aussi les nobles, avaient à porter comme nous le poids de la vie, et pour eux comme pour nous, il ne laissait pas d'être souvent lourd. Ni les souffrances ni les misères ne leur étaient inconnues; ils étaient gais pourtant, gais comme nous ne le sommes plus.
A cet égard tous les témoignages s'accordent, et ert particulier ceux des voyageurs de toutes nations, qui ont visité la France au dix-huitième siècle (i).
Olivier Goldsmith, qui voyageait à pied, de village
(i) Voy. les Voyageurs en France depuis la Renaissance jusqu au XVIIt siècle, par Albert Babeau, i885.
en village, de ferme en ferme, a vu de près les petites gens des villes et des campagnes : il se plaît à signaler leur bonhomie et leur gaieté. « Heureux peuple, dit, de son côté, Laurence Sterne, qui, une fois par semaine au moins, est sûr de déposer tous les soucis ensemble, et de danser et de chanter et de secouer gaiement le fardeau des peines qui courbe jusqu'à terre le courage des autres nations ! » Un autre Anglais, John Moore, si prévenu qu'il soit contre notre nation, ne peut se défendre d'admirer son caractère « aimable et enjoué ». Sa vive gaieté lui est chaque jour un étonnement nouveau. En quittant la France pour entrer en Italie, le docteur Rigb}^ écrit à ses filles: «Croyezmoi, j'ai quitté la France avec regret. ..J'ai été enchanté de son peuple : travail, contentement et bon sens sont les traits particuliers de son caractère ».
Après les Anglais, les Danois et les Allemands. Voici un conseiller de justice d'Allona, Jean-Pierre Willebrandt, qui semble fort disposé à se plaindre. Il reconnaît pourtant que « les Français sont supérieurs aux autres par la sociabilité, la serviabilité, l'affabilité prévenante. Il trouve chez eux une inaltéi^able gaieté. La vieillesse parmi eux n'est pas plus chagrine que la jeunesse ». Le Journal de M'"^ Laroche, femme d'un conseiller de Mayence, est de 1785. Elle aussi remarque presque partout la gaieté des gens et combien tout ce peuple a l'air heureux. Ici, sur les bords de la Loire, les paysannes marchent la quenouille au côté, filant et chantant. Là, dans un village de la Beauce, où elle arrive un dimanche soir, femmes,
enfants, jeunes gens, filles et hommes, sont tous dans la rue, bien vêtus, passant leur temps à babiller avec les voisins, à chanter ou à jouer aux quilles, aux billes et aux volants. Ailleurs, aux environs de Libourne, « il me semble, ccrit-ellc, que je n'ai rien vu de plus attrayant que les collines descendant en pentes douces dans les larges vallées couvertes de riches champs à perte de vue, ombragées de milliers d'arbres, avec leurs petits villages, leurs petites chaumières isolées, leurs bosquets, et des paysans affables et gais comme il convient aux habitants de cet heureux coin de teri^e, »
Cependant, son voyage touche à sa fin, et voici comment elle résume ses impressions. « Je suis ici étrangère, j'aime ma patrie, mais je suis juste et je reconnais que la jouissance constante de l'amabilité, de la gaieté, de l'obligeance, est une des plus grandes parts d'une vie heureuse, et ce bonheur la terre de France le donne surtout. »
Le paysan n'était donc ni aussi sauvage ni aussi malheureux que l'a cru M. Taine. Il possédait, lui aussi, sa part de cet inestimable trésor, la gaieté. L'auteur d'un bien spirituel et bien curieux pamphlet publié en 1791 sous ce titre : Annquin Bredouilley Jean-Claude Gorjy, ne pouvait se consoler de voir disparaître cette vieille gaieté chrétienne et gauloise qu'il appelle de ce doux nom : la pauvre chère dame de Liesse, «Pauvre chère dame de Liesse, s'écrie-t-il, est-ce donc pour toujours que vous avez abandonné ce peuple, l'enfant de votre prédilection ? ce peuple
auquel on Jie pouvait penser sans que votre image vint se placer à côté de la sienne? » (i). Hélas ! oui, mon pauvre Gorjy, c'est pour toujours. La vieille gaieté française est morte, la Révolution l'a tuée.
Dans quatre ou cinq endroits de son livre, M. Taine cite les Souvenirs manuscrits de M. X... « Ne pouvant, dit-il, nommer l'auteur, je le désignerai désormais ainsi » (2). M. X..., c'était le chancelier Pasquier, dont les mémoires ne devaient paraître que vingt ans plus tard. M. Taine s'est borné à y prendre quatre ou cinq petits faits à peu près insignifiants. Et pourtant, dans ce manuscrit qu'il avait entre les mains, que de témoignages précieux, et qui jettent de vives lumières sur cette question de l'ancien régime! Je veux leur faire quelques emprunts. Parlant des années qui ont précédé 89, M. Pasquier s'exprime ainsi :
Je crois fermement que, depuis le commencement de la monarchie, la France, à aucune époque, n'avait été plus heureuse qu'elle ne l'était alors... Ce qu'on appelle l'administration publique avait fait de constants progrès ; si l'Etat n'avait pas eu de grands ministres, les provinces avaient eu des intendants fort éclairés et très habiles.
■^(1) Ann'quin Bredouille^ ou le petit-neveu de Tristram Shandy^ 6 petits volumes in-'32, 1791-1792,
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Les communications sYiaicnt ouvertes sur beaucoup de points; partout elles avaient été rendues plus faciles. Il est impossible de méconnaître que c'est au règne de Louis XVI que ce bienfait est principalement dû. Son plus important résultat avait été une amélioration progressive dans l'agriculture.
Le règne de Louis XVI était venu favoriser cette heureuse impulsion que la guerre maritime entreprise pour l'indépendance de l'Amérique n'avait pas arrêtée. On avait vu s'élever de nombreuses filatures de coton ; l'impression des toiles avait fait d'immenses progrès. Il en était de même de la fabrication des cuirs et de l'acier.
Ces progrès étaient d'ailleurs favorisés par ceux des sciences naturelles et exactes. Déjà la chimie faisait entrevoir le secours qu'elle allait incessamment donner à tous les arts utiles; les Lavoisier, les Berthollet, les Fourcroy et leurs élèves entraient dans cette carrière où ils marchaient à pas de géant. La Révolution a tué Lavoisier, mais ses collègues, qui lui ont survécu et qui ont rendu de si grands services, s'étaient formés comme lui sous le règne de Louis XVI auquel ils appartenaient : ce monarque donnait une grande attention à leurs travaux ; il favorisait aussi l'agriculture de toute sa puissance; déjà elle lui devait l'introduction des mérinos, de cette race si précieuse qui a tant enrichi nos cultivateurs et nos fabricants de drap. 11 avait établi des fermes expérimentales ; il offrait donc à la fois la théorie et les applications. On construisait dans la capitale, on bâtissait dans les villages. Les étrangers affluaient dans Paris; il y régnait un faste élégant qui n'a jamais été surpassé.
J'ai vu les magnificences impériales, je vois chaque jour, depuis la Restauration, de nouvelles fortunes s'établir et s'élever, rien n'a encore égalé à mes yeux la splendeur de Paris dans les années qui se sont écoulées depuis la paix de 1783 jusqu'à 1789...
Je suis loin de fermer les yeux sur ce qu'il y a de réel dans la prospérité publique dont nous jouissons ; je sais ce que nos campagnes ont gagné... Je ne suis pas détrac-
teur du temps présent (i), tant s'en faut, j'accorde ce que peuvent avoir d'avantageux, sous beaucoup de rapports, les résultats de la Re'volution, celte division de la propriété, si souvent attaquée, et qui doit, tant qu'elle n'aura pas dépassé certaines bornes, multiplier les richesses en portant l'aisance dans une foule de familles où elle était inconnue; mais toutefois, quand j'interroge ma raison et ma conscience sur ce que serait la France de 1789, si la Révolution n'avait pas éclaté, si les dix années de destruction qu'elles a enfantées n'avaient pas pesé sur ce beau pays, si Saint-Domingue, par exemple, avait continué de verser sur lui ses trésors, si les améliorations progressives que j'ai décrites n'avaient pas été entravées par de grandes catastrophes, je reste convaincu que la France sans révolution serait, au moment où j'écris, encore plus riche, plus forte qu'elle ne l'est aujourd'hui.
C'est Rivarol, si je ne me trompe, qui a dit des peuples dans la situation que je viens de dépeindre : '< La maladie du bonheur les gagne. » On ne pouvait mieux dire (2)...
La citation est longue, mais je me reprocherais de ne pas la continuer encore. Un tel langage, de tels jugements, si modérés à la fois et si justes, sont trop rares pour que nous nous privions du plaisir de les reproduire tout à notre aise :
Il faut reconnaître qu'en dehors de quelques personnes dont les actes étaient pour le gouvernement un sujet particulier d'irritation, le reste des citoyens jouissait de la liberté de fait la plus complète; on parlait, on écrivait, on agissait avec la plus grande indépendance, on bravait même l'autorité avec une entière sécurité. La presse n'était
(i) M. Pasquier écrivait cette première partie de ses Mémoires en 1822.
(2) Mémoires du chancelier Pasquier^ tome I, page 42 et suivantes.
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pas libre de droit, ccpcntliini loui s'imprimait, tout se colportait avec audace. Les personnages les plus graves, les magistrats mêmes, qui auraient dû réprimer ce désordre le favorisaient. On trouvait dans leurs mains les écrits les plus dangereux, les plus nuisibles à toute autorité. Si quelque dénonciation était de loin en loin lancée dans le Parlement par quelques-uns de ses membres plus zélés, plus consciencieux, elle paraissait presque ridicule et demeurait le plus souvent sans résultat. Si on nie que ce fût là de la liberté, il faudra convenir au moins que c'était de la licence.
Quant d Vaction journalière des autorités locales sur les citoyens, action si irritante et dont nous avons tous, depuis trente ans, souffert tant de fois, elle était insensible, presque inconnue. Ce qui restait de la puissance féodale n'était plus quun mot à peu près vide de sens, elle était venue se fondre dans celle de la couronne.
Il y avait bien encore des droits pécuniaires appartenant aux fiefs sur les domaines qui en relevaient, mais c'était une propriété comme une autre, qui pouvait être possédée par des roturiers comme par des nobles ; la puissance des seigneurs sur la personne des vassaux n^existait plus que dans les romans ; une sorte d'obligation de patronage envers ces vassaux était à peu près tout ce que les seigneurs avaient gardé de l'ancien pouvoir féodal.
Louis XVI, lors de son avènement à la couronne, avait achevé de détruire ce qui restait encore d'exorbitant dans l'exercice de ce pouvoir. Il n'y avait donc plus entre la noblesse et les autres citoyens, comme entre ces citoyens et le clergé, qu'une question en débat, celle des privilèges pécuniaires et de l'avantage, pour ces deuxpremiersordres, de n'être imposés ni pour la forme ni pour la quotité comme l'était le dernier.
L'action du clergé ne pesait pas beaucoup plus sur les individus que celle de la noblesse; ce qui venait d'être accordé aux protestants pour leur état civil n'avait rencontré aucun obstacle dans la puissance ecclésiastique, rien ne prouvait mieux à quel point elle était devenue
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tolérante. Le haut clergé partageait ce qu^on appelait les lumières du siècle. Quant aux curés qui agissaient sur le peuple, c'était pour lui prodiguer leurs soins paternels et la meilleure partie de leurs revenus.
D'où venait donc cette passion de réforme, ce besoin de tout changer qui se manifesta à la fin du dix-huitième siècle ? // tenait plus à un grand jnouvement dans les idées qu'à des souffrances réelles; on avait tant écrit, tant disserté sur les questions politiques, que tout avait été remis en question...
L'esprit irréligieux, frondeur et philosophique, l'inexplicable engouement pour toutes les utopies, toutes les chimères, l'abaissement des mœurs, surtout la perte du respect pour les institutions séculaires, les vieilles traditions familiales, ont favorisé le développement des passions qui devaient entraîner bientôt et pour toujours la vieille société française, 1' ci ancien régime » (i).
Un tel témoignage, venant d'un homme comme M. Pasquier, si judicieux, si modéré, si dégagé de tout esprit de parti, est de ceux dont il est difficile de ne pas tenir compte. On s'explique mal que M. Taine Tait passé sous silence. M. Brunetière avait-il donc plus raison que je ne l'ai dit, lorsqu'il écrivait : « Je crains fort que M. Taine ne nous ait montré que l'envers de l'ancien régime » (2).
(i) Mémoires de M. Pasquier, tome I, pag. 46 et suivantes. (2) Histoire et littérature, par M. Brunetière, pag. 295.
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(suite et fin)
En dépit des erreurs et des lacunes que j'ai dû signaler, le premier volume des Origines de la France contemporaine renfermaitdes vues, des jugements qui témoignaient d'une haute et sereine impartialité. Sur la royauté, sur Louis XVI et son amour du bien public, sur la noblesse et son rôle dans les Assemblées provinciales, sur la folie des constitutions abstraites faites tout d'une pièce sur le papier pour les hommes en général, l'auteur avait des pages judicieuses et fortes. Pour incomplète qu'elle fût, la justice rendue par endroits à l'ancienne France était faite pour étonner certains des lecteurs de M. Taine, ceux qui appartenaient à l'école révolutionnaire et qui jusqu'alors l'avaient cru des leurs. Son second volume leur réservait de bien autres surprises.