UN ACADEMICIEN D'AUJOURD'HUI
« Pourquoi n'établirait-on pas dans la république des lettres, comme on disait autrefois, un règlement, une petite loi en un seul article, qui porterait que quiconque s'aviserait de publier ses mélanges politiques, littéraires ou philosophiques, serait frappé de mort littéraire et déclaré inhabile à rien publier désormais ! )) C'est le Joinnial des Débats qui publiait, il y a quelque cinquante ans, sous la plume de M. de Sacy, ces lignes impitoyables. Heureusement, la petite loi n'a pas été établie, ce qui nous eût privés de plus d'un livre remarquable, à commencer par les Variétés de M. de Sacy, et à finir par les Regards historiques et littéraires de M. de Vogué, — Variétés Qt Regards (singulier titre !) qui sont précisément d'anciens articles des Débats.
(i) Regards historiques et littéraires, par le V" E. Mcichior de Vogué. Un vol. in-iS, Armand Colin et Ci" éditeurs, 3, rue de Mézières. — 1892.
Et puisque je viens de citer M. de Sacy, je rappellerai encore ce qu'il écrivait dans la Préface de ses Variétés littéraires^ historiques et morales : « C'est moi-même que j'offre au public dans ces deux volumes ; je ne pouvais pas faire autrement, je ne pouvais pas faire mieux ; je suis là tout entier. »
M. de Vogué est tout entier, lui aussi, dans ses Regards historiques et littéraires (diable de titre !;. Je vois bien qu'il y parle des Lettres athéîiie?ines^ du comte de Mouy ; des Fratiçais au Pamir ^ de M. Bonvalot ; de Vlîide, de M. Ghevrillon ; de VEmpire by:{antin, de M. de Bryce ; de VEmpire des Tsars, de M. A. Leroy-Beaulieu; du roi Mithridate, de M. Th. Reinach ; mais il ne faut pas lui demander l'analyse méthodique, le compte rendu terre à terre des ouvrages dont il a inscrit le nom en tête de ses chapitres. Ce qui se reflète dans ce livre, c'est la personnalité, la physionomie, l'âme même de l'écrivain. Aussi bien, M. Melchior de Vogué est tout autre chose qu'un critique; ce n'est pas un liseur, c'est un voyant (et c'est peut-être ce qui explique et justifie après tout ce titre de Regards^ auquel j'ai tant de peine à me faire). C'est un voyant — et c'est un voyageur.
Qu'y a-t-il de commun entre les critiques de profession, dont les plus favorisés sont allés de la rue d'Ulm à la rue Drouot, en passant par la rue des Prêtres - Saint- Germain- l'Auxerrois, et Theureux touriste qui peut commencer ainsi un article sur Mithridate Eupator^ roi de Pont :
« Le bateau qui me portait du Caucase en Crimée avait fait relâche à Kertch, l'ancienne Panticapée. J'étais monté sur le plateau de rochers qui domine la ville; de la chapelle bâtie au sommet, sur l'emplacement où fut l'acropole, le regard embrasse un vaste horizon de terres tristes et d'eaux lumineuses. Entre la mer Noire et la mer d'Azoff, reliées par le cordon du Bosphore cimmérien, la presqu'île de Kertch déroule ses maigres champs tout hérisses de tiimuli ; à chaque labour nouveau, ces champs rendent en grand nombre des monnaies antiques. Un petit berger tartare m'en offrit une poignée; sur l'une de ces médailles, l'usure du temps laissait voir encore un beau profil de jeune barbare hellénisé ; on y pouvait déchiffrer le nom de Mithridate. L'ombre qui se levait de ce morceau d'argent reprit une vie singulière dans le lieu où elle m'apparaissait. A la place même où j'étais assis, une tragédie historique s'était dénouée; à cette place, dernière retraite où le malheur l'avait acculé, le roi de la mer Noire avait entendu les cris de mort des soldats qui gravissaient ces pentes, derrière son fils rebelle : là il avait bu le poison et demandé le coup d'épée de l'esclave.
c( Mithridate! J'essayai de ressusciter une figure et une histoire sous ce nom... » (i).
Lisez maintenant cette autre page ; je l'emprunte au chapitre sur X^^s Lettres athéniennes, de ]\L Charles de Mouy :
(c) Regards historiques et littéraires^ pag. 200.
344 ^^ vicomtf: meixhior dk vogué
« J'cspcTc qu'on ne nie trouvera pas trop partial pour ce livre. A dire vrai, je suis incapable d*en juger le mérite. C'est un transparent ; j'aperçois, au travers, des images enchantées. Entre ces lignes d'imprimerie, sous ces mots qui éveillent les souvenirs comme les touches d'un clavier éveillent des sons connus, je vois blanchir des statues et des colonnes, trembler des vagues aux feux du midi, ces vagues vermeilles des mers d'Orient où j'ai laissé tomber tant de jours. La mémoire traîne derrière nous un monde mort, comme cette pâle lune q ne la mer emmène à sa suite ; monde invisible, oublié, tant qu'une clarté de reflet ne vient pas l'illuminer. Alors il s'éclaire un instant, nous nous retournons vers lui, nos regards s'y attachent; là-bas, sur le miroir d'or au fond de la nuit surgissent de grands pays familiers, jadis pleins de vie, de bruit, de couleur, maintenant ramassés par la distance en une tache grise, dans ce petit orbe ; et l'imagination voyage avec délices sur cette planète morte que nous avons en nous. Je tourne les pages du volume dont je vous parlais, mais je ne lis plus, je regarde. Les visions se lèvent, chacune à son plan, les unes nettes et lumineuses, les autres indistinctes, plus lointaines, noyées dans la brume : îles et montagnes qui sortaient de l'eau devant nous, quand le bateau courait le soir dans l'archipel ; celles dont on rangeait de près les falaises de marbre rose ; celles qu'on laissait au large et qui fu3^aient décroissantes à l'horizon, tour à tour masses d'ombres prochaines sur le bleu des flots, nuages violets dans le ciel du coucham,
brins de lilas égrenés sur les bords de cette coupe de turquoise » (i).
Il faut être juste : quand on écrit de ce style, avec ce charme et cet éclat, on a mieux à faire que de lire les livres des autres, de les analyser, d'en chercher le fort et le faible, d'y faire la part des qualités et des défauts. On a raison de laisser à d'autres cette besogne secondaire. Qui peut le plus aurait grand tort de s'astreindre à faire le moins.
Je disais tout à l'heure que M. Melchior de Voglié était un voyant^ — ce qui est bien, si je ne me trompe, le contraire d'un critique. La page que je viens de citer le démontre de reste. L'auteur ne nous apprendil pas lui-même que les livres ne sont pour lui que des « transparents », au travers desquels il « aperçoit des images enchantées » ? Ne nous dit-il pas encore : « Je tourne les pages du volume dont je vous parlais, mais^'e ne lis plus^ je regai^de w ? — Regarder, telle est bien décidément la fonction de M. de Vogué, et j'avais tort, je le reconnais, de le chicaner sur son titre : aucun autre ne pouvait mieux convenir à son livre.
L'auteur est si peu un critique qu'il a la critique en horreur; il professe à son endroit un dédain dont il ne fait pas mystère. « J'avoue mon faible, dit-il pour la critique instinctive ; je l'avoue d'autant plus librement qu'elle ne risque pas de faire des ravages, dans la vaste classe de critique scientifique où nos bacheliers
(i) Regards historiques et littéraires, pag. 44.
viennent user leurs manches de lustrine. 11 n'y a pourtant pas dans le Dcicalogue un onzième commandement qui dise à tout écrivain :
Plume et papier tu ne prendras Que pour critiquer seulement.
Mais tout homme entend une voix qui lui crie : « Regarde parmi les êtres et les choses, tâche de comprendre ce que tu aimes et de le faire aimer aux autres. » C'est le cas de rappeler un mot de Vauvenargues : « Connaître par le sentiment est le plus haut degré de connaissance. »... Avec notre passion des ciij^iosités littéraiî^es, nous sommes sujets à perdre de vue les ve'ritables exigences du public ; il s'inquiète peu de nos dossieî^s, de nos sources^ de nos recheixhes et de nos ti^oiivailles \ il veut qu'on lui fournisse une image nette et agy^éable des objets qu'il connaît confusément. Le public jugera toujours comme Dorante, dans la Critique de V Ecole des femmes ; il trouvera étranges tous les raffinements mystérieux, et, sans le congé de MM. les experts, il dira que le gi^and art est de plaire, et qu'ow doit peu se soucier du reste. » (i) — Le reste, c'est justement la critique, celle qui ne pratique pas l'art de plaire. La voilà condamnée du coup et renvoj'ée aux pédants, aux « bacheliers en manches de lustrine ». Ailleurs encore, AL de Vogiié a pour elles des regards non moins sévères, à la page 21 5, par exemple : « Ah ! dit-il, que messieurs les savants
(i) Pag. 3ii.
me persuadent mal ! Renseignements et enseignements ont du bon ; mais le lecteur de nos jours, s'il est un homme, demande avant tout à l'histoire ce que lui ont demandé les hommes de tous les temps : rémotion, la vie supérieure... La science change, les savants se trompent et passent ; seule l'émotion demeure, seule elle préserve à jamais le nom de celui qui l'a donnée. »
Je cite beaucoup, et cela pour deux raisons : d'abord, parce que M. de Vogué est un écrivain extrêmement brillant; ensuite, parce que je tiens à bien montrer au lecteur la pensée même de l'éminent académicien; d'après lui, la critique scientitique est un leurre ; avec sa passion de la curiosité littéraire, avec ses dossiers, ses sources, ses documents, ses trouvailles, ses enseignements et ses renseignements, elle nous veut duper et se dupe elle-même. La vraie méthode est la « méthode instinctive » ; le plus haut degré de connaissance par le sentiment, la grande règle de toutes les règles est de plaire, — de plaire et d'émouvoir. La Poésie a des droits supérieurs à ceux de la Vérité. La Lég'ende se rit des efforts impuissants de l'érudition, des vaines recherches de la science. Le public, après tout, n'a que faire « de ces habiles préparateurs qui, dans leur cabinet d'anatomie, dissèquent nos grands morts » (i).
Ce que vaut cette théorie, je laisse au lecteur le soin d'en juger, me bornant à faire remarquer que, si
(i) MelchioFDE Vogué, pag. 3ii.
348 KK VK:f>Mli: MELCHIOK DU VOGUK
clic ctait vraie, clic serait la condamnaiion de toute l'œuvre critique du xix*^ siècle et ne laisserait rien debout de l'œuvre entière de Sainte-Beuve (i).
Si M. de Vogué n'est pas et ne veut pas être un critique, il est beaucoup plus : il est un poète, un poète en prose, comme Chateaubriand dont il est le plus brillant disciple. Comme lui, il a l'humeur voyageuse, et son style se teint des couleurs des cieux divers, des contrées et des peuples qu'il a visités, des mers où s'est promené son vaisseau. IJ aime le luxe des images, l'harmonie de la phrase, l'éclat du coloris. En un temps où le matérialisme triomphe, où le naturalisme règne en maître, il proclame la supériorité de l'imagination, la précellence de l'idée, l'insignifiance des réalités apparentes. Volontiers il prendrait pour devise ces vers d'Alfred de Vigny :
Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu des idées... ... Les nations sont des femmes guidées Par les étoiles d'or des divines idées.
(i) En ma qualité de critique qui, faute de mieux, cherche du moins à être exact, je glisse timidement au bas de la page cette petite note. Dans son chapitre sur le prince de Talleyrand, M. de Vogué dit page 255 : « Pendant la crise inouïe qui dura de 178g à i8i5, le mot de Beugnot fut vrai pour tout le monde : Le difficile yi était pas de faire son devoir^ mais de le connaître. » Le mot n'est pas de Beugnot, mais de M. de Bonald, qui a dit, dans ses Pensées publiées en 1817 : « En temps de révolution, il est plus difficile de connaître son devoir que de le suivre. »
Il cite ces vers, dans la belle étude qu'il a consacrée au poète, mais c'est pour ajouter aussitôt : « Propos de rêveur, de poète, dira la sagesse pratique. Et l'on ouvre l'Histoire, à n'importe quelle page, et l'on y rencontre la confirmation perpétuelle de cette vue de génie. L'Histoire et la vie attestent qu'en pensant ainsi il était le voyant, le vrai sage, ce poète que son biographe rattache si justement à la famille de Platon et de Gœthe. Tandis que je le relis, un bruit de clameurs folles m'arrive, le bruit qu'il n'aimait pas, fait dans un palais voisin parles hommes dont il se défiait le plus.
Cependant le dédain de la chose immortelle
Tient jusqu'au fond du cœur quelque avocat d'un jour ;
Lui qui doute de l'âme, il croit à ses paroles.. .
Bruit de passions, d'intérêts, de faits passagers. Ceux qui s'y complaisent ne se doutent pas qu'un Pilote ironique souffle leurs paroles, pour faire le vent dont ses voiles ont besoin ; ils ne soupçonnent pas qu'ils sont étreints, poussés par les idées méconnues, qu'il en préparent l'avènement alors qu'ils croient les combattre. C'est le commentaire vivant de mon poète » (i).
Alfred de Vigny est son poète, Chateaubriand est son maître. Tous deux étaient pessimistes. Vigny se réfugiait dans le mépris divin et consolateur (2). Chateaubriand écrivait à la fin de ses Mémoires : « Je
(i) Regards historiques et littéraires^ pag. 327, (2) Alfred DE Vigny, Journal d'un poète^ pag. 268.
n'attends des générations nouvelles que le dédain, et je le leur rends ; elles n'ont pas de quoi me comprendre ; elles ignorent la foi à la chose jurc'e, l'amour des institutions généreuses, le respect de ses propres opinions, le mépris du succès et de l'or, la félicité des sacrifices, le culte de la faiblesse et du malheur » (i). Chose singulière ! autant Vigny et Chateaubriand étaient pessimistes, autant M. de Vogué, leur disciple, est optimiste. Il y a trois ans, l'Exposition universelle lui inspirait un enthousiasme presque religieux. Il idéalisait la matière. La tour de M. Eiffel était, à ses yeux, plus qu'un événement, un symbole, quelque chose comme le labarum qui, apparaissant à Constantin, avait transformé l'empire et renouvelé la face du monde. Ceux qui les ont lues alors n'ont pas oublié ces pages, magnifiques du reste, qui commencent ainsi : (( Soudain, deux barres lumineuses s'abattirent sur la terre... » et qui se terminent par ces lignes : « En m'arrêtant au premier palier, je reportai encore une fois mes i^egards sur le sommet. Les deux bras lumineux s'étaient relevés dans l'espace ; ils continuaient leurs évolutions. Pendant une minute, sur le ciel noir dont ils semblaient toucher les bornes, il me sembla qu'ils traçaient une croix ébloiiîssajite. gigantesque labarum. Le signe de pitié et de prière ^ était dressé sur la Tour par cette lumière neuve, par la force immatérielle qui devient là-haut de la clarté.
(i) Mémoires d'outre-tombe j tom. X, pag. i8i.
LE VICOMTE MELCHIOR DE VOGUÉ 35 ï
Durant cette minute, la Tour fut achevée. Le piédestal avait reçu son couronnement naturel » (i).
Ce couplet est resté beau comme au jour où il a été écrit; la Tour se dresse toujours vers le ciel ; mais, hélas ! la « croix éblouissante », où est-elle ? Et le « labarum », qu'est-il devenu ? En ce même temps, un autre poète, M. François Goppée, disait sans vergogne de la Tour qu'elle était odieusement laide et hautement ridicule. Aujourd'hui, comme il y a trois ans, je suis de l'avis de M. Goppée.
C'est Sainte-Beuve qui a représenté Alfred de Vigny se cloîtrant dans sa tour d'ivoire, comme en un sanctuaire fermé aux bruits du monde :
Et Vigny, plus secret, Gomme en sa tour d'ivoire, avant midi, rentrait (2).
M. Melchiorde Vogiié, lui, est monté sur sa Tour ¥j\^ç\ y si haut qu'on peut monter, et de là il aperçoit, comme autrefois sous le ciel d'Athènes, « des images enchantées ». Il aperçoit une République idéale, un Tonkin idéal, un lac Tchad idéal ! A de certains moments, il lui semble que sa Tour est un vaisseau de haut bord et qu'il passe la ligne ; et voilà que « les étoiles accoutumées descendent sous le ciel d'hier » et qu'il découvre en avant « les étoiles nouvelles ». La plus brillante de ces étoiles, la Croix du Sud, lui apparaît là-bas, du côté du Panthéon, dans le quartier
(1") }A.v>'EVoGiii.^ Remarques sur V Exposition duCentenaire^ pag. 23 et suivantes.
(2) Pensées d'Août^ épître à M. Villemain.
352 Lie VICOMTE MELCHIOR DE VOGUÉ
latin : c'est la Jeunesse des Ecoles. Elle n'a pas de mystères pour lui, car ces jeunes travailleurs lui ont remis leurs petits cahiers, leurs essais en vers, en prose. Ce qui lui plaît surtout en eux, c'est que ces nouveaux citoyens ne ressemblent pas à leurs aîne's ; ils n'ont aucun goût pour l'opposition, ils n'éprouvent aucun besoin de changer de gouvernement. La République actuelle satisfait toutes leurs aspirations. Beaucoup d'entre eux « ne sont rien ». Ceux qui sont quelque chose sont opportunistes, et pour peu qu'ils aient occasion de se trouver en face de M. Jules Ferry, ils l'acclament. Si la politique pure les préoccupe peu, ils ne se soucient pas davantage de l'art pur; toutes les écoles littéraires leur sont également suspectes. De même en philosophie. « Quand on leur demande quels maîtres ils acceptent, ils répondent : personne » (i). Ils se défendent surtout d'être spiritualistes, « le spiritualisme d'antan n'étant, à leurs yeux, qu'une vieille et timide barque, faisant le cabotage sur une mer fermée )> (2). Si tel est leur état d'âme et leur état d'esprit, — et c'est M. de Vogiié qui nous en fait lui-même cette peinture — je ne vois pas très bien, je l'avoue, d'où lui peut venir cette grande confiance qu'il met en eux. Il est vrai qu'il ajoute : « En somme, ce qui maîtrise le plus fortement ces jeunes intelligences, c'est l'instinct de la relation entre les choses et des racines profondes qu'elles ont dans l'invisible ; c'est le sentiment de la solidarité entre les
(i) Regards historiques et littéraires, pag. lo. (2) Pag. II.
LE VICOMTE MELCHIOR DE VOGUlt 353
hommes, le besoin de s'associer à cette unherselle vibration humaine qui est V électricité latente du monde moral » (i).
Je m'incline. Si vraiment ce qui maîtrise maintenant les jeunes gens des Ecoles, c'est « l'instinct de la relation entre les choses », c'est « l'universelle vibration humaine qui est l'électricité latente du monde moral », il est certain que les étudiants d'aujourd'hui ne ressemblent guère à ceux de mon temps.
Il est vrai que de mon temps — manquions-nous donc alors de poètes? — nul ne s'était avisé de voir dans la montagne Sainte-Geneviève un autre Sinaï* Nul n'écrivait pour nous des pages éloquentes, vibrantes, comme celle-ci : « Il est une autre France, cachée un peu partout, mais qui a sa métropole au vrai cœur de notre Paris et de notre pays, sur cette montagne Sainte-Geneviève, le Sinaï où furent élaborées quelques-unes des plus belles lois de l'esprit humain. C'est là qu'il faut aller chercher du réconfort et de l'orgueil, entre les retraites modestes où travaillent nos maîtres et les grandes écoles où la jeunesse vient les entendre, où bouillonne le sang de rachat de la France » (2). Et puisque j'ai commencé à citer cette page, le lecteur ne me pardonnerait pas de ne la point citer tout entière. « Là, continue M. de Vogué, cette jeunesse peut voir cette statue, son symbole, dans le Musée voisin : on sait comment le sculpteur y a représenté notre Jeanne ; affaissée sur les genoux, la tête
(0 Regards historiques et littéraires, pag. //. (2) Pag. 164.
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au ciel, ccoutant les voix. D'autres ont mis leur génie dans le colosse de bronze du Niederwald (i) ; nous reconnaissons le nôtre dans cette frêle enfant de marbre. Ce génie ne se ploiera peut-être pas aux lentes préparations, aux vertus patientes; il est nerveux et soudain, fait de sursauts et d'illuminations, il s'abat vite, comme cette fille prosternée dans son chagrin ; comme elle, il se relève d'un bond, quand une voix le suscite. Et il 3^ a toujours des voix. La communication du secours divin ne cesse jamais. Elle s'accommode aux besoins changeants des siècles, aux tours nouveaux de l'esprit. Les temps ne sont plus des commandements miraculeux, qui transportaient la foi naïve d'une bergère. Celui qui appelle appelle autrement. Tout moyen lui est bon, et le plus naturel en apparence est souvent le plus mystérieux. A certains moments, le poète, l'écrivain, le professeur sont aussi des voix, parfois inconscientes de la mission qu'elles ont reçue. Comme Jeanne, la jeunesse écoute ces voix, attendant celle qui trouvera le chemin de son âme. Tout Tavenir est là. »
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que M. Melchior de Vogué se retrouve tout entier dans cette page, avec son ardent patriotisme, sa passion de la revanche, sa soif dans la régénération de la France, avec son style éclatant et pur, qui, pour emprunter une de ses expressions, « a le son argentin de l'espé-
(i) La statue de la Germania éleve'e par l'empereur Guillaume I", en souvenir de ses victoires, sur la rive du Rhin, au-dessus des coteaux du Johannisberg.
rance » ; et aussi avec son inclination vers une sorte de néo-christianisme qui, plein de respect et d'admiration pour l'Eglise, ne se défend peut-être pas assez de mettre sur la même ligne et presque ex œquo la montagne Sainte-Geneviève et le Sinaï, les voix qui parlaient à Jeanne d'Arc sous les chênes de Domre'my et celles qui parlent à la jeunesse des écoles du haut des chaires du Collège de France. C'est un beau rêve, je le veux bien, que celui de réconcilier Notre-Dame et la Tour, — mais c'est un rêve.
Après tout, nous serions bien ingrats si nous ne savions pas gré à l'éloquent et généreux écrivain de ses efforts pour relever l'âme de la jeunesse, pour faire que cette âme devienne de plus en plus « studieuse et pensive », si nous ne lui étions pas reconnaissants, nous qui ne sommes plus jeunes, des fêtes qu'il donne à notre esprit et à notre cœur, lorsqu'il écrit pour nous des pages comme celle-ci, que j'emprunte au récit de sa visite an couvent des Resndié :
« Nous ressortons. La pleine lune se lève sur les coupoles brillantes de l'église, sur l'amas de maisons blanches et leur ceinture de vieux chênes. Vu ainsi, le couvent est féerique; la nuit masque ce qu'il a de trop jeune, elle sème ses illusions sur ce merveilleux décor. Nous revenons par les grandes plaines. Sur notre gauche, la lune roule au ras des guérets et des labours. Là aussi, la pâle magicienne a tout transformé. Elle a élargi encore cet océan, elle l'a enchanté en jetant sur lui ses légères écharpes de brumes bleues. Sa clarté noie ces lignes fuyantes ; le
35G I.E VICOMTE MKLCHIOR DE VOGUI^:
vide est chaud, doux, tranquille ; il est beau parce qu'on y met tout ce qui devrait y être. Les meules et les gerbes, seuls accidents qui fixent le regard, donnent plus que jamais l'impression de tentes et de faisceaux, d'une armée qui repose, attendant la bataille de demain. Des feux lointains s'allument dans ces bivouacs : une armée campe là, en efïet: les travailleurs qui couchent autour de ces feux pour reprendre à l'aube leur combat contre la terre. Maintenant, c'est l'heure de paix. La terre dort. Comme un cerveau humain, on sent qu'elle continue son labeur dans le sommeil. Elle a retiré toute la vie dans ses flancs; plus de rumeurs, plus de mouvements, plus d'hommes. En voici un pourtant qui croise notre route, un de ceux que nous avons vus tantôt courbés sur la glèbe; il s'éloigne sur la ligne d'horizon, superbe, transfiguré ; il semble marcher sur les eaux et se perdre dans le ciel, au point indistinct où commence cet autre champ noir étoile d'autres feux, tout pareil sur nos têtes à celui qui s'étend sous nos pieds.
(c Une fois encore, deux bruits ont désenchanté le silence : le sifflement enroué d'une fabrique, le dernier tintement des cloches de Resnoïé. Voix discordantes en apparence, voix fraternelles si l'on écoute mieux ; voix du travail et de la prière, plainte des peines du corps, plaintes des peines du cœur. Elles se rencontrent là-haut, se confondent et meurent à leur tour. Il n'y aura plus de peine, cette nuit, sur la grande terre assoupie. La vie l'a rendue au rêve » (i)»
(i) Regards historiques et littéraires, pag. 343.
Le rêve! ce mot revient souvent sous la plume de M. Melchior de Vogué. Aussi bien Chateaubriand, Vigny, Lamartine, n'ont-ils pas été, comme lui, des poètes et des rêveurs? Gomme eux, n'a-t-il pas réalisé ce beau rêve d'ajouter à l'illustration du nom que l'on a reçu des ancêtres une illustration nouvelle, celle qui vient du travail et du talent ?
4 avril 1892.
MM
M. Charles Gidel est un universitaire de marque, proviseur du Lycée Louis-le-Grand, lauréat de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Ses deux nouveaux volumes, — Mistoire de la littérature française depuis i8 15 jusqu'à nos jours — lui vaudront sans nul doute une nouvelle couronne académique. L'Académie française ne saurait faire moins pour lui que pour M. Gustave Merlet, professeur de rhétorique au Lycée Louisle-Grand, et auteur du Tableau de la littérature française de 1800 à 18 i5y en trois volumes. Ces trois volumes ont été honorés successivement de deux prix, le prix Bordin en 1878, le prix Marcelin Guérin en 1884 (2). Malgré sa date un peu ancienne, je veux
[i) Histoire de la littérature française depuis 1 8 1 5 jusqu'à nos
jours, par Charles Gidel, deux volumes in-i6, Alphonse Lcmerre,
éditeur, 1891. — Tableau de la littérature française de 1800 à 18 15
par Gustave Meri.et, trois volumes in-8, Perrin et G'*, éditeurs^
35, quai des Grands-Augustins.
(2) Concours littéraires, par M. Gamille Doucet, secrétaire perpétuel de l'Académie française, pag. 80 et 292,
36o cRiTiQur: universitaire
dire un mot de l'ouvrage de M. Mcrlet, avant d*aborder celui de M. Oidel, qui n'en est que la continuation.
M. Merlet, d'ans sa pîx^facCj nous donne son livre comme un ouvrage entièrement neuf, et qui, « pour la première fois, traite expressément de la littérature impériale. » A l'en croire, nous serions en présence d'une œuvre originale, prolem sine matre creatam. Or, il n'y a pas un des chapitres du livre qui ne soit... comrnent dirai-je ? qui ne soit emprunté aux Etudes de Charles Labitte sur la littérature de l'Empire, aux nombreux articles que Sainte-Beuve a consacrés à cette période de notre histoire littéraire, ou à son ouvrage sur Chateaubriand et son groupe littéraire sons r Empire, et surtout à un livre très consciencieux et puisé aux sources, VHistoif^e de la poésie française à l'époque impériale, par M. Bernard Jullien.
Le chapitre sur Fontanes, par exemple, n'est qu'une reproduction, une copie du portrait si magistralement peint par Sainte-Beuve. Il n'est pas un vers cité par M. Merlet qui ne l'eût déjà été par l'auteur des Portraits littéraires : les citations commencent au même hémistiche et finissent au même mot. — C'est encore Sainte-Beuve qui a fourni le chapitre sur Arnault, le fabuliste. Ici, pourtant, il y a quelque chose de remarquable : deux citations de huit vers chacune, qui ne se trouvent pas dans Sainte-Beuve, se trouvent dans M. Merlet! Comment cela se pouvait-il faire? Est-ce que, par extraordinaire, M. Merlet aurait pris la peine d'ouvrir les Fables d'Arnault? Rassurez-vous : il a
pris ces seize vers dans le chapitre que M. Jullien consacre à Arnault.
Les emprunts faits à M. Bernard Jullien sont d'ailleurs si nombreux qu'on ne les saurait compter. C'est sans doute pour cela que M. Merlet ne cite jamais M. Jullien : il lui eût fallu le citer trop souvent.
Ce qui appartient en propre à l'auteur, ce qu'il n'a pris ni à Sainte-Beuve, ni à M. Jullien, ni à Charles Labitte, ce sont les erreurs matérielles, erreurs de faits et de dates, qui se rencontrent dans son ouvrage, au moins dans le premier volume, le seul que j'aie lu. J'en signalerai quelques-unes.
« En i8o5, René signala la rentrée littéraire de Chateaubriand. » Renéaparuen 1802, dans le Génie du Christianisme y où il formait le livre IV^ de la seconde partie.
(c M. de Bonald consentit vers 1800 à se laisser nommer conseiller de l'Université. > Professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand, maître de conférences à l'Ecole normale, M. Merlet ignorait-il donc que l'Université n'existait pas en 1800, sous le Consulat; qu'elle n'a été organisée que sous l'Empire par les décrets des 17 mars 1808 et i5 novembre 181 1? C'est en 1 8 1 o que M. de Bonald fut nommé conseiller de l'Université.
« Chénier accepta, en i8o3, le poste d'inspecteur général de l'Université. » Encore une fois, comment l'aurait-il fait, puisque l'Université n'était pas née? Marie-Joseph Chénier fut nommé, en i8o3, inspecteur des Ecoles centrales.
« François de Ncufchâtcau, ministre de l'intérieur en 1791. » En 1791, il ne pouvait être ministre, étant membre de l'Assemblée législative. Sous la Législative, comme sous la Constituante et la Convention, les fonctions de ministre et celles de député étaient incompatibles. C'est en 1797 que François de Neufchâteau fut appelé au poste de ministre de l'intérieur.
« Sous la Convention, la Mort de César y de Voltaire, comparut devant un président du tribunal révolutionnaire, le sieur Gohier. » Gohier n'a point été président du tribunal révolutionnaire. Il était, en 1793, ministre de la justice.
« Nous lisons dans le Rapport fait sur les prix décennaux (an XII). » — Les Rapports sur les prix décennaux sont de 1810, et non de 1804 (an XII). Ici, d'ailleurs, la source de l'erreur de M. Merlet est facile à indiquer. Il citait un passage du Rapport sur les prix décennaux, qu'il empruntait à M. Jullien (T. P% pag. 3), et où celui-ci donnait en note la date du 24 fructidor an XII; seulement, cette date, chez lui, s'appliquait au décret qui avait institué les prix décennaux, et ce décret est bien de l'an XII.
Ayant à parler de VOde à la Grande Armée^ par Pierre Lebrun, M. Merlet la place au lendemain d'Iéna (14 octobre 1806), tandis qu'elle fut composée à la veille d'Austerlitz et parut au Moniteur du 5 novembre i8o5. Ici encore, M. Merlet a suivi M. Jullien, qui, par erreur (et c'est la seule inexactitude qui m'ait frappé dans ses deux volumes), met VOde de
Lebrun « au lendemain de la sanglante et mémorable bataille d'Iéna. )> — Par exemple, où M. Gustave Merlet n'emprunte rien à personne, c'est lorsqu'il nous montre l'empereur Napoléon, le lendemain de la victoire, « prenant son café dans les salons de Schœnbrunn, » et lorsqu'il parle des canons autri^ chiens enlevés par nos soldats sur le champ de bataille d'Iéna!
J'arrête là cette liste qu'il me serait facile de prolonger. Je ne veux pas oublier que M. Gustave Merlet est mort il y a un an ou deux, qu'il a laissé la réputation d'un galant homme, d'un écrivain détalent et que l'on trouve, dans ses Porti^aits d'hier et d'aii^ joiird'hîiiy plus d'une page digne d'éloges, hautement morale, ingénieuse et spirituelle.
Le livre de M. Merlet s'arrêtait à i8i5. Les deux volumes de M. Charles Gidel conduisent le lecteur de i8i5 à 1891.
Cette longue période, qui comprend cinq fois le Quindecijn annos, longum œvi spatium de Tacite, réclame des divisions nettes, claires, bien tranchées, faute desquelles le lecteur est exposé à confondre les temps, les milieux, les hommes et les œuvres. Ces divisions font à peu près défaut dans le livre de M. Gidel; du moins a-t-on bien de la peine à les sai-
sir, et aisément on s'y perd. On sort de cette lecture la tête pleine de noms propres, avec le souvenir de citations souvent bien choisies, de pages quelquefois agre'ables, mais sans rien de fixe dans l'esprit, rien qui se classe et se puisse retenir.
Dans une œuvre de ce genre, il est essentiel de garder exactement les proportions, de mesurer à chacun la place qui lui est le'gitimement due, sans la diminuer et sans la surfaire. Non seulement l'harmonie du livre et de ses diverses parties en dépend : mais si les proportions ne sont pas observées, si la place est faite plus large à l'écrivain médiocre qu'au grand écrivain, l'œuvre entière est faussée. C'est cependant ce que M. Gidel a fait en vingt rencontres. Il consacre trois pages et demie à Brizeux. Savez-vous combien il en accorde à M. Louis Bouilhet? Une douzaine, soit trois ou quatre fois plus. Les poésies d'Alfred de Vigny obtiennent dix pages, juste moitié moins que celles de M. Théodore de Banville. Huit pages pour les poésies de Théophile Gautier, et huit pages également pour les Poésies (?) de M. Edgard Quinet. Où €st la proportion ?
Et il en va de même pour les historiens et les romanciers, pour les philosophes et les auteurs dramatiques. M. Guizot et toute son œuvre historique de 1828 à 1868 sont expédiés en une page et demie ! Une page et demie pour VHistoire de la civilisation en Europe et en France, pour VHistoire de la Révolution d'Angleterre depuis la ?nort de Charles 1^^ et les Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps! Il est
vrai qu'il fallait bien réserver une vingtaine de pages aux pamphlets de Paul-Louis Courier.
Paul-Louis et Béranger, voilà les héros, les dieux de M. Gidel ! Il les admire sans réserves, pour leur talent, je le veux bien, mais aussi et surtout à cause de la haine qu'ils avaient vouée à la Restauration et des coups qu'ils lui ont portés !
D'autres, à la place de M. Gidcl, écrivant l'histoire de la littérature française depuis i8i5, auraient pu ressentir quelque émotion au spectacle de ce réveil des âmes, après i8i5, de cette renaissance de la poésie, de ce mouvement intellectuel, le plus beau, — le mot est de Lamartine — « le plus beau et le plus hardi qu'aucun de nos siècles eût encore vu >> (i). Ils auraient pu se rappeler ces paroles de l'un des plus implacables adversaires de la Restauration, ces lignes de Victor Hugo dans les Misérables : « Sous la Restauration, la nation s'était habituée à la discussion dans le calme, ce qui avait manqué à la République, et à la grandeur dans la paix, ce qui avait manqué à l'Empire. La France libre et forte avait été un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe. On vit travailler pendant quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'Etat : l'égalité devant la loi, la liberté de la conscience, la liberté de la parole, la liberté de la presse^
(i) Des Destinées de la poésie.
l'accessibilité de toutes les aptitudes à toutes les fonctions. Gela alla ainsi jusqu'en i83o » (i).
Mais, c'est affaire sans doute à Lamartine et à Hugo de parler ainsi. Il paraît que dans l'Université' on pense autrement. M. Gidcl a pour Louis XVIII et Charles X, pour les Jésuites et les Missionnaires, les yeux de Béranger. Il en est encore au vieux refrain :
Hommes noirs, d'où sortez-vous?
Il trouve que les pamphlets de Paul-Louis ont encore aujourd'hui « une fraîcheur reverdissante ». Et comme Paul-Louis Courier est son prosateur et Béranger son poète, Manuel est son orateur. A la tribune, Manuel a été le plus ardent ennemi de la Restauration. Cela lui vaut d'être mis au-dessus de tous les orateurs de son temps !
Mais je ne veux pas faire de politique. Il me suffit d'avoir signalé l'esprit qui anime le livre de M. Gidel. Ceci dit, et c'était, je crois, nécessaire, je m'empresse de revenir à la littérature.
Méry disait un jour de je ne sais quelle tragédie jouée à rOdéon : a II y a dans cette pièce une absence d'intérêt qui m'amuse. » Je n'ai certes nulle envie d'en dire autant de cette nouvelle histoire de la littérature française au xix^ siècle. Certaines parties, celle
(i) Les MisérableSy pag. 45 r.
OÙ il est parlé du théâtre de Victor Hugo, celle encore sur le roman naturaliste, sont bien traitées. Il y a là de bonnes pages, d'une haute raison, d'un sentiment élevé.
Les deux volumes de M. Gidel ne sont donc pas sans mérite; et pourtant il me semble que Ton pourrait écrire, en marge de son livre, un livre au moins aussi intéressant que le sien, rien qu'en parlant des écrivains qu'il a passés sous silence. Voulez-vous que nous essayions d'en dresser la liste ?
Le livre du Pape a paru en 1819. Les Soirées de Saint-Pétersbourg sont de 1821, ainsi que V Eglise gallicane dans ses rapports avec le Souverain Pontife, De ces chefs-d'œuvre, de l'influence qu'ils ont exercée, du grand écrivain que fut Joseph de Maistre, pas un mot dans le livre de M. Gidel. C'est roide. M. de Bonald a publié, sous la Restauration, de nombreux et remarquables écrits, notamment les deux volumes intitulés Recherches sur les premiers objets des con- ?iaissances morales, où il « a défendu la philosophie spiritualiste par les armes les plus aiguisées et les plus habiles qu'elle ait maniées de nos jours «(i). Bonald est passé sous silence au même titre que Joseph de Maistre.
Dans le chapitre sur la presse, sous la Restauration, on pense bien que le Constitutionnel n'est pas oublié. Quant au Conservateur,, il n'est même pas cité. Il est vrai que ses rédacteurs s'appelaient tout simplement Chateaubriand, Lamennais, Bonald,
(i) Sainte-Beuve, Causeries du Lundis tom. IV, pag. 342,
368 CRITIQUE UNIVt:RSlTAIRE
Ficvcc, cardinal de la Luzerne, etc., etc. Rien de plus curieux, d'ailleurs, que ce chapitre de M. Gidcl sur la presse. Il omet les noms de Fiévce, de Michaud, de Genoude, de Laurentie ; en revanche, il inscrit d'office, parmi les journalistes, Royer-Collard, le général Foy, Laffitte et Casimir Perier !
Au chapitre de la tribune (nous ne sommes encore que sous la Restauration), les orateurs de la droite brillent naturellement par leur absence. Non seulement, M. Gidel ne rappelle pasjles noms de Corbière, Pasquier, Ravez, la Bourdonnaye, Peyronnet; mais il n'a pas une ligne, pas un mot pour Villèle et pour Martignac.
Que d'oublis étranges j'aurais à signaler encore dans ce premier volume, qui va de i8r5 ài83oî Dans le second, qui s'étend de i83o jusqu'à nos jours, ces omissions prennent des proportions véritablement fantastiques. On dirait une gageure.
Charles Monselet a intitulé un jour un de ses volumes : Les Oubliés et les Dédaignés. On ferait un volume avec les Oubliés et les Dédaigjiés de M. Charles Gidel.
En voici un léger aperçu :
Parmi les historiens : Alexis de Tocqueville, Bazin, d*Haussonville, Alexis Monteil, Audin, Carné, de Beauchesne, Duvergier de Hauranne, Lanfrey, Crétineau-Joly, Alfred Nettement, Alexis de Saint- Priest, duc d'Aumale, Camille Rousset, Taine.
Parmi les journalistes : Silvestre de Sacy, Emile de Girardin, Adolphe Granier de Cassagnac, Genoude,
CRITIQUE UNIVERSITAIRE 36ç)
Armand Marrast, Louis Blanc, Lourdoueix, Laurentie, Léon Aubineau, John Lemoinne, J.-J. Weiss, du Lac, Edouard Hervé, Louis Veuillot.
Parmi les orateurs : Garnier-Pagès, Sauzet, duc de Fitz-James, Mauguin, Odilon-Barrot, Arago, Mole, Jaubert, Eugène Janvier, Bethmont, Grémieux, Hébert, Dumon, Duchâtel, de Falloux, Buffet, Chesnelong, Emile Ollivier, Albert de Mun.
M. Gidel a un chapitre sur la « haute littérature » où prennent place les écrivains qui ne furent, à proprement parler, ni orateurs, ni journalistes, ni historiens. Ici encore que de lacunes ! Vainement chercheriez-vous dans les pages de l'écrivain universitaire les noms suivants que je cite au vol de la plume : Mgr Gerbet, Mgr Pie, le P. Gratry, Littré, Charles Magnin, Salvandy, Ernest Beulé, Emile Montégut, l'abbé Bautain, dom Guéranger, Théodore Jouffroy, Lerminier, Caro, Xavier Marmier, Gaston Boissier, Maxime du Camp, Melchior de Vogiié.
Dans une histoire de la littérature, qui a la prétention d'être complète, les érudits doivent avoir leur place, ceux du moins qui ont mis au service de leur science un véritable talent littéraire. L'auteur leur consacre une demi-page^ il cite Fauriel, Paulin Paris, Daunou, J.-V. Le Clerc et Emeric David. Il oublie les Biot, les Quatremère de Quincy, les Naudet, les Lenormant, les Guigniaut, les Abel de Rémusat, les Letronne, les Raoul Rochette, les de Rougé, les Wallon.
On ne peut sans doute parler de tout le monde ;
^yo CKiTiQur: universitaire
mais si la place vous manque pour parler de Joseph de Maistre et de cent autres, pourquoi parlez-vous de M. Glairville et de M. Gapendu « qui font honneur à l'esprit français et maintiennent ses qualite's de finesse et d'enjouement » ? Si Tespace vous est si étroitement mesure que vous ne puissiez pas même citer les Récits des temps mérovingiens d'Augustin Thierry, ni son Essai sur Vhistoire de la formation et des progrès du TierS'Etaty pourquoi nous entretenir de M. Rollinat et de ses Névroses, ou de M. de Pongerville et de sa traduction de Virgile en prose? Si le temps et l'espace vous font défaut à ce point que toute l'œuvre de Victor Hugo de 1859 à i885 n'obtienne pas de vous une seule ligne, que vous soyez réduit à passer complètement sous silence la Légende des siècles et les Misérables, pourquoi vous arrêter si longtemps à M. Empis et à ses comédies ? (i) Cette bonne fortune est advenue à M. Empis, parce qu'il a été académicien et que M. Gidel a mis tout spécialement à contribution le Recueil des discours de réception à l'Académie française. Seulement, ces discours, il les a lus trop vite. Ainsi, M. Viennet, recevant M. Empis le 23 décembre 1847, avait dit : « Cinq comédies signées de vous seul ont trouvé le même accueil et la même justice. » Dans sa précipitation M. Gidel écrit : « Cinquante comédies signées de lui seul trouvèrent auprès du public un accueil de bienveillante justice. » Et, parmi ces comédies, il cite y Ingénieur à la Cour, Pardon ! en ce temps-là les
(i) Tom. I", pag. 416,419.
CRITIQUi: UNIVERSITAIRE 87 1
ingénieurs n'allaient pas encore à la Cour... ni à rAcadémie. M. Gidel a mal lu son auteur; M. Viennet avait parlé, non de Vlngcniein^y mais de V Ingénue à la Cour,
Est-ce à. dire que le livre de M. Gidel soit un livre mal fait ? Non certes, seulement il est à refaire. Et alors que d'erreurs à rectifier, erreurs de noms, de dates et de faits !
Dès sa préface, l'auteur écrit Geoffroi^ au lieu de Geoffroy, le critique dramatique du Journal des Débats; Hoffmann, au lieu de Hoffman, l'auteur des Rende:{-vous bourgeois ; KMïtà de Nettement, au lieu d'Alfred Nettement, l'historien de la Littérature fî^ançaise sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet»
Les dates inexactes ne laissent pas d'être nombreuses. Je relève seulement celles qui ont un intérêt littéraire.
« Il n'est pas d'œuvre de ijg'j à i83o et au delà, qui n'ait subi l'influence de Chateaubriand » (i). — Jusqu'à l'apparition d'Atala en 1801, le nom de Chateaubriand resta inconnu. Son influence ne date que de la publication du Génie du Christianisme^ en
« Charles Noditr,.. Le Peintre de Sal:{bou?^g {iSoo),
(i) Gidel, tom. II, pag. i3i.
372 CRITIQUi: UNIVr-RSITAIRE
Jca}i Sbo^ar (i 81 '2y, llicrcsc Aubcrt,.. toutes ces histoires annoncent un renouvellement du genre » (i). — Le Peintre de Sal\boîirg^ journal des c'motions d'un C(eur soullrant, suivi des Méditations du eloilre, est de i8o3, et non de 1800. Jean Sbogai^ parut en 1818 et non en 1 81 2.
« Ajmnt Waller Scott^ Nodier a rempli Trilby des souvenirs rapportés des montagnes d'Ecosse « (2;. — C'est seulement en 1821 que Charles Nodier visita l'Ecosse et écrivit le conte de Trilby^ publié en 1822. Il ne venait donc pas avant Walter Scott, dont le premier roman avait paru en 18 14 et qui, en 1822, avait déjà donné presque tous ses chefs-d'œuvre.
« Sept ans plus tard, en décembre i82g^ Scribe reparut au Théâtre-Français avec le Mariage d'argent )) (3). — Le Mariage d'argent, la première grande comédie d'Eugène Scribe, fut représentée le 3 décembre 1827.
<( Lamartine, en mai i83o^ fit paraître les Harmonies poétiques et religieuses » (4). — Les Harmonies ont paru le 14 juin i83o, à la veille des journées de juillet. Les hymnes de Lamartine ont été le chant du cygne de la Restauration.
- « Dans le drame de Lucrèce Borgia, représenté le ig février i833 sur le théâtre de la Porte-Saint- Martin, Victor Hugo atteignit presque les dernières
(i) Tom. II, pag. I.
(2) Tom. II, pag. 2.
(3) Tom. I", pag. 447.
(4) Tom. I", pag. 125.
CRITIQUE UNIVERSITAIRE 'i'j'i
limites de l'horreur » (i). — La première représentation de Lucrèce Borgia eut lieu le samedi 2 février i833.
Jules Janin avait le don de l'inexactitude, et l'on sait de reste que Y Art de vérijîei^ les dates n'était pas son livre de chevet. Ce n'est pas une raison pour placer en 1848 la publication de son roman le Chemin de traiyerse, qui est de i83(3.
« En i^Sjj écrit M. Gidel, une jeune fille retrouva l'art d'interpréter les vers de Racine et de Corneille. Grâce au talent, à la jeunesse, au génie de M"^' Rachel, ces poètes reprirent tout leur lustre » (2). Les débuts de M"*^ Rachel n'appartiennent point à l'année 1837. C'est le 12 juin i838 qu'elle parut pour la première fois sur la scène du Théâtre-Français ; elle débuta dans Horace, et par le rôle de Camille. Il fallut, du reste, quelque temps à la jeune tragédienne avant de conquérir son public. Le 23 juin i838, on jouait Horace et une comédie nouvelle, Faute de s'en^ tendre, La recette ne s'élève qu'à 3o3 francs. Au mois d'août, elle monte péniblement à 623, à 716, à 800 francs. Une fois, mais c'est un dimanche et avec Horace on donne Tartufe, le chiffre atteint 1.225 fr. Au mois de novembre, il dépasse 6.000 francs. La partie est gagnée.
« M. Leconte de l'Isle a donné ses premiers vers au public en i858 » (3). — Dès le mois de février i852,
(i) Tom. V' , pag. '^ob,
(2) Tom. I'% pag. 263.
(3) Tom. II, pag. 322.
374 CRITK^UK UNIVERSITAIRE
Saintc-Bcuvc, dans une de ses causeries du lundi, parlait des vers de M. Leconte de Tlsle. Ses Poèmes antiques ont paru en i853 et ses Pobnes et poésies en i855. J'ai bien peur que l'auteur des Poèmes barbares ne pardonne pas à M. Gidel de connaître si mal l'histoire de ses œuvres, et qu'il ne lui lance, du haut de son Olympe, quelque terrible anathcme :
Meurs! ne prolonge pas ta muette agonie ! Rentre pour y dormir au flot diluvien !
Resterait maintenant à relever les erreurs de fait. Je me bornerai à en signaler une ou deux, qui ne laissent pas d'être assez singulières. Mais auparavant je tiens à citer quelques lignes de M. Gidel.
Parlant de Frédéric Soulié, — qui, pour le dire en passant, est né le 23 décembre 1800, et non en 1804, comme l'écrit notre auteur — M. Gidel fait cette observation : « Ce goût d'hyperbole était dans le caractère de l'auteur, il s'abandonnait tout entier à ce penchant de son esprit. Il aimait à répéter ce vers ;
Le re'el est étroit, l'impossible est immense (i). »
Voici le vrai texte :
Le réel est étroit, le possible est immense.
C'est un vers de Lamartine dans sa méditation sur V Homme. En mettant impossible là où il y avait jt?o^sible., M. Gidel a fait d'un beau vers un vers qui n'a pas le sens commun.
(i) Tom. V% pag. 383.
CRITIQUE UNIVERSITAIRE SyS
« Robespierre, dit M. Gidel, peint d'après les souvenirs de sa belle-sœur^ M"^^ Le Bas, n'est plus l'impassible et froid orateur de la Convention, l'impitoyable membre du Comité de Salut public, le dictateur sanguinaire; il a toutes les vertus aimables et tranquilles d'un mari tendre tl d'un ami dévoué » (i). Robespierre marié! voilà qui est nouveau. Mais ce n'est rien encore auprès de ce qui suit : (( Dans les pages où il raconte la condamnation et la mort stoïque de Romme, de Goujon, M. Thiers s'écrie : « Robes- « pierre profita de cette occasion pour ordonner une <( fête commémorative en l'honneur des Girondins. <c Rien n'était plus juste : des victimes aussi illustres, « quoiqu'elles eussent compromis leur pays, méri- <( taient des hommages; mais il suffisait de jeter des « fleurs sur leur tombe, il n'y fallait pas de sang. « Cependant on en répandit à flots, car aucun parti, <( même celui qui prend l'humanité pour devise, n'est c( sage dans la vengeance. » Voilà des paroles qui font intervenir dans le récit des faits la loi morale inexorable et ne se pliant au gré d'aucune faction » (2). — La condamnation à mort des conventionnels Romme, Goujon, Soubrany, Duroy, Duquesnoy et Bourbotte eut lieu le 29 prairial an III (17 juin 1790).
(i) Tom. II, pag. 142.
(2) Tom. I", pag. 40. — M. Thiers n'a point écrit, comme le lui fait dire M. Gidcl ; Robespierre profita de cette occasion... Les erreurs, certes, abondent dans VHistoire de la Révolution de M. Thiers; mais elles ne vont pas jusqu'à faire vivre Robespierre un an après sa mort. M. Thiers a dit simplement ceci : ON profita de cette occasion... (Histoire de la Révolution, Livre XXVIII.)
Tous les six se frappèrent avec le même couteau. Romme, Goujon et Duqucsnoy moururent de leurs blessures. Duroy, Soubrany et Bourbotte avaient encore un reste de vie; ils furent conduits à l'c'chafaud. Quant à Robespierre, qui profita de cette occasion pour ordonjier une fête commémorative en l'honneur des Girondins, il avait la vie encore plus dure que Bourbotte, Duroy et Soubrany, puisqu'au moment où il ordonnait cette fête commémorative (17 juin 1795), il y avait près d'un an qu'il avait porté sa tête sur l'échafaud, — le 28 juillet 1794 !
On a vu plus haut comment M. Gustave Merlet enseignait que la victoire d'Iéna est une victoire remportée sur les Autrichiens, aux portes de Vienne, à deux pas du château impérial de Schœnbrunn. M. Gidel, lui, marie d'office Robespierre et le fait vivre en 1795.
C'est égal, on a une drôle de manière d'écrire l'histoire de la Révolution et de l'Empire... au lycée Louis-le-Grand.
3o novembre 1891.
Nous sommes à Jersey, dans la baie de Sainte- Brelade, un dimanche de la fin de juillet. M"'^ L'He're'ec se repose, assise en haut de la plage, sur la dune couverte d'herbes. Sa lille, Simone, encore une enfant, mais qui aura quinze ans tout à l'heure, se promène sur la grève, gagne l'extrémité gauche de la baie, et s'arrête devant un sloop échoué sur le sable et dont la mer commencée soulever la proue. La jeune lille se penche et lit : Edith, Arrive un marin du bord, et la conversation s'engage.
— Vous êtes du port de Saint-Malo, peut-être?
— Pardon, mademoiselle, nous sommes Lannionnais.
A ce moment, Simone devient sérieuse. Ses yeux
{î) Madame Corentine, par René Bazin, i vol. in-i8, Calmann- Lévy, éditeur, rue Auber. — Villiers de FIsle-Adam, l'écrivain, r homme, par R. du Pontavice de Heussey, i vol. in-i8, avec portrait et fac-similé d'autographe. Albert Savinc, éditeur, rue des Pyramides.
Sy^ DEUX ROMANS BRETONS
s'animent, l^llc enveloppe le bateau et le marin de ce regard d'attention grave et douce que nous donnons aux gens et aux choses qui viennent d'un pays lointain et aimé.
— Lannion? dit-elle. A^ous y retournez?
— Tout à l'heure, mademoiselle.
Cependant l'homme s'est remis au travail. La conversation est tombée. Soudain, presque tout bas, comme si elle avait peur d'être entendue, Simone dit au matelot :
— Connaissez-vous, à Lannion, M. L'Héréec?
— Parbleu! M. Guillaume, de la rue du Pave'- Neuf?
— Oui.
— Si je le connais ! Je le vois plus de trois fois la semaine, qui rentre de l'usine. Un bon homme, sûr ! qui n'a pas eu de chance !
Simone rougit.
— Voulez-vous lui faire une commission? demandât-elle.
Sans attendre la réponse, elle tire de sa poche un carnet long d'un doigt, écrit au crayon : (c Simone, 20 juillet 1891», déchire la page, et la tend pliée vers le bateau.
• — Ceci, voulez-vous ?
Déjà la marée avait gagné plus d'un mètre. La jeune fille fit un pas en avant, mouilla sa bottine jusqu'à la cheville pour remettre le billet au marin, puis se rejeta en arrière.
— Merci, dit-elle.
DEUX ROMANS BRETONS Sjg
Quelques instants après, elle s'éloignait, les yeux pleins de larmes, tandis que l'homme la suivait du regard, et remettait son béret en disant :
— Pauvre petit cœur! Ça doit être la fille de M.Guillaume.
Revenue auprès de sa mère, Simone lui conta bravement ce qu'elle avait fait. « J'ai demandé au marin, dit-elle, de remettre un billet à mon père. »
-^[mc L'Héréec tressaillit. — Un billet à ton père, mais c'est une...
Elle n'acheva pas. Son instinct de femme malheureuse l'avertit à temps. Elle savait les dangers des violences qui poussent l'enfant vers l'autre époux.
Il y avait dix ans que M"^^ L'Héréec était séparée de son mari.
Fille d'un vieux capitaine de Perros-Guérec, Corentine Guen avait épousé, à seize ans, un fabricant de Tréguier, M. Guillaume L'Héréec. M'"^ Jeanne, mère de Guillaume, une Bretonne rigide, froide et tenace, avait combattu jusqu'au bout le choix de son tils, disant tout ce qu'on pouvait dire : l'inégalité des fortunes, car les L'Héréec étaient riches et de vieille souche bourgeoise, la coquetterie de la jeune fille, l'humeur légère de toutes ces femmes de Lannion. Le mariage fait, Corentine avait exigé que son mari vînt habiter Lannion ; mais M*^^ Jeanne les avait suivis et, rapidement, avait eu sa revanche. M"^^ Corentine s'était vite révélée dépensière et frivole. Il avait fallu la présenter dans le monde breton qui s'ouvrait volontiers devant le nom des L'Héréec. Les invitations
38o DEUX ROMANS BRETONS
n'avaient pas tarde à venir, ni les succès pour la jeune femme, ni les me'disances d'une petite bourgeoisie jalouse et caquetant autour d'elle. La naissance d'un enfant, de Simone, aurait pu tout changer, en fixant la jeune mère à son foyer. Mais quand elle voulut prendre dans la maison la place qui lui revenait, elle se heurta à M"^^ Jeanne. Entre elles deux, l'opposition des caractères et des c'ducations e'tait complète. Elles ne s'entendaient sur rien. A propos de ce nom de Simone, inusité au pays breton, à propos du choix d'une nourrice, que l'une voulait Lannionnaise et que l'autre s'entêtait à faire venir de Tre'guier, et quand M"^^ Corentine déclara qu'elle tutoierait sa fille, ce qui ne s'était jamais fait dans la famille L'Héréec, il y eut des scènes violentes, des rappels blessants de l'humble condition des Guen.
Alors, se sentant à l'étroit dans l'hôtel de Lannion, surveillée, blâmée dans les choses les plus innocentes, annihilée par M™^ Jeanne, la jeune femme n'eut plus de repos que son mari n'eût consenti à reprendre l'existence mondaine de la première année. Les affaires de Guillaume s'en ressentirent; les dettes arrivèrent, entamant la fortune, modeste en somme, des L'Héréec. De là bientôt les reproches, les discussions toujours renaissantes, jusqu'à ce soir où elle avait été injuriée, jetée violemment et à demi renversée sur l'angle d'un meuble, au retour d'un dîner chez les Couëdan, où elle s'était montrée trop libre, au dire de cet homme de Tréguier, mal marié à une fille de Lannion.
M"^^ Corentine s'était alors retirée chez son père, avait obtenu contre son mari la séparation de corps et la garde de sa fille, puis était venue à Jersey chercher un refuge pour vivre et pour cacher Simone. Elle avait monté dans King-Street un petit magasin de « bijoux et émaux, souvenirs et articles de Jersey », .qui avait grandement prospéré et où elle avait, en dix ans, amassé une petite aisance. Depuis six ans, M. Guillaume L'Héréec n'avait pas usé de son droit d'avoir sa fille au mois de septembre. Simone était donc bien à elle, à elle seule. Il ne se pouvait pas qu'un au.tre maintenant la lui enlevât.
Le soir même du jour où Simone a parlé au marin de VEditli, M'^^ Corentine reçoit une lettre timbrée de Perros-Guérec. Le capitaine Guen annonce à sa fille que Marie-Anne, sa cadette, va avoir son enfant en peu de jours, qu'elle voudrait bien la revoir, après une si longue séparation, et qu'enfin elle lui demande d'être marraine. M"^^ L'Héréec aimait tendrement sa sœur. Pouvait-elle ne pas répondre à son appel ? Sans doute il lui faudrait emmener Simone; mais, en y réfléchissant bien, cela même était une raison de plus pour partir. Simone évidemment pensait à son père, peut-être plus qu'elle ne l'avouait; elle désirait le revoir. Fallait-il laisser se développer chez elle, dans la contrainte où les sentiments s'exaltent, le souvenir
embelli du toit paternel et du père? Ne valait-il pas mieux aller au-devant du danger, accepter bravement l'invitation de Guen?
Cinq jours après, la mère et la fille arrivaient à Perros-Guérec et tombaient dans les bras de Marie- Anne et du vieux Guen, qui rayonnait de tendresse et de bonheur. Bien tard, quand tout le monde fut couché, il ouvrit discrètement la porte, il s'e'chappa pour se promener à grands pas sur la jetée, où la mer montait caressante et chantante. Il reconnut son canot et, pour la première fois depuis longtemps, ne songea pas aux projets de pèche pour le lendemain. Il pensait : « Que c'est bon de se retrouver! )) Et cela lui remplissait l'âme.
Mais M'^'^ Corentine ne s'était point embarquée sans avoir fait son plan. Elle passerait huit jours à Perros, pas davantage. Elle enverrait Simone à Lannion deux ou trois jours... Elle était bien maîtresse de limiter la durée d'une faveur que personne n'avait demandée. Elle ramenait sa fille à jour fixe. Simone, d'ailleurs, serait engagée à revenir, par le sentiment même de générosité qui aurait poussé sa mère à lui dire : « Va! » Elles retourneraient alors à Jersey, pour ne plus se quitter jamais. L'objection, le malaise né entre elles à l'occasion du père disparaîtrait.
Ce beau plan avait toutes les chances du monde pour réussir, puisque, aussi bien, M"^^ Corentine aurait, cette fois, M'"^ Jeanne dans son jeu. Il échoua pourtant. Comment il fut déjoué par la petite Simone; comment l'enfant, ayant contre elle sa mère et son
aïeule, son père lui-même, n'ayant pour elle que son innocence et sa piété filiale, fut cependant la plus forte et ramena dans le vieux logis de la rue du Pavé- Neuf le bon accord, la paix, railection disparue et le bonheur enfui, c'est ce que le lecteur voudra voir dans le livre même de M. René Bazin. Jamais plus simple histoire ne fut contée avec un naturel plus parfait, avec une émotion plus communicative. L'intérêt ne faiblit pas un instant, et il est toujours obtenu par les moyens les plus naturels. Si le roman doit surtout se proposer de récréer honnêtement les honnêtes gens, rarement romancier y a mieux réussi. Comment d'ailleurs ne pas savoir gré à l'auteur d'avoir écrit un roman où il y a bien une séparation, mais où il n'y a pas d'adultère? M. René Bazin ne s'en est pas tenu là. Il a montré qu'on pouvait intéresser le lecteur sans lui parler d'amour. Son héroïne aime tout simplement son père et sa mère, et c'est assez pour nous émouvoir. L'œuvre est douce, aimable et pure — forte aussi par endroits. M, Pierre Loti a de belles pages, en plus d'un de ses romans, sur ces femmes de marins bretons qui, jeunes encore, prennent un jour la robe et le capot de la veuve, parce que l'homme a péri là-bas, dans la nuit des mers lointaines. Dans Madame Corentine^ Marie-Anne a aussi son mari sur mer, une dépêche annonce que les épaves de son bateau, La Jeanne, sont venues à la côte. La nuit suivante, Marie-Anne a son enfant et, le lendemain, au milieu des larmes, pendant la neuvaine que font les femmes du bourg, on baptise le nouveau-nc. Il y a là, dans le
livre de M. Kcnc Bazin, des pages qui se peuvent mettre à coté des meilleures de M. Pierre Loti, des pages aussi poétiques et plus vraies, plus véritablement émouvantes. Pour parler de ces choses de Bretagne, le talent, si grand soit-il, ne suffit pas toujours. Besoin est que l'on soit chrétien.
C'est encore d'un roman breton qu'il me reste à parler, tout rempli, celui-là, d'aventures étranges, extraordinaires, comme les aimait autrefois cet inventeur puissant, ce merveilleux conteur qui s'appelait Paul Féval.
. La scène s'ouvre aux environs de 1840, dans une petite gentilhommière dont l'unique tour regarde le port du Légué et la vaste baie de Saint-Brieuc. Là vivent le marquis Joseph, sa femme, son fils et une vieille tante, M^^^ Danièle de Kérinou. C'est grâce à cette dernière, qui a encore un reste d'aisance, grâce surtout au bon marché fabuleux de la vie bretonne à cette époque, que le marquis et la marquise peuvent vivre avec dignité, partageant leur année entre le modeste logis situé sur la côte et la vieille petite maison de la rue Houvenagues, à Saint-Brieuc. . Cette famille ruinée appartient naturellement à la plus haute noblesse; elle est apparentée, comme de juste, aux Rohan et aux Rieux. Un des ancêtres de la marquise, le chevalier Roland de Carfort, s'est croisé
en 1 248; en i Syo, Olivier a fait alliance avec les ducs de Bretagne; lors de la première reforme de la noblesse en ïGbby la famille des Carfort a fait preuve de sept générations : elle figure aux montres de 1425 à i535 pour les paroisses de Cesson, Le Fœil, Saint- Turialf et Plaintel, dans l'évêchéde Saint-Brieuc. Les Nepvou ou Nepveu de Carfort étaient seigneurs de Carfort, de Beruen,de la Roche, de Crénan, du Clos, de la Cour, de la Ville-Anne, de Lescouct, de la Coudraye. Ils portaient de gueules à 6 billettes d'argent, 3, 2^ I au chef de même.
Du côté du marquis — le marquis Joseph de Villiers de l'Isle-Adam, chevalier de l'ordre de Malte de la langue de France — l'illustration était plus grande encore. La famille des Villiers de l'Isle-Adam, seigneurs de Villiers de l'Isle-Adam, de Chailly, était originaire de l'Ile-de-France. Plusieurs chevaliers de ce nom avaient pris part aux croisades; d'autres avaient occupé les plus hautes positions à la cour et à l'armée. Les plus célèbres sont : par ordre de date, Pierre, qui fut grand-maître et porte-oriflamme de France en i355 ; Jean, maréchal de France en 1437; et enfin l'héroïque défenseur de Rhodes assiégée par Soliman en i52i, Philippe, sur la tombe duquel on grava cette épitaphe, que l'histoire a consacrée : Ici r^epose la Vertu victorieuse de la Fortune. Le neveu de Philippe, François, marquis de Villiers de TIsle-Adam, fut grand louvetier de France en i35o. Le petit-fils de François épousa, vers 1670, une fille de la vieille maison des Courson, et vint s'établir dans l'évêché de
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Saint-Hricuc, où il fonda la l)ianche bretonne des Viiiicrs de l'Isle-Adam. A son tour le petit-fils de ce dernier, lieutenant des vaisseaux du roi, épousa, en lySo, une demoiselle de Kersauson. Au moment de la Révolution, il cmigra en Angleterre avec sa famille. Il ne revint en France que vers 1820, et mourut peu d'années après. C'était le père du marquis Joseph. Les armes des Villiers étaient : <i'o7', au chef d'a\u7- chargé d'un dextrochère vêtu d*un fanoti d'hermineSy avec cette devise : Va oulti^e ! et aussi : La main à Vœuvj^e!
Vous le voyez, ces premiers chapitres du livre de M. du Pontavice de Heussey rappellent tout à fait ces Prologues que Paul Féval se plaisait à mettre en tête de ses romans bretons, celui notamment où il nous montre, dans une pauvre mansarde, se partageant un dernier morceau de pain, les débris d'une race seigneuriale, les descendants de ces Maillepré-Maillepré qui avaient pour devise : Q^UE DIEU VEULT M AIL LE PRÉ.
N'est-ce pas encore un personnage de Paul Féval que ce marquis Joseph, hanté, au milieu de sa ruine, de la vision fulgurante de l'or, et formant ce rêve insensé de réaliser ses visions en se faisant homme d'affaires ? Singulier homme d'affaires, en effet, que ce gentilhomme, toujours dans les nuages, plein de morgue et hautain comme il convenait au descendant du porte-oriflamme de France, doué, à la vérité, d'une activité dévorante, mais la dépensant dans la poursuite des combinaisons les plus chimériques! Il pré-
tendait, avec quelque raison d'ailleurs, que, pendant la Révolution et dans les temps troublés qui suivirent, beaucoup d'héritages avaient été faussement attribués à des personnes n'y ayant aucun droit, et au détriment des véritables héritiers. C'était sur cette supposition que reposait sa spéculation principale. Il se faisait fort, moyennant un bénéfice de tant pour cent, de faire rendre aux familles lésées le bien qui leur appartenait en propre. Une fois ce beau projet conçu, le marquis partit en chasse, battant le pays en tous sens, fouillant les bibliothèques des châteaux, les archives des mairies, les registres des paroisses, les minutes des notaires, faisant causer les vieilles gens et amassant de formidables dossiers; puis, lorsqu'il se crut suffisamment armé, il s'en alla prévenir les intéressés. Il sortit bien de là quelques procès. Le marquis fit la fortune d'un certain nombre d'huissiers, d'avoués et d'avocats, mais il ne releva point la sienne. Il ne se découragea point d'ailleurs, et lorsqu'il mourut, il pouvait dire, comme la comtesse des Plaide in^ s :
Monsieur, tous mes procès allaient être finis;
Il ne m'en restait plus que quatre ou cinq petits.
Entre temps, il avait entrepris une autre spéculation. Gomme il rêvait sans cesse de prestigieux trésors, il se persuada que la vieille terre armoricaine recelait des souterrains, gardiens muets des fabuleuses richesses qui y avaient été déposées par les ancêtres aux heures de trouble et de guerre civile. Le chercheur
d'hdritagcs se fit chercheur de trésors. Aux environs de Quintin se dressaient les ruines d'un vieux château qui avait appartenu jadis à sa famille. Il acheta une concession, loua des ouvriers et commença ses fouilles. Mais, pour les parachever, il aurait fallu l'aided'un capitaliste. Elle fit défaut; et c'est pourquoi le trésor des Villiers de l'Isle-Adam dort encore au fond du souterrain de Quintin.
Pendant que son mari se dépensait ainsi dans une activité aussi fébrile que ruineuse, la délicate et très douce marquise demeurait tristement au logis. Elle aussi vivait dans le rêve; seulement son trésor, à elle, c'était son fils, à qui l'évêque de Saint-Brieuc avait bien voulu servir de parrain, qu'il avait baptisé dans sa chapelle le 28 novembre i838, lui donnant le prénom de Mathias. Que le petit Mathias fût réservé aux destinées les plus hautes, à la plus extraordinaire fortune, de cela la marquise et la bonne tante Kérinou ne faisaient aucun doute. Son enfance fut du reste marquée par une aventure peu commune. Il avait environ sept ans lorsque sa bonne le perdit à la promenade; une troupe de bateleurs qui s'en allait vers Brest rencontra le petit égaré, et comme il était le plus gentil du monde, elle se l'annexa. Quelques jours après, son père le retrouvait à Brest dans la baraque foraine de ses ravisseurs. Il était déjà, paraît-il, devenu le favori de la bande, et une telle affection semblait lier le chef des pauvres funambules et le bambin que le marquis» trop heureux de ramener son lils, renonça à toute poursuite.
Lorsque Mathias eut terminé ses humanités, sa famille vint s'établir avec lui à Rennes, dans une maison de la rue de Corbin, à deux pas de cette vieille maison de la rue du Chapitre où était né Paul Féval. Il avait alors 17 ans, et il n'était rien moins, à ce moment, qu'un enfant ordinaire. L'inspiration rayonnait sur son front mat et bombé; elle éclatait dans ses discours tumultueux où les idées se pressaient, se heurtaient en désordre. Sa grosse tête blonde tout échevelée, ses gestes bizarres, le négligé de son accoutrement effaraient la correcte société provinciale où, d'ailleurs, il fréquentait peu; mais les rares privilégiés qui entraient dans le cercle magique de son intimité y restaient fascinés, éblouis. Déjà il avait commencé d'écrire, de composer des vers, de tracer le plan d'un roman et de deux ou trois drames. Son génie battait des ailes comme un aigle captif. Pour tous les siens, c'était bien du génie en effet qu'avait Mathias. Sur ce point, une même conviction animait la mère, la vieille tante et le marquis chercheur de trésors. Aussi, tandis que, dans la vie réelle, les parents ne manquent jamais de contrarier la vocation de l'artiste, ici, au contraire (vous voyez bien que nous sommes en plein roman), la famille du poète se lit un devoir d'aller au-devant de ses désirs. Paris seul était un théâtre digne du premier grand rôle que Mathias était appelé à tenir sur la scène du monde. Il fallait donc l'y envoyer, ou plutôt y aller avec lui, et pour cela réaliser toutes ses ressources. Sans hésitation, sans l'ombre d'un regret, le marquis ven-
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dit sa petite gcntilliDinmicrc du Lcguc et son vieux logis de Saint-J^rieuc. Chacun autour de lui voulut y mettre du sien, non seulement la tante Kc'rinou (cela va sans dire), mais encore la tante Gabriellc, religieuse du Sacre-Cœur, et l'oncle Victor, recteur de Ploumilliau. Quand il eut re'uni ainsi quelques sacsd'écus, par une belle journée de printemps de l'an de grâce 1859, suivant son fils, escorté de sa femme, remorquant la vieille tante qui ne les voulait point quitter, irradie' d'espoir, au cri de « Dieu le volt ! » le marquis partit pour Paris avec autant de confiance que jadis les croise's, dont il était le descendant, étaient partis pour Jérusalem.
En arrivant à Paris, les Villiers de l'Isle-Adam prirent un petit appartement, rue Saint-Honoré, tout près de la place Vendôme, dans une maison où habitait un photographe. Le logis et le quartier n'avaient certes rien de romanesque. Mais qu'importe? le marquis et son fils étaient de ceux à qui le roman s'attache et qu'il ne quitte plus. Vainement essayeraient-ils de le fuir :
Le roman monte en croupe et galope avec eux.
A Paris, comme en Bretagne, le cours des aventures extraordinaires ne tarda donc pas à recommencer. Le marquis établit, de son autorité privée, à deux pas
du ministère de la justice, une sorte de succursale des bureaux du référendaire aux sceaux, où il délivrait des attestations de noblesse. Il faut bien croire que ses choix n'étaient pas toujours très judicieux, puisqu'au cours du procès du sieur Couty de la Pommeraie, l'avocat de ce médecin empoisonneur présenta aux jurés et à la cour un superbe certificat signé du marquis Joseph de Villiers de l'Isle-Adam, doyen de l'ordre des chevaliers de Malte, attestant que l'accusé était de bonne noblesse et qu'il avait des droits incontestables au titre de comte dont il s'était affuble pour éblouir sa clientèle.
Au surplus, le jour était proche où le descendant du porte-oriflamme de France allait pouvoir fermer son bureau de consultations nobiliaires, où ses chimères allaient prendre corps et devenir des réalités. Ce trésor fantastique qu'il avait vainement cherché dans le souterrain de Quintin, il allait enfin le déterrer... à Athènes, sous les marches de l'Acropole.
En [863, le trône de Grèce étant vacant et Napoléon III ayant alors voix prépondérante dans les Congrès, les politiques se demandaient quel serait son candidat. Le Sphinx se taisait, mais, à son défaut, les journaux rendaient leurs oracles : chaque jour voyait mettre en avant un nom nouveau. Un matin, c'était au commencement de mars, le marquis entra comme un ouragan dans le pauvre salon de la rue Saint- Honoré, brandissant un journal au-dessus de sa tête et dans un état d'exaltation que partagea bientôt toute la famille. Voici l'étrange nouvelle qu'enregistraient,
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en clfct, ce matin-là même, plusieurs feuilles parisiennes.
« Nous apprenons d'une source autorisée qu'une nouvelle candidature au trône de (/rèce vient de se produire. Le candidat, cette fois, est un grand seigneur français, bien connu de tout Paris : le comte Philippe-Auguste-Mathias deVilliers de TIsle-Adam, dernier descendant de l'auguste lignée qui a produit l'illustre défenseur de Rhodes et le premier grandmaître de Malte. A la dernière réception intime de l'empereur, un de ses familiers l'ayant interrogé sur le succès que pouvait avoir cette candidature, Sa Majesté a souri d'une façon énigmatique.
(( Tous nos vœux au nouvel aspirant roi. »
Pendant cette lecture, la marquise et la tante Kérinou versent des larmes de joie. Mathias pâlit, et comme il émet un doute sur le succès définitif :
— Sire, dit gravement le vieuxmarquis, l'argent seul vous manque... le père de Votre Majesté saura vous en procurer. Adieu !... Je vais trouver Rotschild !
Tandis que les lettres des solliciteurs commençaient à pleuvoir chez le monarque en expectative, Mathias, à la veille de s'appeler Mathias P"", ne s'endormait pas dans son rêve. Chaque matin, en s'éveillant, il répétait avec enthousiasme le vers du poète des Orientales :
En Grèce ! en Grèce 1 adieu, vous tous 1 il faut partir I Pour hâter le moment, il rédigea une demande
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d'audience et l'envoya aux Tuileries et, quelques jours après, une estafette s'arrêtait devant la maison de la rue Saint-Honorc et remettait au concierge stupe'fait un pli cacheté' aux armes impériales, à l'adresse du comte Villiers de l'Isle-Adam ; l'audience était accordée et fixée à une date prochaine.
Ce fut le duc de Bassano, grand chambellan du palais, qui reçut le poète. Le vieux diplomate essaya de sonder, par quelques questions habiles, les intentions de Mathias, qui déclara ne vouloir parler que devant l'empereur.
— Il vous faudra donc prendre la peine de revenir une autre fois, monsieur le comte, dit le duc en se levant; Sa Majesté était occupée et m'avait chargé de vous recevoir.
Le prétendant rentra chez lui l'oreille un peu basse, se demandant si Bassano, évidemment gagné à la cause du fils du roi de Danemark, n'avait pas dessein de le faire disparaître. Il se barricada dans sa chambre et n'en bougea pendant huit jours. Enfin, les journaux vinrent du même coup mettre un terme à ses inquiétudes et à ses ambitieuses espérances en lui apprenant la nomination définitive de son heureux compétiteur, le second fils du roi Christian IX, qui monta sur la trône de Grèce sous le nom de Georges l^'.
Le pauvre Mathias avait été joué, mais, après tout, la mystification était de celles qu'on ne peut pas faire à tout le monde.
Et n'est-ce pas encore un chapitre de roman que le
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procès intenté par Villicrs de l'Isle-Adam à la famille Lockroy et aux héritiers d'Anicet Bourgeois?
Un soir d'hiver de l'annc'c 1876, il passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin, où Ton venait de reprendre y-^errzVzc'/ Leclerc, drame historique en cinq actes par MM. Lockroy et Anicet Bourgeois ; il s'approche des affiches et voit s'étaler en vedette le nom de son illustre ancêtre, le maréchal Jean de Villiers de l'Isle-Adam. II prend un billet, assiste aux deux premiers actes, et tombe, pâle, hérissé, frémissant de colère, dans le cabinet du directeur.
— Monsieur, s'écrie-t-il avec un geste tragique, ils se sont mis deux, deux pitres ignorants et vaniteux, un Bourgeois et un Lockroy, pour essayer de déshonorer l'un des plus illustres hommes de guerre du xv^ siècle, celui dont j'ai la gloire de porter le nom et le devoir de défendre la renommée ! Vous avez laissé commettre cette infamie... Je vous somme, Monsieur, de retirer dès demain cette pièce de la scène (i).
Le lendemain et jours suivants, Perrinet Leclerc ayant continué de tenir l'affiche, l'assignation fut lancée. En attendant l'audience, Mathias s'ensevelit dans les bibliothèques et les archives ; il en sortit avec un long mémoire, où la vie du maréchal était éloquemment retracée. Le tribunal n'en débouta pas moins le poète de sa demande, la déclarant irrecevable parce
(i) D'après M. du Pontavice de Heussey, Perrinet Leclerc aurait été joué pour la première fois, à la Porte-Saint-Martin en 18 84. C'est une petite erreur, La première représentation avait eu lieu le 3 novembre i832.
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que, le mare'chal de Tlsle-Adam appartenant à l'histoire, le droit des e'crivains e'tait de le montrer sous le jour qui leur semblait convenir le mieux. Villiers cependant eut une consolation. Les considérants du jugement établissaient les liens de filiation directe qui faisaient de lui le dernier descendant du célèbre et héroïque guerrier qui fut l'ami du duc de Bourgogne.
La vie du pauvre Mathias fut étrange jusqu'au bout, jusqu'au jour où elle se termina, le 1 9 août 1 889, rue Oudinot, chez les Frères de Saint-Jean-de-Dieu.
Ce n'est point, en effet, un roman que je viens de raconter, une histoire imaginaire; c'est une histoire vraie, celle d'un écrivain qui, mieux servi par les circonstances, moins desservi par lui-même, aurait pu atteindre à la gloire. Poète, dramaturge et conteur, Villiers de l'Isle-Adam, au milieu de ses bizarreries, a eu plus d'une fois de hautes et nobles inspirations. Dans le remarquable et très curieux livre qu'il vient de lui consacrer, M. du Pontavice de Heussey a cité de lui des pages qui sont d'un grand écrivain. Si, à son arrivée à Paris, il n'avait pas rencontré Baudelaire et subi son influence; s'il avait moins sacrifié à la fantaisie, à l'excentricité, au noctambulisme ; si, au lieu de se laisser prendre tout entier par le pavé de Paris, par la rue et le boulevard, il était venu plusieurs mois, chaque année, là-bas en Bretagne, dans quelque vieux logis de Saint-Brieuc ou de Quintin, il y aurait peut-être trouvé le trésor vainement cherché par son père le marquis. La marquise et la tante Kérinou pouvaient bien n'avoir pas tout à fait tort.
SqG deux romans bretons
lorsqu'elles pensaient que « leur Mathias » avait du génie. S'il n'a pas rempli toute sa destinée, s'il n'a pas donné toute sa mesure, il n'en reste pas moins qu'il était de plus haute taille que la plupart des écrivains de son temps, que ceux-là^même qui ont le plus brillamment réussi. Il convient de lui appliquer ce vers de Sainte-Beuve, dans son sonnet sur Ronsard ;
Et de moins grands, depuis, eurent plus de bonheur.
6 juin 1893.