‹ Histoire et littératureChapitre 7 sur 9 · UNE LARME DANS L'OCEAN · texte numérisé non relu

UNE LARME DANS L'OCEAN

Si vous passez, un soir, sur la grève bretonne,

Quand la mer blanchit et moutonne, Demandez aux pécheurs, aux pêcheurs de lançon,

Cette histoire ou cette chanson.

Depuis Saint-Gorentin, Saint-Gildas et Saint-Yves,

On la dit aux vagues plaintives ; La femme du marin, en hiver, bien souvent,

La conte aux flots, la chante au vent.

338 LK I'. V. DKLAPORTE

Un soir, en ces temps-là, la marée était haute,

Et le noroît (i) battait la côte ; Tout le long des écueils de Groix et d'Ouessant,

Les lames hurlaient en dansant.

C'était la danse étrange, effrayante, affolée

Des montagnes dans la vallée ; Danse de l'avalanche aux élans vagabonds,

Croulant par sauts, sautant par bonds : Çà et là, des canots sans rame ni mâture

Allaient, roulés à l'aventure ; Puis, tout blanchis d'écume, entr'ouverts et meurtris,

Se broyaient sur les rochers gris.

Dans une pauvre barque aux planches vermoulues,

Parmi les algues chevelues, Couraient, à la merci des fiots et des brisants,

Deux petits marins de quinze ans :

Deux frères, deux jumeaux, fils d'une pauvre veuve,

Enfants aguerris par l'épreuve ; Mais de quoi sert l'adresse et que peut le sang-froid

Contre la houle et le noroît ?

Les deux petits, jouets de l'océan barbare,

L'un à l'avant, l'autre à la barre, Mêlaient leur long appel aux voix des goélands,

Et secouaient leurs bras tremblants.

Leurs regards inquiets parmi la brume obscure

En vain cherchaient une voilure ; Les vagues n'apportaient pour réponse à leurs cris

Que des algues ou des débris.

Enfin, avec l'espoir leur courage chancelle ;

Debout, au fond de leur nacelle, L'un sur l'autre appuyés, se tenant par la main,

Ils disent : Nous mourrons demain !

— Or, à cette heure-là, près de la croix de pierre,

Sur le roc vêtu de bruyère,

(i) Vent du nord-ouest.

LE P. V. DELAPORTE SSq

Aux pointes du granit que rougissent des fleurs,

S'agenouille une femme en pleurs.

Sous ses pieds l'océan bondit, hurle et se brise ;

Sur son front s'étend la croix grise.

Elle prie : « O Jésus, par ton amour puissant,

Par tes bras tendus, par ton sang, Ecoute dans ton ciel les vœux que je t'adresse

Pour la pauvre barque en détresse.

Garde mes orphelins du vent et de l'écueil,

Et de la mer, ce grand cercueil !

Sauve-moi mes enfants, doux enfant de Marie !

Ecoute une mère qui prie ; Je suis seule, j'ai faim, mes fils sont mes deux bras ;

Roi des flots, tu les sauveras !. . .

Leur canot est petit, mais ta puissance est grande ;

Que ton cœur, ô mon Dieu, me les rende ! »

La mère, en sanglotant, se pencha sur la mer ;

De ses yeux dans le flot amer Une larme tomba, — de celles que Dieu pèse.

Aussitôt la houle s'apaise, L'océan s'adoucit comme un lion dompte,

Sous l'étoile au rire argenté.

Déjà les deux petits, sortis de la tourmente,

Gravissent la côte écumante ; Puis, la mère et les fils sous les bras de la croix

S'embrassent ei pleurent tous trois.

Ma légende est naïve, et c'est une légende

Qu'on dit sur mer ou sur la lande.

Mais ce conte, bien vieux, des pécheurs de lançon,

Est toujours neuf par sa leçon.

La fable de ces pleurs n'est point une chimère.

Qu'ils sont torts, les pleurs d'une mère !... Ces pleurs ferment l'abîme ; et quand Dieu les bénit,

Ils ouvrent des cœurs de granit ;

Ces pleurs valent du sang pour la rançon de Tame ;

Le Christ les cueille et les réclame; Ils sauvent les enfants et les désespérés...

Dieu vous entend ; mères, pleurez.

Voilà des vers qui ne sont pas expose's, j'imagine, à ne faire

De chez Retaux et fils qu'un saut chez l'épicier.

Eux aussi, avec le volume qui les contient, auront leurs six éditions. Aussi bien, entête de ce volume, on pourrait mettre pour e'pigraphe ces lignes de La Motte par lesquelles je termine et que j'emprunte au Commentaire du P. Delaporte sur V Art poétique: «Quand le lecteur, écrivait La Motte à Fénelon, son ami, qui venait de diriger contre la rime une attaque en règle, quand le lecteur sent que la rime n'a point gêné le poète, que la mesure tyrannique du vers n'a point amené d'épithètes inutiles, qu'un vers n'est pas fait pour l'autre ; qu'en un mot tout est utile et naturel, il se mêle alors, au plaisir que cause la beauté de la pensée, un étonnement agréable de ce que la contrainte ne lui a rien fait perdre ( i ) . »

(i) Lettre du 1 5 février 1714. — L'Art poétique de Boileau coynmenté... Tom. I^r^ pag. 182.

i5 septembre 189 1.

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