‹ Histoire et littératureChapitre 1 sur 21 · ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES · texte numérisé non relu

ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES

3, RUE AUBBU, 3

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ET

Si quelque lecteur était par hasard curieux de renseignements neufs et précis sur le théâtre chinois, — et il pourrait l'être assurément de plus d'une chinoiserie moins intéressante et moins utile, — je dois l'avertir d'abord qu'il en trouvera peu dans le livre que vient de publier sous ce titre le général Tcheng-kitong. Très Parisien, beaucoup plus Parisien qu'on ne 'est d'ordinaire à Paris, presque aussi Parisien que

1. Le Théâtre des Chinois, £tuJes de mœurs comparées, par le général Tcheng-ki-tong. 1 vol. in- 18. Paris, i88i3 ; Calmanu Lévy.

2 lllSTOinE 1:T LITTÉr.ATUHE.

M. Albert ^Yol^■, lequel est, je ci'ois, de Cologne ou (le Bonn, le général Telicng-ki-long se nioiilro en elTel moins Chinois que jamais dans ce pclit volume; et l'on peut bien dire, si l'on veut, qu'il y passe à tout coup les promesses de son titre, mais en revanche qu'il a tout à fait oublié de commencer par les y tenir. Un bel éloge de la « défiance », bien sincère, éloquent même à force de sincérité, très significatif en tout cas, voiLà peul-clrece qu'il y a de plus chinois dans ce livre d'un Chinois sur le théâtre chinois. Le reste, — nous le connaissions depuis déjà longtemps, ou du moins, et pour mieux dire, nous devrions le connaître, si c'était en effet pour nous que nos missionnaires et nos sinologues eussent écrit : les Amyot, les Prémare, les du Ilalde autrefois, et dans notre siècle les Pauthicr, les Bazin, les Stanislas Julien et les Abel Rémusat.

L'occasion éiait cependant belle et le sujet bien choisi. Du plus vasie empire qui soit au monde et du plus ancien, de la civilisation la plus originale, et la seule qui se soit uniquement développée d'elle-même sur son fonds, sans avoir jamais subi d'autre influence que celle de l'accumulation de ses propres traditions, enfin, de trois cent cinquante ou quatre cent millions de nos semblables, nous ne savons guère que ce que nous en ont appris les récits de voyages. Mais que veuton qu'un voyageur, un passant puisse vraiment nous apprendre de la Chine et des Chinois? Si les mœurs d'une de nos provinces, la Bretagne ou l'Anjou, ses

coulumes, ses usnges diffèrent, et différent beaucoup des usages, des coutumes, des mœurs de la Flandre ou de la Pioveiice, qu'en sera-t-il, qu'en doit-il être, sur un territoire six ou huit fois plus étendu que celui de la rraoce, d'un peuple dix fois plus nombreux? Je sais de fort honnêtes gens qui, pour avoir passé quelques jours à Pékin ou quelques semaines à Canton, n'en ont pas moins sur les institutions et les mœurs de lEmpiredu Milieu l'opinion la plus décisive. Mais de quelle confiance dira-t-on qu'ils soient dignes? Le général Tcheng-ki-tong lui-même ne conUciit peutêtre qu'un coin de sa propre patrie. Et, à vrai dire, une vie d'homme ne suffirait pas pour explorer la Chine; étrangers ou nationaux, les voyageurs ne [euveul guère nous y servir que d'introducteurs; et, pour pénétrer un peu avant dans la familiarité d'un grand peuple, il nous faut d'autres intermédiaires.

La liltéralure en est justement un, le plus sur et le plus naturel, dont nous ne saurions trop regretter que le général Tcheng-ki-fong se soit si mal servi ; — car qui s'en servira si ce n'est un Chinois? Son premier livre : Les Chinois peints par eux-mêmes, était plaisant, mais instructif, celui-ci n'est que plaisant ; et franchement, quand on s'aperçoit que l'auteur n'y parle pas d'une seule pièce que n'eussent traduite ou analysée les sinologues européens, on se demande si peut-être, à mesure qu'il se perfectionnait dans les finesses de noire langue et même dans l'ari^ot dubou-

4 HlSTOlliL ET LlTTfiliATUUE.

levard, ce spirituel général n'aurait pas désappris le chinois ?

Userait pourtant à souhaiter, et, indépendamment(;e toute autre considération, dans le seul intérêt de la science, ou plutôt de l'histoire, que l'on étudiât de près cette volumineuse et curieuse littérature cliinoise. Ni les poètes, ni les romanciers, ni les auteurs dramatiques n'y manquent; et ce que l'on en a traduit, qui formerait déjà tonte une petite bibliothèque, ne saurait qu'inspirer le désir d'en connaître davantage. Aucune littérature, je le disais, ne s'est développée plus excentriquement aux nôtres, n'a moins reçu de nous, ne nous a moins donné; cependant aucune littérature n'offre avec les nôtres de plus frai)()antes ressemblances, et un Allemand, un Anglais, un Français s'y retrouvent comme chez eux. Parcourez seulement quelques-unes de ces Poésies de Vépoque des Tliann que nous donnait, il y a quelque vingt ans, M. d'Hervey de Saint-Denis* : celles de Li-taï-pé, par exemple, ou de Thou-fou. Je n'oserais affirmer que le génie chinois s'y montre absolument incapable d'idéal, mais ce qui n'est pas douteux c'est qu'il y rase volontiers le sol. Rien ici d'extraordinaire ou même de très particulier, comme on serait tenté d'abord de se le figurer; rien d'étrange ni de. bizarre, point de monïtres ni seulement de magots; mais l'inspiration

1. Poésies de Vdpoque des Thang, traduites par le niai(,u g d'ilervey de Saint-Deni?. Paris, 1862 ; Amyol.

A riîOPOS DU THÉÂTRE CHINOIS. 5

la plus familière, peu d'images, toujours très simples, tirées des usages de la vie quotidienne, à peine indiquées, jamais /)o?/.ss^es, plus de grâce enfin que de force, nulle métaphore ambitieuse, des chansons plutôt que des odes; — et beaucoup de chansons à boire. A la fin du siècle dernier, c'est une juste re marque de M. Emile Monté£;ut, Li-taï-pé eût très bien pu s'appeler Robert Burns, et rien n'eût empêché ïhou-foude chr.nter le Dieu des bonnes gens :

Ains qu'il nous donne, amilic tutélaire, Et vous, amours, qui créez après lui, Prêtez un charme à ma pliilosopliie Pour dissiper des rêves aMIigrants.

Le verre en main, que chacun se confie Au dieu des bonnes gens.

Les Chinois boivent dans des lasses, cl leur vin n'est pas, comme le nôtre, autrefois : le jus de la treille ; on raconte aussi qu'ils se nomment Thou-fou plus souvent que Dupont ou Durand ; mais, à cela près, leur Dieu n'est pas plus gênant que celui de nos bons chansonniers, sa morale plus exigeante, ni leur chanson enfin d'un ton beaucoup plus élevé.

Même observation à faire sur leurs romans : les Deux (Cousines, les Deux Jeunes Filles lettrées, la Femme accomplie; — je ne parle ici que de ceux qui sont à la portée du lecteur français, — les Contes et Xouvellcs jadis traduits par M. Tliéodore Pavie ou les Pruniers Merveilleux, plus récemment mis en

6 llISTOIUi: ET MTTIÎIiATURK.

français', pirM. Théophile Piry. L'Inde cl la Perso ont leurs épopées, le Bamayana ou le Shah Nanich des poèmes, des légendes, leurs apoloiçues et leurs fables; les Arabes ont leur Mille et une nuits ; la Chineseule en Orient a desromans, de vrais romans, des romans de mœui's, comme les nôtres, et même des romans naturalistes. « L'École de la litléi'alure légère et des romans, dit quelque part un critique chinois, tire son origine du bureau des employés les plus intimes... Les conversations des rues, les enlreliens des carrefours, les conversations que l'on entend dans les bouges, tels sont les sujets des compositions des écrivains de cette École. » Voilà une école proprement arrangée. Je signale ce critique, ou plutôt cet liislorien, à la juste colère de M. Zola : il s'appelait Pan-kou, et vivait au i'^-' siècle de notre ère.

Ceux des romans chinois que nous avons pu lire ne méritent pourtant pas cet excès de sévérité. Il y est ordinairement question de s'établir en mariage, et pour cela de réussir dans ses examens, ce qui ne me parait pas autrement immoral, ni d'ailleurs plus chinois que français. Lacritiq'ie ia plus générale et la plus vraie que Von en puisse faire, c'est qu'il ne s'y pa?se pas grand'chose, que les détails y sont bien futiles et les conversations bien prolixes, que les héros n'eu ont

1. Erh-tou-mei, on les Pruniers merueilhux, roman chinois, Ir.duit et accompagné de noies, par M. Théophile Piry. Paris, 1830; Dentu.

A PROPOS DU TllÉATUE CHINOIS. 7

rioii que de médiocre ou de vulgaire. Mais sont-ce les seuls romans dont on puisse le dire? Je n'y vois décidément, en y regardant bien, qu'un ou deux traits vraiment locaux, comme par exemple l'admiration des personnages constitués en dignité pour les jeunes gens qui manient agréablement le ouen-tchanrj ou le ché-ouen. Le ouen-tchang , c'est la prose élégante, la prose académique; « chaque mot y brille comme une perle fine »; et quant au ché-ouen, on ne saurait rien imaginer de plus beau, dit un savantjésuite, ni même de plus vide : pulchrius ac inanius. Ce sont des sons, dit encore ce bonhomme, qui caressent voluplueusementl'oreille, cesont des fleurs uniquement assorties pour le plaisir des yeux... Plusieurs de nos contemporains ont écrit très bien en ché-oiienAesVaul deSaint- Yictor, entre autres, elles Théophile Gautier. Mais tout en rendant au ouen-tchang et au ché-ouen les hommages qui leur sont dus, les romanciers chinois, pour leur usage, ont préféré le kouan-hoa, comme plus propre à prendre tous les tons, et ainsi plus convenable à la familiarité du genre.

Ce qui est vrai du roman chinois l'est enfin du théâtre. Mais c'est peut-être ici surtout que le manque de renseignements se fait sentir, et c'est pourquoi j'en veux beaucoup au général Tcheng-ki-tong, ayant eu l'air do nous les promettre, de ne nous en avoir guère donné.

« Le caractère sérieux cl austère des anciens sages de la Chine, dit à ce propos un savant mission-

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