S T 0 1 IM: E T L I T T É W A T U R E
naire',nc pouvait accepter le délassement du tliràtre... et la premiôrû fois qu'il est question du théâtre dans riiistoiie chinoise, c'est pour louer un empereur de la dynastie des Chang d'avoir proscrit ce vain plaisir. » Mais on a fort disputé sur ce texte, et, — rapp:ochement assez curieux, — la controverse est la même qui s'est élevée chez nous sur les textes dis pères de l'Eglise chrétienne: à savoir, s'il est ici question de comédiens ou d'histrions, du (héàlre jtropremont dit ou de la danse, de la pantomime et autres divertissements (oujours et paitout, on le voit, un peu mêlés d'obscénité.
Quoi qu'il en soit, ce que l'on admet communément, c'est que l'art dramatique ne prit qu'assez tard en Chine une forme r/'gulière, et seulement aux environs du VIII' ou IX' siècle de notre ère, sous la dynastie des Thang. Il ne nous est malheureusement rien parvenu de ces premiers essais; et, pour trouver non seulement do vraies pièces, mais des pièces tout simplement, des commencements de pièces, il faut descendre jusqu'aux dynasties des Kin et des Youen, c'est-à-dire jusqu'au milieu de notre xii' siècle. Les véritables monuments de l'art dramatique, en Chine, se trouvent donc être ainsi contemporains du règne de Philippe-Auguste. Lorsque M. Bazin, jadis, et M. Paul Perny nous le disaient, on pouvait craindre qu'ils ne fussent mal ou
1. Grammaire de la lavriue chinoixe, orale cl écrite, par M. Paul Perny. Paris, I8T3-187C; Maisonneuve et Leroux.
incomplètement informes : le général Tchciig-ki-tong, n'en disant pas, et sans doute n'en sachant pas plus qu'eux, nous sera garant désormais de la valeur de leurs renseignements. Et, à défaut d'autre utilité, son petit volume aura celle de venger nos sinologues de lant de sottes plaisanteries qui pourraient bien les avoir empécliés de continuer leur œuvre.
Le répertoire des Youen, comme on l'appelle en Chine, comprend à peu près six cents pièces. M. Paul Perny, dans sa Grammaire de la langue chinoise, a donné les titres d'une centaine d'entre elles et signalé brièvement les plus intéressantes : la Courtisane savante, VEnfanl prodigue, les Caisses de cinabre, k Songe de fJu-tong-pin, rOrpIielin de la famille Tchao, d'où Voltaire a lire son Orphelin de la Chine. M. Bazin, dans \e Journal asiatique (1850-1852), en avait jadis donné l'analyse sommaire, et, pour plusieurs d'entre elles, des extraits étendus, dont il a inséré ceux qu'il jugeait lui-même les plus intéressants ouïes plus caractéristiques dans le volume de VUnivers pittoresque intitulé Chine moderne. Enfin, le même M. Bazin, sous le titre de Théâtre chinois \ en a Iraduitqualre intégralement, qui sont : les Intrigues d'une soubrette, la Tunique confrontée, la Chanteuse, et le Ressentiment de Teou-ngo. En y joignant le Pi-pa-ki, tra.luit encore par M. Bazin,
i. Théâtre chinois, ou c!;oixde pièces de théâtre traduites par M. Bazin aîné. Paris, 183S; Imprimerie royale.
MUstoire du cercle de Craie, V Avare, Vllistoire du pavillon d'Occident, tradiiiîs par Stanislas JuliiMi, on voit que si nous ne connaissions pas le théàli'o chinois avant M. Tciicng-lu-lon;j, ce n'était pas au moins faulc (le documents. Nous attendions de lui qu'il nous traduisît à son lonr ou nous analysât quelques-unes des pièces que nous ne connaissions point.
Comme ils nous les avaient fait connaître, ce sont aussi nos sinologues, avant même peut-être la naissance du général Tcheng-lu-long, qui ont essaye de mettre un peu d'ordre, — à reuropccnne, — dans le répertoire des pièces du siècle des Youcn. Ils y ont donc distingué, d'une part, les drames iiistoriques,Ies tVames judiciaires, les drames doniesliques, les drame tao-sse; et, de l'autre, les comédies de caractère, les comédies d'intrigues et les comédies mythologiques. Tous ces noms s'expliquent d'eux-mêmes, à l'exception d'un seul : celui des drames tao-sse.
Les drames tao-sse, parmi lesquels M. Bazin a surtout loué la Transmigration de Yo-chcou, et M. Perny le Songe de Liu-tong-pin, la Dette payable dans la vie à venir, sont de vives satires, poussées jusqu'à la charge, nullement indignes de notre Palais-lloyal, et qui roulent sur les superstitions ou les dogmes du bouddhisme. L'esprit chineis est superstitieux, mais d'une autre manière, et qui ne l'empêche pas d'être voltairien. Quant aux drames domestiques, ils ne répondent tout à fuit à ce que nous entendrions en Europe sous ce nom, si nous en usions, mais
A PnOPOS DU THÉÂTRE CHINOIS. 11
plulôt à de certaines idées^ très particulières, comme l'on sait, que les Giiinois se font de la famille, de ses devoirs, et surtout de sa solidarité continuée d'âge en âge. Tel est leVieillard qui obtient un fils, dont Abel Rémusaf, dans ses Mélanges, a donnj une fissez ample analyse, et le sinologue anglais J.-F. Davis, en 1817, une traduction. En y regardant d'un peu près, et en observant d'autre part le plaisir que le général Tcheng-ki-tong semble trouver à la leciure des plaisanteries ordinaires des drames tao-sse, il est permis de croire que la religion delà famille est à peu près la seule que pratiquent les Chinois éclairés. De là rimporlance des drames domestiques ; et, — bien qu'ils ne diffèrent pas beaucoup, dans la disposition de l'intrigue ou le choix des personnes, du drame judiciaire, par exemple, ou de la comédie d'intrigue, — de là l'ulilité de la distinction : le titre seul en éveille en Chine des idées, des sentiments, où la piété semble avoir autant de part que la curiosité. Je n'ai sans do.ite pas besoin de définir les drames judiciaire; : nous en avons en France beaucoup plus que nous ne voudrions. Enfin les drames ou comédies raytholoeiques sont de pures féeries, aussi ridicules que les nôtres, comme celte pièce des Métamorphoses, où l'on voit au premier acte « un vieux saule mâle » épouser «un jeune pêcher femelle». Dans ces féeries chinoises, il convient seulement d'ajouter que les vers, la danse, la musique tiennent lieu de décors et de trucs.
12 HisToiui'; i:t littératuhe.
Toulos CCS picccs, cl le général Tchcng-ki-loii!,^ a raison d'en l'aire cxj)rossénient la remarque, ollrcnt avec les noires, et sans en excepter les drames tao-ssc, les plus frappantes ressemblances. Toutes ou presque toutes, elles se divisent en cinq actes; le premier qu'on appelle : ouverture ou i)rologue, et les quatre autres : coupures. Toutes ou presque toutes, comme les nôtres, elles se nouent et se jouent entre personnages de tout rang et de toute condition. Toutes ou presque toutes, comme les nôtres, elles roulentsur les événements de la vie quotidienne : un fourbe à démasquer, un coquin à convaincre, un mariage à conclure, une fortune à défendre, un barbon à tromper, — à moins que ce ne soit une respectable mère, comme dans les Intrigues d'une soubrette. Toutes, ou presque toutes, nomme les nôtres, côtoient de près la réalité, s'y elTorcent du moins, mêlent volontiers à l'agrément d'une intrigue amusante les leçons d'une sagesse moyenne, un peu vulgaire, mais qui sont celles dont on a besoin pour la pratique de la vie. Et il n'est pas enfin jusqu'aux lauréats des concours littéraires qui n'y jouent le rôle aimable et avantageux que l'ingénieur sorti de l'École polytechnique a 'oué longtemps dans les pièces de Scribe et de ses imitateurs.
On peut donc, on doit le dire :1a comédie de Tchingté-hoei ou celle de Tching-koué-pin, — ce sont des noms d'auteurs, et même d'authoress, — est l)lus près de nous pour le ton, pour les mœurs
A l'ROI'OS DU TIlÉATRli CHINOIS. 13
pour la disposilion de riiUiigiie et sa nature, ([ue la comédie d'Aristophane ou le drame d'Eschyle. Et, tandis que paitout ou presque parlout ailleurs, ce sont les resi:emblances que l'on s'applique à dipcerner pour les mettre en lumière, ici, au contraire, dans le théâtre chinois, c'est sur la différence, uniquement, qu'il convient d'insister.
« Le personnage qui chante » en fait la principale. Dans les pièces du siècle des Youen, un personnage, qui, d'ailleurs, prend part à l'action, si même on ne doit dire qu'il la conduit, élève quelquefois lavoix, et, sur des airs notés, chante une partie de son rôle au lieu de le déclamer. « C'est ce personnage qui constitue l'originalité de notre scène, » dit M. Tcheng- Ki-Tong; et M. Bazin avant lui y avait reconnu « le trait essentiel qui distingue le théâtre chinois de tous les autres ». Je crains qu'il ne se trompent tous deu.v. ISans doute, j'aurais besoin, pour parler entente ass nance, de connaître plus de pièces que je n'en ai pi lire dans les traductions ; mais enfin, dans l'ancien Vaudeville, dans les pièces de notre théâtre de la Foire, dans celles de l'ancien Ïhéàtre-Italien, ne l'aij'î point déjà rencontré, « ce personnage qui chante »; et que veut-on que je voie en lui de si rare, de si original, de si particulièrement et spécialement chinois? Supposé même qu'il soit, comme on fait observer, le représentant du poète au milieu de l'action, qu'il serve à i;uiJer dans une intrigue un peu complexe rallention du spectateur, qu'il ait encore pour mission
14 111 S TOI ri: et LITTI' r.ATlîUE.
de mellrc en i'vidoiice rulililé morale de l'œuvre, c'est le raisonneur, en ce cas, c'est l'Ariste ou le Chrysale des comédies de Molière, c'est le bouffon ou le fou des drames de Shakspeare, et voilà loni^lcmps qu'il nous est familier.
Ce serait, d'ailleurs, une question de savoir si son rôle est vraiment et toujours celui que l'on nous dit. Ils sont en effet quelquefois plusieurs « personnages qui chantent » ; ils chantent souvent pour dire des banalités ou faire des plaisanteries qui n'importent pas plus à la conduite de la vie qu'.à celle de la pièce; et j'ai peine à voir dans leurs ariettes « le génie même du poète parlant au spectateur ». Yeut-on voir les choses comme elles sont, et ne rien exagérer? Dans des œuvres d'un art déjà savant et même raffiné, (( le personnage qui chante » n'est rien de plus, à mire avis, que le témoignage survivant d'un art antérieur, plus naïf, moins maître de ses procédés, et qui sentait le besoin d'attirer l'attention sur la beauté des choses qu'il disait.
« L'intérêt ou l'intention morale » des œuvres du théâtre chinois est une autre différence, où je comprends très bien que le général Tcheng-ki-long, pour se donner sur nous un facile avantage, croie devoir insister, mais non pas nos sinologues. C'est prendre un peu trop à la lettre les affirmations des critiques chinois. S'il est écrit dans le Code pénal que l'objet des représentations théâtrales est d'offrir sur la scène des (( peintures fictives ou réelles d'hommes justes et
bons, de femmos chnstes, d'enfants affectueux et obéissants » ; il y est également écrit que l'o!! ne représentera sur les planches « ni les empereurs, ni les impératrices, ni les princes, les minisires et le> généraux fameux des premieis âges »; mais, puisque les drames historiques violent impunément la défense, on peut tenir pour assuré que les comédies d'intrigue ou de c:iractère ne se piqient pas davantage d'observer le précepte. Je ne vois pas ombre d'intention morale dans les Intrigues iVune soubrette, et, d'après les analyses que l'on nous a données de plusieurs autres pièces, je ne vois mèaie pas très clairement par où la morale s'y pourrait introduire. On ajoute que plusieurs comédies d'intrigues sont choquantes et contiennent des scènes dont la crudité ne le céderait pas à celle même de quelques-unes des comédies d'Aristophane. A la Chine comme chez nous, la première loi que s'imposent les auteurs dramatiques est de plaire, et de plaire à tout prix; ils moralisent ensuite, s'ils le peuvent et comme ils le peuvent.
C'est autre chose, à la vérité, quand, sous le nom de morale, au lieu de s'en tenir aux règles de riiounéte et du juste, on prétend envelopper, comme le font quelques-uns, la conduite entière de l'existence, et, selon l'expression de M. Tchcug-ki tong, « l'expérience des choses de la vie ». Je lui fais seulemenlobserver qu'à ce compte, lesScapin aussi, et l.)s Lisette, nos Suzanne et nos Figaro, ont leur « expé-
16 IIISTOIRK HT L ITTÉ lî ATU U E.
ricnrc des choses de la vie );, une expérience très élenduc, très sûre, et, d'ailleurs, parfaitement immorale. Il ne s'agit que de s'entendre sur le vrai sens des mots. Le théâtre chinois, comme le nôtre, est moral dans la mesure où il peint les mœurs, et les mauvaises mœurs de préférence aux bonnes, qui ne sont point laquantes.
(]es dilTcrences, on le voit, ne sont qu'à la surface, et (lès que l'on essaie de les approfondir, je ne sais si l'on ne peut prétendre qu'elles se tournent en ressemblances. Entre notre théâtre et le théâtre chinois la seule dilTérence réelle que je trouve, — sans parler, 01 l'en'end bien, de celles que des institutions, des mœurs, des coutumes différentes y mettent, et qui ne sont rien d'essentiel, — c'est la différence du balbut'ement de l'enfant à la parole de l'homme fait. Le théâtre chinois est l'œuvre d'une civilisation évidemment très ancienne, et, comme telle, très avancée à beaucoup d'égards; mais en beaucoup de points aussi demeurée dans l'enfance, ou, si l'on aime mieux, immobilisi'e dans des formes rigiles dont elle n'a pu réussir, de nos jours même, à se débarrasser.
Les Chinois ressemblent à des enfants très intelligents et très vieux. Voilà longtemps qu'ils ont atteint ui point de civilisation matérielle et morale où nous ne faisons que de toucher à peine, si même nous y sommes ; seulement, ils s'y sont arrêtés, et, tant qu'ils cMitinueront de vivre sur eux-mêmes, ils y resteront, ayant dépensé pour y parvenir tout ce qu'ils avaient
A rnopos DU tliéatre chinois. n
elTectivement en eux. C'est du moins ce que l'on peut conclure de l'histoire de leur théâtre. Au siècle des \'ouen, ils en étaient déjà où nous ne sommes arrivés que deux ou trois siècles après eux, mais ils y sonl toujours. Et, si les analogies, comme on l'a vu, sonl frappantes entre leurs pièces et les nôtres à un moment quelconque de l'Iiistoire de notre llipùlre, elh s le seraient hien plus encore si nous faisions la comparaison des drami s des Youen à nos anlif;u\s moralités (U inos drames savants du xvi» siècle. Dans l'histoire générale de la littérature comme dans l'histoire naturelle, presqucloutes les questions de race elâe milieu se ramènent à des questions de moment. La Chine a eu ses Gringoire, ses Jodelle et ses Hardi, et elle les a eus bien avant les nôtres, mais leurs successeurs n'ont eu nom ni Corneille, ni Racine, ni Molière.
Il n'y aurait pas jusqu'aux renseignements qu'on nous donne sur les conditions matérielles du théâtre chinois qui ne servissent à justifier et fortifier cette indication. Le divertissement du théâtre n'est nulle part plus passionnément goûté; cependant il n'y a pas en Chine de théâtres fixes ni de troupes régulières. Le comédiens vont de ville en ville, un peu à l'aventure, dressent leurs tréteaux sur la place publique, avec l'agrément ou sur l'invitation des autorités locales, donnent desreprésentations à domicile, se contentent, comme leurs spectateurs, d'une toile de fond pour tout décor, et au besoin suppléent le paysage, la forêt, le palais, les tapis, les meubles qui leur manquent par
18 IlISTOniE ET MITÉ P. A TU RE.
une pompeuse annonce. « Ainsi, dit M. Tcheng-kilong, notre public entre instantanément en communication avec la fiction du poète... Ainsi le spectateur ne subit pas l'action, il la conduit lui-même... Ainsi l'idi'al devient le réel, sans plus d'effort qu'il n'en coûte à la volonté pour créer une illusion... »
Ce petit morceau, que j'abrège, est à coup sûr d'un Iiomme d'esprit, et je me suis un instant demandé si cet homme d'esprit n'avait pas raison. Quand le spectateur, comme aujourd'hui, va chercher au théâtre, avant tout, le plaisir des yeux, ne s'intéresse pas moins aux costumes qu'au dialogue, et pardonne, en quelque sorte, la puérilité, li faiblesse, l'invraisemblance de l'intrigue à la prétendue vérité de la couleur locaU; ou du décor historique, l'art dramatique est bien malade, et l'on peut bien encore l'aimer et l'aimer passionnément, mais ce n'est plus pour lui-même. Il ne reste pas moins vrai que. Français ou Allemands, Anglais ou Espagnols, tous ces détails que l'on nous donne ici sur les conditions matérielles de la scène chinoise nous reportent au temps de ce que nousap|ielons l'enfance de notre art dramatique. C'est ainsi qu'en effet, au théâtre du Globe, du temps de Skakspeare et de Cen Jonson, un écriteau tenait lieu de décor aux imaginations anglaises; c'est ainsi que chez nous, au commencement encore du xvii* siècle, la caravane du Uoman comique se déroulait sur nos grand'routes; c'est ainsi que Molière lui-même, avec sa troupe, dont les sociétaires n'étaient pas encore ce qu'ils sont de-
venus, allait donner, pour un prix modéré, des roprîsentations en ville... Seulement, jusque de nos jours les choses continuent de se passer en Chine comme au temps des Kin et des Youen, en l'an de grâce 1886 comme jadis en 1325, et six siècles bientôt passés n'ont rien changé aux conditions ou traditions de la scène chinoise.
Il ost un dernier point sur lequel nous eussion désiré quelques éclaircissements. Après avoir placé les commencements du théâtre chinois au viii" siècle de notre ère, les auteurs en font l'histoire, la divisent en plusieurs époques, la conduisent régulièrement jusqu'au siècle des Youen, et tout à coup s'arrêtent, comme si le drame chinois, depuis lors, (c avait fait son repos de sa stérilité ». Qu'est ce à dire ? Et (;ue devons-nous croire?
<i On joue sur le théâtre chinois, dit M. Paul Perny, des pièces qui ont de mille à douze cents ans de date : elles sont comprises comme si elles dataient d'hier. » Et il semble insinuer que ces antiquités formeraient elles toutes seules, tout le répertoire du théâtre chinois. De son côté, M. Théophile Piry nous apprend que le roman des Pruniers merveilleux « forme le fujet d'une pièce de théâtre des plus goûtées en Chine »; et lui-même ne fait pas remonter la rédaction du roman au delà du xvii'' ou xvi** siècle de nc',ie ère. Nous savons encore que le Pi-pa-ki, ou Histoire dj> luth, qui peut-être serait le chef-d'œuvre du tiiéâtre chinois, si ses dimensions n'en faisaient plustôt
20 HISTOIIIE I:T LITTÉUATURE.
un roman dialogué qu'un drame ou une comédie, date à peine de la fin du xw" siècle. Enfin tous les voyageurs nous parlent à l'eiivi des représeiitalions dramatiques où ils ont assisté à Shangliaï, à Canlon, à Pélun ; et les litres des pièces qu'ils ont vu jouer ne ressemblent guère aux titres de celles que nous connaissons*. Cependant ni Bazin, dans sa Cliine moderne, ni M. Paul Perny, ni M. Tcheng-ki-tong n'ont poussé leur histoire du théâtre chinois au delà du siècle des Youen. La matière leur a-t-elle manqué, ou ont-ils fait défaut à la matière ?
On aimerait au moins à le savoir, et le moindre renseignement de ce genre eût mieux fait notre affaire que les plaisanteries, fort agréables sans doute, quoique un peu vieilles peut-être, du général ïchengivi-lung sur « l'esprit de Paris » et autres sujets circonvoisins. Ce général chinois est devenu vraiment trop Parisien ; il nous parle trop de nous-mêmes, pas assez de la Chine; et, décidément, il se déguise trop. A moins peut-être que nous ne soyons nous-mêmes et au fond plus Chinois que nous ne le croyons. Si quel- (jues années de Paris ont suffi pour faire de M. Tchengki-tong un Parisien tellement achevé, c'est peut-être que tous les Chinois ne sont pas à la Chine, et qu'il y
1 . Voyez à ce propos : la Chine, familière, par M. Jules Arène. Paris, 1883 ; Ciiarpenlier. J'y relève les titres suivants : le Hameau d'or batlu, drame historique, et : Fon-pang laisse tomber son bracelet, la Fleur palan enlevée, In Marchande de fard, le Débit de Ihé de VArc de fer, comédies.
A Pr.OPOS DU THÉÂTRE CHINOIS. 21
a parmi nous des mandarins sans le savoir, mandai ias administratifs et mandarins de lettres, et aussi moins de i'arisiens qu'on ne le pense à Paris. Sérieusement, dans les ressemblances et dans les affinités du théâtre chinois avec le notre, comme aussi dans celles de la littérature cliinoise avec la littérature européenne en général, pour le fond sinon pour la forme, il ne se peut pas que l'on ne voie que des rapports de surface, et il doit y avoir quelque chose de plus.
Tiitto il mundo e fatto corne la nostra famiglia : ce serait une belle occasion de répéter le mot d'Arlequin, et de s'en prendre à la psychologie des nationalit'S. Oui, les différences ne sont qu'cà l'exlérieur, et dans toutes les races d'hommes comme sons toutes les latitudes, c'est toujours un peu et partout la même chose. Quelques particularités locales n'empêchent pas qu'à la Chine et ailleurs, ce soient les même « biens » que les hommes poursuivent; les mêmes besoins, les mêmes désirs, les mêmes passions qui les meuvent à cette poursuite ; et, au bout de la course le même nt'an', ou du moins la même mort qui les altende. Si les soubrelfes du théâtre chinois ne valent pas peut-être Ijs nôtres, les Marinette et les Nérine, les Lisette et les Dorine de notre vieux répertoire, il faut avouer cependant qu'elles leur ressemblent fort; et, en Cliine omme chez nous, le rêve des bacheliers, — et de leur famille, — est le même : un bon emploi, bien rent^, et un beau mariage. Chose plus étonnante ! les passions s'y trahissent de la même manière, par les