‹ Histoire et littératureChapitre 10 sur 21 · llISTOinE LT LITTl';nATUUE · texte numérisé non relu

llISTOinE LT LITTl';nATUUE

touches de plus d'un héros de Crébillon fils ou de l'auleur des Liaisons dangereuses, cl, \iour tout dire, une corruplion de moins bonne compagnie. Mais, qnaut à Ficdéric, je crains bien que ce cynique mépris de l'humanilc, dont il fait clalage à plaisir, ne soil |ias chez lui de ces traits simples et irréductibles, au de!à desquels il n'y a rien à chercher. Le Frédéric de M. de Broglie a quelque chose de trop intellectuel, si je puis ainsi dire, ou de tropspirilualisé; et un peu de physiologie, peut-être, n'eût pas été superflu pour l'achever de peindre.

Si vivante que soit, dans le livre de M. de Broglie, la vérité des portraits, je ne sais si la perspicacité de 1 historien poliiique ne s'y montre pas encore supérieure au coup d'œil du peintre. Justement en raison du l' ombre, de la diversité, de la nature particulière aussi des documents diplomatiques, rien n'est si difiicile, si délicat, si hasardeux surtout que de démêler l'écheveau d'une intrigue politique de quelque importance et de quelque durée. Ou plutôt, en pareille occurrence, les documents parfois servent si peu, qu'ils égarent non seulement les historiens novices, mais ceux même qui, vieillis dans l'étude de l'histoire, ont négligé d'étudier particulièrement les finesses, les subtilités, je puis bien dire les roueries de la langue et du style diplomatiques. Ici encore, ses traditions de race et sa propre expérience des alTaires avaient comme prédestiné l'auteur de ce livre à traiter son sujet. Aussi est-ce un plaisir de l'espèce la plus raj c, — ►

attendu que de très grands liistoriens, Macaulay, par exemple, ne nous l'ont pas toujours donné — que de suivre le duc de Broglie démêlant un à un, d'une main légère et souvent malicieuse, tous ces fils enchevêtrés, lesisolanld'abord,puisIesrapprocliant, nous montrant, où nous n'apercevions que dt'sordre et que confusion, une trame induslrieusement ou savamment ourdie, et nousfaisant comprendre enfin ce que c'était que la diplomatie dans ces grands Etats d'autrefois, dont on peut dire avec vérité qu'assez inattentifs à ce qui se passait au dedans d'eux, toutes leurs préoccupations, toutes leurs forces, toutes leurs ressources étaient tendues yers le dehors... Mais il y a là quelque chose de plus que des traditions ou l'expérience des affaires : A ce degré de hauteur et de généralisation, c'est l'instinct de la grande histoire, et ce mot aiijourd'iiui vaut la peine qu'on l'explique.

On a beaucoup médit, et surtout- dans le temps où nous sommes, de la chronologie d'abord, et puis, comme on l'appelle assez dédaigneusement, de l'histoire des Traités et des Batailles. Les démocrates [dus avancés disent : l'histoire des Rois et, — quand encore ils admettent 1 histoire, — prétendent la remplacer par l'histoire des Peuples- N'a-t-on pas même voulu faire passer cette conception nouvelle jusque dans les programmes de l'enseignement secondaire, et n'est-ce pas elle, en partie, qui depuis quelques années les a si maladroitement transformés? Gomme si les peuples avaient véhiablement une histoire, comme

81 HISTOIUK ET LITTÉRATURE.

si partout et de tout temps, dans la Gaule antique au temps de la conquête germaine et dans la France moderne au temps de la Révol'ition, la grande allaire de lamullilude (et la multitude c'est ici tout ce qui ne représenté pas sur le théâtre du monde) n'avait pas été de vivre, de vaquer comme elle pouvait à ses occupations, de travailler au jour le jour de son art ou de son métier, de s'accommoder du présent, et des'assurtr tant bien que mal de l'avenir ! A Paris, on pleine terreur, promenades, cafés et malles de spectacle ne désemplissaient pas. Une assemblée menait alors la France, et, combien d'hommes cette assemblée?

Si donc l'on voulait écrire, telle qu'on la conçoit, cette histoire des peuples, elle se ressemblerait étrangement à elle-même, sauf peut-être quelques différences qu'y mettraient les races ou les lieux; car, pour celles qu'y ajouterait la diversité des temps, ce serait toujours quelque effet, plus ou moins éloigné, de la politique ou de la guerre. La principale différence qu'il y ait entre un Français du temps delà régence et un Français du temps de la Révolulion, c'est Louis XV qui l'y a mise, les guerres que l'on sait, et les conséquences qui les ont suivies. Après cela, qu...nd on aura fait que la guerre ne soit pns le plus profond ébranlement qui puisse agiter les masses humaines, comme aussi quand on aura fait que la poliiiq ::, qui la prépare, ou la diplomatie, qui la termine, 1:0 soient pas les génératrices du droit des nations, alors, mais alors seulement, on pourra se désintéresser de

l'histoîre des traités et des batailles. Mais, tant que l'on n'y aura pas réussi, — et on n'y réussira point tant que riiomme sera l'homme, — l'histoire des traites et des batailles sera la grande histoire; et elle tiendra 1 • prcnier rang dans les préoccupations du vérilahlc historien, parce qu'après tout, elle le tiendra toujours dans la vie totale de l'humanité.

Tout ce que l'on peut dire, c'est que, comme aussi bien toute science et tout art, la grantle histoire a malheureusement ses travailleurs qui l'encombrent plutôt qu'ils n'en déblaient les approches. Leur maladresse, qui serait réjouissante, si elle n'était lamentable, éclate à la fois dans le choix de leurs sujets et leur n^anière de les traiter. Mais puisque ce n'est pas d'eux aujourd'hui qu'il est question, passons charitablement leurs œuvres et leurs noms sous silence, en leur donnant seulement le conseil d'apprendre dans ce livre ce que c'est qu'un grand sujet.

Après ou avant la Révolution française (l'avenir seul nous le dira, ou sans doute à d'autres que nous), il n'en est pas de plus important que celui-ci dans l'histoire du xviii* siècle; non pas même la fondation de l'empire colonial de l'Angleterre ou le partage de la Pologne, qui n'en sont, au surplus, que les conséquences directes. L'apparition de la Prusse et de la Russie sur les champs de bataille de l'Europe, leur brusque intrusion parmi les vieilles monarchies, dans ce fameux système d'équilibre où il n'y a pas de place pour elles, les •interveriions de rapports et les diminutions de puis-

sance qui en résultent, voilà le t'ùl capital de ces cent ans d'Iiistoire, et, plus on y regarde, plus il semble qup, reculant d'un demi-siècle la parole de Gœlhc, on puissiîdire : « C'est de là que date une ère nouvelle pour l'histoire du monde. ))En eiTel, l'événement était à si longue portée, que jusqu'en 1870, nous n'en avions pas encore calculé les conséquences, et, commençant à les discerner en ce qui regarde l'Allomagne, il n'est personne qui puisse prévoir où elles s'arrêteront pour la Russie.

C'est ce qui met, dans le livre du duc de Broglie, .à l'arrière-plan en quelque sorte, une grandeur mystérieuse. Il ne s'agit point ici d'histoire que l'on pourrait appeler morte; les événements qu'on y voit commencer n'ont pas encore aujourd'hui produit tous leurs effets; ils sont toujours vivants; une leçon, tantôt plus apparente et tantôt plus secrète, est enveloppée dans lesfaits. On reconnaît à ces différents signes les vrais et grands sujets. Car ils sont moindres, quelque talent que l'on y déploie, dès qu'ils ont perdu cette espèce de vitalité, et c'est ce que l'on veut exprimer en disant que, du domaine de l'histoire, ils sont tombés dans celui de l'érudition.

Une autre condition nécessaire à la grande histoire,, après la nature même des sujets et leur importance actuelle, c'est que de grandes figures y puissent, ramasser et retenir l'attention sur elles. Sans les noms de roi de France, de Turenne et de Gondé, cemme e f isait observer Voltaire, la guerre de la.

Fronde n'eût pas été moins ridicule que celle des Barberins; el, malgré ces grands noms eux-mêmes, je ne sais si l'on n'en pas singulièrement exagéré l'imporlance dans notre propre histoire. Mais inversement, pour n'avoir pas trouvé l'occasion propice, l'homme qui jela les fondements de la grandeur prussienne, celui que l'on a nommé le grand-électeur, s'il a sans doute une grande place dans la mémoire des Allemands, n'en a qu'une très petite dans l'histoire générale. Il s'est trouvé ici que les personnages en scène, Marie-Thérèse et Frédéric, la France et l'Angleterre du xviii' siècle, — sinon George II et Louis XV, — étaient dignes de l'événement. J'ai rappelé de quels traits le duc de Brogiie avait su les peindre. Je dois dire maintenant que ce qu'il n'a pas moins admirablement montré, c'est leur part effective d'action dans les événements euxmêmes.

Les petites causes, assurément, ne produisent pas de grands effets. Mais elles provoquent à tout le moins, elles peuvent provoquer ceux qui sont contenus ou enveloppés dans les grandes. Et puis il faudrait )ien s'entendre. Ne s'est-on pas trop habitué, de nos Durs, sous le prétexte spécieux qu'un homme est assez peu de chose, à éliminer de l'histoire, comme une cause iîisignifianle, l'action personnelle des individus? Mais, d'î-bord et en bon français, la fermeté de caractère d'une Marie-Thérèse, ou la vivacité de génie d'un Frédéric, sont-ce là de si petites causes? dont l'action.

88 lllSTOir.i: Kï LirTÉRATUr.E.

soit si peu saisissable? et comme des quantités négligeables qui n'importent que médiocremeut à la vérité derhisloire?Oa au contraire, et plus philosophiquement, si ce ne sont pas les seules, ne sont-ce pas au moins les premières que l'hibtorieu doive fâcher à mettre dans tout leur jour? parce qu'à vrai dire si! y en a d'autres, il n'y en a pas beaucoup dont on puisse calculer, avec la même exactitude ou li même approximaliun, le sens, la force et la continuité. Là-dessus, par la pensée, sans rien changer au reste, en laissaut autour d'eux leurs mêmes conseillers ou dans leurs mains les mêmes ressources, mettez seulement Louis XV à Vienne, Marie-Thérèse à Versailles, et croyez, si vous le pouvez, que vous n'avez pas changé la face de l'histoire.

Mais de plus petites causes ont aussi leur importance. Par exemple, on peut douter que, sans Belle-Is'e, le cardinal Fleury, vieux et prudent, eût précipité la France dans la guerre la plus impolitique, puisque, de toutes manières, elle devait être la plus stérile; et il paraît assez certain que, sans la folle et vaniteuse impétuosité du duc de Grammont, Noailles eût emporté la victoire de Dettingue. Libres ou non, ouvriers ou instruments du principe de leurs résolutions, — ce n'est pas là le point, — ce sont les hommes qui font l'histoire, les hommes, avec leur caractère, leurs passions, leur volonté. Aisément saisissable dans les moindres événements, leur action l'est jusque dans les grandes, et c'est à peine si de quelques révolutions, dont on

LES TRAVAUX DE M. DE BhOGLIE. 'J9

peut dire qu'elles agissent à la façon des forces de la nature,

Quœ mare, quic terras, qure denique nubila cœ'i VeiTunt, ac subito vexantia raplant,

il est permis de croire qu'elles aient échappé à a'de action directe et effeclivc des hommes.

Ajouterai-je même que, si l'histoire politique eu militaire a pu paraître souvent ingrate, c'est peut-être pour n'avoir pas toujours fait le compte qu'il eût fallu, dans une opération de guerre ou dans une négociation diplomatique, de la personnalité propre de ceux qui les ont conduites ? M. de Broglie avait trop le sens de l'histoire et celui de la réalité pour tomber dans cette erreur commune. Aussi, dans ces quatre volumes^ sont-ce bien les volontés ou les passions des hommes qui engendrent les événements; et, d'un seul et même coup, le livre y gagne en valeur dramatique ce qu'il y gagne en vérité humaine. De combien s'en est-il fallu que la retraite de Prague, au lisu de ce qu'elle fut, ne fût peut-être qu'une honteuse capitulation ? Uniquement de ce qu'il demeurait encore de vigueur, de résolution d'esprit dans le corps malade de Belle-Isle ou dans la machine usée du vieux maréchal de Broglie. Et, en même temps que l'intérêt que nous prenons toujours au spectacle d'une volonté qui se déploie, c'est cî qui fait ici le drame et la leçon de la retraite de Prague. Mais de combien s'en est-i! fallu que la première campagno de Louis XV, se terminant par une

30 HISTOIIJE ET LITTÉRATURE-

grande victoire, ne changeât la fortune de la guerre, celle de la France même, et l'avenir, par conséquent ? D'un accès de fièvre, et, quand il fut passé, de ce que la maladie avait révélé, dans ce prince à qui Ton voulait croire encore, d'irrémédiable faiblesse et d'irrésolution invincible.

En signalant, dans le livre de M. de Broglie, à côlé de la philosophie générale des événements, celte subtile psychologie des petites causes, c'est d'ailleurs un nouveau mérite que j'en indique : la variété des tableaux et la diversité du ton. Il est d'autant plus remarquable qu'il est aujourd'hui plus rare. La monotonie règne dans l'école nouvelle : une intrigue d(î cour s'y raconte avec le même style qu'une négociation diplomatique, et l'on y parle des amours de Louis XV avec le même sérieux que de la bataille de Rûsbach ou du traité de Paris. J'en sais bien l'une au moins des raisons. C'est encore la fureur de traiter, comme on dit, scientifiquement l'histoire. De mémo donc que le naturaliste ne croit pas qu'aucun être vivant soit indigne de son attention, ni surtout que sa masse puisse faire d'un éléphant un objet plus intéressant qu'un ciron,de môme, aux yeux de l'historien, c'est assez qu'un fait se soit passé pour qu'il ait droit de cité dans l'histoire. Mais, de même encore que le naturaliste, dans ses classifications et dans ses descriptions, ne fait pas la place plus large au cèdre qu'à l'hysope et qu'il en parle exactement du même ton, de même aussi l'historien, quelque sujet qu'il traite,

le traite par une rigoureuse application de la même méthode.

Rien ne serait plus facile que de montrer ici, comme plus haut, le vice de cette comparaison de l'histoire de l"homme avec celle de la nature. Il suffira de dire que l'homme n'a d'histoire qu'autant qu'il se dégage lui-même et se sépare du reste de la nature. J'ajouterai qu'en déformant les proportions des événements et les ramenant tous, par ce moyen, à la même échelle, on altère ce qui est un des principaux objet de l'histoire : les rapports des événements. Et c'est en outre, on le voit bien, la ruine même de l'histoire comme art, n'y ayant vraiment d'art qu'à la condition d'un peu de perspective, de lumière, de couleur et de diversité. Heureusement pour nous que l'artiste, en M. de Broglie, n'est pas au-dessous de Thislorien. Sans que l'unité du sujet y perde rien, chaque chapitre, dans ces quatre volumes, a sa couleur et vraiment son individualité. Du ton de la plus éloquente émotion, noble sans rhétorique et chaleureuse sans déclamation, comme dans la Retraite de Pragii"., le duc de Broglie passe à celui du plus élégant badinage ou de la plus pénétrante ironie, comme dans la Mission de Voltaire à Berlin ou comme dans la Maladie du roi. Et, dans l'un comme dans l'autre cas, c'est le même accent de justesse, la même et rare appropriation de l'expression au sujet, la réalité de l'histoire avec les alternatives de ses combinaisons tour à tour tragiques ou amusantes.

93 HISTOIRE ET LITTÉUATUIIE.

Pour y réussir, il ne fallait pas moins que cette extraordinaire souplesse de style que le duc de Broglie, ainsi que nous l'avons indiqué, semblerait avoir surtout acquise au contact et comme dans le maniement des alTaires, ilans l'intervalle qui sépare ces quatre derniers volumes des premiers chapitres du Secret du roi. Les premiers chnpilics du Secret du roi remontent à quinze ans bicnlôl. Qu'il fût capable des hautes généralisations historiques et de la grave éloquence que demande la grande histoire, c'est ce que le duc de Broglie avait prouvé, — sans parler ici de son premier livre, — dans et dès ses premières Études diplomatiques. Et le Secret du roi nous l'avait fait connaître non moins capable de démêler ce qu'il peut y avoir quelquefois, ce qu'il y a communément de nature assez délicate, pour ne pas dire suspecte, dans ce que l'on appelle une intrigue de cour. Mais ici ces deux qualités, si diverses ou même si contradictoires, apparaissent fonilues ensemble, ne puis-je pas dire pour la première fois, quand je songe aux deux beaux livres à cùlé desquels j'ai cru devoir placer d'abord celui de M. de Broglie : la Révolution d' Angleterre et les Négociations relatives à la succession d'Espagne, deux modèles de l'art d'écrire l'histoire, mais le premier peut-être un peu sévère et le second un peu académiiu".?

C'est que personne de nous n'échappe entièrement aux influences de son temps ni ne les domine de si haut qu'il ne finisse par y céder. Dans l'histoire comme

ailleurs, nous voulons de nos jours une manière moins lendue, plus de naturel, moins d'artifice, el une reproduction ou une imitation plus fidèle de la vie. Il sera sans doute piquant que nous en devions le modèle au duc de Croglie. C'est en quoi cependant nous ne conseillerons à personne de vouloir l'imiter à son tour, car, pour que la dignité de l'histoire et de l'historien n'y perde rien, il y faut des qualités de goût, de mesure, de finesse, et, par-dessus tout, une aisance native, ou, pour mieux dire encore, une grâce d'état que l'on apporte ou que l'on reçoit, mais qui ne s'acquiert pas.

Il nous reste à souhaiter maintenant que le duc île Broglie continue bientôt et achève une œuvre dont luimême, d'ailleurs,a déjà marqué les limites et ordonné le plan. Après les causes de la guerre de la succession d'Autriche et ses premières phases, l'historien nous doit au moins l'explication dans le même détail des causes de la guerre de Sept ans, afin qu'ainsi, son Frédéric II et Louis X T rejoignant son Secret du roi, nous ayons de la même mai;i l'histoire diplomatique entière du règne de Louis XV. Ceux qui savent combien l'histoire générale du xviip siècle a été faussée par les écrivains du xviii' siècle d'abord et les nôtres ensuite, — et ceux qui ne le savaient pas seraient inexcusables de ne pas s'empresser de l'apprendre dans les livres du duc de Broglie, — ceux-là, dis-je, mesureront aisément l'intérêt, l'importance, la nouveauté d'une telle œuvre. Et qui pourrait mieux que

lui nous la donner? d'autant qu'assurément, si ce n'est lui, ce ne sera sans doute personne, — par une crainte bien naturelle de s'exposer désormais à la plus inévitable et la plus redoutable des com|iaraisons.

lei-Fc^vricr 1885.

Et moi aussi, puisque tout le monde en parle et que l'occasion, selon toute apparence, ne s'en représentera plus de sitôt, j'ai, ou je crois avoir quelque chose à dire du théâtre de Voltaire. Ce n'est pas pour le louer, ce n'est pas non plus pour le déprécier, c'est simplement pour l'expliquer, et, en l'expliquant, concilier, si je le puis, les opinions contraires de tant d'honnêtes gens qui l'ont diversement jugé. Délicate entreprise, mais non pas impossible, ou même plus facile qu'on ne se l'imagine, si seulement nous voulions mêler à la critique un peu d'histoire, et dans nos jugements mettre ou tâcher de mettre quelque autre chose que nous-mêmes. Le commencement de la critique est de juger d'abord, pour les approuver

1. Le Théâtre de Voltaire, par M. Emile Deschanel. Paris^ ■1886; Calmann Lévy.

ensuite, mais plus souvent pour y conlredire, nos impressions personnelles. Et, si psut-ètre l'on pensait, — comme je ne serais pas éloigné de le penser pour mon compte, — que ni Zaïre, ni Alzîrc, ni Mcrope, ni Tancrède ne valent un tel effort, Voltaire le vaut sans doute. Voltaire, et, parmi toutes les manifeslalions de sa prodigieuse activité, ces tragédies sur lesquelles il fondait, avec ses courtisans, ses plus sûres espérances de gloire et d'immortalité.

C'est, en eiïet, un premier point qu'il nous faut retenir. Si Voltaire, plus d'une fois et de bonne heure, a voulu faire de la tragédie de Corneille et de Racine nn instrument de propagande philosophique; s'il n'a c )inposé quelques-unes de ses meilleures pièces que pour apprendre au vieux Crébillon comment on traite une Semimaris ou un Oreste; s'il n'en a même écrit quelques autres, de son propre aveu, que pour les notes qui les accompagnent; cependant il n'en a pas moins aimé, passionnément aimé l'art du thétâtre; et, pour être assuré que l'avenir le placerait au rang de Racine et de Corneille, je ne sais si l'on ne peut dire qu'il eût donné son Dictionnaire philosophique, et Candide ou Zadig par-dessus le marché. Ceux-là seuls ont pu s'y méprendre qui n'ont pas lu sa Correspondance ou qui ne connaissent pas l'histoire de sa vie, attendu que, de l'une comme de l'autre, les choses de théâtre occupent au moins la moitié. Et quel feu! quelle vivacité! quels enthousiasmes et quels désespoirs ! — plus « d'enthousiasmes » que

de « désespoirs »; — mais quelle conscience! et que de scrupules! C'est une bien mauvaise pièce que sa Rome sauvée, mais je doute qu'on ait jamais plus laborieusement peiné sur un chef-d'œuvre, que lui pour la faire si médiocre. Avez-vous lu son Adélaïde Du Gucsclin ? Je crains que non ; et cependant il ne l'a pas refaite moins de quatre fois, et nous en possédons trois versions différentes : la quatrième est encore inédite. Et non seulement il aime à faire des tragédies, mais encore, et presque autant, à les mettre en scèii'i et les jouer lui-même. Qui ne se rappelle ces représentations de Cirey, de Potsdam , des Délices, de Ferney? le chambellan de sa majesté prussienne, sous la figure de son Cicéron, plus paré qu'une châsse,

iîoniains! j'aime la gloire et ne veux point m'en Inire...

ou le gentilhomme ortîinaire de la chambre du roi dans le rôle du vieux Lusignan? Tout en étant un moyen pour Voltaire, avant d'être un moyen, une chaire ou une tribune, le Ihéâlre a été un but, et le plus haut que puisse viser le i oète. Et les tragédies elles-mêmes de sa vieillesse en seraient les preuves, au besoin, ce Triumvirat, ces Guèbres, ces Lois de il/î- ?iOf,qu'àpeme songeait-il à faire jouer, mais où le pamphlet prenait involo;;tairement la forme du théâtre, — parce qu'il n'y en avait pas qui rappelât de plus beaux ti'iomphes ou de plus flatteurs à l'auteur de

ni. — 6

-98 HISTOIRE ET LITTÉRATUilK.

Zaire, de Mérope, de Tancrède, ni surtout qui lui fût plus familière et plus naturelle.

Lors([ue l'on a la passion du lIu';Mre ainsi clievillée dans le corps et qu'après tout ou est Voltaire, il est difficile que ce soit une passion tout à fait malheureuse. On ne s'expliquerait pas d'ailleurs, si Voltaire n'avait pas eu quelques-unes au moins des qualités d'un homme de théâtre, comme on dit aujourd'hui, que son siècle l'eût tant applaudi sur la scène et que, depuis sa mort, ses pires ennemis, quelques-uns au moins de ses pires ennemis, lui aient tout disputé, sauf co don du théâtre. Car, ce n'est pas seulement Marmontel ou La Harpe, ce n'est pas seulement Diderot, l'a iteur du Fils naturel et du Père de famille, c'est Fréron, c'est GoolTroy, c'est l'auteur lui-même des Soirées de Saint-Pétersbourg qui ont cru devoir lui rendre justice en ce point. « Voltaire, avec ses cent volumes, ne fut jamais que joli, disait Joseph de Maistre; j'excepte la tragédie... car je n'entends point contester son mérite dramatique. » Une cabale peut bien faire tomber une pièce, et une coterie en faire réussir deux, mais trompe-t-on ainsi sur leur plaisir jusqu'à trois ou quatre générations d'hommes? Et, pour y joindre les étrangers, ne penserons-nous pas que Goethe savait ce qu'il faisait quand il traduisait Mahomet, qu'il savait ce qu'il disait quand il vantait « le mérite dramatique », aussi lui, de Zaire, de Tancrède, ou ^'Alzire; et, nous, si nous voulons èUe justes pour le théâtre de Voltaire, le point de vue

LE THÉÂTRE DE VOLTAIRE. d9

a-l-il tellement changé que ces témoignages ne soient pas dignes seulement d'être discutés? Mais je prétends, au contraire, que quiconque ne les a pas discutés, celui-là pourra sans doute parler du théâtre de A''o!laire, il pourra même en parler agréablement, il n'en aura rien dit de solide, ni qui mérite à son tour d'arrêter ceux qui repasseront sur ses traces.

En réalité, c'est que Voltaire n'eut pas seulement quelques-uns des dons qui font l'homme de théâtre, mais il fut vraiment un auteur dramatique, ayant, avec le goût, rinstiiict de la scène. On n'ira pas le chercher dans les Lois de Minos ou dans les Guèbres, évidemment, et encore bien moins dans Saûl ou dans la Mort de Socrate. Ajoutons, si l'on veut, selon le mot d'un homme d'esprit, que ses tragédies antiques, à l'exception d'OEdipe et de Mérope, ne dépassent pas de beaucoup ce qu'on pourrait attendre d'un régent de collège translatant en vers français la prose de Cicéron ou les vers de Sophocle. Elles sont déjà de la famille des tragédies de Ponsard. Mais l'auteur de Zaïre, d'Alzire, de Sémiramis, de rOrphelin de Chine, de Tancrède est certainement un habile homme, qui connaît son métier, qui possède son pj1, un esprit fécond en res-sources, ingénieux et agile, qui peut-être abuse de certains moyens plus romanesques que tragiques, — et notamment, comme Crébillon, des déguisements ou des reconnaissances, ou encore, comme depuis lui, de «la croix de sa mère», des agitations et des explosions de l'amour maternel.

— un inventeur, en somme, de qui datent beaucoup de choses, et un Dumas père, en un mot, ou un Euj;ène Scribe au xviii" siècle. Ce qui manque à Zaïre ou à Tancrède, je le sais, j'essaierai de le dire tout à l'heure, et il s'en faut que ce soient des chefs-d'œuvre. Sont-ce même des pièces bien faites? J'aurais besoin, avant d'oser le dire, de consulter un homme de l'art. Mais ce sont des intrigues adroilemenl combinées, d'un réel intérêt romanesque, émouvantes à suivre, qui donnent satisfacti.)n à cet instinct de curiosité que nous portons au théâtre, que n'avaient peut-être assez consulté ni Molière ni Racine; et, derrière la toile, si des yeux exercés découvrent aisément la main qui dispose, entremêle et dénoue tous ces fils, on ne peut nier au moins que ce soit une main singulièrement prompte, ingénieuse et experte. I-lntre Crébillon, au commencement du siècle, et Beaumarchais à la (in, voilà d'abord ce que ses contemporains ont applaudi dans Voltaire : l'art ou la science du théâtre, et le don de l'auteur dramatique.

Il a eu d'autres qualités. J'ai vu que l'on s'égayait de cette « extension géographique », si je puis ainsi dire, qu'il a donnée aux mœurs de la scène française, on osant tour à tour y produire des (( chevaliers français », des Persans, des Arabes, des Péruviens et jusqu'à des Chinois. Mais sait-on bien que, sans p'.iT- ]eT des Alexandre et des Annibal, des Didon cl des Cléopâtre, celte même scène, en cent cinquante ans, n'avait pas vu paraître moins de douze tragédies sur

les Labdacides, y compris VOEdipe de Voltaire luimême, et guère moins d'une vingtaine sur la seule famille des Atrides? C'était beaucoup. On loue les romantiques, et non pas sans raison, quoique avec excès, de leurs recherches de couleur locale et de leurs tentatives de restitutions historiques. S'il n'y a rien de moins péruvien que le Zamore de Voltaire, ni rien de moins tatare que son Gengiskan, moquons-nous-en donc, j'y consens, mais pas plus que des seigneurs anglais d'Alexandre Dumas ou des brigands espagnols d'Hugo; et laissons-lui l'honneur, puisque enfin c'en est un, d'avoir essayé le premier d'élargir ou de reculer notre horizon dramatique.

Je regrette, pour moi, la part que le spectacle a prise dans le théâtre moderne, le spectacle, c'està-dire le décor, le mobilier, le costume; et, s'il faut opter, je suis de l'école qui se contentait d'une « conversation sous un lustre », comme on a défini quelquefois la tragédie de Racine. Mais combien sommes-nous de cette école en France? Et sur quoi nous appuierions-nous de solide pour nier qu'après tout le plaisir des yeux soit l'un au moins des éléments du plaisir dramatique? Et, si nous ne pouvons ni ne voulons le nier, n'est-il pas vrai qu'en variant le lieu idéal Je la scène, c'est Voltaire qui a opéré la transformation des anciennes habitudes? Et je dis qu'il a certes moins fait pour l'opérer en débarrassant les planches des jeunes fats qui les encombraient qu'en choisissant des sujets comme Zaïre y comme Alzire, comme

lOi lIlSTOir.E ET LlTTÉl'.ATURE.

l'Orphelin de la Chine, — assez difficiles à jouor en gants blancs el en robes à paniers.

Maintenant, dans ces sujets eux-mêmes, s'il n';i pas toujours su tirer des situations qu'il avait trouvées tout \& pathétique latent qu'elles contenaient, pourquoi ne dirions-nous pas ce qu'il a su pourtant mettre, lui, l'auteur de Candide et des Oreilles du comte de Chcslcrficld, de réelle sensibilité? Oui! le mot ne semble guère lui convenir, d'abord; et, en effet, qui sera sec, si Voltaire fut sensible? Et cependant on avouera que dans ses tragédies, — je ne suis pas le premier à en faire la remarque, — les jolis vers abondent, vers heureux, vers charmants, qui partent, qui ont l'air de partir du cœur :

Je me croirais haï d'être aimé faiblement...

{Zaïre.) L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin.

(Zaïre.) Pars, emporta avec loi mon bonheur cl ma vie...

{Aliire.) Blon cœur peut-il servir d'autres dieux que les tiens?.. .

(Zulime.) Cu'il est dur de hair ceux qu'sn voudrait aimer!..,

Mahomet.) La patrie est aux lieux où l'àme est enchaînée...

{Mahomet.)

C'est qu'à dire le vrai, quand oa essaie de le voir tel qu'il fut, créature nerveuse, irritable et vibrante à l'excès, nul n'a été plus facile que Voltaire à toutes

LK THÉÂTRE DK YOLTAIIIE. ICÎ

les émotions. L'effet n'en dure jamais longtemps cbcz lui, ni ne va bien profondément, mais il les éprouve toiiies avec une soudaineté, une rapidité, une vivacité singulière, et une femme ne passe pas plus vite du découragement à l'espoir ou un enfant des larmes au sourire. C'est ainsi que, si je m'explique l'assem- Llage en lui de tant d'hommes diiîérents, je n'ai pas de peine à comprendre, qu'ayant d'ailleurs écrit tanl. de pages parfaitement cyniques, il ait néanmoins pu trouver de tels vers. Un physiologiste dirait que celte irritabilité de nature est la base physique de la sensibilité; et la sensibilité de Voltaire n'est peut-être qu'à îa surface, mais elle est bien réelle, et l'accent en est bien sincère, communicatif et touchant.

Allons plus loin, et convenons que, dans quelquesunes au moins de ses meilleures tragédies, cette sensibilité pénètre, échauffe, anime le sujet tout entier i « Il me semble, a dit un bon juge, Alexandre Yinet, que, pour le pathétique pénétrant et même navrant, et pour l'éloquence abandonnée et d'effusion, Voltaire a peu de rivaux... Il réussit niieux que personne à in-^^ spirer de la sympathie pour ses personnages. En ce point, il surpasse peut-être Racine lui-même... Voltaire me paraît posséder à fond le don d'exciter et d'approfondir la pitié. Il n'intéresse pas seulement, il désole. » Et je trouve que Yinet a raison.

Jamais Iphigénie en Aulide immolée

n'a fait couler autant de larmes que mademoiselle-

101 HISTOIRE ET LITT f: H A TU P. E.

Gîiussin sous les trails de Zaïre, ou mademoiselle Clairon sous ceux d'Aménaïde; et rinlérct que l'on prend aux personnages de Racine n'est sans doute pas moindre, mais il est autre. Qui donc a dit que ce qu'il admirait le plus dans les chefs-d'œuvre de la scène française du xvii" siècle, c'était encore qu'il se fut trouvé un public de théâtre pour les goûter et pour y applaudir? Les personnages de Racine sont plus près de nous que ceux de Corneille, mais ceux do Voltaire sont encore plus près, moins énergiquemcnl caractérisés, d'un trait moins net et moins profond, moins vrais surtout, mais toutefois plus semblables à licus, plus voisins de notre faiblesse, cf, comme tels, plus touchants. On l'a déjà fait remarquer plusieurs fois: avec le Télémaque de Fénelon, avec les sermons de Massillon, avec les comédies de Marivaux, avec les romans dePrévost, vers le commencement du xviii* siècle, une veine de sensibilité toute nouvelle s'insinue dans l'esprit français.j: Il faut de la tendresse et du sentiment. » Une sympathie nous gagne, une pilié nous prend des maux d'autrui, laquelle certes n'était pas étrangère aux grands écrivains de l'âge précédent, mais dont leur bon sens impitoyable (c'est le cas de le dire) et leur morale un peu janséniste croyait devoir surveiller sévèrement l'expression. Au xvii* siècle, il n'est pas seulement de mauvais goût, mais il passe pour dangereux de se laisser aller à toute sa sensibilité. Les contemporains de Voltaire se font, au contraire, plaisir et honneur de s'y abandonner, non

seulement un plaisir, mais une volupté même, et plus qu'un honneur, je veux dire une vertu. Et c'est en essayant de donner une satisfaction littéraire à ce goût de son temps que Voltaire, qui est de son temps, mérite la louange d'avoir vraiment ajouté quelque chose à l'art de Racine et de Corneille.

Je pourrais m'étendre longuement sur ce thème. Un caractère essentiel de la tragédie de Corneille et (le Racine, c'est, à mon sens, le peu de prix ou d'importance que leurs héros, le public du xvii° siècle, et le poète lui-même y semblent attacher à la vie des r.utrcs. On y tue avec une facilité prodigieuse; la légende ou l'histoire y justifient les pires horreurs; et Ig bonhomme Corneille n'est pas plus ému de l'épouv.intable catastrophe de sa Rodogune que le tendre, l'élégant, le délicat Racine de celle de son Athalie. Au contraire, l'âme cachée de la tragédie de Voltaire, îe principe diffus de sa sensibilité, la source de son failiètiqae, c'est l'importance qu'il donne, c'est le prix qu'il met à l'existence humaine, si considérable à ses yeux que la passion en peut bien excuser quelquefois, mais que rien au monde, ni jamais, n'en saurait justifier la suppression violente : Voltaire a l'horreur du sang. 11 ne lui paraît donc nullement ridicule, mais nalarel, mais humain, mais utile que l'on pleure,

.... de ce pauvre Holopherne

Si méchamment mis à mort par Judith;

t06 lllSTOllli: ET LITTÉRATURE.

et, de fait, sous les noms d'Orosmanc et de Zamore, de Tancrtule cl de Zamti, comme sous ceux d'Amô naide ou (le Zaïie, il s'eiroice prccisémeiil à nous émouvoir pour autant d'iJolophernes. Et je veuv bien (\uc. ce ne soil pas là le grand art, — dont on pourrait dire, je crois, que l'objet est de nous soustraire un temps aux conditions de notre vie mortelle, — mais je ne vois pas pourquoi ni comment on nierait que ce soit de l'art. Si ce n'en est pas dans Mahomet ou dans VOrpht'lin de la Chine, c'en est assurément dans Alzirc ou dans Tancrède; à moins que l'art, pour mériter son nom, ne doive être impassible ou plutôt inhumain. Et, quand ce ne serait pas l'éternel honneur de Voltaire, — au prix même de quelques rapsodies^ comme OUjinpie, par exemple, ou le Triumvira!, — que de nous avoir enseigné le respect de la vie humaine, il resterait vrai qu'au théàlre, en mêlant l'émotion humaine à l'émolion d'art, il a remué le premier quelques fibres que ses prédécesseurs avaient oublié ou négligé de toucher.

Humanité, sensibilité, don d'intéresser et de plaire, recherche heureuse de la nouveauté, instinct et science de la scène, voilà beaucoup de qualités, et assez rares, si rares même qu'au xviii" siècle, et presque jusqu'à nous, Voltaire les a seul possédées. Comment donc se fait-il qu'elles soient demeurées stériles; que, d'une cinquantaine de pièces que Voltaire nous a laissées, on en nomme à peine cinq ou six; qu'on en représente encore moins; et enfin, quand on les

représente, qu'elles nous semblent si fort au-dessous de leur mince renom? A la vérité, pour ma part, je n'ai jamais vu jouer Zaïre sans un réel plaisir, et, spectateur naïf, si Tancrède m'était rendu, jt; me sens fort capable de m'y intéresser encore. Mais, après cela, je conviens qu'il y faudrait porter des dispositions d'esprit assez particulières, dont une grande lassitude on nii grand dégoût du drame romantique. Et c'est pourquoi, en attendant que ce jour soit venu pour tout le monde, on peut se proposer de donner les raisons littéraires de la médiocre estime où les fanatiques eux-mêmes de Voltaire liennentaujourd'hui presque tout son théàlre. Les voici toutes en raccourci : si Voltaire est vraiment uu auteur dramatique, on ne saurait être par malheur moins poète qu'il ne le fut; en substituant les sujets d'invention pure aux sujets consacrés de l'histoire ou de la légende, il n'a pas seulement rabaissé la dignité, il a méconnu l'essence même de la tragédie française; et enfin, et tout seul, son style suffirait encore, si je puis ainsi dire, à déclasser ses tragédies.

Non pas peut-être que ce style ait toujours mérité l'cutrageux et insultant dédain dont nos romantiques l'ont traité jadis : dans le temps où l'auteur de Zaïre et iVAlzire n'était à leurs yeux qu'un drôle, il faut se souvenir que le poète même de Phèdre et à'Athalie n'était aussi pour eux qu'un polisson. Les étrangers se sont montrés plus justes. S'il le trouve inférieur au style de Corneille et de Racine, et très inférieur,

108 HISTOir.E ET LITTÉRATURE.

cependant M. John Morley les compare; il n'y a pas encore quinze ans que Strauss vantait, tlan.^ Jut("< C^sar et jusque dans Rome sauvée, « l'éloquence du poète et l'énergie de sa langue »; et Vinet, san>: se faire d'illusion sur les défauts du style de Voltaire, ne laissait pas de le trouver admirable, c'est son mot, « pour l'abondance, l'abantloii, la manière aisée et noble ». C'était aussi, ai-je besoin de le rappeler? l'opinion des contemporains de Voltaire, l'opinion de Geoffroy lui-même, qui, ne voyant d'ailleurs dans Alzirc qu'un « amas de folies », cependant y louait encore « la magie du style»; c'était l'opinion de La Harpe; c'était l'opinion de Marmontel, qui, plus subtil que tous les autres, percevait des différences entre le style redondaiit et diffus de Tancrède et « la belle versification » de rOrphciin de la Chine. Et, au fait, si l'on n'a pas trop vanté la prose de Voltaire, cette élégance dans la simplicité, ce naturel, cette aisance, il serait surprenant qu'il n'en eût rien passé ni n'en demeurât rien dans ses vers. Dans ses tragédies romaines, le style de Voltaire est autant au-dessous de celui du vieux Corneille que do celui de Racine dans ses tragédies d'amour; mais il ne manque pour cela ni d'aisance, ni de force au besoin, ni d'éclat, ni de charme. Il y a plus que de l'agrément, il y a de la tendresse et de la volupté dans Zaïre; il y a de l'éloquence dans Brutus, dans Jules César, dans Alzire, dans Mérope; et dans les vers croisés de Tancrède,

Lorsque les chevaliers descendront dans la place. Vous direz qu'un guerrier, qui veut être inconnu, Pour les suivre au combat dans leurs murs est venu, Et qu'à les imiter il borne son audace

j'entends sonner comme un bruit de fanfares dont Tharmonie plaît encore à l'oreille.

Mais ce que ce style a surtout contre lui, c'est de sentir trop l'hoinme de lettres, l'homme de lettres da xviii' siècle, l'imitateur de Corneille, de Racine, de Quinault, d'être en deux mots trop composite, et comme tel, étrangement affecté. Voltaire fait des vers français comme nous faisions jadis des vers latins, avec des épithètes et des périphrases, — et quelles périphrases! — les yeux fixés sur les « modèles », qu'il pille adroitement, pour les mieux imiter et les honorer en même temps. Sa mémoire, trop fidèle, est pleine de réminiscences; il sait Corneille et Racine par cœur; il tâche à leur dérober ce qui les fait applaudir du parterre; il y croit réussir en traduisant après eux les « beautés » de Sophocle et d'Euripide sur la scène française. Et, comme, d'ailleurs, il pense avoir plus de goût qu'eux, non point par vanité, mais parce qu'il vient après eux et qu'il a plus d'usage ou de monde, en les copiant il les retouche, les corrige

et les perfectionne.

* Notez qu'ici encore son siècle est son complice. Le

public du xviii° siècle, de la première moitié du

xviii^ siècle surtout, n'est pas ennemi de la nouveauté,

ni. — 7

mais, quand il va voir une pièce nouvelle, ihlcmamle évidemment, et d'abord, à s'y relrouver au milieu de figures amies et de silualions connues. C'est une preuve, en effet, que le poète connaît ses « auteurs »; c'est un hommage qu'il rend à la culture d'esprit de son public; c'est une consécration Houvelle qu'il apporte au génie doses prédécesseurs. Dans la comédie de Regnard ou de Destouclies, on aime donc à saluer au passage les ressouvenirs de Molière; et, dans la tragédie, c'est peut-être le chef-d'œuvre de l'invention qu'un hémistiche de Corneille ou un vers de Racine ingénieusement détournés de leur sens. On voit seulement ce que peut devenir à ce jeu l'ait d'écrire. Le détail en a encore son prix, mais l'ensemble y manque, l'unité, le mouvement, la personnalité, tout ce que l'on n'y peut mettre enfin qu'à ! a condition de rejeter d'abord loin de soi ces préoccupations de mandarin de lettres. Du Shakspeare et du Racine, un peu de Bajazet et un peu d'Othello, du Corneille et du Quinault, — beaucoup de Quinault, — des lambeaux de Massillon, des réminiscences de Virgile à travers Boileau,

Grand Dieu! que de vertu dans une âme infidèle!

c'est le mélange le plus artificiel ou la bigarrure la plus hétéroclite que l'on puisse imaginer, et pourtant c'est Zaïre, et c'est le style tragique de Voltaire. X-"^ Je ne sais; mais il me semble à ce propos qu'il fau-

drait renverser le jugement consacré. On dit que les tragédies de Voltaire, quelquefois heureusement conçues et presque toujours habilemeiil combinées, sont mal écrites; et on devrait dire qu'au contraire^ elles pèchent par être trop bien écrites. Voltaire a une certaine idée de ce que doit êlre un style tragique, une idée très précise, une idée très étroite, et il essaie laborieusement d'y ajuster son vers. Un soudai) doit être fier et môme un peu féroce ; une femme qui aime doit parler d'une façon touchante; un Espagnol s'exprime avec la majesté d'un lieutenant cie Charles-Quint ou de Philippe II; un Péruvien, avec h. franchise et la liberté d'un barbnre ; on doit retrouver dans le langage de Cicéron l'orateur des Catilinaires, mais, dans chacun des vers que prononce Mahomet, il faut que le fanatisme et l'ambition respirent :

Les préjuges, ami, sont les rois du vulgaire... Je viens mettre à profit les erreurs delà terre... Oui, je counais ton peuple, il a besoin d'erreur...

Et, tandis que l'auteur de Mahomet ou d'Alzire s'acharne à ce travail fastidieux et puéril, il perd, en même façon, le bénéfice de ses plus ingénieuses ou de ses plus émouvantes combinaisons dramatiques. Mais s'il ne se souciait pas plus du style que l'auteur des Demoiselles de Saint-Cyr ou celui du Verre d'eau; si, pour vouloir faire du style, et du style tragique, il ne sortait pas à tout coup de la nature et

de la véiilé; si ses vers, enfin, no nous i^âtaient pas ses situations, on rendrait une nicilleure justice à ses qualités très réelles; au-dessous et assez loin des m litres, on lui ferait une place honorable; et on louerait volontiers en lui tout ce que nous avons cru devoir y louer nous-même. Les tragédies de Voltaire, « moins bien écrites », ne seraient pas beaucoup meilleures, mais elles i>rêteraient moins à la critique, et peut-être marqueraient-elles, dans l'histoire du théâtre français, des dates aussi considérables que le Fils naturel, de Denis Diderot.

Il est vrai qu'elles auraient encore ce fort grave, plus grave qu'on ne le croit, de n'être, la plupart, ni des tragédies ni des drames, mais quelque chose d'intermédiaire, d'hybride, pour ainsi parler, de transitoire par conséquent : ce qu'a été de nos jours le roman historique, par exemple, entre le roman proprement dit et l'histoire, ou, du temps de Voltaire lui-même, entre le drame et la comédie, la tragédie bourgeoise et la comédie larmoyante. « Espèces bâtardes, a-t-il dit quelque part, qui, n'étant ni com'ques ni tragiques, manifestaient l'impu'ssance de faire des tragédies et des comédies! » Changez deux mDts dans cette invective : elle est presque plus vraie de la tragédie de Voltaire que de la comédie de La Chaussée. Et il le sait bien, il h sent tout au moins, quand il a soin d'ajouter, comme s'il plaidait dans sa propre cause les circonstances atténuantes : « Ces «spèces, cepanlant, avaient un mérite, celui d'inté-

resser; et, dès qu'on intéresse, on est sûr du succès. Quelques auteurs joignirent aux talents que ce genre exige celui de semer leurs pièces de vers heureux. » Mais, puisqu'il l'a dit, elles n'en demeurent pas moins des espèces bâtardes, et, en dépit de l'intérêt, du talent et des vers heureux, tel est le pouvoir de la distinction des genres, que ce seul mot, étant mérité, les juge et les condamne.

Ne serait-ce pas que Vollaire, qui l'a tant et si sincèrement admirée, n'a cependant compris qu'à moitié la tragédie de Corneille, mais surtout celle de Racine? Il a voulu l'imiter, sans doute ; mais, en l'imilant, il a voulu aussi la moditier, la rerîouveler, l'élargir; et il ne s'est pas aperçu qu'en changeant de nature, un genre doitchanger de lois. Scrupuleux observateur de la règle des trois unités, par exemple, Voltaire ne s'est pas rendu compte qu'elle devient inutile, gênante même, aussitôt qu'il s'agit, comme dans Zaïre, comme dans Alzire, comme dans Tancrède, d'intéresser le spectateur aux mœurs plutôt qu'aux caractères, aux personnes plutôt qu'aux sentiments eux-mêmes ou aux passions, et à l'issue d'une aventure enfin plutôt qu'à une crise d'àme. A-t-il mieux vu la raison du décor historique et de la dignité sociale des personnages dans Rodogime et dans CiHwa, dans Bérénice et dans Milhi idatc? ie ne le pense pas. Zaïre épousera-t-elle ou n'épousera-t-ellepas Orosmane?Zamore frapperat-il ou ne frappera -t-il pas Gusman? Tancrède sauvera-t-il ou ne sauvera-t-il pas son Aménaïde?

Ili HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

Ce ne sont là des molifs ou des sujets de tragédie qu'autant qu'à ces alternatives nous voyons suspendu le destin des empires; et, autrement, Vollaire n'a pas scnli que le peu d'histoire et de géographie qu'il mêle au roman de ses musulmanes ou de ses Péruviens, en divisant l'intérêt le disperse, lui donne le change, et finalement le déroute. C'est comme encore quand, par un respect outré de ses illustres prédécesseurs ou par condescendance peut-être pour ses acteurs, qui veulent déclamer à tout prix, il donne constamment à ses personnages le Ion pompeux, solennel, emphatique de l'ancienne tragédie. Eh quoi! tant de solennité, tant d'apprêt, tant d'éloquence pour marier sa Zaïre avec son Orosmane, ou une petite Américaine avec un hidalgo! On n'applique pas les moyens du tragique à de si petits intérêts, d'une si mince importance dans l'histoire de l'humanité, si l'on ne veut qu'il en résulte entre le sujet et le style, entre la forme et le fond, entre l'intention et l'effet une discordance toujours désagréable, souvent choquante, et parfois ridicule. Les tragédies de Voltaire ne sont plus des tragédies, mais ne sont pas encore des drames, ou plutôt ce sont des drames embarrassés, empêtrés, entravés dans des lois qui ne sont pas les leurs, qui cherchent à s'en dégager, et qui malheureusement n'y ont pas réussi.

C'est qu'aussi bien Voltaire n'est pas poète, étant l'homme du monde le plus incapable qu'il y ail de sortir de lui-même, de s'aliéner, de songer à son

LE THÉAT!*E D^ VOLTaIHE. Ho

sujet plutôt qu'à son succès, et, en fait de succès, de sacrifier à l'avenir l'espoir du succès immédiat. Si sa prose, — quoiqu'il y eût à dire, et encore que beaucoup de qualités y manquent, — est ce pendant supérieure, très supérieure à ses vers; c'est qu'en prose il combat pour ses idées, mais envers il ne songe qu'à sa réputation de bel esprit ou qu'à ses intérêts de popularité.

Pourcetle raison, et quand d'ailleurs, occupé qu'il est à la fois de tant d'autres choses, il en aurait le loisir, il n'entre pas dans l'âme de ses personnages, si même il les distingue les uns d'avec les autres : son Catilina d'avec son Mahomet, sa Sémiramis d'avec sa Clytemnestre, son Gengiskan d'avec son Polyphonie. Ce ne sont tous, en efîet, que des mannequins tragiques, tmlôl habillés à la grecque, vêtus tantôt à la chinoise. Et, faute de caractères, comme de profondeur, ou, d'un seul mot, faute d'âme et de vie, ce n'est pas à eux, mais à lui. Voltaire, qu'on s'intéresse en eux. Quoi d'étonnant quand on voit comment il les compose : « Le 3 du présent mois, écrit-il à d'Argenfal, en août 1749, le diable s'empara de moi, et me dit : « Venge Cicéron et la France; lave l'honneur de ton » pays ! » Ce diable est un bon diable, mes anges, et vous n'auriez pas mieux fait ! » Voilà l'origine de sa Rome sauvée I Son désir d'humilier le vieux Grébillon, son impatience de prouver sa supériorité sur un octogénaire, son émulation ou sa jalousie du succès d'un rival, voilà ce qu'il prend pour de l'inspiration, ce

116 HISTOIRE ET L I TT f;r, AT 1:R E.

qu'il appellerait, s'il l'osait, son éclair et son coup de foudre. Il combine alors son intrigue, c'est-à-dire que, Crébillon ayant faussé l'hisloirc d'une manière, il la redresse en la faussant d'une autre; il dispose ses ressorts; et, quand il les a disposés, c'est alors, mais alors seulement, qu'il met des personnages dans son intrigue. Si c'est ainsi que l'on peut réussir, qu'il a même réussi quelquefois, ce n'est pas ainsi que l'on dure, parce que ce n'est [as ainsi que l'on crée. Le don suprême a été refusé à Vollaire, le don qui fait les vrais poètes, grands ou petits, car il y en a de tout rang, le don d'animer des créatures humaines, des élres de cliair et de sang, qui jdeurcnt de vraies larmes, qui poussent de vrais cris de passion et qui meurent enfin d'une vraie mort; — et celle raiîon, elle toute seule, expliquerait l'infériorité du théâtre de Voltaire.

C'est pourquoi je n'en donnerai pas d'autres, quoiqu'il y en eût encore plus d'une. Je ne dirai donc rien des internions de propagande, philosophique, religieuse, ou sociale qu'il a mêlées dans sa tragédie. Car d'abord j'en vois à peine trace dans ses meilleures pièces, dans Œdipe, dans Zaïre, dans Drutus, dans Aîzire, dans Mérope, dans Sémiramis, dans Tancrède; el Mahomet est peut-être la seule qui soit à la fois destinée au théâtre et où pareille intention se trouve nettement marquée. Mais, de plus, il faut bien avouer qu'aucune loi de son art n'impose à 1 écrivain dramatique l'étrange obligation de n'être qu'un simple

amuseur, et qu'autant de sentences qu'il puisse y avoir dans la tragédie de Voltaire, il y en a davantage encore dans celle de Corneille. — Je ne parleroi pas non plus de la société pour laquelle Voltaire a composé la plupart de ses pièces, la plus civilisée qui fût jamais, la plus douce, la plus élégante, et comme telle, et conséquemraent, la plus éloignée d'une certaine franchise de moeurs, d'une certaine rudesse de manières, d'une certaine force de passion, d'une certaine raideur de caractères, disons d'une certaine barbarie, sans lesquelles, hors desquelles n'y a-l-il peut-être ni ne peut y avoir de tragédie véritable. — Enfin, je n'essaierai pas de montrer que Voltaire est venu trop tard dans un genre trop vieux, c'est-à-dire, tellement épuisé [a* ses prédécesseurs, qu'on n'y pouvait rien innover sans faire moins bien qu'eux, ni faire comme eux sans les copier, les répéter ou les défigurer;... mais je terminerai par une simple observation.

Nous sommes très fiers, en France, delà continuité, de la régularité de notre production dramatique; et, en effet, depuis deux siècles et demi passés, il est vrai que la scène tragique, conformément aux lois qu'elle s'était faites, n'est jamais resiée vide. Toutefois, comme nous ne sommes pas une autre espèce d'hommes que nos voisins d'outre-Mauclie ou d'au delà les Alpes, comme le talent et comme le génie sont aussi rares parmi nous qu'ailleurs, il faut se souvenir que, dans cette production, pour une vingtaine de chefs-d'œuvre, le médiocre abonde, et que peut-être,

118 IIISTOIKE liT LITTÉRATUIIK.

quand on y songe, n'est-ce pas de quoi se tant glorifier. Car enfin, le bel avantage, enire Tancrède et Hernanif par exemple, que de pouvoir nommer Lcniierre et Colardeau, Agnmemnon ou la Mort (VAbely Luce de Lancival et Raynouard lui-môme! Si cependant on reconnaît la nécessité d'une tradition; si l'on réfléchit combien il y en a qui n'ont jamais été seulement Népomucène Lemercier ou Gabriel Legouvé, qui ne le seront jamais; et, si l'on fait altontion, enfin, que Voltaire, dans la tragédie, les a tous dépassés d'autant que Racine ou Corneille le dépassent luimême, on se trouvera porté naturellement à l'indulgence; on lui pardonnera beaucoup; et ses défauts n'empêcheront pas qu'on rende justice à ses qualité^:. Car nous ne pouvons mettre aucun nom à côté de ceux de Racine et de Corneille, mais à côté de celui de Voltaire, et bien au-dessous d'eux, je ne vois pas davantage quel nom nous inscririons. Celui de l'auteur à' Henri III, dira-t-on ? et je le voudrais de bon cœur, s'il n'était pas déjà plus illisible qu3 Voltaire; ou celui del'auteur deRuy-Blas?m2Lisi\ faudrait que ce grand artiste eût eu le sens et l'instinct au moins du théâtre. Et voici comment je conclus : dans une littérature comme la nôtre, et dans cette abondance de la production dramatique, s'il ne s'est rencontré qu'un homme, depuis cent cinquante ans, dont on puisse 'encore dire ce que nous avons dit de Voltaire, connaissons ses défauts, signalons-les impitoyablement, et au besoin plaisantons-en ; mais sachons, comme une

chcs3 sûre, que celui-là ne fut pas au llicàtre un homme tout à fait ordinaire, et, avant de ricaner au seul nom de Tancrède ou de Zaïre, de Mérope ou ûe Séiniratiiis, regardons, ô mes amis, ce que nous applaudissons aujourd'hui sur nos scènes !

i'- septembre 1886.

Page 1