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DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

On ne saurait sans imprudence vouloir porter, dès aujourd'hui, sur le grand ouvrage où M. Taine aura mis bientôt douze ou quinze ans de sa laborieuse existence, un jugement décisif. En effet, nous ne connaissons pas encore la conclusion de ces Origines de la France contemporaine, et nous l'oserions d'autant moins présumer, que peut-être M. Taine lui-même ignore-t-il ce qu'elle sera. Quand M. Taine faisait paraître son Ancien Régime, il ne se doutait pas qu'il dût être un jour si sévère à la Révolution, puisque enfin, dans le dernier volume de sa Révolution, s'il n'a pas fait jjri Gisement l'apologie de l'ancien régime, il ne s'en laut de guère. Mais qui répondra bien, puisque sa Révolution a finalement déçu tant de lecteurs de son Ancien Régime, que son Empire ne prépare pas quelque déception du même genre à la plupart de ceux qui lui savent jusqu'ici tant de gré d'avoir écrit

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celle Bérolution? — Ce n'est pas une logique ordinaire que colle de M. Taine, et, plus hardie (jue ooiiséquenlc, elle s'est toujours réservé jusqu'au bout le secret de ses conclusions.

En attendant de le connaître, et à quelque résultat que doive aboutir M. Taine, les trois volumes qu'il noui a donnés sur la Réooliitioii n'en forment pas moins €là eux seuls un tout. Sous la condition donc de n'y rien chercher d'ultérieur, si je puis ainsi dire, à la Uévolulionmême, il est sans doute permis de les étu- <lier. C'est ce que je me propose de faire, en examinant pour cela, successivement, la méthode de M. Taine; — ce quMl nous apprend de nouveau sur la Révolution-, — et enfin ce qui manque à sa conceplio;i totale de ce grand événement.

Quand jft dis que j'e^îaminerai la rmélhodc de M. Taine, j'entends bien sa mclhode, et non pas son système, que l'on a trop souvent confondu avec elle. M. Taine a un système ou une philosophie, don il a cherché tour à tour la démonstration dans l'histoire de la littérature, dans l'histoire de Fart, et peutêtre encore aujourd'hui dans l'histoire de la Révolution. Mais il a aussi une méthode, une manière à lui de procéder dans l'enqucle et dans la preuve, dans la recherche et dans la démonstration ; et cette méthode n'est pas si bien liée, si cohérente ou si intime à cette philosophie que l'on ne l'en puisse aisément, et même avantageusement détacher. Supposé que l'homme soit ou ne soit pas libre, capable ou non de rcsisler aux « grandes pressions environnantes », maître de ses actes et de ses pensées ou dupe des circons'.ances et victime de la fatalité, on ne voit pas du

lîl HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

moins que la question imporle beaucoup à celle de savoir {""i est le vrai texte de Shakspeare; quelle est la part de Jules Romain dans les fresques de la Farnésine; et ce que valent enfiii, pour l'histoire de la révolution, les Mémoires de Malouet ou les Correspondances de Mallct du l'an. Dans une histoire de la Uévolution, comme dans loule autre histoire, la première question de méthode est de savoir ce qu'y vaut la critique des textes, et, quelque philosophie que l'historien professe, c'est toujours la même question. Que valent les textes de M. Taine, et que vaut, dans sa Révolution, la critique des textes?

Rendons justice tout d'abord à l'étendue, la rigueur, et la minulieuse précision de l'enquête. A l'exception de Tocqueville, et, dans ces dernières années, de Mortimer-Ternaux et de M. de Sybel, c'était a priori que la plupart de nos historiens avaient écrit l'histoire de la Révolution. En fait de documents, les plus scrupuleux s'étaient contentés de ce que le hasard avait mis sous leur main : Louis Blanc, par exemple, élant à Londres, de la collection des Papiers de Puisaye, ou Quinef, des Mémoires du conventionnel Baudot. L'enquête n'étant pas faite, il fallait donc la faire, si l'on voulait une fois sortir de la légende. C'a été le premier souci de M. Taine, c'est l'explication de la sage lenteur avec laquelle il avance, et c'est le mérite éminent de sa Révolution. Grâce à l'étendue de l'enquête, la province, à peu près pour la première fois, et par conséquent la France, toute la France, est entrée dans

une histoire qui n'avait guère été jusqu'alors que celle de nos assemblées révolutionnaires et de la populace parisienne. Grâce à la minutie de l'enquête, pour la première fois, sous le patriole idéal et abstrait de nos histoires classiques, nous avons pu discerner, selon la formule chère à M. Taine, « l'homme vivant, agissant, avec sa voix et sa physionomie, avec ses gestes et ses habits, distinct et complet, comme celui que nous venions de quitter dans la rue » ; — je dirais volontiers, et avec plus de vérité peut-être : comme un personnage des romans de Stendhal, de Balzac ou de Flaubert, qui sont trois maîtres dont M. Taine a subi jortement l'influence, et heureusement transporié dans l'histoire plus d'un procédé d'art. Et, grâce à la rigueur enfin de celte enquête, pour la première fois, M. Taine a saisi et montré le lien qui rattache les sanglantes horreurs de 1793 aux belles espérances de 1789, comme la suite à son commencement, la conséquence à son principe, et reiïet à sa cause prochaine. Là d'abord et surtout, on ne saurait trop le répéter, là est l'originalité, la durable nouveauté du livre de M. Taine, ce qui distingue sa Révolution de toutes les autres histoires de la Révolution. Nombre de documents, que la paresse des uns avait négligé de consulter, ou que l'esprit de parti des autres avait jugé bon d'ignorer, y sont mis en lumière pour la première fois, et en même temns à la disposition de ceux mêmes qui voudront au besoin s'en servir pour les retourner contre M. Taine.

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Est-ce à dire que renqiiCfe ail toujours é(é condiiile avec toute la priulenco et toute l'impartinlili' (|ii(! l'on eût (lôsiré? Les notes sont nombreuses dans ces trois volumes, plus nombrousf's que no le domaiidor.iionl la plupart des lecteurs, et peut-(*lrc les e\ig(Mice.s do la composition historique, tnnis sont-clics toujours aussi probantes, j'entends toujours puisées à des sourcfis aussi sûres, et aussi pures, que le croit M.Taine? Et je ne parie pas ici de quelques « autorités » que M. Taine eût mieux fait do. ne pas invoquer ou de ne consulter qu'avec plus de réserve : Casanova, Georges Duval, Mouijoio, Soulavie, Bcugnot môme, et surtout ce Mallct du Pan, dont vraiment il abuse. Mais je pose la question comme il l'a posée lui-môme, ou l)lutôl comme il l'a décidée sans l'avoir assez disculée, sur le degré de confiance que nous devons accorder en histoire, d'imo manière générale, aux témoins oculaires, — ou soi-disant tels.

Comment d'abord M. Taine ne s'est-il pas aperçu que la légende révolutionnaire f[u'il combat, et dont nous plaçons avec lui l'origine entre i825 et 4830, s'y est formée, non pas « après la retraite ou la mort des témoins oculaires », ainsi qu'il le dit quelque part, mais, tout au contraire, du vivant cl sur la foi de ces témoins eux-mêmes? C'est presque uniquement d'après eux, les survivants du drame révolulioniiairc, comtes de l'empire on pairs de la Restauration, que les Mignet et les Tbiers ont composé leurs histoires, er\ y donnant comme eux et d'après eux la nécessité

UN HISTOUlliN Dli LA H lî VO LUTl ON. 1^7

<lii salut public pour excuse aux crimes do la R(Wolalion. Et, si ceux d'outre nous qui veult'iil rclcuii- au moins l'esprit de c^es livres fameux n'eu sauiaicut ccpeiulanl accepter ou (léfeudic rexarlildde, c'est justement parce (pic les auteurs eu on! trop fidèlement suivi d'avance le conseil de M. Taiue, qui est iW^u croire les témoins oculaires. Leurs histoires seraient plus dignes de contiance s'ils en avaient moins mis cux-mômes dans la parole des témoins oculaires; mais leurs erreurs viennent surtout d'avoir accepté sans coutrAle ni criliiine l(\s drposilions des acteurs du drame révcdutioniiaii'c.

Ai-j(^ hesoiiià ce propos d'iusistiM", et d'eulrepreudro ici la lonjjfue énuméraliou <les causes de toute sorte (pii doivent invitiM" l'historien :\ se délier des témoins oculaires? Mais je m(^ contenterai d'unes observation lii(;n !)anale : c'est que les témoins oculaires ont euxmêmes été mêlés à ce qu'ils racontent, ou ils ne l'ont pas été. S'ils ne l'ont pas été, la connaissance vraie des choses leur écliap|)e,si perspicaces (ju'ils |)nissent être, la réalité même du l'ait cl la substance de l'événement. Mais, dans le cas contraire, - et eu admettant (pi'ils aient compris le drauK; dont ils prenaient leur pari, où ils jouaient un rAle, - il leur importe trop à tous que l'événement dont ih lémoif^nent se soit passé d'une certaine manière, cl lion pas d'aucune antr(î. Qui en croira Pétioii sur 1.» journée du "iO juin? Uocderer sur colle du 10 aoiii? I^obespierre sur le '.]\ mai? Tallieii sur le '.) Ihei-

128 iiisToir.E i:t lutérature.

niidor? El, |)arce qu'ils ("criront leurs Mémoires dans l'âge où la mémoire commence à nous manciuer, les en croirons-nous davantage ? Mais, si nous n'en croyons pas les vainqueurs, quelles raisons aurons-nous d'en croire les vaincus? La parole en est dure à dire, et cependant je ne puis l'éviter : c'est d'abord et surtout des vaincus que M. Taine, dans sa Révolution^ ne s'est pas assez défié.

Si ces documents, suspects ou douteux, forment la chaîne de son récit, d'autres en sont la trame, « dépositions judiciaires, dépèches confidenlielles, rapports secrets, correspondances des intendants ou des commandants mililaires, »... documents précieux, assurément, mais qui n'ont pas pourtant toute la valeur que leur attribue M. Taine, et dont, en conséquence, il ne s'est pas non plus assez défié. En temps de crise, en effet, et particulièrement dans l'histoire de la Rcvolulioii, ce que représentent ces correspondances et ces dépositions, c'est avant tout, et au fond, la protestation des anciens pouvoirs contre le pouvoir nouveau qui les tue. Ni le commandant militaire qui sent sa troupe lui échapper des mains, Bezenval, par exemple, ou Bouille; ni le fcnclionnaire qui voit la foule se soulever contre le gouvernement dont il est la créature, ne sont évidemment de bons garants ou de sûrs témoins des sentiments qui animent leurs soldats ou leurs administrés, et encore moins des juges impartiaux. Ils ont trop d'intérêt que toule la violence soit de l'autre côté, et toute la loi, tout le

UN HISTOlllEN DE LA RÉVOLUTION. 123

droit, toute l'équité du leur. Je crains, en vérité, que M. Taine Tait souvent oublié.

Mais ce qu'il a encore plus souvent oublié, c'est la natu'e toute spéciale, et en tout temps, de cette sorte de documents. Si, voulant aujourd'hui tracer un tableau de la situation morale de la France contemporaine, je Tallais composer uniquement d'extraits de la correspondance de nos parquets de province, ou encore des archives de la préfecture de police, sous quel régime, ou pour m ieux dire, dans quelle caverne vivrions-nous donc? Mais, procureurs de la République ou juges d'instruction, ce n'est point pour mettre l'honnêteté dans son lustre qu'il existe des magistrats, et les agents de la sûreté ont une autre mission que de signaler dans leurs rapports les grands exemples de vertu. Cependant, M. Taine a l'air de ne pas le savoir. Dans ces « rapports secrets » et dans ces « dépêches confidentielles » — dont on pourrait presque dire, en raison de l3ur origine, que le conlenu nous est connu d'avance, — il ne puise pas seulement sans scrupule, mais avec sécurité; ce ne lui sont pas des moyens d'information, ce lui sont des moyens de contrôle ; et, du moment que ceux qui les ont rédigés ne visaient pas à « l'éloquence » ou à « l'effet littéraire », il estime qu'on doit trouver chez eux toute la vérité, comme si « l'éloquence » ou la « littérature » étaient seules capables d'altérer la sincérité du témoignage des hommes ! Étrange dédain, d'ailleurs, j'oserai le dire en passant, de la « littérature » ou de « l'éloquence » sous la plumo

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d'un écrivain qu'elles ont seules fait tout ce qu'il eslî Quel emploi maintenant M. Taine a-t-il fait de ses textes ? C'est la seconde question de méthode que soulève sa Révolulion : à savoir si l'historien n'a pas succombé sous le poids de ses documents, et s'il a couslammcnt dou)iné sa matière. Avec tout ce qu'il y faudrait signaler de lacunes, ou à cause de ces lacunes peut-être, et du parti pris dont elles procédaient, V Ancien Hégime était un beau livre, le plus beau qu'ait écrit M. Taine, et sans excepter son Histoire de la littérature anglaise. L'ordonnance en était simple, les détails n'en efiaçaienl pas les grandes lignes, et, de page en page^ d'iiîi mouvement facile et sûr, on y suivait le progrès de l'histoire et le dessein de l'historien. Je n'en puis dire autant de sa Révolution; et, si je ne serais pa.> embarrassé d'y citer de belles pages ou tles chapitres entiers qui nous assurent assez que le talent tle M. Taine n'a rien perdu de son ancienne vigueur, je me déclare incapable de décider pourquoi tel chapitre ou telle page y figurent dans le premier volume plutôt que dans le second, plutôt que dans le troisième Ajouterai-je que j'y vois trop bien, au contraire, ces deux marques certaines d'une composition imparfaite répétitions et contradictions?

Considérons, par exemple, le premier livre du premier volume, celui que II. Taine a intitulé : V Anarchie spontanée. Encore hésitant lui-même sur le poii:t de savoir s'il écrit une « Histoire » ou une « Philosophie » de la révolution, M. Taine s'efforce d'y faire

marcher du même pas le récit des événements et la réduction des effets à leurs causes. Mais les événements, vus dans ce détail, ont entre eux trop de ressemblances, et les causes qu'y assigne Thistorien ont entre elles trop d'analogie. Il en résulte une accumulation de textes, une abondance de citations qui rompent la continuité du récit en fatiguant la patience du lecteur; et d'autant qu'en vain essaie-t-on de l'y voir, on n'y peut discerner aucune gradation des effets ou aucun progrès de la démonstration. Et pourquoi cependant tout ce formidable appareil? à quoi tend ce luxe de preuves? et que s'agit-il enfin de mettre hors de doute? Il est question d'établir que, «si mauvais que soit un gouvernement, il y a quelque chose de pire, qui est la suppression du gouvernement ». Nous ea croyons volontiers M. Taine, mais nous lui en voulons de nous l'avoir si longtemps démontré.

Prenons un autre exemple. Dans le troisième volume de sa Révolution, M. Taine nous trace le Programme jacobhi, en lui donnant peut-être une consistance et surtout une précision qu'il n'a certainement jamais eue. Je prie maintenant le lecteur de vouloir bien se reporter au deuxième volume, et d'y relire le chapitre que M. Taine a intitulé : Physiologie du jacobin. Est-ce la conclusion du second que nous avons cousue aux prémisses du premier? ou la conclusion du premier aux prémisses du second? Je ne sais, mais c'était cependant toujours le même chapitre. El je crains que la raison n'eu soit pas dif-

ficile à dire. Si M. Taine, comme nous Talions voir, avait écril son premier volume sans bien savoir comment conclurait son secoiul, au contraire, il a pris ses notes en même temps pour son second et pour son troisième; ou encore, et plus exactement, ayant commencé d'amasser des matériaux pour un second volume, il en a tant assemblé qu'il n'a pu les y faire tenir, — et il a écrit le troisième pour les utiliser.

Aprèsles répélitioiis,j'ai peur d'avoir m.auvaise grâce à insister sur les contradictions, mais il faut bien dire quebiues mots de celles qui, selon nous, trahissent une erreur de méthode ou un vice de composition. Ne païaîtra-t-il pas évident, par exemple, que si M. Taine, avant d'écrire son Ancien Régime, eût eu quelque idée plus précise du gouvernement révolulionnaire, il nous eût peint sans doute l'ancien régime sous les mêmes traits, mais il eût toutefois mjdéré la furie de sa brosse? Car, après nous en avoir donné le tableau que l'on sait, nous ne sommes pas médiocrement étonnés d'apprendre, dans son Gouvernement révolutionnaire, que, si les choses allaient mal sous l'ancien régime, c'était bien pis sous la Convention; qu'au prix de quelques réparations, on eût rendu facilement habitable l'incommaûe et ruineux édifice dont M. Taine lui-même avait si bien montré le vice intérieur; et qu'enfin^ « sauf deux ou trois mille frelons dorés qui picoraient le miel public à Versailles », les cinq ou six cent mille privilégiés de France, grands et petits, continuant de

rendre les services inhérents à leurs privilèges, en étaient, par conséquent, les possesseurs naturels, légitimes et incommutables. Des deux tableaux, quel est le bon? que signifie cette apologie succédant à ce réquisitoire? où est la vérité? et qui devons-nous croire, l'historien de r Ancien Régime, ou celui dti Gouvernement réiolutionnaire ?

La même question se pose entre l'historien du Gouvernement révolutionnaire et celui de la Conquête jacobine. Lesquels encore sont les vrais Girondins? Sont-ce les « énergumènes » et les « cuistres », les « bavards outrecuidants » et les « niais emphatiques », de la Conquête jacobine? ou si ce sont, au contraire, les hommes dent nous voyons vanter daus le Gouvernement révolulionnàire, la a culture » et ia « politesse », pour finir par saluer en eux « l'élite et la force », ou « la sève et la fleur » du parti républicain? Evidemment, ici, comme plus haut, quand il maltraitait si fort les Girondins, M. Taine ne connaissait pas assez ses Montagnards; quand il voyait dans Roland l'incarnation du «cuistre», il n'avait pas assez pratiqué Robespierre; et quand il prenait Vergniaud pour un «énergumène», il lui manquait d'avoir étudié d'assez près Legendre ou Tallien. Mais nous, quelle confiance les contradictions ou les oscillations de M. Taine nous donneront-elles dans sa méthode? Nous continuerons d'admirer le puissant écrivain et nous commencerons à nous défier de l'historien.

C'est ici que vient la troisième question : dans quel

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esprit M. Taine a-t-il mené celle vasle enqnêle, et que penserons-nous de son imparlialilé? « J'ai écrit comme si j'avais eu pour sujel les révolulions de Florence ou (rAlhènos », nous ilisail-il naguère dans une de ses Préfaces; et c'est une preuve de plus, après tant d'autres, que nous pouvons nous tromper merveilleusement sur nous-mêmes. Le fait est que M. Taine a écrit comme si la Révolution française avait déchaîné non seulement sur la France, mais à travers le monde, la sottise et le crime pour la première fois. M. Taine est donc sincère, il est donc désintéressé; — ceux-là seuls ont pu affecler d'en douter qui travestissent eux-mêmes l'histoire au profit de leurs mesquines ambitions politiques; — il n'est pas équitable,, et il n'est pas impartial. Môme si sa partialité n'était pas une conséquence de l'abus qu'il a fait de certains documonts, elle en serait encore une de la qualité de son vocabulaire et du ton de son invective. Voilà longtemps, en effet, qu'il ne s'était vu dans un livre d'histoire pareil débordement de gros mots. Et, quand M. Taine persiste à croire qu'il écrit « pour les amateurs de zoologie morale ou les naluralisles de l'esprit», il oublie qu'en histoire naturelle, depuis Buffon, on a cessé d'injurier comme de louer les sujets qu'on anatomise.

Je le sais bien : la nature du talent de M. Taine explique, et ne justifie pas, mais atténue do moins l'excès de sa partialité. Le talent de M. Taine est à la fois ingénu et violent; l'ingénuité en fait le fond, la

TÎolence en est la qualité maîtresse : M. Taine a donc des impressions très intenses, et sa manière de les rendre en exagère encore l'intensité. Quelque sujet qu'il traite, M. Taine le découvre, et, Tayaiit découvert, il prétend l'épuiser. On lui a dit ou il a lu dans la plupart de nos histoires, que Sieyés, par exemple, était un grand homme ; il y veut voir, il y regarde ; et, trouvant que le grand homme est moins grand qu'il ne l'avait cru, il ne se contenlepoint de l'insinuer, ou di le dire en propres term.es, il va du pour au contre, et il en fait un niais solennel. Est-ce pour cela peutêtre que M. Taine se défie tant, — chez les autres au moins, — de la recherche de l'effet littéraire? Car il ne saurait, quant à lui, sans cesser d'être lui, s'y prendre d'autre sorte, mais, à cette recherche, il sait bien ou il sent ce qu'il a sacrifié. Ce sera donc, si l'on veut, l'explication ou l'atténuation de sa partialité, mais la partialité n'en demeure pas moins réelle; ou plutôt, l'explication nous apprend ce qu'il faut appeler en histoire du nom fâcheux de partialité. C'est être partial que d'ender la voix pour se mieux faire entendre ; et de peur n'être pas compris, c'est ê!re partial que de mettre imbécile où médiocre pouvait suffire, énergumène où c'était assez que d'exallé; bêle féroce, tigre et chacal, sanglier dans sa bauge et porc dans son bourbier, où criminel enfin disait tout ce qu'd y avait à dire.

Biais c'est l'être hien plus encore, dans un sujet comme l'histoire de la Révolution, que de ne pascomp-

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ter avec l'opinion de ceux qui nous ont précédés, et l'opinion n oyenne qui s'est lentement dégagée de leurs contrariétés ou de leur contradictions mêmes. Si les Iiommes, en efîet, [ cuvent bien, lous ensemble contre un seul d'entre eux, se tromper sur la nature des espaces interstellaires ou sur le rôle des microbes dans les fermentations, ils se trompent aussi, sans doute, mais ils se trompent beaucoup moins sur leurs intérêts permanents, et sur la manière dont les a servis une grande Révolution. Bien loin donc que ce soit faire un pas dans la voie de la justice et dans la connaissance de la vérité vraie, que de passer outre à celte opinion moyenne pour s'en aller reprendre l'histoire jusque dans ses fonilements, comme si personne avant nous n'y avait rien vu ni rien compris; au contraire, en même temps qu'à la singulariié, c'est courir à l'erreur, et en tout cas, c'est manquer inévitablement à l'impartialité. C'est ce que M. Taine a fait dans sa Révolution, et c'est pourquoi, comme nous le verrons, il y manque tant d'autres choses. Son livre est de « bonne foi », mais partial, et d'autant plus partial, qu'assuré de sa « bonne foi », M. Taine est partial lui-même avec moins de sc;upules.

Éclairés sur la méthode et sur les procédés de l'historien, nous pouvons maintenant essayer de mettre eu lumière ce qu'il n'a pas laissé d'apporter de très neuf à l'histoire delà Révolution. Quoi que nous ayons pu dire de sa partialité, de ses contradictions et de ses

UN HISTORIEN DE LA RÉVOLUTION. 137 répétitions, c'estM.Taine qui parle, — un des maîtres de la pensée contemporaine, — elqui parle pour dire surtout ce que l'on n'avait pas dit avant lui. Tout de même, quoi que nous ayon? dit de ses documents, de l'exclusif et abusif emploi qu'il en a fyit, ce sont des documents, et que les historiens de la Révolution française avaient assurément trop négligé deconsuller.Les historiens de la Révolution, à l'égard des documenls dont se sert M. Taine, et dont ils ne pouvaient pas tout à fait ne pas soupçonner l'existence, en ont usé comme use M. Taine à l'égard de leurs opinions, qu'il connaît, puisqu'il les combat, mais en affectant de ne les pas connaître. Nous nous préoccuperons surtout, en examinant ici les idées de M. Taine sur la Révolution, de mesurer, pour ainsi dire, l'écart qui les sépare de l'opinion moyenne; et, quand cet écart nous paraîtra très grand, avant de nous ranger à celle de M. Taine, nous discuterons les raisons de l'opinion moyenne, puisqu'il a cru, pour lui, pouvoir s'en dispenser.

Tout le monde sait que les historiens de la Révolution française, d'une manière générale, en ont plutôt traité comme d'une révolution polilique, an sens étroit du mot, que comme d'une révolution sociale. Si même Ton disait que la plupart d'entre eux semblent avoir eu pour objet principal d'établir non seulement une distinction, mais une opposition formelle entre les principes de la Révolution et les aspirations du socialisme démocratique, on exagérerait à peine, et, si l'on se trompait, ce ne serait après tout que pour avoir trop abondé dans leur sens. C'est en effet là le secret de ce qu'ils ont tous, ou presque tous, tenté d'efforts pour rompre renchaînemcnt logique et diviser la solidarité morale de l'histoire de la Révolution. Jusqu'au triomphe donc du parti montagnard, selon les uns, jusqu'à l'avènement du régime de la Terreur, selon les autres, et enfin, selon les plus avancés, jusqu'à la conspira-

tion de Gracchus Babeuf; — ou encore: tant que la Ilévolution est demeurée aux mains des Sieyès et des Mirabeau, selon les premiers; aux mains des Roland ou des Danton, selon les seconds; et enfin, selon les troisièmes, aux mains des Saint-Just et des Robespierre; — on en peut Lien, el même, par pudeur, on en doit déplorer les excès, mais non pas discuter, et encore moins attaquer ou condamner les principes. A un moment donné de l'histoire de la Révolution, un homme ou un parti ont ainsi seuls fait tout le mal, et par conséquent doivent seuls en répondre, mais non pas la Révolution. Lisez Thiers et Mignet, lisez Lamartine et Michelet, lisez Louis Blanc et Quinel : aux yeux de ceux qui voudraient qu'elle n'eût pas dépassé le monarchisme du vertueux Bailly ou le républicanisme de l'inlègrc Roland, Danton et Camille Desmoulins ne sont point les fils légitimes de la Révolution, comme pour ceux qui souhaiteraient ■(ju'elle eût arrêté sa course au terme marqué par <^amille Desmoulins et Danton, Robespierre et Saint- Just en sont les plus cruels ennemis. Et une légende s'est lentement formée, — dont je n'ai point d'ailleurs à décrire ici les transformations successives ou à examiner de plus près les différentes versions, — mais dont voici le trait essentiel et la conclusion dernière : la Révolution n'est pas responsable des crimes de ses enfants perdus; nous avons le droit d'y choisir, ou, comme on dit vulgairement, d'en prendre et d'en laisser, chacun au gré de nos opinions;

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el ce que l'on croit enfin pouvoir signaler de condamnable en elle, ou ne l'est pas, en bonne juslice, ou ne l'est, si l'on y veut absolument contiamner quelque chose, qu'en dépil d'elle, el en tant que déviation de son principe même.

C'est contre celte légende que s'est d'abord et particulièrement acharné M. Taine, et je ne crains pas de dire qu'au regard île l'impartiale histoire il l'a mise en morceaux. Si les mots, en eiïet, ont un sens précis, la Terreur, dans l'histoire de la révolution, a daté du jour funeste où la touîe puissance a passé aux mains de la multitude; et ce jour, c'est le lendemain même, — ou de combien s'en faut-il? — de la réunion des états-généraux. On peut discuter le jugement que M. Taine a porté sur l'Assemblée constituante et son œuvre, on peut même soutenir contre lui, de (juelque superbe mépris qu'il en ait accablé l'un après l'autre tous les n;embres, que rarement ou jamais assemblée si nombreuse ne réunit autant de lumières et de talents; mais il faut bien convenir avec lui que jamais non plus assemblée ne délibéra de plus graves intérêts plus tumulluairement, ni surtout avec moins de liberté réelle, sous une plus humiliante pression et plus docilement subie. On nous les représente comme un sénat de rois, investisde la confiance de vingt-cinq millions d'hommes, disposant souverainement de la destinée d'un grand peuple, et ne rencontrant enfin de limites à leur pouvoir, comme ne mettant de bornes à ses effets que

dans le sentiment d'incorrupliblejustice dont ils sont animés. Mais la réalité nous les montre sous un autre aspect et dans une autre attitude.

Les députés du côté droit sont obligés de venir en armes aux séances; quand ils essuient les grossières injures des tribunes, c'est eux que le président de la majorité s'empresse de rappeler à l'ordre ; et, s'ils ont mal voté, la foule qui les altend au dehors Ie5 assaille à coups de pierres, les poursuit à coup=! d3 bâton, brise et force au besoin jusqu'aux portes d} leur demeure. Cependant la majorité, moitié p?uret moitié fanatisme, légifère au gré des galeries; c'est la multitude qui donne ou qui ôle la parole, qui faitavancer àl'ordre « sa petite mère Mirabeau », après avoir fait taire Cazalès ou Maury; et, quelle q e soit la nature des délibérations, comme aussi quelle que soit l'opinion intime des députés, il n'en sort finalement jamais que ce que le peuple a décidé par avance qu'il en sortirait. « C'est sous les batter es de la capitale que se fait la constitution » : le mot de Camille Desmoulins, l'enfant terrible de la Révolut'on, ainsi que l'appelle justement M. Taine. Le pouvoir, tombé des mains du prince, n'est point passé, comme on l'enseigne, aux mains de l'Assemblée, m lis à celles de la multitude et de ses représentants n iturels : journaliste, cl ubistes, orateurs de carrefour, ou encore leurs femmes, plus violentes qu'euxm'-mes. Et la Révolution, commencée au nom de ce que les principes ont de plus abstrait, de plus idéal

Ii2 HISTOIRE ET LITTÉP. ATU /) E.

et de plus généreux, s'opère en fait par le moyen de ce que l;i force a de plus grossier, de plus brul.d et de plus lyranniquo.

Les historiens ont-ils connu ces fails, ou lanUl'aulres semblables? 11 est du moins certain qu'ils les ont passés sous silence, et que, s'il en est quelques-uns dont ils n'aient pu aiïecter l'ignorance, ils ont tout fait pour les pallier et en dissimuler la vraie nature. Ce n'est donc pas un médiocre service qu'aura rendu M. Taine en les remettant en lumière, et l'on peut dire que les historiens de l'avenir, s'ils les veulent contester, seront du moins obligés d'en parler longuement; — ce qui, de tout (cmps, mais surtout de nos jours, est la seule manière dont l'esprit de parti se résigne à convenir d'une vérité qui lui déplaît. J'en dirais autant de ces violences de toute sorte, jacqueries véritables, plus atroces que les anciennes de tout ce que l'on se flattait que la douceur des mœurs avait fait de progrès depuis quatre ou cinq siècles, et qui, dans la France entière, donnent, dès les derniers mois de 1788, le signal de la révolution, si déjà les juges les plus malveillants de l'œuvre de M. Taine n'avaient été réduits à reconnaître, en même temps que l'autlienticité, la généralité du fait; — et puis, si je ne croyais infiniment plus utile ici d^ montrer le principe et l'âme cacliée de ces violences mêmes.

Les contemporains ne s'y trompaient point. « La Révolution s'annonce, écrivait-on dès avant la réu-

UN niSTOUIEN DE LA liÊYOLUTlON. U3

nion des états-généraux, comme une espèce de guerre déclarée aux propriétaires et à la propriété. » Et, en efTel, c'était bien ainsi que realeiulaienl les journalistes et les brochuriers. « Puisque la bête est dans le piège, qu'on l'assomme... écrivait encore Camille Desnioulins en 1789... jamais plus riche proie n'aura été offerte aux vainqueurs. Quarant'j mille palais, hôtels et châteaux, les deux cinquièmes des biens de la France seront le prix de la valeur. » Si c'était un appel, on sait qu'il y fut répondu. Comme Sieyès dans une autre brochure, Camille Desmoulins avait trouvé là l'une des formules de la Révolution. L'Assemblée constituante au surplus n'étaitelle pas obligée de le reconnaître elle-même quand, dès le 3 août, elle avouait « que nulle propriété, quelle qu'en fût l'espèce » n'avait été respectée ou épargnée, dans ce premier déchaînement de la convoitise populaire? Cependant, cette convoitise, bien loin de rien faire pour la modérer ou la réprimer, la Constituante l'encouragea plutôt, et les Assemblées qui suivirent, non contentes de l'encourager, la réveillèrent quand parfois elle parut s'endormir. C'est ce que déclarent assez nettement la mise en vente des biens du clergé, plus nettement encore les décrets de spoliation qui frappèrent successivement les biens des émigrés, — et c'est ici ce qu'il faut bien comprendre si l'on veut comprendre la Révolution.

Ni dans l'un ni dans l'autre cas, en effet, il ne

U' HISTOIRE ET L ITTÉR ATUli E.

s'agissait, comme ou Ta dit, de « consolider » la Révo lution, en lui donnant pour complices, et conscquemment pour défenseurs, les acquéreurs à venir des biens nationaux; il s'agissait proprement de la c faire » ; et cette expropriation de toute une classe de l'ancienne France au profit de la France nouvelle était en réalité la révolution tout entière, (s. Quels que soient les grands noms dont la Révolution se décore, liberté, égalité, fraternité, dit excellemment M. Taine, elle est par essence une translation de propriété »; et il ajoute avec raison : « En cela consiste son support intime, sa force permanente, son moteur premier, Qison sens historique. » Sous les déguisements dont l'esprit de parti, la légende, — et aussi ce qu'un pareil aveu ne laisse pas d'avoir d'humiliant pour toute une aristocratie bourgeoise issue de la Révolution, — l'ont tour à tour affublée, M. Taine a reconnu le sens intime ou profond de la Révolution, et déterminé la nature vraie de l'événement dont les apparences politiques ne sont on quelque sorte que le décor ou le mensonge. « La révolution est manquée », écrivait Gouverneur Morris au mois de janvier 1790; mais cet Américain se trompait étrangement, et elle ne faisait que commencer. Car, si quelques têtes politiques de la Constituante avaient bien pu rêver de liberté comme à l'anglaise, de division des pouvoirs et de monarchie parlementaire, les masses, à qui rien n'est peut-être plus indifférent au monde que la forme du gouvernement, ne rêvaient, elles, que d'égalité, ou mieux

encore de nivellement. Or le nivellement, en tout temps et partout, en France aussi bien qu'en Chine, et dans l'Inde comme à Rome, n'a jamais été ni ne peut être autrement conçu par les masses que sous l'espèce d'une répartition nouvelle de la richesse, c'est-à-dire de la propriété. La loi agraire es le but et le principe agissant détentes les révolutions sociales. De cette idée M. Taine a-t-il tiré tout ce qu'elle enferme de conséquences? La question est de celles que nous discuterons plus utilement plus tard, quand nous connaîtrons les conclusions définitives de l'œuvre. Ce que du moins on aurait dès à présent voulu, c'est que l'historien nous expliquât un peu plus amplement les causes formatrices et les origines prochaines de ce caractère que nous regardons avec lui comme le caractère essentiel de la Révolution. Car de n'y voir qu'une rupture de « la poche au fiel », comme il dit quelque part, et le déchaînement des plus basses passions, cela peut bien suffire aux maladroits imitateurs de M. Taine, qui sont déjà légion, mais non pas à M. Taine, je pense, et encore moins à l'histoire. Les hommes sont toujours les hommes, nous le savons, et même nous croyons qu'ils le seront toujours, et nous le dirons encore tout à l'heure. Si cependant la Révolution française a vraiment affecté des caractères particuliers, il y faut des raisons particulières comme eux, et j'en vois au moins deux ou trois ici que je ne conçois guère que M. Taine ne nous ait pas données.

143 HISTOIRE ET LlTÏÉIl ATURE.

Pendant tout le xviii" siècle, sur la foi de quelques publicistes, les priviléi^iés avaient cru, ou, dans Icxercice effectif de leur droits, s'étaient conduits comme s'ils croyaient que leurs privilèges tiraient leur origine et leur titre non pas d'aucune obligation de faire et d'aucun service public ou rendu ou à rendre, mais d'une conquête analogue à celle de l'Angleterre par ses envahisseurs Normands, de l'empire grec par les Turcs, ou du Mexique par les hardis et avides compagnons de Cortez. Ils se représentaient ainsi la nation française comme composée de deux races, Ix victorieuse et la vaincue, la noble et laservile,la supérieure et l'inférieure. Au sommet, quelques millier» de pi'ivilégiés, représenlalion légitime ou descendance ininterrompue des anciens conquérants du sol; audessous d'eux la foule obscure ; cl rien de commun entre ces deux peuples que la reconnaissance dont le second demeurait perpétuel débiteur au premier pour ne l'avoir pas jadis entièrement extirpé de la terre même des Gaules. Éparse un peu partout dans les écrits du fameux comte de Boulainvilliers, c'est la thèse que Saint-Simon soutient dans ses Mémoires, et je ne la crois pas étrangère à certaines utopies politiques de l'auteur de Télémaque.

Que l'on eût, d'autre part, essayé de la faire passer du domaine de la théorie dans celui de la réalité, c'est ce que prouve assez la manière dont les paroles que voici la réfutent : « Pourquoi le tiers ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles

qui se vantent d'être issues de la race des conquérants ?.. En vérité, si l'on tient à vouloir distinguer naissance et naissance, ne pourrait-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle que l'on tire des Gaulois et des Romains vaut autant que celle qui viendrait des Sicambres? Oui, dira-t-on, mais la coaqiîête a dérangé tous les rapports, et la noblesse a p:issé du côté des conquérants! Eh bien! il faut la faire repasser de l'autre côté; le tiers deviendra noble ei devenant conquérant à son tour. » Et qui tient ce 1 ingage? en quel temps? à quelle occasion? Est-ce un obscur érudit, dans quelque mémoire académique 0 1 dans quelque dissertation de province, pour éclaircir un point de la loi des Ripuaires? Non pas; mais c'est Sieyès, dans sa fameuse brochure : Qu'est-ce que le tiers-état? et, par conséquent, à la veille même de la Révolution ^

Qu'est-ce à dire? et quelles conséquences tirerons nous de là? Celle-ci, tout d'abord, que, si M. Taine a raison de voir au fond de la Révolution « l'expropriation de toute une classe au nom de la conquête )>,

1. Il n'est pas superflu d'ajouter que, bien des années plus tard, le libéral M. de Monllosier lui-même n'hésitait pas à reprendre la thèse de Saint-Simon et de Boulainvilliers; et, contre tel hobereau, dont les ancêtres, comme ceux de M. Jourdain, avaient peut-être vendu du drap à la porte Saint-Innocent, mais qui n'en revendiquait pas moins, au nom de la conquête franque, ses privilèges d'ancien régime, il fallait qu'Augustin Thierry, relevant l'attaque, reprit et commentât encore lesfières paroles de Sieyès.

us HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

celle classe ne laisse pas d'être elle-même responsable en quelque mesure de la manière dont s'opéra l'expropriation. En effet, (juelle transaction équitable, mais surtout pacifique, pouvait-il bien y avoir enlre une majorité de « vaincus », et une minorité de» vainqueurs » qui s'étaient mis d'eux-mêmes, pour être vraiment vaincus, dans l'absolue nécessité d'être conquis à leur tour? Quand on ne reconnaît de droit ([ue celui du plus fort, ne s'enlève-t-on pas le droit de protester conire l'emploi de la force ? Ayant proclamé la guerre, n'est-il pas juste, et selon la nalure, qu'on en souffre les lois? et si, dans ce désordre, il est humain de plaindre les quelques victimes plus pures que tout parti qui tombe entraîne toujours avec soi dans sa ruine, traiterons-nous pour cela les vainqueurs en brigands?

C'est pourtant ce que M. Taine, quoique délerministe, fataliste, et naturaliste, a fait constamment dans sa Révolution, comme s'il ii',norait, en vérité, que les révolutions, selon le mot célèbre, ne se font l oint à l'eau de rose, et que c'est même pour cette raison qu'on ne saurait trop éviter d'y pousser. c Supposez une bête de somme, nous dit-il quelque part, à qui tout à coup une lueur de raison montrerait l'espèce des chevaux en face de l'espèce des hommes, et imaginez, si vous pouvez, les pensées nouvelles qui lui viendraient à l'endroit des postillons et conducteurs qui la brident et qui la fouettent. » Mais, si U comparaison est permis^^ qu'auraU à faire l'espèce des

postillons qu'à succomber du moins mal qu'il lui serait possible? et, si l'on repousse la comparaison, c'est-àdire, si l'espèce des postillons, comme ici, n'en fait qu'une avec celle des chevaux, qui tranchera le débat, sinon encore et toujours la force?

Un plus récent auteur, M. Aimé Ghérest, dans un livre un peu pénible à lire, mais d'ailleurs très remarquable*, a très bien fait ressortir une autre cause encore qui explique ce caractère social de la Révolution française. On s'en va répétant, un peu partout, qu'à la veille de la Révolution, les privilégiés de toute origine étaient disposés à faire de leurs plus précieux privilèges le plus complet et le plus généreux abandon. Quand ce que nous venons de dire ne suffirait pas à faire au moins soupçonner le contraire, le livre de M. Ghérest le prouverait surabondamment. Qui ne connaît l'édit fameux de 1781 sur l'état des officiers? celui qui, s'il eût été en vigueur sous Louis XV, eût empêché Chevert d'être lieutenant général et, sous Louis XIV, Fabert ou Catinat de devenir maréchaux de France ? Même esprit dans l'Église : au xviii* siècle, ni Bossuet, le fils du conseiller de Dijon, ni Massillon, le fils du notaire d'Hyères, ni Fléchier, le fils du modeste épicier de Pernes, n'eussent pu devenir évêques. Et les Cahiers enfin nous sont garants que jusque dans ce que l'on appelait

1. La Chute de l'Ancien régime, par M. Aimé Cliércst, 2 voL in-S". Paris. 1884 ; Hachette.

flf la moyenne» et « la grande » robe, raccès, si facile îiiitrcfois il fous, n'en appartenait plus qu'aux seules familles dites parlementaires.

Mais, en ce qui louche particulièrement la propriété du sol, bien loin que les privilégiés eussent manifesté l'intention d'abdiquer un seul de leurs privilèges, on les voit au contraire dans toute la France, à la veille de la Révolution, qui les revendiquent avec une àprcté nouvelle. Un véritable esprit de vertige les aveugle, et l'on dirait qu'ils courent au devant de la haine populaire. Ils vérifient leurs titres, ils renouvellent leurs terriers, ils exhument des créances « auxquelles leurs prédécesseurs avaient eu la sagesse de renoncer », ils en imaginent de nouvelles ; et, comme si ce qui survit du régime féodal n'était pas de soi assez odieux, ils semblent chercher les moyens de le rendre si lourd qu'aucune patience d'homme n'en puisse plus supporter le poids. Je renvoie pour les preuves au livre de M. Chérest; elles y sont nombreuses, curieuses, péremptoires surtout. Mais croirons-nous que ce ne soit pas \h une plus naturelle et plus juste explication de l'acharnement du paysan contre les terriers seigneuriaux que celle que M. Taine en trouve dans leur instinct de brutes exaspérées par la souffrance ou allumées par la convoitise? Disons-le sans détour, « ces brutes » savent très bien ce qu'elles font quand elles lacèrent ou qu'elles brûlent ces parchemins fraîchement renouvelés qui contiennent les titres de leur servitude; et

la colère qui les transporte est celle que depuis dix ans on s'est fait comme un jeu maladroit ou cruel d'exciler, d'attiser et de provoquer à l'explosion finale.

Car, en réalité, je ne sais si quelques grands seigneurs, hommes de cour, élevés pour ainsi dire audessus de leur caste par la grandeur de leur fortune, ou l'illustration de leur race, ou leur valeur personnelle, eussent fait volontiers abandon de quelquesuns de leurs privilèges. Mais ce que l'histoire des années qui précédèrent immédiatement la Révolution et ce que les vœux des Cahiers nous apprennent, c'est qu'en tout cas ils ne formaient dans la noblesse qu'une très petite minorité, pour ne pas dire autant d'exceptions individuelles qu'il y en a de noms que l'on cite. Tous les autres, en effet, prétendent bien ne rien céder de leurs privilèges ou de leurs (( droits» ; exigent formellement « qu'il soit stipulé que l'ordre delà noblesse ne pourra cesser d'exister en la même manière qu'il a toujours existé j&; et, en fait de «réformes D, n'en veulent consentir qu'une seule : l'égalité devant l'impôt. Encore entendent-ils bien que cette concession leur vaudra non seulement quittance, mais confirmation de toutes les autres inégalités qu'ils représentent, et, en particulier, de toutes celles qui peuvent rappeler et perpétuer dans la France du xviii* siècle le souvenir du régime féodal. Beaucoup moins généreux qu'on ne l'a cru sur tant d'autres points, ils sont intraitables sur le maintien du régime féodal. Or, et malheureusement pour eux, c'est le ré-

lC-2 HISTOIUE ET LITTÉRATURE.

gime féodal avant tout et par- dessus lout qu'il s'agit d'aboli;'. Toute révolution qui n'eût pas aboli le régime (codai eùl manqué son vrai but, n'eût été qu'une émeute, qu'une insurrection, ne serait pas la Révolution. C'est ce qui explique à la fois le caractère de ces jacqueries que l'on dirait que M. Taine se complaît à décrire et l'impuissance de la Constituante ou de la Convention à les réprimer : en elfet, ces Jacques opèrent au nom du principe même de la Révolution, et la Révolution n'eût pu les désavouer qu'en se reniant ellemême.

Il y a là, d'ailleurs, bien des questions que l'on attendait que M. Taine examinât de plus près. Par exemple, dans la France de 1789, était-il possible de toucher au régime féodal sans ébranler dans sa structure la société lout entière? et, si les privilégiés avaient cessé de rendre les services dont ils étaient jadis étroitement tenus, pouvait-on les dépouiller 'e leurs anciens privilèges sans les dépouiller en même temps de leur condition ou plutôt de leur être sociai? M. Taine le croit, ou du moins il paraît le croire ; il ne le prouve pas. En effet, il faudrait pour cela qu'il eût étudié plus à fond, mieux défini, mieux caractérisé la nature du régime féodal. Je sais bien que rien n'est moins facile, ni surtout plus compliqué ; mais enfin, pourquoi, dans le temps de sa splendeur même, le régime féodal n'a-t-il jamais pu réussir à se faire accepter des peuples? Si, comme tous les autres régimes, comme le despotisme et la théocratie, à son

heure, il a rendu des services, d'où vient que l'on ait constammont refusé de les lui compter? Qu'a-t-ii eu lui, dans son essence, qui répugne si fort, et à quels instincts si profonds de la nature humaine? C'est ce que iM. Taineeùt dû nous dire.

On peut encore lui demander où et quand, chez quel peuple et en quel temps, les révolutions agraires, celles dont on peut dire qua le « support intime d et le « sens historique » est d'être une « translation de la propriété » d'une classe à une autre, se sont opérées pacifiquement, sans convulsions douloureuses et déchiremens assez violents pour compromettre l'œuvre même de la civilisation? Est-ce à Rome? est-ce à la Chine? M. Taine cite l'exemple de l'Angleterre et celui delaPiussie; mais, sans compter qu'en Russie comme en Angleterre, le pouvoir a pris l'initiative d'une réforme qu'il repoussait en France, il existe toujours une aristocratie territoriale en Angleterre, il en existe une en Irlande, il n'en a jamais existé en Paissie, et ce que la Révolution française visait surtout dansle régime féodal, c'était l'aristocratie. D'autres nous ont donné la psychologie des révolutions politiques, et d'autres la psychologie des révolut io ns religieuses; il appartenait à M. Taine de nous donner la psychologie des révolutions sociales. S'il l'eût voulu, 'qui l'eût pu mieux que lui? puisque personne mieux que lui n'a démêlé ce caractère de la Révolution française, d'être avant tout, — et surtout avant d' être une révolution politique, — une révolution sociale, ni personne

l.'.l HISTOIRE ET LITTf: R ATU RE. '^

mieux montré comment, sur la queslion sociale et non pas sur aucune queslion de l'ordre politique, s'est opérôe dès le début cette séparation de la France en deux camps, ou plutôt en deux France : l'ancienne et la nouvelle,

Ce que M. Ta'ine n'a ni moins clairement vu, ni moins clairement montré dans son second volume, la Conquête jacobine, c'est comment, par quels moyens, et pourquoi le pouvoir a passé de l'une à l'autre de ces deux France. Des trois volumes de la Révolution, peut-être n'est-ce pas celui-ci qui contient le plus de « morceaux d'éclat », ni les plus brillants, mais peutêtre est-ce le plus solide, et celui dont la portée s'étend le plus loin au delà de son contenu même. Je veux dire qu'il semble bien qu'en nous retraçant l'histoire de la conquête jacobine, M. Taine ait en même temps formulé quelques-unes au moins des lois qui gouvernent, et, selon toute apparence, gouverneront longtemps encore le développement de nos démocraties modernes.

Si nous en voulions croire les historiens de la Révolution, il n'y aurait rien eu que de forluit et de

contingent dans les circonstances qui portèrent au pouvoir le parti jacobin. Supposé que les Girondins, par exemple, n'eussent pas commis celte imprudence ou ce crime de décliaîncT sur l'Europe une guerre que l'on estime qu'ils lui pouvaient épargner, la plupart des historiens enseignent que le terrorisme en perdait non seulement ce qu'ils lui trouvent d'excuses dans la nécessité du salut public, mais encore jusqu'à sa raison d'èlre. Et la légende (car c'en est une) est si solidement établie, que M. Taine, qui l'attaque, ne peut toutefois s'empêcher d'en retenir queltjue chose, précisément quand il renouvelle contre les Girondins ce même banal et injuste reproche. Mais, et sans considérer pour le moment s'il dépendait d'aucune puissance humaine de prévenir, de retarder, ou d'amortir seulement ce choc de la Révolution et de l'ancienne Europe, il faut dire, pour être vrai, que la Révolution devait nécessairement aboutir à s'incarner dans les Jacobins, comme étant la plus ressemblante, la plus complète, et la plus inévitable expression d'elle-même.

On entend bien ici que, pas plus que M. Taine, entre tous ceux qu'enveloppe cette appellation commune, nous ne croyons devoir distinguer les Girondins d'avec les Montagnards ou les Thermidoriens. Du jour de leursdébuts à la Législative, en 1791, jusqu'à celui de leur chute, au 3\ mai 1793, on ne saurait en effet citer une loi de violence ou de meurtre dont les Girondins n'aient été les complices, quand encore ils

n'en ont pas été les premiers iusligateurs. Esl-il besoin d'en apporter les preuves? Les Girondins ont fait le 10 août, et, s'ils n'ont pas mis la main aux massacres de septembre, ils ont fait presque pis en y osant publiquement applaudir comme à une manifestation de la juste vengeance du peuple. C'est eux, et non point par faiblesse, mais de propos délibéré, qui ont provoqué la mise en jugement de Louis XVi; — les chefs à la tribune : Brissot, Pétion, Barbaroux; les comparses dans la presse : Louvet, Carra, Corsa?, — et lous ou presque tous, dans ce procès inique, ils ont voté la mort, et conlre le sursis. Pas un, d'ailleurs, n'a élevé la voix contre l'institution du tribunal révolutionnaire; et comment l'eussent-ils pu, s'ils avaient eux-mêmes désigné pour le supplice toutes ces catégories de « suspects » et « d'otages » où la Révolution allait recruter ses victimes? N'est-ce pas un mot de Brissot que la « délation est le palladium de la liberté ? » n'en est-ce pas un d'Isnard, « que contre l'ennemi de la Piépublique il ne faut pas de preuves? » et, pour achever de les montrer tels qu'ils furent, comment Yergniaud, s'il eût pu parler, eût-il essayé de sauver sa tête, sinon, — nous le savons par ses notes, parvenues jusqu'à nous — en revendiquant pour lui, pour les siens, pour tout son parti, l'initiative des plus odieuses résolutions dont on fasse peser habituellement le crime sur le seul parti monla- .gnard? *^ J'ai cru longtemps, sur la foi de leurs apologistes,

158 HiSTUlilh: tl LiriÉr. AiUIiE

(lu'onlre Gironilins et Montagnards il devait y avoii' quelque division de principes, mais, en y regardant de plus près, je conviens aujourd'hui qu'entre les uns et les autres il n'y a elTectivemeut que des nuances d'application et des distinctions de personnes. Et c'est beaucoup sans doute, s'il s'agit de porter sur les hommes un jugement définitif, — un de ces jugements où l'histoire compense volontiers l'excès du fanatisme par la sincérité des convictions, trop volontiers peutêtre; — mais ce n'est rien ou moins que rien, quand il est question de mesurer la portée des doctrines ou d'apprécier, comme c'est ici le cas, la valeur morale et la nature intrinsèque des faits. Les Girondins sont des jacobins au même titre que les Montagnards, Ni I:ur idéal de gouvernement, ni leurs moyens de politique, ni leur conception de l'objet et du but de la Révolution n'ont différé sensiblement delà conception, ou des moyens, ou de l'idéal du parti montagnard. Et tous ensemble, Montagnards et Girondins, comme un peu plus tard Terroristes et Thermidoriens, — lesquels ne sont d'ailleurs, eux aussi, que les mêmes hommes sous des noms et en des temps différents, — c'est de la même manière, parles mêmes manœuvres^ et grâce à la complicité des mêmes circonstances qu'ils ont conquis la France. Si nous sommes encorfr capables de profiter de ce que l'on appelait jadis les « leçons de l'histoire », M. Taine ne nous aura rien appris de plus instructif: comment, sous le régime apparent des majorités, et plus tyranniquemeat peut-

être que sous celui d'un homme ou d'une classe, c'est, en réalité, la minorité qui gouverne.

En effet, quel que soit, à un jour et dans des circonstances données, le souffle d'enthousiasme qui soulève au-dessus de ses préoccupations et d'ellemême une population de vingt-quatre millions d'âmes, le poids des intérêts matériels, dont elle ne peut jamais, quand bien même elle le voudrait, se décharger longtemps, l'a ramenée bientôt au ras de terre. Il faut vivre, vivre soi-même, assez souvent en faire vivre d'autres, et, si l'hom.me ne vit pas uniquement de pain, encore bien moins saurait-il vivre uniquement de politique. On prend aujourd'hui la Bastille, mais il faut dès demain retourner au comptoir ou à la boutique, et, de piller les châteaux, cela ne dispense pas de récolter son foin ou de battre son blé. Puisqu'unerévolution ne saurait exempter l'homme de la nécessité de manger et de boire, il suffit donc qu'elle dure pour désintéresser fatalement d'elle-même une moitié de ceux qui l'ont faite.

A cette première masse d'indifférents, de jour en jour plus épaisse, ajoutez en second lieu tous ceux qui, dans une ancienne civilisation, préfèrent aux querelles des clubs ou aux agitations de la place publique les plaisirs que la politique menace de leur enlever. Ils sont nombreux, plus nombreux qu'on ne le croit, et, parleur nombre seul, d'un exemple aisément contagieux. Que Girondins et Montagnards s'accordent donc entre eux ou se proscrivent, ils ne

160 HISTOIRE ET LITTÉ II AT i: U E.

s'en soucient guère, pourvu que les promenades, les restaurants, les cafés, les théâtres leur restent. « Qu'on leur laisse leurs anciens plaisirs, écrit un agent de police, — ta la date mémorable du 1"" juin 1793, entre la séance du 31 mai, par conséquent, et celle du 2 juin; — qu'on leur laisse leurs aicieiis plaisirs, on ne saura pas même qu'ils existent, et la plus grande question qu'ils pourront agiter dans lej jours où ils raisonnent sera celle-ci : « S'amuse-t-on » autant sous le gouvernement républicain que sous j) l'ancien régime? »

Enfin, si quelques autres, moins occupés de leurs plaisirs ou moins esclaves du labeur quotidien, ont voulu d'abord se mêler des affaires publiques, ils cnt fait l'expérience du danger qu'il y avait à s'en mèUr autrement que pour soutenir, aider, et servir la faction. Depuis trois ans tanlùt que les partis se détruisent l'un l'autre sans que pour cela, d'ailleurs, la Hévolution interrompe ou seulement ralentisse son cours, on a pu se convaincre de l'inutilité de la résistance et de la vanité de l'effort. Si les lois mêmes, en effet, comme disaient les anciens, sont impuissantes à se faire écouter parmi le tumulte des armes, comment le bon sens, la modération, la raison se feraientelles entendre dans cette mêlée des instincts et des appétits déchaînés? Après les travailleurs et les désœuvrés, les plus honnêtes gens des anciens partis, gardes nationaux de La Fayette ou administrés de Sylvain Bailly, renoncent donc à la lutte, ne deman-

dant plus qu'à faire leurs aiïai.'cs, et bientôt seulement à vivre.

Ain«i se trouvent éliminés du gouvernement de ses propres affaires la moitié, les deux liors, les trois quarts, en un mot la presque totalité d'un grand peuple. Dans les assemblées primaires qui nomment la Convention, sur sept millions d'électeurs il en manque six millions trois cent mille ; et huit cent mille jacobins deviennent les maîtres de la France. Dès lors, il ne leur reste plus qu'à s'affermir dans leur conquête. Et, comme, en raison même des causes qui, de l'enthousiasme des premiers jours ont fait passer la masse à l'inertie de l'indifférence, ils ne peuvent se recruter que parmi les déclassés ou parmi les fanatiques, tous les moyens leur sont bons, même les pires, surtout les pires.

Tout d'abord, par l'intimidation, et au besoin par la violence, ils s'épurent eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils achèvent de décourager ceux des leurs, s'il s'en trouvait quelques-uns encore, qui tenteraient de plaider la cause de la justice ou de l'humanité. « Le peuple souverain ne peut admettre au nombre de ses membres que des citoyens purs et sur lesquels on ne puisse jeter aucun soupçon. » En conséquence de quoi, l'accusalion de fédéralisme coûte leur tête aux Girondins, et Danton est guillotiné pour avoir un jour encouru le soupçon de modéranlisme. Puis ils remplissent les places, toutes les places, depuis celle de membre du comité de salut public ou de sûreté générale jusqu'à

162 HISTOIRE ET LITTÉKATURE.

celle de tambour de la garde nationale ou de greffier des justices de paix, toutes les fonctions, tous les emplois, civils et militaires, judiciaires el administratifs. De quelle manière, c'est ce que l'on peut voir en considérant de quels hommes ils font leurs géiié raux d'armée : Rossignol ou Ronsin; et de quels hommes leurs ministres: Pache, ministre delà guerre, qui s'honore de descendre dîner avec et chez son concierge, ou Buchof, ministre des affaires étrangères, qui sollicitera de son propre successeur une place de garçon de bureau.

En même temps, la société mère, sur loute la surface du territoire français, de Dunkerque à Rayonne, et de Besançon à Bordeaux, étend, prolonge, resserre le réseau de ses ramificati' us. C'est par centaines, dans cbaqus département, que l'on compte les clubs qui reçoivent des jacobins de Paris le mot d'ordre et l'impulsion. Ils se chargent de dépister ce qu'il se dissimule encore d'aristocrates honteux sous allure de sans-culoltisme ; ce sont eux qui surveillent les nouveaux fonctionnaires, certifient leur civisme, dénoncent leur tiédeur ; et, s'il arrive parfois qu'ils ne soient pas ou qu'ils craignent de n'être pas les plus forts, ce sont eux qui se font envoyer de Paris un « représentant en mission » : Collet d'Iierbois, Tallien, Carrier, Fouché, Lebon, Meignet, Fréron.

Grâce à ces procédés, qu'ils se soient emparés du pouvoir, pour quiconque y voudra réfléchir, ce ne sera pas l'étonnant, mais plutôt et au contraire, l'ayant

une fois conquis, ce sera qu'ils l'aient perdu si vite. On admire qu'un grand peuple ait ainsi consenti son abdication entre les mains d'une minorité, comme si toujours et partout, en dépit des formules, ce n'était pas le petit nombre qui gouverne. On devrait plutôt admirer qu'ayant mis la main sur tous les ressorts de l'État, et les détenant d'une si forte prise, il ait suffi de l'accident de thermidor pour les en déposséder. Car non seulement ils agissaient dans le sens de la Révolution, dont chacune de leurs violences consolidait l'un des principes, mais on peut dire qu'ils introduisaient la Révolution elle-même dans les mœurs publiques de la France, ou mieux encore, si l'on veut nous passer l'expression, qu'ils l'inoculaient aux veines du Français moderne.

Ce n'est pas, je le répète, le lieu d'examiner à ce propos ce que M. Taine, sinon sans le savoir, du moins sans l'avoir ce qui s'appelle voulu, nous a révélé là des rapports entre l'ancien jacobinisme et la démocratie moderne. Mais, où nous voudrions appuyer avec lui, c'est seulement sur une dernière cause qui, comme elle fait présentement la force du parti démocratique, a fait dans l'histoire de la Révolution l'ascendant du parti jacobin. On s'imagine avoir beaucoup fait contre les jacobins, — et peut-être est-ce une illusion dont M. Taine lui-même ne se défend pas assez, — quand on a donné d'éclatants témoignages de leur pauvreté d'intelligence ou de leur étroiiesse d'esprit. On oublie seulement que ces témoignages no

ici HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

prouvcraioiit quelque chose que si l'empire de ce monàe appartenait à rintelligciice; et, quoi que l'on puisse dire, si ce n'est pas à la volonté seule, c'est à la volonté d'abord et surtout qu'il est donné. Le parti jacobin, seul entre tous les partis de la Révolution, a su ce qu'il voulait, et encore mieux ce qu'il ne voulait pas. Grande force! de toutes les forces qui gouvernent la politique, la plus grande et la plus efficace, d'autant plus efficace qu'elle vaut par elle-même, et que bien loin d'être gênée dans son action par le manque de culture ou la médiocrité naturelle de l'intelligence, elle en est au contraire aidée. Ce fut le cas des jacobins, et, parmi les jacobins, des plus redoutables d'entre eux, le cas de Robespierre, par exemple, et celui dcSainl-Jusl. Plus intelligents, ni Saint-Just ni Robespierre n'eussent été ce qu'ils furent, ni ne représenteraient dans l'histoire de la Révolution ce qu'ils y représentent.

Disons-le clairement : tous les manques ne sont pas des défauts, et il y a des défauts qui nous servent mieux que les qualités dont nous sommes le plus fiers. C'est ainsi que l'on ne sait pas assez ce que peut en politique, — et aussi ailleurs, — l'étroitesse d'esprit. N'être capable en effet que d'une ou deux idées, incapable par conséquent de comprendre ou de soupçonner ce que peuvent contenir de vérité les idée» contradictoires; ne pas admettre, non pas même un instant, que personne, autrement qu'à mauvaise, traîtreuse et punissable intention, puisse ne pas peu-

ser comme nous; ne concevoir enfin de vertu chez les individus, de palriotisme dans les classes, d'avenir pour les nations qu'autant qu'ils se conforment, toutes et tous, à l'inflexible définition que nous avons cru devoir nous faire du progrès, du patriotisme et de la vertu; peut-être n'y a-t-il pas au monde un pins puissant mobile d'action, mais certainement on n'en trouverait pas un qui favorisât davantage, et surtout dans les temps de troubles, la fortune d'un homme politique. Le pouvoir et l'autorité sont à ceux qui n'hésitent pas, et ceux qui n'hésitent jamais, ce sont ceux qui ne comprennent pas. Ayant celte étroitesse d'esprit, de par la nature même du recrutement du parti, les jacobins devaient avoir et eurent effectivement cette puissance.

Les idées philosophiques de M. Taine, sa doctrine déterministe, l'ont-elles ici empêché de faire assez ressortir cette souveraine influence du « vouloir » dans notre histoire de la Révolution? Peut-être; mais s'il a négligé de remonter au principe, il a supérieurement démêlé les conséquences. Aucune considération de légalité, de justice, ou d'humanité même n'est capable d'arrêter ou seulement de faire hésiter le parti jacobin, et la rapidité de ses décisions lui assure nécessairement la victoire sur tous ceux que de telles considérations peuvent encore arrêter, ou qui, si même elles ne les arrêtent pas, ont cependant besoin d'un peu de temps pour triompher de ce qu'elles soulèvent en eux de scrupules ou d'hésitations. Voilà

166 HISTOIRE ET LITTÉR ATUIi E.

le secret do son ascendant. L'un après l'autre, et l'un par-dessu*^ l'autre, c'est vraiment de leurs qualités que ses acfversaires tombent victimes; ceux-ci sont trop sensibles, et ceux-là sont trop intelligents; de cette vaste destruction à laquelle ils concourent, il y en a qui voudraient cependant réserver et sauver quelque chose, comme il y en a qui comprennent ^l'avant de reconstruire de la base au sommet l'édifice social, il faudrait s'assurer d'un abri provisoire. Mais le parti jacobin, fondé sur son dogme, va toujours en avant, ne regarde jamais en arrière, et vers la réalisation prochaine de ce dogme tendant toutes ses forces avec toutes ses espérances, il a touché de si près son but, que pour s'en écarter d'autant, après un siècle passé bientôt, il ne faudrait pas moins qu'une révolution presque aussi violente elle-même •que celle dont il est l'incanialioa dans l'histoire.

Quel était donc ce dogme cl quel était ce but? C'est à celte question que répond le troisième volume ■de la Révolution de M. Taiiie, celui qu'il a intitulé : le Gouvernement révolutionnaire. S'il contient bien des répétitions, il faut avouer qu'il contient aussi quelques-unes des parties tout à fait supérieures de l'œuvre. On nous permettra toutefois, avant de nous retrouver d'accord avec M. Taine sur ces parties mêmes, et en raison de leur importance, d'essayer de préciser d'abord ce (juil nous semble difficile d'ea accepter.

Selon M. Taine, qui n'a fait là que reprendre, en le renforçant, un argument cher à Joseph de Maistre et à son école, l'une des grandes erreurs de la Révolution, l'erreur capitale peut-être, seraitd'avoir prétendu légiférer pour « un homme abstrait », pure entité métaphysique, formé par le retranchement de toutes les différences qui séparent un homme d'un autre, « un Français d'un Papou, un Anglais d'un Breton contemporain de César ». Sur les conséquences de cette première erreur, innombrables, énormes, infinies, l'historienne tarit pas; à vingt reprises et en cent manières différentes, quand on croit les avoir épuisées, il y revient encore, toujours plus âpre et plus éloquent; et il a raison, puis(iue, si le reproche est fondé, nous ne saurions disculper, en effet, la Convention ni la Constituante elle-même, la Constituante surtout, de l'avoir encouru. Mais de savoir s'il est

168 lIISTOinE ET LITTÉRATURE.

foiuli'. c'est une proniière question, el, si M. Taine a sa f;i5:on de la trancher, il y en a d'autres.

Je crois n'ignorer aucun des arguments qu'il peut faire valoir à l'appui de la tienne. Oui; nous connaissons, pour les avoir rencontrés, pour les coudoyer tous les jours, des Français, des Anglais, des Allemands, organismes complexes, produits actuels d'une lente élaboration de l'histoiie; nous ne connaissons point « i'iiomme », l'homme naturel de Jean-Jacques el de Diderot, l'homme asbtrait de nos déclarations des droits, et, s'il a jamais existé, ce n'est que dans l'imagination de nos philosophes du xviii' siècle. Oui encore; les diverses races d'hommes qui se sont partagé le monde ne diiïcrent pas plus entre elles par les linéaments du visage ou la couleur de la peau que par leurs aptitudes originelles d'esprit; et, si les peuples sont quelque chose de plus qu'une expression géographique, l'histoire s'est chargée de mettre, entre deux naticrs jadis issues d'une même origine, la diversité que n'avait point instituée la nature. Un philosophe dirait que c'est en s'opposant que les nations se posent; qu'elles ne prennent conscience de ce qui les corstitue qu'en la prenant en même temps eu d'abord de ce qui les différencie ; et que ce Français, cet Anglais, cet Allemand ne se connaissent eux-mêmes qu'autant qu'ils savent chacun se distinguer l'un de l'autre. Et oui enfin ; s'il est un homme, un Français du xviip siècle est un Français d'abord, et ensuite un Français du xvm* siècle, en qui le passé de sa race

UN HISTORIEN DE LA RÉVOLUTION. 1C9 a comme imprimé des traces si particulières, qu'entre un Anglais et lui, quoique l'Anglais aussi soit un homme, à peine peut-on dire, selon le mot fameux, qu'il y ait plus de ressemblance qu'entre le Chien, constellation céleste, et le chien, animal aboyant. Tout cela est vrai, on l'a dit, on le redira, on fera bien de le redire, parce que cela est utile à dire, étant bon à savoir, mais, cependant, et quand on l'a dit, que pense-t-on avoir prouvé?

Si ces différences, d'abord, sont si profondes, comment et pourquoi donc M. Taine, quand il essaie de préciser le reproche, n'en veut-il de rien tant à nos assemblées révolutionnaires que de n'avoir pas constamment imité les exemples politiques de l'Angleterre ou de l'Amérique? Il ne va pas jusqu'à dire, il est vrai, que les hommes de 1789 eussent dû confier aux mains d'Edmund Burke ou de William Pilt l'avenir de la Révolution française, mais il insinue de toutes les manières que, si quelques conseils les eussent pu guider dans la vraie voie, c'était ceux de Jefferson et de Gouverneur Morris, ou d'André Dumont et de Mallet du Pan. Mais il faudrait pourtant s'entendre, et l'alternative est inévitable. Ou les exemples de l'Angleterre n'étaient pas bons, étaient même dangereux et funestes à suivre pour des Français du xviii* siècle,, et M. Taine doit louer la Constituante de ne les avoir pas suivis; ou ils étaient bons, et en ce cas, M. Taine convient lui-même que les constitutions politiques n'ont rien d'aussi particulier qu'il voulait bien le dire,

m. — tO

d'aussi spécial et d'aussi iialional aux peuples qu'elles rcLMSScnt.

C'est ce que j'ose croire. Quoi qu'en dise M. Taiiio, et quoi qu'en ail dit Joseph de Maislre, on ne peut léi,'iférer, on n'a jamais légiféré que pour cet liomme abstrait dont ils se raillent. La raison n'en est-elle pas claire? Il n'y aurait pas de corps de iialions dans l'histoire, si jamais les liommcs avaient autrement conçu la nature des gouvernements, et le jour où triompherait cet excès d'individualisme, il n'existerait plus dans le monde que des poussières de peuples. M. Taine reprochait tout à l'heure à nos Assemblées de n'être pas tombées dans l'erreur qu'il commet perpétuellement lui-même. On peut dire •qu'il tombe maintenant dans l'erreur qu'il a tant reprochée au philosophe leur inspirateur. A une grande nation de vingt-cinq millions d'hommes, le rêveur de Genève proposait d'appliquer les lois et les usages de sa petite république, et son contradicteur nous propose de légiférer pour trente-six millions d'àmes comme à peine le pourrait-on faire pour la république du Val d'Andorre ou la principauté de Monaco.

Car enfin, où commencera, selon M. ïaine, où finira cet homme « concret », ce Français, cet Allemand, cet Anglais que le législateur doit avoir uniquement en vue? Chacun de nous vivra-l-il sous son statut personnel? et ne pourra-t-il être oblige par aucune autre loi que celle que l'on aura faite à son usage particu-

lier? La France est grande, l'Allemagne aussi. Si des lois qui conviendraient, par exemple, aux Italiens, n& conviennent pas aux Provençaux, ou si encore celles qui seraient bonnes pour les Bas-Bretons ne le sont pas pour les Anglais, les lois que l'on fera pour les Bas-Bretons conviendront-elles aux Provençaux? Qui des deux en effet diffère le plus de l'autre? L'habitant de Marseille d'avec celui de Gènes? Le nalif de Saiiit- Miilo d'avec celui de Southampton? Ou le Marseillais et le Malouin entre eux? Quelques philosophes du xviii^ siècle, et les Constituants leurs disciples, ont peut-ê!re abusé de ce qu'il y a de ressemblances enlre les hommes, sous quelque latitude et à quelque moment de l'histoire qu'ils soient nés; mais, à notre lour, n'exagérons pas ce qu'il peut y avoir de différences entre des hommes qui, malgré tout, comme Anglais et Français, sont de la même race, ont vécu de la même civilisation, et ne se distinguent pas tant de peuple à peuple que de province à province, ou de comté à comté. Pour différents qu'ils soient, la dilïérencc ne les empêche pas d'être capables des mêmes lois ou des mêmes institutions.

On peut bien ajouter que le point par lequel ils se ressemblent le plus, c'est encore leur façon de concevoir la vie, les raisons de vivre, les moyens de s'en assurer l'usage et la possession, qui est précisément ce que les lois sont chargées de fixer. A qui M. Tainefera-t-il croire que, si l'on proclamait aujourd'imi Vhabeas corpus à Pékin ou à Constantinople,

la plupart des Turcs ou des Chinois s'en plaignissent comme d'une fâcheuse alleitile à leurs tradilions nationales? Et je suis persuadé que sous toutes les latitudes, à l'heure même qu'il est, bien des peuples, — les Irlandais par exemple, — s'accommoderaient assez des Principes de 1789. En seraient-ils plus heureux? C'est une autre question. Mais cela suffit pour prouver qu'en légiférant pour leur homme a abstrait y>, ni la Constituante, ni la Convention n'ont commis une si grossière erreur. Il y a de l'homme dans tous les hommes; et le reste, en se superposant à cette humanité, ne l'anéantit pas. Nous le croyons avec tous les hommes, nous le croyons avec les « philosophes», nous le croyons avec nos assemblées révolutionnaires, et nous le croyons enfin avec M. Taine hii-même, qui ne limite jamais aux seuls Français du XVIII* siècle, si du moins nous l'entendons bien, la portée des « lois psychologiques » dont il cherche la preuve dans l'histoire de la Révolution française.

C'est d'une autre manière que l'on s'est trompé, d'une manière beaucoup plus grave, que M. Taine a très clairement vue, dont il a suivi toutes les conséquences, mais que je ne m'explique pas qu'il ait voulu lier à la conception de cet homme abstrait des philosophes, car elle n'en dépend ni de près ni ne loin, et pas plus en logique qu'en fait. L'erreur est d'avoir cru, selon la formule des encyclopédistes, et posé en principe, que cet homme universel était né naturellement bon; par suite, selon les utopi.stes de la Con-

slituanle, qu'il suffisait de le rendre ù sa condition primitive pour le rendre au bonheur en même temps qu'à la vertu; et par suite enfin, selon les jacobins sincères, — il y en a eu, — que tous les moyens étaient louables, quels qu'ils fussent, qui tendaient à ce bi t suprême. L'homme est bon, naturellement et fonci^'irement bon, et pour le restituer à son heureuse nature, il suffit d'écarter ou de briser, s'ils résistent, les obslacles qui jusqu'ici l'ont empêché de se développer. Courbé sous le joug séculaire des préjugés, de la superstition et de la tyrannie, « déformé par un régime immémorial de con'rainte et de fraude », corrompu par l'infâme artifice des magistrats, des prêtres et des rois, délivrons-le donc de leurs mains criminelles, et nous Talions voir aussitôt se retrouver lui-même, prendre «. les mœurs douces, énergiques, sensibles » qui sont naturellement les siennes, et retourner enfin à l'âge d'or des poètes en retournant à ses origines. Tel est bien le sens de la philosophie de Diderot et de Jean-Jacques, du Supplément au voyage de Bougainiille et du Discours sur les origines de l'inégalité; tel est le sens de ces pompeuses déclarations des droits qui forment, comme l'on sait, le préambule obligatoire de toutes nos constitutions révolutionnaires; tel est aussi celui de ces déclamations con:re îe vice et la perversité dont la tribune de la Convention a et si souvent retenti.

Ce principe lui seul nous rend compte à la fois de h grandeur des espérances, de la philanthropie des

174 HISTOIRE ET LITTl'lT. ATU P. E.

paroles, et de ralrocilé des actes. Il nous explique aussi la nature des résultats. Si nous ne partageons pas, en clîet, toutes les doctrines de M. Taine, et si nous ne croyons pas avec lui que l'objet unique du gouvernement soit de maintenir l'ordre par la force dans un troupeau de « gorilles lubriques et frrocos », nous accordons cepentiant qu'il est de l'essence de la loi d'être restrictive, et qu'ainsi la loi n'est plus lui quand elle cherche son point de départ dans l'insoutenable idée de la bonté native de l'homme. Or, et à l'exception, bien entendu, de celles qui sont dirigées contre les adversaires ou contradicteurs effectifs et agissants de la Révolution, c'est là le caractère do (ouïes les lois de la Révolution : elles supposent que l'homme est né bon etl'invilent à la vertu par le développement de ses pires appétits. Mais en quoi celte idée résulte-t-elle de la conception philosophique d'un homme universel? Si nous retranchons, comme dit M. Taine, toutes les différences qui séparent un Papou d'un Français, quelle nécessité logique nous oblige de ne retrancher que les vices? L'universalité du crime est-elle moins évidente que celle de la vertu? Qui a dit qu'un Anglais moderne et qu'un Breton contemporain de César ne se ressembleraient uniquement que dans la bonté? Et quelles raisons enfin nous interdisent de concevoir cet homme universel aussi naturellement et foncièrement mauvais qu'il a plu à quelques-uns de se le forger bon, vertueux et raisonnable?

N'est-ce pas ainsi, d'ailleurs, en France même, et quoi que M. Taine en dise, que l'ont conçu nos philosonhes et nos politiques du xvii' siècle? En ce temps là, quel est celui qui croit à la bonté native de l'homme? Est-ce La Rochefoucauld, dont les Maximes font entrer le vice même dans la composition de tout ce que les hommes ont appelé du nom de vertu? Est-ce Pascal, dont les Pensées n'assignent d'origine à la justice môme que la coutume établie et consacrée par la force? Est-ce Cossuet, qui, dans son Traité de la concupiscence, a si nettement dit qu'aussitôt que la raison commençait à poindre, tous les vices en même temps se déclaraient, et que quand son exercice commence à devenir plus parfait, c'est alors que commencent aussi les plus grands dérèglements de la sensualité? Mais si ce n'est ni Bossuet, ni Pascal, ni La Rochefoucauld, si ce n'est pas davantage l'auteur du Léviatlian ou celui du Traité théologico-politique, si ce n'est aucun de ceux enfin qui, dans l'Europe du XVII' siècle, ont exercé tour à tour ou simultanément le gouvernement des esprits, — pas plus Hobbes le matérialiste que Pascal le mystique, et pas plus le juif Spinoza que le catholique Bossuet, — comment M. Taine peut-il bien imputer à leur philosophie, sous le nom de « raison oratoire et classique », une part de responsabilité dans la formation des doctrines qui, comme celle de Diderot et de Jean-Jacques, en son la contradiction même? Comment? Je le sais bien; parce qu'il a fait une fois son siège, voilà plus de

vingt ans, et que, ni dans son Ancien régime ni dans sa Révolution, il n'a voulu le refaire. Ce serait donc à nous d'y procéder; mais, comme nous l'avons dit, nous voulons nous en tenir à sa seule RcvohUion; et, des deux erreurs de doctrine qu'il reproche à nos assemblées révolulionnaires, il nous suffit d'avoir montré que la première n'en est pas une, et que la seconde, ni en bonne logique, ni surtout dans la réalité de l'histoire, ne dépend de la première.

Sous celle double restriction, nous ne saurions trop louer mainlenant, entre plusieurs autres, les deux chapitres de ce troisième volume où M. Taine a roconslilué le programme jacobin. Ce qu'il y a surtout admirablement fait voir, c'est ce que ce programme avait de plus rétrograde encore que d'abslrait ou d'impraticable. Sans doute, on avait bien des fois avant lui remarqué celte espèce d'obsession de l'antique, ces ressouvenirs et ces imitations de Rome et de la Grèce, qui d'ailleurs s'étalent assez publiquement dans les discours, les actes, les institutions de la Révolulion. Mais, où l'on n'avait vu que de pédantesques réminiscences, l'ornement, pour ainsi dire, et le décor classique de la Révolution, M. Taine a montré qu'il y avait bien autre chose, et, au fond, l'intenlion plus ou moins délibérée, mais formelle, de ramener la France aux institutions politiques de Rome et de Lacédémone. Les jacobins ont réussi pour avoir incarné l'esprit de la Révolution, et la Révolution a échoué pour avoir voulu imposer à une société mo-

darne les formes étroites qui ne pouvaient convenir qu'aux petites communautés antiques : il convient d'insister ici sur cette idée, qui est originale, qui est juste, qui est féconde.

Dans un livre curieux, qu'il faut lire en même temps que celui de M. Taine, un économiste distingué, M. G. de Molinari, traitant un peu le même sujet, ne craignait pas, tout récemment, de s'expliquer en ces termes : « En supposant que la Révolution française eût fait le tour du monde, le résultat eût été une rétrogression universelle, et peut-être, malgré les progrès de l'industrie, une immobilisation à la chinoise, sinon un retour à la barbarie. » C'était assurément beaucoup dire, et, en admettant que l'expression de l'écrivain ne dépassât point sa pensée, nous avons quelque peine à l'en croire. Il est sans doute plus près de la vérité quand il avance, d'une part, que « la Révolution a diminué la somme des libertés dont jouissaient les Français en même temps qu'elle a doublé le poids du gouvernement de la France » ; et, d'autre part, quand il en voit la cause dans ce fait que le jacobinisme « s'est proposé d'adapter à une nation moderne, au début de l'évolution de la grande industrie, les institutions des petites communautés du premier âge de l'humanité ». C'est ici l'influence trop oubliée du Discours sur l'origine de l'inégalité sur les principes de la Révolution française. M. Taine est remonté moins haut, et s'est contenté de nous montrer en action les conséquences du Contrat social^

dont les deux principes sont : la confusion du bien public avec l'aliônalion (olale du citoyen à la communauté, et celte autre confusion, moins grave en apparence, mais non pas moins dangereuse et détestable au fond, du devoir civique avec la vertu même, c'est à-dire de la politique avec la morale.

Lisez maintenant les discours do Robespierre etde Saint-Just sur le Gouvernement révolutionnaire^ ou sur le Rapport des idées morales et religieuses avec les principes républicains. Celte absorption on, mieux encore, cet anéantissement de l'individu dans l'Etat, et celte unification de tous ;\ l'image d'un Ijpe défini, voilà bien, eux aussi, lenr idéal social, et voilà bien, par la menace, parla spoliation, pnr la guillotine, ce qu'ils travaillent à réaliser. «:( Nous ferons plutôt un cimetière de la France, disent-ils, que de ne pas la régénérera notre manière » ; et nous pouvons les croire sincères, et à peine en vérité se sentent-ils odieux ou criminels. En effet, à leurs yeux, sans parler du reste, l'individu n'a droit à l'existei ce même qu'en vertu d'une tolérance consentie par la communauté tout enlière, et c'est l'État seul qui doni.e au citoyen la permission de vivre, permission précnire et toujours révocable, ;iu nom de l'intérêt et du salut publics. Ainsi l'enlendait-on à Rome, ainsi l'enlendaitonà Sparte. « Non seulement en Grèce et à Rome, dit à ce propos M. Taine, mais en Egypte, en Chine, dans rinde, en Perse, en Judée, au Mexique, au Pérou, dans toutes les civilisations de première pousse, le

principe des sociétés humaines est celai des sociétés animales; l'individu appartient à sa communauté, comme l'abeille à sa ruche, comme la fourmi à sa fourmilière; il n'est qu'un organe dans l'organisme... Sous diverses formes, et avec des applications diverses, c'est le socialisme autoritaire qui prévaut. » Et c'est comme si l'on disait qu'enivrés de leur dogme, les jacobins, par un prodigieux effort d'abslraclion, supprimaient du passé de l'humanité vingt-cinq ou trente siècles d'histoire, et, remontant le cours des âges, prétendaient rétablir dans le inonde une conception de l'Etat que l'Etat lui-même, dans son propre intérêt et dans celui de la civilisation générale, avait compris depuis si longtemps qu'il fallait abandonner !

Comme toutefois ce que celte conception a de rétrograde en soi ne saurait uniquement résulter de ce que les jacobins la renouvelaient des Romains et des Grecs, c'est-à-dire comme le progrès n'est pas si continu dans l'histoire de l'humanité qu'il ne puisse yavoir avantage, parfois, à remettre en honneur de vieilles institutions, M. Taine a cru devoir établir son jugement par raison démonstrative. C'est ce qu'il a fait dans un remarquable chapitre de philosophie politique, dont nous oserons dire que peut-être est-il le plus vigoureusement pensé de sa Révolution. Entre autres qualités, ce n'en est pas la moindre, ni surtout la moins originale que de ne s'appuyer à aucun principe, religieux, métaphysique ou moral, qui dépasse la sphère de la pure expérience historique. Rien ici qui se pré-

sente ou qu'on prétende nous faire accepter comme conséquence d'une foi religieuse ou d'une doctrine philosophique; aucun postulat qu'il nous faille accorder; aucun a priori dont on nous demande enfin de faire crédita riiislorien ; mais l'histoire, l'histoire seule, rien que l'histoire, et, en face d'elle, l'homme moderne, vous ou moi, tel que chacun de nous n'a quà s'interroger lui-même pour le retrouver et le reconnaître.

Depuis que les Etats modernes se sont élevés sur ies ruines et les débris des cités antiques, deux mots nouveaux, et deux idées nouvelles, dont il est douteux que le Romain ou le Grec aient eu le vague pressenliment, se sont introduits dans le monde : ce sont les mots et les idées de conscience et d'honneur. « La première de ces idées est d'origine chrétienne ; la seconde, d'origine féodale, et les deux, ajoutées hout à bout, mesurent la distance énorme qui sépare une âme antique d'une âme moderne. » Rien ne peut nous priver des droits que la conscience nous confère, comme rien ne peut nous décharger des devoirs que l'honneur nous impose, et, dans ces droits d'abord, dans ces devoirs ensuite, la toute-puissance théorique de l'État rencontre des barrières qu'elle ne peut franchir sans manquer à sa mission, qui est précisément de nous assurer à chacun la liberté de faire valoir nos droits et la facilité d'accomplir nos devoirs. L'empire de la loi finit où celui de la conscience commence, — le mot est de Napoléon, qui ne l'a pas toujours mis en pratique, — et l'hon-

neur nous fait un devoir de ne pas permettre qu'on entreprenne sur notre conscience.

Je voudrais pouvoir ici reproduire, sans en retrancher un seul mot, les belles et fortes pages où M. Taine a marqué les origines et mesuré la portée de ces deux idées maîtresses de la morale moderne. Quelque opinion particulière, hérétique ou orthodoxe, que l'on puisse professer sur le christianisme, quoi que l'on pense intérieurement de son dogme et du gouvernement de l'Eglise, quel que soit enfui le sort ou le rôle que l'on croie que lui réserve l'avenir, dix-huit siècles de christianisme ont implanté profondément dans l'homme cette idée, qu'il n'y a pas de droit contre le droit que nous avons de conformer nos actes aux commandements de notre conscience. Et pareillement, quelque théorie que l'on enseigne sur le régime féodal, son établissement par la violence et son maintien par la force, quelque contentement, d'ailleurs, que nous puissions ressentir à nous voir délivrés de son poids, ou si résolus enfin que nous soyons à tout subir plutôt que de le voir renaître, il n'est pas moins certain qu'il a ancré dans le cœur de l'homme cette autre idée, que nous nous devons à nous-même quelque chose qu'aucun pouvoir au monde ne peut nous empêcher de nous rendre.

Honneur et conscience, maintenant, sont-ce là, pour parlerle langage du positivisme, deux « acquisitions » dont le monde moderne ait le droit de se féliciter ? En supposant que peut-être un sentiment excessif de

jii. — Il

182 IIISTOIUE ET LITTÉRATURE.

l'honneur, ou une idée exagérée des droits de îa conscience puissent engendrer des effels fâcheux, que sontils il côté de ce que la conscience et l'honneur nous inspirent de généreux et de noble? Mais, s'il en est ainsi, tout système politique n'est-il pas rétrograde, qui se proposera, je ne dis pas d'abolir en nous le sentiment de l'honneur et d'y étouffer la voix de la conscience, mais d'en inquiéter ou d'en effaroucher sculementlcsombrageuses délicatesses et les légitimes susceptibilités? Porter atteinte aux droits de la conscience, ou exiger de l'homme moderne quelque chose qui soit contre l'honneur, n'est-ce pas l'obliger à retourner en arrière? Et, dans l'un comme dans l'autre cas,^ n'est-ce pas s'attaquer à ce qu'il y a de plus difficile à réaliser et à consolider dans l'histoire : le progrès moral de l'humanité?

Déjà, dans la fureur de leur propagande antireligieuse, les philosophes n'avaient pas senti qu'en allant attaquer le christianisme jusque dans son principe, ils s'attaquaient à la conscience même, et compromettaient avec elle tout ce qu'elle avait introduit de respectable dans le monde. Et les jacobins, dans l'ardeur de leurs haines féodales, extirpant du corps social, si je puis ainsi dire, l'organe même avec l'abcès, n'ont pas compris qu'ils risquaient de détruire cet antique sentiment de l'honneur. — A moins peut-être, dirat-on, qu'ils ne l'aient si bien compris que ce serait là leur véritable crime? — Mais ils n'étaient pas assez, intelligents.

Entre beaucoup d'autres points, nous avons essayé d'indiquer dans la Révolution de M. Taine les deux ou trois plus importants, ceux autour desquels il sera facile d'ordonner tous les autres, ceux qui marquent surtout, dans ces trois gros volumes, la suite, la liaison, renchaînement logique des idées, et ceux enfin qui déterminent la conception totale que M. Taiae se fait de la Révolution. Entre les deux, premiers, la liaison est continue, parfaite, impossible à briser : la Révolution, étant sociale et presque agraire dans sou fond et dans son origine, devait nécessairement aboutir à s'incarner dans les jacobins. Mais peut-être était-il moins nécessaire que le programme jacobin fût ce qu'il est dans l'histoire : impraticable, rétrograde et surtout tyrannique;el la liaison de ces deux points n'est pas aussi parfaite que celle des premiers. Sans nous engager dans cette discussion,

dont aussi bien l'intérêt n'apparaîtra que plus tard, quand iM. Taine aura terminé son œuvre, et prenant telle quelle sa coiiceplion ''e la Révolution, il ne nous reste plus qu'à dire ce qu'il y manque.

Passons outre à quelques lacunes, ou, du moins, en les signalant, n'en exagérons pas l'importance. Par exemple, on reproche à M. Taine, sinon d'avoir précisément brouillé les dates dans son livre, du moins de ne pas s'être assez étroitement astreint à toute la rigueur de la chronologie. Et il est certain que qui voudra connaître le jugement de M. Taine sur une journée fameuse ou une scène capitale de la Révolu- <ion, sera forcé de faire, à travers ces trois volumes, une recherche dont l'effort ne sera pas toujours suivi de succès. On lui reproche encore d'avoir plus qu'abondamment développé certaines parties de son sujet, tandis que, au contraire, il en écourtait, pour ne pas dire qu'il en étranglait trop arbitrairement quelques •autres. C'est ainsi, pour fixer le reproche, qu'en regard de ce que les assemblées révolutionnaires ont sans doute •commis d'erreurs, de fautes politiques, et de crimes, M. Taine a négligé de rappeler ce que, d'autre part, ■elles ont réalisé de réformes utiles, rendu de grands services, ou accompli d'œuvres qui durent encore. Si. Taine est-il bien sûr, pour ne parler que d'elle, d'avoir porté sur la Constituante un jugement équitable? Et si, comme il en convient lui-même quelque fSLTl, elle n'a pas laissé de « semer de bons germes », l'impartialité n'exigeait-elle pas qu'il en fit peut-être

une plus exacte, plus ample, et plus reconnaissante énumération?

Comme on avait trouvé que, dans son premier volume, l'historien passait trop rapidement sur la Constituante, on s'est communément accordé pour penser que, dans le troisième, il avait trop lestement expédié le gouvernement du Directoire. Mais peutêtre ici se Irompe-t-oii. Bien qu'en effet, le Directoire n'ait pas rempli moins de cinq années de l'histoire de la Révolution, il s'en faut de beaucoup que son importance réelle se proportionne à sa durée. C'est de 1789 à 1795, de la convocation des états généraux à la séparation de la Convention, que la Révolution s'est faite, enlièrement faite; et de 1795 à 1800, c'està-dire de la séparation de la Convention à l'avènement du Consulat, rien au dedans ne s'est produit qui veuille être examiné de si près. La conspiration de Gracchus Babeuf elle-même, ou le coup d'état du 18 Fructidor, n'eussent offert à M. Taine l'occasion de rien dire qu'il n'eût dit à l'occasion de coups d'état plus fameux ou de conspiration plus vastes et plus heureuses.

Le Directoire, dans l'histoire intérieure de la Révolution française, n'a joué d'autre rôle, si je puis ainsi dire, que celui de trait d'union entre la Convention expirante et le Consulat naissant, son légitime héritier. Tout au plus donc doit-on se souvenir qu'insignifiant au point de vue de l'histoire intérieure de la Révolution, le Directoire n'a pas moins son im-

portancc dnns l'histoire générale. Le traité de Rftlc, effectivement, et le traifé de Campo-Formio sont dos dates, on, comme on disait jadis, des époques dans l'histoire de l'Europe, et quelque jour iî se pourrait que l'expédition d'Egypte en dût marquer une dans l'histoire du monde. J'espère hîen que, dans le dernier volume de ses Origines, M. Tainc s'expliquera sur l'exi^difion d'Egypte comme sur la campagne d'Italie, — quand ce ne serait que pour y chercher quelques traits de la psychologie de l'homme extraordinaire dont elles sont les coups d'essai dans l'histoire, — mais, en attendant, il ne nous a point assez parlé des guerres de la Révolution. Précisons seulement la nature et la vraie portée de l'omission, sur lesquelles il semble que l'on se soit généralement mépris.

Si nous nous bornions, en effet, à constater que M. Taine a peu parlé des guerres de la Révolution, il pourrait nous répondre qu'il le sait bien, qu'il l'a fait avec intention, et que, laissant à d'autres l'histoire de la guerre, comme il leur a laissé l'histoire des finances, il n'a prétendu pour sa part écrire uniquement que l'histoire des pouvoirs publics. Et pourquoi n'ajouterait-il pas que l'une des légendes qu'il essaye de combattre étant celle qui veut que le terrorisme ait sauvé la France, il lui suffisait de montrer que, bien loin d'avoir apporté ce que l'on croit de force aux armées de la frontière, les représentants en mission n'y ont généralement agi que comme un ferment de désordre

et d'indiscipline? Or, c'est ce fiu'il a fait dans un chapitre particulier de son quatrième volume.

Le dirai-je en passant? La démonstration serait moins éloquente que j'aimerais tout de même y croire. Car ei^Tm, cette légende soi-disant héroïque n'a-t-elle pas quelque chose de trop humiliant pour l'honneur national? Faudra-t-il que nos pères à tous n'aient eu de courage et de patriotisme que sous la menace de la guillotine? Ou, si l'on aime mieux cette autre manière de dire la même chose, faudra-t-il que la hravoure dont ils donnèrent tant de preuves n'ait été en eux qu'un effet de la peur? et leur jetterons-nous longtemps encore cette injure, pour l'unique satisfaction de diviniser les Saint-Just ou les Jean-Ron Saint-Andréf Plût aux dieux seulement et à la fortune de la France qu'en ce temps-là, comme du nôtre, des hommes dans toute la force de la jeunesse ou dans toute la vigueur de l'âge eussent pris le fusil' sur l'épaule au lieu de jouer dans la salle du Manège ou dans nos grandes villes de province leur tragi-comédie sanglante! Mais ils se réservaient d'ordinaire à de plus paisibles et de plus nobles emplois : ceux d'administrateurs des droits réunis, par exemple, ou de sous-préfet de l'empire, et, le cas échéant, d'espion de police, comme Barère !

En revanche, ce que l'on peut justement reprocher A M. Taine, c'est de n'avoir pas tenu compte. — lui qui par cette seule influence du c milieu » nous a jadis expliqué tant de choses, — du « milieu » moral

que la guerre étrangère a constitué aux hommes de la Uévolution. Le Manifeste de Brunswick ne justifie certes pas le 10 Août, mais peut-être, et en partie au moins l'excuse-t-il ; de même qu'assurément la prise de Longwy ne légitime pas les massacres de septembre, mais enfin peut servir à les expliquer. Pareillement, nous accordons à M. Taine que la terreur fut la cause ou l'une des causes de l'émigration; mais peut-il maconnaître à son tour que l'émigration soit la cause ou l'une des causes aussi de ce que j'appellerai la systématisation légale de la Terreur? On dirait vraiment, le lire, que l'Europe est demeurée spectatrice impasà sible ou indiiïérenle du drame révolutionnaire, et que es hommes de la Révolution, uniquement occupés deleur idéal politique, en ont mené l'expérience à loisir Cependant, quelque opinion que l'on se fasse de l'at* titude des puissances en présence de la révolution Irançaise, et quand bien même on croirait, avec cer tains historiens, que l'Europe, jusqu'aux environs de 1795, distraite par d'autres soins, n'a donné qu'unes attention médiocre aux affaires de France, il n'enserait pas moins vrai que, dès le début de la guerre, c'est-à-dire dès les premiers mois de 1792, la Révolution s'est sentie menacée dans son principe et la France dans son existence même.

Là-dessus, ce grand homme de province, le Genevois Mallet du Pan, — que nous dispenserions si volontiers de s'être mêlé de nos affaires, — et bien d'autres à sa suite, ont bien pu se moquer plus ou

moins agréablement des déclamations contre Pilt et Cobourg dont retentissait la tribune de la Convention. Mais, en vérité, M. Taine lui-même estime-t-il que Pitt et Cobourg fussent des partisans si déclaré?, ou des amis si chauds de la France et de la Révolution? Leur main, celle de leurs agents, était-elle *donc ab ente, et innocente, des intrigues dont nos orateurs 'es accusaient si véhémentement? Et les jacobins enfin clairnt-ils si ridicules quand ils voyaient une a con- ■ p";alion » dans cette coalition de l'Europe entière contre eux et contre nous? La nature même de leurs déclamations eût dû avertir ici leur historien. Disonsle comme nous le pensons, c'est-à-dire tout naïvement; tout jacobins qu'ils étaient, ils ne voyaient pas si mal quand ils accusaient la coalition de la dépréciation même de leurs assignats, puisque enfin .'■es minisires en faisaient fabriquer de faux. Et, s'ils se trompaient quand ils donnaient à leurs accusations la forme et le corps étrange qu'ils leur donnaient, ils ne se trompaient sans doute pas quand ils voyaient un rapport étroit entre leurs maux intérieurs et les nécessités de la guerre étrangère.

Ajoutons maintenant que lorsqu'on lutte pour l'existence, et quand il s'agit littéralement d'être ou de ne pas être, la lutte ne saurait avoir les mêmes caractères que lorsqu'elle s'engage pour l'acquisition d'une province ou quand elle se poursuit au nom de l'hégémonie politique. Lorsqu'un peuple, — par sa faute, celle de ses gouvernants ou le hasard des circonstances, iln'im-

193 HISTOIRE ET LITT liP. AT UU E.

porto,— se voit une fois comme isolé du reste du monde, et, par toutes ses frontières, refoulé sur lui-même, i\ n'est pas étonnant, il est môme assez humain qu'il sb porte aux dernières extrémités de la colère ou qu'il retourne sa rage et son désespoir contre soi. Et, pour en revenir aux formules de M. Tainc, quand la pression du « milieu extérieur » est énorme, comment se pourrait-il qu'elle n'agît pas sur le a milieu intérieur », avec une force énorme ?

Encore si, dans l'analyse qu'il a faite de ce « milieu intérieur », M. Taine n'avait oublié que ce seul clément! Mais je crains qu'il n'en ait, oublié bien d'autres encore, et dont l'importance me paraît considérable. On a dit quelquefois de l'auteur des Origines de la France contemporaine, — et on l'avait déjà dit de l'auteur de Vllistoire d'i la littérature anglaise, — qu'il semblait être né parmi nous pour y renouveler les doctrines de Hobbes sur la férocité naturelle de l'homme; et, en effet, dans sa théorie du gendarme, telle qu'il l'a si souvent exposée, comme dans l'ensemble au surplus de ses croyances politiques, il y a certainement quelque chose de cela. Mais il y a cependant quelque chose d'autre et de plus. Tandis que Ilobbes ne croit qu'à la férocité naturelle de l'homme et qu'il redoute surtout l'usage que notre intelligence nous permet d'en faire pour nuire, cette férocité n'est en nous, selon M. Taine, que le signe et la survivance de notre animalité primitive. Nous sommes naturellement des brutes, et nous aurons

L'.N UISTORIE.N DE LA KKYOLUTION. 191

Leau faire, nous serons toujours des brutes. Ce n'est pas tout. Car, si nous n'étions que des brutes, les choses pourraient s'arraiiiçer, comme on voit qu'elles s'arrangent dans les sociétés animales; mais nous sommes encore des fous. Bien loin que le bon sens, le sens commun, ainsi qu'on l'a cru longtemps, soit la chose du monde la plus répandue parmi les hommes, c'en est la plus rare au contraire, et il y a presque plus d'hommes de génie, — qui sont des monstres en leur genre, — qu'il n'y a d'esprits droits et sensés. Le motif d'ailleurs en est facile à dire, et l'on se tromperait fort de ne voir là qu'une boutade. C'est que l'exercice <le notre raison dépend uniquement du bon ou du mauvais état de notre machine, laquelle est formée de tant de pièces, toutes si délicates, et soutenant entre elles des rapports si compliqués, que c'est miracle quandparfoiselle fonctionne comme laphysiologienous enseigne qu'elle devrait faire. Non seulement donc nous sommes des fous, mais nous ne délirons pas tous ni constamment de la même folie, et, pour en changer le coursoulanature,il suffit ordinairement d'une digestion laborieuse ou d'un rhume de cerveau. Dans ces conditions, si c'est une étrange illusion à l'homme que de se croire libre, quelle illusion bien plus étrange encore que de se croire raisonnable! Et comment veut-on que M. Taine, qui est un philosophe, ne professe pas le plus amer mépris pour cette « raison » qui fut effectivement la déesse, ou plutôt l'idole de la Révolution, comme elle l'avait été du xviii^ siècle?

{9i HISTOIRE ET LITTÉP, A 1 UllE.

Nous n'avons pas à discuter ici la question philosophique, d'abord parce qu'il y faudrait trop de place, el puis, parce que la solution, dans l'espèce, nous en Oit parlaitement indiirérente. Il en esl à ce propos de la raison comme de la liberté. Soyons raisonnables, ne le soyons pas, il n'importe, si nous croyons l'être; mais du moment que nous croyons l'être, la raison a sa part, et sa pari légitime dans le gouvernement des affaires de ce monde. La science enseigne aussi qce la couleur, le rouge ou le bleu, n'est pas dans les choses, mais dans notre œil; et nous n'y faisons pas difficulté. Si cependant, au lieu d'être dans notre œil, la couleur était effectivement tlans les choses, en quoi l'art de peindre en serait-il changé? Tout ié même, sommes-nous libres? c'est une question ; et, sommes-nous raisonnables? c'en est une autre. Mais toute société parmi les hommes n'en continue pas moins de reposer sur le postulat de la raison el de la liberté comme son unique fondement.

Il n'est pas de loi qui n'implique, dansl'entière étendue que donne au mot le langage courant, la liberté de l'agent dont elle règle les actes, et pas de discipline qui ne réclame l'assentiment de celui qu'elle prétend gouverner. Quel est le contrat dont la liberté ne soit présupposée l'essence, à ce point que, dans toutes les législations, le manque des conditions extérieures de la liberté chez l'une des parties suffit à vicier le contrat ? Mais quelle est la pénalité qui ne se fonde sur la reconnaissance ou l'aveu de la faute par la raL-

TIN HISTORIEN DE LA RÉVOLUTION. 193 son de celui qu'elle frappe, à tel point qu'où manquent les apparences de la raison, la faute est censée manquer? Illusion ou vérité, chiinère ou réalité, quoi qu'en puissent penser les métaphysiciens, la raison est donc un élément du gouvernement des choses humaines, et il faut la compter comme telle. C'est justement ce que M. Taine ne saurait pardonner à nos révolutionnaires. Ils ont cru que la raison devait avoir part au gouvernement des peuples, et ils ont prétendu faire entrer, jusque dans les lois positives, le plus qu'ils pourraient d'idéal rationnel. Mais, pour les molifs que nous venons de dire, et indépendamment de toute philosophie, le droit incontestable qu'ils avaient de l'essayer et de le croire, voilà l'un des éléments que M. Taine a omis dans son analyse de l'esprit révolutionnaire.

Et qu'a-t il fait encore de cet « honneur » et de celte t( conscience y> que lui-même tout à l'heure, nous vantait si haut? Yeut-il nous persuader qu'honneur et conscience, dix ans durant, aient passé tout entiers du côté des ennemis de la Révolution? qu'ils se soient incarnés uniquement dans la personne d'un M. de Rivarol, par exemple, ou d'un comte d'Entraigues? et qu'au contraire dans l'âme d'un Lafayette ou d'un Bailly, d'un Lanjuinais (U d'un Vergniaud même, j'oserai dire jusque dons celle enfin d'un Saint-Just ou d'un Robespierre, il n'en soit rien demeuré? Ces « droils de l'homme >>, que la Constituante voulut écrire au frontispice de

191 HISTOinE ET Ll TT EU ATUR E.

la constitution de la France, la proclamation n'en aurait-elle procédé que d'un esprit d'envie, de haine et de discorde? et aucun souci de la « conscience », aucun sentiment de « l'honneur », aucune iiohlesse ou générosité d'ànie enfin ne s'y seraienl-ils mêlés? Ou bien encore, dans celte propagande armée qu'elle allait bientôt entreprendre, la Révolution n'élail-elle animée que d'une fureur sectaire? et quelque réelle préoccupation de la dignité de l'homme ou quelque louable indignation des maux qu'engendre la servilité ne s'y alliaient-ils pas?

Que l'on se soit trompé, que l'on ait abusé des plus beaux noms qui soient parmi les hommes, qu'on les ait fait servir à des œuvres de sang, nous le croyons, nous l'avons dit, nous le redisons avec M. Taine, En sont-ils moins beaux cependant? en sont-ils moins vrais? ou ne sont- ils qu'un déguisement trompeur de ce qu'il y aurait de plus vil et de plus bas dans la nature humaine? tant de lèvres qui les ont criés, et jusque sur les échafauds, n'auraient-elles proféré que mensonge ou sottise? et de tant d'hommes qu' les ont crus, quand on a retranché les <.( coquins », ne reste-t-il vraiment que les « niais »? C'est l'opinion de M. Taine. Il est permis d'en avoir une autre. On ne prendrait pas ainsi la multitude par l'appât de la liberté si M. Taine avait raison. Et, quand on admettrait qu'il eût raison au fond, il aurait encore tort dans la forme, pour n'avoir compté nulle part, dans son analyse, avec ce que ces mots exercent et exerce-

UN. HISTORIEN DE LA RÉVO LUTION. 195

Tont toujours sur les esprits des hommes de naturel, <ie victorieux, d'irrésistible prestige.

Parcelles plus subtiles, mais non pas moins réelles de l'esprit révolutionnaire, ce sont ces éléments que j'ai cherchés, sans les y trouver, dans l'ouvrage de M. Taine. Ai-je mal cherché peut-être? Mais à tout le

. moins y sont-ils si bien dissimulés que je n'ai su les y apercevoir, et, craignant que le lecteur ne les y aperçoive pas davantage, c'est comme si je disais qu'il ne manque rien tant à cette philosophie de la Révolution qu'une analyse complète et vraiment impartiale des causes qui ont opéré la Révolution. L'historien en a

. mis quelques-unes en lumière, les plus profondes en un certain sens, et c'est ce qui fait la valeur de son livre; il en a trop laissé dans l'ombre, de trop considérables, et il n'a pas prouvé qu'il eût le droit de les y laisser. Regrettable lacune, sans doute, plus

, regrettable encore s'il est question, comme ici, de démêler et de signaler dans l'histoire de la Révolution quelques-unes des origines de la France contemporaine. Mais faut-il enfin le dire? Cette analyse ellemême serait plus complète que cependant il y manquerait quelque chose encore; et M. Taine y aurait tout mis qu'il n'y aurait pas moins omis ce qui fait le caractère unique de la Révolution.

« Un cahier de remarques, — c'est lui-même qui l'a dit, jadis, et bien dit, — n'est pas une psycnologie » ; et, dans toute combinaison, il y a quelque chose

i de moins et de plus à la fois que la somme des pro-

priélés des éléments qui la constituent, ou, en tout cas, quelque chose d'autre. Or c'est ce que M. Taine a surtout oublié dans cette plulosophie de la Révolution, aussi bien dans les portraits qu'il nous a peints des hommes que dans les tableaux qu'il nous a tracés des événements, mais nulle part davantage que dans la conception totale qu'il s'est formée de l'événement. Dans les portraits fameux déjà qu'il nous a faits d s hommes de la Révolution, de Danton, par cxemplr, ou de Robespierre, il a tout mis et rien n'y manque, sauf un trait, mais le principal ou même celui qui nous importe seul, celui qui nous expliquerait pourquoi, dans l'histoire de la Révolution, il ne s*est rencontré qu'un seul Danton et qu'un seul Robespierre. De même, dans la mémorable description qu'il nous a donnée de la prise de la Bastille, — caricature de l'événement, comme d'autres récils en sont la transfiguration, — il a tout dit et même ce qu'il était inutile d'en dire, à l'exception de ce qui fil alors pour les contemporains et qui fait dans l'histoire le sens et l'importance mystique de ce premier triomphe de la Révolution. Et de même, enfin, dans sa conception totale de la Révolution, il a vu bien des choses, nous l'avons dit et nous le redisons volontiers, que personne avant lui n'avait vues si clairement et si profondément, mais il n'a pas vu ce quêtant d'autres pourtant ont ti bien compris et si bien rendu, ce que je ne craindr;i pas d'appeler, d'après Michelet et Carlyle, Ou d'apr( s le sage Tocqueville, le caractère apocalyptique de la

Révolution. Non seulement Révolution, a dit quelque part M. Taine, en jouant sur les mots, mais Dissolution; et nous dirons à notre tour, en prenant la rr.ême liberté : non seulement Révolution mais vraiment Révélation.

On peut regretter assurément qu'elle ait affecté ce caractère, mais on ne peut pas dire qu'elle ne l'ait pas eu, comme on peut bien croire qu'elle eût été mieux avisée de s'en tenir à quelques réformes urgentes, mais on ne peut pas faire qu'elle s'y soit tenue. Dépassant, dès son origine, les calculs de ceux qui l'avaient préparée, les bornes du siècle où elle venait de naître, et les frontières du pays qu'elle allait si profondément remuer, la Révolution française a procédé dans son cours à la façon des révolutions religieuses, ou plutôt « elle est devenue elle-même une sorte de religion nouvelle, religion imparfaite, il est vrai, sans Dieu, sans culte et sans autre vie, mais qui, néanmoins, comme l'islamisme, a inondé toute la terre de ses soldats, de ses apôtres et de ses martyrs ». C'est Tocqueville qui parle ainsi, que l'on ne soupçonnera peut-être ni d'avoir manqué de perspicacité, ni d'avoir secrètement penché vers la démagogie. Et je ne saurais mieux faire,à mon tour, pour achever de montrer ce qui manque au livre de M. Taine, que do continuer et d'achever la comparaison. M. Taineatrailc l'histoire de la Révolution comme si, traitant celle de la Réforme, il n'eût voulu voir d'autres causes à celle autre révolution que la cupidité de quelques principi-

t98 HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

cules allemands ou la brulalc impatience d'Henri VIIF, roi d'Anglelerie, à répudier Callierine d'Aragon. Mais c'esl à lui que je le demanderai : une telle histoire de la Réforme, penserait-il qu'elle fùliinparliale? qu'elle fût équitable? qu'elle fût philosopliique?

Nous avons librement discuté le livre de M. Taine, d'autant plus librement que nous professons une admiration plus vive pour le grand talent de l'écrivain, un respect plus profond pour la sincérité, j'ai dit pour l'ingénuité de riiistoricn et du philosophe. Que les idées neuves et hardies se pressent dans ces trois volumes, nous nous sommes efforcé de le montrer, mais peut-être n'avons nous pas assez dit combien les belles pages y abondent. Il y en a, sans doute, quelques-unes d'étranges; et, avec les gros mots, un étalage inutile d'érudition historique nous gale parfois les plus belles. Croit-on, d'ailleurs, nous avoir expliqué Danton pour l'avoir comparé à Mandrin ou Carlouche? et, si je ne connais pas Saint-Just, me le fait-on mieux connaître en le comparant au calife Hakem? Où prend-on le calife Ilakem? et suis-je, en conscience, obligé d'avoir des renseignements si précis sur Mandrin? Je n'aime pas beaucoup non plus ces comparaisons ingénieuses, mais liasardeuses, que M. Taine emprunte à la mécanique, à la physiologie, à l'histoire naturelle, et qui me font toujours craindre, si par hasard elles étaient inexactes, pour les lois psychologiques, intellectuelles ou morales que

M. Taine croit avoir démontrées à leur aide. Mais ■quant à ces observations j'en pourrais ajouter cent autres, il ne serait pas moins vrai que, si M. Taine a quelquefois mieux composé, jamais du moins il n'a fait preuve de plus d'aisance dans la force ou de plus de justesse dans l'éclat de ces trois volumes. C'est ce qui les distingue dès à présent de nos autres histoires de la Révolution, sans même en excepter les plus justement renommées; c'est ce qui les soutiendra dans l'avenir contre les histoires plus vraies, qu'il viendra bien un temps d'écrire; et c'est, en terminant, ce qu'il eût été bien injuste de ne pas dire plus clairement peut-être qu'entraîné par la discussion, nous n'avons pris le temps et la place de le dire.

lô septembre 1885*

Nous ne manquons pas en France, ni même à l'étranger, d'histoires générales ou particulières de la Révolution française, et quand nous en aurions encore davantage, on ne pourrait pas se plaindre, en vérité, qu'il y en eût trop, puisque effectivement, depuis un demi-siècle, il ne s'en publie pas une qui n'ajoute ou ne change quelque chose à ce que nous pensions en savoir. J'essayais naguère" de dire dans quel sens, dans quelle mesure et moyennant quelles corrections, resli'ictions ou additions, la plus remarquable entre les plus récentes, celle de M. Taine, me paraissait devoir renouveler tôt ou tard l'histoire intérieure de la Révolution. C'en est aujourd'hui

1. L'Europe et la Révolution française. Les Mœurs politiqms et les Traditions, par M. Albert Sorel. — 1 vol. iii-8°. P\on, 1885.

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