III
tiadilions, et, au besoin, de les créer pour les imposer au respect, autant il iraporle au démocratique de les renverser à mesure, et avant qu'elles aient le temps de se consolider. Ce qui paniît injuste à la démocratie, ce n'est pas qu'il y ail des millionnaires, — elle s'en accommode aussi bien cjue l'aristocratie, — c'est qu'il y ait des (ils de millionnaires et qu'ils aient sur les autres, dès en entrant dans la vie, la supérioiilé de leurs millions. Ce qui paraît injuste à la déiuocialie, ce n'est pas qu'il y ait des distinctions entre les hommes, — tournez plutôt vos yeux du côté de l'Amérique, — c'est que ces distinctions s'Iiéritenl, et ainsi constituent un avantage à celui qui les trouve dans son berceau. Ce qui parait injuste enfin à la démocratie, ce n'est pas qu'il y ail des hommes cultivés, c'est qu'une certaine culture en fasse les successeurs d'un long passé, et que, grâce à eux, ce passé continue de vivre dans le présent. L'idéal actuel de nos démocraties serait que ni le nom, ni la fortune, ni l'éducation, ni la culture, ni quoi que ce soit entln ne se transmit d'un homme à un autre homme, du père à son fils, des ancêtres à leurs neveux, d'un maître à ses élèves, et qu'ainsi chaque génération qui entre dans la vie eût sa destinée tout entière à refaire. On en veut aux traditions de ce qu'elles sont les traditions, comme à l'antiquité d'être l'antiquité, parce que le temps, qui fait l'antiquité comme les traditions, est presque la seule chose dont la démocratie soit bien obligée de s'avouer qu'elle ne dispose pas.
Dieu garde la durée et nous laisse l'espace, Nous pouvons sur la terre avoir toute la place...
Mais nous ne prendrons pas demain à l'Lterucl ;
ei encore moins lui reprendrons-nous hier.
On oublie seulement, dans celte guerre aux traditions, que l'humanité, selon le beau mot du philosophe, se compose en réalité de plus de morts que de vivants ; que la solidarité des générations à travers les âges de l'hisloire est le lien même des sociétés, si peut-être elle n'en est la cause; et que la civilisation ne difîèrc de la barbarie par rien tant que par l'étendue, la nature, et l'antiquité des traditions qu'elle représente et qu'elle continue. Oui, sans doute, il est vrai, la culture et l'éducation ne peuvent avoir d'autre objet que d'entretenir le respect, l'amour même, si l'on veut, et l'amour aveugle de ces traditions; mais il faut faire bienattention qu'en deliors de ces traditions ou de ces préjugés, s'il peut encore se former des compagnies d'assurances ou des syndicats d'intérêts, il n'y a plus, il n'y a pas, il n'y a jamais eu de société. Car les sociétés n'existent qu'autant que les hommes mettent en commun quelque chose de plus que leurs besoins physiologiques, dont les besoins industriels ou commerciaux ne sont au total que le prolongement; et ce quelque chose de plus, de quelque nom que l'on le nomme, — religion, idéal, patrie, gloire, honneur, plaisir même, — c'est tout ce qui s'enveloppe sous le nom de traditions. C'est autour d'une tradition
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que se sont groupés et formes les hommes en corps de nations; ce sont leurs traditions qui empêchent les peuples, à chaque moment de leur vie collective, de se désagréger pour se disperser en poussière; c'est le prix qu'ils attachent à leurs traditions qui est pour eux le seul gage d'avenir et leur unique promesse de durée. Bien loin donc d'en allaihlir la force ou le prestige, entrelenons-en [)lut6t le culte, et, s'il le faut, jusqu'aux préjugés. Tous les maux, en effet, sont moindres pour un peuple que la perle de ses traditions. Et, quant aux individus, c'est vraiment alors que l'existence ne vaudrait pas la peine d'être vécue, si elle était enfermée tout entière entre l'instant de la mort et celui de la naissance, n'ayant de raison d'être, d'objet, et de fin qu'elle même.
Ces considérations, qu'il serait trop facile de développer à l'infini, ne paraîtront, je l'espère, déplacées ni oiseuses à aucun des lecteurs du livre de M. Frary. En effet, c'est son sujet même, et peu importe qu'il ait essayé de poser autrement la question ; c'est ainsi qu'elle doit être posée, parce que c'est ainsi qu'en réalité elle se pose d'elle-même. Il s'agit de savoir si la meilleure préparation de l'avenir est l'ignorance ou le mépris du passé; voilà tout le problème de l'éducation, et voilà la Question du latin. Après avoir détruit en France toutes les autres aristocraties, croiton qu'il soit urgent de détruire à son tour celle de l'intelligence? On le peut; elle n'a rien en soi de plus respectable que les autres, ou de plus légitime; et à
l'homme d'Etat qui voudra s'illustrer dans celte glorieuse entreprise, le livre de M. Frary en offre d'assez bons moyens. Il n'y a pas de doute qu'à défaut de tous ceux que l'on s'en est promis, celui-ci soit le premier effet du bouleversement de l'enseignement classique et de la suppression du latin.
Mais si l'on pense, au contraire, que les démocraties, dans le siècle où nous sommes, tendent assez d'elles-mêmes, et sans qu'on les y aide, à établir sur terre le règne de la médiocrité ; que la destruction de toutes les autres est justement une raison de favoriser d'autant la seule aristocratie qui nous reste ; et qu'une éducation fondée tout entière sur le culte des traditions en est le meilleur et le plus sûr moyen, on se gardera de commettre la prodigieuse maladresse que réclament d'imprudents novateurs. Et la démocratie nous en remerciera un jour, parce que l'homme, ni surtout les sociétés ne vivent uniquement de produits manufacturés, parce qu'une civilisation purement industrielle et scientifique ne serait en réalité qu'une barbarie plus affreuse que l'ancienne, et parce qu'enfin nous lui aurons conservé tout ce qui fera, dans l'avenir comme dans le passé, le seul prix de la vie. — Tout cela, dira-t-on peut-être, dans la question du latin? — Oui bien, puisque M. Frary l'y a mis, et que nous ne pouvions utilement lui répondre qu'en le suivant lui-même sur le terrain où il s'était placé.
15 décembre 1885.