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LA CONFESSION D'UN RÉFRACTAIRE. S

les mêmes, — car jamais peut-être rhétoricien ne s'est vu plus gonflé de son importance, ni jamais bachelier plus convaincu de sa science. « Mes parents m'ont donné de l'éducation, et je n'en veux plus! Je me plais mieux avec les laboureurs et les savetiers qu'avec les agrégés, et j'ai toujours trouvé mon oncle Joseph moins bête que M. Beliben, le professeur de philosophie. » Et dans un autre endroit: «Ah! oui, je préférerais des sabots! J'aime mieux l'odeur de Florimond, le laboureur, que celle de M. Solher, le professeur (le luiitième,j'aime mieux faire des paquets de foin que de lire ma grammaire... Je suis peut-être né pour être domestique. » C'est ce que l'on dit quand on a été « le candidat de la misère j!> à la députation,et qu'on a fait partie de la Commune de Paris. Mais, quand on est plus sincère, on laisse éclater son mépris pour ceux qui ne savent pas l'orthographe, et l'on garde un durable orgueil de ses succès en vers latins. (.( Le délégué à l'intérieur signe des actes pavés de barbarismes, mais pavés aussi d'intentions révolutionnaires... et il a organisé depuis qu'il est là une insurrection terrible contre la grammaire. » Sentezvous s'il est fier, lui, a le lettré », comme on l'appelle entre gens de la Commune, de savoir à peu près l'orthographe! Et, quand il nous raconte ses essais de correspondance commerciale : « Monsieur, c'est avec un profond regret que je me vois obligé, triste ministerium, de vous dire que voire demande est de celles que je ne puis albo notare lapillo, marquer d'un

caillou blanc. » Sentez-vous s'il est heureux de nous montrer que, jadis, il n'a pas volé ses nominations en discours latin ? De quoi se plaint-il donc ? et que signifie celle dédicace de cet autre livre: «A tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim»? Nous allons les avoir.

Il se plaint que la société, qui fait des bacheliers, ne leur fasse pas des rentes, et que les succès de col lège ne classent pas les hommes pour l;i vie : en liant les forts en Ihènie et les cancres en bas. Km lui donnant des [)rix, on l'avait proclamé supérieur à ceux qui n'en recevaient point; on lui devait de lui continuer le respect de celte supériorité, et, en ne le faisant pas, on lui faisait banqueroute. : « Je me croise à chaque instant avec d'anciens cancres, — c'est lui qui souligne, — qui ne s'en portent pas plus mal. Ils n'ont pas du tout l'air de se souvenir (ju'ds étaient les derniers dans la classe. Ils sont tnlrés dans l'industrie, quelques-uns ont voya«é ; ils ont la mine dégagée et ouverte. Us se lappellent que je passais pour l'espoir du collège. » Pour l'espoir du collège!... Et son élonneinent devient de la colère, et son amour-propre blessé se tourne en une haine sauvage, à mesure qu'il appreiul de la vie qu'un prix de version latine ou de thèm« grec, n'étant pas la inesare unique de la capacité des hommes, n'est pas celle non plus de leur succès. Car alors à quoi bon cette t latinasserie » ? ces compliments quand il était le premier? ces fanfares au

LA CONFESSION D'UN RÉFRACTAIRE. 309 jour de la distribution des prix? On se moquait donc de lui, s'il y a d'autres forces en ce monde que celle de l'intelligence? Et quel était le sens de cette révolution fameuse, qui n'avait aholi ni le pouvoir de la naissance, ni celui de la fortune acquise, ni celui de l'honorabilité continuée de père en fils, ni celui de l'esprit de conduite, ni celui seulement du travail et de la volonté?

Si c'en était le temps, — je veux dire s'il s'agissait d'un autre personnage, plus digne de sympathie, — j'aimerais à montrer là le point faible et le vice du système de notre éducation classique. Uniforme, égalitaire, n'ayant pas plus d'égard à la diversité des conditions qu'à l'inégalité naturelle des aptitudes, je ne pense pas qu'il y en ait une plus propre à faire des «réfractaires» et des « déclassés », parce que je n'en vois pas qui donne à la jeunesse une idée moins exacte, plus fausse, et plus décevante surtout de la réalité de la vie. Mais la question est de celles qu'on ne saurait trancher ni traiter en passant. Et, dans le cas d'un Vallès, quelques reproches que l'on puisse faire à ce système d'éducation, j'aime mieux dire que, souvent heureux en ses effets, il ne produit ses pires conséquences qu'autant qu'il opère sur une nature foncièrement immorale, mauvaise et dangereuse.

On a bien souvent essayé, dans le temps où nous sommes, d'obscurcir, débrouiller le sens de ces vieux mots. On affecte donc volontiers de croire et peut-être croit-on, pour l'avoir entendu répéter à d'aimables

sceptiques, qu'une nature « immorale » est celle tout simplement qui comprend la morale autrement que nous, ou une nature « dangereuse », celle qui met en péril les intôr/^ls de nos passions et iiotic ('goïsme. Mais les vraies cl vieilles délinilions en sont autres, et n'ont rien d'arbitraire.

Une nature a immorale » est celle qui ne sent pas la nécessité, pour l'être faible ou vicieux que nous sommes, d'être toujours et constamment en garde contre les suggestions qui lui viennent de ce que l'on pourrait appeler son fonds d'animalité. Nous avons tous en nous les commencements ou les semences des plus détestables passions, et tous nous sommes poussés par des instincts obscurs vers l'assouvissement des pires appétits. Êlre immoral, ce n'est rien de plus que lâcher la bride à ces instincts, proclamer qu'ils nous sont donnés pour être satisfaits, que c'est donc être dupe que de chercher à les vaincre; mais qui ne voit que c'est remellreen question, dans chacun de nos actes, l'existence de la société, en tant qu'elle n'est qu'une assurance mutuelle que les hommes ont prise les uns contre les autres? Ai-je besoin de prouver que peu de natures ont été plus profondément « immorales» que celle du malheureux homme dont je parle, si peu de « réfractaires » ont réclamé plus insolemment que lui le droit 4'ètre lui-même, sans mesure et sans borne? Il ne s'agit plus ici de ce qu'il a fait ou de ce qu'il n'a point fait; — nous dépendons trop des circonstances pour que nos actes seuls suffisent à fonder un jugemeni

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sur nous; — il s'agit de ce qu'il eût voulu faire si l'occasion, si la fortune, si nos destins l'eussent permis. Or, il nous a lui-môme raconté son existence à peu près tout entière, et, quoi qu'il ait pu rêver de honteux ou de coupable, on ne voit pas qu'il ait un seul instant hésité sur sou droit de le faire. De toutes les formes de l'immoralité, si ce n'est pas la pire, elle en est du moins bien voisine ; j'en con nais de plus dégra" dantes, mais non pas de plus complètes ni de plus redoutables : se prendre soi-même comme l'on est, avec ses défauts, avec ses vices, et n'hésiter jamais, pour aucune considération que ce puisse être, à les diviniser en les satisfaisant. Jacijues Vingiras s'est peut-être su gré d'avoir écrit l'Enfant comme d'un acte de courage, et en tout cas, pas une heure, pas une minute il n'a cru qu'il lui fût interdit de l'écrire. En effet, qu'importait le reste, — le reste, c'est-à-dire tout ce qui rend le souvenir du père ou de la mère sacrés à leur enfant, — du moment qu'il avait son amourpropre à venger, ses rancunes à évacuer, et sa bile à vomir?

Ajoutez maintenant qu'aucune qualité n'a compensé ses vices, et c'est en bon français ce qu'on appelle une mauvaise nature : celle où manque, en même temps qu'une volonté droite qui discipline et qui dompte l'instinct, l'idée qui l'utilise, en le détournant, comme on fait des forces physiques, vers un but meilleur et plus noble qu'il n'est lui-même. Dans la plupart des hommes, en effet, le mal est mélangé de

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bien. Ceux même qui Tont droit devant eux, sans réllexion, repentir ni remords, peuvent proposer à leur besoin d'agir un objet qui l'épure. Il y a des sophistes, comme Rousseau, comme Proudhon, que l'on peut délester, mais que cependant la morale ne saurait absolument condamner; et il y a des révolutionnaires comme Danton, comme Robespierre, que le jugement de l'bistoire a distingués, distinguera toujours d'un Hébert ou d'un Marat. Ce n'est pas seulement que les uns ou les autres, en prêchant la révolte ou se laissant tomber jusqu'au crime, y ont porté une autre pensée que celle de faire leur fortune littéraire ou politique, c'est qu'ils avaient, quel qu'il fùf, un certain idéal, je veux dire une préoccupation qui débordait l'heure présente, la vie mortelle, un souci de ce qui serait quand eux-mêmes ne seraient plus. Tels d'entre eux étaient si loin d'être des natures € immorales », que la morale, c'est-à-dire la formule de la conduite humaine, a été la grande affaire de leurs méditations; et tels autres, justement flétris, et quoique leur nom n'éveille que d'odieux souvenirs, ne furent pas cependant des natures tout à fait c mauvaises D. Et la preuve en sera si je mets seulement à côté des noms que je viens de citer le nom de Jules Vallès.

C'est que celui-ci n'eut jamais ce qui s'appelle une idée politique ou sociale, c'est que jamais il ne connut qu'une ardeur, celle de parvenir, et c'est enfin que jamais il ne se proposa d'autre objet que de rassasier

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les convoitises de Vallès. J'ai lâché de montrer quelles elles avaient été. « La voilà donc, s'ccrie-t-il, à i;i date du 18 mars 1871, dans rinsurgé, la voilà donc, la minute espérée et attendue depuis la première cruauté du père, depuis la première gifle du cuistre, depnis le premier jour passé sans pain, depuis la première nuit passée sans logis ! — Voilà la revanche du collège, de la misère — et de décembre. » La revanche de décembre ! le lecteur sait ce qu'il en doit penser maintenant. C'est le mot qu'il fallait pour donner une couleur politique aux haines de Jacqnes Vingtras et à ses convoilises. Mais, si l'on pouvait douter qu'il se moquât de décembre comme de brumaire, et de février comme de juillet, il suffirait d'un dernier aveu. « Les gueux sont des gens heureux, dit la chanson de Béranger, mais il ne faut pas dire cela aux gueux ; s'ils le croient, ils ne se révolteront pas; ils prendront la besace, It^ bâton, et non le fusil. » En effet, s'ils ne prennent pa^; le fusil, que deviendra Jacques Vingtras? et que deviendront ses appétits? Disons donc aux gueux qu'il:: ne sont pas heureux; s'ils ne sentent pas leur misère, tâchons d'en éveiller en eux le sentiment ; s'ils essaient d'en sortir honnêtement, parle travail et l'effort, pprsuadons-Ieur que c'est une duperie ; s'ils manijuent de maux réels, inoculons-leur-en d'imaginaires; s'il n'y a pas de haines dans le cœur, sachons leur en inspirer; et, — qu'ils prennent seulement le fusil, il en sortira lx)ujours bien quehiue chose.

C'est ce qui mettra, si l'on veuf, le dernier trait à

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cette nature, et celui qui l'achèvera de peindre : immorale et mauvaise, elle fut encore, et de plus, dangereuse. A la vérité, je sais, dans ces affectations de férocité san;j;uinaire, ce qu'il entre presque toujours (le « cabotinage ))et, si je l'ose dire, de « fumislerie ». A Vallès donc, comme à tant d'autres, le cœur faillit au moment d'agir, ou du moins on l'a dit, et luimême s'est défendu d'avoir conseillé les incendies de 4871 et le massacre des otages? Mais l'histoire lui répondra comme ce fédéré : « Le massacre des otages? Eli! dites donc, le lettré, et les massacres de septembre! c'était donc une blague quand vous nous disiez de faire comme en 93? » En effet, on n'a pas le droit de reculer et de bouder la besogne, pour malpropre qu'elle soit, quand on a soulevé la révolte, et soulevée, comme Vallès, au nom des pires passions qui puissent pousser l'homme contre l'homme. On ne l'excuserait certes pas, mais, en le jugeant, on pourrait le plaindre, si l'on discernait seulement quelque chose en lui de la nature du sectaire ou du fanatique ; on n'y reconnaît malheureusement que les rancunes de l'impuissant, l'envie du réfractaire et, pour tout dire d'un mot, les instincts du forban.

Qu importe après cela qu'un jour il ait empêché «elui-ci, comme il s'en vante, de faire sauter le Panthéon, ou celui-là de joindre une victime de plus à celles de la Commune ? Ce qui demeure vrai, c'est qu'il était de ceux dont les appétits brutaux et l'in-

LA CONFESSION D'UN RÉFRACTAIRE. 315 disciplinable égoïsme voient et verront toujours, dtins toute société réglée, leur naturelle et constante ennemie. Ce qui n'est pas moins vrai, c'est que les satisfactions qu'il réclamait de la vie, il les voulait au prix d'une révolution ou d'un bouleversement social, comme s'il eùtdù manquer quelque chose à sa volupté s'il ne l'eût obtenue de l'émeute et du crime. Et ce qui peut-être est encore plus vrai, c'est que, si c'est là une distinction, — non pas sans doute unique, mais enfin assez rare, — on n'en imagine pas dont lui même eût été plus fier. A ce titre^ entre Hébert et Marat, par exemple, à peine moins grotesque que l'un et presque aussi féroce que l'autre, il tiendra dignement sa place dans un musée national des horreurs, en attendant, comme cela sans doute ne pourra manquer quelque jour, qu'il ait aussi lui sa statue sur une place publique, dans ce pays de France où le souvenir des révolutions s'immortalise en bronze. Tant d'autres ont déjà la leur ! et ne souscrit-on pas quelque part pour celle de Danton?

l^mars 1885.

Voici un livre très remarquable, — qui le serait davantage encore s'il était un peu moins inspiré de l'anglais, d'Herbert Spencer et de Macaulay, — mais un livre hardiment pensé, vivement écrit, adroitement fait surtout, par un fort habile homme, et, pour toutes ces raisons, pins qu'agréable à lire. Si cependant nous n'en saurions partager toutes les idées, ou accepter toutes les conclusions, et bien moins encore approuver les tendances, dirons-nous que nous le regrettons ? En aucune manière. Ce serait envier à M. Frarj le bruit qui s'est fait autour de cette Question du latin, qui ne se serait point fait, si M. Frary n'y avait pris le parti qu'il y prend. Et puis, quand certaines idées, si fâcheuses que nous les trouvions,

1. La Question du latin, par M. Raoul Frary. Paris, 1883; Cerf.

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sont dans rair, comme l'on dit, (\uo.\ grand avantage voit-on ou croil-on voir à ce qu'elles soient mal soutenues, par de puôriles, par de v;tines, par de déraisonnables raisons? Car alors elles n'ofl'rent point de prise, on n'ose pas les discuter, elles se condamnent U'elles-m^Miies, à ce qu'il semble ; et cependant elles ne contiouenl pas moins de l'aire leur tbcniin dans le monde. Bien loin donc de nous plaindre, selon la formule, que M. Frary ail dépensé tant de verve, de talent et d'art au service d'une niauvaii-e cause, dont le triompbe serait désastreux, nous l'en félicitons d'abord, et nous l'en remercions ensuite. Les raisons que l'on essaiera d'opposer aux siennes devront être, en effet, d'autant plus fortes que les siennes sont plus spécieuses, plus séduisantes, plus babilement présentées. Et tout le monde y gagnera : nous, M. Frary lui-même, et la « question du lalin », — qui n'est rien moins, dans la pensée de M. Frary, et en réalité, que la très importante question de l'enseignement secondaire. ,

On l'a beaucoup et vivement agitée, depuis quinze ou vingt ans, celte question ; on a surtout agité, si je puis ainsi dire, les esprits des maîtres qui donnent et ceux des enfants qui reçoivent cet enseignement secondaire; on a tout ôté des anciens programmes, puis on l'y a remis, pour l'en ôter encore, et sans doute l'y remettre un jour de nouveau. C'est à faire à ce Conseil supérieur de l instruction publique^ où les représentants du collège communal et de l'école

primaire sont appelés à donner leur avis quelquefois sur ce qui les touche, et plus ordinairement sur ce ne les regarde pas. Que n'a-t-on mis aussi quelques caporaux du génie dans le Comité consultatif des fortifications, ou, dans le Conseil d'amirauté^ quelques maîtres calfats ? Nos ministres de la guerre et de la marine, plus soucieux des vrais intérêts de leur département que des revendications d'une faussedémocralie, ne l'auront sans doute pas voulu! Un point cependant, parmi tant de vicissitudes, était à peu près demeuré fixe, et, dans cette fluctuation des programmes, le latin, comme jadis, était resté la base de notre enseignement secondaire. Si même l'on disait qu'en proposant de diminuer la part du latin dans les classes, quelques-uns de nos réformateurs, M. Jales Simon peut-être, et M. Michel Bréal certainement, n'avaient pas moins eu pour objet d'en fortifier l'étude, — en la disciplinant,. — on ne dirait que la vérité. Par de meilleures méthodes, à moins de frais, en moins de temps, ii s'agissait de faire meilleure besogne. Et l'on se flattait précisément, en substituant la lecture des auteurs aux anciens exercices de composition latine, narration, vers et discours, comme en inaugurant l'enseignement de la philologie sur les ruines de la rhétorique, de former ou de préparer de plus savants latinistes. Il nous est revenu que, jusqu'à ce jour, les lésultats n'avaient guère juslilié ces belles espérances, ou plutôt, et au grand dommage des générations sur

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qui l'on a tenté l'épreuve, qu'ils en avaient dès maintenant démontré toute la vanité. Non seulement on ne sait pas mieux le latin qu'aulrelois, dans nos lycées, mais on le sait moins bien, — cl on ne sait pas davantage le fran(.ais.

Le dessein de M. Frary, bien autrement radical, est tout à fait différent de celui de ses prédécesseurs. Eux, qui connaissaient leur Molière, voulaient bien, à la vérité, couper un bras aux latinistes, mais c'était, ajirès tout, pour que l'autre en profilât d'autant. M. Frary, lui, propose de les leur couper tous les deux, et les jambes avec, tandis que nous y serons, et il espère bien qu'ils ne survivront pas aux suites de l'opération.

Les langues mortes sont mortes, nous dit-il, bien mortes, et il nous faut un enseignement vivant. Toutes les raisons par lesquelles on pouvait soutenir autrefois le latin sont des raisons aujourd'hui surannées, si même on peut dire qu'elles aient jamais eu quelque valeur, — autre part qu'à Rome et du temps de Virgile et d'Horace. De quoi nous servent VÉnéide et de quoi les Philippiques? Vivons- nous sous la loi desinstitutesde Galusoudusénatus-consulte velléien? Dans la boutique ou dans le bureau, « pour gérer nos propriétés ou pour conduire notre famille >, industriels ou commerçants, quel fruit tirons-noud d'un savoir acquis si lentement, si imparfaitement, quel fruit ou quel plaisir ? Joue-t-on la comédie ou l'opéra en latin ? Fait-on l'amour en latin, comme disait excellemment la

marquise de la Jcanaotière ? Alors, pourquoi Despautèreou Lhoinond? pourquoi des thèmes ? pourquoi des versions? Pour se conformer à l'usage? à la routine? à des mœurs qui ne sont plus les nôtres? Nous sommes le siècle de la vapeur et de l'électricité, le siècle aussi de la concurrence vitale et de la démocratie^ et nous ne demandons pas qu'on nous orne pour la société, mais qu'on nous arme pour l'existence. La question n'est plus d'écrire ou de parler, mais de faire de l'argent, et le latin n'y peut rien, à moins que l'on ne fasse métier de l'enseigner.

«Aujourd'hui, les nations rivales qui représentent la civilisation se précipitent, avec une émulation inquiète, sur toutes les contrées qui restent à dominer ou à exploiter... L'Amérique est une seconde Europe, plus jeune et plus vaste. L'Afrique est percée presque en tous sens de routes où les voyageurs devancent les marchands... On voit naître au Cap et en Océanie, comme au Canada, des confédérations entières de peuples nouveaux. Le grand empire de l'Asie orientale a ouvert ou laissé briser ses portes; le Japon s'est rallié tout à coup. » Que l'on nous donnj donc, i nous aussi, Français, les moyens de prendre part à cette fructueuse exploitation de l'homme; que l'on nous apprenne enfin l'art de vendre cher et d'acheter bon marché, celui de placer notre argent et do le faire valoir; l'art d'accroître nos revenus en contribuant du même coup aux progrès de la civilisation, d'empoisonner le Chinois, race inférieure, en l'abru-

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tissant d'opium, ou de détruire les j> classes dangereuses » en les abreuvant royalement d'eaii-de-vie de betteraves et de pommes de terre. Cet idéal est-il d'ailleurs si difficile à réaliser ? On le croit, mais l'on se trompe. A rétude iiinlile du lalin substituez seulement celle de la géographie cl des langues étrangères. < La crise que nous traversons en ce moment même tient, en grande partie, à notre ignorance de l'état du marché universel. » Nous retrouverions cet esprit d'aiulacc et d'aventure, qui fut jadis le nôtre, si nous savions que « l'Irlandais qui part pour l'Australie ou le Saxon qui part pour l'Aniérique sont peutêtre moins téméraires que le Provençal qui prend le tr;iin pour Paris »; mais il faudrait commencer pour cela par savoir l'anglais, et on ne nous l'apprend pas. De même, nous placerions mieux notre argent, et il n'y aurait pas en France « des milliers de laboureurs à se lever avant le jour pour subvenir au luxe du grand Turc », si nous connaissions mieux la géographie, les ressources réelles, les chances d'avenir et de durée de l'empire ottoman. C'est pourquoi, plus sages, moins préoccupés du paraître que de Vétre, mieux instruits de nos vrais intérêts, plus soucieux de l'avenir, nous devrions reconnaître que le temps est venu d'adapter l'étlncation de la jeunesse française à l'évolution économique du siècle; de former des générations utilitaires qu'aucune considération ne détourne de leur course vers la fortune; d'en finir une fois pour toutes avec des préjugés que l'on appellerait

volontiers gothiques, s'ils n'étaient encore plus classiques; ce que faisant, et par surcroît, nous n'accroîtrons pas seulement notre ricliesse, ou notre puiss ance, mais nous recouvrerons notre antique prestige, et nous rétablirons la France dans le haut rang dont elle n'est déchue que pour être demeurée, dans le siècle où nous sommes, superstitieusement fidèle au culte desséchant, stérile et fastidieux du latin.

Telle est, dans ses grandes lignes, et surtout dans son fond, la proposition sommaire dont le livre de M. Frary n'est que l'habile développement, et j'en ai bien sans doute élagué quelques détails, mais je ne crois pas en avoir sensiblement altéré l'esprit. Je conviens d'ailleurs qu'avec infiniment d'adresse, tout en essayant de démontrer sa thèse, M. Frary n'a rien négligé pour écarter de lui le nom d'iconoclaste et le reproche de barbarie : «Je ne suis pas assez barbare, nous dit-il de lui-même, pour méconnaître la splendeur des lettres antiques et le charme exquis du commerce des Muses grecques et latines. » Il dit encore ailleurs : « Mon dessein n'est point d'abaisser les études, ni de mettre l'instruction professionnelle à la place de la culture des esprits, ni d'imposer à lUiiiversité le pénible devoir de ne fabriquer que des machines à gagner de l'argent. » En un autre endroit, il s'efforce de prouver, sur la parole de Macaulay, qu'il n'y a rien de si complet ou de si parfait dans les lettres anciennes qui ne se retrouve dans les modernes, accru lui-même ou alfiné de fout ce que l'hu-

334 HISTOIRE ET LITTr^R A TU H E.

marilé a depuis lors acquis d'cxprricnce, de connaissance du monde et d'elle-même. Et, comme il propose, dans les programmes qu'il esquisse, de réserver une large place, une place d'honneur, à l'élude approfondie des classiques français ou ctranj^ers, il croit avoir lemp.'ré par là ce qu'aurait autrement d'incivil, si je puis ainsi dire, ou de brutal même, l'excès de son utilitarisme.

Il se figure encore qu'en ajoutant l'histoire à la géographie et aux langues étrangère-^ < on pourra constituer un enseignement secondaire aussi élevé que l'enseignement classique », plus conforme aux besoins de notre temps, « mais non plus dédaigneux delabeaulé morale et lie la poésie ». El, pour attirer à sa cause, de préférence à tous les autres, ccux-iàmèmes qui naturellement y doivent être le moins favorables, il plaide « que la tradition révolutionnaire serait sans doute chez nonspluslibérale,siles hommes de la Révolution avaient moins parlé dWristide et de Caton, mais mieux connu Ludlow et Hampden, Guillaume Penn et Washington... » Mais toutes ces précautions ne réussissent pas à le sauver des conséquences de ses principes; lui-même en revient toujours à la question ^'utilité immédiate et directe; depuis que son livre a paru, personne n'en a pris ni compris autrement l'esprit; et. puisque jusqu'ici c'est de quoi surtout on l'a loué, M. Frary ne s'étonnera pas que ce soit à notre tour ce que nous lui reprocherons. Si la forme en est d'un écrivain, et parfois, souvent même, d'un excei-

lent écrivain, le fond de ce livre est d'un barbare, et je vais essayer d'en faire convenir l'auteur.

Pour discuter de l'éducation, peut-être ici penserat-on qu'il n'est pas superflu de s'entendre d'abord sur l'objet même de l'éducation. Vous rappelez-vous ce personnage d'un roman de Dickens, Thomas Gradgrind, dans les Temps difficiles, et sa théorie de l'éducation ? « Ce que je veux, ce sont des faits. Enseignez des faits à ces garçons et à ces filles, rien que des faits. Les faits sont la seule chose dont on ait besoin ici-bas. Ne plantez rien autre chose en eux, déracinez-moi tout le resle. Ce n'est qu'avec des faits que l'on forme l'esprit d'un être raisonnable. Tout le reste ne lui servira jamais de rien. C'est d'après ce principe que j'élève mes propres enfants... Attachezvous aux faits, Monsieur. » Conformément aux principes de Thomas Gradgrind, on croit ou l'on paraît croire aujourd'hui que l'objet propre de l'éducation serait effectivement de meubler les mémoires, de les meubler utilement, de les approvisionner pour la vie de connaissances positives, de chiffres et de faits; on s'inquiète beaucoup moins d'assouplir, d'ameublir, pour ainsi parler, et de façonner les intelligences. Tout est là cependant, et rien que là peut-être. Car les érudits auront beau faire : il ne sera jamais si honteux de ne pas savoir c que Thoutmosis était valétudinaire, et qu'il tenait cette complexion de sori aïeul Alipharmutosis »; en dépit des savants, on pourra toujours, sans grands inconvénients, ignorer jusqu'à

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3*6 llISTUiai': tï HTTÉHATURE.

t'existence même du l'icroiltictylus spcctabilis on iU VArchœopteryx Ulliographica; et, quoi qu'en dise enfin M. Spencer lui-même, si les actionnaires do telle mine de houille « avaient su que certains fossiles appartiennent à la couche de i^ranit rouge, audessous de laquelle le charbon de terre ne se trouve plus », il n'en résulte nullement qu'ils eussent échappé à la ruine. 11 est, sans doute, superflu de multiplier les exemples.

Mais, quelle que puisse être l'utilité réelle de ces connaissances plus ou moins positives, ce qu'il convient d'njouler, c'est qu'entre dix el vingt ans, nous ne les amassons guère que pour les onMier. A moins d'en faire profession, quel est celui d'entre nous, demande M. Frary, qui conserve de ses classiques, de son lalin et de son grec, un autre souvenir que celui des ennuis qu'ils lui ont coûtés etdes pensums qu'ils lui ont valus? Et moi, je le lui demande à mon tour, et de sa « physique », ou de son « histoire »,et de sa « géographie », quel est celui qui garde un souvenir meilleur ou plus précis? Pas plus que le corps ne s'assimile tout ce que contiennent d'éléments nutritifs les aliments qu'il ingère, ou même les rejette, et s'en trouve mal quand il y en a trop, c'est ainsi qu'on ne gagne rien à surcharger l'esprit, avant le temps, d'une nourriture qu'il ne peut digérer. L'éducation de l'enfance et de la première jeunesse n'a pas, ne doit pas avoir, ne peut pas avoir, en fait, d'autre objet qu'elle-même. Il ne s'agit que d'aider et de favoriser le développement normal, cora-

plet, harmonieux d'un ensemble de facultés dont la vie se chargera de rompre assez tôt l'équilibre! Oa prépare le terrain, on y sèmera plus tard, quand la temps sera venu de l'instruction professionnelle. Et ce temps-là même, pour toute sorte de raisons, je souhaiterais vivement qu'au lieu de l'avancer, comme on y tâche, on se préoccupât au contraire de le reculer. Avec toutes leurs écoles d'état, sans parler de bien d'autres nécessités sociales, les Français, en général, se spécialisent prématurément.

Dira-t-on qu'en ces conditions, la première éducation devant être purement formelle, il importe assez peu de quels moyens on se serve, pourvu qu'on atteigne le but? La présomption en ce cas même, serait déjà considérable en faveur du latin; car, à quoi bon changer, ou modifier seulement des habitudes héréditaires d'esprit, si celles qui les remplaceront ne sauraient au total produire d'autres ni de meilleurs effets ? Mais on pense bien qu'il y a mieux à répondre, et que vingt autres raisons, au besoin, confirmeraient le latin dans les droits qu'il tient de la coutume et de la tradition. Quelques-uns des contradicteurs de M. Frary ont cru pouvoir se passer de donner aucune de ces raisons. Je ferais sourire M. Frary lui-même, disait M. Bréal, il y a quelques jours, si je m'avisais de défendre contre lui les études latines; et, en effet, nous ne doutons pas que les membres de l'Institut, les professeurs du Collège de France, ceux de nos lacullés et ceux de nos lycées^

'Jii H I s T 0 1 r. E ET LI TT Ê U AT U H E.

sachent très bien lont ce que l'on peut dire en faveur (lu latin. Seulement, ce n'est pas à eux que le livre de M. Frary s'adresse, mais à un tout autre pu!)lic, celui-là même qui, ne connaissant pis les raisons de M. Brca", jugera que l'on se dérobe en ne répondant pas à celles de M. Frary, et c'est ce public précisément, non pas les universitaires, qu'il s'agit d'éclairer. Tout homme est assez convaincu do son utilité, de celle de ses éludes et de sa profession; les autres en sont moins convaincus, puisqu'ils ont pris une autre carrière et se donnent à d'autres études. El c'est aussi pourquoi, en rappelant ici quelquesunes au moins des raisons qui doivent maintenir les éiudes latines, je me garderai soigneusement d'insister sur celles dont 0,1 pourrait dire qu'elles ne so:;t bonnes que pour des avocats, des professeurs, ou des hommes de lettres.

Il semble tout d'abord que, pour une langue morte, le latin continue de se porter assez bien. On le parle encore, aujourd'hui même, en plus d'un point du globe, dans les chrétientés de l'extrême Orient, par exemple ; et il y demeure un précieux instrument d'échange et de communication. Ne s'en sert-on pas presque couramment en Europe même, en Hongrie, si je ne me trompe, en Bosnie et ailleurs, sans compter qu'il est toujours la langue officielle de la cour de Rome ? Un homme politique peut avoir besoin de lire nne Encyclique ddiTis son texte original. Mais les «rudits ou les savants eux-mêmes, français, anglais

OU allemands, ne dédaignent pas quelquefois de recourir au latin, lorsqu'ils veulent porter leurs travaux à la connaissance d'un public pins nombreux, ou, pour mieux dire, plus étendu. Et, en eiïet, si on le voulait, le latin pourrait être cette langue universelle dont on a souvent regretté U manque. Pour qu'un médecin ou uu ingénieur se pussent aujourd'Iiui tenir au cournnt de leur art et des travaux qui l'inlcressent, ce n'est pas seulement l'anglais ou l'allemand, comme le veulM. Frary, c'est le polonais, c'est le russe, le liollandais, le suédois, l'italien, l'i spagnol qu'il leur faudrait connaître, sepf, huit ou dix langues que le latin à lui seul remplacerait avantageusement.

Si, d'ailleurs, on a cessé de penser en lalin, est-ce depuis si longtemps? Mais, en plein xvii« siècle, avant d'être mis en latin, qui ne sait que le Discours de la méthode et les Provinciales n'avaient pas fait la moitié de la fortune qu'ils devaient faire? Plus tard, Bossuet a écrit en latin, Féneîon a écrit en latin, tous les deux quelques-uns de leurs plus importants ouvrages, et, — de peur que peut-être ces deux évêques ne soient suspects, — n'est-ce pas en latin qu'ont écrit Bacon, Hobbes, Spinoza, Leibniz, con;bien d'autres encore! les initiateurs et les maîtres de la pensée moderne ? M. Frary voudrait-il nous fermer l'accès deVÉthique et celui du Novum Organumf ou croit-il par hasard que nous-mêmes et ceux qui nous suivront n'en aient rien è. tirer ?

830 lIISTOir.b; ET LlTTEr.ATURE.

Autre arijinnent : M. Frary cite quelque part ces paroles de Macaulay : « Au temps d'Henri VIII et d'Edouard \I, une personne qui ne savait pas le grec ou le latin ne pouvait rien lire ou presque rien... Le latin était la langiiedes cours et des écoles; c'était la languede ladiplomatieet delà controverse... Celui qui l'ignorait était exclu de toute familiarité avec ee qu'il y avait de plus intéressant dans les mémoires, les papiers d'État, les pamphlets du temps... » et M. Frary d'en conclure, comme Macaulay, que le latin n'étant plus, tout cela, il est devenu inutile de l'apprendre. M. Frary ne fait pas attention, ni Macaulay non plus, que ce qui n'était alors que de la « littérature » est devenu de « l'histoire», et une histoire où nous ne pouvons pénétrer qu'avec le secours du latin. Lui, qui veut que nous approfondissions les secrets de l'antique Egypte, consentirait-il donc que nous ignorions rhisloire du xvi^ siècle? Mais, s'il n'y consent pas, où veut-il que nous l'allions chercher? Car c'est à peine, à qui veut étudier l'histoire de la Réforme, s'il serait plus utile de connaître le français, l'italien, l'anglais, l'espagnol et l'allemand que le latin tout seul !

A plus forte raison si nous remontons le cours du temps. Ce n'est pas seulement la langue latine, c'est le droit romain, c'est le droit canon, c'est la totalité de l'héritage enfin des institutions et des mœurs romaines qu'il faut connaître, et à fond, si l'on veut comprendre quoi que ce soit à l'histoire du moyen âge. Or, quel

moyen d'y accéder sans le secours du latin ? « Depuis le jour où Clovis parut sur les bords de la Seine, dit à ce propos M. Frary, nous n'avons guère cessé de nous dépouiller de la tradition que les Latins, nos vainqueurs, nous avaient imposée ». Je crois que si M. Frary avait dit exactement le contraire, il serait beaucoup plus près de la vérité de l'histoire. Autant que Ton puisse, eneffet, hasarder de ces généralisations, toujours téméraires et toujours imparfaites, nous avons précisément travaillé, « depuis le jour où Clovis parut sur les bords delà Seine », à reconquérir notre latinité surnos envahisseurs germains.

M. Frary dit au même endroit : « De ce que notre civilisation est ou semble è're d'origine gréco-latine, on en conclut qu'il est bon d'étudier la littérature gréco-latine.. .A ce compte, comme nous avons dans les veines plus de sang gaulois que de sang italien, il faudrait faire dans les programmes une large place à la connaissance des antiquités celtiques. j> Mais ii n'omet que de nous dire où il veut que nous prenions ces antiquités celtiques. Dans la langue française, en dépit du sang gaulois, on ne trouverait pas cent mots qui soient authentiquementdu celte, et, pas plus que dans notre langue, l'influence celtique n'est reconnaissable ('ans l'histoire de notre civilisation. Nous sommes Latins, foncièrement, éminemment Latins, certainement plus Latins que les Espagnols, peut-être plus Latins que les Italiens eux-mêmes. Et le fussions-nous moins d'origine et de langue, nous le serions encore d'in-

332 UISTOIRE ET LITTÉRATURE.

stiact et d'aspiration ; noire histoire serait toujours celle d'une longue lulte soutenue sur le sol gaulois par rélômcut latin contre le germanique; et il serait enfin vrai que nous ne pouvons la comprendre qu'avec le secours du latin.

Ces raisons nous sont particulières, j'entends à nous autres Français : en voici de plus générales, d'européennes, el qui nous expliquent pourquoi, dans les pays germaniques eux-mêmes, en Allemagne ou on Angleterre, et jusqu'en Amérique, renseigacinent du latin continue d'occuper une si large place. C'est un côté de la question que M. Frary semble avoir étrangement négligé. Ne dirait-on p'as à le lire, que nous sommes le seul peuple au monde qui se soucie encore aujourd'hui des Scipions et des Gracques? Nous nous attardons à contempler d'inutiles reliques; on élève nos enfants comme si tous les Français devaient être avocats, journalistes ou professeurs; les lycées de la République sont toujours l'ancien collège des jésuites; et, pendant ce temps, l'Allemand nous (îevance, et l'Anglais nous dépasse ; leurs yeux se tournent vers l'avenir pour en deviner le secret; ils sont déjà les ouvriers de la révolution dont nous ne savons nous préparer qu'à être les victimes.

La vérité, c'est qu'en attendant, on apprend le latin âans les Realschulen eWcs-mcmcs de l'Allemagne; le latin est la base de l'enseignement d'IIarrow, de Rugby, d'Ef.on; même on y fait jusqu'à des vers grecs; et si l'on sait mieux le latin de l'autre côté du Rhin, c'est

que l'on consacre plus de lemps au latin clans les gymnases de Berlin que dans les lycées ile Paris. Sans rappeler à ce propos que les antiquités de l'Allemagne et de l'Angleterre, comme les noires, sont en fait conservées dans des monuments latins, et indépendamment de l'utilité dont le latin peut êlr<3 pour une connaissance vraiment scientifique du français et des autres langues romanes ; on reconnaît donc aux classiques latins une valeur propre et absolue, qui manquerait, d'un commun avis, aux classiques anglais, allemands ou français. Ceux-ci ont leur valeur, qui est considérable, et l'on ne se fait faute, à l'occasion, de la célébrer; mais les autres en ont une autre, et pour être autre, elle n'est pas moindre, ni plus facile à suppléer.

En quoi consisle-t-elle? C'est ici, je l'accorde à M. Frary, ce qu'il est assez malaisé de déterminer, mais non pas impossible. 11 me semble bien, à la vérité, comme à lui, que, s'il fallait décidément opter, je serais fort capable de préférer Bossuet à Cicéron, Saint-Simon à Tacite, peut-être les Épître& de Voltaire aux Satires d'Horace, Lamartine à Properce, et Musset à Tibulie. On a pu dire d'IIomèra qu'il sommeillait quelquefois; on peut sans doute aussi le dire de Virgile, et surtout de Lucrèce. On ne saurait contester qu'il y ait bien de la pompe oratoire dans Tite Live, des lenteurs et des longueurs; ou Gucoro bien de l'affectation et de la manière dans Sallusto» Il vaut mieux ne pas rechercher ce qui manque à

334 HISTOIRE ET LITTÉK ATL t\ E.

Lucaiii, à Sénèqiie, u Pline. Les Grecs, à ne considérer que la perfection de la forme et l'originalité du lond, seraient en apparence de bien nieilleuis instituteurs du goût, plus purs, plus sûrs, plus difficiles à égaler, mais aussi moins dangereux à suivre.

Le fait est pourtant qu'il n'en est rien, et M. Frary se presse trop de conclure. Il ne voit pas, pour lui, ce que les Latins ont de si propre à former l'esprit de la jeunesse, et, ne le voyant pas, il le nie; supposé, pour ma part, que je ne le visse pas davantage, je l'admettrais tout de même. Je ne pourrais, en effet, le nier quen commençant par nier d'abord la renaissance elle-même. C'est la fréquentation et la familiarité des classiijues latins qui a jadis émancipé l'esprit moderne de sa longue minorité. Ce sont les humanistes qui ont rompu le cercle où la scolastique avait six cents ans enfermé la pensée européenne. C'est ce que l'on a si justement appelé la latinisation générale de la culture qui a renouvelé l'histoire de l'Occident. Mais, depuis lors, c'est à la source de rantiijuité que la pensée moderne est constamment retournée rajeunir son inspiration. Toutes les fois qu'elle a paru dévier de sa route, il a presque suffi, pour l'y ramener, de la rappeler au respect de l'antiquité. Et je ne sais enfin si l'on ne pourrait prétendre que les esprits les plus originaux ont presque toujours été, depuis quatre ou cinq siècles tantôt, les plus familiers avec l'antiquité.

F^ul-il essayer d'en dire les raisons ? Si l'éducation

se propose d'abord de former des esprits sains, justes et droits, nulle discipline, pas même celle des mathématiques, ne vaut pour cet usage l'école des classiques latins. Ils ont leurs défauts, et nous les connaissons, mais ils n'ont pas celui de vouloir briller aux dépens du bon sens; et peut-être ont-ils l'esprit court, mais, en revanche, ils l'ont lucide, ferme et modéré. Pour développer une idée, la suivre dans ses conséquences, la décomposer en ses parties, et, quand il faut la recomposer, n'y rien mêler qui lui soii étranger, ils sont sans rivaux, même parmi les anciens. C'est que la raison domine en eux sur l'imagination, la tient en bride, ne lui permet que de rares et inoffensifs écarts. Aussi se sent-on avec eux en confiance et en sécurité. Ce ne sont point de ces guides hardis qui donnent le vertige à les suivre, ils vont d'un pas prudent et lent; et je ne nie point que l'on aimât parfois aller plus vite, ni que le vertige ait son charme; mais il s'agit de donner à l'esprit une allure qui se soutienne, et cette allure est justement la leur.

Dans la fréquentation des classiques latins, l'esprit ne peut guère prendre que de bonnes habitudes, et nulle part il ne peut les prendre meilleures ou aussi bonnes. Dante e^t trop subtil, et d'ailleurs trop passionné; Shakspeare est trop profond, souvent aussi trop obscur; Goethe est trop savant et veut paraître trop original. Quant aux nôtres, c'est nous-mêmes; les qualités qu'ils ont tous en commun, c'est aux Latins .qu'i.s les doivent; et il nous faut comme eux le§ aller

chercher ^ la source. Les classiques latins out sur tous les autres une supériorilc de hon sens et de raison qu'ils doivent h la nature clle-nicme de leur langue, la plus grave que les hommes aient jamais parlée, ou à la nature de leur s^é.nic national, ou à celle de leur formation historique, ou à toute aulrc circonstance encore. Mais ce qui toujours est certain, c'est que si les Grecs ont inventé la logique des pliilosoplios, les Latins sont et demeurent les maîtres de celte logique, moins subtile et plus utile, plus vulgaire, si l'on veut, qui est celle du sens commun et de la vie quotidienne.

Rendons la même justice à leur psychologie. D'une manière générale, et selon le mot qui servira longtemps à les caractériser, si les classiques latins sont assurément moins anglais que Shakspeare ou moins français que Molière, ils sont en revanche plus humains. Grand avantage, pour demeurer les éducateurs delà première jeunesse ! Rien en eux de local, rien de très particulier, presque rien d'individuel. Dans une langue très générale, ils expriment les sentiments généraux qui sont ceux de l'humanité même. De très grands écrivains, parmi les modernes, allemands, anglais, français, italiens, des poètes surtout, ne sont pleinement intelligibles qu'à des hommes, à des hommes faits, et â des hommes qui aient traversé les mêmes expériences qu'eux-mêmes: Shelley, Henri Heine, Vigny. Plus grands encore, d'autres écrivains, des poètes dramatiques et des romanciers, ne sont

cependant absolument compris, sentis, goûtés que de leurs nationaux : Racine, Calderon, Shakspeare. Les Latins, les vrais classiques latins, dans les genres les plus différents, Virgile ou Cicéron, Horace ou Titc- Live, Térence ou César, sont immédiatement compris de tout homme qui pense. Ils sont cosmopolites, et de tous les temps comme de tous les lieux.

Un philosophe pourrait dire qu'ils observent, qu'ils composent et qu'ils écrivent en dehors et au-dessus des catégories de l'espace et du temps. D'une main facile, d'un trait sûr, ils tracent, pour ainsi parler, les contours psychologiques de cet homme universel dont l'âme, depuis eux, ira toujours se modifiant, se compliquant, s'enrichissant en mille manières, au gré de mille circonstances, mais ne cessera pourtant pas, dans son fond, d'être elle-même. Pour ce motif, ils sont simples, d'une simplicité qui subsiste jusque dans l'affectation de leur style, et d'une simplicité dont nous n'avons pas retrouvé le secret : autre raison encore pour qu'ils conviennent merveilleusement à l'éducation de la jeunesse. Un enfant de quinze ans, mis au point de les lire, n'entendra peut-être pas toutes les finesses de leur rhétorique, mais il se retrouvera d'abord de plain pied avec eux. Et, dans la connaissance de l'homme comme partout ailleurs, si c'est par degrés que l'on va du simple au complexe, les classiques latins en ont marqué le premier avec une précision, un bonheur, une force qui n'a pas été, ni sans doute ne sera dépassée.

Ce que je dis de leur psychologie, quelqu'un me fait observer que je puis le dire aussi de leur ivioiale. Ils sont laïques : c'est ce qui les sauvera |)eut-èlie uu jour de la proscription, si même ce n'est de quoi les rendre obligatoires. Bossuel et Vollaiie peuvent aisément former des fanatiques; ni Cicéroii iiiTile-Live ne le peuvent, quand on le vomirait. Qui tirerajamais d'Horace une leçon d'intolérance? et quel omhrag.î prendrail-on des superstitions de Virgile? Voyez, au contraire, de nos grandes littératures modernes, si l'on commençait par retrancher toutes les œuvres expressément marquées d'un caractère confessionnel, — comme les Provinciales et VUistoi^^e des variations, — c'est à peu près toute l'éloquence et une bonne part de l'histoire que l'on aurait sacrifiées. Si l'on poursuivait l'expérience, et que, de ce reste, à son tour, on voulût effacer tous les endroits marqués au même signe, deVEssai sur les mœurs ou de l'Emile toutes les attaques au christianisme, la prose moderne y fondrait tout entière. Les poètes eux-mêmes ne résisteraient pas : Dante et Tasse, Lope et Calderon, diversement catholiques, le sont autant que Millon €sl sans doute protestant.

Ne serait-ce pas ici la moralité des classiques anciens et des Latins en particulier, moins subtils, plus graves que les Grecs? C'est une question de savoir si l'on a fait depuis eux de grandes découvertes en morale, ou du moins, celles que l'on a faites, ce serait toute une affaire d'en expliquer la vraie nature*

Mais, en tout cas, les leçons qu'ils donnent et les 'règles qu'ils enseignent, indépendantes, comme elles sont, de tout dogme, par cela même et par cela seul, conviennent à fout le monde, à l'école juive, au gymnase prolestant, au collège catholique, ne peuvent pas plus inquiéter les consciences à Moscou qu'à Madrid, et forment ainsi la mat'ère la mieux appropriée qu'il se puisse à l'éducation de la jeunesse. A cet avantage, des éducateurs plus sévères en pourraient joindre un autre, qui ne laisse pas d'avoir son prix. Si les Latins sont grossiers, souvent obscènes, indélicats en plaisanteries, c'est en latin d'abord; et puis, il est facile de les « expurger », parce qu'en effet, dans leur littérature, la femme n'occupe qu'une petite place. Il est évidemment moins facile « d'expurger » Bajazet ou VÉcole des femmes, les romans de Prévost et ceux de Marivaux, Dans la plupart de nos littératures, tout ce qui n'est pas prédication, controverse ou histoire de parti, roule à peu près uniquement sur les passions de l'amour; et, sans nulle pruderie, il est permis de croire que d'autres sujets conviennent mieux à l'éducation de la jeunesse. Parlerai-je maintenant de leurs qualités littéraires? Dirai-je qu'ils sentent moins l'effort, et que, dans un monde plus étroit, ils se meuvent plus librement, avec plus d'aisance dans la force et plus de facilité dans la grâce? que leurs facultés se maintiennent habituellement dans un état d'équilibre plus stable, et ■que leurs œuvres en sont mieux pondérées? que dans

3iO HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

une civilisation moins complexe et, en ce sens, moins artificielle, ils ont vécu plus près de la nature, d'iino vie moins étendue, mais plus harmonieuse et, à ce titre, plus complète? ou bien encore, qu'ayant pUcé moins haut leur idéal, et pour cette raison l'ayant presque toujours atteint, ils demeurent éternellement les témoins, les modèles et les maîtres de toutes les qualités qui s'apprennent comme de tous les vices qui s'évitent? Mais quand je ne le dirais pas, ou quand on leur disputerait ces qualités une à une, l'histoire serait toujours là, l'histoire et les services rendus, qui nous obligeraient à reconnaître en eux une vertu qui ne se trouve qu'en eux.

Même chez les Grecs, en effet, on l'y chercherait vainement. C'est le secret, pour le dire en passant, de la préférence éminente que les éducateurs modernes ont toujours accordée aux Latins sur les Grecs. Pour savoir le grec aussi bien ou beaucoup mieux que nous ne savons le latin, il est possible qu'il suffît d'y donner la moitié moins de temps, en raison de sa coivformité plus grande, selon le mot d'Henri Estienne, avec notre vulgaire français. Mais cène serait pas la même chose, et ni le profit général n'en serait aussi certain ni l'utilité pratique aussi réelle. Qui donc a dit des Grecs, et à bon droit, qu'ils n'avaient pas véritablement connu l'homme, mais seulement le Grec elle barbare? J'oserais ajouter que, dans leurs petites cités fermées, et avec leur émulation d'enchérir les uns sur les autres, les Grecs sont de bonne heure devenus des virtuoses en

leur propre langue : — je ne veux pas dire des sophistes.

On peut tirer de là des conséquences, et celle-ci entre autres : que ces littératures étrangères ellesmêmes qu'on y veut substituer ne sont pleinement intelligibles qu'à la lumière du latin. M. Fiary, repassant en esprit l'histoire de la nôtre, se demande quelque part si le « sauvageon, sans celte greffe antique, n'eût jas donné des fruits plus beaux et plus variés, plus siens à coup sur », et il n'est pas le premier qui se soit posé cette question. Redisons donc une fois encore que la littérature du moyen âge avait depuis longtemps accompli le nombre de ses jours lorsque commença de briller l'aurore de la renaissance, et que l'on ne voit pas comment, sans le secours des modèles antiques, les arts et les lettres modernes eussent pu se tirer de l'ornière où ils demeuraient embourbés. Si Boiieau, dans son Art poétique, a été vraiment et cruellement injuste pour quelqu'un, ce n'est pas pour nos anciens poètes, qu'au surplus il ne connaissait pas, c'est pour Ronsard et c'est pour la pléiade. Voilà les maîtres et les guides, ceux à qui l'on peut bien refuser du génie, comme ceux dont il est bien permis d'admirer modérément les œuvres, mais à qui du moins on ne saurait refuser l'honneur, en la menant à l'école des anciens, d'avoir indiqué le but à la poésie française et, avec le but, les moyens de l'atteindre.

Ce qui est vrai de la France ne l'est pas moins de l'Italie; à peine ai-je besoin de le dire. Peur

3i-2 IlISTOllîK KT LITT ÉP. ATL' Il E.

l'Angleterre, c'est sans doute assez de rappeler ce que doivent à l'antiqnilé, direclement ou indirectement, par l'intermédiaire de la France et celui de i'Ilalip, de Boccace et de Pétrarque, des Essais de Montaigne et du Pliilarque d'Amynt, non seulement 1rs prédécesseurs, les contemporains, les successeurs de Shakspeare, mais Shakspeare lui-même. Et quant à l'Allemagne, apprendrons-nous à M. Frary qu'en vain ses érudits vantent les noms ignorés de Grimmelshausen et d"[IofTinannswaldau, sa littérature ne date que du jour où Lessing, Herder et Goethe ont renouvelé sur le sol germain le sens longtemps perverti de l'antique? Toutes les gran !es littératures de l'Europe moderne peuvent se diviser grossièrement eu deux parts : l'une, si nationale, si particulièrement italienne ou française, anglaise ou allemande, que les nationaux la peuvent seuls goûter, ou avec eux quelques poètes, quelques érudits, quelques critiques; et l'autre, générale, qui comme telle ne se comprend peut-être, et certainement ne s'apprécie qu'au moyen et comme au travers de celte culture latine dont effectivement elle procède.

Carvainemcntdira-t-on avec M. Fiary qu'il est inutile de connaître Euripide < pour goûter l'exquise harmonie des vers de Racine », ou que Boileau est assez « pédant sans qu'on l'accompagne d'un commentaire perpétuel tiré de Juvénal et d'Horace ». Supposé que Boileau soit en effet pédant, si M. Frary s'en aperçoit, c'est qu'il connaît lui-même son Horace; et, pour

LA QUESTION DU LATIN. 3i?

« l'exquise harmonie j> des vers do Racine, ceux-là seuls on réalité la goûtent, ne nous y trompons pas, dont l'éducation classique a formé l'oreille et l'esprit. Je le sais; « le peuple » passe aujourd'hui pour bon juge de l'ironie de Pascal et de la sensibilité de Racine, de l'éloquence de Bossuet et du comique de Molière, de l'esprit de Voltaire et de la noblesse de Lamartine : on le lui dit du moins, et il le croit sans doute. La preuve pourtant qu'il ne l'est point, c'est que l'éloquence du plus grand des orateurs n'a jamais différé pour lui de celle d'un tribun de carrefour, et qu'aux inepties qui nous font pleurer de désespoir, il rit d'aussi bon cœur qu'aux meilleures plaisanteries de Molière. Il applaudit aussi aux tragédies de Racine; mais où il pleure, comme il dit, toutes les larmes de son corps, croyez-vous, si vous le connaissez, que ce soit à Phèdre ou plutôt aux Deux Orphelines?

Nous cependant, si nous distinguons, si nous mettons une différence dans la qualité de nos plaisirs, si nous rougissons d'avoir goûté les uns, si nous nous savons gré d'être capables des autres, nous le devons, sans le savoir peut-être, uniquement au bienfait de notre éducation classique, aux leçons de la Grèce et de Rome. C'est à peu près ainsi que, dans l'évanouisse- , ment lent des anciennes croyances, nous pouvons cependant continuer d'être gens de bien, grâce à ce que ces croyances ont jadis in-iiiué, dans le sang d'où nous venons, de moralité secrète et de vertu latente. Tout un passé vit toujours en nous, dont nous n'avons

pas conscience, que nous raillons même ou que nous insultons parfois, mais que cependant nous ne réussissons pas à détrniie en nous, et heureusement, car c'est pe;il-êlre le meilleur de nous. Mais savoir distinguer entre ses plaisirs, vous s'ics-voiis demandé quelquefois ce que c'est ? Ce n'est pas seulement toute la critique, c'est tout le sentiment littéraire; il se pourrait que ce fût encore toute la culture et toute l'éducation.

Aussi longtemps donc que l'éducation n'aura pas pour olijot d'anticiper inutilement sur une expéiience de la vie que la vie peut seule nous donner, mais de nous préparer à profiter de cotte expérience, lorsque la vie nous l'imposera, les langues anciennes, et le latin particulièrement, devront demeurer la base même de l'éducation. Car, d'une part, le temps que l'on prétend qu'elles prennent, il n'y a pas d'autre moyen de le mieux employer, puisque les études que l'on y voudrait substituer, celle de l'histoire ou celle des langues étiangères, ne peuvent porter leurs fruits qu'à la condition de tomber eUes-mêmcs dans un terrain que peut seul préparer le latin. Mais, d'autre pari, et conséquemment, il importe as>ez peu qu'une fois entrés dans la vie réelle, nous relisions rarement ou jamais les Géorgiques ou les Verrines, puisqu'il ne s'agissait par elles que de préparer le terrain, ou de l'occuper en attendant qu'il fût capable d'une autre culture.

C'est ce qu'oublie M. Frary, quand il trionipue

comme d'une contradiction d'entendre ceux-ci qui plaident l'utilité des études latines, — pour la connaissance pratique du français, par exemple, — et ceux-là qui fondent la noblesse de ces études sur leur inutilité même. Il n'y a pas contradiction ici; et il est vrai que ces éludes sont utiles, et il est également vrai qu'elles sont inutiles. Elles sont inutiles, en ce sens qu'elles ne sauraient mener personne à la fortune, mais elles sont utiles en ce sens qu'elles assouplissent, qu'elles élargissent, qu'elles élèvent l'esprit; ou encore si l'on aime mieux, elles ne sont inutiles qu'autant que l'éducation est conçue comme l'apprentissage de la vie pratique, et le collège comme l'antichambre du comptoir ou de l'usine. Et c'est bien une manière de les concevoir, je ne dis pas le contraire, mais je demande alors ce qu'est devenu cet a enseignement secondaire élevé » que l'on nous promettait? cet enseignement « plus conforme aux besoins d'une société nouvelle », mais cependant <c toujours littéraire y> ? tout ce que l'on prétendait enfin conserver, et que l'on se trouve avoir sacrifié du même coup que l'on sacrifiait le latin; — si peut-être on ne s'en prend au latin justement pour atteindre et renverser sous son nom quelque chose d'autre que lui-même et de plus important.

Quelles sont, en effet, ces nécessités si pressantes, au nom desquelles on demande à bref délai le bouleversement du système de notre enseignement secondaire ? J'entends bien que l'on me parle d'évolution

économique, d'intérêt social, de professions productives el de professions improduclives, quoi encore,? mais qu'y a-l-il sous ces grands mots, et de quelle réalité sont-ils, non pas tant l'expression peut-être que le déguisement inolYensif ou la parure ilccente? Tout est dans tout, sans doute, et la question de l'éducation touciie à bien d'autres. Un illustre savant n'a-t-il pas établi que la grandeur politique et la prospérité commerciale de l'Ani^leterre dépendaient étroitement du nombre de vieilles filles que la cherté du mariage y entretient dans le célibat? On peut donc bien prétendre que, si le budget de la France, depuis quelques années, se solde en déficit, la faute en est aux programmes de l'enseignement secondaire; on peut imputer à Virgile les maux de la crise agricole ou à Thucydide la décadence de la marine marchande ; on peut accuser le baccalauréat de préparer muins d'administrateurs pour les droits réunis que de recrues pour le socialisme. C'est seulement un argument dont il ne faut pas abuser. Dans une société moderne, organisme complexe, formé de tant de pièces, jointes entre elles par des ressorts si nombreux et si délicats, rien n'est plus arbitraire que de vouloir assigner un effet déterminé à une cause déterminée, parce qu'au fond il n'en est pas un qui ne soit le produit, ou la rencontre, si je puis ainsi dire, d'une infinité de causes.

En veut-on voir un exemple ? Si le latin, dit M. Frary, n'était pas l'unique base denolre enseignement secon-

L,4 QUESTION DU LATIN. 3i7

daire, ilyaiiraitmoins de bacheliers, el, s'il y avait moin^ de bacheliers, il y aurait moins de fonclioniiaires d'une part, el moins de déclassés de l'autre. Je n'en sais rien du tout, ni moi, ni M. Frary, ni personne. Quel que soit le programme des examens qu'il convienne â l'État de placer à l'entrée des carrières publiques, il y aura toujours en France plus de concurrents que de places; mais, dans l'examen du baccalauréat, si l'on substitue le bas-brelon ou le raadécasse au latin, pourquoi veut-on que le nombre des bacheliers en soit diminué? M. Frary, dans son livre, commet perpétuellement le sophisme que l'école appelle causa pro non causa; et, comme aucun de ses mérites réels n'a contribué davantage à faire le succès de sa Question du latin, il n'était pas superflu de noter que c'en est le principal défaut. Après cela, c'est aussi bien ce qui nous dispense d'insister davantage. De tous les raisonnements par où M. Frary s'efforce de lier à la suppression du latin noinbre de conséquences qui n'ont que des rapports extrêmement éloignés avec elle, il n'en est heureusement pas un qui ne pèche gravement en quelque endroit. L'incorreclion de ses déductions en tempère à tout coup la hardiesse.

Au fond et en réalité, ce que l'on attaque dans l'enseignement secondaire classique, — je veux bien le dire à M. Frary, — ce qu'il y attaque lui-même, sans le vouloir ou sans le voir, ce n'est ni ceci, ni cela, mai:^ essentiellement ce que cet enseignement, tel f[u'il est, a, dans sa nature et dans sa constitution, da

318 HISTOIRE ET LITTÉRATllUE.

nécessairement aristocratique. C'est une supériorité (inc de savoir le latin ou de l'avoir appris, si peu d'ailleurs que l'on en retienne, une supériorité certaine, pour toutes les raisons que nous avons dites, et supériorité d'autant plus importune qu'elle se fait sentir sans qu'on le veuille. On peut relèvera ce sujet, dans Iclivre de M. Frary, quelques phrases tristement instructives : « Il est temps de précipiter les inutiles du sommet où la Révolution française les a laissés, mais où l'évolution économique du xix° siècle doit enfin les atteindre... A-t-on le droit d'employer l'argent des contribuables laborieux à faire des parasites et des déclassés?... N'est-ce pas une injustice envers le commerce et l'industrie que d'écrémer la jeunesse au profit du barreau et de la bureaucratie?... Nous avons, par nos lois comme par nos mœurs, maintenu la fausse hiérarchie de l'ancien régime... Il est temps de remettre les gens à leur place, de glorifier le travail fécond, d'apprendre à la jeunesse que l'aristocratie des arts libéraux n'est plus de notre siècle. »

Voilà les vrais griefs de la démocratie contre l'éducation classique ; et si, par hypothèse, au lieu du latin, c'était le tamoul ou le tartare mandchou qui en format la base, vous voyez sans difficulté qu'il n'y aurait pas à changer un seul mot dans une seule de ces phrases. Mais il est vrai que le latin ne peut qu'entretenir, nous avons dit pourquoi, l'enseignement secondaire dans ses habitudes aristocratiques, et c'est aussi pourquoi l'on s'attaque au latin d'abord. De

telle sorte que si M. Frary dépense tant d'ardeur et même d'éloquence à démontrer la « stérilité » des éludes latines, c'est qu'il a lui-même conscience autant que personne de leur « fécondité ». C'est parce qu'il sait parfaitement qu'il y va de tout autre chose que « de casser laborieusement des noixvides», ou de « tourner la meule pour ne produire que du son », qu'il s'évertue en mille manières à prouver la justesse de ces comparaisons. Et pour tout dire d'un ,mot, il aurait fait moins d'efforts contre la « routine » s'il ne s'avouait intérieurement tout ce que la routine a de titres et d'autorité légitime sous le nom de « tradition ».

Nous touchons ici le fond de la question, en même temps que l'une des principales différences, la principale peut-être, de l'esprit aristocratique, et du démocratique. L'esprit d'aristocratie tend effectivement à continuer, perpétuer, consacrer d'âge en âge les iné" galités naturelles ou acquises, souvent importunes, odikeuses même parfois aux individus, presque toujours utiles à la conservation et au bien de la famille, de la nation, de la race, de l'espèce. Mais, réciproquement, l'esprit démocratique, de son côté, semble tendre à replacer chaque génération qui vient à la lumière dans un état chimérique d'égalité native où les intérêts supérieurs de l'espèce, de la race, de la nation et de la famille s'effacent ou s'anéantissent devant le droit de l'individu. Autant donc il importe à l'esprit aristocratique d'entretenir le respect des

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