‹ Histoire et littératureChapitre 8 sur 21 · L'ÉLOQUENCE DE FLÉCH 1ER · texte numérisé non relu

L'ÉLOQUENCE DE FLÉCH 1ER

c'est assez pour en faire un objet d'émulation parmi les hommes. Tous les épistoliers ne sont pas Balzac ou Voiture, tous les prédicateurs ne sont pas Massiilon ouFléchier. Certaines qualités de nalure, une oreillo délicate, un goût (in, une imagination vive, un sentiment heureux des ressources de la langue, une connaissance étendue du monde y sont encore nécessaires. Et, pour être tout à fait juste, quand on vent mettre à leur rang les Oraisons funèbres de l'évèque de Nimes ou le Petit Carême de l'évèque de Clermont, il faut se souvenir combien de prédicateurs ou même de prélats n'ont pas pu les écrire.

Ajouterai-je enfin que cette rhétorique a son utilité ? Je le puis bien, pour peu que l'on y tienne. Elle accroît donc, d'âge en âge, les ressources de la langue, et, de rhéteur en rhéteur, elle met cà la disposition du véiitable orateur un vocabulaire plus étendu, plus riche (!e mots ou plutôt de nuances, une syntaxe plus souple, plus docile, plus capable de plier sa rigidité première aux exigences nouvelles d'une pensée qui va toujours s'enrichissant, se compliquant et se subtilisant. Ne l'a-t-on pas vue quelquefois, en ne travaillant qu'à cl oquer des mots, en faire jaillir, à notre grande surprise, des commencements ou des semblants d'idées? Et, après cela, quand elle ne nous rendrait d'autre service que de nous préparer à une intelligence plus complète et plus claire des chefs-d'œuvre qu'elle imite, n3 faudrait-il pas bien lui en avoir quelque gré? Pour goûter Bosbuel et Bourdaloue, il n'est pas bon seule-

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ment, il est utile, il est nécessaire d'avoir lu Massillon et Flcchier, et même de s'y être plu, tout comme il est utile d'avoir ri à Re.^nard, franchement ri et beaucoup ri, pour bien comprendre Molière. Pascal le dit d'une façon plus vive : il dit que le froid est agréable... pour se chauffer. S'il n'y avait pas eu dan? l'histoire de notre littérature une grande abondance de rhéteurs, il me semble ([ue je connailrais moins le prix de l'éloquence; — et c'est pour(|uoi, sans les aimer, je ne suis pas fâché qu'il y en ait.

Mais n'oublions pas que ce sont des rhéteurs, et qu'ils font de la rhétorique. Or c'est précisément ce que l'on pourrait bien avoir trop oublié quelquefois en parlant de Fléchier, et c'est, je crois, l'explication des alternatives que sa réputation a subies. Il y a deux manières de le lire, et deux manières de le juger : à ne le prendre que pour un rhéteur, il mérile, en effet? toutes les louanges que l'on en a faites, et même de plus vives; c'est Pline, c'est Cicéron, c'est Isocrate, si vous le vo'.:lez; mais, à le prendre pour un orateur, et surtout pour un prédicateur chrétien, il en niénte moins, beaucoup moins. C'est la distinction que je ne trouve point assez nettement marquée dans le livre récent de M. l'abbé Fabre ; et c'est pourquoi j'ai iàclié de la mettre bien en lumière. Car, d'une part, elle nous permet de reconnaître à Fléchier les qualités très réelles qui furent les siennes; elle nous permet, d'autre part, de ne nous faire illusion sur aucun de ses défauts; et elle nous aide ù comprendre enfin

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pour quelles raisons Fléchier sera toujours un personnage intéressant dans l'histoire de la littérature française. A l'un des moments critiques de l'histoire de la langue et de l'esprit français, il a été le représentant peut-être le plus émiiient de ce que peuvent l'art, le travail, et l'ambition de réussir, dans un genre pour lequel il n"étail point particulièrement né. C'est bisa là quelque chose.

Sans partager pour révê]ue de Nîmes toute l'indulgente admiration de M. l'abbé Fabre, reinercions-l^ donc sincèrement du temps et de la peine qu'il lui a consacrés. Disons même qu'il serait à souhaiter que de plus grands que Fléchier, dans notre histoire littéraire, eussent rencontré un pareil biographe. Avertissons-le seulement, « pour ôter, comme dit Fléchier, le dégoût d'une louange continue », et nous-mêuie « donner quelque sel à un discours ordinairement insipide », qu'il est temps maintenant de s'arrêter, que quatre forts volumes l'ont plus qu'acquitté de sa tâche, et qu'après avoir successivement écrit uneÉtude sur la correspondance de Fléchier avec madame Deshoii- Hères et sa fille, deux volumes sur la Jeunesse de Fléchier, un autre enfin sur Fléchier orateur, ce serait trop d'en écrire un cinquième sur VÉpiscopal de Fléchier. Je n'ai pas remarqué sans quelque inquiétude qu'à la six cent troisième page du présent livre, Fléchier n'était pas encore mort.

1'' nov.mlre lt85.

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