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sont pas froids, ni languissants, comme on l'a prétendu, mais, ainsi que ses belles Oraisons funèbres, celle de Lamoignon, celle de MoiUausier, celle de Tureniie, parfaitement nobles et parfaitement polies, toutes ces compositions répondent à l'idée de leur genre, elles la remplissent même et l'égalent, si seulement on commence parla vider de tout ce qu'elle contient de chrétien. VOraison funèbre de Turenne est le chefd'œuvre de l'oraison fuaèbre laïque, et le Panégyrique de sainte Madeleine est un modèle, en effet, de panégyrique mondain. Ce que l'on y regrette uniquement, c est une certaine chaleur de cœur, une ferveur de zèle, un feu caché qui devrait pénétrer et fondre ensembie, pour ainsi dire, toutes les parties du disccurs. L'orateur ne se livre jamais, ni jamais surtout ne s'oublie lui-même ; le goût le lui défend, et il manquerait plutôt à tout le reste qu'aux convenances de son auditoire; il accepte ceux qui l'écoutent et ceux qui le liront pour juges ; c'est un rhéteur et non pas un orateur chrétien. Mais les qualités littéraires y sont, toutes o i presque toutes, et supérieures peut-être à ce qu'elle; sont dans les Panégyriques ou dans les Sermons mêmes de Massillon et de Bourdaloue.
Car, ne nous y trompons pas : Massillon n'est pas plus élégant ni plus harmonieux que Fléchier, mais seulement plus facile, plus abondant, moins étudié ; et Bourdaloue, s'il a d'ailleurs de 11 mi autres qualités, cependant il est doué d'une imagination moins vive, et certainement son style, toujours exact et judicieux, n*a
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p S l'ôclat de celui de Flrcliior. Mieux enco:e que c la: j'ose dire qu'il n'y a pas plus d'iuversions, plus do comparaisons, plus de proso'iopées, plus d'apostrophes, plus de prétéritions cl autres « figures » dans les Oraisons funi'bres de Flécliicr que dans celles de Bossucl; seulomciit, dans Bossutt, pour les trouver il faut les y clierclier, et, dans Fléchier, c'est ce qui brille aux yeux d'al)ord. Et c'est la supériorité de IJossuil, mais non [)as une supériorité de l'ordre littéra-re, ni même ce que Ton appelle communément, pour se dispenser d'approfondir davantage, une sujjériorilécie génie, mais bien une supérioritéd'intelligencedelarcligion, et, si je puis ainsi dire, un rapport plus étroiî, plus intime, plus profond de la nature de Bossuetavec l'essence du clirislianisme. Les qualités de Flécli.cr, au contraire, sont faciles à détacher du genre où il lésa exercées. Aussi le plus beau jour de sa vie publicpie fut-il, sans doute, celui de sa réception à l'Académie française. C'était le 12 janvier 1673, et les discours, Il nus jusqu'alors à huis clos, s'échangeaient pour la première fois à portes ouvertes: le succès de Fléchier fut si grand, que Racine, que l'on recevait le même jour, en fut découragé juscju'à ne vouloir pas même faire imprimer son Remcrciemenl.
Les qualités liltéiaires de l'éloquence de Fléchier suffiraient à expliquer l'estime que les grammairiens et les rhéteurs ont faite et font encore aujourd'hui de lui. Xul à ce point de vue ne l'a loué plus brillamment que Yillcmain; et c'est à bon droit que M. l'abbé
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Fabre a placé ses conclusions sous l'autorité d'un Ici nom. Une autre raison, cependant, plus matérielle, doit être ici donnée pour rendre compte de l'infincnce assez longue et très réelle que Flécliiera exercée sur la prose française. 11 faut se rappeler que les Sermons de Bossuet ne parurent pour la première lois qu'en 177:2, ceux de Massillon en 1745, et ceux enfin de Bourdaloue en 1713 et 1714 : ceux de Flécliier avaient paru depuis 1696. Si l'on fait attention maintenant au caractère de beauté grave et presque triste, qui dislingue les Sermons de Bourdaloue, qui ne s'apprécie bien qu'à la longue, qui a fait de ce jésuite le prédicateur préféré des protestants, on voit que, pendant près d'un demi-siècle, les Panégyriques et les Sermons de Fléchier ont presque seuls représenté l'éloquence de la chaire au temps de Louis XIV. Fléchier s'est donc trouvé le maitre des prédicateurs, et le maître si bien reconnu, que Massillon, nous l'avons dit, procède effectivement de lui pour une large part, pour tout ce qu'il y a dans sa propre éloquence de plus mondain et de plus littéraire. Les qualilés ou les défauts de Fléchier sont ainsi devenus, pour plusieurs générations, les défauts ou les qualités même acceptés, reconnus et, en un mot, classiques de l'éloquence de la chaire. Et, par une communication, ou, si l'on veut, une contagion toute naturelle, comme l'éloquence de la chaire avait faii presque autant que la tragédie française pour la gloire de notre lilléraliu'e ; comme d'ailleurs c'était la plus
ce iiisToir.t: et liïtéuature.
b.'illanto application qu'il y eût encore eu de la prose à des matières sérieuses, puisque ni Montesquieu, ni Voltaire, ni BulTon, ni Rousseau n'avaient écrit; CMnmc enfin la prélature, jusqu'aux environs de 1750, dans une sociL'té très aristocratique, n'avait rien perdu (:e son prestige, il en résulta que les modèles de lidoqucnce de la chaire devinrent pour les critiques les modèles mêmes de la prose Irançaise.
Étant donné le caractère de l'éloquence de Massillon et de celle de Fléchier, VOraison funèbre de Turenneet \e Petit Carême, on voit les conséquences, et comment la prose française en dévia du courant où l'avaient autrefois guidée Pascal et Bossuet, r/fisfo<re des variations el les Provinciales. «L'art de choisir les mots, l'emploi des tours heureux, des constructions savantes, enfin tous les secrets de l'élégance et de l'harmonie», qui sont précisément ce que Villemain a vanté dans Fléchier, allaient l'emporter sur le reste; — le reste, c'est-à-dire le souci de convaincre et de prouver, qui peut-élre est la seule raison qu'il y ait d'écrire en prose. Il n'est permis qu'aux poètes de composer pour ne rien dire, et les seuls romanciers ont le droit de n'écrire que pour « raconter ».
Kous ne manquons pas aujourd'hui de stylistes ni de rhéteurs, mais on entend quelquefois aussi des écrivains se vanter d'écrire sans aucune préoccupation ni prétention littéraire. Ils n'ont pas tout à fait raison, mais ils n'ont pas tout à fait tort, et il faut seulement savoir ce qu'ils veulen dire. S'ils veulent
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dire, en effet, qu'ils ont écrit sans ordre, au hasard de la pensée, sans égard à la constitution du sujet qu'ils traitent, en confondant le naturel avec lanéiiligence et l'allure du désordre lui-même avec l'originalité, il est évident qu'ils ont tort, et le lecteur se passera bien que je prenne ici la peine de le démontrer. Mais s'ils voulaient dire peut-être qu'il a existé, qu'il existe un art de surfaire la pensée; des(( élégances » et des « secrets », — un peu bien publics aujourd'hui, — pour faire illusion sur sa maigreur et sur sa pauvreté ; des « tours heureux » pour lui donner une valeur qu'elle n'aurait pas d'elle-même, des « constructions savantes » pour en envelopper le vide et la banalité; et qu'il faut mépriser cet art, ils ont raison et cent fois raison. En fait d'« élégances*, il n'y en a que de fausses; les « tours heureux » ne le sont qu'autant qu'on les rencontre sans les avoir cherchés; et, pour les constructions, elles sont toujours assez savantes quand elles accusent naturellement le contour et le relief de l'idée. Toute recherche de style est vaine qui n'a pas pour objet d'amener l'idée au dernier degré de netteté qu'elle puisse recevoir.
Cependant, comme dit Pascal, « toutes les fausses beautés que nous blâmons dans les rhéteurs ont des admirateurs, et en grand nombre »; et toute une école, dans l'histoire de notre littérature, s'est fait, se fait encore gloire de les imiter. On y professe que le style se surajoute à l'idée pour lui donner un prix qu'elle n'aurait pas sans lui; qu'il y a des figures,
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cataloguées dans los rliôloriques sous des noms grecs, la catachrèse et la syne''(lo(|iie, Thypotypose el la prosopopée, dont l'objet scrart d'embellii" ou d'orner 1 ' discouis; cl que, (juaiid on a dit lout ce que l'on avait à dire, il rcsie à trouver une manière de le dire « qui ne s'altende point ». Balzac, Voiture, Flécliier, La Rochefoucauld, Fontenelle, Massillon, Thomas, Rivarol, dans des genres bien différents, etchacnnavcc des qualités diverses, ont tour à tour été les représenlanls éminents de cette école, mais Massillon el Fléchicr les plus considérés [ eut-êire, d'autant que réloquence de la chaire s'élève an-dessus de la lettre familière ou de la nouvelle à la main^ et que naturellement on se défie moins de la préciosité d'un évêque. Les mécréants eux-mêmes, les mécréants surtout estiment qu'un évêque a d'aulres affaires (jue d'arrondir des phrases et de filer des métaphores... Mais on voit qu'ils se trompent.
Dirai-je que cet art a sa raison d'être? Il le faut bien, puisqu'il a sa tradition, comme l'on voit, et qu'elle s'est continuée jusqu'à nous. La rhétorique est une imiîation en même temps qu'une corruption de l'éloquence : elle peut donc plaire à ce titre, et réusi-ir quelquefois à se faire [.rendre pour son moi'èle; un versificateur a souvent passé pour poète, comme De'ille, et souvent un rhéteur pour un orateur, comme j'en connais trop pour en nommer un seul. Celle imitaiion a d'ailleurs ses difficultés; tous ceux qui s'y essaient n'y réussissent pas de la même manière, ci