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Histoire et Litterature I

C'est une question de savoir si dans ce livre, quoique signé de l'un des siens, mais où l'on ne parle d'aucune chanson de geste, — où Ton ne célèbre la bravoure d'aucun Varocherni la chasteté d'aucune Erembourc, — notre École des chartes se reconnaîtra. Je le lui souhaite pourtant. Car, empressons-nous de le dire d'abord, elle n'a pas eu ni n'aura souvent la bonne fortune de pouvoir se reconnaître dans un livre d'une érudition plus solide, ou d'une critique plus élégante,

i. Louise de La Vallière et la jeunesse de Louis XIV t par M. J. Lair, 1 vol. in-S", Paris, 1881 ; Pion.

^ UISTOIRE ET LITTÉRATURE.

OU d*une composition enfin plus habile que celui de M. Lair sur Louise de La Vallière et la Jeunesse de Louis XIV, Rien ou presque rien d'inédit, ce qu'il en faut seulement pour ne pas démériter tout à fait du titre d'ancien élève de l'Ecole des chartes; mais une connaissance étendue, précise, nullement pédantesque avec cela, du sujet et surtout de ses alentours; mais une adresse remarquable à manier les textes, à confronter les témoignages, à les solliciter doucement pour en tirer tout ce qu'ils contiennent; mais un goût d'arrangement et de combinaison, un art enfin de construire le récit sans que l'intérêt romanesque en coûte rien à la vérité de l'histoire et sans que la rigueur d'une exacte chronologie y contrarie l'intérêt dramatique, tels sont les mérites, — assez rares, on en conviendra, — du livre de M. Lair. C'est dommage que le slyle, de place en place, puisse un peu prêter à la critique, ou du moins qu'il ne nous rende pas toujours les images qu'évoque dans l'esprit le nom lui seul de La Vallière. Si ce léger reproche était sensible à M. Lair, il pourra s'en coni^oler en se ressouvenant que Bossuet lui-même, prêchant pour la profession de sœur Louise de la Miséricorde, ne parut pas aussi di'cin que l'avait espéré son aristocratique auditoire : c'est le mot, on se le rappelle peut-être, de la marquise cde Sévigné. N'est-on pas bien excusable, en vérité, de jTîanquer à son tour quelques traits d'une physionomie qu'un si grand peintre n'aurait pas tout à fait attrapée?

Le mal, au surplus, n'est pas bien grand. Le livre de M. Lair est sans doute une biographie de mademoiselle de La Vallière, mais il est surtout une histoire de la jeunesse de Louis XIV, et j'ajoute : une histoii'e très neuve. On a tant écrit sur le dix-septième siècle que nous nous flattons volontiers de le connaître, et, chaque historien que nous y voyons retourner, nous nous demandons de bonne foi ce qu'il espère donc qu'il en rapportera. C'est qu'au fait tant de gens n'en ont rien rapporté ! Mais lisez ce livre, lisez-le de près, et vous verrez combien peu nous connaissons les hommes et les choses qui passent couramment pour nous être le mieux connus. En voulez-vous tout de suite un exemple? Éludiez seulement le personnage, conforme à la vérité vraie, que tiennent ici, dans le livre de M. Lair, Anne d'Autriche et Marie-Thérèse, deux nobles femmes s'il en fut, et comparez les portraits, — pour ne pas dire les caricatures, — qu'on nous en a tracés, de la première comme d'une reine galante, et de la seconde comme d'une sotte couronnée. Bien sotte, en effet, n'est-ce pas, celle qui sut souffrir sans faire publiquement étalage de sa souffrance, et qui crut devoir à sa dignité royale de ne pas livrer aux dérisions des courtisans les transports de sa jalousie^? Ce sont de telles

1. L'abbé Duclos— dans un livre sur Madame de La Vallière et Marie-Thérèse d'Autriche^ Paris, 18G9 ; Didier, — avait bien essayé de rendre à cette reine, un peu trop oubliée de l'Iiistoire, sa physionomie vraie, mais il avait, comme il arrive à tant de biographes, dépassé la juste mesure; et puis, Te livre a le mal-

relouches, de telles corrections, de tels redressements de la vérité vraie, si je puis dire, contre la légende, et de l'histoire en face du roman, qu'il est curieux de noter, et que nous allons essayer de suivre dans le livre de M. Lair.

Tout le monde sait, ou peut apprendre en ouvrant le premier dictionnaire historique venu, que Louise de la Baume Le Blanc La Vallière naquit en Toiiraine en 164i. Molle et sensuelle contrée, comme Ta si bien ditMichelet, oùtoutlelongde la rivière se mirent dans une eau paresseuse les châteaux des favoris et des favorites de nos rois. Dans le petit manoir où la la jeune fille passa sa première enfance on a retrouvé, voici déjà quelques années, et mis en place au manteau d'une cheminée, cette inscription latine, qu'elle eut douze ou quinze ans sous les yeux et qui, par une singulière coïncidence, raconte si bien sa double destinée . « Ad principem, ut ad ignem, amorindissolutus. Au prince, comme au feu de l'autel, amour indissoluble. » Elle perdit son père de bonne heure. C'était un brave gentilhomme, qui joua son bout de rôle, comme un autre, au temps de la Fronde, et tint fidèlement le parli de la régente. La mère se remaria avec un M. de Saint-Remi, premier maître d'hôtel de Gaston, duc d'Orléans, et ainsi jeta l'enfant dans une petite société « de toute sorte de filles, » comme dit

heur, pour n*en rien dire de plus, d'être étrangement difficile à lire.

assez dédaigneusement mademoiselle de Montpensier, qui formait Tordinaire compagnie des jeunes princesses, demi-sœurs de la même mademoiselle de Montpensier. Or, on rêvait souvent du roi parmi ces jeunes filles, et Tune d'elles, Marguerite d'Orléans, plus tard grande duchesse de Toscane, se flattait bien de répouser. On l'appelait même la petite reine. M. Lair a noté, sans trop y appuyer, les impressions que de pareilles visées, et les entretiens sans doute qui s'ensuivaient dans les appartements du château de Blois n'ont pu manquer de faire sur une imagination naturellement romanesque et tendre, comme était celle de Louise de La Vallière. Elle n'avait pas encore dix-sept ans, quand une fort habile femme, la mère de l'extravagant abbé de Choisy, daigna la remarquer et la proposer pour fille d'honneur à madame Henriette, qui venait d'épouser Monsieur, frère de Louis XIV, et dont on formait la maison. Louis XIV était alors dans sa vingt-troisième année.

Madame, fille d'Henriette de France et sœur de Charles II, roi d'Angleterre, était jeune, gracieuse, vive enjouée, spirituelle, et surtout imprudente. Elle avait de plus une vengeance de femme à exercer sur le roi, qui l'avait dédaignée jadis et superbement traitée de « petite fille, » dans le temps même qu'elle pouvait prétendre, et qu'elle prétendait en effet, elle aussi, à l'épouser. Il se noua donc bientôt entre elle et Louis XIV un commerce de coquetterie qui les mena l'un et l'autre assez loin pour que les reines mères

dussent intervenir, leur parler fortement, et leur enjoindre de faire taire les bruits qui commençaient à courir. lis feignirent d*accepter la remontrance, et convinrent, pour dissimuler leur manège, que le roi « ferait l'amoureux de quelque personne de la cour ». Ce fut d'abord une demoiselle de Pons, que Ton fit habilement disparaître de la scène au moment qu'elle entrait tout à fait, et trop avant, dans l'esprit de son rôle*; puis mademoiselle de Chemerault , dont les friands d'historiettes regretteront que M.Lair n'ait pas un peu plus éclairci l'aventure, et enlln Louise de La Vallière. Celte fois, c'est le roi qui fut pris à ce jeu.

Lorsque plus tard, vers 1670, la grande faveur de madame de Montespan se déclarera, comme on discernera d'abord très clairement que ce qu'elle aime en Louis XIV c'est le roi, les courtisans se précipiteront vers elle comme vers la source des honneurs, des pensions et des places. On peut toujours s'entendre avec les gens qui veulent faire fortune ; madame de Montespan voudra faire fortune ; il n'y aura donc pas jusqu'à la vertueuse Julie d'Angennes, et jusqu'au rigide Montausier, son époux, qui ne se mettent à l'entière dévotion de la favorite. Mais, au contraire, en 1661, comme c'était Thomme que Louise de La

1. C'est du moins la version de M. Tair, qui cite à l'appui les Mémoires de madame de Molteville ; mais madame de La Fayette, — Histoire de madame Uenrielte, — prétend que mademoiselle de Pons, encore un peu provinciale, se serait au contraire prêtée fort maladroitement à ce qu'on atlciuluit d'elle.

Vallière aimait en Louis XIV, toute la cour, unanimement, conspira pour traverser leurs amours. Les hommes, — en ce temps-là, — mettaient la vertu des femmes à si haut prix qu'ils ne concevaient pas qu'elle pût succomber que sous la promesse d'un bon contrat de rente, et d'une constitution de tabouret chez la reine. Fouquet, d'abord, voulut s'assurerla maîtresse du roi, — se l'assurer plutôt encore que la lui disputer. Cet illustre fripon, dont les pilleries ne méritent aucune indulgence, parce qu'aucun service rendu à la France ne les a compensées, agitait dans sa tête à l'évent de vastes et dangereux desseins. Il chargea donc sa confidente accoutumée, la dame du Plessis-Bellière, d'offrir vingt mille pistoles à mademoiselle de La Vallière : soit à peu près un million d'aujourd'hui. Peutêtre, à la vérité, souriait-il à ce Turcaret de supplanter un roi. Mais au fond, c'était, en la personne de la jeune fille, un espion qu'il voulait soudoyer et qui pût, par exemple, le prévenir à temps quand éclaterait l'orage qu'il sentait, depuis plusieurs-mois déjà, gronder sourdement sur sa tête. Quelques jours plus tard, en effet, il élait arrêté. Il importe à l'histoire d'écarter absolument ici, d'entre les raisons qui déterminèrent Louis XIV à cette espèce de coup d'état, une rivalité d'amour, et le ressentiment personnel de l'outrage inlligé parce sac d'argent à Louise de La Vallière. La perte de Fouquet, nécessaire, indispensable à la France, était résolue depuis le 4 mai ; c'est Golbert qui nous a conservé cette date ; et deux mois plus tard, le 4 juillet,

le roi n'avait pas même encore seulement jeté les yeux sur mademoiselle Pons. C'était à peine s'il venait de concerter avec madame Henriette l'imprudente manœuvre que nous rappelions tout à l'heure. Le même Colbert nous a dit d'ailleurs, avec une naïveté crue, pourquoi Louis XIV attendit quatre mois à frapper. C'est que pendant « les mois de mai, juin, juillet et août les peuples ne paient rien dans les provinces; » et que, par conséquent, le seul Fouquet, parmi les embarras du temps, pouvait faire le service des fonds. — Au surplus, ce que je ne comprends pas, et contre quoi je suis bien aise de protester en passant, c'est la commisération banale dont tous les historiens semblent se croire obligés de payer le tribut à ce triste personnage, qui, s'il représente quelque chose, ne représente à des yeux qui voient clair, que le pouvoir de l'argent dans tout le faste de son insolence et la pompe de sa grossièreté.

Louise de La Vallière venait à peine d'échapper aux humiliantes propositions de Fouquet qu'un autre complot s'ourdissait contre elle. Grâce aux précautions de Louis XIV lui-même, et surtout d'Anne d'Autriche, toute la cour, depuis plusieurs mois, connaissait la faveur de La Vallière, que Marie-Thérèse l'ignorait encore. Olympe Mancini, l'une des Mazarines, trop fameuse sous le nom de comtesse de Soissons, forma le généreux projet de l'en avertir. Elle aussi, le roi l'avait aimée, jadis, et, nommée depuis deux ans surintendante de la maison de la reine, elle était

demeurée jusqu'alors, si Saint-Simon ne se trompe pas, « la maîtresse de la cour, des fêtes el des grâces ». De concert donc avec le « délicieux» marquis de Vardes, elle résolut de fabriquer une lettre, que Ton traduirait en espagnol pour donner le change sur sa provenance, el qui ferait savoir à la reine Tinfidélité du roi. Marie-Thérèse était jalouse; Olympe le savait bien ; elle qui, la première, avait été dans le ménage royal une occasion de larmes ! Si la lettre était remise en temps opportun, il en pouvait sortir un scandale à chasser La Vallière de la cour. En quel lieu Louis XIV alors pourrait-il bien mettre sa maîtresse en sûreté ? chez madame de Soissons, sans doute, qui la gouvernerait selon son caprice et son intérêt. La lettre, cependant, ne parvint pas jusqu'à la reine ; une femme de chambre espagnole, confidente des deux reines, l'intercepta, prit sur elle de l'ouvrir, et, l'ayant lue, la remit à la reine-mère, qui lui donna simplement Tordre de la communiquer au roi. Coïncidence assurément bizarre ! lorsqu'il en eut pris connaissance et reçu la très déplaisante impression que l'on peut deviner, c'est à Vardes que le roi s'adressa pour l'aider à pénétrer ce mystère. Vardes, sans balancer, accusa la duchesse de Navailles, la plus honnête femme de la cour, comme le duc en était le plus honnête homme. En véiité, se peut-on tirer plus galamment d'affaire? Tel était René-François du Bec- Crespin, mar-^uis de Vardes. Quand il mourut, — en

1688, — madame de Sévigné le regretta fort, t n'y

ayant plus à la cour d'homme bàli sur ce modèle-là. » La comtesse de Soissons ne pouvait pas demeurer sur cet échec. Elle attendit, intrigua, manœuvra, se flatta d'écarler La Vallière en tournant un moment la fantaisie du roi vers mademoiselle de La Mothc-Houdancourl ; puis, quand elle vit que le changement, bien loin d'opérer, ne réussissait qu'à ramener Louis XIV vers une' habitude plus ancienne et plus douce, elle prit le parti de demander à la reine une audience dans le parloir des petites carmélites, et là, de lui tout déclarer.

Louis XIV cette fois dut plier. Il lira donc mademoiselle de La Vallière du service de Madame, auquel elle éiait toujours attachée, pour la loger — à l'hôtel hiron, Tun des plus beaux du faubourg Saint-Germain, ont dit les uns; au palais Brion, ont dit les autres; — au vrai, nous apprend M. Lair, dans un modeste pavillon, de 12 toises de long sur 4 toises de large, dans le jardin du Palais-Royal, une simple « folie, » comme on dira plus tard, un humble a vide-bouteilles, » comme on disait en ce temps-là; rien de plus. Elle y vécut « fort retirée, nous dit un contemporain, sans sortir, vêtue toujours d'un grand manteau de chambre. » C'est qu'elle était enceinte alors et près de mettre au monde un enfant qui naquit le 19 décembre 16G3, et qui fut inscrit sur les registres de Saint-Leu, sous le nom de : Charles, fils de M. de Lincourt et de mademoiselle Elisabeth de Beux. Les pièces publiées par M. P. Clément dans les LettreSy

MADAME DE LA VALLIÈRE. If

instruclionSy et mémoires de Colbert établissent ici péremptoirement la fausseté d'un récit romanesque qui s'était soutenu jusqu'à nous. Il ne fut question ni de masquer raccouchée, ni de bander les yeux de Taccoucheur, et les choses se passèrent aussi correctement qu'il se peut dans Tirrégularilé. M. Lair le fait expressément remarquer, parce qu'en effet quelques^ historiens ont suivi la légende, et la suivraient encore au besoin. L'enfant ne vécut pas longtemps. La mère qui sentait, depuis son départ de la cour, une curiosité malveillante fixée sur elle, eut le courage d'assister, cinq jours après ses coucljes, le 24 décembre, aux Quinze- Vingts, à la messe de minuit.

Elle eut alors un moment de répit, et l'année 16G4 vint marquer le plus haut point de sa faveur. A vrai dire, l'automne de 1661 et le printemps de 4664 sont les seuls points lumineux que l'on aperçoive dans l'histoire de ces tristes amours. Ce fut bien à La Vallièrc que Louis XIV fil hommage de ces « fêtes galantes et magnifiques de Versailles, » où Molière, en sa Princesse d'Ëlide, crut pouvoir publiquement célébrer; mieux que cela, justifier les amours du maître :

Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils,

Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage

De kl beauté d'une àme est un clair témoijïiiagc,

Et (;u'il est malaisé que, sans être amoureux,

Un jeune prince soit et grand et généreux

Apres tout, j'aime mieux voir Molière flatter ainsi

n HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

la modeste La Vallière que d'admettre, puisqu'aussi bien les dates nous autorisent à n'en rien croire, qu il ait écrit son Amphitryon par une dérision, qui serait trop cruelle, du marquis deMonlespan. I! ne faut pas, en général, s'eiïaroucher de ces flatteries, qui sont chez nos écrivains du xvii® siècle ce que sont les clauses de style dans un acte authentique ou nos formules de politesse au bas d'une lettre privée. Seulement, quand les formules tournent à la flatterie sous la plume d'un Molière ou d'un La Fontaine, on aimerait autant qu'ils les eussent bien adressées, et plutôt à mademoiselle de La Vallière qu'à madame de Montespan, En tout cas, ces flatteries publiques de la Princesse d'Elide, c'était un signe que Louis XIV s'enhardissait et qu'il commençait à se sentir assez fort pour passer les limites où le respect des reines, et de sa mère particulièrement, l'avait jusqu'alors contenu. C'est au mois d'octobre 1664 qu'un soir, à Vincennes, il imposa la présence de sa maîtresse à sa mère. Marie-Thérèse, plus profondément atteinte encore qu'Anne d'Autriche par cette insulte, en tomba dangereusement malade, d'indignation et de jalousie. Sur ces entrefaites, une nouvelle grossesse obligeait de nouveau La Vallière de retourner à l'hôtel Brion. Le 7 janvier 1665, elle y accouchait d'un second fils. Celui-ci fut baptisé dans l'église Saint-Euslache sous le nom de Philippe, fils de François Derssy et de Marguerite Bernard. Il n'est pas inutile de donner ces détails. Ils prouvent, en efl'et, que Louis XIV ne s'ac-

coutuma que lentement à Ticiée de ces légitimations monstrueuses, dont il devait, quelques années plus tard, donner majestueusement le scandale.

Les ennemis de La Vallicre, on le conçoit, ne se relâchaient pas de leur haine. Elle était encore dans son pavillon, relevant à peine de ses couches, quand, par une nuit de février ou mars 1665, elle faillit être victime d'une tentative d'enlèvement, sinon d'assassinat. Aussi longtemps que le fait n'était attesté que par des libelles où le peu de vérité qui se rencontre est lui-même discrédité par les mensonges qui l'entourent, on pouvait et même, en bonne critique, on devait le révoquer en doute. Mais depuis qu'en 1866 M. François Ravaisson, dans ses Archives de la Bastille, a publié quelques-unes des dépêches de l'ambassadeur Sagredoau doge de Venise, le doute est devenu difficile. « On s'entretient tout bas, dit une dépêche du 20 mars 1665, de l'audace de gens inconnus qui ont essayé, mais inutilement, d'escalader le Palais- Royal et de s'introduire témérairement dans les appartements de la favorite. » Et par contre-coup, sur l'autorité de l'ambassadeur vénitien, garant authentique du fait, il est permis de croire que les libelles n'inventent rien non plus quand ils ajoutent qu'à dater de ce jour le roi « donna des gardes » à La Vallière. Inventent-ils seulement quand ils prétendent que vers le même temps, Louis XIV aurait placé près d'elle un maître d'hôtel « pour goûter tout ce qu'elle mangerait? » Si 1 on reconnaît du moins, avec M. Lair, dans cet

attentat nocturne, la main d'Olympe Mancini, toujours acharnée contre La Vallière, et depuis si gravement compromise dans la ténébreuse affaire des poisons, on avouera que la précaution n'était pas inutile contre la vindicative Ilalienne. Ce qu'il faut dire, cependant, c'est qu'à la date où nous sommes, la terreur du poison ne commençait qu'à peine à se répandre. L'imagination publique n'avait pis encore été frappée. Ni madame Henriette n'était encore morte, ni le procès de la Brinvilliers n'avait encore éclaté. La Canidie du xvii^siècle, Catherine Monvoisin, dite la Voisin, distillatrice de crapauds et vendeuse de poudres d'amour, n'était encore connue que de ses seules clientes. La comtesse de Soissons avait été Tune des prt'mières; joignons-y quelques intrigantes, — mademoiselle dn Fouilloux, mademoiselle d'Artigny, mademoiselle de Monlalais, — qui toutes trois, ayant été de la confidence de La Vallière, se dépilaient de n'en être plus ; et passons : c'est le moment de faire entrer en scène la marquise de Montespan.

Ce que l'on ne pardonnait pas à La Vallière, c'était d'occuper une place dont elle ne lirait profit ni pour elle, ni pour les siens, ni pour personne. Disons les choses comme elles sont, et comme aussi bien lanl de témoignages nous autorisent à les qualifier : La Vallière gàlait le métier. Tandis que, toute confuse d'une fortune qu'on lui enviait, elle lâchait de se faire pardonner à force de modestie, il y avait à la cour tout un escadron de jeunes filles, de jeunes femmes dont chacune

se sentait en état de jouer le rôle de maîtresse du roi comme il doit être joué, c'est-à-dire fastueusement, audacieusement, insolemment. Au premier rang de ces beautés brillanles et provocantes se distinguait madame de Montespan, dame du palais de la reine, de grande race, spirituelle, hardie, avec cela fort mal dans ses affaires, embarrassée de grosses dettes et, pour tenir sa place, obligée d'emprunter un peu de tou'es mains. Elle avait bien observé, dès les premiers mois de 1GG6, <juelques symptômes accusateurs d'un affaiblissement de la passion du roi pour La Vallière. Cependant ses avances étaient demeurées en pure perte : le maître ne daignait encore ou n'osait se déclarer. Il aimait la société de madame de Montespan, et, dans sa conversation étincelante, visiblement, il prenait un plaisir qu'il ne trouvait pas dans l'entretien, tout uni sans doute et tout sentimental de La Vallière. Mais cela n'allait pas plus loin. Il était retenu par un reste de timidité juvénile, qu'il ne devait perdre qu'au contact de madame de Montespan. C'est alors que, pour précipiter l'événement, madame de Montespan alla consulter la Voisin.

Nous ne saurions ici, faute d'espace, — et surtout par respect pour le lecteur, —entrer dans le détail des manœuvres de toute sorte où s'abaissa la furieuse ambition de madame de Montespan. Bornons-nous donc à dire qu'une fois aux mains de la Voisin et de ses hideux acolytes, Mariette, Lesage et Guibourg, il n'est pratiques, ineptes et sacrilèges, obscènes et crimi-

nelles, qu'elle n'ait tour à tour essayées contre le roi. Il esta peine possible de rappeler une certaine messe dite par Guibourg, prêtre de son métier, sur le ventre nu de madame de Montespan en guise d'aulel; mais ce qui est impossible, c'est de transcrire la formule des abominables mixtures que l'on fit avaler à Louis XIV et que nous voyons confiées à mademoiselle des Œillets, femme de chambre de madame de Montespan. Ajouterai-je que, tandis que l'apparence de l'affaire semble reporter l'imagination au siècle légendaire des Borgia, il se mêle ici, quand on pénètre dans le détail, je ne sais quel excès de superstition, de crédulité bête, et de sottise qui soulève autant de pitié que d'indignation, et d'invincible dégoût que d'horreur? M. P. Clément, dans le livre qu'il adonné sur Madame de Montespan et Louis XIV, a tenté vainement de disculper la favorite. En fait, et d'ailleurs imitant en cela, comme on sait, la prudence de Louis XIV, on peut dire qu'il a plutôt évité la lumière qu'il ne l'a cherchée. Mais les preuves sont là, — dans les Interrogatoires absolument authentiques de la Voisin, de Mariette, deLesage, de Guibourg, de vingt au^fres; elles sont surtout dans les Rapports de La Reynie, (que nous avons en minutes originales), honnête homme, peu crédule, très perspicace, et qui, chargé de celte difficile instruction, n'ouvrit les yeux qu'enfin forcé par une éclalante évidence, — et ces preuves sont accablantes. On peut et même on doit, je crois, en l'absence de preuves juridiques, décharger madame de Montespan

de toute accusation de tentative d'empoisonnement ou d'assassinat dirigée contre La Vallière, comme plus tard contre mademoiselle de Fontanges; on ne peut pas nier que, médiocrement confiante au pouvoir de son esprit même ei de l'ardeur de son ambition, elle n'ait recouru sans scrupule, pour s'emparer de Louis XIV, à tous les moyens que lui présentait la sorcellerie d'alors. Vous ne l'eussiez pas persuadée de faire gras en carême, mais elle fut bien capable de croire, quand elle fut à son tour maîtresse en titre, que les messes de Guibourg et les poudres de la Voisin avaient été l'instrument de sa haute fortune.

C'est ici Tune des parties les plus neuves du livre que nous suivoas, quand l'histoire de madame de Montespan vient s'entremêler à l'histoire de La Vallière, et de telle sorte que, pendant six ans, il va devenir impossible de les séparer Tune de l'autre.

Le 2 octobre 1666, à Vincennes, tandis que Louis XIV, à Paris, visitait dans la rue Quincampoix une manufacture de point de France, La Vallière était accouchée d'une fille, qui fut depuis mademoiselle de Blois et plus tard la princesse de Conti. Cette enfant fut légitimée par lettres patentes du 13 mai 1667. Dans cet acte fameux, tous les historiens ont vu deux choses : le signe irrécusable de la plus haute faveur de Louise de La Vallière, créée par le même acte duchesse de Vaujours, et la preuve que désormais aucune contrainte n'arrêtera plus Louis XIV. Or c'est une double erreur, et M. Lair va nous le prouver. « Certes, dit-il très

bien, on ne peut pas présenter comme une œuvre édifiante la légitimation d'un enfant naturel, né d'un commerce adultérin, » mais encore faut-il être juste et ne pas reprocher si durement à Louis XIV ce que Ton passe, d'une autre part, si facilement au Béarnais. Et parce qu'aucun Saint-Simon ne s'est rencontré pour dJclamer contre les légitimations d'Henri IV, ce n'est peut-être pas une raison qui suffise pour sourire indulgemment aux fredaines du vert galant, tandis qu'on empruntera toute l'indignation de l'auteur des Mémoires pour flétrir les scandaleux désordres de Louis XIV. Lorsque naquit César de Vendôme, Henri IV était marié, — comme Louis XIV; et la mère, Gabrielle d'Estrées, était mariée, — comme madame de Montespan. Il est vrai qu'Henri IV fit, sans plus de façons, ce que n'osa pas faire Louis XIV; il déclara, lui, savoir de bonne source que le mariage de Gabrielle avec le sire de Liancourt était nul, et de nul effet. Saint-Simon a beau dire, l'origine des enfants de Louis XIV et do madame de Montespan n'a rien de plus horrible, ni deplusmotiï, que celle des doubles bâtards d'Henri IV. L'une et l'autre se valent. Si c'était des enfants de madame de Montespan qu'il s'agissait ici, je croirais devoir insister plus fortement, et marquer qu'en aucun cas Louis XIV n'a fait enregistrer de lettres de légitimation qui fussent ornées d'un préambule aussi parfaitement cynique, et Ton dirait presque railleur, que le préambule des lettres de légitimation de César de Vendôme : « N'ayant pas d'enfant de la reine notre

épouse, y dit Henri IV en substance, pour être séparée de nous depuis dix ans, y> nous avons cru qu'il importait à Tétat d'avoir un enfant de notre sang; à fin de quoi nous avons depuis plusieurs années recherché la dame Gabrielle d'Eslrées, eu égard « aux grandes qualités, tant deTesprit que du corps, qui se trouvent en elle; » et voici qu'un fils nous est né, que nous allons reconnaître et légitimer, si vous le voulez bien. y> Comparez maintenant le préambule des lellres de 1665, et vous verrez si M. Lair a raison d'en faire observer la réserve, de noter qu'à la veille de partir pour la Flandre Louis XIV, en tâchant de pourvoir au sort de la mère et de l'enfant, ne fait guère qu'accomplir timidement un devoir de conscience, et d'ajouter, en ce qui touche La Vallière, que cette précaution même prouve que Tamant a cessé d'aimer.

Fixons en effet les dates. On peut lire presque partout une anecdote que je laisse conter à Sainte-Beuve. Elle se rapporte précisément à l'été de 1667. « La reine et les dames allaient faire visite au roi, qui était au camp de Flandre. Mademoiselle de La Vallière... arriva sans être mandée par la reitie et presque malgré elle. Quand on fut en vue du camp, malgré la défense expresse que la reine avait faite que personne ne la précédât, madame de La Vallière n'y put tenir et elle fit courir son carrosse à toute bride à travers champs, tout droit au lieu où elle croyait trouver le roi... Voilà ce que la modeste La Vallière s'élait permis en vue de toute la cour. Tant il est vrai que les plus timides ne le sont

plus quand leurs passions sont une fois déchaînées et les emportent! » Eh bien ! non seulement ce n'est pas cela, mais c'est justement tout le contraire. Cet acte d'audace est si peu l'outrage d'une favorite triomphante à l'épouse légitime dédaignée qu'il est, tout au rebours, la démarche irréfléchie d'une amante désespérée. Ce n'était pas la reine qui n'avait pas mandé La Vallière près d'elle, c'était le roi qui lui avait interdit de suivre seulement la cour à Compiègne, et d'être là présente pour assister à son départ. Ce n'était pas une maîtresse qui, dans cette journée d'Avesnes, comme on l'appelle dans l'histoire, coupa le carrosse de la reine; c'était une femme grosse de cinq mois, et qui portait un enfant dont Louis XIV avait tout à fait oublié d'assurer le sort. Et ce ne fut pas un amant qui la reçut, mais un maître, alors tout occupé de parader aux yeux d'une autre, et qui ne permit même pas qu'elle se montrât, le soir de ce jour, au cercle de la cour. Sur quoi, notons ce que dit Mademoiselle en ses Mémoires : « Madame de Montespan logeait chez madame de Montausier, dans une de ses chambres, qui était proche de la chambre du roi, et l'on remarqua qu'à un degré qui était entre deux, où on avait mis une sentinelle, on la vint ôter. Le roi demeurait tout seul à sa chambre, et madame de Montespan ne suivait point la reine. » Ce langage est assez clair, je pense. Il faut donc dire, pour être vrai, que si, dans cette visite au camp de Flandre, quelqu'un goûta, comme dit Sainte-Beuve, « la joie d'être aimée et pré-

MADAME DE LA VALLIËRE. il

férée, > ce ne fut pas assurémeot Loaise de La Yallière. Son règne venait de finir. Et bien loin que cette aventure en marque Tapogée, c'est au conlraire le déclin qu'elle en signale.

Elle essaya de se défendre. Peines perdues! Xon pas certes que Louis XIV fût en amour plus cruel, ni plus égoïste qn'un antre homme. Il ressemblait à tout le monde. Ce ne sont pas seulement les femmes qui, selon le mot célèbre , quand elles n'aiment plus, ^ oublient jusqu'aux faveurs que l'on a reçues déciles > ; ce sont les hommes comme les femmes et ce fut Louis XIV comme tout homme. On prétend que quelqu'un lui fit entendre que l'enfant qui venait de naître, et qui fut depuis le comte de Vermandois, n'était pas de lui, et qu'il faillit le croire. Toujours est-il qu'il tarda plus d'un an à le reconnaître, et qu'à lire cette fois la sécheresse du préambule^ il semble qu'il ne s'y résolut enfin que d'assez mauvaise grâce. Madame de Montespan triomphait.

On a dit et répété qu'une fois bien assurée que l'amour du roi s'était éloigné d'elle pour ne plus revenir, madame de La Vallière eût dâ comprendre qu'il était de sa dignité de quitter la place et, dés lors, fuyant la cour, s'ensevelir dans ia retraite. Les philosophes sont admirables ! Ils savent, en pareil cas, et autres semblables, ce que commande la dignité de chacun ; seulement, comme on ne voit pas que, d'aventure, leurs leçons soient à leur usage, il est permis de n'y pas donner trop d'attention. Il est beau, mais il est rare

de voir la dignité marcher de pair avec Tamour, et les amours de ce monde commencent même en générai par une démission de la dignité de Tun ou de l'autre des deux amants, quand ce n*est pas de tous les deux. Mais, outre qu'un vain reste d'espoir et la cruelle douceur de se souvenir retenaient La Vallière à la cour, le sort de son fils, encore à régler, l'y attachait ; et quand ce sort fut une fois réglé, ce fut son propre sort, si précaire, qu'elle n'eût même pas pu disposer de sa terre de Vaujours; et quand ce sort fut assuré par les ordres de Louis XIV à Colbert, ce fut un autre incident qui survint.

Nous laisserons à d'autres le soin de préciser quel rôle joua dans toutes ces affaires le marquis de Montespan. Les uns l'ont fort mal traité, comme un homme assez aise, au total, de voir la fortune entrer dans sa famille, et qui n'aurait compromis ses chances que faute de savoir s'y prendre. Les autres, dont M. Lair, estiment qu'il n'épargna rien pour sauver son honneur conjugal et rentrer en possession de sa femme. Ce qui est certain, c'est qu'on le trouva gênant. Il se plaignait, il clabaudait, il venait jusque chez le roi « chanter pouilles y> à madame de Montausier, « dont elle mourut imbécile » ; ce sont les termes de Saint-Simon ; ou bien encore, du fond de sa province, il annonçait officiellement la mort de madame de Montespan, lui faisait faire de pompeuses funérailles, affectait d'en porter le deuil, et, quoi qu'il fît, embarrassait très fort le roi comme la nouvelle favorite. Ni l'une n'osait

trop ouvertement afficher sa faveur, ni l'autre, comme on dira bientôt, déclarer sa maîtresse.

On eut alors l'idée cruellement ingénieuse de faire servir La Vallière à couvrir les amours du maître et de la nouvelle favorite. C'est le secret de la vie quasi commune à laquelle désormais on va les voir toutes les deux pendant six ans astreintes ; c'est le secret de la disposition même de leurs appartements, qui se commandent, pour que l'on puisse dire du roi qu'il va chez les dames, façon de parler qui passe en coutume, et qui dispense d'autre explication*; c'est le secret de ces actes qu'on les voit sis^ner en commun chez un notaire, où madame de Montespan conclut marché « pour quatre grottes à faire et parfaire bien et dûment, comme il appartient, le tout en biens appartenant au château vieil de Saint-Germain-en-Laye ; » c'est le secret de la présence de La Vallière en qualité de marraine au baptême de Louise-Françoise, fille de madame de Montespan ; c'est le secret encore des obstacles que mettront Louis XIV et madame de Montespan à la retraite de La Vallière, jusqu'au jour où la séparation de corps, prononcée définitivement entre la marquise et son mari d'une part, et de l'autre, la situation des enfants royaux tant bien que mal régu-'

l.Même quand la cour se déplace, on a soin de tenir la main à cette disposition commode. Louvois écrit à l'intendant de Dunkerqae : a Madame la duchesse dp La Vallière logera dans la chambre marquée Y, et à laquelle il faut faire une porte dans l'endroit marqué 3 pour qu'eUe puisse aller à couvert dans la chambre de madame de Montespan. •

larisée, permettront au maître, qui semble de loin si puissant, de n^avoir plus rien à craindre des vengeances ou des algarades d'un Montespan mal complaisant; et c'est le secret enfin de cette fuite de La Vallière au couvent de Ghaillot, où Colbert ira la reprendre, avec ordre d'agir d'autorité, s'il le faut. Là dessus, madame de Sévigné plaisante agréablement : « A l'égard de madame de La Vallière, nous sommes au désespoir de ne pas pouvoir vous la remettre à Ghaillot, mais elle est à la cour beaucoup mieux qu'elle ne l'a été depuis longtemps ; il faut vous résoudre à l'y laisser. » Voilà des plaisanteries qui viennent tout à fait en leur temps!

Il ne faudrait pas pourtant exagérer; et l'on est forcé d'avouer que La Vallière semble avoir assez aisément pris son parti de cette situation, singulière autant qu'humiliante. Lorsqu'en effet, en 1669, Louvois eut trouvé le moyen d'impliquer le marquis de Montespan dans une bonne affaire, bien grave, qui l'obligea de s'enfuir en Espagne, il semble que la marquise et le roi fussent ainsi débarrassés de toute contrainte et n'eussent plus besoin de La Vallière comme d'un prétexte, — le mot est de Bussy-Rabutin, bon juge en ces matières de haute galanterie. M. Lair ici prétend, il est vrai, « que cet abominable abus d'autorité (l'inculpation arbitraire dirigée contre Montespan), loin de dissiper les craintes du roi et de sa maîtresse, les surexcita. » Mais j'avoue que je sens quelque peine à l'en croire, et que ses arguments ne m'ont pas con-

vaincu tout à fait. Je ne vois pas bien comment Montespan, proscrit et menacé d'arrestation au premier pas qu'il eût fait sur le sol français, était plus dangereux que Montespan, dans sa province, et libre, après tout, de revenir troubler la possession du roi jusque dans Versailles. M. Lair est, j'imagine, plus voisin de la vérité, quand il note ailleurs l'insensible accoutumance de La Vallière à son litre, à ses honneurs, à ses privilèges de duchesse, le goût qu'elle avait pris depuis tantôt dix ans à la vie de cour, large, bruyante, fastueuse, à ces fêtes, à ces déplacements, à tout ce train enfin de luxe et de représentation qii commençait à faire de la cour du grand roi le modèle de toutes les autres. Et quand elle s'enfuyait à Chaillot, c'était sans doute quand son cœur, trop plein, débordait, et que quelque courtisan de son impérieuse rivale, ou peutêtre sa rivale elle-même, ou le roi, qui semble avoir en tout ceci manqué au moins de délicatesse, lui rappelait trop durement ce qu'elle avait été jadis, et lui faisait sentir, dans le tourbillon même du monde, l'amère vérité de la parole qu'au jour de sa profession elle entendra tomber des lèvres de Bossuet : « Qu'avonsnous vu, et que voyons-nous? Quel état! et quel état! > Hier encore la maîtresse aimée du prince, aujourd'hui l'humble suivante, et, comme dit madame de Caylus, presque la femme de chambre de madame de Montespan ! Il y eut évidemment, dans cette àme tendre, qui bientôt allait expier ses faiblesses d'un jour par Irente-six ans d'austérités monacales, un moment de

condescendance au inonde, si je puis dire, et de résignation vul^jaire à la fortune que les circonstances lui avaient faite. Livrée à elle-même, je crois qu'elle eût continué de vivre à la cour et de vieillir obscurément dans la foule des sultanes disgraciées. L'affection d'un honnête homme la préserva de cette fin banale.

Au nombre des rares amis de La Vallière se trouvait l'un des amis et correspondants de Bossuet, Gigault de Bellefonds, maréchal de France. C'était lui déjà qu'en 1G71 Louise de La Vallière avait chargé de faire accepter au roi les raisons de sa fuite d'un jour. En 1672, il fut brusquement disgracié, non pas du tout, comme je vois que le racontent quelques éditeurs de Bossuet, pour avoir combattu et remporté je ne sais quelle victoire malgré la défense de son général, — on l'aura confondu sans doute avec l'un des Fabius, et ce général avec Papirius, — mais bien pour avoir, étant lui-même maréchal de France, refusé de servir sous les ordres de Turenne. Ce fut lui qui mit La Vallière aux mains du P. César, carme déchaussé, directeur alors en renom, « bon ouvrier pour les consciences délabrées, » comme l'appelait Bussy-Rabulin, un jour que le père venait de lui faire restituer 100 pisloles ; ce fut lui qui la mit en rapport avec les grandes carmélites, où l'une de ses propres tantes, la mère Agnès de Bellefonds, était prieure; et enfin ce fut lui qui conseilla, quand le temps fut venu de prendre l'irrévocable résolution, de recourir aux conseils de Bossuet. « J'ai vu M. de Condom, écrit-elle

au maréchal, le 21 novembre 1673; je lui ai ouvert mon cœur, il admire la grande miséricorde de Dieu envers moi, et il me conseille fortement d'exécuter la volonté de Dieu promptemenl. » C'est à ce moment que le bruit de sa prochaine retraite se répandit.

A cette nouvelle, madame de Montespan fut irritée d'abord, puis effrayée. « Madame la duchesse de La Vallière, écrivait Bossuet le 21 décembre, ma chargée de traiter le chapitre de sa vocation avec madame de Montespan. J'ai dit ce que je devais, et j'ai autant que j'ai pu fait connaître le turt que l'on aurait de la troubler dans ses bons desseins. On ne se soucie pas beaucoup de la retraite, mais il semble que les carmélites font peur. » En effet, c'était un (errible précédent que Ton allait laisser là s'établir. Qui savait, après un tel exemple, si l'usage ne s'accréditerait pas d'aller un jour dans le cloître expier l'honneur d'avoir fixé Taltenlion du roi? Telle était l'étiquette espagnole ; cette sotte de La Vallière en ferait-elle une coutume en France ? Aussi parait-il bien que madame de Montespan ne s'épargna pas pour mettre obstacle aux projets de la future carmélite. « Le monde lui a fait de grandes traverses, » dit Bossuet, encore quelques jours plus tard, et, l'année suivante, en 1674 : « La retraite de madame de La Vallière aux carmélites leur a causé bien des tempêtes ; il faut qu'il en coûte pour sauver des âmes. »

Louis XIV qui, lui non plus, ne goûtait pas beaucoup cette résolution, laissait faire, affectait d'ignorer,

et semblait attendre, pour en dire sa pensée, que madame de La Vallière elle-même lui communiquât son dessein. C'était une suprême épreuve qu'elle répugnait à subir et qu'elle remettait de jour en jour; enfin, au commencement de mars, elle eut la force de s'y résoudre, un mois à peine avant d'entrer aux carmélites, et seulement quand elle se crut assurée du consentement royal. Le 20 avril, faisant ses visites d'adieux, elle vit le maître, comme elle l'appelait encore, pour la dernière fois. Le lendemain, accompagnée de ses deux enfants, au sortir de la messe, elle montait en carrosse ; et quelques heures plus tard, les portes du célèbre couvent des grandes carmélites se refermaient sur elle. Elle prit l'habit moins de deux mois plus tard, et fît profession l'année suivante ; Fromentières, évêque d'Aire, prêcha la vêture, etBossuet la profession. Elle devait vivre trente-six ans dans le clpîlre. Morte au monde à dater de ce jour, elle est aussi morte à l'histoire. Le détail de ses macérations, qui risquerait de Taire sourire les sceptiques, ne leur appartient pas. Une seule chose peutêtre les intéresserait, c'est de savoir que dans ce cœur profondément atteint la paix fut longue et lente à se , faire. « Aimer Dieu ardemment et oublier tout le reste ! Ah ! monsieur le maréchal, écrivait-elle à Hellefonds, ce serait trop agréable ! >

Nous avons librement suivi, dans les pages qui précèdent, le livre de M. Lair, mais nous n'avons pas la

prétention de l'avoir résumé. C'est qu'il abonde, en effet, de détails de toute sorte, dont nous n'avons pu sauver que quelques-uns dans une aussi rapide analyse ; et que, comme dans une œuvre combinée tout exprès pour le plaisir de l'imagination, vous n'y rencontrez pas un personnage dont l'auteur ne se soit imposé l'obligation de vous faire connaître en quelques mots l'origine, le caractère, les intentions, les projets et la fin, de telle sorte que vous teniez en main jusqu'aux moindres fils de l'intrigue émouvante qui va s'engager, se compliquer, et se dénouer devant vous. Cest ainsi qu'un livre se suffît à soi-même et que, pour le comprendre, on n'a pas besoin du secours de toute une bibliothèque, bien différent en cela de la plupaû des livres qui se publient aujourd'hui comme livres d'histoire, livres impertinents, j'ose le dire, dont les auteurs, ou les compilateurs, supposent le lecteur au courant de tout ce qu'ils ont eux-mêmes appris la veille ou l'avant-veille; — en vérité comme si Fincompréhensibilité d'une prose était la mesure de sa valeur, et qu'un livre désormais fût réputé d'autant plus savant qu'il est accessible à moins de gens !

On ne fera pas ce reproche à M. Lair. Peut-être même trouvera-t-on que l'abondance des détails va plutôt dans l'excès et déborde un peu le cadre, si fermement tracé pourtant, de la composition. Ainsi je n'ai pas vu très clairement pourquoi l'auteur avait consacré presque tout un chapitre à raconter et mettre en scène la mort de madame Henriette. Je n'en saisis pas la

30 lilSTOIUE ET LITTÉRATURE.

liaison avecThistoire de mademoiselle de La Vallière*. Mais au lieu de nous appesantir sur un rien, terminons plutôt en louant notre auteur d'une chose pardessus toutes les autres, je veux dire d'avoir prouvé que, pour renouveler les questions que tout le monde croit connaître, il n'est pas tant besoin de documents inédits. Là pour nous, — Tintérêt particulier du sujet mis à part, ~ est le véritable intérêt, riiilérêt général en quelque sorte de ce livre sur Louise de La Vallière et la Jeunesse de Louis XIV. Nous Tavons dit et nous aurons plus d'une fois encore l'occasioii de le redire : il est bon que l'on publie des documents inédits, mais, en attendant, si l'on s'occupait un peu plus de porter l'ordre, la lumière, et le secours enfin d'une bonne critique dans cet énorme amas de documents imprimés qui font plier sous leur poids les ais de nos bibliothèques, est-ce que l'on croit que l'on rendrait un moindre service à l'histoire?

1. A ce propos, et puisque en plus de ce chapitre, M. Lairacnt devoir coiisacror un court appendice à la discussion du problème que soulève la mort de Madame, on regrettera qu'il ait omis de toucher quelques mots de l'argumentation sur laquelle M. Liltié, jadis, traitant le sujet en crudit à la fois et en médecin, a cru devoir conckiro à la mort naturelle. J'avoue pour moi, que sur cette question, après avoir bien des fois lu et relu ce que nous possédons de documcnls, je conclurais plutôt à l'empoisonnement. Au reste, cette « affaire des poisons » n'a guère été que touchée en passant, et elle attend toujours son historien.

15 mai 1881.

Le titre est heureux et piquant, le livre Test moins : d'abord, parce que le contenu n'en répond pas assez exactement au titre, et puis, parce que l'auteur y a voulu mettre troj) d'esprit. C'est qu'il n'est pus si facile, en effet, de trouvt^r une bonne plaisanterie. Un moyen sûr de ne pas l'attraper est peut-être même de courir après elle. La chute est devenue trop aisée de la plaisanterie dans la drôlerie, de la drôlerie dans la calembredaine, d>i la calembredaine dans la i^rossièreté. Nous n'appellerons pourtant pas ce Dictionnaire des lieux communs en exemple. L'auteur est mort, il y a quinze jours ou trois semaines à peine, et nous lui devons ce témoi^cnage de courtoisie de ne pas mettre inutilement en lumière les défauts d'un livre

1. Dictionnaire des Lipux-cnmmims. par M Lucien Rigaud, un vol. in-18. Paris, 1881 ; OUeiidorir,

qu'il ne corrigera plus. Mais, puisqu'il y avait une idée sous ce titre qu'il avait choisi, servons-nous de son Dictionnaire comme d'un f rétexle encore plus que comme d'une occasion, et tâchons d'en dégager ce qu'on nous permettra d'appeler, — quoique ambitieusement — la théorie du lieu commun. On verra, s nous ne nous trompons, qu'elle touche à plus de points, et plus intéressants, de la philosophie de l'art, que l'on ne serait tenté de le croire.

Qu'est-ce d'abord qu'un lieu commun ? Est-ce de ces phrases, périphrases, métaphores, ou aphorismes tout faits, stéréotypés, pour ainsi dire, qui circulent dans le courant de la conversation quotidienne, qui viennent se placer d'eux-mêmes sur les lèvres de l'avocat ou s'offrir à la plume du journalisle, et qui rentrent enfin tout nalurellement sous la définition juridique de ces choses communes, dont tout le monde peut jouir, sans que personne ait le droit d'en revendiquer la propriété? Prenons de ça, de là, quelques exemples au hasard. Appeler Bossuet « l'aigle de Meaux », ou Fénelon « le cygne de Cambrai, > comme peut-être quelques vieux professeurs de rhétorique ont encore aujourd'hui le courage de le faire, est-ce donner dans le lieu commun? Inviter un jury, comme le font et le feront longtemps encore nos avocats généraux ou procureurs de la république, à ne pas « permettre que le coupable échappe à la vindicte des lois? » ou encore, comme nos prédicateurs le feront aussi longtemps que durera la relii;ion, invoquer « sur la lête

de l'impie les foudres de la vengeance divine, » estce donner dans le lieu commun? Assurément, répondra-t-on, et quelques-uns ne balanceront pas à dire : aussi complèlement que Ton y puisse donner. Je ne suis pas tout à fait de leur avis. 11 faut déjà distinguer.

Appeler Bossuet « l'aigle de Meaux )>, évidemment il n'est plus, il n'a jamais été de circonstance qui justifiât cette prétentieuse métaphore, et quiconque s'en sert est indigne d'excuse. Car elle n'est pas une façon de rendre hommage à Bossuet, mais un moyen de se dispenser d'avoir une opinion personnelle sur Bossuet. Or, il est bien permis, je l'avoue , de n'avoir pas sur Bossuet d'opinion personnelle; seulement, la métaphore a ce grave inconvénient de donner à ceux qui s'en servent l'illusion qu'ils auraient une opinion sur Bossuet. C'est ce que je dirai de foutes les métaphores, ou similitudes, ou comparaisons du même genre. Quand nos excellents voisins les Allemands appellent Paris a la moderne Babylone », ils ont l'air de dire quelque chose, mais pourtant ils ne disent rien. Ils purgent leur bile. Autant en faisions-nous jadis lorsque nos poètes de l'empire appelaient l'Angleterre « la perfide Albion ». Toutes ces locutions aujourd'hui ne sont plus qu'autant de débris d'une langue perdue dans le lointain des âges.

C'est qu'en effet chaque siècle a sa phraséologie, son jargon, et, j'oserai le dire, sans plus de respsct pour ces vénérables métaphores, chaque siècle a son argot. Les événements, les mœurs, le caprice, la

mode, Texemple jettent, à chaque génération, dans le courant de la langue, un certain nombre d'expressions nouvelles dont la génération suivante n'accepte rhéritage que sous bénéfice d'inventaire. Je me sors exprès de ce lieu commun. Les seules, en effet, de ces expressions qui survivent, sont celles qui continuent de répondre à quelque chose de réel, de vivant, de toujours actuel. Tant qu'il y aura des héritages, et tant que les héritiers seront dans le cas d'ignorer si l'héritage comporte ou plus de charges ou plus d'avantages, V acceptation 80HS bénéfice d'inventaire continuera de représenter quelque chose d'actuel, et par conséquent il sera légitime d'en tirer toutes les métaphores et similitudes que Ton voudra. Mais, au contraire, prenez l'expression que voici : être r esclave de ses passions. K'est-il pas évidenl que, telle quelle, et quoique l'on en puisse encore user, elle est marquée toutefois dès à présent au signe de la caducité? C'est que ce mot d'esclave, dans l'entière propriété de son sens, perd tous les jours en étendue de valeur exactement ce que l'esclavage lui-même perd de terrain. A Rome, au contraire, il y a vingt-cinq siècles, et il n'y a pas cent ans dans nos colonies d'Amérique, le mot était plein de sens, riche de nuances, et propre par conséquent à d'infinis usages. Car, dans quelque significalion métaphorique ou détournée qu'on l'employât, la réalité, prochaine, immédiate, accessible à tous, contrôlait aussitôt la légitimité du tour, et l'exactitude approximative de la métaphore.

Ce n'esl pas sous une autre influence que, dans riiistoire de notre langue, on a vu disparaître la plupart de ces métaphores empruntées jadis des usages latins ou de la mythologie grecque. Je ne crois pas qu'aucun avocat, de nos jours, osât placer son client sous « le bouclier des lois », ou déposer le dossier de sa cause dans a les balances de Thémis ». Pourquoi? Parce qu'il y a beau temps que les officiers d'armement ne délivrent plus de boucliers aux conscrits, et parce que de tout temps Thémis n'a rien été pour nous modernes qu'une figure allégorique. Quelquesunes de ces métaphores survivront, et, dans le style de nos pères, mais avec une légère nuance d'ironie de soi-même, on pourra continuer de parler « de bou-i quets à Chloris », parce qu'il y aura des Chloris en tout temps, de quelque nom qu'on les appelle, et que l'on continuera de leur adresser des vers; — ou du moins je veux l'espérer. Mais le « carquois de l'Amour », mais « la ceinture de Vénus », mais « le flambeau de l'hymen », et que sais-je encore? toute cette friperie mythologique est reléguée désormais pour longtemps dans le magasin d'accessoires des théâtres d'opérettes. Et cependant, soyez bien persuadés que vous les verriez reparaître et briller d'un renouveau de jeunesse, si, par un hasard heureusement improbable, les modes antiques, elles aussi, venaient un jour à renaître du fond des vieux souvenirs du directoire et de l'empire. Dans un grand salon carré, parmi des meubles anguleux, mettez une femme habillée de la

façon de Joséphine ou de madame Tallien, vous verrez des Fontanes, des Lebrun, des Esménard s'empresser autour d'elle, et pour peu que la mode s'en mêle, ni eux ni elle ne vous paraîtront plus ridicules qu'à leurs contemporains.

Ainsi, ce qui fait qu'un lieu commun donne à rire, ce n'est pas qu'il est un lieu commun, c'est qu'il ne vient pas en son temps, c'est qu'il ne porte pas la marque du jour, c'est qu'il a plus d'âge, si je puis dire, que celui qui s'en sert et que ceux pour lesquels il s'en sert.

C'est aussi qu'il ne vient pas en sa place. Voici qu'un prédicateur menace l'impie a des foudres de la vengeance divine ». Lieu commun! s'écrie-t-on aussitôt. Mais il pourrait répondre que ce n'est pas un lieu commun, pour lui, puisqu'il continue, pour lui, de croire fermement en une providence qui s'intéresserait directement au sort de chacun d'entre nous et, s'il le veut, il a certes le droit d'y croire. Admettons cependant qu'il ne parle ainsi que par métaphore. C'est alors comme qui dirait un grossissement de l'idée par les mots. Il veut appeler l'attention de son auditoire sur la crainte du châtiment qui menace le pécheur. Et comme peut-être ce mot de châtiment n'irait pas atteindre jusqu'aux fibres profondes qu'il s'agit pourtant de toucher, il fait ce que nous faisons tous quand nous élevons la voix pour nous faire mieux entendre, et nous faire mieux comprendre. Ce grossissement esi légitime. On cite souvent le mot de Pascal :

c qu'il faut appeler Paris Paris ». Mais Pascal n'a pas dit cela. Pascal a dit qu'il est des lieux où il faut appeler Paris Paris, et des lieux où il faut l'appeler la capitale du royaume ; et il a raison ; et c'est bien différent.

Les périphrases ont une utilité certaine, et ne sont pas uniquement inventées pour servir au discours d'ornement extérieur. Il convient souvent, mais il ne convient pas toujours, d'employer le mot propre. Le mot propre n'est parfois, comme « châtiment > dans le cas que nous discutons, ou (l punition », son synonyme, qu'une nolation quasi mathématique de l'idée. Or nous pouvons avoir des raisons de ne point parler en langage d'algébrisles. C'est le principe même de la diversité des styles. On aura beau se moquer des distinctions de l'ancienne rhétorique ; elles n'en sont pas pour cela moins justes ni moins solidement fondées. Il est vrai qu'il serait ridicule, en prenant la plume, de se proposer d'être « simple », d'être « tempéré », d'être « sublime », — non pas plus toutefois que de se proposer d'être nerveux ou d'être coloré, comme on fait aujourd'hui, — mais qu'importe que les mots aient vieilli si les choses ont survécu? Nous ne dirons donc plus, comme jadis, qu'il y avait dans l'usage un style c simple, » et un style a: sublime; » mais nous dirons qu'il y a dans l'histoire des proses montées d'un ou deux tons plus haut que les autres. Et au fait, il serait surprenant que la théorie des valeurs en peinture et de la gamme des tons fût de la dernière

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lie quelques années, il était devenu tellement Anglais qu'il en avait désappris le français. En dépit de ce mémorable exemple, il reste vrai que jamais peut-être on n'a plus arbitrairement que depuis la diffusion de ces principes de haute critique, mesuré chacun toutes choses à sa mesure personnelle. Comme nous avons eu rarement l'occasion de prononcer l'Oraison funèbre du prince de Condé, nous déclarons que le style en est déclamatoire. Cependant ce n'est pas une raison, parce que l'on est plat, de qualifier l'éloquence du nom de déclamation. Comme nous avons eu rarement l'occasion d'hésiter entre l'empire du monde et notre amour pour une reine, nous décidons que le style de Bérénice est précieux. Cependant ce n'est pas une raison, parce que l'on est grossier, de qualifler la délicatesse du nom de préciosité. Le vrai, c'est que toutes manières de s'exprimer sont bonnes quand elles sont en leur place. Ou peut ajouter que c'est un secret que nous avons perdu.

Poussons maintenant un peu plus avant, et après l'apologie delà métaphore et de la périphrase, esquissons, en étendant seulement un peu le sens des mots, réloge de la banalité.

Je trouve un étrange exemple dans ce Dictionnaire des lieux communs. Le voici. Quand un président d'assises prononce les paroles sacramentelles: a Accusé, levez-vous, i il paraît que ce président donne dans le lieu commun. Et M. Jourdain, aussi lui, sans doute, à ce compte, lorsqu'il dit : c Nicole, apporte-

moi mes pantoufles! » 11 donne dans le lieu commun. Autant prétendre alors que ce sera donner dans le lieu commun que de se servir des mots de la langue^ puisqu'ils sont à portée de tout le monde, ou des lettres de Talphabet. Mais ce ne sont pas ceux qui se serviront de ces formules usuelles qui prêteront à rire, ce sont ceux au contraire qui croiront spirituel d'en rire, et ce sont surtout ceux qui commettront l'imprudence naïve de les vouloir varier. Car on aura beau faire, on ne trouvera jamais rien de plus simple et de plus naturel pour prier Nicole d'apporter les pantoufles que de dire : « Nicole, apporte-moi mes pantoufles. > Il y a une vraie et fausse délicatesse. La vraie c'est d'essayer de nuancer les choses qui valent en efl*et la peintt d'être nuancées; la fausse, c'est de ne vouloir pas dans les choses indifl'érentes suivre l'exemple de toue le monde.

Il se pourrait donc que le lieu commun, si l'on entend bien toute la force du mot, ne fût ni si digne de tant de railleries ni si parfaitement méprisable. Ou plutôt ne se pourrait-il pas qu'il fût la substance même de l'art de parler et d'écrire ? Un critique du xvii* siècle, fort ennemi de saint Augustin, lui reprochait de n'avoir jamais prêché que sur des lieux communs de morale. « £h! sur quoi voudriez-vous qu'il eût prêché? » répondait hardiment Bossuet. Pareillement sur quoi voulez- vous que parle un orateur politique? sur quoi voulez-vous que parle un avocat? sur quoi voulezvous que parle un philosophe? sur quoi voulez-vous

que parle un poète même? On nous permettra de ne rien dire de la critique, — si ce n'est que le courage du lieu commun est la première de ses vertus.

Mais je vais bien plus loin, et j'avance ici ce paradoxe que le lieu commun est la condition même de Tinvention en littérature.

Je ne parle plus morale ou philosophie, je parle roman, je parle art dramatique, je parle poésie. Rien ne se fait de rien, c'est le cas de répéter ce lieu commun. Et Tinveiition ne s'exerce véritablement en toute originalité que sur des matières amenées, pour ainsi dire, par le long usage, à Tétat de lieu commun. Il faut que plusieurs générations d'hommes aient vécu sur le même fonds d'idées pour que ce fonds lui-même puisse être transformé par la main de l'artiste. La grande originalité, ce n'est pas de tirer quelque chose de sa propre substance, mais bien de mettre aux choses communes sa marque individuelle. La véritable invention, ce n'est pas d'imaginer la descente aux enfers et le cadre de la Divine Com^di^, c'est de s'en emparer, et d'une prise si souveraine que personne après Dante ne puisse avoir l'audace d'y toucher. La véritable invention, ce n'est pas d'écrire le premier la nouvelle, c'est de l'animer du souffle de vie, c'est d'en tiver Roméo et Jw/t^iî^, c'est de s'approprier à jamais le sujet, et d'éteindre le nom de Luigi da Porto, ou de Bandello même, sous l'éclat du nom de Shakspeare. La véritable invention, ce n'est pas d'avoir eu l'idée, le premier, d'adapter à la scène la légende du Docteur

Fausty c'est de l'avoir su reprendre dans le temps qu'elle pouvait développer tout son sens mystique et revêtir toute sa signification, et c'est ce qui suffirait, tout seul, à l'immortalilé de Gœthe. Telle est notre façon d'interpréter la théorie du moment.

Ce n'est rien que d'avoir une idée, c'est moins que Ton ne croit que d'être capable de la mettre en œuvre, le tout est de la mettre en œuvre et de l'avoir en son temps :

Oh! combien de talents! combien d'efforts célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres!

c'est-à-dire, parce qu'il était trop lot, parce que l'obscurité régnait encore dans les esprits, parce que l'heure enfin n'avait pas encore sonné. Mais pourquoi n'avait-elle pas sonné? Parce que l'idée n'était pas encore assez universellement répandue, parce que l'effort de l'invenlion s'exerçait à vide, parce que les contemporains ni n'en discernaient clairement le sens ni n'en soupçonnaient la portée, parce que la donnée^ quelque vérité d'ailleurs qu'elle enfermât en elle, et quelque évidence, n'était pas assez tombée encore à l'état de lieu commun.

Aimeriez -vous mieux peut-être choisir des exemples plus voisins de nous? S'il est un lieu commun à l'usage de tout le monde, de ceux qui ne font que sentir comme de ceux qui pensent, assurément c'est l'in: Itérable indifférence de la nature aux joies et aux souffrances de Thumanité. Quoi de plus banal, et quel thème, à ce

qu'il semble, plus usé? Là-bas, dans l'empire du Milieu, sur les bords d'un fleuve jaune ou bleu, le poète chinois l'a soupiré. Le soleil continuant de briller, Teau de courir, Therbe de pousser, les arbres de verdir... quoi encore? car il n'est pas de rhétoricien qui ne pût prolonger l'énumération plusieurs pages durant, et vous reconnaissez la phraséologie même des romances d'opéra-comique! Cependant donnez-vous le plaisir de relire le Lac^ de Lamartine, puis reprenez alors la Tristesse d'Olympio, et joignez-y, pour finir, le Souvenir^ d'Alfred de Musset. Je vous défie bien d'y trouver autre chose que ce thème si banal ; et je vous défie bien de n'y pas discerner, au courant d'un même développement, trois inspirations personnelles, originales, aussi différentes qu'il se puisse. C'est la même chose; et pourtant rien ne se ressemble moins. Et ce qui soutient, ce qui porte ici les trois poètes, ce qui leur permet de s'élever si haut que deux au moins d'entre eux, Lamartine et Musset, ont pu s'égaler euxmêmes plus d'une fois, mais jamais peut-être se surpasser, c'est l'universalité du sentiment qu'ils expriment, lis sont dans le lieu commun ; et c'est parce qu'ils y sont qu'ils trouvent de tels accents. Etes-vous curieux, là-dessus, de faire la contre-épreuve et de mesurer ce que peut, en poésie, l'horreur du lieu commun. Lisez alors Charles Baudelaire et tâchez un peu de comprendre les Fleurs du mal.

Autre exemple maintenant. Car, en y réfléchissant, nous n'avions pas assez de confiance tout à l'heure

ûans le pouvoir du lieu commun. Il n'y a pas prescription contre lui. Un chef-d'œuvre ne suffit pas à l'épuiser. Une même donnée peut toujours être reprise, toujours autrement traitée, partant toujours nouvelle. Un homme d'âge, — nous l'appellerons Arnolphe, — est maître et seigneur d'une jeune fille, — nous l'appellerons Agnès, — et prétend l'épouser ; un blondin la lui souffle, — nous l'appellerons Horace. Quelqu'un osera-t-il, après Molière, reprendre ce sujet, et recommencer rÉcole des femmes? Ni Regnard, ni Beaumarchais n'hésiteront. Je passe Marivaux, qui s'est trompé ce jour-là. Mais RegnarJ écrira les Folies amoureuses et Beaumarchais le Barbier de Séville. Efl'acez pour un moment les différences, et de l'une oomme de l'autre intrigue ne retenez que les éléments essentiels. C'est si bien le même sujet, que les mêmes moyens servent à le développer, et qu'il n'est pas jusqu'aux mêmes mots qui n'y soient inévitablement ramenés par les mêmes situations ^ Vous croyez peutêtre que si Regnard et Beaumarchais, après VÉcole des femmes, ont encore pu traiter brillamment la matière, c'est parce qu'ils y ont introduit des moyens

1. Par exemple lorsque Bartholo, prenant dans la poche de Rosine « la lettre de son cousin l'officier » prononce les paroles : fl Quelle rage a-l-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir, » il ne fait que répéter en prose les deux vers d'Arnolpbe dans la scène du ruban :

Ah ! fâcheux examen d'un mystère fatal Où Texaminutcur souffre seul tout le maP

nouveaux et des iavenlions ingénieuses ? Je prétends, au contraire, que ce qui leur permet d'être originaux après le chef-d'œuvre et de s'inspirer de Molière sans le copier, c'est la force de la situation et réternelle vérité du sujet. L'invincible répugnance des Agnès et des Rosine pour les Arnolphe et les Bartholo, mais l'invincible attrait des Horace et des Almaviva pour les Rosine et les Agnès, voilà le thème, banal s'il en fut et tant qu'il vous plaira, mais inépuisable, et inépuisable, non pas quoique banal, mais parce que banal. C'est en effet parce qu'il est vieux comme le monde qu'il est toujours nouveau, et c'est s'il était d'une invention plus récente qu'il offrirait moins de ressources et qu'il eût été plus promptement usé.

Lieu commun, vous dis-je, encore et toujours lieu commun! Aussi bien, quoi de plus naturel? Un lieu commun, dans l'entière acception du mot, n'est-ce pas le lieu, comme dirait un géomètre, où viennent se rencontrer l'expérience universelle et l'universel bon sens? Et donner à cette expérience une forme, une voix à ce bon sens, n'est-ce pas justement le propre du génie ?

Ainsi, le vaste écho de la voix du génie, Devient du genre humain TuniverseUe voix,

parce qu'il a dit clairement ce que la voix du genre humain balbutiait, et qu'il a prononcé la parole magique où tout le monde a reconnu ce que tout le monde voulait exprimer, sans y pouvoir parvenir — propter egestatem linguœ.

C'a été, dans ce siècle même, une grande erreur df? l'école romantique, la plus grande peut-être, que de décréter qu'on se mettrait désormais l'imagination à la torture pour inventer du neuf. Ils ont cru que, pour se tirer, comme ils disaient, de l'ornière classique, c'était la singularité, l'exception, la difformité, — difformité physique ou difformité morale, des Triboulet ou des Quasimodo, des Marie Tudor ou des Lucrèce Borgia, — qu'il fallait représenter sur la scène et dans le roman. Ils n'ont pas fait attention que tout le monde a les yeux au-dî^ssous du front, le nez au milieu du visage, la bouche au-dessous du nez, et que pourtant d'imperceptibles modifications des mêmes traits suffisaient à engendrer la diversité des physionomies humaines. Est-il besoin d'avoir une loupe sur la joue gauche ou une tache de vin sur la joue droite pour qu'un homme soit reconnaîssable d'avec un autre homme? Et confondons-nous deux femmes ensemble, parce qu'elles n'ont ni gibbosité, ni boiterie qui les signale à notre attention ? Mais il est encore bien plus vrai que de moindres modifications, au moral, suffisent à diversifier les caractères et les personnes.

Certes, il est plus facile de fabriquer, en dehors de toute observation du réel, et par la seule force d'une imagination systématique, des Marie Tudor et des Lucrèce Borgia, que de dessiner d'après nature des Bérénice et des Monime, en qui toute femme qui aime reconnaisse quelque chose d'elle-même. C'est que Marie Tudor et Lucrèce Borgia ne sont nulle part, non

THÉORIE DU LIEU COiMMUN. 47

pas même dans Thistoire, et que le poète ne les a rencontrées que dans ses rêves; mais Bérénice, la femme qu'on abandonne, ou Monime, la femme que le retour d'un maître qu'elle croyait à jamais disparu vient rappeler brusquement à la réalité de la vie, il n'est pas de journal où vingt fois vous n'ayez lu, mêlée dans la foule des faits diverSy leur tragique histoire. Elles sont humaines, et de l'humanité moyenne, de l'humanité dont vous êtes, de l'humanité dont je suis.

Mais voici la question qui se pose : puisque l'invention n'est pas dans le fond, où donc est-elle? Je réponds : dans la forme, et dans la forme uniquement. Inventer, ce n'est pas trouver en dehors du lieu commun, c'est renouveler le lieu commun et se l'approprier. De quelle manière? par quels moyens?

Il y en a certainement, et même il y en a plusieurs. Je ne crois pas, à la vérité, que ce soient ceux dont on use aujourd'hui. Lorsque j'entends parler du soin et de la longueur de temps que nos poètes et romanciers dépensent à la recherche, au renouvellement, à l'invention de la forme, je ne puis m'empêcher de les comparer à des peintres qui prétendraient retrouver le secret du coloris des maîtres à force de combinaisons chimiques et de formules savantes sur le mélange des couleurs. On comprend sans peine ce que peut être la richesse et la solidité du fond, à part et indépendamment même de toute éléjjance et de toute beauté de la forme ; on comprend moins ce que peut être la beauté de la forme ou son élégance, à part et indé-

pendamment de la richesse et de la solidité du fond. Il est possible, et les exemples au surplus n'en manqueraient pas dans l'histoire, qu'un penseur profond ne soit qu'un médiocre écrivain. Mais est-il bien possible qu'un grand écrivain ne soit qu'un penseur superficiel, et que son originalité se réduise à la mince originalité d'un styliste, c'est-à-dire, en bon français, d'un assembleur de mots? On aura toujours en France quelque peine à l'admettre. Assurément il y a ce qu'on appelle une technique de la rime et du rythme; la rhétorique a ses mystères ; il y a un long apprentissage de l'art d'écrire; et cet apprentissage, à quelquesuns, a duré toute leur vie. Je vais plus loin, et j'accorde qu'il y a des vocables pittoresques ou retentissants, qui font image ou musique, et des assemblages de sons qui caressent Toreille, comme aussi des rapprochements de syllabes qui flattent l'œil. Mais il faut bien en revenir au sens, et si l'on écrit, c'est d'abord pour exprimer des sentimenls ou des idées, non pas pour éveiller des sensations. C'est ce qu'il semble que l'on se fasse un devoir d'oublier parmi nos jeunes poètes et nos jeunes romanciers, et c'est pourquoi nous voyons qu'il n'y a rien de si mince que la substance de tant de vers et de tant de romans que nous pourrions citer.

Mais si je ne puis louer les prétentions de l'école naturaliste en matière de style et si je ne puis accepter la manière dont elle entend le mot, je ne puis nier, d'autre part, qu'elle ait raison au fond. L'observation

THÉORIE DU LIEU COMMUN. i9

directe de la nature, incontestablement, s'il est un moyen de renouveler le lieu commun, c'est celui-là. Dans une admirable étude sur Alfred de Musset, M. Montégut, parlant du Spectacle dans un fauteuil et de celte jolie fantaisie : A quoi rêvent les jeunes filles, faisait observer comme le poète, en les retrempant à leur source et les baignant dans la nature ambiante, avait rafraîchi, rajeuni, renouvelé toutes ces éternelles comparaisons ou métaphores du langage de Tamour. C'est le procédé de tout poète. C'était le procédé de Virgile quand il imitait les alexandrins dans ses Bucoliques et les cycliques grecs dans son Enéide : c'était le procédé de Shakspeare quand il s'appropriait la littérature de nos cours d'amour, les chansons italiennes et les chansons provençales. Mais vous voyez comme les exemples concourent à prouver ce que nous avancions. Le thème était à tout le monde, le poète le marque à son signe, et comment s'y prendil? Est-ce en cherchant laborieusement des combinaisons de sons inusitées, ou des images imprévues? Non pas, mais au contraire, et c'est en retournant à la source commune où tout le monde pouvait puiser comme lui.

On prétend quelquefois qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et on a raison; mais quiconque réfléchira verra bien que, quand rien n'est nouveau, c'est exactement comme si tout était toujours nouveau. L'homme ne change pas, mais, à chaque génération, les hommes se renouvellent. Il se peut que le pro-

grès ne soit qu'un mot, mais au moins le mouvement est un fait. Et si les choses restent éternellement les mêmes, il y a comme un perpétuel déplacement de point de vue. L'idéal de Thumanité ne diffère pas sensiblement d'avec lui-même, encore moins la réalité de cette vie quotidienne, mais ce sont d'autres hommes qui viennent prendre leur part de la vie, et ce sont d'autres imaginations qui rêvent du même idéal. C'est pourquoi le lieu commun n'est jamais si commun, ni la banalité jamais si banale. Il suffira toujours, pour intéresser les hommes, de leur parler d'eux-mêmes, et d'eux-mêmes tels qu'ils sont dans le temps précis qu'on en parle. Certainement Manon Lescaut n'empêchera jamais personne, pour peu qu'il en soit capable, d'écrire la Dame aux camélias. Lieu commun encore, s'il en fut, que l'histoire de la courtisane amoureuse, mais lieu commun qui sera neuf toutes les fois que l'artiste ira directement le reprendre dans la réalité voisine et la nature environnante.

Il n'y a de banal, au mauvais sens du mot, que les types dont le modèle a cessé d'être sous nos yeux, c'est-à-dire dont nous ne pouvons pas soumettre la vérité littéraire ou la représentation pittoresque au contrôle de l'expérience prochaine. Remarquez en passant que c'est le vice intérieur d'une certaine tragédie classique ou du drame romantique; remarquez que c'est le vice intérieur du roman hislorique. Il n'importe pas que quelques grands hommes aient triomphé de la difficulté. Si le Pompée de Corneille

sonne faux, presque aussi faux que le Ruy Blas de Victor Hugo; si le Quentin Durward de Walter Scott ne nous satisfait pas plus que le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, nous venons d'en donner la raison suffisante. Ces intrigues et ces personnages ne ressemblent pas assez à tout le monde ; ils ne sont pas immédiatement à portée de notre contrôle; nous ne savons pas, et nous n'avons pas le moyen de savoir quels sonl les sentiments des laquais,

Quand ils marchent vivants dans un rêve étoile,

non plus que nous n'avons l'expérience de ce qu'était au XV* siècle un archer de la garde écossaise du roi ; et ainsi, bien loin que toutes ces œuvres soient destinées à durer par ce qu'elles contiennent de singularité, c'est, au contraire, en un certain sens, faute d'être assez banales qu'elles pèchent, qu'elles vieillissent, et qu'elles périront.

Sur ces exemples, et tous ceux que ses propres souvenirs suggéreront au lecteur, nous pouvons essayer de généraliser. Il n'y a pas de lieux communs, il n'y a que des esprits paresseux. Si banal que soit un sujet, si souvent qu'on l'ait traité, de quelques chefs-d'œuvre qu'il ait fourni la substance, il sera toujours neuf pour l'artiste qui prendra la peine de le revivre et de le repenser. Les lieux communs eux-mêmes de la conversation, ils ne sont lieux communs qu'autant qu'on les laisse échapper comme formules apprises, à la manière

It HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

des leçons d'école. Et ce qui donne à rire, c'est si peu la pensée prise en elle-même qu'au contraire c'est souvent le contraste qui éclate entre la profondeur de celte pensée même et la sottise coutumière decelui qui remet; y ayant à vrai dire des bouches qui ne sont faites pour laisser échapper quoi que ce soit d'un peu sensé. Le vrai moyen d'échapper à la vulgarité, c'est de penser par soi-même. On pourrait dire alors qu'en traversant le milieu d'une pensée sincère, les lieux communs s'y dépouillent de ce qu'ils ont de banal, et ne conservent de tout ce que l'on confond sous le nom de banalité que l'universalité seule, pour en ressortir originaux et vrais d'une vérité toute nouvelle. C'est sur la prose des grands prédicateurs et des grands avocats, les uns et les autres portés en quelque sorte au lieu commun par profession, que je conseillerais au lecteur de faire l'expérience. Car c'est là qu'il verrait à nu, je dis chez les plus grands, — dans un discours de Démosthène ou dans un plaidoyer de Cicéron, dans une oraison funèbre de Bossuet ou dans un sermon de Bourdaloue, dans un réquisitoire de Sheridan ou dans une diatribe de Burke, — c'est là qu'il verrait ce que devient le plus usé des lieux communs quand il est traité comme il doit être traité, c'est-àû'ive quand l'orateur a repensé, retrouvé, redécouvert pour son compte les raisons d'éternelle vérité qui, justement, en ont fait ce que Ton appelle un lieu commun.

Il est vrai que la chose est bien plus difficile que

Ton ne croit. Penser par soi-même, il n'y a rien de moins fréquent. La plupart du temps, ceux-là même qui pensent, — et combien sont-ils de par le monde ^: — pensent avec leurs traditions de famille, leurs souvenirs de collège, avec les réminiscences qui leur sont demeurées de la conversation d'hier soir et du journal de ce malin, avec leurs intérêts de coterie, avec leurs passions de parli, sans y prendre bien garde, ou plutôt sans en avoir seulement conscience, et fermement convaincus qu'ils tiennent de leur expérience personnelle ce qu'ils ne tiennent que de leur mémoire. Notez que c'est précisément pourquoi les savants de profession ont si souvent médit de la mémoire. C'est qu'en effet la réflexion est souvent dupe et victime de cette précieuse ou plutôt de cette inappréciable faculté. Vous croyez méditer et vous ne faites que vous souvenir. Au surplus, la vie est si courte et l'expérience est si longue, eu même temps que si diverse, que peu d'hommes, s'ils y font attention, oseront se vanter d'avoir éprouvé toutes leurs idées au contrôle de la réalité. Chacun de nous n'a l'expérience directe que d'un petit nombre de faits, mais chacun de nous, par compensation, a cette faculté de discerner, je ne dirai pas tout à fait le vrai d'avec le faux, mais le particulier d'avec le général et l'exception d'avec l'universalité. Ne médisons donc pas des lieux communs. Ils sont le point de départ de l'expérience elle-même, attendu qu'on ne fait d'expérience que pour procéder à quelque vérification, et ils sont le terme de l'expérience, at-

tendu qu'une expérience n'a de valeur qu'autant qu'elle sert à déterminer la catégorie, comme disent les philosophes, où les faits que Ton a constatés trouvent leur interprétation et leur sens.

Voilà bien des lieux communs, et nous avons mi» si haut les conditions nécessaires pour les renouveler que nous ne saurions nous flatter d'y avoir réussi. Mais si nous avons pu rappeler un peu d'attention sur quelques doctrines aujourd'hui trop oubliées, et montrer qu'en plaisantant des lieux communs il se pourrait bien que ce fût du bon sens même, le plus souvent, que l'on plaisantât, nous n'aurons pas prêché dans le désert ; — et c'est une grande satisfaction pour toute espèce de prédicateur,

15 juillet 1881.

Il y a de cela quelques mois paraissait le premier volume d'un recueil demeuré jusqu'alors, dans son ensemble, à peu près inédit, et pour cette raison, comme on peut croire, d'aulant plus fameux parmi les érudits sous le nom de Chansonnier Maurepas. On nous en avait si souvent parlé comme d'un inépuisable trésor de renseignements historiques; l'éditeur, M. Emile Raunié, dans une préface intéressante et consciencieusement étudiée, nous renouvelait d'un ton si convaincu l'assurance que nous allions trouver là, sur l'ancienne société française, abondance de mordantes épigrammes et d'instructives révélations; enfin le nom lui-même de Maurepas nous était parvenu comme le nom d'un homme de tant d'esprit, dans un

1. Chan^oniàtT historique du xvnr siècle, publié par M. Emile Raunié. — I. La RégencCy A vol. in-18. Paris, 1879-1880; Quantin.

siècle OÙ l'esprit, à ce que l'on prétend, courait les rues, que nous crûmes, en effet, naïvement, que l'histoire et la littérature s'enrichissaient tout d'un coup de quelques milliers de pièces dont la valeur historique n'aurait d'égal que l'agrément littéraire. A la vérité, nous aurions pu réfléchir, — puisque aussi bien les érudils prennent à lâche de nous en administrer tous les jours quelque preuve nouvelle, — que l'inédit trop souvent n'est inédit que parce qu'il ne vaut pas la peine d'être édité. Pour une publication vraiment utile, de combien de Mémoires et de Correspondances n'est-ce pas là le cas? Mais quoi! l'èpigramme, la chanson, le vaudeville, ce sont des genres si français ! Dans les histoires imprimées, on trouvait quelquefois sur une favorite arrogante, sur un ministre incapable, sur un général malheureux, de si jolis couplets, si bien tournés, dont la pointe était si malicieusement aiguisée, si traîtreusement empoisonnée! Et puis, ^ ces chants satiriques et profanes, symbole éternel de la légèreté de la nation, » comme les appelait Massillon avec une élégante indignation, dans le même temps que les beaux esprits de la cour et de la ville chansonnaienl à l'envi les desastres d'Hochstaedt ou de Ramillies, nous savions qu'ils avaient vengé nos pères de tant d'humiliations, et non pas seulement depuis le xvii'' siècle, mais de tout temps, à vrai dire, avant même qu'il y eût une France, puisque dès le iv** siècle on leur en faisait déjà le reproche. Cantilenis infortunia sua solan-

tur, disait de nos ancêtres un père de TÉglise, bien avant qu'on eût défini la monarchie de Louis XIV et de Louis XV un absolutisme tempéré par des chansons. Et sans faire attention que nous courions le risque de ressembler au marquis de Mascarille, qui travaillait « à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine, » nous imaginions volontiers une histoire de France racontée par les chansons, comme d'autres l'ont imaginée racontée par les caricatures, voire par les faïences*. Il en va falloir désormais un peu rabattre. Avouons-le sans tarder davantage. Si la publication de ce volumineux Chansonnier ne rend pas d'autre service, elle nous aura rendu celui-là du moins de nous avoir une fois pour toutes désabusé sur ce qu'une chanson, — tant historique soit-elle, — peut contenir de vraiment instructif, et de digne d'être enregistré par l'histoire. Le mot de Figaro n'a jamais été plus vrai : « Ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante. »

Il n'y a pas à s'étendre sur la valeur littéraire du recueil. Elle serait nulle, absolument nulle, s'il ne convenait d'excepter de cette condamnation sommaire une douzaine de pièces, qui sont lisibles, et deux ou trois, qui sont presque éloquentes. Otez-les, il ne reste pas dans ces quatre volumes, d'environ chacun trois cents pages et formés, à ce qu'on a le droit de croire, d'une sorte de choix des meilleurs couplets, cent vers en tout qui ne soient pas indignes d'être retenus. « L'art de la plaisanterie a fait depuis

quelque temps d'immenses progrès, disait d'Ârgenson dans un passage que reproduit la préface de M. Raunié. Les vers burlesques de Scarron, qui réjouissaient tant nos pères, choquent noire goût plus épuré, et il n'est point de faiseur de parodies pour Topera comique qui ne fasse cent fois mieux que la fameuse Apothéose de la perruque de Chapelain, » Celle citation prouve ce que Ton savait : que le marquis d'Argenson n'avait pas le goût difficile. Non point assurément que nous éprouvions une admiration exagérée pour V Apothéose de la perruque de Chapelain ou pour les vers burlesques de Scarron : au contraire! Nous disons seulement que « cent fois mieux que V Apothéose de la perruque de Chapelain, » c'est encore bien peu de chose; et je vous en fais juge. Voici, par exemple, une épilaphe de Louis XIV :

Ci-gît l'idole de la France Et rennemi de son repos.

Il fut un gouffre de finance, Et l'asile des impôts.

D'Argenson aura beau dire, et Marais, et Barbier, ou tout autre; je déclare qu'il m'est impossible de goûter dans ce triste quatrain le moindre grain de sel. Voici encore un couplet sur la disgrâce du père Le Tellier :

Tellier, ta disgrâce T'attire du mépris Que la populace A trop bien appris.

Chacun t'abandonne Comme on ferait un pendu, Lanturlu.

C'est le chef-d'œuvre de la platitude. Dans nos cafés concerts, on ne chante rien aujourd'hui qui ne soit immédiatement au-dessus d'un pareil couplet. Il y en a déjà quelques centaines, mais si l'on pousse, comme on nous en menace, au douzième volume, il y en aura quelques milliers de cette force dans le Recueil ClairambauU'Maurepas.

Évidemment on les goûtait alors, puisqu'on les collectionnait. Nous en avons d'ailleurs d'indiscutables témoignages. Mathieu Marais dit, dans son Journal, à la date de 1720 : «J'ai vu une chanson sur l'affaire de la Constitutiony à l'occasion d'un envoyé du sultan qui arrive. C'est une application très ingénieuse au Corps de doctrine et aux explications suivant lesquelles on peut accepter tout ce qu'on voudra et même l'Alcoran. d Citons le dernier couplet de celte application très ingénieuse :

Il est vrai que l'Ëvangile Que prêche notre curé Dans la bulle prend un style Tout à fait défiguré.

Va, si Couët se met en tête De protéger l'Alcoran, Tu ne seras qu'une bête SI tu n'es pas musulman.

Il est difficile, on nou&^ l'accordera, d'aiguiser plus

maladroitement une pointe. Le même Marais encore, dans une autre pièce, intitulé la Fagonadey amas de grossières injures entassées contre Fagon, l'un des commissaires de la chambre de justice et revêtu de je ne sais quel emploi de finance, découvre ce qu'il appelle « toute la force et la vigueur de l'esprit satirique » et crie du fond de son étude au « chef-d'œuvre de noirceur et de malice. :> Il faut détacher quelques vers du chef-d'œuvre, qui est très long. Il s'agit du caractère de Fagon :

Au venin qui bout dans ses veines Dieu joignit Tesprit d'Attila, Et sur lui l*enfer pxhala Du souffle impur de ses haleines Les sept fameux péchés mortels, Les sentiments les plus cruels.

Des âmes les plus inhumaines.

Que de grâces dans la médisance! et que voilà donc un homme spirituellement drapé! Je ne suis pas fâché que ce soit à Marais que l'éditeur du Chansonnier ait emprunté ces témoignages d'admiration. Sainte-Beuve, un beau jour, je ne sais par quel caprice, ne s'étaitil pas ingénié de faire de Mathieu Marais une espèce d'autorité littéraire, et de nous le dépeindre quasi sous les traits d'un représentant du meilleur goût du grand siècle attardé dans les premières années du siècle de Voltaire? C'était un fort honnête homme que Marais, je le crois ; mais un juge assez incompétent des choses de l'esprit. Peut-être aussi, d'un siècle à l'autre^

n'est-il rien, — non pas même la mode, — qui change et diffère de soi-même autant que ce que Ton appelle, de l'un des termes les plus géaéraux, les plus vagues, les plus lâches qu'il y ait dans la langue littéraire, du nom trop complaisant d'esprit.

On eût aimé du moins que l'éditeur du Chansonnier ne se payât pas, lui, d'illusions sur la qualité du régi.1 qu'il nous offrait. « Bon nombre de ces couplets, nous dit-il dans sa préface, sont de pelits chefs-d'œuvre de verve et de style. j> Il faut alors que nous ayons joué de malheur, car vainement les avons-nous cherchés, et, malgré la meilleure volonté du monde, nous ne les y avons pas rencontrés. Ce que nous avons trouvé de mieux, c'est peut-être l'épigramme suivante :

L'abominable banqueroute Que fait Louis dans sa déroute Va charger la barque à Garon . Il meurt si gueux dans son vieil âge Qu'on craint que la veuve Scarron N'ait fait un mauvais mariage ;

mais il faut ajouter qu'elle était connue depuis longtemps, et cette réflexion nous mène au jugement qu'il convient jusqu'ici de porter sur l'ensemble du recueil : ce qu'il renferme d'inédit méritait bien de demeurer dans l'ombre, mais ce qui valait la peine d'en être tiré n'était plus, depuis longtemps, inédit.

On nous répondra qu'il importe assez peu que ces épigrammes, ces chansons, ces satires aient ou n'aient pas de valeur littéraire. Elles ont une valeur histo-

rique; c'est assez. S*inquiète-t-on de la valeur littéraire d'un document historique? Non plus en vérité qu'on ne se soucie du style d'un acte notarié. On n'ira donc pas chercher dans le Chansonnier duxviii^ siècle des modèles de l'art d'écrire purement ou de plaisanter avec aisance, mais n'y Irouvera-t-on pas mieux que cehj, si l'on y trouve un commentaire perpétuel de l'histoire officielle, une illustration populaire, pour ainsi dire, — d'autant plus instructive qu'elle sera plus libre, et même licencieuse, — des récits d'apparat et de riiistoriographie brevetée?

<( Un des grands agréments de ce monde, dit quelque part \oltaire, est que chacun puisse avoir son sentiment sans altérer l'union fraternelle. » Notre sentiment est que sur la valeur, même historique, de ces inédits dont on encombre annuellement la librairie contemporaine, on se méprend étrangement. Tant de publications dont on nous accable, bien loin de rendre service à l'histoire, elles lui nuisent, et elles nous facilitent si peu la connaissance du passé qu'au contraire elles l'embrouillent ; ce qu'il est aisé de démontrer, à roccasion et par le moyen de ce Chansonnier,

Et d'abord on ne connaît pas les auteurs de ces Chansons, Qui sont-ils? dans quel monde ont- ils vécu? sont-ce des courtisans? sont-ce des gens de lettres? sont-ce peut-être uniquement des spéculateurs en scandale, comme il s'en est rencontré de tous temps, et des maîtres chanteurs? Vous entendez assez dans quel sens nous prenons le mot. Le fait est qu'on l'igaore.

Celui qui a fait la chanson

IS'oserait dire son nom Car il aurait les étrivières.

OU bien :

L*auteur ne dit pas ce qu'il est, Par la raison qu'il se plaît A voir de loin la Bastille.

J'approuve leur prudence; seulement, il s'ensuit qu'il devient impossible de contrôler l'authenticité des renseignements et la sûreté des informations qu'ils nous donnent ou qu'ils sont censés nous donner. Un papier sans signature est de l'espèce de la lettre anonyme : mensonge, quand ce n'est pas infamie. Ut contemptissimus quisque, ita solutissimœ linguœ est. Et quel avantage voit-on bien à jeter ainsi dans \^ circulation de l'histoire un fatras de documents suspects, si ce n'est de mettre à la merci d'un coquin du temps jadis la réputation des personnes, l'honneur des familles, et j'ajoute la dignité de l'histoire?

On affecte aujourd'hui de l'oublier : il n'en est pas moins vrai qu'il y a des détails que l'histoire, entendue comme elle doit être entendue, n'a ni besoin ni souci, par conséquent, de connaître. Que nous importe, par exemple, la chronique scandaleuse des maîtresses du régent? Ont-elles exercé quelque influence sur les affaires? l'une d'elles, par hasard, s'est-elle trouvée mêlée à quelque secret d'état? Si oui, comme ce fut le cas plus tard de madame de Prie

OU de madame de Pompadour, tous les détails que vous pouvez recueillir et dont vous nous démontrerez Tau thenticité, nous nous empresserons d'en faire notre profit; si non, dispensez-nous de ces anecdotes licencieuses et de ces refrains obscènes qui ne nous apprennent rien, ne nous servent de rien, ni ne nous mènent à rien. Madame de Sabran fut remplacée par madame de Parabère, qui fut remplacée par madame d'Averne, laquelle fut remplacée par madame de Falaris. Je ne sais si c'est bien Tordre de leur succession. Écrivez donc que Philippe d'Orléans, régent de France, aima les femmes, et, comme nous sommes gens vertueux, gens qui prenons

A Thonneur de nos rois un intérêt extrême, '

écrivez même qu'il les aima trop, et voilà qui est dit, et n'en parlons plus. Mais l'histoire des mœurs? dirat-on. Comme si nous ne savions pas que la cour est la cour, que les hommes sont les hommes, que les vicieux mourront, mais non jamais le vice, que les ambitions inavouables et les amours vénales sont de tous les temps, et que du haut en bas de l'échelle sociale, il n'y a de différence que la manière de s'y prendre!

Là-dessus, en fait d'histoire des mœurs, qu'y a-t-ii dans vos Chansons que vous ne retrouviez tout au long dans les Mémoires ou les Correspondances? Ouvrons le recueil de M. Raunié. Pas une pièce qu'il ne soit obligé d'annoter et de commenter. Pas une allusion qu'il ne lui faille préciser par quelque renseignement

tiré des Mémcrires de Samt-Simon, ou du Journal de Dangeau, des Lettres de Madame ou du Journal de Barbier. A quoi bon, disions-nous, publier des textes anonymes? Nous disons maintenant: à quoi bon publier des textes obscurs, qui ne peuvent êlre éclairés que de la lumière qu'on emprunte à des textes publiés déjà depuis longtemps? C'est exactement comme si pour éclairer le compte-rendu d*un procès criminel on s'avisait d'en appeler à la complainte qu'en ont déduite les faiseurs populaires. Vous ne comprenez pas tel récit des Mémoires de Saint-Simon ou du Journal de Dangeau; certaines circonstances vous échappent, quelques points demeurent douteux, quelques autres s'enfoncent dans l'épaisseur de l'ombre? Fort bien, nous arrivons à votre secours; et ce témoignage d'un acteur ou d'un spectateur des événements, ce récit d*un écrivain qui fait après tout profession d'écrire pour la postérité, cette affirmation d'un homme qui tenait état dans le monde, et dont vous pouvez plus ou moins aisément contrôler la véracité, nous allons, nous, Villustrer par le témoignage d'une Chanson dont l'auteur inconnu n'a peut-être rien compris, rien su, ni rien vu des choses dont il parle. Similia similibus. Il fait nuit ; fermons les volets; ce sera le moyen d'y voir plus clair.

Je n'exagère pas. t Une multitude de circonstances restées inconnues, nous dit M. Raunié, d'après M. G. Brunet, sont dans les chansonniers, toujours empressés à recueillir avec avidité, à colporter avec

indiscrétion le scandale du jour ou Tanecdote de la veille. Ils nous apprennent par exemple que le chevalier de la Ferté, étant embarqué avec le comte d'Estrées, lui fit voler ses assiettes d'argent par un mousse. » Ils nous apprennent ! Historiens et critiques, sentez-vous bien toute la force de ce mot? Ils nous apprennent! c'est-à-dire, il suffira d'un couplel anonyme, inspiré qui sait par quelle basse vengeance ou par quels honteux motifs, pour que nous inscrivions une action déshonnête au compte définitif d'un personnage historique. Sans doute aussi qu'il suffira d'avoir trouvé ces trois vers dans le recueil de M. Raunié :

Massillon s'en va à Clermont,

Pour prendre aux femmes le menton.

Ainsi qu*il faisait à Paris,

pour être en droit de suspecter les mœurs de Massillon, d'accoler à son nom, sans autre autorité, quelque épilhète goguenarde, et d'écrire dans les histoires et dans les dictionnaires : € le galant Mas« sillon, 7> ou « le voluptueux évêque de Clermont? > Qui ne voit que c'est ici la négation même des règles les plus élémentaires de la critique historique? Et multiplier ces sortes de publications, est-ce rendre service à l'histoire? et n'est-ce pas plutôt ajouter aux moyens déjà trop nombreux dont le pamphlet dispose pour la falsification de l'histoire?

Aussi bien, ce que nous disons ici des Chanson»^

allons jusqu'au bout, et ne craignons pas de Tétendre jusqu'à bon nombre de Mémoires et de Correspon'^ dances.

Nous accordons aujourd'hui beaucoup trop aisément notre confiance, et notre confiance entière, noire confiance aveugle, à ces recueils de mémoires et de correspondances dont notre littérature historique est si riche. Supputez en effet tout ce que Ton a publié, dans le siècle où nous sommes, de Lettres et de Mémoires sur le seul règne de Louis XIV. Mettez à part, bien entendu, les documents d'état, comme la Correspondance de Mazarin^ ou comme les Lettres et Instructions de Colbert. Réservez encore quelques recueils qui tirent une valeur particulière du rôle actif que leurs auteurs ont joue dans ^histoire de leur temps ; tels seront les Mémoires de Villars ou les Mémoires de Torcy, Faut-il dire d'un mot à quoi servent presque tous les autres? Uniquement à nous mettre en défiance de ce que nous avions cru savoir, et sur ce qui passait pour le plus certain ; uniquement à nous fournir des raisons, moins encore de douter, pour parler franc, que d'ergoter. Relisez, dans le Siècle de Louis XIV et dans les quelques opuscules additionnels de Voltaire, ce que le xviii° siècle a su du fameux Masque de fer, et dites-moi ce qu'aujourd'hui nous en savons de plus? Mais trois ou quatre hypothèses avaient cours en ce temps-là; dix ou douze aujourd'hui se contrarient et se combattent. Et le plaisant de la chose, c*est qu'après tant d'inédits pu-

bliés et de papier noirci, il se pourrait que la ver^ sion de Voltaire demeurât la plus plausible de toutes.

Prenons un autre exemple, et de riiisloire anecdotique passons à l'histoire générale. Voici les Mémoires de Saint-Simon et la Correspondance de la Princesse Palatine. Est-il un historien digne de ce nom qui, sur la foi de semblables témoignages, osât former un jugement définitif sur madame de Maintenon? Ce n'est pas qu'il m'intéresse outre mesure de savoir si les Fouquet et les Villarceaux ont fait ou non Tintérim entre le roi de France et Fauteur ieDom Japhet d^ Arménie. Et je défie bien qu'on me prouve, pour le dire en passant, en quoi la solution de ce problème d'alcôve intéresse l'histoire. Mais ce que je veux dire, c'est que les lettres de cette (c bonne Allemande, > qui n'était ni si bonne, ni si naïve surtout qu'on voudrait bien quelquefois nous le faire croire, combinées avec les mémoires du plus vaniteux des ducs et pairs, ne peuvent donner de la personne et du rôle politique de madame de Maintenon que l'idée la plus fausse. Il y a plus, et j'ose avancer que, sur ce point d'importance, l'unique obligation que nous ayons à ces deux volumineux recueils, c'est qu'il faut commencer par réfuter ce qu'ils contiennent de médisances et de calomnies, à toutes fois qu'on veut sérieusement parler de madame de Maintenon.

Au moins encore des Mémoires comme ceux de Saint-Simon, ou des Correspondances comme celles de Madame, peut-on les contrôler. La mère et l'ami

du régent ont fait figure sur le théâtre de l'histoire ; s'ils n'ont participé ni l'un ni l'autre à rien de ce qui s'est passé de très considérable sur la scène de leur temps, ils étaient dans les coulisses; ils ont connu les acteurs du drame ou de la comédie qui se jouaient, ils leur ont même quelquefois parlé. Mais ceux qui n'avaient leur place qu'au parterre, les Marais, les Barbier, les Hardy, les Regnault, qui contemplaient la cour du fond de leur cabinet d'avocat, ou la ville d'un coin de leur boutique de libraire, les bons témoins, je vous le demande, et les belles autorités que voilà ! J'o-e à peine calculer approximativement ce que ces honnêtes annalistes ont répandu de contre-vérités dans l'histoire. On n'a pas encore imprimé les Mémoires ou Journaux des deux derniers. Dt, talem avertite pestemt et puisse-t-on ne les imprimer jamais! Je reviens à nos chansonniers.

On dit, et M. Raunié n'a garde d'oublier l'argument, que si l'autorité de leurs refrains n'égale pas tout à fait celle des documents d'état, à tout le moins a ils forment, à côté de l'autorité oiTicielle, une histoire libre où l'on retrouve les sensations vraies que les événements ont fait naître dans Tâme des contemporains, et les appréciations qu'ils ont provoquées de la part des hommes qui étaient le plus aptes à les juger. » Ce n'est plus seulement ici la négation de la critique historique, c'est la négation même de l'histoire. En fait d'appréciations, il n'y a rien de tel pour mal juger des événements que d'en être le contera-

porain. Quel est celui des contemporains de la révocation de redit de Nantes qui s'est avisé des conséquences de cet acte tristement fameux? Quel est celui des contemporains du système de Law qui s'est douté qu'il assistât dans la rue Quincampoix à la naissance de ce pouvoir des temps modernes que nous avons appelé le crédit? Quel est celui des contemporains, mais surtout des témoins de la prise de la Bastille qui, voyant une poignée de patriotes se ruer à l'assaut de la vieille prison d'état, s'est douté qu'il voyait une révolution passer sous ses fenêtres? Nous ne saurions trop le répéter, et au besoin nous le répéterons encore : les contemporains n'ont pas plus la «sensation vraie > des événements dont ils sont les témoins ou les acteurs, que le soldat sur le champ de bataille n'a la € sensation vraie » du plan du combat dont il est une pièce. Mais combien cela n'était-il pas encore plus jusie, si possible, sous l'ancien régime, avec la difficulté des communications, la rareté des journaux, l'insuffisance des renseignements, TindiiTérence des particuliers à la chose publique, et les faits enfin ne parvenant à la connaissance de la foule que défigurés, travestis, altérés en mille manières par la multiplicité même des milieux qu'ils avaient dû traverser! Aurions-nous donc oublié combien la vérité, « la vérité vraie, » comme dit Beaumarchais, est chose délicate, fragile, qu'on blesse involontairement, et qu'on inutile presque sans s'en apercevoir, parce que chacun de nous n'en accepte que ce qui convient à ses préjugés, à ses pas-

siens, à sa façon de penser? A plus forte raison, quand, comme les faiseurs d'épigrammes et de chansons, on fait littéralement mélier de ne s'enquérir du vrai qu'autant qu'il peut servir de thème aux variations de de la médisance et de la malignité. Le propre d'un satirique c'est, en général, de ne voir les hommes et les choses que par leurs mauvais côtés ; mais le propre des chansonniers, c'est de ne les voir que par leurs côtés honteux.

On n'a donc même pas le droit de prétendre que, pour telle ou telle période de notre histoire nationale, les chansonniers nous donnent seulement ce que l'on pourrait appeler le niveau de l'esprit public. Il est déjà très dangereux, quoi qu'on en ait dit, de vouloir juger d'une société sur sa littérature. Ses pièces de théâtres et ses romans, — j'entenis ceux qui survivent et qui passent à la postérité, dont il est permis de dire, par conséquent, dans une certaine mesure, que par l'unanimité de ses applaudissements elle a reconnu la ressemblance, — ne sont pourtant qu'une expression d'elle-même très incomplète, et souvent infidèle. Mais quand on descend des œuvres de la littérature jusqu'à des productions telles que celles des chansonniers ou sottisiers, comme on les nommait alors, dont aucune pour ainsi dire ne peut produire l'acte de son état civil, qui toutes ou presque toutes sortent on ne sait de quelles officines pour circuler sous le manteau, et de là s'aller perdre chez quelque collectionneur acharné à l'enrichissement de son cabinet, on con-

viendra que du sentiment que ces chansons expriment, il serait plus qu'imprudent de conclure la complicité de Tesprit public. Rien ne nous garantit que telle chanson du Recueil Clairambault-Maurepas ait couru; rien ne nous garantit que cette autre ait dépassé jamais le petit cercle de roués où elle naquit après boire; rien ne nous garantit qu'une troisième ne soit pas en unique exemplaire. Non-seulement donc nous ne pouvons pas contrôler la véracité du chansonnier, mais nous ne pouvons pas non plus mesurer la popularité de la chanson.

Je me trompe : il est un cas où, de la quantité même des Chansons qui se répètent et qui se pressent sur un même sujet, nous pouvons inférer que l'événement a frappé vivement les esprits. Alors nous apprenons que le bon peuple de Paris a salué par des cris de joie la mort de Louis XIY; nous apprenons que le système de Law, après avoir soulevé de folles espérances, a soulevé de furieuses clameurs de désespoir et d'indignation; nous apprenons que Dubois n'a pas été le modèle des vertus épiscopales; nous apprenons que l'afTaire de la constitulion a passionné ia France entière et failli faire éclater une révolution. Avions-nous vraiment besoin des chansonniers pour l'apprendre ? et n'estce pas là ce qui s'appelle vulgairement découvrir l'Amérique en 1880?

C'est pourquoi nous ne saurions comprendre la faveur croissante avec laquelle il semble qu'on accueille ces publications inédites, chansons ou mémoires^

lettres ou journaux. Elles n'ont ni'de quoi nous plaire, étant pour ia plupart de la dernière médiocrité littéraire; ni de quoi nous instruire, n'étant, si Ton nous passe l'expression, que du papotage historique, lorsqu'elles ne sont pas de belle et bonne calomnie ; et elles sont en outre dangereuses.

Elles développent en effet dans le public un goût fâcheux pour l'histoire anecdotique, je dirais mieux encore pour la chronique scandaleuse. Elles l'habituent insensiblement à ne voir de l'histoire que les plus petits côtés. Ce sont les pires procédés du reportage et du mauvais journahsme appliqués à ce que l'on appelle pompeusement la connaissance des idées et des mœars. N'avons-nous pas entendu déjà faire au Chansonnier du xviir siècle ce singulier reproche que, pour un recueil du temps de la régence, il ne contenait ni des pièces assez libres ni assez de pièces libres? Aussi bien en sommes-nous venus à connaître admirablement les maîtresses de Louis XIV et de Louis XV; mais, qu'il y ait dans le même xviir siècle quelques exemples de la plus haute vertu patriotique, nous les connaissons à peu près comme s'ils avaient été donnés à la Chine. Il y a toute une bibliothèque sur madame de Pompadour et sur madame Du Barry, sans parler de ce que le roman, dont c'était assurément le droit, a tiré de leurs aventures. Nous savons, à quelques deniers près, ce que chacune d'elles coûtait au roi de France. De prétendus historiens n'ont pas dédaigné de nous introduire jusque dans le cabinet de toilette

1ère privé, ni dans les pamphlets, ni dans les broc.. lires, ni dans les satires, ni dans les chansons qu'on rencontre de tels documents; c'est à peu près uniquement dans les archives d'état. Il y aurait donc un moyen bien simple de resserrer aux bornes du nécessaire et de l'utile ces « publications inédites. » Ce serait de publier tout ce que les circonstances permettraient de publier en fait de documents d'archives. Si par exemple le gouvernement allemand poussait jusqu'au cinquantième volume, ou au delà, la. Correspondaiice politique de Frédéric le Grand, il est bien évident que ce serait profit net pour les historiens de l'avenir. Pour les mêmes raisons, nous n'hésiterons pas à regretter que, dans notre grande Collection des documents inédits sur Vhistoire de France^ on ait cru devoir, en trop d'occasions, remplacer les textes originaux par une analyse sommaire de leur contenu. Mais, pour les correspondances privées et les mémoires, quel inconvénient y aurait-il à les renfermer sous de triples clefs et ne les mettre au jour qu'autant qu'ils auraient, comme les Mémoires de Saint- Simon, une valeur littéraire de premier ordre? Si l'on n'avait pas mis au jour le Journal de l'avocat Barbier, je vois parfaitement ce que l'avocat Barbier y aurait gagné; je vois moins bien ce que nous y aurions perdu.

Le bonhomme Barbier, grand transcripteur de chansons, nous ramènera tout naturellement à notre Chansonnier, Ce n'est pas avoir dépassé les limite

LES CHANSOÎJS HISTORIQUKS. 77

rigoureuses de notre sujet que d'avoir touché quelques mots de l'abus des publications inédites. Il y là certainement un danger. Nous nous sommes contenté de rindiquer, puisque l'occasion s'en offrait. Il y a tout lieu de prévoir que nous aurons encore trop tôt l'occasion d'y revenir. Nous louerons d'ailleurs 1res volontiers le soin que l'éditeur du Chansonnier du xviii* siècle a mis à son travail, trop de soin, comme lorsqu'il lui paraît nécessaire de nous apprendre en note que « Sardanapale était un roi d'Assyrie, célèbre par son existence efféminée et voluptueuse », ou encore que Machiavel, Nicolas Machiavel, est « un célèbre écrivain politique italien, dont le livre du Prince a obtenu une légitime célébrité ». Nous louerons surtout sa préface, qui reste encore ce que nous aimons le mieux de tout ce Chansonnier, Mais nous ne pouvons pas lui accorder qu'il y eût urgence à faire paraître ce volumineux recueil, parce que nous ne pouvons pas lui accorder que ceux qui aiment les bons vers y trouvent plaisir, ni que ceux qui aiment mieux l'histoire que les curiosités de l'histoire en tirent jamais un réel profit.

15 août 1880.

LIEU COMMUN SUR L'INVEPsTION

Il y a des querelles, soi-disant liltcraires, où toute la question, de quelque belles phrases qu'on rhabille, n'est manifestement que d'une vanité blessée, quand encore elle n'est pas purement et simplement d'un intérêt lésé. Mais il y en a quelques-unes aussi, par bonheur, de loin en loin, qui enveloppent une question de principe, et, si tel -n'est pas tout à fait, tel devrait être au moins le cas de la récente querelle de l'auteur de la Fiammina contre l'auteur (.VOdette.

Les faits sont assez connus. Il y a six semaines, sur la scène du Vaudeville, M. Victorien Sardou donnait une pièce, qui réussissait ; M. Mario Uchard prétendait y reconnaître son bien, et, par-devant l'opinion, réclamait sa part du succès. Voilà tout le débat. On regrellera vivement que M. Mario Uchard l'ait cru devoir porter, si ce qu'on dit est vrai, devant les tribu-

naux, qui, dans Tespèce, n'ayant rien à voir, n'auront aussi rien à trancher. Trois magistrats en robe, â'ils sont hommes d'esprit, allégueront leur incompétence, et ne retiendront de la cause que ce qui leur en appartient comme à tout le monde, quand ils ont une fois déposé la robe et qu'ils ne jugent plus àtilre de magistrats. Mais ce qu'on regrettera plus vivement encore, c'est que M.Victorien Sardou n'ait pas pris plus hardiment lui-môme en main sa propre cause. Car il avait une belle occasion d'en finir avec cetle puérile et vaine accusation de plagiat, que les ennemis de sa manière (ou peut-être aussi de la continuité de ses succès), depuis tantôt vingt ans, ne manquent pas de renouveler à l'apparition de chacune de ses pièces. Et ne valait-il pas bien la peine de montrer à l'opinion Tune de ses plus singulières méprises, qui est de mettre ViiiventioriySLii théâtre comme dans le roman, là justement où elle n'est pas, ni ne sera jamais^?

C'est qu'en vérité ce mot éHnvenlion, par une mauvaise fortune qu'aussi bien il partage avec presque tous les mots de la langue littéraire, est des plus généraux qu'il se puisse, et, partant, des plus vagues. On a bientôt dit d'un artiste qu'il manque d'mr^wfiow, comme d'un écrivain qu'il manque de style, et les autres ont l'air de vous entendre, et l'on croit que l'on s'entend soi-même; mais ce que c'est que le style, et

1. Depuis que ces pages ont été publiées, M. Mario Ucliard a perdu son procès, et M. Victorien Sanlou, dans une très spiritueUe brochure, a fait justice de Sea P!a(jials.

ce que c'est que Vinve7ition,\oi\k ce qu'il est moins vite fait de dire, et de dire avec précision. Essayez cependant de presser un peu les mots, je ne dis pas de les définir, et vous vous apercevrez que sans doute vous parliez, et Ton vous répondait, mais on ne se comprenait qu'à la condition de ne pas s'expliquer et d'enfermer chacun là-dessous les idées les plus contradictoires. Ceux qui croient, par exemple, avoir tout dit et prononcé sans appel, quand ils ont déclaré d'une œuvre qu'elle est de convenlion, ne réfléchissent pas qu'il n'y a d'art et de liltérature qu'à condition de certaines conventions^ et que, par conséquent, s'il est une convention ridicule, c'est de commencer par inscrire à l'enlrée de l'école qu'on les violera toutes. Ainsi, ceux qui me\\.euï Y invention (et c'est presque tout le monde aujourd'hui) dans lafaculté de trouver du nouveau, ne font pas attention que, si par hasard Vinvention consistait à ce peu de chose, ils ne nommeraient presque pas un grand nom, dans l'histoire de la littérature ou de l'art, qu'il ne fallut déposséder de sa gloire deux ou trois fois séculaire pour y substituer quelque précurseur obscur, à bon droit oublié.

Mais je soutiens contre eux, en écartant d'ici toute aulre forme d'art et m'en tenant au théâtre seul, que quiconque a voulu raetlre à la scène un sujet entièrement nouveau n'en a jamais tiré qu'un demi chefd'œuvre, parfois, et, le plus souvent, si grand qu'il fût d'ailleurs, une œuvre au-dessous du médiocre. Connaissez- vous les premières comédies ou tragi-comc-

(lies de celui qui (levait être uu jour le grand Corneille? Parcourez au moins Clitandre, et n'en communiquez votre avis à personne: c'est une marque de respect et de piété que vous devez à l'auteur de Polyeucte. Mais avez-vous lu ses dernières tragédies? C'est la rage d'inventer, et d'inventer en faisant du nouveau, qui Ta positivement perdu. La nature elle-même, dans celte longue et lente élaboration des formes qu'elle p()ursuit à travers les siècles, n'atteint pas tout d'un coup la perfection de ses ouvrages. C'est ainsi qu'au théâtre il semble que la nouveauté défie l'habileté de l'artiste et que, si savante que soit la main de l'ouvrier, aucune matière ne se laisse d'abord, et du premier coup, façonner en chef-d'œuvre.

Je ne veux apporter en exemple aucune de ces œuvres secondaires dont on pourrait discuter l'originalité. Mais voyez seulement comme les grands poètes sembleiAt avoir choisi, de préférence à toutes les autres, ces matières en quelque sorte usées, rabattues, et comme avilies par un long service, pour y exercer souverainement leurs reprises ! Était-elle assez banale, avait-elle assez traînée de bouche en bouche, la Véridigue histoire de Vhorrible crime et de Vépouvantable punition du docteur Faust, lorsque Gœihe la jugea digne de lui fournir son chef-d'œuvre? Et encore, si ce n'avait été qu'une légende, une de ces légendes que l'on conte le soir, au village, sous le manteau de la cheminée, quand le vent fait rage au dehors! mais le drame en était sorti depuis dijà longtemps, et, sur

LIEU COMMUiN SUR L'INVENTION. 83

les théâtres de marionnettes, dans toutes les foires d'Allemagne, les paysans, mêlés au populaire des villes, avaient entendu le nécromant contracter avec Méphistophélès son pacte diabolique. Un Français l'avait traduite, un Anglais l'avait mise à la scène ; et la critique allemande, au total, n'a pas sauvé de l'oubli moins de huit à dix versions de ce : Docteur Fausty célèbre dans le monde entier. C'est ici le litre de la pièce telle qu'on la jouait probablement encore sur les tréteaux de Strasbourg, dans le temps que Gœthe y étudiait.

Ce que le poète a fait d'emprunts hardis à la légende et au drame populaire, on le sait, et lui-même n'a jamais eu la faiblesse de le vouloir dissimuler. Quiconque ne s'arrêtera pas à quelques différences légères est d'abord en droit de dire que l'allure générale du sujet est demeurée dans le poème de Gœthe ce qu'elle était depuis cent cinquante ou deux cents ans dans la pièce de marionnettes. Gœthe était, en effet, guidé par un trop profond instinct des lois de l'invention poétique, pour ne pas sentir qu'il n'avait pas le droit de dénaturer ou d'allérer seulement le sens de la légende. Il n'y a que les municipalités modernes pour nettoyer un monument gothique, et le dépouiller ainsi de cette couleur, la plus magique de toutes, qui est la couleur du temps. Mais, outre l'allure générale, ce sont les incidents particuliers aussi, quelques-uns mêmes de ceux, comme on l'a dit, « où brille sa plus poétique et plus incontestable origina-

lilé, » qui rappellent de près les incidents consacrés du Fmist populaire.

Gœllie n'a pas inventé le monologue de Faust, au début de la première partie du drame : il Ta pris tout indiqué dans celui que Ton voudra des Faustmarionnette. Goethe n'a pas inventé la scène où le naïf écolier vient consulter Mépliislophélès déguisé sous la robe et la barbe de Faust: elle est manifestement en germe dans le Faust d'Augsbourg. Gœthe n'a pas inventé la scène de la taverne d'Auerbach: et si Tesprit fort du Faust de Cologne ne s'appelle pas Altmayer, il n'en est pas moins échaudé par l'artifice de Méphistophélès, comme dans le Faust du poète. Il est même assez curieux de noter que, si Gœthe ne le foudroie pas, comme dans le Faust de Cologne, c'est qu'il a mieux aimé retourner du drame jusqu'à la légende, et visiblement mettre en scène le passage que voici : a Lors il leur fit venir sur la table une vigne avec ses grappes de raisin, dont un chacun prit sa part. Il commanda puis après de prendre ua couteau, de le mettre à la racine comme s'ils eussent voulu couper, néanmoins ils n'en purent pas venir à bout... Lors ils s'arrêtèrent tous et se tinrent run Vautre par le nez, et un couteau dessus. Quand donc puis après ils voulurent, ils purent couper les grappes. » Faut-il continuer l'énumération ? Gœthe n'a pas inventé la scène du Brocken: elle est déjà dans plusieurs des pièces populaires ; on cite notamment la version de Strasbourg. Gœthe n'a pas inventé

Tapparilion de Faust et de Méphistophélès à la cour de rempereur : elle était d'autant plus connue qu'elle présentait aux montreurs de marionnettes l'occasion d'égayer de quelques tours de magie blanche l'émouvanie représentation. Gœihe, enfin, n'a pas inventé celte magique évocation d'Hélène, qui, dans la seconde partie de Faust, marque, comme l'on sait, le point culminant de la mystique du poème : Hélène figurait déjà dans la légende; elle figure dans toutes les versions du drame populaire ; elle figure enfin, « plus belle que la soirée velue de la beauté de ses milliers d'étoiles; — plus brillante que Jupiter quand il apparut en flammes à la malheureuse Sémélé; — plus adorable que le monarque de la mer dans les bras de la capricieuse Aréthuse, » dans le Faust anglais de Christophe Marlowe*.

L'originalité de Goethe en est-elle diminuée? Mais au contraire, et c'est ici précisément qu'elle éclate : je ne veux pas dire dans l'ampleur et la richesse de développement qu'il donne aux maigres indications de la légende; je ne veux pas même dire dans ce que, de son propre fonds de poète, il ajoute à ce que le prosaïsme du drame populaire n'avait à peine pu qu'entrevoir :

1. Voyez, pour le développement de tout ce que nous nous contenions ici d'indiauer : François-Victor Hugo, le Faust anglais de Marlowey Paris, 1858, Lévy; Ciiarles Magnin, Hisloire des marionneUes, Paris, iSQiy Lévy ; un excellent livre, trop rarement cité, et surtout G. von Lœper, Faust, mit Einleilung and erlàuternden Anmerkungen, Berliu, 1879; Hempei.

je veux dire, et j'ose dire dans la docilité avec laquelle il se laisse guider aux suiçgestions du vieux llième,daris la sûreté d'instinct aveclaquelle il y sait démêler ce qui ne pouvait convenir qu'aux divertissements forains de ce qui convient à la réalisation d'une grande œuvre, danscetteconfianceenfin tout olympienne avec laquelle il emprunte, comme quelqu'un qui sait bien qu'il peut rendre au centuple, et, qu'après tout, donner une forme durable à cette matière, amorphe pour ainsi dire, diffuse, et répandue comme à l'état cosmique, c'est là proprement ce qui s'appelle inventer.

On dira peut-être, ici, qu'en inventant le personnage de Marguerite, dont effectivement il n'y a pas trace dans le drame populaire, — ou si faible et si dou*teuse qu'il est inutile d'en parler, — Gœlhe a déplacé le centre de l'action, modifié dans ses profondeurs l'économie de l'intrigue, et, par conséquent, sur la donnée légendaire, construit un drame tout nouveau. Je n'y veux pas contredire. Car, si par une supposition dont je supplie qu'on me pardonne l'impiété, j'enlève de Faust, pour un instant, le personnage de Marguerite, je vois bien que le poème garde toute sa valeur épique, philosophique, symbolique, mais il ne faut pas douter qu'il ne perdît le plus clair de sa valeur dramatique. Admettons donc qu'il y ait, par la seule création de Marguerite, non seulement renouvellement, mais, au vrai, transformation du vieux drame, et dans le sens tout à fait étroit du mot, une part certaine d'invention. Cherchons alors un

autre exemple, et, après Goethe, consultons Molière. Ce fut « un grand et habile picoreur » ; ou du moins il en eut en son temps la réputation. Et, de fait, relever, dans sa prose ou dans ses vers, tout ce qu'il s'est permis, avec une liberté souveraine, d'imitations, de traductions, d'emprunts, c'est ce qu'on ne saurait faire au courant de la plume, tant il faut convenir que les endroits sont nombreux et tant aussi les citations seraient longues. Et puis ne serait-ce pas trop abaisser la question? Ceux-là mêmes qui réduisent l'invention à cet art subalterne de machiner des combinaisons uniques, oseraient-ils bien disputer à Molière le droit de faire passer telle scène entière du Pédant joué, de Cyrano de Bergerac, dans ses Fourberies de Scapin, ou même, jusque dans son Avare^ tout un long monologue des Esprits y de Pierre Larivey ? Pour nous, qui ne renfermons pas l'invention dans ces bornes étroites, nous félicitons Cyrano de Bergerac et Pierre Larivey de l'honneur qu'il a plu à Molière de leur faire. Car enfin, n'est- il pas vrai qu'il ne vous sont connus pour avoir eu des « idées de monologue » ou des « idées de scène » qu'autant que l'autre a bien voulu s'en apercevoir, et ainsi, littéralement, nous l'apprendre en les leur dérobant? Laissons donc ce détail. Laissons aussi de côté telle et telle grande pièce, VÉtourdi, par exemple, ou encore VAmphitryon ; cesontimilaiions trop ouvertement déclarées, et la démonstration nous serait trop facile. On peut noter au passage que le vers de Molière n'a peut-être jamais été plus joyeux, plus

retentissant, plus sonore que dans VÉtourdiy ni jamais plus plein, plus libre, plus élégant que dans V Amphitryon, Et c'est bien une manière, en eiïet, de renouveler un sujet, et même une manière qui n'est pas à la portée de tout le monde. Il ne reste pourtant pas moins que X Amphitryon^ conçu dans les données de la comédie latine, et TÉfoi^rdi, dessiné sur le plan de la comédie italienne, auraient ce tort, pour aujourd'hui, de n'être pas assez approchés de la vie réelle, assez voisins, si je puis dire, de l'humanité de tous les temps et de tous les lieux. 11 me semble que VÊcole des femmes échappe à ce reproche.

Je n'irai pas rechercher l'origine de VÉcole des femmes dans les Facétieuses Nuits de Straparole ou dans le Pecorone de Ser Giovanni. On le pourrait, et on l'a fait. Seulement, comme le remarque ici M. Paul Mesnard, si Ton veut voir le fond de VEcole des femmes dans l'aventure « d'un amant qui prend pour confident son rival même, et n'en réussit pas moins à le tromper », alors il n'y a pas de raison pour ne pas remonler jusqu'au bon Hérodote; et lui-même, d'où lient-il l'histoire du roi Candaule? Ajoutez que, lorsque Molière fait tant que d'emprunter, il emprunte plus délibérément. En réalité, c'est à Scarron qu'il a pris le sujet de VÉcole des femmes.

Combien y a-t-il de lecteurs qui connaissent les Nouvelles tragicomiques du joyeux paralytique? Cependant, la première au moins a joui d'un singulier bonheur. Beaumarchais en a repris le titre, qu'il a

rendu fameux, (c'est la Précaution inutile)^ quelque chose même en a passé jusque dans le Mariage de Figaro, Sedaine en a tiré la Gageure imprévue : il eût mieux fait de l'y laisser. Molière enfin y a trouvé le sujet de l'École des femmes, et le sujet, remarquezle bien, non pas dans sa généralité vague et dans sa moralité banale, définie par Scarron lui-même, à savoir : « que sans le bon sens la vertu ne peut être parfaite, » et qu'une « sotte ne peut être honnête femme sans le secours d'autrui; » mais le sujet tout construit, et la machine tout échafaudée, de telle sorte que la poussée s'exerce précisément aux mêmes points dans la fort médiocre nouvelle de Scarron, mal venue, confuse, invraisemblable, souvent grossière, et le chefd'œuvre de Molière.

L'élément comique, d'abord, est le même dans VÉcole des femmes et dans la Précaution inutile (je veux dire la nouvelle de Scarron, car, puisque la comédie de Beaumarchais est encore une version du même thème, on pourrait s'y tromper) et cet élément n'est autre que Tironique persistance avec laquelle leurs mesures les mieux prises et leurs ruses les mieux ourdies se retournent contre le dom Pèdre de Scarron et l'Arnolphe de Molière. Les ressorts de l'intrigue y son! les mêmes aussi : l'éducation de la jeune fille.

Dans un petit couvent, loin de toute pratique;

autour d'elle (ce sont les termes de Scarron) « les valels les plus sots » et « les servantes les plus sottes; »

le voyage de doni Pcdre et l'absence d'Arnolphe; le gentilhomme qui passe et repasse sous les fenêtres de la maison ; la vieille entremetteuse ; le naïf récit que la Laure de ScarronelTAgnès de Molière font elles-mêmes ^e leur aventure : tout était déjà dans la nouvelle de ce que nous retrouvons de la comédie. Mais la ressemblance va plus loin, et il n'est pas jusqu'à quelquesuns des traits les plus heureux de Molière qui ae soient dans Scarron. Tel est le discours de dom Pèdre à sa femme : « Use mitdans une chaise, fit tenir sa femme debout, et lui dit ces paroles : Vous êtes ma femme, dont j'espère que j'aurai sujet de louer Dieu tant que nous vivrons ensemble. Mettez-vous bien dans V esprit ce que je m'en vais vous dire, et V observez exacte^ menty de peur d'offenser Dieu et de me déplaire, » (Voyez VEcole des femmes, acte III, se. ii.) Tel est encore le discours de la vieille : « La vieille lui prit les mains, lui disant qu'elle allait redonner la vie à ce pauvre gentilhomme qu'elle avait laissé demi-mort. — Et pourquoi?s'écriaLaure tout effrayée. — Cest vous qui Vavez tuéy lui ditla fausse vieille. » (Voyez r£coic des femmes, acte II, se. iv). Tel est encore l'aveu de Laure à dom Pèdre, quand elle lui dépeint son gentilhomme « si beau et si bien fait, qu'il sera ravi de le voir ». (Voyez VÉcole des femmes, acte II, se. iv). Et bien d'autres détails encore que nous croyons pouvoir nous dispenser de signaler*.

1. Consultez, sur tous ces points, dans la collection des Grandi

On se récriera qu'il y a autre chose dans la comédie de Molière. Certainement, il y a autre chose; et, en premier lieu, Molière, dont ce grotesque deScarron est aussi loin qu'un simple bouffon le puisse être de celui que Garrick, je crois, appelait « le dieu delà comédie. » Scarron, réaliste et romanesque à la fois, romanesque jusqu'à l'invraisemblance par le fond de l'histoire, et réaliste jusqu'à la grossièreté par le choix des détails a gâté son sujet, faute de le comprendre. La nouvelle est presque aussi ennuyeuse à lire que la comédie amusante à voir jouer.

C'est que Molière, et sans parler de ce don de gaieté saine et robuste dont la franchise emporte loiitdans le torrent du rire, a renouvelé d'un seul coup tout le sujet, rien qu'en en dégageant la leçon qu'il contient, bien simple et profonde, qui est qu'on ne force pas la nature. Voulez-vous maintenant voir clairement toute l'importance de la leçon? Après VÉcole des femmes^ relisez cet autre chef-d'œuvre, le Barbier de Séville^ imité de si près que les mêmes situations y ramènent les mêmes mois. S'il vous suggère cependant la plus légère velléité de réflexion philosophique, je n'ai plus rien à dire, et je consens que ce soit une duperie de mesurer la valeur des œuvres de la littérature ou de l'art sur ce qu'elles enferment de sens et de moralité.

Ecrivabis de la France^ le tome III du Molière de M. Paul Mesnard ; le Molière de M. Louis Moland, qu'on réédite en co momf'iit même; et uu récent ouvrage de M. II. Mahren'ioltz: Molière'â Lt*)en und Werke. HeUbronn, 1881, Hcnninger.

Défions-nous des formules, à la bonne heure ! mais cependant n'en ayons pas peur. Nulle sorte de pédantisme n'est bonne, et c'en serait assurément une. Amusons-nous de Beaumarchais, mais profitons de Molière. Charmante et spirituelle Rosine, vous n'êtes sous votre costume espagnol que la plus espiègle, la plus exquise, et la plus délicieusement rouée des pupilles qui jamais se soient jouées d'un vilain et méchant jaloux de tuteur. Mais vous, Agnès, sous votre robe grise de pensionnaire, avec votre air de n'y toucher pas, si forte de votre ignorance, plus forte encore de votre égoïsme, ô petit cœur de pierre ! n'êtes-vous pas le vivant symbole des révoltes de la nature contre la main qui veut la comprimer? et Téternelle dérision de ceux qui ne savent pas qu'on ne la réforme qu'en s'y contormant?

On le voit, s'il y avait dans le Faust de Goethe identité d'apparence avec le Faust populaire, mais après tout différence, et différence assez profonde encore, d'architecture intérieure; ici, dans la comédie de Molière et dans la nouvelle de Scarron, c'est bien la même ordonnance, et ce sont bien, à n'en pouvoir disputer, les mêmes fondations. Si donc Tinvenlion est là où on la prétend mettre, ce n'est pas VEcole des femmes, c'est la Précaution inutile qui est l'œuvre originale. Quelqu'un s'avisera-t-il, par hasard, de le soulenir? Mais prenez bien garde, en ce cas, où vous allez aboutir. Je vous avertis du danger. Vous allez nier d'abord le style; vous allez nier ensuite le droit

(l'imiter la nature et de copier la vie, vous allez enfm nier la pensée. Un dernier exemple le prouvera sans réplique.

Aussi bien est-il un nom dont Tautorilé nous ferait faute si nous ne montrions qu'il en est de Shakspeare comme de Molière et comme de Gœlhe, ou plutôt que la part d'invention subalterne est moindre encore dans Roméo et Juliette, si possible, que dans VEcole des femmes, et surtout que dans Faust, Il va sans dire que, si Molière était un picoreur aux yeux de ses contemporains, Shakspeare aux yeux des siens, n'était qu'une « corneille parée des plumes d'autrui. » Ce drame d'amour n'est peut-être pas le chef-d'œuvre de Shakspeare; je ne sais même si ce n'est pas l'un de ceux où l'on pourrait signaler le plus de taches légères et de graves défauts; il n'en est pas moins, après cela, le parangon des drames d'amour. Et il a pour nous cet avantage qu'au lieu d'être emprunté, comme la comédie de Molière et l'épopée de Goethe, à des œuvres d'une exécution si grossière qu'en regard de ce qui en est sorti elles sont en vérité comme si elles n'existaient pas, on n'a pas encore décidé laquelle est la meilleure des deux nouvelles italiennes d'où Shakspeare d pu tirer Roméo et Juliette,

On fait honneur de l'invention de l'histoire des amants de Vérone à un vieux conteur italien, Masuccio de Salerne, qui joindrait ainsi cette gloire à celle d'avoir inventé (j'avais oublié de le dire), la nouvelle d'où Ser Giovanni d'abord, et Straparole ensuite, on

tiré la prétendue première version de VÉcole des femmes. Mais, dans ce récit du xV siècle, M. Emile Monlégut, que nous suivons ici pas à pas, ne retrouve que la partie « purement mélodramatique » du sujet, le fait divers tel quel, réduit à la combinaison des événements successifs qui fourniront le squelette du drame. Cinquante ans plus tard, un gentilhomme vénitien, Luigi da Porto, s'en empare à son tour, ou peut-être, car la vie ne laisse pas d'être fertile en événements identiques « ayant beaucoup vu le monde » la trag('die s'est-elle renouvelée sous ses yeux. La scène est maintenant dans Vérone, le Mariette de Masuccio s'appelle désormais Roméo, sa Gianozza s'appelle Juliette. Voilà les deux amants non seulement nés, mais baptisés. Quelques années s'écoulent encore, un religieux dominicain, Matteo Bandellô, qui nous appartient quelque peu comme évêque d'Agen, dans un recueil de nouvelles si libres, ou même si licencieuses que le traducteur français, un jour, s'arrêtera pris de remords, quoique laïque, devant l'énormité de ces gaillardises épiscopales, y revient enfin, lui troisième, pour en tirer un c chef-d'œuvre qui peut se lire avec admiration même après le drame de Sliakspeare. »

Tout y est cette fois. Shakspeare n'inventera pas l'entrevue des deux amants au bal des Capulets : elle est dans Bandellô. Shakspeare ïv inventera pas le personnage du frère Laurent: il est dans Bandellô. Shakspeare m' ini entera ^di^ la querelle sanglante qui

force Roméo à s'exiler de Vérone : elle est dans Bandello. Sliakspeare n'inventera pas la résolution que prend Capulet de marier sa fille : elle est dans Bandello. Shakspeare n'inventera pas le stratagème du trompeur et fatal sommeil de Juliette : il est dans Bandello. Shakspeare n'inventera pas le retour précipité de Roméo dans Vérone, à la mort de Juliette : il est dans Bandello. Sh.ikypeare n'inventera pas la scène au tombeau de Juliette et de Tempoisonnement liâlif de Roméo: elle est dans Bandello. Shakspeare enfin n'inventera pas son dénoùment : s'il n'est pas dans Bandello, il est dans l'adaptation de Pierre Boistuau, le traducteur français des nouvelles de Bandello. Et pour que rien ne manque à la démonstration, Shakspeare n'inventera même pas le personnage de la nourrice ; l'honneur, et ce n'en est pas un médiocre, en revient encore au traducteur français. Il n'est pas indifférent d'ajouter que trente ou trente-cinq ans environ avant le drame, un poète anglais avait mis en vers la nouvelle de Bandello, avec les modifications de Boistuau. La part ^ d'invention brute », comme dit M. Montégut, seréduit donc à deux choses : Shakspeare a créé le personnage de Mercutio, et inventé « la soudaineté de la passion des deux amants, le coup de foudre de la première minute >. Il est vrai que c'est justement ce qui ne s'invente pas sans génie*.

i. Voyez sur cette question : the Works of William Shaks^ pearCy édition de M. Howard Staunton, 1. 1 ; Londres, 1860, Routlcdge; il y a d'intéressantes citations du vieux poème anglais;

On pourrait multiplier les exemples, et des genres les plus différents. Voulez vous des comédies? Voici la Mégère domptée, remaniement d'une pièce antérieure, elle-même imitée d'Arioste. Aimez-vous mieux une tragi-comédie? Voici Troïlus et Cressida, que Shakspeare a prise dansChaucer, et que Chaucer avait empruntée de Boccace? Préférez-vous peut-être une tragédie? Voici Macbeth, où Shakspeare a suivi le chroniqueur avec autant de fidélité que de génie. Et, pour achever, voici le drame des drames, Hamlety dont on a pu soutenir que, si le principal personnage était l'énigmatique méditatif que Ton sait, au lieu d'être le héros vigoureux qu'il devrait être, c'est que le sujet du drame « avait été transmis à Shakspeare par un dramaturge inférieur* ». Ce n'est pas à nous de discuter ce problème ; mais, que c'en soit un, comme aussi, dans le même ordre d'idées, qu'il soit passé presque en méthode, et pourtoutesles pièces de Shakspeare, ou presque toutes, de chercher la pièce antérieure à' o\x la sienne serait tirée, que veut-on de plus significatif? qui prouve plus péremptoirement le peu de chose que serait l'invention réduite à ce que l'on a coutume d'entendre vulgairement sous ce mot? et d'où

Œuvres complètes de Shakspeare, traduites par M. Emile Montégut, t. IX, Paris, 1872, Hachette ; et la réédition toute récente du livre de M. Mézières, Shakspeare^ ses œuvres et ses critiques, Paris, 1882, Hacliette.

1. Voyez sur ce point l'intéssani volume de M. Th. llcinach, Hamlet, Texte et traduction ; Paris, 1880, Hachclto.

l'on puisse plus légitimement conclure que Tinvention est en quelque sorte partout, — excepté où on la met d'ordinaire?

C est que les hommes sont les hommes, c'est que les passions ne changent pas avec le millésime du siècle, c'est que la vie quotidienne, avec une monotonie désespérante, reproduit sans se lasser les mêmes combinaisons: — tant d'assassins, chaque année, tant de parjures, tant d'adultères, tant de victimes d'amour; et parmi ces victimes, tant qui périssent par le poignard, tant qui meurent par le poison, tant qui se noient, tant qui se pendent ; — c'est que vouloir sortir de ces combinaisons, c'est vouloir sortir du cercle tracé à l'imagination par la nature et par la vérité; c'est que, si quelqu'un, auteur dramatique, poète ou romancier, n'a pas tiré de ces combinaisons tout ce qu'elles contenaient de gaieté comique, ou d'émotion romanesque, ou d'horreur tragique, il m'est toujours loisible de refaire ce que l'on a mal fait, et si l'on a bien fait, de prétendre encore mieux faire; c'est enfin que, si quelqu'un a par hasard inventé la situation la plus propre à démontrer, pathétiquement ou plaisamment, la thèse que je veux soutenir, ou les traits qui donneront aux figures que j'ai conçues le relief et le modelé de la vie, ou les moyens qui m'adresseront plus directement au but que je me propose d'atteindre, j'ai le droit de les lui reprendre, et J'en ai le droit absolu. Eh quoi ! si les montreurs de marionnettes ont imaginé d'ouvrir leur Faust par ce

monologue immortel, irai-je donc sottement décapiter

mon drame, de peur que Ton ne m'accuse de les avoir imités? Si Scarron, presque sans le vouloir, et à coup sûr sans le savoir, a inventé, ou peut être observé sur le vif, les traits qui marqueront le plus profondément la persistante infortune d'Arnolphe et rinaltérable innocence d'Agnes, m'interdirai-je d'écrire VÉcole des femmes, de peur que Trissotin ou Vadius me reproche d'avoir copié Scarron? Et si Bandello, si sou adijptateur français, si son traducteur anglais, ont déjà supérieurement traité la légende tragique des amants de Vérone, lorsqu'il suffit, comme le dit si bien H. Montégul, « d'ajouter des ailes » à leur prose pour en aider à sortir ce drame de l'amour, l'y laisserai-je enveloppé ? Mais, ce qu'à Dieu ne plaise, et vous ne le voudriez pas ! car vous sentez bien que c'est ici la véritable ou plutôt la seule invention. C'est à Gœthe que l'on fait honneur de Faust et non pas à Widmann; à Molière de VEcole des femmes, et non pas à Scarron ; à Shakspeare de Roméo et Juliette, et non pas même à Bandello. Qu'importe la bordure? C'est le sujet qu'on y met. Qu'importe le sujet? c'est la manière dont on le traite. Qu'importe enfin même la manière? C'est la main dont elle porte témoignage et la pensée surtout qui conduit cette main. Inventer, c'est, comme Shakspeare, élever le fait divers et l'accident quotidien, la chronique et l'histoire jusqu'à la dignité de la tragédie; c'est, comme Molière, dégager d'un conte gaulois ce qu'il enferme quelquefois d'expérience de l'homme et de la vie ; ou c*est encore, comme Gœthe^

discerner sous les voiles d'une légende populaire co qu'elle enveloppe de sens métaphysique; c'est mettre la poésie où il n'y avait que du mélodrame, la psychologie où il n'y avait que des faits, la métaphysique enfin où il n'y avait que de la fable et du merveilleux. Le reste n'est rien ; — et n'a jamais compté ni ne comptera dans la littérature ou dans l'art.

Ramenons maintenant, et un peu brusquement, le lecteur à son point de départ. De quoi se plaint M. Uchard? De ce que le sujet iVOdette est le même que celui de la Fiammina? Il a senti tout le premier qu'il ne pouvait pas pousser jusque-là la nouveauté de ses prétentions. De ce que les ressorts de l'action sont les mêmes dans Odette et dans la Fiammina? C'est une question, une question à examiner, mais de l'examen de laquelle nous nous dispenserons pourtant, car, de quelque fiiçon qu'on la résolve, M. Mario Ucliard n'a pas plus de droits sur son idée de pièce que sur l'idée de sa pièce. A moins peut-être qu'il ne fasse dire en justice que Molière est un larron de gloire, et prononcer, par arrêt de la cour, que l'admiration publique, égarée depuis tantôt trois cents ans sur le nom de Sliakspeare, se reportera désormais sur les noms injustement oubliés d'Hollinsheed et de Saxo Grammalicus. Il lui plaît encore d'ajouter, si je l'entends bien, que l'émotion serait procurée par les mêmes moyens dans Odette et dans la Fiammina. Mais en est-il bien sûr ? Est-il certain de ne pas se tromper quand il croit voir la poussée dans Odette aux mômes

points qu'elle s'exerce dans la Fiammina ? A.-t-iI bien le droit de sacrifier si délibérément la part d'invention de l'autre, et de ne retenir de ces quatre actes que trois scènes, où il veut voir toute la pièce? Et que sait-il si M. Sardou, tout au rebours, et le public avec M. Sardou, n'a pas précisément vu la pièce dans les parties qu'il commence, lui, Mario Uchard, par en élagiier ainsi? Parties mortes, dira-t-il, et de superfétalion pure, qui s'appliquent extérieurement à l'intrigue, mais ne la modifient pas, qui ne servent pas à Taction, mais plutôt l'éparpillent, et qui divisent enfin l'altenlion que le premier principe de l'esthétique du drame serait de concentrer. A quoi l'on pourrait au moins répondre, sur la question de fait, que combattre en ordre dispersé, c'est si peu combattre en masses profondes que c'est précisément le contraire. Et sur la question de principe... Mais j'attendrai pour loucher la question de principe que M. Uchard, ou tout autre, m'ait bien voulu montrer de quoi la scène des portraits sert à l'action du Misanthrope ; et par quel lien nécessaire le monologue du cinquième acte se rattache à l'intrigue du Mariage de Figaro,

Quelle est au surplus la valeur du drame de M. Sardou? Je n'en sais rien, je veux l'ignorer, comme je néglige la valeur du drame de M. Uchard. S'il faut dire toute la vérité, je ne crois pas que ces quatre actes ajoutent grand'chose à la réputation de M. Sardou. Mais c'est sur un autre terrain que la discussion s'est d'abord placée. Il s'agissait de savoir, — ce sont à peu

près les termes de M. Uchard, — si les auteurs de l'avenir exerceraient ce qu'il appelle une espèce de pachalik sur l'œuvre de leurs prédécesseurs. Je crois avoir montré par d'illustres exemples qu'il on serait de l'avenir comme du passé, à peu près inévitablement. Non; rien ici, dans le domaine de l'art et de la lilléra- (ure, n'appartient à personne ; tout est à tous ; et nul, pas merae son inventeur, n'est le propriétaire d'une situation dramatique. On ne prend pas de brevets d'invention en littérature, et il n'y a pas en art de premier occupant des idées. Je vais plus loin. C'est seulement quand les idées se sont comme chargées de plus de sens, à mesure qu'un plus grand nombre de siècles y reconnaissaient l'expression de la nature et do la vérité, qu'elles deviennent véritablement dignes d'être mises en œuvre.

Sic aliud ex alio nunquam desistet oriri.

La condition même dQ\Hnventio7i dans les arts, c'est le droit pour chacun de considérer comme son légitime héritage tout ce qu'il trouve de trésors entassés dans le patrimoine des générations antérieures; d'y reprendre, par conséquent, pour en user comme il lui plaira, ce qu'il juge à sa convenance; et de croire qu'il n'a d'autre obligation envers le public, envers lui-même, envers l'art, que d'y mettre sa marque personnelle. Elle y est toujours quand l'artiste est sincère. Il ne resterait plus qu'à expliquer ce que c'est que la sincérité dans l'art.

15 janvier 1882.

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