‹ Histoire et Litterature IChapitre 2 sur 21 · VANT · texte numérisé non relu

VANT

Les études relatives à l'ancien régime sont entrées depuis quelques années, pour le plus grand profit de Thisloire, dans une voie nouvelle. Il y avait beaucoup à faire, et l'on a vraiment beaucoup fait. Nous avions assez indécemment oublié que nous étions les fils de nos pères ; nous commençons à nous en ressouvenir. On parlait de l'ancien régime; on le connaissait peu.

On cropit volontiers qu'en 1789 il s'était effondré tout d'un coup, d'une ruine complète, et qu'il n'en était, non plus que de la Bastille, demeuré pierre sur pierre. On s'est aperçu qu'on se trompait, et l'on a pris la résolution de l'étudier avant de le juger. Quand le malade résiste au mal et que, pour l'emporter, il faut une crise aussi violente que la crise révolutionnaire, on a soupçonné qu'il fallait que le malade eût la vie dure.

C'eslà Tocqueville qu'appartient l'honneur de l'avoir

lOi HISTOIRE ET LITTÉRATURE.

compris. Les érudits se sont donné la tâche derennplîr le programme de recherches qu'il avait tracé. En ce moment même, province par province, département par département, vi'le par ville, ils sont en train de dresser la carte historique de l'ancienne France. Les uns, par exemple, écrivent la monographie du village sous l'ancien régime et s'efforcent de préciser les traits les plus généraux de l'administration communale sous la monarchie*. Les autres, plus modestes, et limitant leurs invesligations aux archives d'une seule province, nous y font connaître dans le dernier détail les hommes et les choses à la veille du mouvement révolutionnaire*. Il y en a qui se bornent à publier des pièces^. Il y en a enfin qui se réduisent à l'étude statistique d'une seule question, telle que la question de l'instruction primaire avant 1789 dans les pays qui depuis ont formé tel ou tel de nos départements. En nous aidant des premiers, c'est de ceux-ci surtout que nous voudrions, — très brièvement, — résumer les travaux. Il semble en effet que l'on puisse, dès à présent, indiquer les grandes lignes, peut-être encore un peu flottantes, mais déjà suffisamment nettes, d'une histoire de l'instruction primaire sous l'ancien régime.

1. A. Babeau, le Village sous Vancien régime; Paris, 1879, Didier.

2. L'abbé Mathieu, V Ancien Hégime dans les provinces de Lorraine et Barrois ; Paris, 1879, Hacîietle.

3. Cazier, Lettres à Grégoire sur les patois de France; Paris, 1879, Pcdone-Lauriel.

C'est, je crois, M. Léopold Delisle qui, daas son savant ouvrage sur la Condition de la classe agricole en Normandie au moyen âge, dirigea le premier, voilà bientôt trente ans, la curiosité des érudits vers celle question de l'instruction primaire. Il avait prouvé, par des textes et par des faits, que l'instruction primaire, en Normandie du moins, élait beaucoup plus largement répandue qu'on ne le pensait, et qu'en plein treizième siècle, dans cette nuit légendaire du moyen âge, non loin des vives clartés que jetaient les universités, d'humbles lueurs avaient aus<i brillé jusque dans nos campagnes. Dans les écoles rurales de ce temps-là, l'instruction religieuse, naturellement, tenait la première place, mais « on ne peut douter qu'on y enseignât aussi la grammaire »; et l'on y formait surtout des clercs, destinés plus tard à la prêtrise, mais a on initiait à l'art de la lecture et de l'écriture un certain nombre de paysans ». Des recherches nouvelles, faites par M. de Robillard de Beaurepaire, ont confirmé depuis lors, pour le diocèse de Rouen, et même singulièrement étendu les conclusions de M. Delisle^ Enfin, plus récemment, un autre érudi^, M. Siméon Luce, dans une histoire de Bertrand du Gicesclin, reprenant incidemment la question, élargissant le sujet, a cru pouvoir dire, sur des preuves nouvelles, et pour une autre province, qu'il n'était

1. Recherches sur Vinstraction publique dans le diocèse de lioueriy dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Nor^ mandie, tumcs XX et XXVI.

guère au treizième siècle de commuae rurale qui ne possédât son école. Voilà des faits peu connus; et qui méritaient bien ce que Ton s'est donné de mal pour les remettre en lumière.

On a demandé là-dessus comment et par quel miracle ce progrès commencé s'élait brusquement interrompu? Il n'y a pas de miracle, et la réponse est facile : Philippe de Valois est monté sur le trône de France, et la guerre de Cent ans a commencé. Cent ans de guerre, et d'une guerre soutenue tout entière sur le sol français, changent la face de bien des choses. Quand le roi de France n'était plus que le roi de Bourges, il faudrait avoir l'étonnement facile pour s'étonner que Ton ne songeât guère à l'instruction du peuple, dans un royaume occupé tout entier par l'Anglais. Autant vaudrait s'étonner que nos assemblées révolutionnaires n'aient rien fait ou presque rien pour l'instruction primaire, que des rapports et des règlements. Silent leges inter arma. Chacun sait au surplus que, si les Valois sont au premier rang parmi les princes protecteurs de ce qu'on pourrait appeler les parties brillantes de la civilisation, il y a beaucoup à dire, depuis Philippe VI jusqu'à Henri III, sur la manière dont la plupart d'entre eux ont compris leurs devoirs envers la France. Et pourtant, même alors, la décadence ne fut pas si complète que les ordonnances des rois ne portent la trace de l'intérêt qu'ils attachent à la diffusion de renseignement. Quand, par exemple, ils octroyent à telle ville une érection d'offi-

L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE AVANT 1789. lOT

ciers municipaux, on voit figurer, comme une clausede style, parmi les attributions des consuls, le droit de nommer des maîtres d'école. Il y avait donc des maîtres d'école. La décadence ne fut pas si profonde que le pays en oubliât les bienfaits de Tinstruction. En 1492, dans un hameau de la Normandie, à la Hayedu Theil (350 habitants), nous voyons « que les parents et amis de Marion Boucher, qui vient de perdn^ son père, la baillent à sa mère et à son tuteur à garder, nourrir et gouverner pendant trois ans, pendant lequel temps ils seront obligés la tenir à Vécole et lui trouver livres à ce nécessaire^ ». On sMntcresse donc, dès lors, même à Téducation des filles.

Je ne nie pas d'ailleurs qu'il y ait une lacune dans l'histoire de l'instruction primaire. Que si vous ajoutez à la guerre de Cent ans les dernières guerres féodales et les guerres de religion, vous comprendrez aisément qu'il y en ait une, et qu'il faille attendre jusqu'à la fin du seizième siècle, ou même jusqu'au milieu du dixseptième siècle, pour voir l'enseignement commencer à se relever de ses ruines.

L'Église donna l'impulsion pour la seconde fois. Le Concile de Trente décidai qu'auprès de chaque église il y aurait au moins un maître qui enseignerait la grammaire gratuitement aux clercs et aux pauvres écoliers ». Évidemment, — et on a raison de le faire observer, — c'était en vue d'abord de l'éducation religieuse-

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